L'INTERNATIONALE DOCUMENTS ET SOUVENIRS (i864-i8j») ^-U^.' ¥ CONSTANT MEURON (1866) (/ •" '' J L'INTERNATIONALE Documents et Souvenirs (1864-1878) PAR James GUILLAUME TOME PREMIER Avec un portrait de Constant Meuron PARIS SOCIÉTr: NOUVEELE DE EIIUIAIRIE 1:T DÉDITION (UBUillUE GEOn8 ; mission de Graglia a Paris et à Londres; François Brosset, 62-64. Le bureau de Paris de rinlernalionale ; procès et condamnation des deux premières Commissions parisiennes (mars et mai 1868), 64-65. VIII. — Le troisième Congrès général de l'Internationale, à Bruxelles (6-13 sep- tembre 1868); ses résolutions, 65-71. IX. — Le second Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté, à Berne (21-55 sep- tembre 1868); une minorité socialiste se sépare de la Ligue, et, se constituant en .\lliance de la démocratie socialiste, fait adhisicm ;i l'.Vssociation inl(>rnati«inale des travailleurs, 71-76. Coup-d'œil rétrospectif sur l'activité révolutionnaire de Michel BaUounine et de ses amis, de 1864 à 1868. 76-79. VIII L I.NTEUNATIONALK (18 oa demande d'admission dans l'Interna- tionale, adressée par le Bureau central de l'Alliance internationale de la démo- cratie socialiste, est examinée parle Conseil général de l'Internationale à Londres (déeciiilire 1868); lettre particulière de lîakounine à Karl Marx (2i décembre); refus du Conseil général d'admettre l'Alliance de la démocratie socialiste comme brandie de l'Association internationale des travailleurs (même jour, 22 décem- bre); lettre de Marx à Jung (28 décembre), 102-104. DEUXIEME I^ARTIE La Fédération romande I. — Premier Congrès de la Fédération romande, à Genève (2-4 janvier 1869) ; création de l'Eçj alité et adoption des statuts de la Fédération, 10:5-107. II. — Je fais la connaissance personnelle de Michel Bakounine (2 janvier 1869). Je refuse de fonder au Locle un groupe de l'Alliance. 107-108. Débat dans le Bureau central de l'Alliance ; la majorité décide, contre l'avis de Becker, de déférer aux observations du Conseil général, et de proposer aux groupes de l'Alliance de dissoudre leur organisation internationale ; Perron écrit à Londres dans ce sens, 108-111. Lettre du Conseil général belge (16 janvier), 111-113. 111 — Au Locle. Le n^ 2 du Frogrèt^ (12 janvier 1869) ; conférence du professeur Ch. Ivopp (16 janvier), 113-116 ; le n° 3 du Progrès (22 janvier), 116-118. Je demande à Bakounine de venir faire une conférence ; sa réponse (2'7 janvier). Crise dans la société secrète de Bakounine et de ses amis (26 janvier), sa dissolution, 118-120. Soirée familière au Cercle international du Locle (31 janvier) ; le n<> 4 du Progrès (2 février) ; seconde conférence de F. Buisson (a février) ; nouvelle lettre de Bakounine (13 février) ; le n° o du Progrès (20 février), 121-128. IV. — Bakounine au Locle (20-22 février 1869) ; notre intimité : le programme de l'Alliance, 128-133. V. — Le n" 6 du Progrès : article sur la fête du 1" mars (1" mars 1869), 133-138. L'autorité scolaire du Locle s'émeut. Préparation de la transformation du Progrès en organe socialiste, 138-140. VI. — Réponse du Conseil général de Londres à la lettre de Perron (9 mars 1869) ; en consé(iuence. dissolution volontaire de l'organisation internationale de l'Alliance de la démocratie socialiste; le groupe genevois se constitue en Section de l'Inter- nationale, 140-141. Grèves à Genève (mars). Progrès de l'Internationale à Paris, 141-143. A la Chaux de-Fonds et au Locle, succès de la propagande : groupes d'action; attaques de la Montagne contre le Progrès; lettre de la Commission d'éducation du Locle, 143-144. TABLE DES MATIERES DU TOME PREMIER IX VII. — Le n» 7 du Progrès, devenu « organe socialiste » et paraissant tous les quinze jours (3 avril), 143-148. Suite du mouvement contre l'orthodoxie protes- tante. N^S du Progrès (17 avril), 148-149. L'EgnUti\ ses treize premiers numéros; à la demande de Bakounine, j'écris un article sur le droit d'héritage {Egalité du l"' mai), 149-133. Agitations en France et en Belgique. Netchaief. N" 9 du Progrès (!"■ mai), 133-155. VIII. — Nous décidons d'en finir avec CouUery et la Montagne ; entente avec les socialistes du Val de Saint-Imier (9 mai 1869), 133-156. N° 10 du Progrès (13 mai) ; mort de Jeanne Brismée, à Bruxelles (17 mai) ; n" 11 du Progrès (29 mai), 1.30-161. Meeting du Crèt-du-Locie (30 mai), 161-163. Lettre de Bakounine à Fritz liobert (7 juin], 163-166. N"' 12, 13 et 14 du Progrès (12 et 28 juin, 10 juillet), polémique avec la Montagne ; nouveaux articles sur le droit d'héritage (Egalité du 26 juin et du 10 juillet), 166-172. Massacre de la Ricamarie (17 juin); attente de graves événements, 172-173. IX. — Mes derniers jours au Locle (H-13 juillet 1869), 173-174. L'enlèvement des enfants de la princesse Obolensky (13 juillet), 174-173. N<" 13. 16 et 17 du Progrès (24 juillet, 7 et 21 août) ; grève des ouvriers graveurs et guillocheurs à la Chaux de-Fonds et au Locle ; création de l'atelier coopératif du l.ocle, 176-178. La Commission d'éducation du Locle m'invite à donner ma démission (3 août); j'entre à l'imprimerie G. Guillaume lils à NeuchAtel, 178-179. Joukovsky au Locle ; n"^ 18 et 19 du Progrès (4 et 18 septembre), 179. X. — Les articles de Bakounine dans VEgalilé : les Endormeurs, la Montagne, le Jugement de M. Coullery, l'Instruction intégrale, la Politique de l'Internationale, la Coopération (26 juin-4 septembre 1869), 179-180. La Section de l'Alliance, à Genève, admise comme Section de l'Internitionale par le Conseil général de Londres (28 juillet); Bakounine annonce (13 août) à la Section de l'Alliance qu'il quittera Genève après le Congrès de Bi^le; le Comité cantonal des Sections de Genève refuse d'admettre la Section de l'Alliance dans la fédération cantimale genevoise (16 août), 181-182. Fragment inédit d'un manuscrit de Bakounine : les raisons de l'hostilité de cert^iins meneurs genevois contre l'.Mliancr, 183-186. Lutte entre la .i, quand SciiwtMlzer, le successeur de Lassalle, parut vouloir se ménager les bonnes griU'es de Bismarck. 1. Il y eu avait deux autres en Belgique, la Tribune du l'euple et la Liberté. 2. Prononcer « De FApe ». 1 / l/lNTKUNATlONAJ.E Eccarius, WolH", Hol>rzinski, etc. La Coiiiérence décida que le premier Congrès aurait lieu à Genève au printemps de 1866, et en arrêta l'ordre du jour. Mais l'année suivante, sur l'avis des Genevois, qui proposaient un ajournement, le Conseil général recula la date à laquelle les délé- gués devaient se réunir, et lixa d<;Iinitivement l'ouverture du Congrès au 3 septembre 1866. II Le iircTiiu'V Congrès général de l'Internationale, à Genève (3-8 septembre 186G). Voici ce que dit, du Congrès de Genève, le Mémoire de la Fédération jurassienne : En septembre 1866 eut lieu à Genève le premier Congrès général de rinternationale. Presque toutes les Sections de la Suisse ro- mande y furent représentées. Le compte-rendu que nous avons sous les yeux ^ ne donne pas la liste des délégués ; nous citerons de mé- moire, entre autres, Goullery pour la Ghaux-de-Fonds, Guillaume pour le Locle, Schvvitzguébel pour Sonvillier, J.-Ph. Becker et Dupleix ' pour Genève. Ge Gongrès, dans lequel furent adoptés les Statuts généraux de TAssociation, n'exerça sur les Sections de la Suisse romande qu'une médiocre influence. Les discussions l'urMit presque entièrement diri- gées par les mutuellistes parisiens, Tolain, André Murât, Fribom^g, et, en dehors de l'adoption des statuts, le Gongrès ne prit aucune décision de réelle importance. D'ailleurs, nous l'avons dit, à ce moment-là, dans cette période embryonnaire où l'Internationale se cherchait elle-même, aucune des Sections de notre région n'avait encore conscience de la portée réelle de l'acte qu'elles avaient accompli en créant l'Association internationale des travailleurs ; on ne concevait d'autre solution aux problèmes économiques que la coopération et les réformes législatives, et le programme de la Voix de V Avenir exprimait assez fidèlement les tendances générales des ouvriers suisses. J'allai au Congrès de Genève à mes frais, muni d'un mandat de délégué signé par Constant Meuron comme président de la Section du Locle, tout nouvellement fondée et qui ne comptait encore que cinq membres ^ Je n'avais pu obtenir du directeur de l'Ecole industrielle qu'un congé de deux jours ; j'arrivai à Genève le lundi 3 septembre, avant midi ; je reçus un billet de logement qui m'assura l'amicale hospitalité de M. Jules-César Ducommun, imprimeur "* (frère d'Elie Ducommun), chez qui je couchai une nuit; et je dus repartir déjà le mardi après-midi. Après mon retour, \. C'était la brochure Congres ouvrier de l'Association internationale des tra- vailleurs, tenu à Genève du 3 au 8 septembre 1866, imprimée à Genève. Voir plus loin. 2. Vieux républicain français, relieur de profession. 3. Ces cinq membres étaient : Constant Meuron, deux professeurs de l'Ecole indus- trielle, mon collègue Placide Bise et moi, un jeune ouvrier régleur de montres, Paul Debrot, et un jeune employé, Fritz Huguenin. Nous appartenions tous, naturellement, au parti radical. Bise, P. Debrot et F. Huguenin nous quittèrent quand la Section eut pris, à la fin de 1868, un caractère franchement socialiste et collectiviste. 4. C'est à l'imprimerie J.-C. Ducommun et G. Oettinger que fui imprimé le Cumpte-rendu du Congrès. PREMIERE PARTIE, CHAPITRE II 5 je rédigreai pour le Prenne i' Mars, journal radical de Neuchâlel, une cor- respondance que je datai de Genève, et que mon père ', directeur politique de ce journal, publia (le Premier Mars était hebdomadaire et paraissait le dimanche -) dans le numéro du 9 septembre. La voici : Congrès International des Travailleurs. (Correspondance particulière du Premier Mars.) Genève, mardi 4 septemJsre 186G. Monsieur le rédacteur, Je n'aime pas à juger sur la foi dautrui. J'ai donc voulu voir de mes [)ropres yeux l'Association internationale des travailleurs à l'omvre, et je me suis rendu au Congrès de Genève. J'ai assisté, hier et aujourd'hui, à toutes les réunions des délégués. Je vous raconterai fidtdement ce que j'ai vu et entendu. Ce sont les Anglais qui ont conçu les premiers l'idée de mettre en rapport entre eux les travailleurs de tous les pays civilisés \ Un Comité formé à Londres a adressé dans ce but un appel invitant tous les travailleurs, sans distinction d'opinion politique ou religieuse, à entrer dans une association ayant pour but de rapprocher les classes laborieuses des ditTérentes nations. Cet appel fut entendu jusqu'en Amérique, du vivant du [)résident Lincoln, qui témoigna au Comité de Londres, par une lettre que je voudrais pouvoir reproduire ici, sa sympathie pour l'œuvre entreprise. Des Sections se formèrent de toutes parts. Aujourd'iiui. les délégués de ces Sections se réunissent à Genève, du 3 au 8sc|)tembre, |)oui- discuter les bases sur lesquelles l'Association internationale, qui n'a eu jusqu'ici qu'un caractère provisoire, devra être délluitivement constituée. Je ne vous parlerai pas de l'accueil fait pai* la population ouvrière de Genève aux délégués, ni du cortège d'hier matin * : je ne l'ai pas vu. Je suis arrivé hier juste à temps [)our m'asseoir à la table du diner ', à coté d'un délégué de Londres, à (pii je demande des nou- velles du mouvement en faveur de la réforme électorale. Il m'apprciul que ses amis et lui sont memlircs de la Ligue de la Reforme, cjuc l'un deux en est même le secrétaire général, et qu'ils ont été en partie les organisateurs du grand meeting de Hyde Park. Je minlorme 1. Mon père était riKMiibro du Conseil d'Etat (Conseil exécutif) du canton de Neuchilloi. 2. Kii juin ISU(), mon père avait créé une petite imprimerie, à la tête de laquelle il pln^-a son second lils. mon frère puiné Georijes (alors ;^gé de vin.ijt ans), qui avait appris le métier ^W typograplie ; les fonds pour l'achat du premier matérit'l avaient été avancés à mon père par son ami le ^'éoloi^ue Edouard Dcsor, elpartleux hommes politiques appartenant au parti radical. Le Prcmirr J/ar.s-, fondé en ISi;."» di'ja, s'impri- mait (lc[)uis le mois de juilli't \H')\\ dans l'alelicr d(! mon frère. Ci' diHail ex|iliqui" ciiMuncnt j'eus rid(T d'envoyer à ce journal une correspondance, que mon père trouva tout naturel d'insérer: rinleraationalo, à ce moment, avait toutes les sympathies des radicaux avances. ;{. .\ ce moment, nous ii,'norions jusciu'à l'existence de Karl Marx. .le crois bien (lue ce n'est (pie l'année suivante, au (^oni,'rès de Lausanne, que j'entendis parler de lui pour la i)reM\iere fois, |)ar Ecrarius et Lessner. 4. (^c cortèi^e provo(iua les railleries ^\^\ certains journaux suisses. .\u Lode, un dé|)uté radical au (îrand-C.onseil nencliiUelnis, .Vuf,'uste Tiuvot-Lupold. dit A Constant Meuron, dans l'intention de le vexer, ([u'on n'avait vu au cortèj^e et au Contrés (pie « des tailleurs et des cordonniers ». 5. Le repas de midi, en Suisse. 6 I/INTERNATIONALE auprès de mes voisins s'il y a dans l'assemblée quelque notabilité politique ou scicntilique : il n'y en a point, me dit-on; mais les travailleurs sauront bien faire leur besogne tout seuls ; et, en efl'et, la dignité de leur tenue et le sérieux de leur langage me font bien augurer de la réussite du Congrès. Après le diner, on se réunit dans la grande salle de la brasserie Ti'eiber (aux Eaux-Vives), qui est pavoisée de drapeaux. Les délégués sont au nombre de soixante environ : il y a là une demi-douzaine d'Anglais, qui sont les représentants de plus de vingt-cinq mille travailleurs, membres de l'Association ; une douzaine de délégués de Paris, de Rouen et de Lyon * ; mais les délégués allemands, et suisses surtout, forment la majorité de l'assemblée. Au moment où l'on va entrer en séance, un incident se produit : quelques membres parisiens de l'Association internationale, non délégués, anciens étudiants et ouvriers, tous jeunes gens, sont venus à leurs frais pour assister ^u Congrès, et demandent à être admis à prendre part aux délibérations. Le droit de prendre la parole leur est accordé, non sans observations de la part de quelques formalistes ^ ; puis on élit un président, et on fixe l'ordre du jour du lendemain. Gomme je suis curieux de savoir ce que pensent les étudiants pari- siens sur les questions politiques et sociales, la séance levée, je m'approche d'eux ; entre jeunes gens, la connaissance est vite faite, et nous causons à cœur ouvert. Ces messieurs appartiennent au groupe qui a convoqué et dirigé le Congrès des étudiants de Liège, et qui a rédigé la Riçe gauche et Candide, courageux petits journaux promptement supprimés par la police bonapartiste. Ils ne connais- 1. Il y en avait davantage, comme on le verra plus loin. 2. J'ai retenu les noms de deux seulement de ces jeunes gens : Piotot, tout jeune avocat, qui fut en 1871 membre de la Commune, et Alphonse Humbert, plus tard l'un des rédacteurs du Père D^ichêne, et qui était alors commis pliarmacien chez Raspail. Fribourg (U Association internationale des travailleurs, Paris, 1871, p. 48) dit que les autres étaient Calavaz et Jeunesse, étudiants, et I.alourcet, menuisier ; Oscar Testut (L'Internationale, Paris, 1871, p. 12.5, note 1) ajoute le nom de Rey. Ils étaient venus principalement pour protester contre les délégués parisiens, auxquels ils reprochaient d'avoir des accointances, d'une part, avec le Palais Royal, d'autre part avec certains bourgeois républicains : on était allé, me dirent-ils dans mes entretiens avec eux, mendier de l'argent chez des hommes politiques, pour couvrir les frais de la délégation au Congrès ; ils me citèrent Jules Simon comme ayant donné vingt francs. Ce fut Protot qui prit la parole devant le Congrès, au nom de ses camarades; il parla avec une extrême volubilité, et les délégués non français ne se rendirent pas bien compte de la nature des griefs qu'il exposait. Les délégués parisiens. Murât, Fribourg, Tolain, voyaient en ces jeunes gens de simples politiciens, qui n'avaient pas compris le programme de rinternationale, et qui cherchaient à entraver le mouvement naissant, parce que ce mouvement, selon eux, détournait les ouvriers de la politique révolutionnaire. Tolain et ses collègues voulaient qu'on leur refusât le droit de prendre part aux travaux du Congrès, et qu'on les traitât en adver- saires. Murât me dit que ces étudiants étainnt des bavards de café, qui ne savaient que (i caresser la grisette » (textuel), et ne comprenaient rien aux questions ouvrières. Je trouvai, en effet, en causant avec ces jeunes gens, qui se rattachaient au groupe blanquiste, que leurs Idées étaient passablement confuses Mais, tout en me rangeant du côté de ceux qui voulaient constituer une organisation ouvrière, je pensais qu'ils avaient tort de rejeter la collaboration de la jeunesse révolutionnaire. Après une très longue discussion, où les délégués suisses, en particulier, se montrèrent moins exclusifs que Tolain et ses amis, la majorité décida que Protot et ses compagnons, sans être admis avec voix délibérative, pourraient néanmoins obtenir la parole dans les débats du Congrès ; mais ils n'usèrent pas de cette tolérance, et se i-etirèrent. Ils revinrent dans la séance du jeudi après-midi (je n'étais plus à Genève) ; cette fois ils firent du tapage, et le Congrès les expulsa. PREMIERE PARTIE, CHAPITRE II 'J saient la Suisse que par ouï-dire ; aussi la vue de leur rêve réalisé, d'un peuple pratiquant leurs théories démocratiques, les remplit-elle d'admiration et d'enthousiasme ; ils n'en croient pas leurs yeux ; le moindre détail les trappe d'étonnement et de joie. L'un d'eux me raconte avec ravissement qu'il vient de lire à la porte d'un jardin public ces mots : Ce Jardin, étant propriété publique, est mis sous la saaoeg-arde de tous les citoyens. — Comme c'est beau ! s'écrie-t-il. Toute la République est dans cette inscription. Ah! quand serons-nous aussi heureux que vous? Toute la journée d'aujourd'hui mardi a été consacrée à l'audition du rapport de gestion du Conseil général de Londres, et de mémoires de dillérentes Sections sur les questions de principe qui doivent être discutées par le Congrès, telles que les relations du capital et du travail, le rôle de la femme dans la société, les armées permanentes, l'avenir des associations, etc. Ces mémoires, qui résumaient franche- ment les théories professées par l'Association des travailleurs, je les ai écoutés d'un bout à l'autre avec la plus grande attention, et j'ai été frappé de la modération, de l'esprit pratique, de l'absence com- plète de vues utopiques, qui les caractérisaient. Une question, entre autres, m'intéressait : on avait dit que l'Association internationale prêchait la soi-disant émancipation de la femme, l'abolition de la famille ; je désirais entendre une explication catégorique à ce sujet. Or, voici les conclusions du mémoire sur le rôle de la femme dans la société lu par un délégué de Paris : La famille est le fondement de la société ; la place de la femme est au foyer domestique ; non seule- ment nous ne voulons pas qu'elle l'abandonne pour siéger dans une assemblée politique ou pérorer dans un club, mais nous ne voudrions pas même, s'il était possible, qu'elle le quittât pour s'occuper d'un travail industriel. L'assemblée a été unanime à témoigner par ses applaudissements qu'elle partageait cette manière de voir. Je suis obligé de couper court à cette correspondance, en vous renvoyant aux journaux genevois pour d'autres détails. Pour résumer mon impression en terminant, je crois que l'Association internatio- nale peut rendre de grands services aux travailleurs, en leur appre- nant à se connaître entre eux. et en éveillant en eux le goût de l'étude des questions sociales qui les touchent de près ; et je souhaite que ce premier Congrès produise le résultat moral que semble pro- mettre l'ouverture de ses délibérations. Agréez, etc. II existe un Gomi)te-rendu du Congrès de Genève, publié en franc^^ais à Genève et rédigé par le Polonais Gard'. Ge Gompte-rendu - est très incomj)let : il ne donne pas même la liste des délégués, et on n'y trouve pas, sauf une ou deux exceptions, le texte des résolutions votées. Il nous apprend, toutefois, que les délégués étaient au nombre de soixante, dont 1. Card est le pseudonyme ele Czwierzakiewicz, réfugié polonais, qui fui l'un des premiers organisateurs de l'Internationale à Genève. 2. Congrès ouvîùer de l'Assocuilion internalionale des trdvailteins, tenu (t Genève dit 5 au 8 septembre iStUi, Genève, imprimerie J.C. Dncommnnet G. Oetlinger, route de Carouge, in-H» de 30 pa;,'es. Le Conseil fjénéral de l.ondrrs avait «le chargé de publier un rompte-rendu olliciel du Congrès. Le rapport présenté par le Conseil général au Congrès de Lausanne, en 18()7, dit que ce compte-rendu parut, en mars 1807, dans le Courrier inlernational, journal publié à Londres par le citoyen Collet; il ne m'a pas été possible de me le procurer. il g 1,'lN'JKnNATIONALK qiiuriiiite-ciiui ap[)artcnant ii l'Iiilcrnalionale, el quinze à des associations ouvrières non aflilices. Les quarante-cinq délégués de l'Internationale se réparlissaient ainsi: 5 délégués rei)résenlant le Conseil général ; l'un d'eux représentait en outre la Section l'rançaise de Londres ; I-; représentant (jualre Sections de France ; 3 représentant (juatre Sections d'Allemagne ; 20 -- représentant quinze Sections de la Suisse. 45 délégués. Les quinze délégués représentant des sociétés ouvrières non afliliées à l'Internationale se répartissaient ainsi : 2 délégués de deux sociétés ouvrières de Londres ; j3 _ rie Kdouard Hlot. Je n'ai pas vu cette rareté i)il)lioi;raplii(iue, qui e.\isle dans la collection de Max Neltlau. 4. Congrès ouvner ije l'Associatio)i iiilenmlioiiitle des (rarttillcitrs, Iniii a Genève du 3 au S septenihre iS(Hi, p. 11. lO I. INTEFtNATIONALE La s<'an('(; de ravaiil-inidi de mercredi, troisième jour du Conp^rès, est siicriliée à la discussion des statuts. L'asscmhléc aj)j)rouve prcs(iue à ruiianimilc les modifications pro})osces par la commission '. Lne question seulement donne lieu à une tliscussion plus vive;, c'est celle de déterminer (jui peut l'aire [>artie de l'Association; ce (ju'on doit entendre par ce mot travailleur ; si les ouvriers de la pensée doivent être admis. Les délégués anglais penchent pour cette der- nière opinion. Les Français soutiennent le contraire. Ils font valoir les conditions des deux ordres du travail qui s Conseil a cru pouvoir faire cette addition parce (ju'une ro.solution spéciale votée à Lausanne le t'> septembre 1867 l'avait autorisé « à s'adjoindre de nouveaux membres, s'il le trouvait nécessaire ». 2. Le texte anglais dit : « undtr a common direction» (sous une direction commune); le texte français dit (et Longuet a suivi ici la traduction parisiennei : << dans un même esprit 0. Il y a là une nuance très sensible et très caractéristique : on voit déjà la tendance centraliste, qui veut << diriger », et la tendance fédéraliste, qui pense (jue l'identité des besoins produira spontanément « un même esprit », s'opposer l'une à l'autre. <ï. — i. i8 l'internationale aniJ thaï wlicii iiniiiefliatc practical sieps shoiild be et que, lorsqu'une, idée pra- needed, as, for instance, iti liijue ouunedijjlcHUc inler- case of international ([uar- iiaiionale rcclameronl l'ac- rels, the action of the asso- iion de l'Associuiioii, celle- ciated sociclies be simnlta- ci puisse a national bodies, represented by central national organs », avait cru voir la création d'un journal là où il s'agissait dt> la création d'un comité. Le texte fran- çais de Genève a du moins fait disparaître cette méprise. 2. Le texte parisien de 1804, qui est devenu le texte déliniiif français, présente la correspondance des sociétés locales av(M" le Conseil général coninu» une obligation, dont aucune sociélé n'i^st dispensée. Le texte des Provisional llulc^. eorrecten\ent reproduit cette fois par la version de la liive gauche, présente au cimtraire eettt> correspouiiaiu-e comme un droit dont aucune société locale ne peut être privée, à la condition pourtant qu'elle soit une société « indépendante ». •JO l'internationale Coii^riiss, iMiLi (liscuss willi qenéral, il discutera avec ihc national and local socio- les socirtrs locales au nalin- lios tiu; main (lucstions lu nales les quesiions ({ui de- be laid bcfore that Congress. vroiil êlre posées devant le Congrès. 9. — Kach inember of Art. 0. — Chaque iiiem- llic International Associa- bre df l'Association interna- tion.on ronioving hisdomicil tionale, en changeanl de fiom one country to another, pays, recevra l'appui fraie r- wiil receivethefraterna! sup- port of the Associated work- nel des nientbres de l'Asso- ing men. dation. tera avec les sociétés locales on nationales les questions qui devront être posées devant le Congrès. Aht. 9. — Chaque mem- bre de l'Association interna- tionale, en changeant de pays, recevra l'appui frater- nel des membres de l'As- sociation. 10. — White united in Art. 10. Quoique unies Art. 10. — Quoique unies Art. 7. — Chaque mem- bre de l'Association interna- tionale, en changeant de pays, recevra l'appui frater- nel des membres de l'Asso- ciation. Par cet appui, il a droit : a) aux renseignements relatifs à sa profession dans la localité où il se rend ; b) au crédit, dans les condi- tions déterminées par le rè- glement de sa Section \ et sous la garantie de cette même Section ^. Art. 8. — Quiconque adopte et défend les princi- pes de l'Association ' peut en être reçu membre ; mais cela, toutefois *, sous la responsa- bilité de la Section ^ qui le recevra. Art. 9. — Chaque Sec- tion est souveraine * pour nommer ses correspondants au Conseil central ' . Art. 10. — Quoique unies 1. Carnet parisien : « par le règlement du bureau dont il fait partie ». 2. Carnet parisien : « de ce même bureau ». 3. Carnet parisien : « de l'Association internationale ». 4. Fribourg supprime le mot « toutefois ». 5. Carnet parisien : « du bureau ». 6. Carnet parisien : « Chaque bureau est souverain ». 7. Carnet parisien et Fribourg : « au Conseil général ». PREMIERE PARTIE, CHAPITRE II 21 a perpétuai bond of fra- par un lien fraternel de so- ternal co-operation, the lidurité et de coopération, working nien's societies, join- tes sociétés ouvrières n'en ing the International Asso- contiaueront pas moins ciation , will préserve Iheir d'exister sur les bases qui existent organizations intact. leur sont particulières. par un lien fraternel de soli- darité et de coopération, les sociétés ouvrières n'en con- tinueront pas moins d'exis- ter sur les bases qui leur sont propres. Pour le Conseil général de l'Association internatio- nale des travailleurs : Le président, Le trésorier, Odger. Wheeler. Le secrétaire général, Cre.mer. par un lien fraternel de soli- darité et de coopération, les sociétés ouvrières n'en con- tinueront pas moins d'exis- ter sur les bases qui leur sont' particulières. Art. 11. — Tout ce qui n'est pas prévu par les sta- tuts sera déterminé par les règlements, révisibles à cha- que Congrès. Les règlements qu'annonce le dernier article des statuts, et pour l'éla- boration desquels une commission de quatre membres avait été nommée, turent présentés par celle-ci en trois langues le vendredi matin, d'après le compte-rendu du Commonweailh ; ils furent ensuite discutés et adoptés dans la dernière séance, le samedi. Le Coinmonwealth dit : Le travail de la commission fut lu en trois lani^ues dans la séance du matin du vendredi: il fut adopté après une chaude discussion. Nonobstant les diilicultés de la tâche, les débats eurent lieu dans les trois langues. Voici comment la brochure Corii^rès ouvriez-, etc.. rapporte la discus- sion, qu'elle fait suivre du texte des règlements ([)ages 2,5-2-) : Le temi)s pressait et l'assemblée a |)assé à la discussion et au vole des renflements que la commission lui présentait. Un point seulement des règlements était cause d'une longue et vive discussion, et notannnent Tarlicle ([ui disait que tout membre de l'Association peut èti'e élu comme délégué aux Congi-ès. Comme les statuts ont admis dans l'Association tout homme tpii partage ses [)rincipes. la délégation i)arisienne demandait ([u'au moins la faculté d'ètri^ éligihle pour la délégation aux (Congrès soit limitée aux ouvriers, dans la crainte cpie des honnnes appartenant aux pj'ofessions libérales ou des caïutalisles ne pussent taire |tré\a- loir (hins les (Congrès des idées contraires aux intérêts de la classe ouvrière; les délégués suisses et les délégués anglais ont cond)allu très énergi(|uemenl celle d('niand(\ Llle pouri-ail pi'ivei- r.Vssociation du secours d honnnes éclaii'és et dévout'-s. l'^le enchaiiu>rail la liberté d'action des Sections. Llle établirait deux degrés ilexislcnce ilans l'Associalion, l'un de simple associé, l'autre d'cligible aux fonctions de délégué. La députalion parisienne persiste. M. Fribourg dit ipi il pouiiait arriv<'r un beau jour que le CiOngi-ès ou\ rier fût compose en majeure 1. Krilionrt seront aa l'internationale partie d'économistes, de j(jurnalistes, d'avocats, de patrons, etc., chose ridicule et qui anéantirait l'Association. M. Tolain, Parisien. — Autre chose est faire simplement partie de l'Association, autre chose est, et bien plus délicate, remplir le rôle de délégué au Congrès. Ceci demande des garanties supérieures au point de vue de la cause qu'il s'agit de servir. Nous ne haïssons i)ersonne ; mais, dans les conditions présentes, nous devons consi- dérer comme des adversaires tous les membres des classes privilé- giées soit au nom du capital, soit au nom d'un diplôme. On a assez longtemps accusé la classe ouvrière de s'en remettre aux autres de son salut, de compter sur l'Etat, etc. Aujourd'hui elle veut échapper à ces reproches ; elle veut se sauver elle-même, sans la protection de personne. 11 faut donc que ses délégués n'appartiennent ni aux profes- sions libérales ni à la caste des capitalistes. Cette doctrine n'est point acceptée par les opposants. Les ouvriers de l'esprit sont aussi méritants que les ouvriers manuels et peuvent apporter autant de dévouement au service de la cause. La députation anglaise dit que cet esprit d'exclusivisme ne serait pas compris de leurs commettants, et que ceux-ci ne se soumettraient point à la réso- lution du Congrès. Les associations existantes ont reçu plus d'une fois des services immenses d'hommes non ouvriers dans le sens matériel et trop étroit du mot. Les règlements ont été adoptés dans la forme suivante : Règlement ^ i^ Le Conseil central ' est obligé d'exécuter les résolutions du Congrès. a) ' Il rassemble dans ce but tous les documents que les Sections centrales "des différents pays lui enverront et ^ qu'il saura" se procurer par une autre voie. hy II est chargé d'organiser le Congrès et de mettre* son pro- gramme à la connaissance de toutes les Sections par l'intermédiaire des Sections centrales ' des différents pays. 1" Le Comité central'" publiera, autant et si" souvent que ses moyens le lui permettront, un bulletin qui embrassera tout ce qui peut intéresser l'Association internationale '% et qui doit s'occuper avant tout de l'ofl're et de la demande du travail dans*' différentes 1 . Egalité : « Règlements » ; Fribourg : « Règlement général ». 2. Carnet parisien et Fribourg : « général ». 3. Le carnet parisien supprime la lettre « a) ». 4. Carnet parisien : « les bureaux correspondants ». 5. Ici V Egalité, le carnet parisien et Fribourg intercalent le mot « ceux ». 6. Carnet parisien : « pourra ». 7. Le carnet parisien supprime la lettre « b) ». 8. Carnet parisien : a porter ». 9. Carnet parisien : . Carnet parisien : « au crédit ouvert». 20. Carnet parisien : « bureaux respectifs 0 ; Fribourg supprime les mots : « par leurs bureaux respectifs ». 21. I^e carnet parisien modifie ainsi la lin de la phrase: « (jue e carnet du membre crédité sera visé par le secrétaire du bureau dont il fait partie». a4 l'internationale ci'édit ' n'ail j)as de f(jnds disponibles, elle ' est en di-oit de lirer à vue sur lîi S crédit ''. 80. I^es l)ureaux centraux et les Sections sont obligés dadinctlre tout membre de l'Association à prendre connaissance du bulletin du Conseil central \ 9". Chaque Section, nombreuse ou non, a droit d'envoyer '' un déléjçué au (>>nj]^rcs. Si la Section ' n'est pas en état d'envoyer un délégué, elle " s'unira avec les Sections voisines en un groupe qui nommera ' un délégué commun pour tout le groui)e '". 10". Les délégués recevront l'indemnité de la Section ou du groupe de Sections " qui les ont '' nommés. II". Chaque membre de l'Association internationale '^ aie droit de vote '* aux élections et est éligible, 12". Chaque Section ou groupe de Sections qui compte plus de cinq cents membres a le droit d'envoyer un délégué pour '' cinq cents membres au-dessus de ce nombre primitil" '°. i3" Chaque délégué n'a qu'une voix au Congrès. i4" Il est libre à chaque Section de rédiger ses statuts particuliers et ses règlements conl'oi'inément aux circonstances locales et aux lois de son pays ; mais ils ne doivent en rien être contraires '' aux statuts et règlements " généraux. i5<> La révision des statuts et des règlements présents '' peut être faite par chaque Congrès, à la demande des deux tiers des délégués -° présents. A la fin de l'article i5, le rédacteur de la brochure (Congères ouvrier, etc., de Gard) dans laquelle j'ai copié ce texte a placé un appel de note, auquel correspond au bas de la page (p. 27) la note suivante : « Le texte officiel et obligatoire des statuts et règlements sera publié par le Conseil d'Etat (sic) de Londres, dans son compte-rendu du Congrès ». Commen- 1. Le carnet parisien supprime les mots : « de crédit ». 2. Egalité, carnet parisien et Fribourg : « il ». 3. Le carnet parisien supprime le mot o pour ». 4. Fribourg supprime tout cet alinéa. 5. Fribourg : « Conseil général ». Le carnet parisien rédige ainsi l'article : u Les bureaux correspondants sont obligés de communiquer, sans rétribution, à tout membre de l'Association qui en fera la demande le bulletin du Conseil général ». 6. Le carnet parisien rédige ainsi le début de l'article: « Chaque bureau, quel que soit le nombre de ses membres, a le droit et le devoir d'envoyer ». 7. Carnet parisien ; « Si un bureau ». 8. Carnet parisien : « il «. 9. Carnet parisien : « avec les bureaux voisins pour nommer». 10. Le carnet parisien omet ces quatre derniers mots. H. Carnet parisien : « du bureau ou du groupe de bureaux ». 12. Fribourg : « a ». 13. Après « internationale », le carnet parisien rédige ainsi la suite de l'article : « est électeur ; tout électeur est éligible s'il remplit les conditions déterminées par la règlement particulier du bureau auquel il appartient ». 14 Fribourg : « voter ». 15 Fribourg : (( par ». 1H. Le carnet parisien rédige ainsi l'article : a Chaque bureau, ou groupe de bureaux, composé de 300 membres et au-dessous, a droit d'envoyer un délégué au Congrès, et un délégué en plus pour chaque 500 et fraction de 500 au-dessus ». 17. Carnet parisien : " en tant qu'ils ne sont en rien contraires ». 18. Egalité : a règlement » ; Fribourg : « au règlement ». 19. Carnet parisien • «c des présents statuts et règlements » ; Fribourg a le texte de Card, mais en supprimant ft présents ». 20. Fribourg : « de deux délégués ». PREMIERE PARTIE, CHAPITRE II 20 tant celte note en 1872 dans le Mémoire de la Fédération jurassienne (p. 209), j'ai écrit : a Pour celui qui vient de lire dans cette même brochure le compte-rendu des travaux du Congrès, y compris le texte ofliciel et définitif, en français, des statuts et règlements adoptés par le Congrès, la note ne peut signifier qu'une chose, c'est que le Conseil général publiera aussi un compte rendu, et que dans ce compte-rendu se trouvera aussi le texte officiel et obligatoire des statuts et règlements. Le texte français imprimé dans la brochure est incontestablement le texte sur lequel le Congrès a voté ; la brochure le dit expressément : Les statuts présentés par la commission' sont adoptés par l'assemblée dans la forme suivante (p. 10), et plus loin : Les règlements ont été adoptés dans la forme suivante (p. 26). » La preuve que nous avons là en effet les textes français authen- tiques, c'est qu'aucun délégué du Congrès n'a jamais réclamé, et que les Sections françaises et suisses, toutes les fois qu'elles ont publié les statuts et le règlement de l'Internationale, de 18G6 à 1870, les ont publiés en un texte conforme (sauf les légères variantes que j'ai relevées en note) à celui de la brochure de Card '. Pour terminer, j'ai à indiquer encore, en reproduisant un passage de cette même brochure qui suit immédiatement le texte du règlement, les décisions prises à l'égard de la nomination du Conseil général et du choix du lieu où devait se réunir le prochain Congrès : Enfin rassemblée a mis la dernière main à son travail. Elle a décidé : 1° Que le siège du Conseil central pour l'année 1867 reste à Londres ; 20 Que les membres du Conseil central sont réélus à lexf-eption dun seul d'entre eux % qui est exclu à cause des calomnies (.ont il s'est rendu coupable contre quelques-uns de ses collègues ; 3° Que le prochain Congrès aura lieu à Lausanne le premier lundi du mois de septembre 1867. Pour le lieu de la i)rochaine assemblée ou pro})osait d'abord Bruxelles, mais le Congrès a déclaré à l'unanimité que la Belgique, à cause de ses lois sur les étrangers, ne i)eut pas être regardée comme un pays libre. C'est à la proposition de M. Côrnaz, faite au nom de la Section de Lausanne, dont il était délégué, que celte ville a été choisie pour le lieu de la prochaine réunion du Congrès. ... La clôture du Congrès a été prononcée samedi soir, à huit heures et demie. Le lendemain dimanche [»)]. une fête : [(romenade sur le lac, baïuiuel et soirée familière ont réuni les délégués des dillerents jiays et les nombreux sociétaires de Genève et des Sections voisines. La Socit-lé chorale et la Société du Grûlli donnèi-ent leur concours à cette fête. 1. Excepte- dans la brocluiro, impriiin-o l'n 18G9, (pii contient les slatiits de la Fédération romande adoptfs par le (lnnL,'rcs roniaiid de janvier IHli'.t. Kn lélc de cette brochure, le Comité fédéral romand, vimlant donner lis Statuts généraux de l'Inter- nationale, a, par une étourderie inconcevable, au lieu »te reproduire les Statuts définitifs voti's a Genève, en I8GG. reproduit la traduction parisienne des l'rorimunal Rules de 18(ii. 2. Il s'afrogrès, sera assez forte pour jjouvoir dire à l'Europe : // H}- (Hiici plus de guerre, parce que nous ne le voulons pas et que nous soninics les plus nombreux : en attendant (pu' ceux de nos iVères (pii n'ont pas encore compris la mission ène 'du l'i mal l'article suivant : Une idée cocasse. — T/avez-vous lu, dites-moi? Oh! la bonne farce ! — De quoi parlez-vous? — Hé ! de eette jilaisanlei'ie qui va laii-e le tour de nos journaux. A-t-on jamais rien vu de plus cocasse? Les ouvriers du Locle qui s'avisent de vouloir empêcher la guerre, etciui [)ublient dans la grande Feuille d'avia une « protestation contre leHusion du sang » ! — J"ai lu cette pièce, mais je ne comprends pas pourquoi vous l'appelez une bonne farce. — Gomment ! vous n'en avez pas ri ? — Moi? pas du tout. — Est-ce que vous donneriez aussi un peu dans le socialisme, vous? Si vous vous laissez aller à ces choses-là, on vous fera une belle scie au cercle. — Mais vous qui riez de l'idée des ouvriers du Locle, dites-moi donc ce que vous y trouvez de ridicule ? — Ma foi, ça ne s'explique pas, ça se sent ; je ne veux pas m'amuser à vous donner des raisons; mais si vous aviez entendu hier soir X., Y. et Z. en faire des gorges chaudes, vous penseriez comme moi. — Non pas : et vous-même, quoi que vous en disiez, je vous crois trop raisonnable et aussi trop indépendant, que diable! pour fonder votre opinion d'homme et de citoyen sur les railleries plus ou moins spirituelles de ces messieurs. Je ne me paie pas d'éclats de rire, ni vous non plus, j'espère ; aussi, en votre qualité d'homme grave et bien pensant, vous êtes tenu de me déclarer les motifs qui vous font trouver ridicule un acte aussi sérieux et aussi naturel que celui que vous critiquez. — Vous voulez absolument des raisons? Eh bien, ma raison la voici, et cela saute aux yeux. Si ceux qui protestent étaient au nombre de plusieurs millions, ou au moins de plusieurs milliers, je dirais : Voilà qui est bien, c'est un mouvement grandiose et auquel je veux m'associer. Mais une centaine d'individus, de simples ouvriers, qui se mettent en tête de déclarer que la guerre est injuste et mauvaise, à quoi cela sert-il? Et puis, est-ce que cela les regarde? — Oh ! le beau raisonnement. Est-ce qu'une chose est bonne ou mauvaise à raison du nombre de ceux qui la font ? Quand un honune 1. Le Diog ène (-i-Mi un journal satirique paraissant à la Chaux-de-Fonds (il s'imiirimait à l'iniprimorie de la Voix de l'Avenir), et que rédigeait alors mon ami Henri Morel. Il luttait vaillamment contre tous les préjugés, et se montrait sj'mpa- ttiique aux idées socialistes. PREMIERE PARTIE, CHAPITRE IV 29 voit faire le mal, son devoir n'est-il pas de le réprouver, sans demander pour cela l'avis de son voisin, et quand même il serait tout seul à le l'aire? Ensuite, pour produire le mouvement grandiose dont vous parlez, ne faut-il pas que quelqu'un commence, et n'cst-il pas admi- rable — et non ridicule — de voir les ouvriers comprendre leur devoir d'hommes mieux que les souverains et les gouvernements ? — Parlez-vous sérieusement ? — Très sérieusement, et je n'ai pas tout dit. N'est-il pas admi- rable encore de voir que, pendant que des ambitieux haut placés cherchent à réveiller les haines nationales pour arriver à leurs lins, des hommes du peuple élèvent la voix pour proclamer la fratei-nité et la solidarité de toutes les nations? Vous trouvez qu'on ne doit pas se mêler de ce qui ne nous regarde pas ; vous croyez que parce qu'en ce moment la guerre ne menace directement que l'Allemagne et la France, les ouvriers suisses ont tort de se permettre de dire leur façon de penser à ce sujet. Mais si vous êtes partisan du chacun pour soi. chacun chez soi. ])ermettez-moi d'être d'un autre avis ; et j)en- dant que vous dormez sur le triste oreiller d'une indifférence égoïste, laissez-nous sympathiser avec ceux qui soutirent, et leur exprimer à haute voix notre sympathie. — Et moi, mon bon ami, laissez-moi vous complimenter de votre joli talent de prédicateur. — Dites-moi, pour finir, agréable plaisant que vous êtes, avez- vous lu Voltaire ? Non, sans doute, ce n'est pas votre homme ; il y a pourtant des gens qui disent qu'il avait autant d'esprit que Messieurs X., Y. et Z. Eh bien, sachez-le : Voltaire pensait exactement comme les ouvriers du Locle ; il aurait signé leur prot(>station des deux mains, et c'est lui qui a exprimé la solidarité non seulement du genre humain, mais de la création tout entière, parées belles j>aroles : « Lors({ue tiuel- qu'un commet une injustice sur notre globe ou dans la planèteSaturne, ou dans l'étoile Sirius, il est coupable envers tous les mondes ». — Merci du sermon. J'irai conter cela au cercle. Jacques. IV Le second Congrès général de V Internationale, à Lausanne (u-j septembre 186 y). Le second Congrès général de l'Internationale devait avoir lieu à Lausanne, du 2 au 7 septembre. La semaine suivante s'ouvrait à Genève un Congrès convoqué par la Ligue de la paix et de la liberté, qui venait de se fonder à Paris sur l'inilialive d'Emile Acollas ; à ce Congrès de la paix devait prendre part l'élite de la démocratie européenne, — on annon- çait entre autres la présence de Garibaldi, d'Edgar Quinct, de Bakounine, — et l'Internationale avait été invitée à s'y l'aire représenter. La Section du Locle me nonmia son délégué, connue l'année précé- dente, et je réussis à obtenir un congé pour me rendre à Lausanne et à Genève. A Lausanne, je lus l'un des secrétaires du Congrès, chargé spécialement de la rédaction des procès- verbaux, et je reçus la mission d'en surveiller ensuite l'impression en un volume ' ; en outre le Congrès 1. Ce fut Coullery, propri(''t;iiri' ili- riinpriincrir de \,\ Voix île l'Avenir, qui fut charfjé par le Clonf^rcs de l'impression de ses procès-verbaux, l-c volume ne parut que dans le courant de l'année 1808. 3o l/lNT?:UNATIONALE me désigna comme l'un des trois délégués — les deux aulres étaient Tolain et (Xsar De Paepe — chargés de porter au Congrès de la paix l'adhésion conditionnelle de l'Association internationale des travailleurs. Pendant l'automne de 18G7, je publiai en feuilleton dans le Diog-ène des Souvenirs des (Jo/igrès de Lausanne et de Genève. J'extrais de ces Sou- venirs quehjues pages où sont retracées des scènes familières et esquissés des portraits : ces croquis — d'une allure humoristique, comme l'exigeait le caractère spécial du journal auquel ils étaient destinés — peuvent offrir, m'a-t-il semblé, un certain intérêt documentaire : Souvenirs du Congrès de Lausanne '. .... Ma première bonne chance a été, le dimanche i*"' sc[)teml)re, de l'aire route de Neuchàtel à Lausanne avec les déléji^ués anghiis. Ce sont des gens qui valent la peine que je vous les présente en détail. D'al>ord le citoyen xVlfred A.Walton, architecte, de Brecon (prin- cipauté de Galles), président de la Ligne nationale de la Réforme, qu'il ne faut pas confondre avec la Ligue de la Réforme actuelle, dont il est également l'un des vice-présidents. lyà. Ligue d'aujourd'hui est une association éclectique, ouverte à tous ceux qui sont disposés à lutter pour une extension du droit de snllrage ; tandis que la Ligue nationale, qui a joué un rôle important lors des événements de 1848. se compose exclusivement de e/iartistes (républicains) et de socialistes. Walton a fait deux cents lieues de chemin pour venir pré- senter au Congrès ouvrier un projet d'organisation du crédit, telle que la conçoivent ses commettants anglais. Ce long personnage, à la barbe inculte, dont les cheveux tombent négligemment jusque sur les yeux, et qui se bourre constamment le nez de tabac, c'est le tailleur Eccarius, membre du Conseil général de l'Association internationale, l'ami et le disciple du socialiste allemand Marx. Allemand aussi d'origine, mais fixé depuis vingt ans à Londres % Eccarius. dont l'extérieur peu avenant cache une des plus hautes intelligences que je connaisse, a été un de ceux qui ont le plus contribué au puissant mouvement socialiste qui agite aujour- d'hui l'Angleterre. Nous le retrouverons. Cet autre géant, dont on devine immédiatement la nationalité à ce je ne sais quoi qui trahit l'Anglais, c'est Daniel Swan, le délégué des rubaniers de la ville de Coventry (Warwiclcshire). Enfin, le quatrième, qui le cède pour la taille à ses compagnons, mais qui n'en semble pas moins avoir l'étofle d'un tribun, véritable type de démocrate barbu, aux yeux ardents, c'est le fougueux Lessner \ Allemand et tailleur comme Eccarius, comme lui devenu Anglais depuis de longues années, comme lui membre du Conseil général de l'Association. Le rôle de Lessner semble être de protester perpétuel- lement. Dans la discussion, Eccarius parle lentement, avec un phlegme imperturbable ; Lessner ne se contient pas. et exhale son cœur passionné en un torrent de paroles amères et violentes ; devant un contradicteur inintelligent, Eccarius lève les épaules, Lessner bondit et semble vouloir dévorer son adversaire. Dans la conversa- 1. Diogene, numéros du 27 septembre au 24 octobre 1867. 2 Georg Eccarius était déjà à Londres en 1840, année où il fonda, avec Schapper, Heinrich Bauer et Joseph Moll, le Kummnnisiisclier Arbeiterbildungsverein. 3. Friedrich Lessner avait figuré dans le procès des communistes, à Cologne, en 1851, et avait été condamné h trois ans de prison. PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IV 3l tion cependant . ses yeux s'adoucissent, et il trouve un soui'ire aimable qui rassure les timides. Kn voici encore un qu'il faut se garder d'oublier, car c'est le futur président du Congrès, Eugène Dupont. C'est un jeune homme d'une trentaine d'années, qui ressemble à tous les jeunes gens por- tant moustache, et qui est délégué de la branche française de Londres. En ce moment, je ne remarque en lui qu'un innocent penchant aux calembours. D'autres délégués anglais ont pi'is une autre i-oute. et n'arriveront au Congrès que plus tard. Nous sommes fatigués, nous sou[)irons après un logement et un souper. . . On m'assigne pour gite l'hôtel du Raisin, où je me trouve en compagnie des Anglais, et de plusieurs Français dont vous serez peut-être bien aise de faire la connaissance : ce sont le Dau[)hinois. le Marseillais et le Bordelais. Le Dauphinois est un tailleur sérieux, Ailloud, délégué de Vienne (Isère), à la faconde toute française, parlant vite et haut, crâne républicain. Le Marseillais s'appelle Vasseur, ferblantier et chansonnier, un petit homme né dans le département du Nord et bruni par le soleil de Marseille ; il porte une immense crinière noire rejetée en arrière et qui lui couvre les épaules, et de toutes les vieilles croyances du passé il n'a conservé qu'un dogme, le plus inodensif et auquel il s'attache avec opiniâtreté, c'est que « la chanson n'est pas morte ». Quant au Bordelais, dont j'aime le parler méridional vif et accentué, c'est le citoyen Yézinaud, cordonnier, qui a fait ses sept ans de service militaire et qui n'en est pas plus fier; c'est un ancien disciple du [)ère CalK't, mais il est con- verti maintenant, avec toute la France, aux doctrines mutuellistes ; bon républicain égahmient, mais pas blancpiiste. Vézinaud et moi, qui avons besoin d(; repos, nous nous empa- rons d'une chambre à deux lits, et bientôt le somnu'il nous lait oublier notre impatience d'être au lendemain. Arrivé l'un des premiers au Casino*, je me place au quatrième ou cinquième banc, et je commence à examiner jnes collègues. Voici à ma gauche le petit groupe des Parisiens, où se dislingue' l'inlarissablc Chemalé. C'est un jeune liomme de trente ans. qui parle beaucou]), et qui, chose jtlus dillicile, pai'le bien ^ A coté de lui sont Murât, le mécanicien, qui m'est tout d'abord synqiathique ' ; Marlin, impri- meur sur étolfes ; Garbe, ferblantier ; PioU>y, mécanicien ; Ueyniond. lithographe. Là aussi se trouve un vieux socialiste italien, le mari[uis Tanari, délégué des sociétés ouvrières de Bologne et de Bazzano. . . Voici un grand jeune homme ([ui donne une vigoureuse embrassade à un petit jeune homme : le grand c'est Charles Longuet, l'ancien rédacteur de la Rive franche, qui est sorti récemment de jjrison, et qui vient comme délégué de la Section de (]aen ; l'autre, c'est César 1. Le Coni,'rès se tenait dans la i,'rando salle du Casino de Lausanne. '2. Chemalé, connnis archilectc^ niélri'ur-Vi'riliealcur. avait aloi's viuirt-liuit ans ; c'était le plus inlellii,'enl parmi les nuiluellisles parisiens, .\pivs le Ci»n,i;ivs, il vint avec un autre j'arision, Frilioui-fî, rendre visite à (^oullery (>t i'i moi. à la Chaux-de- Fonds cl au l.,ocle ; ils rentrèrent en Franee |>ar Morteau, en faisant la contrebande d'écrits politiques, et aussi, je crois, d'horlogerie, pour payer leurs frais de voyai;e. 3. Je l'avais rencontré au Congrès de Genève l'année précédente. 3a l'inteknationalk De Pa(^|>(', un liclp^o, lypofifi'a[)he et étudiant en médecine, l'une des inniII('ui-('S t(''l«'.s du 0)ni^r<"'S. J'ciilciids pailei- allciiiaiid derrière moi : c'est un jeune homme qui me (Unnaiide un renseii^nement. Je suis frappé de sa fij^ure inlelli- j^ente, de sa louriiuiHî dislinj^uée; Nous causons, et j'apprends qu'il s'appelli; Kugelmann. docteur en médecine, de Hanovre '. A coté de lui (îsl assis un hojnme âgé déjà, de petite taille, au Iront élevé et chauve, aux yeux pénétrants, à la barbe rousse grisonnante. Je demande au docteur Kugelmann le nom de son voisin. — (]'est le docteur Louis Bûchner, de Darmstadt. — Quoi ! l'auteur de Force et Matière ? — Lui-même. Le docteur Bûchner et moi nous nous donnons une chaleureuse {)oignée de mains. Pendant que les délégués continuent à s'installer, nous [)arlons du livre célèbre qui en est aujourd'hui à sa huitième édition. Le docteur Bûchner me raconte son échange de lettres avec le ti'oi» fameux Frédéric de Rougemont, de Neuchàtel, qui, dans sa brochure L'homme et le singe % avait cité à faux une phrase du phi- losophe allemand, ([u'il n'avait jamais lu. il l'a avoué lui-même ! Un bureau provisoire vérifie les pouvoirs des délégués. Il y a là un banquier de Lausanne, envoyé par la Société industrielle et com- merciale de cette ville. Schettel, de Lyon, demande si nous [>ermet- trons à un banquier de siéger parmi des gens qui sont assemblés pour faire la guerre à l'ordre de choses dont les banquiers sont les princi- paux défenseurs ? — Pourquoi pas ? dit le Congrès ; laissez venir à nous les banquiers, nous avons à leur dire quelques bonnes vérités. On nomme ensuite le bureau définitif. Murât, de Paris, qui avait présidé avec intelligence à la vérification des pouvoirs, mais qui avait le défaut de ne savoir que le français, est remplacé par Dupont, qui parle le français et l'anglais. On adjoint à celui-ci deux vice- présidents, Eccarius, qui parle l'anglais et l'allemand, et le célèbre publiciste et démocrate allemand J.-Ph. Becker, qui réside à Genève depuis la défaite de i849- Puis on élit quatre secrétaires : le docteur Bûchner et le capitaine Bûrkly % de Zurich, pour l'allemand ; le chansonnier Vasseur et le professeur James Guillaume, du Locle, pour le français *. 1. Le D"^ Kugelmann m'avait beaucoup plu, et son souvenir m'était resté sympa- thique. Malheureusement, la publication posthume des lettres à lui adressées par Marx m'a révélé qu'il se prêtait, à l'instigation de celui-ci, à ce triste jeu d'intri- gues et de dilïamation où se complaisait l'auteur du Kapital. Après le Congrès de la paix à Genève, Marx lui écrit, le 11 octobre 1867 : « Vos manœuvres contre Vogt à Genève m'ont causé beaucoup de satisfaction, (//ire Manover gegen VogL zu Genf haben mich sehr satisfait.) » 2. L'homme et le singe, ou leiiiatérialisme moderne; publié par la Mission inté- rieure de NeuchAtel ; Neuchàtel, Delachaux, 1863, in 18. .*î. Karl Bûrkly, phalanstérien endurci, excellent homme, tout rond, avait accom- pagné Considérant au Texas, et en était revenu avec une foi intacte. Il était tanneur (propriétaire d'une tannerie); mais on l'appelait à Zurich le capitaine Bûrkly, parce qu'il avait ce grade dans la milice : il était Landwehrhauptinaim. Je l'avais déjà rencontré au Congrès de Genève l'année précédente. 4. Mon feuilleton n'étant pas signé, j'avais cru devoir, lorsque, j'étais obligé d'y écrire mon nom, parler de moi à la troisième personne. — La plupart des délégués de langue française ne connaissaient que le français ; les Anglais ne comprenaient PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE IV 33 J'ai rarement assisté à une discussion plus embrouillée que celle qui s'engagea, l'après-midi, sur la fixation de l'ordre du jour. . . Il y eut un instant de trêve lorsqu'on vit entrer un personnage de haute taille, la canne à la main et le chapeau en arrière ; il n'avait pas assisté à la séance du matin, il arrivait. Le nom du nouveau venu court de banc en banc, et les délégués le saluent par une salve spon- tanée d'applaudissements. « Qu'est-ce qu'il y a donc chez ce diable de Goullery qui fait battre des mains à des gens dont la plupart ne le connaissent pas ? » me demandais-je. Mais l'interruption ne fut pas longue, et on se remit bien vite à discuter avec acharnement. . . . . . Enfin on nomma une commission qui fut chargée de mettre tout le inonde d'accord. Elle se réunit le soir dans une petite pièce attenante à la salle du Congrès. . . Ce fut Chemalc qui parla le pre- mier : il présenta un projet d'ordre du jour, et le développa avec une telle lucidité, un tel bon sens, que, lorsqu'il eut fini, on s'écria tout d'une voix : « C'est ça ! » Chcmalé avait profité de la discussion ; ses propositions conciliaient tout, faisaient droit à toutes les demandes, et, au bout d'une demi-heure de séance, la commission avait adopté à l'unanimité le projet de l'intelligent Parisien... Pendant que nous délibérions, un citoyen était venu porter à Goullery le message suivant de la part du peuple assemblé dans le jardin du Casino : « Nous sommes là un millier, hommes et femmes, qui nous sommes réunis pour entendre des discours ; or, personne n'ouvre la bouche, et cola nous dépite; nous voulons de l'éloquence, de gré ou de force : des discours ou la mort ! — C'est bon, dit Goullery, j'y vais. » Et il y va connue il le dit, et leur fait un discours superbe, si j'en crois les applaudissements frénétiques qui viennent jusqu'à nos oreilles. Dix minutes après, Goullery vient tranquillement reprendre son siège à la commission, comme si de rien n'était. Mais la foule ne le tient pas quitte, elle est affriandée et demande à recommencer. Un second citoyen apporte bientôt un second message : « Encore un dis- cours, et toujours des discours, ou la mort ! — C'est bon, dit Goullery, j'y vais. » Et l'infatigable orateur retourne à la besogne, et je crois, ma foi, qu'il est éloquent, car on l'applaudit encore plus fort. La séance de la commission est terminée ; nous allons au jardin entendre Goullery, et d'autres orateurs qui, mis en verve par lui, se sont décidés à monter à la ti'ibune, c'est-à-dire sui* une table. L'ne foule curieuse et sympathique écoute avidement ces étrangers.. . Je regagne enfin mon logis, lort désireux de me mettre ilans mon lit. Dans notre chambre, je trouve Vézinaud gritTonnant à la lueur d'une chandelle fumeuse. Cet ennemi de la famille écrivait une lettre à sa femme. Je ne vous raconterai pas comment, le mardi matin, le Congrès ni lo français ni l'alloinand, la plupart, des Allemands ne comprenaient ni lo français ni l'anglais. Il fallait donc Iradiiiie. «le traduisais en français les discours allcm.inds et anglais ; à l'usaj^e des Ant,'lais, les discours français claient resunn's par hnpont, les discours allemands par Kccariiis ; à rusai,'o des Allemantls, les discours anirlais étaient traduits par Eccarius, les discours français par ih'ichner on Hùrkly. 34 I.'l.NTKUNATlONAI.K ail(>])l;i, sans iiit mol Av. (lisciissicjii, le projrl d'ordre du jour rlahoré par (>li(niial('' cl ses collôf^ues ; coininent neuf coniniissions lurent d(''.si<;iM''es pour |)iM''|)ar(M' des rapports sui- les neuf ène pour donner les résolutions votées par le Congrès sur les questions qui formaient son ordre du jour : i"" QUESTio.N. — Quels sont les moyens pi-atiques de rendre V Asso- ciation internationale un centre coniniun d'action pour la classe ouvrière dans la lutte qu elle soutient pour s'affranchir du capital. Sur cette question, le Congrès vota diverses résolutions d'un caractère purement administratif, recommandant au Conseil général, s'il ne pouvait publier un bulletin, de faire chaque trimestre une communication écrite au bureau central de chaque pays; fixant la cotisation centrale pour l'année à dix centimes ; stipulant que les délégués des branches et des sections qui n'auraient pas payé leur cotisation centrale ne pourraient pas prendre part au Congrès. 1^ QUESTION. — Comment les classes ouvrières peuvent-elles utiliser pour leur émancipation le crédit qu elles donnent à la bourgeoisie et aux gouvernements ? — Crédit et banques populaires. — Monnaie et papier monnaie. — Assurances mutuelles. — Sociétés ouvrièi-es. Le rapport, présenté par Longuet, ne contenait pas de résolution : il se bornait à affirmer le principe de l'organisation mutuelliste du crédit en service public; il recommandait l'institution de banques nationales four- nissant aux travailleurs le crédit gratuit à prix de revient, et l'organisation de sociétés d'assurance mutuelle. Ces conclusions furent complétées par une résolution présentée par Eccarius, invitant les sociétés de métier à appliquer leurs fonds à la coopération de production, au lieu de les placer dans les caisses de la bourgeoisie. 3° QUESTION. — Les efforts tentés aujourd'hui par les associations pour l'émancipation du quatrième état (classe ouvrière) ne peuvent- ils pas avoir pou?- résultat la création d'un cinquième état dont la situation serait beaucoup plus misérable encore? — La mutualité ou réciprocité considérée comme base des rapports sociaux. Equi- valence des fonctions. Solidainté. Sociétés ouvrières. I. Le Congrès pense que les efforts tentés aujourd'hui parles associations ouvrières (si celles ci se généralisent en conservant leur 1. Stanislas Charnal était un homme de lettres lyonnais, un peu détraqué ; il fut, en 1870, rédacteur d'un journal intitulé le Gnafron. PIIE^IIÈUE PARTIE, CHAPITHE IV 35 forme actuelle) teiulent à constituer un quatrième état avant au- dessous de lui un cinquième état [)ius misérable encore. Le danger supposé d'un cinquième état, amené par les eilorts actuels des associations ouvrières, s'évanouira à mesure que le déve- loppement de l'industrie moderne rendra impossible la production sur une petite échelle. La production moderne sur une grande échelle fusionne les efforts individuels et fait du travail coopératif une nécessité pour tous. (Alinéa ajouté à la résolution sur la proposition d'Eccarius.) 2. Pour obvier à ce danger, le Congrès pense qu'il est nécessaire que le prolétariat se convainque bien de cette idée : que la transfor- mation sociale ne poui'ra s'opérer d'une façon radicale et définitive que par des moyens agissant sur l'ensemble de la société et conformes à la réciprocité et à la justice. Goullery avait proposé d'ajouter ici un alinéa ainsi conçu : « Pour arriver à ce but, nous ne voyons pour le moment qu'une seule espèce de moyen pratique au service des travailleurs, c'est la création el le développe- ment, puis la fédération des sociétés coopératives sous leurs diverses formes possibles, afin d'arriver à l'échange des produits au prix de revient, ce (pii affranchira de la spéculation et de l'usure le gravait el les objets de consommation, et transformera un jour la société entière en une seule classe, la classe des producteurs-consommateur^ ». Sur la proposition de Tolain, l'addition de Goullery fut écartée par la majorité, comme taisant double emploi avec le troisième paragraphe (ci-après) de la résolution. 3. Néannu)ins. le Congrès pense que tous les efforts des associa tions ouvrières doivent être encouragés, sauf à faire disparaître autant ([ue possible du sein de ces associations le prélèvement du capital sur le travail, c'est-à-dire à y faire pénétrer l'idée de mutua- lité et de fédération, 4^ QUESTION. — Travail et capital. — Chômage. — Les machines et leurs effets. — lîédaction des heures de travail. — Division du travail. — Transformation et extinction du salariat. — Répartition des produits. Sur cette question, le Congrès se borna à réitérer la déclaration votée l'année précédente par le Congrès de Genève : Le Congrès déclare que dans l'état actuel de l'industrie, tiui est la guerre, on doit se prêter aide mutuelle pour la défense des salaires, mais qu'il croit de son devoii* de déclarer qu'il y a un but plus élevé à atteindre, qui est la suppression du salariat. 11 recommande l'étude des moyens économi(pn»s basés sur la justice et la réciprocité. 5^ QUES'noN. — Fonctions sociales. — Rôle de l/iomnic et de la femme dans la société. — Education des enfants. — Ettseignemcnt intégral. — Liberté d'enseignement . — Phonograp/ne. I. Enseignement scienlilitjue. |>rolèssionnt'l et prculuctif. Mise à l'étude d'un progranune d'enseigmnnenl intégral. (Laseionde phrase de ce paragraplie y fut ajoutée sur la pi'oposition de Longuet.) •2. Organisation de i'éccde-atelier. 3. Considérant ipie le mot enseignement gratuit est un non- 36 l'internatioxalk s(Mis, puisque l'iuipôl prélevé sur les citoy<'ns (mi l'ait les frais; mais (pu- renscM'-iK'ment est iudispensable, et que nul père de lainille n a le droit d(Ui priver ses enlants : le Congrès n'aecorde à lEtat ([ue le droit de se substituer au [>ère de famille, alors ondres, insiste au contraire pour (jue le Congrès nonnnc lui même le Conseil général, parce que celte élection donnera au Conseil plus d'autorité. « Le Congrès décide de nommer lui-même le Conseil général. Sont désignés pour laire jtarlie de ce Conseil les anciens membres qui ont assisté le plus régulièrement à ses séances, savoir : Besson, Bobcynski, Buckly, (Parler, Dell, Dupont, Eccarius, Fox, Ilarriet Law, Howell, Haies, Jung, I^ucrart, Lessner, Lassasie. Lalargue, Lawrence, Marx, Morgan, Maurice, Odger, Sliaw, Stainsby, Williams, Weston. Yarrow. Zabicki'. Le Congrès ajoute à celte liste le citoyen Wallon, de Brecon, South Wales. « Le Conseil général est autorisé à s'adjoindre d'autres membres, s'il le trouve nécessaire -. « L'ordre du jour appelle la fixation du lieu où se réunira le prochain Congrès. « De Paepe propose Bruxelles. Longuet, de Caen, appuie cette propo- sition ; Bruxelles avait été désigné comme devant être le lieu de réunion (lu premier Congrès ; on y avait renoncé à cause d'une loi sur l'expulsion des étrangers, qui venait d'être pronmlguée. . . ; mais l'année prochaine cette loi ne sera plus en vigueur... Eccarius, de Londres, se prononce aussi pour Bruxelles... 11 est donné lecture d'une proposition signée Bùchner, Kugelmann, Hafner, Becker, Neubrand, qui demande que Zurich soit choisi pour lieu de réunion du Congrès : Becker motive cette propo- sition en disant qu il est bon que le Congrès change une lois de langue cl se transporte en pays allemand. . . Chemalé,' de Paris, et Tolain, de Paris, acceptent Bruxelles, à défaut de Paris, où des raisons majeures empêche- raient le Congrès de se réunir. Bûrkly, de Zurich, déclare qu'il n'a j)oint reçu la mission de demander le Congrès pour cette ville; il croit au con- traire que le Congrès sera mieux placé à Bruxelles, au centre du mouve- ment social. « L'assemblée, à l'unanimité moins deux voix, se prononce en faveur de Bruxelles. » Je reviens maintenant à mon feuilleton : Une intéressante conférence fut donnée, le mercredi soir je crois, par le docteur Bùchner \ dans la grande salle du Casino, sur les deux systèmes opposés de Schulze-Delitzsch et de Lassalle. Une foule compacte, composée surtout d'ouvriers allemands, se pressait sur les bancs pour entendre la parole de l'éminent philosophe. Il montra les défauts et les lacunes des deux écoles qui se partagent en ce moment l'Allemagne II n'eut pas à insister beaucoup sur les vices du système de Schulze-Delitzsch, parce que, en dehors de la bourgeoisie, cet économiste compte peu d'adhérents ; mais il montra, avec une critique 1. Sur ces vingt-sept noms, il y en a deux, ceux de Buckly et de Miss Harriet Law, qui ne figurent pas sur la liste des soixante-trois membres élus au Congrès de Genève en 181)6. De ces soixante trois membres, trente-huit se sont trouvés éliminés. 2 Dans l'édition des Statuts généraux qu'il publia à f-ondres en 1867 après le Congrès de Lausanne, en anglais et en français, cl dont je parlerai plus ioin (p. o7), le Conseil générai transforma cette résolution, qui ne s'appliijuait, dans la pe^nsée du Congrès, qu'à l'élection de 1867, en une disposition statutaire, en l'incorporant à l'article 3, sous cette forme : « Tous les ans, le Congres. . . . désignera le siège et les membres du Conseil général, en lui laissant le droit de s'adjoindre de notireuux membres supplémentaires ». 3. En allemand, naturellement. PKEMIFRE PARTIE. CIIAPITUE IV Sq pénétrante, les dangers de la théorie de Lassalle : il fit voir, en parti- culier, que la création par l'Etat d'établissements industriels, de- mandée par le célèbre révolutionnaire, aurait pour résultat de diviser les travailleurs en deux classes facilement hostiles, les ouvriers employés par l'industrie privée et les ouvriers employés dans les ateliers de l'Etat ; avec cette organisation, d'ailleurs, le salariat n'est pas supprimé. Malheureusement, après cet exposé critique, le doc- teur Bûchner n'émit pas de vues personnelles ; il se borna à allirmer la nécessité d'une réforme sociale, sans indiquer la voie à suivre. Lorsque Biichner eut fini, le tailleur Eccarius, qui était placé près de lui, demanda à ajouter quelques mots. Ce qu'il dit alors est mon plus vivant et mon plus beau souvenii- du Congrès de Lausanne. Je vois encore Eccai-ius assis sur une table, une de ses longues jambes repliée sous lui et l'autre pendante, les bras ballants, les yeux baissés et presque cachés sous ses cheveux. Il commença à parler ' d'une voix monotone, sans grâce : il acquiesçait d'abord à ce qu'avait dit le doc- teur Bûchner. Puis, reprenant l'exposition au point où celui-ci l avait laissée, il se mit à développer, sur les ruines des systèmes critiqués par Bïichner, la grande théorie historique de Karl Marx. Peu à peu sa voix prit de l'expression, son regard, relevé de terre, s'anima, sa parole revêtit une éhjquence familière et pittoresque d'un elTet incom- parable. Nous étions sous le charme, et Eccarius. transfiguré, tenant ces centaines d'hommes suspendus à ses lèvres, allait toujours, puisant de temps en temps, de ses grosses mains osseuses, une prise dans sa tabatière, ou se baissant sans façon [)our ramasser son clia[)eau qui était tombé, sans interrompre un instant son discours. Cela dura près de deux heures, et, quand il eut fini, rasseml)lée, transportée, éclata en bruyants applaudissements. Grand spectacle! dans cette joute oratoire-entre le savant illustre et le pauvre ouvrier, la palme était restée au second ; et le docteur Bûcîiner joignit ses félicitations à celles de l'auditoire, en serrant dans ses mains aristocraticpies la main du tailleur meurtrie par l'aiguille -. Notons encore quelques petites choses qui me reviennent à hi mémoire. Choses insignifiantes, si l'on veut ; mais il faut bien (pie le public soit instruit de la manière dont les « énergumènes ' » de Lau- sanne ont passé leur temps. J'ai le souvenir d'un diiier fait à l'hôtel du Raisin, en compagnie de la délégation parisienne, dîner où (piehpi'un lit de curieuses révé- lations sui' la [)lii[)art des membres de hi gauche (hi Corps législatif : Jules Eavre, Garnier-Pagès. Pelletan, et surtout Jules Simon, le |)hi- lanthrope ; il n'y eut guère d'épargné ([ue le petit père Cilais-Uizoin. l'infatigable et incorruptible vétéran. Puis le souvenir d'une conversation particulière avec les deux 1 . En jillemand. 2 M Kccarius ni Ir docteur Bûchner n'ont connu les liirnes qui prt^ctNdoiif . Plus tiirtl, KcciUMU'^, (juc ji^ revis au Conirrès do Hillo |1M)9|. et avfc (lui j ai toujours iiilri'- tonus (i'oxcclli'uls rap[)()rls personnels, se si'|iara dr Marx an (;(>n:,'rt'S de la Haye (1872). où il vota av(v; la niinorile a'itononiisle. Il assista ensuite eoiniiie dele:,'iié au Conf,'r('.s do (jcnève (187^), on fut roorgani>éo rinteriiatutnale. ol à celui do Itrnxollos (1874). 3. Epitholo par laquelle le Jow//((// ^/(» TiV'/Mwv" et la ^idzctlc de Lmt^aiiur dosi (.;naienl volontiers les délégués do l'inlernalituiale. 4o l'interna-Tionale délégués italiens : Tanari, de Bologne, le marquis socialiste, et Gas ])ai'e Stampa, de Milan, un beau vieillai-d, doux comme un enfant. Il s'agissait d'aller à la rencontre d(; Garibaldi', et de l'amener incognito au Congrès. Les deux Italiens se mirent en campagne : mais le retai'd a[)p()rté a\i voyage du général fit échouer leur plan ; en elFet, Gai'ibaldi ne travei'sa Lausanne ([U(^ le dimanche 8 sep- tembre. Le souvenir encore d'une matinée passée « sur Montbenon » à contempler le lac et à causer politique, en compagide des trois docteurs, Kugelmann, Buchner et Coullery. C'était une matinée de vacances, l'unique, hélas ! Le bureau nous avait licenciés [)our per- mettre à quelques commissions de se réunir et d'achever leur travail. Quelquefois, le soir, vers minuit, api'ès avoir achevé de noircir mon papier % j'allais, la tète tout en feu, demander à mes voisins les Anglais un peu de distraction. Ils me recevaient avec une coi'dialité sans façon : Walton m'oil'rait un verre de vin, Lessner une chaise, et Eccarius interrompait sa cori'espondance du Times pour me développer la théorie de Marx. Heureux moments ! Je remplirais un volume de ce que j'ai appris en huit jours avec ces vieux cham- Sions du droit et de la justice. Puis, quand décidément l'heure evenait indue, j'allais rejoindre Vézinaud, que mon arrivée réveil- lait. Nouvelle conversation. Et lorsque enfin, fatigué, je me mettais à mon tour dans mon lit, survenait invariablement Coullery, qui s'asseyait sur une malle à côté de nous et discourait de omni re scibili jusqu'à deux heures du matin. Je comprends que Proudhon ait écrit un traité en faveur de la célébration du dimanche. Après une semaine de consciencieuse besogne, avec quelle inexprimable volupté ne savoure-t-on pas les délices d'un jour de trêve ! Les délégués du Congrès ouvrier devaient consacrer leur dimanche à une promenade en bateau à vapeur à Chillon, et certes ils avaient bien gagné ce délassement. A huit heures du matin, un nombreux cor- tège, que précédait une excellente nmsique, et dans lequel flottaient une trentaine de drapeaux, se rendit à Ouchy. La journée était splen- dide, la joie brillait sur tous les visages. Le bateau nous emporta rapidement sur les flots limpides du lac ; ceux de nos amis pour qui la vue de l'admirable paysage était nouvelle ne pouvaient en détacher leurs yeux ; et nous aussi, quoique familiers avec ces belles choses, nous les regardions avec un ravissement inépuisable : les coteaux verdoyants de la rive vaudoise, les cimes hardies des Alpes du Valais, et surtout la ligne si harmonieuse des montagnes de Savoie. . . . Au retour, tandis que nous contemplions de nouveau le pay- sage, un train de chemin de fer, venant de Villeneuve, passa sur la rive : ce train conduisait Garibaldi à Genève. Nous le savions, et une impatience fiévreuse nous prit d'être au lendemain, car c'était le lundi 9 septembre que s'ouvrait le Congrès de la paix. Un banquet populaire réunit le soir les délégués et leurs amis au Casino. Deux ou trois mille personnes des deux sexes se pressaient i. Garibaldi devait passer par Lausanne en se rendant à Genève au Congrès de la paix. 2. Je rédigeais chaque soir les procès-verbaux des séances. PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE V ^1 dans la grande salle pour entendre les discours et les chansons. Bientôt la foule devint telle que, la fête ne mintéressant que médio- crement, je me fis scrupule de continuer à occuper une place à table, et je me retirai loin du bruit au jardin, où je passai très agréablement la moitié de la nuit avec De Paepe à causer du socialisme belge et de Colins, de la philosophie positive et d'Auguste Comte. Le premier Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté, à Genève (9-1 -2 septembre 186-J. Je donne ci-dessous des exirails de la suite du feuilleton du Diog-ène, qui se continuait par une relation du Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté, à Genève : Souvenirs du Congrès de la Paix '. La plupart de nos amis avaient déserté le banquet dès sept heures pour prendre le train de Genève. Pour nous qui avions voulu attendre au lendemain, nous partîmes le lundi (9 septembre) à six heures du matin par un bateau qui devait suivre la côte de Savoie. Nous étions une douzaine, entre autre Stampa, le Milanais ; De Paepe, de ([ui la conformité d'âge me rapprochait le plus ; Murât, de Paris ; Coullery, et deux délégués anglais de la Ligue de la Réforme. Odger et Cremer, qui étaient arrivés la veille à Lausanne encore à temps pour assister à la clôture du Congrès ouvrier ; ils font partie du Conseil général de l'Association internationale des travailleurs, et à ce titre ils avaient tenu, avant de se rendre à Genève, à venir nous saluer. A la première station % une douzaine de curés et de frères ignoran- tins montèrent sur le bateau. Aux stations suivantes, il en vint d'autres, si bien qu'enfin ils se trouvèrent au nond^re de plus de cinquante. Ils allaient voir Garibaldi comme nous : Garil>al(li, le Messie du dix-neuvième siècle, disait-on à notre banc; Garibaldi. la bète de l'Apocalypse, disait-on au bancdes ignorantins. La navigation ne fut pas trop longue. Nous vîmes bientôt les belles maisons de Genève, toutes pavoisées, api)araître à l'extrémité du lac. On apercevait de très loin un grand drapeau italien, rouge, vert et blanc, se balancer à l'angle du palais Fazy % où était descendu Garibaldi. Stampa, qui devait avoir ses entrées particulières auprès du géné- ral, nous proposa de nous présenter à lui aussitôt arrivés. Quand le bateau touclia le cjuai, nous nous dirigeâmes vers le Cercle inter- national ', pour y déposeï" nos bagages, et Stampa entra au [)ahns Fazy, en promettant de nous rejoindre bientôt. Il ne se fit pas attendit'. Il y avait une denii-heure «pie nous étions 1. IHogène, numéros du 1"' novembre au 27 dércmbr»' ISIiT. 2. Eviiin. 3. Au coin (If^ la rue du Mont-Ulanc: et du quai du Muut-I!lanc, — aujonrd iiiii lo Grand-txUol do Itussic. 4. C'était un niodciste local, dans la rue du ItliAne, ijul servait alors de lieu de réunion aux miiiiihies do l'Internalionale. 42 l'internationale au (!(M'cl(\ MOUS faisant raronler la spicndidc réception (|ue GoiK've avait laite la vcilN' à Oarihaldi, l()i'S(jU(' Slanipa rentra. Il était suivi {|(! deux personnages (piil nous [)i'és(;Mla. L'un, vêtu d'un loni; [)ar- dessus étit. La j)lupart de nos compag'nons étaient partis en quête de lo<çements. Poui- moi, je m'attablai devant un frugal dîner', en compagnie de Stanq)a, de fra Pantaleo, de l'oHiciei' garibaldien et de Coullery. De Paepe, resté avec nous, nous regarda faire. C'est une éti'ange organisation que celle de De Paepe. On ne sait ni quand il dort, ni quand il mange. C'est le plus acharné travailleur que je connaisse. Je lavais admiré déjà à Lausanne; je l'admirai plus encore à Genève, où je fus son camarade de chambre. A Lau- sanne, je l'avais vu, sur la question de la propriété collective du sol, tenir tète à Tolain, à Chemalé. à Longuet et à Coullery, rémiis contre lui ; sa parole calme, sévère, admirablement nette et claire, avait une véritable éloquence. Je l'avais vu ensuite, au banquet de clôture du Congrès, arracher des larmes aux femmes et faire tressaillir les honnnes en chantant la célèbre chanson de Lachambeaudie : Ne parlez pas de liberté : La pauvreté, c'est l'esclavage. J'essayai d'engager la conversation avec fra Pantaleo ; mais il ne savait pas trois mots de français. Heureusement que l'oflicier. qui parlait cette langue avec facilité, vint à mon secours. Il me raconta quelques souvenirs de l'exjiédition de Sicile. « Si vous l'aviez vu comme je lai vu, me dit-il, dans sa robe de moine, avec un poignard et un revolver à la ceinture, dans des endroits où il faisait diablement chaud, vous ne pourriez plus l'ou- blier. Aussi est-il devenu [)opulaire en Italie. Quand le général Garibaldi fit son entrée à Milan, fra Pantaleo était à côté de lui, dans sa voiture, et il avait une si belle tournure, un air si martial, que ce n'était pas Garibaldi (|ue les femmes regardaient, c'était Pantaleo. » Pendant que son camarade me parlait ainsi, fra Pantaleo. qui ne comprenait pas ce qu'il disait, découpait gravement une aile de poulet, sans mot dire. Le dîner fini, je me dirigeai avec De Paepe vers un petit hôtel situé au clelà de la gare, après avoir pris rendez-vous avec Stampa pour une heure au Café des touristes. Nous retrouvâmes à noti'e hôtel les délégués de la Reforni League, (iremer et Odger ; ce sont de simples ouvriers anglais, qui sont désignés pour faire partie du nouveau Parlement -. De Paepe et moi ne limes ijue prendre posses- i. Déjeuner. 2. Odger en etlcl a l'té membre de la Chambre des Communes. PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE V 4^ sion de notre chambre, et nous nous rendîmes immédiatement au Palais électoral ', où nous devions nous entendre avec M. Menn. secrétaire du Congrès de la paix, relativement à la présentation de l'Adresse du Congrès de Lausanne. Nous navions pas de temps à perdre, si nous voulions être de i^etourau palais Fazy pour une heure. Je pressais De Paepe, je le priais de taire hâte, et je ne fus pas [)eu étonné de l'entendre me dire qu'il ne tenait pas à voir Garibaldi, et qu'il préférait se promener en attendant deux heures, moment fixé pour l'ouverture de la séance du Congrès. « Parles-tu sérieusement? lui dis-je. — Très sérieusement. Je reste ici. Pour toi, si tu veux être à temps pour aller faire ta révérence au grand homme, je te conseille de te dépêcher, car il est une heure moins \u\ quart. » Je quittai De Paepe en trouvant qu'il poussait un peu loin le dédain des gloires de ce monde. Pour moi, je ne songeais qu'au bonheur de voir enlin de mes yeux le héros de la démocratie. Je rejoignis Stam[>a et quelques amis qui attendaient avec lui. et nous montâmes, eu fendant la Ibule. les escaliei\s somjitueux du palais Fazy. Une émotion inexprimable m'enlevait presque la voix. Tout en montant, nous disions : « Qui lui parlera ? — Tout le monde, dit Stampa ; ce sera une conversation familière, et non une réception onicielle. — Oui. mais il faut pourtant que quelqu'un commence par exprimer nos sentiments. Voulez-vous ])orter la parole, (^oullery? — Si l'on veut. » Au haut de l'escalier, nous fûmes reçus par le niajor hongrois Frigyesi, le môme qui, le lendemain, déposa à la tribune du Congrès ses décorations militaires, et dont l'énergique discours lut laut applaudi. En même temps que nous, se présenta un ouvrier italien en blouse, qui voulait parler à Garibaldi. Le major lui serra cordiale- ment la main et le })ria de s'asseoir sur un fauteuil qu'il lui avança, en lui disant cpie le général le recevrait tout à l'heure. Puis il nous fit entrer dans le salon. Là se trouvaient déjà une dizaine de belles dames en grande toilette, avec des messieurs en frac et en cravate blanche. On nous lit asseoii- sur des sofas et des fauteuils, et' nous causâmes pendant quekiues minutes en attendant l'arrivée du héros. Les deux ou trois Français (jui étaient avec nous se montraient passablement énuis: les Anglais au contraire restaient impassibh's : (Klgt'r et Cremei" étaient gi'avement assis sur un divan, et W alton, renversé dans un lauteuil, les jandx's élei\dues et la tète en arrière, faisait preuve d'un sans- gcnc tout britanni(|ue. Stanqia, après aNoir parlé un nionicnl aNcc le major l-'rigvcsi, s'approcha de nu)i et nu' dit : « Les choses ne vont pas coninM* je 1 aurais voulu. L heure de l'ouverture du Congrès étant si r;i])prochét\ le général ne pourra pas nous recevoir en particulier el avoir avec nous la con\(Ms;»liou tpie je désirais. Il ne fei-a (jue passer dans celle salle pour distrihuei- lU'S 1. C'est dans cet cililicc (|iii> le (liiiii,'rrs dcvail Iciiir st'S sranci's. 44 l'internationale poignées de main. Mais nous reviendrons le trouver dans un meilleur moment. II y a d'ailleurs ici toute cette aristocratie — et il regardait les cravates blanches — (|ui donne à celte réception \u\ air olliciel, en sorte ([uc Gai-ibaldi ne se sciitii-a pas trop à son aise dans ce salon. » A ce moment le major l''rigyesi s'ap[)roclia d'un [)elit garçon qui a[)pai'tenait à l'une des belles dames. 11 le prit par la main et le conduisit vers la porte de la chambre où se trouvait Garibaldi, en lui disant : « Entre, mon ami, le général sera content de te voir. Tu lui don- neras la main et tu lui diras : Bonjour, mon g-énéral. » L'enfant, sans s'intimider, pénétra tout seul dans la i)ièce voisine. Nous le suivîmes des yeux avec émotion, et notre regard restait attaché à la porte qu'il venait de franchir, de l'autre coté de laquelle se trouvait Garibaldi. Frigyesi revint ensuite à nous, et nous dit : « Le généi'al va entrer, et c'est vous qu'il recevra eu premier lieu. Lorsqu'il vous tendra la main, il faudra prendre garde de la serrer trop fort, car il souffre à la main droite d'une arthrite et des suites d'une blessure qu'il a reçue l'été passé *. » Nous nous étions levés, et nous formions un groupe d'une dizaine de personnes, près de la porte par où Garibaldi devait entrer. Le beau monde qui remplissait le milieu et le fond du salon regai-dait avec une curiosité un peu dédaigneuse ces gens qui osaient se pré- senter dans un palais en costume de travail. Soudain Garibaldi entra, seul. Un frémissement courut dans les groupes. 11 avait la tète nue, et était vêtu de la chemise rouge et du pantalon bleu. Il me sembla voir marcher ce portrait que chacun connaît, et qui représente le général debout sur les rochers de son île, une de ses mains sur la poitrine. Garibaldi est de taille moyenne ; il a les jambes un peu arquées par l'usage du cheval. Sa barbe blonde grisonne à peine, mais il a déjà le haut du front chauve. Stampa s'avança vers lui et lui dit en italien qui nous étions. Garibaldi vint à nous et nous dit en français, sans aucun accent étranger : « J'ai beaucoup de plaisir à vous voir. » Et il donna à chacun de nous une poignée de main. Goullery lui adressa la parole à peu près en ces termes : « Citoyen, nous venons vous exprimer nos sympathies. Nous sommes des délégués de sociétés ouvrières de différents pays. Nous vous aimons, parce que nous savons que vous avez toujours com- battu pour la liberté, la justice et la démocratie, sans aucune préoccupation personnelle. Nous admirons votre vie de dévouement désintéressé. Aussi vous êtes pour nous un frère. » Garibaldi répondit à Goullery, en lui tendant de nouveau la main : « Je vous remercie pour ce témoignage de sympathie, et j'accepte votre fraternité. » Plusieurs voix dirent alors : « Citoyen, ce sont nos sentiments à tous, — nous vous aimons, — nous vous admirons. » A chacun de nous, Garibaldi adressa quelques paroles de remer- ciement, en les accompagnant d'un cordial serrement de main. Odger 1. Pendant la campagne du Trentin. PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE V 4^ et Crenicr lui présentèrent une Adresse au nom de la Reform Leagiie, dont Garihaldi est le président d'honneur. Puis, regardant du côté du beau monde qui attendait, passable- ment étonné que les premiers mots du général eussent été pour nous, Garibaldi ajouta : « Maintenant, voulez-vous permettre que j'aille saluer ces dames ? » Nous nous l'etiràmes profondément émus de cette entrevue et de la simplicité pleine de grandeur du héros italien. Lorsque j'arrivai au Palais électoral, la salle était déjà comble. Six mille personnes environ s'y pressaient, et une partie seulement avait pu trouver place sur les bancs. Au centre de la salle, un magni- fique jet d'eau répandait la fraîcheur. En face du jet d'eau et adossée à la muraille du côté nord était une grande estrade destinée au bureau; derrière le siège du président s'élevait la tribune, surmontée du mot PAX et dune forêt de drapeaux. Je parvins, non sans peine, jusqu'au pied de l'estrade, et je trouvai là presque tous mes compagnons du Congrès de Lausanne, assis à la table des journalistes, et taillant leurs crayons. Ils m'ollrirent une place au milieu d'eux, mais je préférai aller m'asseoir sur les degrés de l'estrade, où Bûrkly, puis Coullery me rejoignirent. C'était là qu'on était le mieux placé pour tout voir et tout entendre. Quelques minutes après notre arrivée, on entendit à la porte des cris frénéti(|ues. C'était Garibaldi qui entrait. Il traversa lentement la salle au milieu des acclamations enthousiastes de la foule. On se pressait sur son passage pour le voir de plus près, pour tâcher de toucher ses vêtements ou d'obtenir une poignée de main. Au moment où il arriva près de nous, un Italien fanatique se jeta sur une de ses mains et la prit violemment pour la porter à ses lèvres. Garibaldi fit un geste qui nous prouva que l'Italien lui avait fait mal. Il ai'riva enfin sur l'estrade, où 'SI. Jules Barni, président provi- soire du (Congrès, le fit asseoir à sa droite dans un fauteuil. Les acclamations se prolongèrent encore pendant un moment. .,, Après le discours d'ouverture de M, Jules Barni, i»rofesseur à Genève, et celui de M, Emile Acollas. président du Comité d'initiative de Paris, commeni^-a la lecture des Adresses d'adhésion, La parole fut donnée tout d'abord aux représentants des sociétés ouvrièi-es. Ce fut l'un de nos camarades. Perron ', de Genève, ([ui monta le premiet* à la tribune : il donna lecture il'une Adresse des ouvriers genevois, qui, ainsi ({ue le constate le Hiillciin du Congrès, « fut saluée [)ar de longs applaudissements)). lùisuite vint le tour de l'Association inlei'nationale des travail- leurs, L'Adresse votée par le Congrès de Lausanne fut lue ;i la tribe.ne |)ar deux des secrétaii-es de ce Congrès, en Iran^ais d'aboi-d. [)ar James Guillaunie. du Locle, puis en allemand i>ar le docteur Hùchner. Loi'scpie i)lus tard la cons[)irali(>n des fazystes et des aristocrates eut réussi à aigrir les esprits et à troubler les séances du (iongrès, une partie des assistants se monti'a carrénu'iit hostile aux pi-incipes socialistes; mais à ce moment-là personne, siée n'est MM, Dameth, de Molinari. Cherl)uliez et consorts, ne songea à se iornialiscr ^\i' la i. Charles l'crron, dovcnu plus lard tiirl(»},'raplie. it (lui dail alors pcinlrc sur émail. 46 l'internationalk (Ircliu-alioii (lu (^()n_i,T('s (le Laiisaniic : au conli'aii'c, comiiic on peut le voir dans le Hiilletin, «des a[)i)laudissen)ents pi'olonj^és succé- dèrent à eetle leclur»; ». . . . Nous formions, à la gauche du président, un petit groupe où dominaient surtout les délégués du (longrès de Lausanne. Sur l'estrade se trouvaient, assis parmi les vice-pi-ésidents. Kccarius, J.-lMi. Beckei-, Hùchner. Odger, Cremer; sur les degrés de l'estrade, je m'étais placé, comme je l'ai dit, avec (>)ullery et Biirkly ; tout près de nous était la tal)le des secrétaires français, où écrivaient Ch.-L. Ghassin, l'auteur du (lénie de la Réi'oliitiort. et AHVed Naquet. Enfin au pied de l'estrade, à la table des journalistes, étaient Albert Fermé pour le Temps, Blanc ])ouv l'Opinion nationale, Corbon pour le Siècle, Tolain pour le Courrier Français, Fribourg pour la Liberté ; j'ignore à la rédaction de quelles feuilles étaient attachés le reste de mes camarades de cette table, Dupont, Murât, Chematé, De Paepe, Longuet, Vasseur, Peiron, etc. Ce groupe, qui s'était instinctivement placé à gauche, joua véri- tablement, pendant la durée du Congrès, le rôle de la gauche dans une assemblée délibérante ; et le dernier jour, quand les acolytes de Fazy, joints aux « liceliers ' », essayèrent de dissoudre le Congrès, notre petit coin fut particulièrement l'objet de leurs injures et de leurs menaces. Quand l'émotion causée par l'audacieuse sortie de Fermé ' fut calmée, le président annonça que le général Garibaldi avait demandé la parole pour donner lecture de quelques articles qu'il désirait voir ajoutés au programme. Garibaldi se lève, et il est salué par de longs et bruyants applau- dissements. On attend avec impatience ce qu'il va dire ; son discours doit être l'événement de la séance. Lorsque le silence est rétabli, Garibaldi s'adresse à l'assemblée en français, d'une voix grave et ferme, un peu solennelle ; j'ajoute- rais, si je ne craignais qu'on prit ce détail pour une remarque irrévé- rencieuse, qu'il appuyait tout particulièrement sur les grands mots, et faisait fortement rouler les r à l'italienne ; mais ce brin d'emphase lui allait à merveille, et ne servait qu'à donner à son débit plus d'énergie et de grandeur. « Citoyens, dit-il au milieu d'un religieux silence, vous me per- mettrez d'abord de retourner à quelques idées qui ont été manifestées par d'honorables orateurs qui m'ont précédé ; vous me permettrez d'expliquer pourquoi je ne suis pas de leur opinion. » Et il relève les objections que venaient de faire James Fazy et Schmidlin à certaines parties du programme du Congrès, qu'ils trou- vaient compromettantes pour la neutralité suisse. Puis il soumet à l'assemblée les articles qu'il a écrits pour être ajoutés au programme. « Voici, dit-il, les quelques propositions que j'ai rédigées. J'ai 1. On appelait à Genève les « ficeliers », ou la « ficelle », un groupe de radicaux dissidents qui avaient abandonné Fazy, lui avaient fait v de la ficelle », et s'étaient alliés aux conservateurs. Mais comme conservateurs et fazystes ressentaient une égale anti- pathie à l'égard du Conjurés de la paix, les hommes de la d ficelle » et les séides de l'ex-dictateur radical se trouvèrent momentanément réunis pour nous combattre. 2. Fermé avait énergiquenient protesté contre la présence, dans le faisceau de drapeaux qui décorait la tribune, d'un drapeau français, surmonté de l'aigle impériale. PRKMIÈRK PARTIE, CHAPITRE V 4^ peut-être été un peu précipité dans leur rédaction ; il faut l'attribuer à ce que je vais quitter bientôt cette terre d'asile et de liberté '. » Garibaldi prend sur la table une feuille de papier, et applique un monocle à son œil droit. Vif mouvement de curiosité. 11 lit d'une voix retentissante : « Propositions. « Primo. — Toutes les nations sont sœurs. « Secondo. — La guerre entre elles est impossible. « Terzo. — Toutes les querelles qui peuvent survenir entre les nations seront jugées par le Congrès. » On se regarde avec quelque étonnement. Garibaldi s'en aperçoit, et il ajoute : « Vous me direz peut-être que je m'avance un peu trop. » (Sou- rires dans l'assemblée.) Garibaldi continue : « Quarto. — Les membres du Congrès seront nommés par les sociétés démocratiques de chaque peuple. « Quinto. — Chaque nation aura droit de vote au Congrès, quel que soit le nombre de ses membres. » Ces deux articles nous avaient laissés froids. Mais soudain l'œil de Garibaldi s'enilamme ; sa tête de lion, encadrée dans une barbe fauve et grise, se relève d'un air sublime, et d'une voix vibrante il s'écrie : « Sesto. — La papauté, comme la plus pernicieuse des sectes, est déclarée déchue. » Ceci était tout à fait inattendu. Des applaudissements frénétiques accueillirent cette déclai^ation ; la gauche surtout poussait des clameurs à faire crouler la salle. Cela se prolongea pendant un moment, et la démocratie européenne ratifia ainsi, à la face du monde, l'arrêt de déchéance de la papauté. Le silence rétabli, Garibaldi re[)rit : « Je ne sais si l'on dira que je m'aventure un peu trop en formu- lant un tel article. Mais à ([ui j)ourrais-je communiquer ma pensée, ex[)rimer librement mes idées, si ce n'est à vous, [)eui)le libre, — et vraiment libre », ajouta-t-il, après une pause, en reprenant son papier. Mais un revirement inattendu allait succéder a cette explosion d'enthousiasme. Garibaldi continue la lecture de ses articles : « Settiino. — La religion de Dieu est adoptée par le Congrès ...» Ici, il est interrompu par un brusque mouvement d'étonnement. On entend môme quelques exclamations. « C'est une opinion (jue je soumets », dit Garibaldi. P^til reprend : « La religion de Dieu est adoptée par le Congrès, et chacun de ses membres s'oblige à la propager sur la surface du monde. » Ini[)Ossible de dire la stupéfaction, la constei'ualion soudaine pi'oduite par ces étranges i)aroles. Le respect empêcha les réclama- tions bruyantes ; mais un silence glacial remplavant les a{)phuulis- senuMits montra à Gai-ibaldi (piil venait de froisser les senlinienls de la majoritt' de l'asstMnblée. Il voulul alorsjuslilier son arlielc : 1. Garibaldi n'avait quo deux jours A passer à Gcntwe ; il devait repartir le mer- credi matin. 48 l'internationale « Je vous (lois, (lit-il, un mot d'explication sur lu religion de Dieu dont je viens de parler; j'entends par là la religion de la vérité, la religion de la raison. » Cette explication s()ul(^vaquel(|U('s bravos isolés ; mais elle n'effaça ])as l'impression lâcheuse, (pii redoubla l(n-s(|ue Garibaldi lut l'article suivant : <( Ottavo. — Le "Congrès consaci-e au sacerdoce les homnuîs d'élite de la science et de l'intelligence ; il consacre au néant tout sacerdoce de l'ignorance. » DeCharybdeen Scylla î nous disions-nous. ()u'est-ce que c'est (|uc ce sacerdoce nouveau pour rem[)lacer l'ancien ? Garibaldi grand- pontife et pr('chant la tliéo[)hilanthropie ! Quelle chute ! Visiblement afl'ecté par la désapprobation muette de l'assemblée, Garibaldi continua : « Nono. — Propagande de la religion de Dieu par l'instruction, l'éducation et la vertu. « Decimo. — La république est la seule forme de gouvernement digne d'un peuple libre. » Ici, il y eut une explosion d'applaudissements, légitimement appelés par cette déclaration, et qui soulagèrent chacun. Garibaldi ajouta : « Ce n'est point là une opinion d'aujourd'hui. La république est le gouvernement des honnêtes gens. Si on le contestait, il sullirait de faire remarquer qu'à mesure que les peuples se sont corrompus, ils ont cessé d'être réjiublicains. » Il reprit ensuite sa lecture : « Undecimo. — La démocratie seule peut revendiquer contre les fléaux de la guerre. « Diiodecimo. — L'esclave seul a le droit de faire la guerre aux tyrans. » (Applaudissements enthousiastes à gauche.) « Ici, fit observer Garibaldi, je m'écarte peu, apparemment, de ce que nous désirons. Je dis et je proclame que l'esclave a le droit de faire la guerre aux tyrans. C'est le seul cas où je crois que la guerre est permise. » Ayant achevé la lecture de ses articles, le général continua en ces termes : (( Pour que le Congrès ait d'heureux résultats, il faut qu'on ne se borne pas à celui d'aujourd'hui ; il faut qu'après celui-ci on en réu- nisse un autre ; il faut qu'un Comité permanent continue la mission commencée par de généreux et braves citoyens. » Garibaldi avait sur le co^ur l'accueil fait à ses propositions religieuses, on le voyait. Il revint sur ce sujet pour terminer son discours : <( Si vous le permettez, j'ajouterai encore un mot ; je serai bref. <( En touchant à quelque argument de religion, je suis persuadé de n'avoir pas rencontré l'opinion de tout le monde. Il en est malheu- reusement ainsi pour cette question. Toutefois, je suis persuadé qu'il n'y a personne qui puisse détacher la question religieuse de la ques- tion politique. . . Je le dis, on ne pourra remédier aux malheurs du monde sans remédier aux abus de la prêtrise. » Garibaldi se rassit. On applaudit encore, mais, de notre côté du moins, c'était l'homme plutôt ([ue les paroles qu'on applaudissait. l'HEMlÈRE PARTIK, CHAPITRE V 49 A la sortie du Palais électoral, notre petite troupe alla s'installer dans le jardin d'une brasserie située sur la route de Carouge, et on se communiqua les impressions de cette ])remière séance en buvant une chope de bière. Le discours de Garibaldi fut l'objet des plus vives critiques de la part de quelques-uns des Parisiens. Pour mon compte, je trouvai ces critiques exagérées, et il me parut qu'on avait mal saisi les intentions de Garibaldi et le véritable sens de sa religion de Dieu. Je dis qu'à mon avis il fallait interpréter cette expression en la rapprochant du discours prononcé quelque temps auparavant [)ar le général au Cercle démocratique de Vérone. « Moi aussi, avait-il dit en parlant de la Révolution française, je suis un admirateur de ce grand événement qui a été une véritable révolution, qui a renversé des aulels les idoles et les simulacres du prêtre de Rome pour y substituer la déesse de la Raison, la vraie religion qui n'abrutit pas l'homme, la religion qui doit émanciper l'humanité. » Comme la soirée était superbe, nous poussâmes ensuite jusqu'à Carouge, où nous fûmes très cordialement reçus par quelques membres de la Section internationale de cette ville. On nous con- duisit dans le local de l'Association : là Tolain et Longuet déclamè- rent des vers, je laisse à deviner de quel genre', et De Paepe chanta la chanson si touchante de la fille de l'ouvrier que la misère a con- damnée à mourir : Reprends ton vol, ange des cieux, Et pour toujours ferme les yeux. La nuit tombant, nous revenons à Genève par le tramway et nous allons souper chez notre ami le Polonais Czwierzakiewicz '. Là, Dupont, déchargé enfm des graves fonctions de la présidence du Congrès de Lausanne, rentre avec délices dans la vie privée, et se livre à des calembours si éplafourdissants, que Chemalé se voit contraint de proposer contre lui la peine de mort. Elle est votée à l'unanimité. La société, en considération des bons antécédents du coupable, consent néanmoins à la commuer en celle du silence à per- pétuité. . . . Vers onze heures du soir, nous regagnâmes notre hôtel. Je me couchai très fatigué, tandis que De Paepe, sortant de sa valise plume et papier, se mit à écrire. « Que fais-tu là ? lui dis-je. — Ma correspondance. — A ces heures ! Bien du plaisir. Pour moi, je dors. » Et je m'endormis en effet, mais d'un sommeil agité. (^)uel(pies heures après, je me réveillai. La chandelle brûlait encore. De Paepe était toujours là, noircissant son papier. Après l'avoir engagé à se coucher, je me rendormis pour ne plus m'éveiller (pi'au jour. En ouviant les yeux, je vis De Paei)e assis à sa petite table, el écrivant toujours. Il avait pris (iuel([ues heures de repos, et s'était levé avant moi pour se i-emettre au travail. 1. C'étaient des vers des Cliâlinients. de Victor llii^jo. 2. Généralement connu sous le pseudonyme de Card. Voir p. 7. 0. — 4. 5o l/lNTi;U\ATIO.\A LE Le mardi à deux lieurcs souviil la s<'condc séance du Congrès... La ]>arole est à M. Joiisscrandot. Connaissez-vous cet orateur ? C'est un avocat savoisien. (|ui fait des conl'érences, et qui en a fait une de piteux souvenir à Neuchàtel. M. Jousserandol se présente pour protester coutn; l'Adresse du Congrès des travailleurs, lue la veille. Dans cette Adi-esse, la classe ouvrière est désignée coinnie étant exploitée, et ses exploiteurs seraient les patrons, les (•a]>italistes, les commanditaires, etc. Or, il n'est pas vrai (pie la société actuelle pré- sente deux camps opposés. (Cris divers: Oui! Oui ! Non ! Non!) M. Jousserandot demande l'insertion au procès-verbal de sa protes- tation, qui est signée en outre par MM. de Molinari, Damçth, Cherbuliez, Schmidlin, et quelques autres. Par un hasard presque amusant, c'est Stainpa qui succède à la tribune à M. Jousserandot. 11 vient, comme représentant du Conseil central des associations ouvrières d'Italie, annoncer son adhésion à l'Adresse du Congrès de Lausanne. (Sensation, applau- dissements.) On entoure le bon vieux Stampa en lui serrant la main. Mais le président ' annonce qu'ïldgar Quinet a la parole. L'illustre proscrit monte à la tribune au milieu des bravos et des cris de Vive Edgar Quinet ! Il tient un papier à la main, et, quand le silence est rétabli, il lit le fameux discours que tous les journaux ont reproduit. J'avoue que l'audition de ce discours fut pour moi une sorte de déception. En songeant à Edgar Quinet, je m'étais toujours repré- senté la figure mystique, poétiquement vaporeuse, du jeune auteur A' Ahasvéîus ; j'avais peine à le reconnaître dans ce vieillard à la voix grave et caverneuse, à l'accent lugubre, au geste tragique. . . L'assemblée avait écouté le discours de Quinet dans un silence respectueux. Lorsqu'il evit achevé de prononcer ses dernières paroles, de sympathiques applaudissements s'élevèrent de tous côtés, et de nombreux groupes de Français se pressèrent aux abords de l'estrade pour serrer la main de l'éloquent exilé. Mais le président prononce ces paroles, qui me font tressaillir : « Le citoyen tlugène Dupont, de Londres, délégué de l'Association internationale des travailleurs, a la parole ». Je n'avais pas été pré- venu, et j'ignorais ce que Dupont allait dire. Je m'en informai avec quelque inquiétude à mes voisins, qui me répondirent : « Soyez tran- quille, tout ira bien ». Dupont monte les degrés de la tribune avec beaucoup de sang- froid, et promène son regard sur l'assemblée impatiente. Il voit un grand nombre de figures sympathiques, et aussi pas mal de figures hostiles, qui semblaient attendre du délégué socialiste une déclara- tion de guerre. Il commença en ces termes : « Citoyens, le plus chaud partisan de la paix perpétuelle, c'est incontestablement le travailleur ; car c'est lui que le canon broie sur le champ de bataille, c'est encore lui dont le travail et les veilles alimentent le budget de la guerre. Donc, à ce point de vue, il veut la paix. Mais la paix n'est pas un principe, elle ne peut être qu]un résultat. 1. Le président était M. .Tolissaint, avocat bernois, élu la veille en remplacement du président provisoire Jules Barni. PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE V 5l « Croyez- VOUS, citoyens, que vous pourrez l'atteindre parle moyen qui nous a été proposé hier, en créant une religion nouvelle ? Non, n'est ce pas ? » A ces paroles inattendues, Garibaldi, qui était assis sur l'estrade précisément au-dessous de l'orateur, lève la tête et se met à regarder fixement Dupont. « Loin d'en créer une nouvelle, la raison doit détruire celles qui existent. Toute religion est un despotisme qui a aussi ses armées permanentes, les prêtres. « Est-ce que ces armées-là n'ont pas fait au peuple des blessures plus profondes que celles qu'il reçoit sur le champ de bataille ? Oui ! ces armées-là ont faussé le droit, atrophié la raison ! « Ne débarrassez pas les casernes pour en faire des églises. Faites table rase des deux ! » (Ici Garibaldi quitte son attitude expcctante, et applaudit avec vivacité. L'assemblée l'imite, et Dupont attend pour continuer que les bravos aient cessé.) « Maintenant abordons un autre sujet, la suppression des armées permanentes. Croyez-vous, citoyens, que lorsque ces armées perma- nentes seront dissoutes et transformées en milices nationales, nous aurons la paix perpétuelle? Non, citoyens, la révolution de juin 1848 est là pour répondre. . . . « Pour établir la paix perpétuelle, il faut anéantir les lois qui oppriment le travail, tous les privilèges, et faire de tous les citoyens une seule classe de travailleurs. En un mot, accepter la révolution sociale avec toutes ses conséquences. » Une i)aT-tie de l'assemblée applaudit chaleureusement. Dupont, descendu de la tribune, reçoit les iélicitations de la gauche. On entend ensuite un orateur allemand, M. Borkheim ', et un orateur genevois, M. Carteret. Le discours de ce dernier me parait des plus insipides 1. Ce discours do Tîorkheiin (un journaliste allemand, ami de Karl Marx, et collaborateur de l'organe radical die Zukunfl, de Berlin), si peu intéressant et si peu important que je ne crus pas devoir lui consacrer une ligne de mon compte-rendu, exposait cette thèse que pour assurer la paix de l'Europe, il fallait dt^clarcr la guerre A la Russie. Les lettres de Marx à Kugelmann, publiées en 1902 dans la Neue Zeit, m'ont appris ce fait, qu'en prononçant ce discours Borklieim n'avait fait que suivre les instructions que Marx lui-môme lui avait envoyées par lettre. Après le Congrès, Borkheim, « très vaniteux » [grundeitel), publia son œuvre en une brochure qu'il orna d'une préface « baroque et ridicule » (barock und geschinacklos). La publica- tion de cette brochure causa de vives alarmes à Marx : il craignait qu'on en prit texte, dans la presse allemande, pour nuire à son prestige personnel |il venait de publier le premier volume du Kapital) en se moquant de Borkheim et en rendant Marx responsable des sottises de son ami. Il se sentait dans une « fausse position », car Borkheim n'était pas défendable ; 0 il man([ue eomplètement de tact et de goût, ainsi que des connaissances nécessaires ; il ressemble aux sauvages, qui croient s'embellir en se tatouant le visage de toutes sortes de couleurs crianles ». — et d'autre part Marx n'aurait pas osé le désavouer publiquement, parce que Borkheim n'eût pas mancjué alors de montrer la lettre qu'il avait reçue de l'auteur du Kapital. Les lettres que Marx a écrites .'i Kugelmann ;1 ce propos (Il et lii octobre lî<()S), et desqu(îlles j'ai extrait d' qui précè.le, sont à la fois amusantes et instructives. Il conclut ainsi : ■< Je suis puni ])ar où j'ai péclic. . . .l'aurais dû réiléchir que Borkheim, obéissant ;'i sou naturel, enfriMiidrail infailliblemeiil les sages limites cjuc lui pres- crivait ma lettre. La seule lacticiue à suivre, maintenant, esî celle- ci : se taire, aussi longteuips qui- nos enuciius m- parlrrout pas |de la brochure de Borkheim] ; s'ils parl<>nt et s'ils veulent me rendre responsable, faire des plaisanteries sur ce thème, qu'ils sont forcés de m'altribuor les frasques do Borkheim, pour se dispenser d'a\oir à répondre à mon livri'. » 5-j l'i.NTKKXATI()x\AI,K (]<'lui (|iii siicct'do ;i M. (^artercl ne lui i-cssernblc guère. C'est M. HaUouiiiiic, 1(> pi-oscril russe, (|ui a été coudaniné à la déportation par le ^ouvenuMueul du t.sai-, el (jui s'est sauvé de la Sibéi-ie par lAnié- ri(|ue. C'est un vieillard de haute taille, à l'air majestueux, à la voix vibrante. 11 (îst salué par des ai)plaudissenienls. Il eonunenee par (léclarer que si (pielqu'un désire le maintien de Tempii-e l'usse, il doit appi'ouver l'écrasement de la Pologne. « Au point de vue du patriotisme national, dit-il, il est imjtossible de vouloir la grandeur de la Russie et de maudire en même temps les boui-reaux de la Pologne. Mouraviei'n'est en définitive que le premier patriote russe... Dans la guerre qui se prépare pour un temps pi'oehain, et dans laquelle l'empii'e russe devra intervenir, nous devons désirer que la Russie soit battue, et je lais des vœux pour eela. » (Ai»plaudissements unanimes.) « Nous savons, ajoute M. Bakounine, que la Russie ne se relèverc qu'en adoptant les principes du fédéralisme et du socialisme, n'en déplaise à M. de Molinari qui a protesté contre les socialistes. » (Bravos à gauche. Une partie de l'auditoire, s'apercevant qu'elle a art'aire à un socialiste, semble regretter ses premiers applaudisse- ments.) M. Bakounine développe en quelques mots ses théories fédéra- listes ; il parle contre la centralisation, contre l'esprit de nationa- lité. On applaudit, et, quand il a fini, on l'entoure pour le féliciter ' . Le président lève la séance. Garibaldi, en travea-sant la salle, reçoit encore une ovation d'adieu. Il doit quitter Genève le lendemain matin. Nous discutions, en nous promenant, sur la signification des inci- dents divers de cette seconde séance du Congrès. Pour nous, socia- tistes, nous étions satisfaits. La franche déclaration faite par Dupont avait été bien accueillie par les démocrates avancés de l'assemblée ; Garibaldi y avait applaudi ; par contre, la protestation des écono- mistes contre l'Adresse du Congrès ouvrier avait été reçue avec une défaveur visible. Nous repassions tous les discours prononcés, et nous trouvions dans plusieurs des paroles amies : le président Jolissaint avait cité Proudhon ^ Bakounine s'était déclaré socialiste, Charles Lemonnier. parlant au nom de la démocratie française, avait paru pencher de notre oôté. Comme nous causions ainsi, nous sommes arrêtés dans la rue par un citoyen qui paraissait connaître mes camarades. Je demande son nom. C'est Gustave Chaudey. Gustave Chaudey, l'exécuteur testamentaire de Proudhon. l'édi- teur du dernier livre du grand socialiste, De la capacité politique des classes ouvrières, m'était connu depuis longtemps par un ami 1. L'impression produite par le discours de Bakounine est indiquée par le début du discours que Ctiarles Longuet prononça le lendemain. Parlant des idées qu'il croyait utile de développer, Longuet dit : « Quelques-uns des orateurs qui m'ont J'i précédé à cette tribune les ont déjà émises, et hier un proscrit de la Russie du jijktsar, un grand citoyen de la Russie future, Bakounine, les exprimait avec l'autorité ';;lj|du lutteur ©t du penseur ». M I 2. Dans le discours qu'il avait prononcé en prenant possession du fauteuil se 'trouvait cette phrase : a Puisse ce Congrès être une manifestation imposante, noble, et digne de cette grande pensée de Proudhon : L'humanité moderne ne veut plus la guerre ! » \ PREMIÈRE PARTIR, CHAPITRE V 53 commun '. Je fus heureux de le rencontrer et d'échanger avec kii une l'raternelle poignée de main. Nous causâmes des tendances et de l'esprit du Congres, de la couleur socialiste de quelques-uns des dis- cours, de la répugnance d'une certaine partie de l'assemblée à l'endroit de la réforme sociale. « Pour moi, nous dit Chaudey, je crois qu'il sera très facile de s'entendre et d'amener une conciliation complète. Vous êtes venus ici pour poser la question sociale à côté de la question politique ; vous craignez de rencontrer de rop])Osition chez les démocrates bourgeois : eh bien, je suis sûr que la majorité de l'assemblée est bien dis])Osée pour vous, et je me charge de porter à la tribune les termes d'une transaction qui sera acceptée par tous. » Il nous développa ses idées, et nous nous séparâmes après avoir expressément donné à Chaudey le mandat d'intervenir le lendemain dans la discussion comme tiers, et de faire une tentative de concilia- tion entre le socialisme de Lausanne et la- démocratie politique bourgeoise, initiatrice du Congrès de la Paix. • Après souper -, De Paepe et moi cheminions côte à côte dans les rues Basses, lorsqu'un passant nous arrête et nous saute au cou avec une vivacité tout italienne. C'était notre vieux papa Stam[)a, qui nous end^rassa et nous serra la main avec ellïision. Nous n'eûmes pas besoin de l'interroger sur les causes de ce transport ; il prévint nos questions, et nous dit d'une voix tout émue : « Mes amis, c[ue je suis heureux ! Je viens de souper avec Garibaldi, et maintenant je sais tout ! Ceci est une confidence que je vous fais, mais que je ne fais qu'à vous : j'ai besoin d'en parler à quelqu'un. Au dessert, Garibaldi m'a pris à part et m'a dit : Ai'êin} la fin du mois, nous serons à Rome !!! » De Paepe et moi poussons une exclamation de surprise. Stampa nous raconte en détail le souper et les conversations, et l'on com- prendra que je m'abstienne de reproduire cet entretien. Quant à la révélation des projets de Garibaldi sur Home, nous l'avons religieu- sement gardée pour nous aussi longtemps qu'il a pu être nécessaire ; mais aujourd'hui que la tentative des i-évolutionnaires italiens a fini par une si triste catastrophe "', et cpie l'Euroix' connaît tous les détails de celte lugubi'c histoire, j'ai cru pouvoir dire ce ([ue Stampa nous avait appris : c'est que Garibaldi, en venant au Congrès de Genève, avait déjà arrêté son plan de canq)agne. et (pie. lors(pi'il signifiait aux applaudissemenls de son auditoire la déchéance de la papauté, il avait déjà la main sur la gard<^ de son épée pour exécuter larrèl prononcé par hii (Stratifié par hi déuiocratie européenne. Stauq)a ajouta ([ue Garibahli désirait nous voir, nous et nos auns, le lendemain à huit heures, avant son départ. Il avait dit à Stanq)a : « Je voudrais surl Mentnna, on « les cliassepols tirent merveille» (3 rnivcmlire I^(i7). 54 l'intkrnationale nous (luitirmios Stampa pour aller achever la soirée au Cei'cle inte!'- nalional. l^lusieurs sociétaires avaient amené là leurs familles : des chansons et des déclamations nous entretinrent très agréablement jusqu'à onze heures du soir. La tribune l'ut successivement occupée par Albert Richard, de Lyon, Dupont, Vasseur, Tolain, De Paepe, etc. Le lendemain, mercredi, Garibaldi re^ut à six heures du matin Cremer et Odger, les délégués de la Reforin League ; à sept heures, Jules Vuilleumier, qui représentait la Société delà libre-pensée de la Chaux-de-Fonds ; à huit heures, les délégués du (!longrès ouvrier qu'il avait désiré de voir. Cette fois, De Paepe avait consenti à paraître à l'audience du héros ; il y avait en outre avec nous Tolain, Dui)ont. Chemalé, Fribourg, Murât, et quelques autres. Garibaldi, sadressant à Dupont, lui dit qu'il ne fallait pas se mé- prendre sur le sens des mots prononcés par lui, la religion universelle de Dieu; qu'il n'entendait point par là un culte ou une religion dog- matique ; que le mot religion avait été dans sa bouche synonyme dé science ou de raison. Fribourg, ou un autre Parisien, parla de cette déclaration de Gari- baldi : « L'esclave a toujours le droit de faire la guerre au tyran » ; il dit que cette maxime était aussi la nôtre, ifïal's'cliie nous l'entendions dans son sens le plus large. « Gomment? demanda Garibaldi. — Vous ne parliez peut-être que de tyrannie politique ; mais nous ne voulons pas non plus de tyrannie religieuse. — Je suis d'accord avec vous, dit Garibaldi. — Nous ne voulons pas non plus de tyrann^^ sociale. — Je suis encore d'accord. Guerre aux trois tyrannies : politique, religieuse, et sociale. Vos principes sont les miens. » Et Garibaldi distribua des poignées de main à droite et à gauche. De Paepe et moi, nous nous étions bornés à écouter la conversation, et, quand les poignées de main commencèrent à aller leur train, nous nous tînmes en arrière, pensant qu'il fallait autant que possible diminuer la corvée du grand homme. Nous quittâmes ensuite le général, fort satisfaits de ses déclara- tions et de la simplicité qu'il avait mise dans la conversation, dont je n'ai pu rapporter qu'une partie. Je rentrai à l'hôtel avec De Paepe, et je m'occupai à traduire en français deux discours que Cremer et Odgeravaientl'intention de prononcer dans la séance de l'après-midi, pendant que De Paepe écrivait de son côté le discours qu'il lut le lendemain. Ma tâche achevée, j'allai rejoindre les Parisiens dans un petit café de la rue du Mont-Blanc. De là, tout en discutant mutuellisme et phonographie ', nous vîmes partir Garibaldi, qui se rendit à la gare en voiture découverte, au milieu des acclamations de la foule, La séance du mercredi s'ouvrit à deux heures. Le fauteuil de Garibaldi était vide, aussi les bruyantes scènes d'enthousiasme des jours précédents ne se renouvelèrent pas. Au contraire, chacun prit 1. La question de la réforme de l'orthop^raphe, soulevée en 1866 par un livre de M. Ed. Raoux, alors professeur à Lausanne, m'intéressait vivement à ce moment, et j'en avais fait l'objet d'un rapport au Congrès de Lausanne. PREMIERE PARTIE, CHAPITRE V OD sa place en silence : on sentait que deux partis se disputaient le terrain, et que la lutte, jusque-là contenue peut-être par la présence du héros italien, allait devenir sérieuse. On débuta par les discours de Grcmer et d'Odger, qui furent très ap[)laudis ; puis le professeur Karl Voi>t lut, en français et en alle- mand, ces Dix articles contre la guerre, de M™*^ Stalir (Fanny Lewald), dont la tournure humoristique a été tellement goûtée, et que toute la presse a reproduits. L'un des secrétaires du bureau. Ch. -Louis Ghassin, donna ensuite lecture du projet de résolution élaboré par le Comité directeur. Ces résolutions ont été imprimées dans tous les journaux ; je n'en relèverai que les deux points qui intéressaient spécialement les délé- gués du Congrès ouvrier, et qui montraient que le Comité directeui' était disposé à donner satisfaction aux vœux des socialistes. L'un des considérants disait : « Considérant que l'existence et l'accroissement des armées permanentes constituent la guerre à l'état latent, et sont incompatibles avec la liberté et avec le bien-être de toutes les classes de la société, principalement de la classe ouvrière. . . » Et le cinquième paragra[)he des résolutions portait qu'il était du devoir des membres de la Ligue de la paix et la liberté : « De faire mettre à l'ordre du jour, dans tous les pays, la situation des classes laborieuses et déshéritées, afin que le bien-être individuel et général vienne consolider la liberté politique des citoyens ' ». On remarquera que les rédacteurs de ce paraeraphe avaient emprunté, en partielles termes mêmes du considérant de l'Adresse de l'Internationale, où il était dit que « la paix, première condition du bien être général, doit être à son tour consolidée par un ordre de choses qui ne connaîtra plus dans la société deux classes, dont l'une est exploitée par l'autre ». Dans une lettre qu'il adressa au journal le Temps, de Paris, après le Congrès, Emile Acollas insista en ces termes sur la signification qu'il fallait donner aux résolutions présentées par le Comité directeur, et qui furent adoptées par fe Congrès dans sa dernière séance : Dès l'ouverture du Congrès, un duel à outrance semblait immi- nent entre le socialisme et la lil)erté politique. De franches et rudes paroles, exprimant des idées mal définies, avaient été prononcées par les délégués des Travailleurs de Lausanne ; une protestation avait suivi % et, il faut le dire surtout à ceux pour qui la modération est le premier des devoirs, cette protestatioii appelait le combat. Kh bien, le combat n'a pas eu lieu et le malentendu a cessé. Qu'est-ce que le socialisme du Congrès de Lausanne?. . . Est-il autre chose (pie l'expression d'une soullVance et la légitime volonté de voir cette soulfrancc s'atténuer et disparaître? Le socialisme du Congrès de Lausanne a tlit son mot à Genève : Venez à nous arec un c(rur sincère ; nous chercherons et nous réaliserons ensemble. La [)olitique et l'économie se sont reconnues et réconciliées dans la Justice. 1. Ici s'arnHo la partie dv.s Sourcil ii'K des Congrès ilr I.ititsnnne et de Génère qui a paru dans h\ Dioqène en 18H7, du niiincro du 27 scptt'inltro à relui du iTdtVein- bre. Il m'a (^té iuipossii>lc de retrouver tinc eollectien dt> l'anni'-e ISCS de ce journal (ma propre collection a été perduei, en sorte t\\\i' je ne puis donner la (in de ces Sourenirs. 2, La protestation de M. de Molinari, Dameth, Clierbuliez et autres. 56 I,*lNTEUNATION.VLE Pour compléter ce que j'ai transcrit ci-dessus du feuilleton du Dio^ène, j'ajouterai, sommairement, que dans la séance du mercredi du Congrès de la paix on entendit encore, entre autres, un discours de Charles Lon^fuet et un de Gustave Chaudey ; et dans celle du jeudi, un discours de De Paepe, dont je retrouve le passage principal reproduit dans le iJiog-ène du 6 décembre ; le voici : « Nous aussi, nous sommes républicains et Cédéralisles : mais nous ne vouions pas d'une réj)ul)li(jU(' nominale et d'une l'éjération illusoire. La répul)li(|ue, nous la voulons dans les laits, et surtout dans les faits économiques, qui priment tous les autres à notre époque : non seulement nous ne voulons pas du monarque héréditaire qui s'appelle empereur ou roi, ni du monarque temporaire qui s'ap[)elle président, mais nous voulons aussi supprimer le monarque ajjpelé capitaliste, ou l'oligarehie appelée banques nationales, compagnies financières, etc., qui régissent despotiquement la circulation des valeurs et dont la liste civile s'appelle intérêt ou dividende ; mais nous voulons supprimer le monarque qui s"a[)pelle proj^riétaire, qui règne en maître absolu sur le sol et dont la liste civile s'appelle rente ou fermage. Le fédéralisme, nous le voulons non seulement en poli- tique, mais en économie sociale ; nous ne voulons pas seulement décentraliser le pouvoir, mais nous voulons aussi décentraliser le capital ; comme nous voulons que chaque citoyen soit son propre souverain, nous voulons que chaque producteur soit son propre capi taliste, c'est-à-dire que capital et travail soient réunis sur la même tête ; comme nous voulons que la loi ne soit plus qu'un contrat entre les citoyens, c'est-à-dire un échange de services, nous voulons que la production, le commerce, le crédit, la consommation, ne soient, eux aussi, qu'un échange de services. Car à quoi servirait de décentra- liser les nations, les provinces, les communes, si dans chacun de ces groupes le capital continuait à être centralisé dans les mains de quelques-uns ? Dans les républiques comme dans les monarchies, n'est-ce pas le capital qui gouverne, et nest-ce pas la misère qui fait la sei'vitude? Fédéralisme politique suppose fédéralisme économique, sans cela ce n'est qu'un leurre ; et fédéralisme économique signifie : mutuellisme, réciprocité des services et des produits, suppression de tous les prélèvements du capital sur le travail, extinction du bour- geoisisme et du ]>rolétariat. » A la fin de la séance du jeudi, les radicaux et les libéraux genevois ligués contre le Congrès, et conduits par James Fazy et par Albert Wessel, tentèrent de troubler l'ordre en suscitant une bagarre : mais, malgré cette manœuvre, dont le résultat fut d'écourter la discussion, un vote put avoir lieu, qui sanctionna le projet de résolutions présenté la veille par le Comité directeur. Pendant le Congrès de Lausanne, une conférence particulière avait eu lieu entre les délégués des Sections de la Suisse française ' . Il y fut décidé : 1° Que la Voix de l'Avenir, mise à la disposition des Sections romandes 1. Le rapport administratif du Conseil général au Congrès de Lausanne consta- tait l'existence dans la Suisse française de dix-sept Sections, celles de Genève, Carouge, Lausanne, Vevey, Montreux, Neuchâtel, la Chaux-de-Fonds, le Locle. Sainte-Croix, Saint-lmier, Sonvillier, Bienne.- Moutier, Boncourt, Tramelan, les Breuleux, les Bois. Dans la Suisse allemande il n'y en avait que quatre, celles de Zurich, de Wetzikon, de Bâle et de Berne. PREMIERE PARTIE. CHAPITRE V O^ par son propriétaire, le docteur CouUery, serait désormais l'organe officiel de ces Sections, et que CouUery continuerait à en être le rédacteur en chef; 2- Que le Comité central des Sections de Genève recevait, jusqu'au Congrès général suivant, la mission de servir de centre de correspondance entre les Sections de la Suisse française. Ce fut là le premier pas fait vers la con- stitution d'une Fédération romande. Un certain temps après le Congrès de Lausanne, vers la fln de 1867, le Conseil général, qui n'avait pas publié en 1866, après le Congrès de Genève, comme c'eût été son devoir, le texte des Statuts généraux votés par le pre- mier Congrès de l'internationale, et qui avait laissé ce soin aux Sections et aux journaux de l'Association, s'avisa enfin de les faire imprimer à Londres. Il en publia une édition anglaise : Rules of the International Workinff Mens Association, Londres, 1867, conforme au texte anglais voté à Genève, sauf pour l'article 3, dans lequel il incorpora la résolution votée à Lausanne, qui laissait au Conseil le droit de s'adjoindre de nou- veaux membres supplémentaires : cette résolution, qui ne s'appliquait, dans la pensée du Congrès, qu'à l'élection de 1867, se trouva ainsi tians formée en une disposition statutaire. Il publia également une édition française ', dont voici le titre : Association internationale des travail- leurs. Statuts et règ-lements, 1866. (Prix, 20 centimes). Imprimerie coo- pérative internationale, 3o, Tavistock Street, ("ovent Garden, Londres (12 pages in-32). Cette édition était restée inconnue dans le^pays de langue française; j'en ai ignoré l'existence jusqu'en ujoS, et c'et>t cette année-là seulement que je l'ai découverte dans la bibliothèque du Musée social, à Paris (n° 63o7). Elle ne reproduit pas le texte français voté au Congrès de Genève, qui avait été publié dans la brochure Card, et qui, jusqu'en 1870, fut le seul texte reconnu par les Sections de langue française, constam- ment reproduit dans leurs journaux et en tête de leurs règlements parti- culiers ; au lieu de ce texte, seul authentique comme texte français, elle donne une traduction du texte anglais, reproduisant en général celle de la Rive gauche, mais plus approchée que celle-ci en certains passages. Celle édition a été faite avec la plus extraordinaire négligence, au point qu'elle a omis complètement les cinq derniers articles des statuts (articles 7 à 11) et un article du règlement (article i3). 11 est bien extraordinaire que le Conseil général se soit cru en droit, sans consulter ni prévenir personne, sans faire aucune mention de la chose dans un des Congrès ultérieurs (à Bruxelles en i868 et à Bâle en 1869), de substituer ainsi au texte français des Statuts généraux, — dont il connaissait bien r au (Jongrès de Gcnèce. ('oTisidéraiil : Que rémaiicipalion des Iravailleurs d«»il être rii-uvi-e des travail- leurs (Mix-mèines ; (juc leurs ellorls pt)ur coiupuTip leur ('uiaïuipalii»!! ne doivent pas tendre à eonslitner de nouNcaux privilèges, mais a élal)iir pour tous des droits el des dcMtirs ('^aiix et daiicantir (sic) toute (lomiualiou do classe ; 1. J'i^s'noro s'il a public une ('dilion allomando. 58 L INTERNATIONALE Que l'assuji^ttissonioiit (''conomiquc du travailleur à l'accapareur (l(^s moyens (l(^ travail, c'esl-à-dii'c des sources de la vie, est la cause première de la sei-vitude dans toutes ses formes : misère sociale, déj^radatiou mentale, soumission politique ; Que, i)oui' celte raison, réniaucipalion (''(;onomi(jue des travail- leurs est le grand but auquel tout mouvement pcdilicjue doit être subordonné comme moyen ; Que tous les ellorts laits jusqu'ici ont échoué, laute de solidarité enti'e les ouvriers des diverses professions dans chaque i)ays, et d'une union fraternelle entre les travailleurs des diverses contrées ; Que l'émancipation du travail n'étant un problème ni local ni national, mais social, embrasse tous les pays dans lesquels la vie moderne existe et nécessite pour sa solution leur concours théorique et pratique ; Que le mouvement qui reparaît parmi les ouvriers des pays les plus industrieux de l'Europe, en faisant naître de nouvelles espé- rances, donne un solennel avertissement de ne pas retomber dans les vieilles erreurs, mais de combiner immédiatement tous les efforts encore isolés ; ^ Par ces raisons : Le Congrès de l'Association internationale des travailleurs, tenu à Genève du 3 au 8 septembre i866, déclare que cette Association, ainsi que toutes les sociétés ou individus y adhérant, reconnaîtront la Vérité, la Justice, la Morale, comme la base de leur conduite envers tous les hommes, sans distinction de couleur, de croyance ou de nationalité. Le Congrès considère comme un devoir de réclamer pour tous les droits d'homme et de citoyen, Pas de devoirs sans droits. Pas de droits sans devoirs ; c'est dans cet esprit que le Congrès a adopté définitivement les statuts suivants de l'Association internationale des travailleurs. (Suivent les statuts et le règlement.) VI Premier rapprocliement entre les Sections de la Suisse française. — Luttes politiques dans le Jura nenchàtelois : alliance électorale de certains socia- listes de la Chaux- de-Fonds avec les conservateurs (mai iS68). On a vu, par quelques-unes des déclarations de principes contenues dans les pages qui précèdent, que, tout en affirmant très nettement les revendications du socialisme, nous ne demandions pas mieux que de nous entendre avec ceux des radicaux qui se disaient disposés à marcher dans la voie des réformes sociales ; nous les traitions en amis, nullement en adver- saires. Mais en Suisse, dans les cantons de Vaud,de Berne, et de Neuchâtel en particulier, le gros du parti radical, et surtout les politiciens qui diri- geaient les élections, voyaient dans le socialisme un ennemi ; la plupart des journaux radicaux en faisaient un épouvantail, le dénonçaient comme un péril; et en même temps, par un singulier manque de logique, dans le canton de Neuchâtel ils accusaient les socialistes d'être les alliés ou les instruments du parti conservateur, qui voulait se servir d'eux pour conquérir le pouvoir. Les deux articles ci-après, que j'écrivis pour le Diog-ène, indiquent avec précision le terrain sur lequel mes amis et moi nous entendions nous placer, tendant la main à ceux des radicaux que nos idées n'effarouchaient PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE VI 69 pas, et repoussant les attaques des politiciens sans principes qui voulaient nous faire passer pour les amis des conservateurs : Satisfaits et mécontents *. (( Ni satisfaits, ni mécontents ! s'écrie le National suisse ^ Nous ne voulons ni des uns ni des autres. » Bon ! Mais qui sont les mécontents ? Qui sont les satisfaits ? « Les satisfaits, ce sont — dit le National — ceux qui s'endorment au pouvoir et encombrent la voie du progrès ^ Nous saurons faire bonne justice de leur somnolence. » Oui, nous le savons bien, Messieurs de la coterie, vous aspirez à nous gouverner. Tout en flagornant bassement les hommes qui ont fondé notre République, vous ne vous gênez pas pour les traiter de « momies » dans un pamphlet anonyme. Mais croyez-nous : lorsque le peuple voudra remplacer ceux auxquels il a confié ladministration de ses affaii'es, ce n'est pas vous qu'il choisira. M. Cornaz ne risque pas de devenir jamais un satisfait *. (( Les mécontents systématiques — ajoute le National — appar- tiennent aux écoles les plus diverses : vous trouverez dans leurs rangs des utopistes sociaux, des partisans du droit divin, des ultramon- tains pur sang. Si l'on mettait leurs systèmes en présence, il en résulterait une cacophonie atroce. Cependant, ils s'entendent parfai- tement entre eux; ils se tendent une main fraternelle. » Ainsi nous, que le National veut bien désigner sous le nom d'utopistes sociaux, nous tendons une main fraternelle aux ultra- montains pur sang ! Le digne rédacteur de ce journal, qui nous connaît, a écrit cela sans sourciller. Et le National, lui, qui a fait chorus avec la Gazette de Lausanne et le Journal de Genève pour éreinter le Congrès ouvrier et le Congrès de la paix, qui a injurié Gai-ibaldi, qui passe enfin, et à juste titre, pour un journal réactionnaire, se donne en revanche comme lorgane des bons citoyens ! Nous en voyons souvent de raides, mais pourtant pas de cette force-là. Nous allons vous dire, messieurs de la coterie, qui sont les mécontents sj'stcrnali(/ues ([ui écrivent dans le Dio^ènc. Nous sommes la jeunesse radicale. Nous sommes les fils des hommes de iS/jH. 1. Diogène du G (l(^ceinbre iSiTl. 2 Organe du parli radical à la Cliaux-de-Fonds. 3. Le National visait les mombris du gouvernement neuehiUeiois, vieux radi- caux de 1848, que ses r^'dacleurs étaient inipatii-nls de nMnpIaeer. 4. L'avocat Au^'usle Cornaz, qui, en t8().'), avait fait un ni()n\ent partie de l'Inter- nationale, était, avec Numa I)ro7, (alors rédacteur du .^dlional suisso, et quchpies autres politiciens subalternes, à la léte d'une frai'lion du parti radical ncucli;Uel<>is que nous appelions la « coterie »; ses amis et lui étaient de simples ambitieux, (jui désiraient des places, et qui ont (ini par en obtenir. Ce sont eux (|ui avaient rédigé le paniplilet anonyme dont il est parlé- |)lus haut, et i|ui i-lail intilulf l Ituliscivl. 6o l' I.XTEK NATION A LK Vous ne pai'vicndi-ez ])as à leur faire croire, à ces patriotes, à ces radicaux bon teint (car il y a des radicaux postiches), (|ue nous sommes leurs ennemis, que nous cherchons à les dénigrer. Ils savent (jue cela n'est pas vrai, et que nous ne lormons (pi'une seule famille. Cependant il y a une nuance entre eux et nous. Des questions qui nous préoccu[)ent vivement les laissent indill'érents. Ils trouvent (jue nous allons un peu vite, nous trouvons qu'ils commencent à ralentii- le pas. Nous sommtîs socialistes, ils ne sont que démoci-ates. D'où vient cette nuance ? lion Dieu ! c'est qu'ilssontles vieux et que nous sommes les jeunes. Mais, tout vieux qu'ils soient, nous sommes fiers d'être leurs fils. Si nous ne marchons plus du même i)as, nos cu'urs du moins battent toujours à l'unisson ; et envers ces dignes vétérans de la cause du progrès, notre langage sera toujours celui du respect, jamais celui de l'injure. Et eux aussi, ils ne nous renient pas, et nous sommes sûrs qu'ils ne nous voudraient pas autrement. Comme nous sommes aujourd'hui, ardents, enthousiastes, téméraires quelquefois, ainsi étaient-ils en i8'3i et en 1848. Et s'ils nous disent souvent : « Mais doucement ! doucement donc ! » ils ajoutent tout bas en souriant : « Je reconnais mon sang chez ces enfants-là ! » Oui, nous sommes la jeunesse radicale. Chose l'emarquable, et signe des temps : le National a beau battre la grosse caisse, il ne fait pas de disciples parmi les jeunes gens. Nous étions une trentaine ensemble sur les bancs du collège : les uns, parmi ces camarades d'études, sont devenus des cléricaux, des ai'isto- crates, les autres des socialistes ; mais aucun ne s'est rangé sous le drapeau de la coterie. On peut déjà augurer qu'il en sera de même de la génération qui a quinze ans aujourd'hui : une moitié sera socialiste, l'autre moitié sera cléricale. Mais le Xational restera isolé, et ne réussira jamais à rallier dans la jeunesse des reci-ues de quelque valeur, parce qu'il ne représente rien que l'ambition personnelle de quelques hommes sans principes. Le mouvement révisionniste zuricois '. Le National suisse a une singulière fai^on d'apprécier la politique en dehors de notre canton. Il a parlé samedi du mouvement révisionniste zuricois comme d'un mouvemeut radical. Ne jouons pas sur les mots. Le parti révi- sionniste zuricois, qui ne s'attendait guère à recevoir les éloges du National, est une manifestation du même esprit de réforme, de réno- vation, de rajeunissement, qui s'est introduit dans le canton de Genève par la création du journal la Liberté \ et chez nous par les efforts de la démocratie sociale. 1. Diogène du 20 décembre 1807. 2. La Liberté avait été fondée au commencement de novembre 1867 par Adolphe Catalan, jeune polilicion genevois qui, pendant deux ans, marcha dans les rangs des socialistes. PKEMl'KUK PAUTIE, CHAPITRE VI 6l La grande assemblée populaire de Zurich, qui a inauguré le mou- vement il y a quelques semaines, avait, comme le Bund ' en convient, un caractère socialiste très prononcé. Nous avons l'honneur de connaître personnellement plusieurs membres du Comité cantonal zuricois, et nous savons que nos opi- nions sont aussi les leurs. Il suffira, pour faire apprécier la signiQ- cation de ce qui se passe en ce moment dans le canton de Zurich, de constater que l'initiateur principal du mouvement, après le docteur Locher, est le capitaine Karl Biirkly. délégué au Congrès de Lau- sanne, phalanstérien émérite et abonné au Diogène. Mais, au moment même où j'alïîrmais énergiquement que les socialistes ne pactiseraient jamais avec les conservateurs, GouUery — ce Coullery qui avait été l'apôtre de l'Internationale dans la Suisse française, et en qui j'avais une si grande confiance — projetait, au contraire, de conclure une alliance électorale avec les anciens royalistes neuchâtelois - ; il espérait que la coalition ainsi formée, réunissant en une même armée les ouvriers organisés sous sa direction en parti de la démocratie sociale, et les anciens royalistes affublés du nom de parti libéral, serait assez lorte pour renverser, aux élections cantonales de mai 1868, les gouvernants radicaux, et pour le porter au pouvoir avec ses alliés conservateurs '. A la fin de mars 1868, il supprima le Diogène, dont il était devenu propriétaire, et créa, pour les besoins de la lutte électorale, un journal nouveau, la Montagne, « organe de la démocratie sociale ». Dès le troisième numéro de la Montagne, il avouait, bien qu'avec certaines réticences, l'alliance projetée, en disant que l'opposi- tion devait accepter dans ses rangs tous les adversaires du parti radical, auelle que tut leur couleur politique. Un peu plus tard, quand le moment écisif fut arrivé, parut la liste des candidats de la démocratie sociale de la Ghaux-de-Fonds : la moitié de ces candidats étaient des conservateurs, des « verts », Une violente protestation s'éleva aussitôt contre Coullery : les socialistes du Locle se séparèrent de lui avec éclat. A la Chaux-de-Foiids, la majorité des ouvriers le suivit; mais une partie d'entre eux se révoltèrent, et se refusèrent à voter la liste de la coalition « aristo-socialiste ». L'élection (dimanche 3 mai) fut une défaite pour les « coullerystes », et le chef du parti, qui avait rêvé d'arriver au gouvernement au moyen de l'alliance de l'Internationale avec les bourgeois conservateurs, vit son plan déjoué et son ambition déçue. 11 fut élu néanmoins membre du (irand Conseil neu- chAtelois, ainsi qu'un autre pseudo-socialiste de la Chaux-de-Fonds, M. Elzingre : mais tous deux se gardèrent bien de jamais souiller un mot de l'internationale dans cette assemblée. Bien que nous nous fussions séparés de Coullery, au Locle, sur la question électorale, nous nous refusions à faire chorus avec la presse radicale qui qualifiait sa conduite de trahison : nous ne voulions voir en lui qu'un homme abusé, qui avait commis une erreur de tactitjue, qui s'était laissé prendre aux sophismes des « libéraux », mais qui n'avait 1 . .Tournai radical de Berne. 2. On sait que jusqu'en 1848 le canton de NeucluUel avait été une principauté, sous la souveraineté du roi de Prusse. '.i. En ce teuips-là, j'eus avec un ami de Coullery une conversation caractéristique. Voulant exprimer que tout lui paraissait préférable au maintien du parti radical au pouvoir, il me dit, en dési^'uant les radicaux par le nom du plus délesté des chefs de la coterie et les conservateurs j)ar celui d'un royaliste intransigeant à qui ses opinions aristocratiques avaient, fait donner le surnom de \y,\V(\y-('riiV(irfic : » Plut(^t Lardy que Touchon 1 » La personne de Touclion m'étiiit aussi peu synipMtlii(iue ([ue possible: l'avocat Lardy, au contraire, avait cbe/. ses adversaires poiitiiiues la répu- tation d'un galant homme, et son (ils — aujourd'hui représentant de la Suisse à Paris — avait été l'un de mes camarades dans la société d'étudiants (ju'on appelle Zo/inger-Verein ; et pourtant je répondis : « Plutét Touchon que Lardy ! » 62 l'internationale point déserté la cause socialiste. Ce ne fut qu'un an plus tard, dans l'été de 1869, qu'il ne nous fut plus possible de nous l'aire des illusions : nous dûmes reconnaître que CouUery avait décidément passé à l'ennemi ; et en 1877, un document que reproduisit le Bulletin de la Fédération Jurassienne (n" 19, p. 4» i3 '"^i ï^77)> 6t qu'on trouvera en son lieu, nous donna la preuve écrite que dès 1868 il était l'agent et le complice du parti conser- vateur. La Liberté, qui servait alors d'organe officieux à l'Internationale de Genève, apprécia de la laçon suivante (numéro du 9 mai 1868) la conduite des couUerystes : « Les élections au Grand-Conseil qui ont eu lieu dimanche dans le canton de Neuclullel seront, nous l'espérons, une leçon suffisante pour le parti de la démocratie sociale de la Chaux-de-Fonds. Allié de fait aux conservateurs royalistes, ce parti n'a réussi qu'à faire arriver au pouvoir législatif les adversaires déclarés de toute idée de réforme et de progrès ' ; aveuglé par sa haine de la coterie radicale, il a tout sacrifié au succès, — et le succès lui a manqué. » Au Locle, les membres de l'Internationale avaient constitué pour les élections un comité dont les cartes de convocation portaient l'en-tête : République démocratique et sociale. Le vétéran du parti radical au Locle et son chef le plus autorisé, Henri Grandjean, vint aux séances de ce comité, et lui fit l'ofi're, au nom de son parti, de placer un socialiste sur la liste radicale. Nous acceptâmes la proposition avec la conscience parfaite- ment tranquille : n'avions-nous pas toujours dit que nous souhaitions de tout notre cœur de voir les radicaux consentir à venir au socialisme ? Nous désignâmes comme notre candidat le citoyen Augustin Monnier. Toute la liste radicale passa, saut le candidat socialiste, resté sur le carreau avec les voix des seuls internationaux, les électeurs radicaux ayant, sur leur bulletin dévote, bilTé son nom, et beaucoup l'ayant remplacé par celui d'un conservateur, qui fut élu. Les socialistes loclois, ainsi joués, jurèrent qu'ils ne seraient pas dupes une seconde fois, et ils résolurent de s'abstenir désormais de toute participation aux élections politiques. VII La grève du bâtiment à Genève (mars-avril 186H). — V Internationale à Paris; procès et condamnation des deux premières Commissions parisiennes (mars et mai 1868). C'est au printemps de 1868 qu'eut lieu à Genève (mars) la fameuse grève des ouvriers en bâtiment, qui eut un si grand retentissement. Cette grève fut l'occasion d'un bel élan de solidarité : les Sections genevoises de la « fabrique » ' firent cause commune avec les corporations du bâtiment, et puisèrent généreusement dans leurs caisses de résistance pour aider les grévistes ; dans les autres localités de la Suisse française, on ouvrit des 1. C'est-à-dire qu'à faire élire à la Chaux-de P'onds quelques conservateurs. Mais le parti radical avait gardé la majorité au Grand-Conseil. 2 On appelle à (lenève « ouvriers de la fabrique » ceux qui sont occupés à la fabrication de l'horlogerie, de la bijouterie et des pièces à musique : non pas qu'ils travaillent dans une fabrique, mais parce que, dans le langage genevois, l'ensemble de l'industrie horlogère (qui est l'industrie n nationale »). patrons et ouvriers, s'appelle en un seul mot la «fabrique». Ces ouvriers sont |)resque tous citoyens genevois; leurs salaires sont plus élevés que ceux des ouvriers du bâtiment ; ils ont plus d'in- struction que ceux-ci ; ils exercent des droits politiques, — tandis que les ouvriers du bâtiment sont en majorité des étrangers, — et ils sont en conséquence traités avec beaucoup de ménagements par les chefs de parti bourgeois. PREMIÈRE PARTIR. CHAPITRE VII 63 souscriptions, et des sommes plus ou moins importantes turent versées '. Un délégué genevois, Graglia, ouvrier graveur, fut envoyé à Paris et à Londres ; les ouvriers de Paris, répondant à l'appel chaleureux de la Commission parisienne (appel signé par Varlin, publié le 5 avril), partici- pèrent largement aux frais de la grève ; par contre, Graglia parle avec amertume, dans ses lettres -, de l'attitude égoïste des Trades Unions anglaises, « véritables forteresses », desquelles il ne put obtenir aucun secours. C'est à l'occasion de cette grève que l'on vit paraître pour la pre- mière fois, dans la presse adverse, les contes ridicules sur les menées occultes de l'Internationale et sur les trésors fantastiques dont elle dispo- sait : il n'était question, dans les colonnes de certains journaux, que de « meneurs étrangers », d' « ordres venus de Paris et de Londres », de « sommes énormes mises par l'Internationale à la disposition des grévistes », etc. Devant la formidable unanimité des ouvriers de Genève, les patrons comprirent qu'il fallait céder; ils consentirent à trailer avec leurs ouvriers, et ceux ci obtinrent presque toutes les demandes qu'ils avaient présentées (premiers jours d'avril). Mais, en signant le nouveau tarit, les patrons songeaient déjà au moyen de l'éluder, et leur mauvaise foi devait bientôt rendre une nouvelle grève inévitable. L'homme qui avait été le principal «meneur» de la grève, et qui, tant par son énergie que par ses qualités pratiques et par sa parole d'une éloquence mâle et brusque, joua durant un temps, à Genève, le premier rôle dans le mouvement socialiste, était un serrurier savoyard, François Brosset. Après avoir été à la tète des ouvriers du bâtiment dans leur lutte contre les patrons, il fut encore leur défenseur lorsqu'il fallut résister aux préten- tions de certains membres des comités des Sections de la « fabrique » qui voulaient diriger l'Internationale genevoise, et qui, après deux ans de luttes et d'intrigues, réussirent, comme on le verra dans la suite de ce récit, par arriver à leurs fins. .Te place ici un portrait de îîrosset qu'a tr.acé Bakounine, dans un manuscrit resté inédit, rédigé en juillet 1871, que j'ai en ma possession : Nous n'avons pas besoin de dire quel homme est Brosset. Alliant une réelle bienveillance et une grande simplicité de manières à un caractère énergique, ardent et fier, intelligent, plein de talent et d'esprit, et devinant souvent, par l'esprit, les clioses qu'il n'a pas eu le loisir ni les moyens de reconnaître et de s'api)i'oprier par l'étude, ])assionnémerit dévoué à la cause du prolétariat, et jaloux à l'excès des droits populaires, ennemi acharné de toutes les prétentions et tendances autoritaires, c'est un vrai tribun du peuple. Extirmemeut estimé et aimé de tous les ouvriers du bâtiment, il devint en (piclque sorte leur chef naturel, et lui seul ou presque seul, tant dans les comités (pic dans les assemblées générales, il tint tète à la fabrique. Pendant plusieurs mois, et notamment depuis la lin de la graiule grève de 18G8, en avril, juscpi'à sou élection comme }»résident du (Comité fédéral romand, en janvier iHtu), il resta sur la brèche. Ce fut la péi'iode héroïque de son activité dans l'Internationale. Dans le 1. Ainsi, un £,'roupe de vingt nicml)ros de l;i Section du Loclc souscrivit d'ontliousiasme, le 2i mars, une somme de 1;)U0 fr.. pour la réalisation de laquelle chacun des souscripteurs (ouvriers, employés, horlogers établis ii leur compte, pro- fesseurs, etc.) avait promis de s'imposer p(>ndant six mois une retenue sur ses salaires, ses appointements ou son gain, retenue variant de cinci à trente francs par mois. Le chef d'un al.elii^r do graveurs, M. Kdouard Kavre-Dnitois, avança, sur le montant de celle souscription, une somme de GUO fr.. qui fui envoyée à (ienève le jour même. 2. Elles Qgurcntau procès de la sccondeCommission parisienne de l'iDternationalc. 64 l'internationale Comité cantonal gfenevois, il l'ut réellement seul à combattre, et fort souvent, malgré la [juissante coterie genevoise, soutenue par tous les éléments réactionnaires des comités, il rem[)orta la victoire. On peut s'imaginer s'il fut détesté de ceux qu'il tenait ainsi en échec '. La Section parisienne de l'Internationale, qui portait le nom de bureau de Paris, et qui avait son siège 44. rue des Gravilliers, était administrée depuis c865 par une Commission de vingt membres, composée de Tolain, ciseleur; Fribourg, graveur- décorateur ; Limousin, margeur; Dcbock, typographe; Bourdon^ graveur; Héligon, ouvrier en papiers peints; Gullin, corroyeur; Perrachon, Camélinal et Guyard, monteurs en bronze; Fournaise, opticien; Murât, mécanicien; Varlin, relieur; Bellamy, robi- netier; Delorme, cordonnier; Moilin, doreur; Laplanche, carrossier; Ghe- malé, commis-architecte; Gauthier, bijoutier; Malon, journalier. Af)rès le Congrès de Lausanne, en 1867, le bureau de Paris renouvela sa Commis- sion, qui fut cette fois composée de quinze membres : Chemalé, Tolain, Héli- gon, Camélinat, Murât, Perrachon, Fournaise, Gauthier, Bellamy, Guyard, Delorme, anciens membres réélus ; Dauthier, sellier ; Gérardin, peintre en bâtiments; Bastien, corsetier; Delahaye, mécanicien. Jusqu'alors, l'Interna- tionale, à Paris, avait bénéficié de la tolérance administrative ; mais, en décembre 1867, le gouvernement impérial résolut de mettre fin à l'exis- tence de l'association : il venait de s'apercevoir qu'elle pouvait devenir dangereuse ; des perquisitions furent en conséquence opérées au siège de l'Internationale, et aux domiciles de Chemalé, Tolain, Héligon et Murât, et des poursuites dirigées contre les quinze membres de la Commission. Sans attendre la fln de l'instruction ouverte contre eux, les membres de la Com- mission démissionnèrent (ig février 186*5), en invitant les adhérents de l'Internationale parisienne à élire une commission nouvelle, qui fut com- posée (8 mars) des neuf membres suivants : Bourdon, graveur ; Varlin, relieur ; Malon, teinturier ; Combault, bijoutier ; Moilin, doreur ; Landrin, ciseleur; Humbert, tailleur sur cristaux; Granjon, brossier; Charbonneau, menuisier. Les quinze membres de la première Commission, déférés au tribunal correctionnel, furent condamnés le 20 mars à cent francs d'amende chacun, et le bureau de Paris fut déclaré dissous ; cette condam- nation fut confirmée en appel le 22 avril et en cassation le 12 novembre. Les membres de la seconde Commission, poursuivis à leur tour, furent condamnés le 22 mai à trois mois de prison et cent francs d'amende, et le bureau de Paris tut de nouveau déclaré dissous ; cette condamnation fut confirmée en appel le 24 juin. L'Association internationale des travailleurs cessa donc d'avoir à Paris une existence légale ; mais ses adhérents purent rester individuellement membres de l'Association, en qualité d'affiliés à une société étrangère ayant son siège à Londres. Un incident du procès de la première Commission mérite d'être men- tionné, parce qu'il permet de constater que le célèbre manifeste (Address) rédigé par Marx en 1864, et traduit en français par Charles Longuet, était resté à peu près inconnu en France, et qu'il était considéré comme n'expri- mant qu'une opinion, et non point comme une profession de foi officielle engageant l'Internationale tout entière. On lit dans le compte-rendu de l'audience du 6 mars 1868 : « Le président, à Tolain. On a saisi chez vous un manifeste portant la date de 1866 -', imprimé à Bruxelles, manifeste dont le programme est de la politique, même de la politique transcendante. a Tolain. Cette pièce est ma propriété personnelle; je crois être le seul en France qui la possède. Elle a été publiée par des ouvriers anglais, car il faut que le tribunal sache que chaque groupe, dans chaque pays, a le 1. Extrait de la p. 77 du manuscrit inédit intitulé; Protestation de l'Alliance. 2. 1866 est la date de la brochure publiée à Bruxelles par la rédaction de la Rive Gauche, contenant la traduction française du manifeste de 1864. J'ai déjà parlé de cette brochure p. 9. PREMIERE PARTIE, CHAPITRE VIII 65 droit d'émettre telle ou telle opinion, sans en rendre solidaires les groupes des autres nations. 11 n'y a donc rien d'extraordinaire à ce qu'une branche anglaise ou allemande, pays (sic) où règne plus de liberté qu'en France, traite des sujets politiques que nous n'oserions aborder. Je déclare que nous nous sommes toujours abstenus de politique. » Dans l'audience du 22 avril, l'avocat impérial Lepelletier constate que le manifeste a été imprimé à Bruxelles, et que « Ghemalé et ses co-prévenus affirment qu'il n'a pas été lu aux réunions ». VIII Le troisième Congrès général de l'Internationale, à Bruxelles (6-i3 septembre 186H/. Le troisième Congrès général de l'Internationale eut lieu à Bruxelles du dimanche 6 au dimanche i'3 septembre 1868. La Suisse française fut repré sentée par sept délégués. Six venaient de Genève, savoir : Mermilliod, monteur de boîtes; Ch. Perron, peintre sur émail; Quinet, tailleur de pierres ; Graglia, graveur, tous quatre délégués des Sections genevoises ' ; Adolphe Catalan, délégué de l'Association du Sou pour l'afTranchissement de l'individu et de la pensée, section de Genève - ; J.-Ph. Becker, qualifié de « délégué du Conseil central du groupe des Sections allemandes » ». Le septième était mon ancien camarade d'études Fritz Robert, profes- seur de mathématiques à l'Ecole industrielle de la Chaux-de-Fonds ; il représentait plusieurs Sections jurassiennes : celles de la Chaux-de-Fonds, du Locle, du district de Courtelary ', de Moutier, de Bienne. Robert avait été choisi comme délégué au défaut de Coullery, qui boudait et avait refusé la délégation ' . \. Ces Sections sont énuinérées dans le rapport fait par Graglia au Conj,'rès (p. 3 du Compte-rendu officiel} : a Nous n'avions que trois Sections à Genève avant la grève ; maintenant nous en avons vingt-quatre, renfermant quatre mille membres : Sections : Section centrale. — Section de Carouge. — Section allemande. — Corps de métiers : Monteurs de boîtes de montres. — Bijoutiers. — Ebénistes. — Menuisiers. — Maçons. — Carrossiers-forgerons. — Gypsiers-vernisseurs. — Charpentiers fiançais. — Charpentiers allemands. — Graveurs. — Gainiers. — Corroyeurs et tanneurs. — Faiseurs de ressorts. — Couvreurs. — Terrassiers. — Ferblantiers. — Fabricants do pièces à musique. — Typographes. — Serruriers-mécaniciens. — Tailleurs de pierres. » 2. On avait admis au Congrès de Hruxelles, comme aux deu.x précédents, les représentants de diverses associations qui ne faisaient pas partie intégrante de l'Internationale. 3. Ce Conseil central avait son siège à Genève, et son organe était le Vorbote. rédigé par Becker. Dans la liste des délégués au Congrès, Becker a indique sa profession en ces termes: c Faiseur de balais, e.\-colonel de 1 armée révolutionnaire allemande». 4. La Section de Saintlmier et celle de Sonvillier s'étaient fusionnées pour former une Section unique le l" septembre 1808, sous le nom de Section du district do Cour- telary. î). Coullery écrivit néanmoins une lettre au Congrès, au nom de la Section de la Chaux-de-Fonds, lettre dont le président donna lecture dans la deuxième séance et qui a été insérée in-extcnso au Cnmple-rvndu officiel du Congrès (p. 51). Il y annonçait l'envoi, par la Section de la Chaux-de-Fonds, de quehiues montres de sa « fabrique coopérative », et ajoutait ; « Tuutt;s nos tentatives resteront infructueuses, si les classes ouvrières, si les associations, si l'Internationale ne veulent pas s'emparer du commerce de consommation... Fnlevons le commerce au capital, et alors nous aurons des débouchés. Le capital ar pourra plus spéculer sur le travail. La Banijuo [ouvrière internationale] doit élri; une maison centrale dtM-ominandes et il'echauge. Mais, avant tout, organisons, dans les grands centres, les magasins sous la prolerlion et la responsabilité des sociétés ouvrières, dt^ l'Internationale. Vivent la liberté et la justice ! " Par une seconde lettre, cornmuni(|uee le 12 septeuïbre, c Coullery adressait au Congrès ses sentiments de fraterniti'. et demandait à faire partie de la iléputation que le Congrès enverrait au Congres de la paix et de la liberté, .1 Berne » (p. 41* 6(') L INTERNATIONALE L'acte principal du Congrès de Bruxelles lui son vote dans la question Ad \Si proj^riété foncière. Cette question avait lait l'année précédente, au Congrès de Lausanne, l'objet d'un échange de vues ; et De Pacpe s'était trouvé à peu près seul à délcndre l'opinion « collectiviste ». Cette fois le sujet l'ut sérieusement étudié ; une commission de neuf membres présenta au Congrès un projet de résolution disant en substance : Les mines, houil- lères, carrières, etc., ainsi que les chemins de fer, doivent appartenir à la collectivité sociale ; il doit en être de même du sol arable, des canaux, routes, lignes télégraphiques, et autres voies de communication, et des forêts. Sur une cinquantaine de délégués, trente se prononcèrent en faveur de la résolution, savoir : huit Anglais, quatre Français, quatre Allemands, un Italien et treize Belges ; cinq votèrent contre : un Français et quatre Belges; les autres, une quinzaine, s'abstinrent'. 11 fut convenu que la question serait de nouveau mise à l'élude, pour être replacée à l'ordre du jour d'un autre Congrès. On a souvent dit qu'au Congrès de Bruxelles il n'avait été question que de la propriété collective du sol, et que ce qui concerne l'outillage de la production, machines, etc., avait été laissé en dehors du débat. C'est une erreur. La question des machines avait fait l'objet d'un débat spécial, et les délégués avaient été unanimes à déclarer que les machines, ainsi que tout l'outillage social, devaient appartenir non aux capitalistes, mais aux travailleurs. Le rapport de la Section bruxelloise s'exprimait ainsi : « Le jour où les machines cesseront d'être le monopole exclusif du capital et passeront, avec tous les autres instruments de travail, aux mains des ouvriers constitués en associations agricoles et industrielles, ce jour-là le travailleur sera affranchi, la paix conclue, et la justice régnera. » Le mutuel- liste Tolain avait dit : a Dans une nouvelle organisation, le crédit mutuel établi, le salariat tendra à disparaître et donnera (sic) l'outil à l'ouvrier ». Le Congrès vota, sur ce point, la résolution suivante : Considérant que, d'un côté, la machine a été l'un des plus puis- sants moyens de despotisme et d'extorsion dans les mains du capi- taliste, et que, d'autre part, les développements qu'elle acquiert doivent créer les conditions nécessaires pour la substitution d'un système de production vraiment social au système du salariat ; Considérant que la machine ne rendra de véritables services aux travailleurs que lorsqu'une organisation plus équitable l'aura mise en leur possession ; Le Congrès déclare : I" Que ce n'est que par les associations coopératives et par une organisation du crédit mutuel ^ que le producteur peut arriver à la possession des machines ; 2'^ Que néanmoins, dans l'état actuel, il y a lieu pour les travail- leurs constitués en sociétés de résistance d'intervenir dans l'intro- duction des machines dans les ateliers pour que cette introduction n'ait lieu qu'avec certaines garanties ou compensations pour l'ouvrier. 1. L'abstention des délégués suisses était due à ce que leur mandat ne contenait pas d'instructions sur la question ; mais la plupart d'entre eux étaient revenus du Congrès convertis à l'idée collectiviste. Kritz Robert écrivit, pour faire connaître le débat sur la propriété collective, un compte-rendu du Congrès de Bruxelles, dont le commencement fut publié dans quatre numéros successifs de la Voix de L' Avenir (4-23 octobre 1868) : la suite de ce compte-rendu parut, sept mois plus tard, dans YËgaliié (numéros du 10 avril au 12 juin 1869). 2. On voit que, unanimement collectiviste sur la question du but à atteindre, le Congrès, dans sa majorité, restait mutuellisle en ce qui concerne l'indication des moyens à employer. PREMIÈRE PARTIE, CHAPITRE VIIÏ 6^ Un autre acte, fort important, du Congrès de Bruxelles, fut l'attitude qu'il prit à l'égard de la Ligue de la paix et de la liberté. Cette Ligue, dont le second Congrès devait se réunir à Berne le 21 septembre 1868, avait invité l'Internationale à s'y faire représenter officiellement'. Cette fois, la très grande majorité des délégués estima qu'il n'y avait pas lieu d'accepter une invitation de ce genre; elle résolut de déclarer qu'à ses yeux la Ligue n'avait pas déraison d'être, attendu que l'Internationale suffisait; et que les membres de l'Internationale qui se rendraient au Congrès de Berne n'y représenteraient qu'eux-mêmes et ne pourraient y parler au nom de l'Association des travailleurs. En conséquence, le Congrès adopta la réso- lution suivante, contre laquelle trois voix seulement se prononcèrent ' : Le Congrès décide : i" Que les délégués de 1" Association internationale qui se ren- dront à Berne porteront à l'assemblée, au nom de l'Internationale, les différentes résolutions prises aux Congrès de Genève, de Lau- sanne et de Bruxelles ; mais que toutes discussions, toutes résolutions qui y seront prises n'engageront que leur responsabilité personnelle ; 2" Que les délégués de l'Internationale croient que la Ligue de la paix n'a pas de raison d'être, en présence de l'œuvre de l'Inter- nationale, et invitent celte société à se joindre à elle', et ses membres à se faire recevoir dans lune ou l'autre Section de l'Internationale. Un fait peu connu, c'est que les membres de la seconde Commission parisienne de l'Internationale, à ce moment détenus à Sainte-Pélagie à la suile de leur condamnation à trois mois de prison, crurent devoir protester contre ce vote du Congrès de Bruxelles, et envoyèrent aux membres du Congrès de Berne l'Adresse suivante : Aux membres du Congrès de Berne. Gitoyeiis, En présence de la résolution prise par le Congrès de Bruxelles, relativement à la Ligue de la paix et de la liberté, les soussignés, membres de l'Association internationale, pensent : i» Qu'au point de vue des principes qui font la base de l'Asso- ciation internationale, les délégués, envoyés au Congrès pour déli- bérer sur un ordre du jour déterminé, n'avaient pas mandat de prendre une résolution de cette importance sans consulter leurs groupes ; 2° Qu'au point de vue de la liberté dont nous poursuivons la conquête, le droit de se croire la seule expression des aspirations d'une époque ne peut appartenir à aucune association isolée ; 1. On trouvera plus loin (p. 72) la lettre adressée au président du Congrès de Bruxelles par le président du Bureau de la Ligue. 2. L'un (les trois opposiints était De Paep;! ; les deux autres étaient Perron et Catalan. Mais d'autres délégués enoore, absents au moment du vote, étaient loin de penser que l'existence de la Li,î,'ue de, la paix fût Inutile : entre autres (Charles Longuet, qui, l'année suivanti', en 18l)i>, continuait à faire partie de la Ligue et se rendit au Congrès tenu par elle a Lausanne celte année-là. 3. Le Compte-rendu ofjicieL du Congrès de Bruxelles fait observer, dans une noie, que des journaux avaient imprimé, à la place des mots « à se joimlre à elle », les mots (1 à se dissoudre », et, dans la première ligne de ce même alinéa, le mot « décla- rent )) à la place du mot « croient ». et il ajoute : " C'est par erreur que l'on a lu en séance puhlicjue un manuscrit sur lequel on avait oublié de modilier ces deux expressions, qui dépassaient la pensée de la commission ». 68 I- 1 ^ l'ii K N A r 1 ( J N A I . E Kn consôcjucucc : Nous nous {)luisoiis à reconiiaîlrc lutiliti' de la Ligue de la paix et (le la liberté à colé de l'Association internationale des travailleurs, et croyons que la diversité des éléments respectil's qui les composent s'oppose à leur fusion. Nous regrettons donc l'invitation de se dissoudre adressée à la Ligue par les membres du Congrès de Bruxelles ; celte détermination ne peut (mgager que ses auteurs. Nous proliions de cette occasion pour vous envoyer l'expression et l'assurance de nos sympathies. Prison de Sainte-Pélagie, 17 septembre 1868. A. CoMBAULT, G. MoLLiN, L. Graxjon, B. Malon, E, Cluseret ', E. VarlixN, Humbert, E. Lammun ^ Si rinlernalionale avait relusé de prendre au sérieux la propagande pacifiste entreprise par la Ligue de la paix et de la liberté, c'est qu'elle avait, sur le chapitre de la guerre, une tactique à proposer qui lui parais- sait la seule efficace. Elle avait placé à l'ordre du jour de son Congrès la discussion de celte question : De VaUilude des travailleurs dans le cas d'un conflit entre les grandes puissances européennes. Après un débat auquel prirent part Catalan, De Paepe, Hins, Lucralt, Tolain, J.-Ph. Becker, le Congrès adopta, sur le rapport de Longuet, une résolution qui disait : Considérant que la justice doit être la règle des rapports entre les groupes naturels, peuples, nations, aussi bien qu'entre les citoyens ; que la cause primordiale de la guerz^e est le manque d'équi- libre économique ; . . . . Que si la guerre a pour cause principale et permanente le manque d'équilibre économique, et ne peut être par conséquent anéantie que par la rélorme sociale, elle n'en a pas moins pour cause auxiliaire l'arbitraire qui résulte de la centralisation et du despotisme ; Que les peuples peuvent donc dès maintenant diminuer le nombre des guerres en s'opposant à ceux qui les font ou qui les déclarent ; Que ce droit appartient surtout aux classes ouvrières, soumises presque exclusivement au service militaire, et qu'elles seules peu- vent lui donner une sanction ; Qu'elles ont pour cela un moyen pratique légal et immédiatement réalisable ; Qu'en effet le corps social ne saurait vivre si la production est arrêtée pendant un certain temps ; qu'il sutïit donc aux producteurs de cesser de produire pour rendre impossibles les entreprises des gouvernements personnels et despotiques ; Le Congrès de l'Association internationale des travailleurs, réuni à Bruxelles, déclare protester avec la plus grande énergie contre la guerre. 11 invite toutes les Sections de l'Association, chacune dans leurs pays respectifs, ainsi que toutes les sociétés ouvrières et tous les groupes d'ouvriers quels qu'ils soient, à agir avec la j)lus grande 1. Le général Cluseret était membre de l'Internationale, mais ne faisait pas partie de la Commission parisienne ; il était détenu à Sainte-Pélagie à la suite d'une condamnation pour un délit de presse. 2. Deux des membres de la Commission parisienne, Bourdon et Charbonneau, n'ont pas signé cette Adresse, pour des motifs que j'ignore. PREMIÈRK PARTIK. CHAPITRE VIII Oq activité pour eraj)êcher une guerre de peuple à peuple, qui aujour- d'hui ne pourrait être considérée que comme une guerre civile, parce que. laite entre producteurs, elle ne serait qu'une lutte entre frères et citoyens. Le Congrès recommande surtout aux travailleurs de cesser tout travail dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans leurs pays respectifs. Le Congrès compte assez sur l'esprit de solidarité qui anime les travailleurs de tous les pays pour espérer que leur appui ne fera pas défaut à cette guerre des peuples contre la guerre. Les autres questions qui furent discutées au Congrès de Bruxelles sont les suivantes, au nombre de six : 1° Des grèves, de la fédération entre les sociétés de résistance et de la création de conseils d'arbitrage chargés de statuer sur l'opportunité et la légitimité des grèves éventuelles. — Les débats montrèrent clairement que le Congrès n'entendait en aucune façon Varbitrage dans le sens que les par- tisans de la « paix sociale » ont donné aujourd'hui à ce mot. Le Congrès repoussa énergiquement l'idée d'une organisation de l'arbitrage qui abouti- rait à soumettre les différends à un tribunal ^^ constitué moitié de person- nes appartenant à la bourgeoisie ou classe exploitante, moitié d'ouvriers ou exploités »; une semblable organisation ne serait qu'une duperie, et assu- rerait aux patrons tous les avantages : « un conseil d'arbitrage constitué de la sorte sérail le pendant de ce que l'on nomme les Conseils de prud- hommes, et l'on sait comment s'y rendent les jugements ». Le Conseil d'arbitrage dont l'Internationale reconnaissait l'utilité devait être composé exclusivement de représentants des sociétés de résistance, et sa mission devait consister à examiner si, dans tel cas donné, au point de vue de l'intérêt ouvrier, il y avait nécessité et opportunité à déclarer la grève. La résolution votée dit : Le Congrès déclare que la grève n'est pas un moyen d'affranchir complètement le travailleur, mais qu'elle est souvent une nécessité dans la situation actuelle de lutte entre le travail et le capital ; Qu'il y a lieu de soumettre la grève à certaines règles, à des con- ditions d'organisation, d'op[)ortunité et de légitimité; Qu'au point de vue de l'organisation de la grève, il y a lieu, dans les professions qui n'ont pas encore de sociétés de résistance ..., de créer de ces institutions, puis de solidariser entre elles les sociétés de résis- tance de toutes les professions et de tous les pays... : qu'en un mot il faut continuer dans ce sens Tceuvi-e entreprise par l'Internationale et s'edbi'cer de faire entrer le prolétariat en masse dans cette Association : Qu'au point de vue de l'opportunité et de la légitimité, il y a lieu de nommer dans la fédération des groupes de résistance de chaque localité une commission formée de délégués de ces divers groupes, qui constituerait un (^onseil d'arhiti-age, pour juger de l'opporUinité et de la légitimité des gi-èves éventuelles ; du reste, cpiil est nécessaire de laisser, pour le mode de formation de ce Conseil darhitrage. une certaine latitude aux dillerenles Sections, suivant les lUd'urs, les habitudes et les législations particulières. 2" De riiisl/'urtio/i intégrale. — Le Congrès entendit plusieurs rap- ports, et vola ensuite une résolution qui disait : Reconnaissant qu'il est pour le monx'nl impossible trorganiser un enseignement ralioniu'l. JO L INTERNATIONALE Le Congrès invite les diUérentes Sections à établir des cours ])ublics suivant un ])rograinmc d'enseignement scientifique, profes- sionnel et pjoduclif, c'est-à-dire enseignement intégral, pour remédier autant que possible à linsulfisance de l'instruction que les ouvriers reçoivent actuellement. Il est bien entendu que la réduction des beures de travail est considérée comme une condition préalable indispensable. 3° Du crédit mutuel entre travailleurs. — La Section bruxelloise avait élaboré un projet de statuts d'une Banque d'échange, sous le nom de Société commerciale du crédit au prix de revient. Le Congrès vota la réso^ lution suivante : Le Congrès conclut à la fondation de Banques d'écbanges basés sur le prix de revient, ayant pour but de rendre le crédit démocra- tique et égalitaire, et de simplifier les rapports du producteur et du consommateur, c'est-à-dire de soustraire le travail à la domination du capital, et de faire rentrer celui-ci dans son rôle naturel et légitime, qui est celui d'agent du travail. ... Le Congrès, tout en maintenant l'affirmation théorique du crédit réciproque, demande que le projet de statuts présenté par la Section bruxelloise soit envoyé à toutes les Sections pour y être l'objet d'une discussion approfondie, et pour que le Congrès prochain puisse prendre une décision à cet égard. 4* De la réduction des heures de travail. — La résolution suivante fut votée : Une résolution ayant été prise unanimement par le Congrès de Genève : que la diminution légale des heures de travail est une condition préliminaire, indispensable pour toutes les améliorations sociales ultérieures', le Congrès est d'avis que l'époque est arrivée de donner un effet pratique à cette résolution, et qu'il est du devoir de toutes les Sections, dans tous les pays, d'agiter cette question partout où Tx^ssociation internationale des travailleurs est établie. 5° De la coopération. — Le rapport présenté par la commission signala le danger de la voie dans laquelle s'étaient engagées les associations coopé- ratives, « ces sociétés de production et de consommation où des ouvriers, tout en protestant contre les étranglements du capital, s'efforcèrent de s'en créer un à leur tour et de percevoir des bénéfices. Constitution en leurs mains d'un capital, perception de dividendes sur les consommateurs, sentiments conservateurs et appétits de jouissances, constitution de rentes, voilà les pensées et les désirs que développèrent une telle concep- tion des sociétés, légitimant ainsi toutes les accusations qu3 les travailleurs jettent journellement sur les détenteurs de capitaux. De telles pratiques en arrivent bien vite à créer une quatrième classe bourgeoise et immobiliste.» Pour éviter un semblable résultat, la conmiission proposa au Congrès, qui la vota, une résolution indiquant la règle de conduite que devait suivre toute association coopérative constituée selon les principes de l'Interna- tionale, « qui n'ont d'autre but que d'arracher des mains des capitalistes les instruments de la production et de les remettre en celles de ses légiti- mes propriétaires, les travailleurs eux-mêmes »). Voici cette résolution: Toute société basée sur les principes démocratiques- repousse tout prélèvement au nom du capital, sous quelque forme qu'il se présente : rente, intérêt, bénéfice, et laisse ainsi au travail tout son di^oit. toute sa juste rémunération. PREMIERE PARTIE, CHAPITRE IX ^I 6» Des cahiers du travail. — Cette question avait été mise à l'ordre du jour deux mois seulement avant le Congrès, sur l'initiative des Sections belges. Hins expliqua que le « quatrième Etat» devait préparer aujourd'hui ses cahiers, comme le Tiers-Etat avait préparé les siens lors de la convo- cation des Etats-généraux de 178g. Le Congrès de Genève, en 1866, avait prié toutes les Sections de donner des renseignements complets sur la situation des travailleurs dans chaque pays.; il faut que cette décision soit exécutée et que les travailleurs formulent leurs griefs. En conséquence, les Sections belges émettaient le vœu, qui fut appuyé, qu'au Congrès de l'année suivante (1869) toutes les Sections apportassent des rapports complets sur tout ce qui concerne la situation de la classe ouvrière. IX Le second Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté à Berne, jI'-j5 septembre 186S. L'Alliance internationale de la démocratie socialiste. L'attitude prise par le Congrès de l'Internationale indisposa fort les chefs de la Ligue de la paix et de la liberté : non seulement ceux qui représentaient simplement la bourgeoisie radicale ou libérale, mais même „ séjournait depu.^ .« .... ^^ »^„^, ^ „ . „ ^^ v,.-^ y , «.^,^y. ^^ ,.ic»n, devenu membre du Comité central de la Ligue de la paix et de la liberté, dans lequel il s'efforça de faire prévaloir les idées socialistes. Au commen- cement de juin, ce Comité, après avoir décidé que le second Congrès de la Ligue se tiendrait à Berne, vota une déclaration de principes qui fut imprimée et qui est ainsi conçue : La Ligue reconnaît la nécessité absolue de ne pas séparer les trois termes du problème social : question religieuse, question politique, question économique. En conséquence, elle allirme : 1° Que la religion, affaire de conscience individuelle, doit être éliminée des institutions politiques ainsi que de l'enseignement public, afin que les Eglises ne puissent plus entraver le libre déve- loppement de la société ; 2^ Que les Etats-Unis de l'Europe ne peuvent avoir d'autre orga- nisation que celle qui se l'onde sur des institutions populaires avant pour lien la fédération, pour élément l'égalité des droits de l'individu, ainsi que l'autonomie des communes et des provinces dans le règle- ment de leurs intérêts respectifs ; 3» Que le système économique actuel doit être l'adicalement changé, si nous voulons arriver à une répartition équilabh' des richesses, du travail, du loisir, de l'instruction, condition essentielle de l'affranchissement des classes ouvrières et de l'abolition du prolé- tariat. La Ligue proteste contre toute tentative de réforme sociale faite par un pouvoir despotique quelconciue. C'est sur la proposition de lîakounine que le troisième j)aragraplic de ce programme avait été adopté : il s'en félicitait comme d'un" triomphe (lettre à Ogarcf du i4 juin i8(38). lîakounine ne s'en était pas tenu à une simple déclaration (\r principes ; il avait cherché à décider la Ligue à se rapi^rochcr de l'intcriialionale : et, prêchant d'exemple, il s'était fait admettre, en juillet i8l)«, comme nieinbre de la Section centrale de Genève, où il se ha aussilê)l avec Charles IVrron. ^2 L INTERNATIONALK Ce fui sur l'insistance de Bakounine cjuc l'invitation à se faire représenter au Congrès ratiques de résoudre cette question. » Dans" le débat, Bakounine se déclara collectiviste ^ et donna en ces termes la définition de ce mot : Parce que je demande l'égalisation économique et sociale des classes et des individus, parce qu'avec le Congrès des travailleurs de Bruxelles je me suis déclaré partisan de la propriété collective, on m'a reproché d'être communiste. Quelle différence, m'a-t-on dit, faites- vous entre le communisme et la collectivité - ? Je suis étonné, vrai- ment, que M. Chaudey ne la comprenne pas, cette différence, lui, l'exécuteur testamentaire de Proudhon. Je déteste le communisme. 1. Plus tard, on chercha querelle à Bakounine, non sans quelque raison, au sujet de cette expression incorrecte d' « égalisation des classes ». Il avait répondu d'avance à l'objection, dans son second discours au Congrès de Berne, où il s'exprima ainsi : « J'ai demandé l'égalisation économique et sociale des classes et des individus. Je veux maintenant dire ce que j'entends par ces mots. Je veux la suppression des classes aussi bien sous le rapport économique et social que politique... Voil^ donc ce que nous entendons par ces mots : l'égalisation des classes. Il aurait mieux valu dire peut-être la suppression des classes, l'unification de la société par l'abolition de l'inégalité économique et sociale. Mais nous avons demandé encore l'égalisation des individus, et c'est là surtout ce qui nous attire toutes les foudres de l'éloquence indignée «le nos adversaires. « 2. Ce mot de « collectivité » est évidemment une faute d'impression ou un lapsus ; Bakounine a dû dire ou a voulu dire « collectivisme ». PREMIERE PARTIE, CHAPITRE IX ^O parce qu'il est la négation de la liberté et que je ne puis concevoir rien dlmmain sans liberté. Je ne suis point communiste parce que le communisme concentre et fait absorber toutes les puissances de la société dans l'Etat, parce qu'il aboutit nécessairement à la centrali- sation de la propriété entre les mains de l'Etat, tandis que moi je veux l'abolition de l'Etat, — l'extirpation radicale de ce principe de lautorité et de la tutelle de l'Etat, qui, sous le prétexte de moraliser et de civiliser les hommes, les a jusqu'à ce jour asservis, opprimés, exploités et dépravés. Je veux l'organisation de la société et de la propriété collective ou sociale de bas en haut, par la voie de la libre association, et non du haut en bas par le moyen de quelque autorité que ce soit. Voulant l'abolition de l'Etat, je veux l'abolition de la propriété individuellement héréditaire, qui n'est qu'une institution de l'Etat, une conséquence même du principe de l'Etat. Voilà dans quel sens je suis collectiviste et pas du tout communiste. La majorité, après un débat très vif, où Bakounine avait été combattu entre autres par Chaudey, Fribourg, et Ladendorf, rejeta le projet de résolution présenté par les socialistes '. Dans la séance du lendemain fut discutée la question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et ce fut l'occasion pour Bakounine d'aftîrmer nette- ment sa philosophie : « Qui veut Dieu, dit il, veut l'esclavage des hommes. Dieu et l'indignité de l'homme, ou bien la liberté de l'homme et l'annulation du fantôme divin. Voilà le dilemme, il n'est point de milieu ; choisissons. » Le 20, la minorité du Congrès annonça qu'elle se séparait de la Ligue, et donna lecture de la déclaration suivante : « Considérant que la majorité des membres du Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté s'est passionnément et explicitement pro- noncée contre Y égalisation économique et sociale des classes et des individus, et que tout programme et toute action politique qui n'ont point pour but la réalisation de ce principe ne sauraient être acceptés par des démocrates socialistes, c'est-à-dire par des amis conscien- cieux et logiques de la paix et de la liberté, les soussignés croient de leur devoir de se séparer de la Ligue. » Parmi les signataires de cette déclaration, au nombre de dix-huit, se trouvaient Elisée Reclus, Aristide Rey, Charles Keller, Victor Jaclard, 1. Le Congrès des Sociétés ouvrières allemandes {deutsche Arheitercereine). réuni à Nuiiiinlicrg le '6 scjplembre sous la présidence de Hebel, et le Conférés du Parti allemand du peuple (t^'((/.«c/K' Vulkt^partei), réuni à Stuttgart le l'J seplemhre, venaient l'un et l'autre de donner leur adtiésion au prof,'ramme de l'Internationale. Eccarius avait assisté au Congrès de Nuremberg comme représentant du Ctmseil général de llnternationale, et d'une lettre adressée par Karl Marx i\ Scliweilzer le i;3ocl(tbre 18G8 il résulte ([u'aux yeux de Marx le mouvement de classe du prolétariat all(Mnand était exclusivement représenté par hîs Sociétés ouvrières du Com^rès de Nuremberg et par la Volkaparlri saxonne^ (Fr. Melirini,', (icscitirlilc dcr dniisc/icii Sozialdeuioknitie, 2' éd., t. ni, p. i),']?). Le Congrès de Nuremberg et le Congrès de Stuttgart avaient l'un et l'autre; envoyé des délégués au Congrès de la paix de Herne : or ces délégués alleuïands votèreiiL (tcec la majorilé contre la proposition de la minorité socialiste. — Dans le Mniinire île la Fédération jurastiicmn', p. ;iS, par un lapsus, j'avais écrit o le Congres d'Kisenacb » pour u le Congrès de Nun'mliiTg o. i-n me trompant d'un an ; un pamplilétaire allemand, à ce propos, m'a récemment accu.^é i\v mauvaise foi : ce sont aménités aux(iuelles les écrivains d'une certaine colerio nous ont habitués. 76 l'inteknatio.vai.k Albert Iticliard, Michel Bakounine, Nicolas Joukovsky, Valérien Mrocz- kowski. Zaf^orski, (liiiscppc Fanclli, Savcrio Friscia, Alberto 'iucci. La iiiinoi ilé dissidenle créa aussitôt une nouvelle orfçanisation, sous le nom (Y Allidiice interridlionole de la déinocrdlie socialiste, avec un pro- gramme que je reproduirai plus loin (au chapitre IV de la Deuxième Partie), (k-tte Alliance se donna un règlement par lequel elle " se consti- tuait en une branche de l'Association internationale des travailleurs, dont elle acceptait tous les statuts généraux » ; les membres fondateurs devaient désigner provisoirement un Bureau central, résidant à Genève ; dans chaijue pays, il devait y avoir un Bureau national, reliant entre eux les groupes locaux de ce pays, et correspondant avec le Bureau central ; au Congrès annuel de l'Association internationale des travailleurs, la déléga- tion de l'Alliance de la démocratie socialiste, comme branche de l'Asso- ciation internationale des travailleurs, devait tenir ses séances dans un local séparé. Le Bureau central provisoire de l'Alliance lut composé de Bakounine, J.-Ph. Becker, Brosset, Duval, Guétat, Perron etZagorski, tous membres de l'internationale. J.-Ph. Becker lut chargé d'écrire au Conseil général, à Londres, pour demander l'admission en bloc de l'Alliance inter- nationale de la démocratie socialiste dans l'Association internationale des travailleurs. Je compléterai ce chapitre en donnant quelques détails qui feront comprendre les raisons de l'action tentée, pendant toute une année, par Bakounine et ses amis, au sein de la Ligue de la paix et de la liberté. Je laisserai parler Bakounine lui-même; il a raconté ces choses, en 1873, dans un petit livre écrit en langue russe \ qui s'appelle : Développement histo- rique de l'Internationale {IstoritcUeskoé razvitié Internalsionald), au chapitre intitulé L'Alliance internationale des révolutionnaires socialistes (Internatsionalnyi Soïoiiz sotsialnykh revolutsionérof), p. 3oi - : En 1864, pendant son séjour en Italie, Bakounine, avec quelques- uns de ses amis italiens, Ibi-nia une alliance (soïouz ') intime, prin- cipalement comme moyen de combattre l'Alliance républicaine qu'avait fondée peu auparavant Mazzini * avec une tendance théolo- 1 . C'est le second d'une série de trois petits volumes imprimés, les deux premiers à Zuricli, le troisième à Londres, par un groupe de révolutionnaires russes sous le litre général d' « Editions du parti socialiste révolutionnaire 0 (Izdanié sotsinlno- revoiutsionnoï piiriii). Les deux autres sont intitulés, le premier : Autoritarimne et Anarchie {(,osi)udarstve)iti<>st i Anarchia] ; il a été écrit par Bakounine ; le troisième : L'Anarchie selon Proudhon {Anarchia po Proudonouj; c'est moi qui l'avais écrit, en français naturellement, et il avait été traduit en russe par B Zaïtsef. Quant au Déceloppement historique de l'internationale, c'est un recueil d'articles extraits de VEgaliie de Genève, du Progrès de Locle. de la Liberté de Bruxelles, avec trois courtes notices liistoriques : 1° sur la fondation et le développement de l'Intcrnatio- nalft dans la Suisse française, de t86o à 1869 (extraits traduits du Mémoire de la Fédéralion j urassienne) ; 2" sur la fondation et le développement de l'Internationale en Belgique (d'après des notes fournies par moi) : 3" sur la fondation de l'Alliance de la démocratie socialiste (notice écrite par Bakounine). 2. Les pages dont je donne ci-après la traduction passèrent inaperçues au moment de leur publication, et restèrent ensuite enfouies et ignorées dans ce petit livre russe devenu aujourd'hui presque introuvable. Elles n'avaient, jamais été traduites en français, et j'en ai pris connaissance pour la première fois à la fin de 1904. 3. Le mot soinuz peut se traduire indifféremment par alliance, par union, par ligue, par confédération. Il correspond au mot allemand Bund. et celui-ci se tra- duisait anciennement en français par ligue : on sait qu'autrefois la confédération des huit cantons suisses, en allemand Schweizer Hund, s'appelait en français les « cantons de la Ligue de la Haute-Allemagne >» (traité de 1432 entre le roi de France et les cantons suisses). 4. Ceci est inexact, comme l'a fait remarquer Nettlau : V Alleanza repubblicana universale de Mazzini ne fut fondée qu'en 18H6. L'organisation mazzinienne en 1864 s'appelait Falange ^acra. PREMIKUE PARTIE, CHAPITRE IX ']'] giquc et un but purement politique. Cette association, la première organisation socialiste en Italie, reçut le nom d'Alliance de la démo- cralie sociale {Soïoiiz Sotsialnoï Dcmokratii), nom qui, eu dernier lieu, lorsque les communistes autoritaires allemands eurent attaché au terme de « démocratie sociale » (Social- Demokralie) une signi- fication doctrinalo-autoritaire compromettante, fut changé en celui d'Alliance des révolutionnaires socialistes. Gréée comme aliirmation du socialisme à l'encontre du dogmatisme religioso-politique de Mazzini, TAlliance plaça dans son programme l'athéisme ; la complète négation de toute autorité et de tout pouvoir quelconque; l'abolition du droit juridique ; la négation de la conception de l'individu comme citoyen, conception qui, dans l'Etat, remplace celle de l'individu comme homme libre ; la propriété collective ; elle déclarait que le travail devait être la base de l'organisation sociale, que ce programme présentait sous la forme d'une libre fédération de bas en haut. Dans l'Alliance, au commencement purement italienne, entrèrent aussi bientôt des Français et des Polonais, et beaucoup plus tard des personnes d'autres pays ' . Les premières années de son développement et de son activité ne se rapportent pas à notre sujet. Disons seulement qu'au premier Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté (Genève, 1867) Bakounine parut en qualité de membre de l'Alliance-, afin d'essayer de faire adopter à cette Ligue le programme de l'Alliance : à cette époque, en efiét, la Ligue ne faisait que s'organiser et n'avait aucun caractère défini, et ce premier Congrès avait justement pour but l'élaboration d'un programme. 1 Parmi les Italiens qui faisaient partie de cette organisation secrète, on peut nommer Giuseppe Fanelli et Saverio Friscia, tous deux membres de la Chambre des députés ; parmi les Français, Alfred Talandier (dès 1864). les deux frères Elie et Elisée Reclus (en 1865). Aristide Rey. b. Malon, Alfred Naquet ; parmi les Polonais, Mroczkowski. Nicolas joukovsky et Charles Perron y furent admis, le premier en 1867, le second en 18G8. Alexandre Herzen et Nicolas Otraref furent mis au courant, par Bakounine lui-même (lettre du 19 juillet 1866, publiée par Dragomanof. Corres- pondance de Michel Bakounine, p. 214 de la traduction française), de l'existence et du pro^'ramme de cette organisation, a Vous me reprochez mon inactivité, leur écrivait Bakounine, et cela juste au moment où, au contraire, je suis plus actif que jamais. J'entends par là ces trois dernières années (1864, 18li;i et I8661, pendant lesquelles mon unique préoccupation a été d'organiser une Société secrète interna- tionale socialiste et révolutionnaire. Bien que j'aie la certitude que vous ne pourriez en faire partie, vu la ligne de conduite (jue vous avez adoptée pour votre propagande, et votre tempérament même, néanmoins, ayant pleine confiance en votre fermeté et votre loyauté, je vous envoie notre programme, qui est le développement des principes et de l'organisation de la Société ; je le mets sous une enveloppe fermée que la princesse [Obolensky] vous remet^tra avec cette lettre... Après un travail pénible de trois années consécutives, je suis arrivé à obtenir des résultats pratiques. .V présent nous avons des adhérents en Suède, en Norvège, en Danemark, en .Angleterre, en Belgi- que, en France, en Espagne et en Italie. Nous avons aussi des amis polonais, et nous comptons même quelques Busses parmi nous. La plupart des organisations mazzi- niennes de l'Italie méridionale, de la lùilaïK/e sacra, sont venues k nous. » Dix mois plus tard (lettre du 7 mai 1867 : p. 2.oi de la traduction française), Bakounine redemandait a Herzen et à Ogaref, en ces termes, les documents conlii^entiels qu'il leur avait communiqués : c Hemette/ à Mroczkowski mes papiers, que V. vous a transmis : l'Organisation de la Société, et le nianuscrit dont vous fûtes si scanda- lisés I). Ces deux documents, intitulés, l'un : « Organisation », l'autre : « Catéchisme révolutionnaire », ont été publiés |iar Neltlau (pages :a>J-:i3;i). 2. Ces mots ne signifient pas que Bakounine se rendit au Congrès pour y7repre- senter ofliciellement l'Alliance, — chose qui ne potivaitse faire puiscjne cette Alliance était une organisation secrète, — mais (]u'il avait reçu mandat de l'.Vlliance pour aller cl Genève exposer et défendre 1111 programme qui était celui de ce groupe de socialistes. ^8 lintIîhnationaLk Dans son discours au Congrès Bakouninc exposa les idées de rAUiancc. Vient ensuite la reproduclioti d'un extrait assez étendu du discours de Bakouninc, (jui traite surtout de la question slave, de la nécessité de détruire le despotisme de l'empire russe, avec diverses considérations de politique internationale. Seul le passage suivant peut être considéré comme un « exposé des idées de l'Alliance » : « Tout Etat centralisé, quelque libéral qu'il s'aHii-nie, même s'il avait la Tonne républicaine, est nécessairement ro[)[)resseur, l'ex- ploiteur des masses populaires ouvrières au profit de la classe privi- légiée. L'armée lui est nécessaire pour conserver ces masses, et l'existence de cette force armée le pousse à la guerre. J'en déduirai que la paix internationale est impossible tant qu'on n'aui*a pas adopté, avec toutes ces conséquences, le principe suivant : toute nation, taible ou forte, peu nombreuse ou nombreuse, toute province ou commune, a le droit absolu d'être libre, autonome, de vivre et de se gouverner confoi'mément à ses intérêts, à ses besoins particuliers : et dans ce droit toutes les communes, toutes les nations sont si solidaires qu'il est impossible de le violer à l'égard de l'une d'elles sans lui faire courir le même danger dans toutes les autres. La paix générale sera impossible tant qu'existeront les Etats centralisés actuels ; nous devons par conséquent désirer leur dissolution pour que sur les ruines de ces unités forcées, organisées de haut en bas au moyen du despotisme et des conquêtes, puissent se développer des unités libres, organisées de bas en haut au moyen de la libre fédération des communes en pro- vince, des provinces en nation, des nations en Etats-Unis d'Europe. » Après avoir parlé des incidents locaux qui troublèrent la dernière séance du Congrès de Genève, Bakouninc continue, dans le chapitre dont je donne la traduction : Le Congrès, n'ayant pas réussi à élaborer un programme, en remit la confection au comité, qui devait le présenter, au congrès annuel suivant, à la sanction de l'association. Pendant toute cette année (de septembre 1867 à septembre 1868), il y eut dans ce comité une lutte entre le libéralisme et le radicalisme bourgeois de la majo- rité et les idées socialistes révolutionnaires de la minorité, à laquelle appartenait Bakouninc, qui avait été élu membre de ce comité ainsi que plusieurs de ses amis. Enfin, au bout d'un an. au second Congrès de la Ligue, à Berne, la lutte de ces deux partis éclata au grand jour et aboutit à un dénoue- ment. La dillérence profonde dans les principes fondamentaux des deux fractions de la Ligue d'alors trouva son expression complète dans l'attitude de la Ligue à l'égard de la question sociale ... L'outil avait été essayé ; à l'épreuve il s'était montré mauvais, il avait dû être rejeté : il ne restait qu'à en chercher un autre. L'Asso- ciation internationale des travailleurs se présentait naturellement comme cet outil meilleur. Bakounine en était membre depuis le mois de juillet de cette année. 11 proposa à la minorité socialiste-révolu- tionnaire sortie de la Ligue d'entrer en masse dans l'Internationale, tout en gardant en même temps leur lien intime, c'est-à-dire en conser- vant leur Alliance des révolutionnaires socialistes sous la forme d'une PREMIERE PARTIE, CHAPITRE X ^9 société secrète et en l'élargissant. La proposition d'entrer dans l'Internationale fut adoptée à Tunanimité. Mais, en ce qui concerne l'Alliance, les Français et les Italiens désiraient que. tout en gardant son caractère ésotérique et intime de société secrète, elle apparût en même temps au grand jour comme organisation publique, sous le nom d'Alliance internationale de la démocratie socialiste. Ils vou- laient même que l'Alliance s'organisât tout à fait indépendamment de l'Association internationale, se contentant que ses membres fussent individuellement membres de cette Association. Bakou- nine s'y opposa, pour cette raison que cette nouvelle organisation internationale se trouverait en quelque sorte en une rivalité nulle- ment désirable vis-à-vis de l'organisation des travailleurs. Ces discus- sions eurent pour résultat qu'il fut décidé de fonder une association publique sous le nom d'Alliance internationale de la démocratie socia- liste, et de la déclarer partie intégrante de l'Internationale, dont le programme fut reconnu obligatoire pour tout membre de lAlliance. En dehors de ce programme général, l'Alliance élabora un pro- gramme spécial, que nous devons reproduire ici. (Suivent les sept articles du programme de l'Alliance, qu'on trouvera au chap. IV de la Deuxième Partie). X La Section du Locle dans l'antoinne de iSHS. Notre état d'esprit devant le vote du Congrès de Bruxelles sur la propriété collective; Conllery attaque le Comité central de Genève et les socialistes belges {jy septembre). Manifeste des démocrates-socialistes de Genève (- octobre). Réponse du Comité central de Genève à Coullery et réplique de celui-ci (/ ; octobre). Réponse de la Section bruxelloise à Coullery (/.S octobre). La Section du Locle adhère au.x résolu- tions du Congrès de Bruxelles et vote une Adresse aux démocrates socialistes de Genève {i S octobre). Le Cercle international du Locle ; le « Caveau n; le père Meuron ; le Crédit mutuel, les soirées d'instruction mutuelle, le projet de Société de consommation, etc. Paysage jurassien, « sur les Monts ». Je désire maintenant taire faire au lecteur plus intime connaissance avec la Section du Locle, l'introduire dans le milieu où je vivais depuis 1864, parmi ces socialistes jurassiens qui cherchaient encore leur voie, et lui montrer quels étaient, à ce moment et en ce lieu, les sentiments et les idées d'un jeune homme épris de justice sociale, de liberté et de Iraternilé. Essayer, à près de quarante ans de distance, à l'aide de ma seule mémoire, de raconter le détail de ce qui s'est passé au Locle en i8(>8ct 1869. c'eCil clé entreprendre l'impossible : malgré tout mon effort pour être exact, je n'aurais pu arriver à reproduire (idèlemenl toute la réahté. Je possède, heureusement, un document grAce auquel je la retrouve, jus(iue dans le menu détail : ce sont les lettres quo'.itiiennes dans lesquelles je racontais mon existence à celle qui était alors ma (iancée, et qui a été ensuite pour moi la compagne douce cl dévouée des bons et des mauvais jours. C'est dans ces lettres, plus encore que dans mes souvenirs directs, que je puiserai les élémeuts de ce chapitre et de plusieurs autres. Parfois j'en extrairai des citations textuelles, avec cette t.imple indication entre paren- thèses : « lettre du. . . » ; mais, le plus souvent, sans citer, j'en ferai entrer le contenu dans la trame même de mon récit. Absent du Locle pendant les vacances (juillet-août), j'y étais revenu le dimanche 'j'i août. C'est ce jour-là (ju'avait eu lieu à la Chaux-de-l-'onds l'assemblée dans laquelle Fritz Robert fut dé>igné eoinmi' délégué au Congrès de Bruxelles : Constant Meurou et deux autres camarades r^'pré- sentèrent dans cette réunion la Section du Locle. Koberl vint au Locle le 80 I.'lN'IKUNA'IIONAI.K samedi 29, pour s'entendre Jivec nous avant son départ. A ce moment, il étail eneore l'aiiii de 0)uliery : et nous savions [)ar lui ce qui se disait dans l'entourage du elief de la « démocratie sociale » de la Chaux-de-Fonds. On y accusait rormellemcnt les Loclois de désertion et de trahison, j)arce qu'ils avaient refusé de suivre Couilery dans sa politique électorale. HoUert, lui, ne mettait pas en doute notre bonne foi : mais il persistait à penser que l'alliance conclue à la Chaux-de-Fonds entre les socialistes et les « verts » était non seulement légitime, mais nécessaire. Son voyage à Bruxelles allait lui ouvrir les yeux. 11 fut de retour du Congrès le mardi i5 septembre ; avec lui étaient revenus deux des délégués de Genève, Perron et Catalan, qui avaient fait un détour pour passer par les montagnes neuchâteloises, et comptaient me voir, aliu de nj'exi)Oser un plan de campagne. Trois télégrammes me furent adressés le 16 pour me convoquer à une entrevue à la Chaux-de- Fonds ; malheureusement j'étais absent ce jour-là, et Perron et Catalan durent repartir sans que nous eussions pu nous rencontrer; mais ils insis- tèrent vivement pour que le plus tôt possible Rol)ert et moi nous nous rendissions à Genève atin de conférer avec eux. 11 s'agissait du journal la Liberté, que Catalan mettait à notre disposition pour y faire une propa- gande à laquelle ne se prêtait pas la Voix de l' Avenir; il s'agissait aussi de l'essai que se proposait de tenter un groupe de membres de l'Interna- tionale genevoise, qui voulaient présenter aux élections de novembre pour le Grand Conseil (Conseil législatif) du canton de Genève une liste de candidats, afin de détacher de l'un et de l'autre des deux partis bourgeois en lutte le plus grand nombre possible d'électeurs ouvriers. Le vendredi 17 septembre j'allai à la Chaux-de-Fonds : j'y trouvai Robert transformé, et tout rempli d'une ardeur nouvelle ; ce qu'il avait vu et entendu à Bruxelles lui avait fait comprendre les fautes commises ; il avait reconnu qu'il s'était fourvoyé, et il m'annonça qu'il marcherait désor- mais d'accord avec moi. Nous passâmes la soirée avec Cowell Stepney.qui ce jour-là se trouvait à la Chaux-de-Fonds, allant au Congrès de la Ligue delà paix à Berne : c'était un Anglais millionnaire, communiste, et membre du Conseil général de l'Internationale, dont Robert avait tait la connais- sance à Bruxelles. Cowell Stepney était sourd comme un pot et ne savait que très peu le français, ce qui rendait la conversation avec lui particu- lièrement difficile. Nous parlâmes des résolutions du Congrès de Bruxelles, et surtout de celle sur la propriété collective. Les délégués de la Suisse française s'étaient abstenus : mais il s'agissait maintenant de prendre un parti, et la question nous laissait assez perplexes ; nous nous tâtions le pouls en nous demandant : « Sommes-nous collectivistes pour tout de bon ? » Couilery, lui, n'avait pas hésité : il avait déploré immédiatement le vote du Congrès de Bruxelles comme une erreur qui allait avoir pour l'inter- nationale les plus fatales conséquences. Couilery avait-il i-aison, ou devions- nous en croire plutôt des hommes dans le jugement desquels nous avions déjà confiance, comme De Paepe, Eccarius, Becker ? Un conflit qui éclata entre le Comité central des Sections genevoises et Couilery, à l'occasion de la Voix de l'Avenir, donna lieu à une polémique qui nous aida à voir clair dans la situation. Le journal la Voix de l'Avenir, devenu l'organe des Sections romandes en septembre 1867, mais resté en même temps la propriété personnelle de son fondateur Couilery, était à la fois mal rédigé et mal administré. Au printemps de 1868 un vif mécontentement s'était fait jour à son endroit, en particulier dans les Sections de Genève. On se plaignait d'irrégularités dans l'envoi du journal; on se plaignait surtout de ne pouvoir calculer exactement le chilTre des sommes qui lui étaient dues pour les abonnements collectifs pris par les Sections. Le désordre le plus complet régnait dans l'administration de la ^'oix de V Avenir; j'en sais quelque chose, car c'est moi qui eus à discuter avec elle en septembre 1868, pour établir te compte de la Section du Locle. Les Sectiops de Genève avaient en vain PREMIEUt: PAUTIE, CHAPITUE X 8l réclamé de GouUery des comptes clairs : n'en pouvant obtenir, elles avaient déclaré qu'elles ne paieraient rien avant de les avoir reçus. La Section de la Chaux-de-Fonds , prenant fait et cause pour Coullerv, avait alors décidé l'envoi à Genève de deux délégués , qui furent CouUery et un autre citoyen ; ces délégués s'étaient présentés devant le Comité central des Sections genevoises (juin 1868); il y avait eu des explications assez vives, à la suite desquelles, néanmoins, on parut s'être entendu, et il sembla que l'affaire était arrangée. Elle ne l'était nullement; les récriminations recommencèrent bientôt de part et d'autre, et, dans le courant de septembre, les Genevois finirent par proposer à toutes les Sec- tions de la Suisse romande le transfert, du journal à Genève. Coullery, qui, en sa qualité de propriétaire-rédacteur , écrivait dans la Voix de l'Avenir ioul ce qu'il voulait, publia alors, dans le numéro du 2^ septembre, une longue diatribe contre le Comité central genevois. Cette façon de porter devant le public des querelles d'intérieur suscita à Genève une grande colère ; et le sentiment d'hostilité qui se manifestait à l'égard de GouUery fut accru encore par l'attitude qu'il venait de prendre à l'égard des résolutions du Congrès de Bruxelles. En effet, dans ce même numéro de la Voix de l'Avenir où il attaquait le Comité de Genève, Coullery avait publié un article sur le Congrès, où il disait : Le (Congrès de Bruxelles a pris deux résolutions qui feront du niai à rinternationale. Il a proclamé que la propriété Ibncière devait être collective. C'est le coniniunisnie. C'est la négation de la propriété individuelle. C'est l'école de Colins qui a renjporté cette victoire. Ce sont les Belges, élèves de Colins, Belge lui-même, ([ui ont remporté cette victoire. Cette victoire leur était facile, leurs délégués étaient en majorité... La théorie de (!lolins, des Belges, est fausse. . . Toute association ne peut reposer que sur la liberté individuelle, et sur la pi'opriété individuelle foncière et mobilière. La théorie de Colins, la théorie ({ue les Belg(!S ont fait voter malgré les protestations des délégués des autres pays, est contraire à la nature humaine.... Linstinct des ouvriers guidé par la discussion et l'étude en fera justice. Une autre résolution regrettable est celle qui refuse à la Ligue de la paix le concours de l'Internationale '. Ce vote est contraire aux résolutions de Lausanne. Il est contraire aux résolutions |)rises au Congrès de la paix [à Genève]. Il esl contraire au bon sens. P<)uri|uoi dédaigner les efforts de la Ligue de la paix, si ces efforts tendent vers le but cpie se propose l'Association intei-nalionale des travailleurs? Ces d(!ux votes sont le résultat de ce fait que le Congrès a eu lieu à Bruxelles. C'est l'opinion ou les théories des Belges qui ont prévalu. Et les Belges étaient les plus nondjnnix. Et ils étaient les plus nom- breux, parce que le (Congrès avait lieu en Belgique. Dans les tètes belges, il y a deux courants tî'idées com[)lètement opposés. Us sont colinsiens et ju'oudhoniens. Et ces deux honuues sont antipodes... Colins esl un desj)i)le. Proudhon est un anarchiste. Colins est ('entralisateui', unitariste à outrance, Proudhon est décentralisateur. inili\ idualist»> sans bornes. Et ]KJUitant h^s lielges sont à la fois |>rou(lhouiens et colinsuMis. t. On a vu plus liiiut ip. iV,'>) ([uc ('onllory avait ccril au ('()nj:r("s d»' Itriixi-lli-s pour demander à faire partie 8, au n^nvor- semenl du régime Alfred Ksclier et à la reunion d'une Constituante : mais les illusions que les socialistes de la Suisse française s'étaient faites sur les résultats qu'il serait possible d'obtenir à Zurich furent promfttement dissipés. Les socialistes zuricois. au contraire, se cantonnèrent désormais sur le terrain de la lutte léj,'ale, et ce sont eu.x qui tenteront, en septembre 18()9, de faire inscrire à l'ordre tlu jour du Congrès de BAlc la question de la lcf,'islation directe par le peuple. 84 l/lNTEIlNATlONALK Poun|uoi ne révélerions-nous pas à la Suisse entière, à Tflni'ope jnènie. des dillieullés de cette nature? iVous prêchons la réiorrne sociale, il faut i)ien ([U(; lonl le monde sache comment nous savons (;onduii'e nos propres allaircs, commenl nous entendons le droit et la justice. 11 ajoutait, à propos du Congrès de Bruxelles : Ce que j'ai dil sur deux décisions du Conji^rès de Bruxelles, je l'ai toujours soutenu dans le journal. J(^ ne suis pas pour la i)roi)riété coliec^tive des biens fonciers. C'est bien vieux. Lisez tout ce que j'ai écrit en ma vie, et vous verrez (jue jai toujours l'ait des articles maladroits, et tout à fait en faveur de la politique étroite de la bour- geoisie. Ceci était exact. Ce n'était pas CouUery qui avait changé, c'était l'in- ternationalc qui évoluait. En terminant , Goullery aflirmait « qu'il implorait sa défnission de rédacteur depuis plus d'une année ». On allait le prendre au mot, ainsi qu'on le verra bientôt, et le dépit qu'il éprouva de se voir mis de côté comme journaliste ne contribua pas peu à l'aigrir contre les « collectivistes». De leur côté, les internationaux belges ne laissèrent pas sans réponse les singulières assertions qu'avait émises Goullery au sujet du Congrès de Bruxelles et du rôle qu'ils auraient joué dans ce Congrès. La Section bruxelloise de l'Internationale, en sa qualité de « Section centrale i)Our la Belgique », prolesta par une lettre fort dure, en date du 6 octobre, qu'avait rédigée De Paepe et que signèrent les membres du bureau de la Section. Cette lettre parut dans la Vuix de l'Avenir du i8 octobre. On y lisait : Nous n'avons pas à discuter, monsieur le l'édacteur, vos deux opinions sur ces deux questions, celle de la propriété foncière et celle de la Ligue de la paix. Libre à vous de penser que la propriété indi- viduelle du sol est le palladium de la liberté, comme à d'autres de voir dans lappropriation du sol par la collectivité une nécessité sociale. Libi'e aussi à vous de croire que la Ligue de la paix et de la I liberté est une œuvre utile et même nécessaire, comme à d'autres de la croire superflue si elle marche franchement dans les mêmes voies socialistes que llnternationale, et dangereuse si au contraire la Ligue est bourgeoise et veut faire bande à part de la grande fédéra- tion universelle du prolétariat. Mais si vous êtes parfaitement libre de professer tel principe plutôt que tel autre, vous n'avez pas, plus que n'importe qui. le droit de dénaturer les faits. Or, c'est ce que vous avez fait dans votre article. Nous ne voulons pas su})poser que c'est par malveillance, nous aimons mieux croire que c'est par igno- rance de ce qui s'est passé au Congrès ; mais vous conviendrez que, dans ce cas, vous auriez mieux fait de vous taire que d'inventer des choses qui n'existent pas. Dans votre article vous dites : « C'est l'opinion ou les théories des Belges qui ont prévalu. Et les Belges étaient les plus nombreux. C'est l'école de Colins qui a remporté cette victoire. » Et ailleurs : « La théorie de Colins, la théorie que les Belges ont fait voter malgré les protestations des délégués des autres pays, etc. » Eh bien, monsieur, autant de propositions, autant d'erreurs. Ce n'est pas la théorie des Belges qui a prévalu, c'est aussi la PRKMIÈRK PARTIE, CHAPITRE X 85 théorie de runanimité de la délégation anglaise el de la délégation allemande. Les Belges n'étaient pas les plus nombreux aux séances adminis- tratives, c'est-à-dire aux séances du matin, les seules où l'on votait sur les résolutions. . . La réponse au Congrès de Berne a été votée à l'unanimité des membres présents (Suisses, Allemands. Français. Anglais, Belges, Espagnol), moins trois voix, parmi lesquelles celle d"un Belge, De Paepe. Quant aux résolutions sur la propriété foncière,... vous savez que cette question était à l'ordre du jour depuis le Congrès de Lau- sanne ; . . . deux rai)ports ont été lus au Congrès, celui de la Section bruxelloise et celui de la Section de Rouen, et ce dernier (qui n'est pas dû à des Belges, sans doute) conclut à la propriété collective du sol. Au Congrès, une commission spéciale a été nommée pour l'étude de la question et pour la rédaction des résolutions à présenter : elle était composée ainsi : trois Français. Tolain. Pindy et Lemonnier ; trois Allemands, Becker, Eccarius et Hess ; et trois Belges, Coenen, Coulon et De Paepe. La commission tomba d'accord sur la nécessité de transformer les canaux, routes, chemins de fer, mines et houillères en propriétés de la collectivité sociale ; mais le même accoril n'exista plus sui- la (piestion du sol arable et de la propriété agricole en général. Finalement, les résolutions (jue vous connaissez furent adoptées par la commission à l'unanimité, moins les voix de deux membres absents, Tolain et Pindy. Soumises au Congrès en séance du matin, lesdites résolutions furent admises par trente voix contre cinq : il y a eu quinze ou seize abstentions. Parmi les trente voix qui ont voté pour, il y a treize Belges et dix-sept membres étrangers à la Belgique, savoir : huit délégués anglais, quatre alle- mands, ([uatre français, et le délégué de Naples. Parmi les cinq membres qui ont voté contre les résolnlions, il n'y a (pi'un Français, Murât, de Paris; mais il y a quatre Belges, Hins, S;iillanl, Verheg- i2;en et Granshod'. Eniin, parmi les quinze ou seize abstentions, on remarque beaucoup de Français, et, de plus, des Suisses et des Belges, notamment, parmi ces derniers, le citoyen Fontaine. Il est à remar- (piei' que parmi cc;s abstentions, la plu[)art se sont faites parce que la ((ueslion ne ])araissait pas sullisamment élucidée, tandis que d'autres se sont produites pai'ce que certains délégués, tout en étant person- nellement pai'tisans de la propi-iété collective du sol, n'avaient |)as reçu mission de voter sur cette question : dans ce dernier cas se trouvait le délégué espagnol. Sarro Magallan. En présence de tous ces faits, vous avez été très mal ins[)iré en attril)uant les deux votes en question à l'inlluence des Belges inq^osanl leurs volontés aux délégués des autres pays. Vous dites aussi, monsieur le rédacteur, que les Belges sont ;i la fois proudhoniens et coiinsiens. Nous croyons |)ouvoir vous dire, mon- sieur, (pie si, en ellel. Proudhou el Colins ont en Belgiipie des dis(i|)l('s lidèles, nous ne connaissons, à vi'ai dire, ni proudhoniens ni colin- siens parmi les délégués : il y avait là des niutnellistes. des cominu- nisles. d'autres socialistes ne se rattachant à aucun «le ces «leux grands systèmes, d'auti-es encore ayant tenté une synthèse de ces deux systèmes Mais il est un lait, c'est «pie parmi les (h'-lègnés belges nous ne «connaissons piM-sonne qui accepte les itlées mètaphysicpu'S 86 l'internationale de Colins. Un autre fait encore, c'est que parmi ceux qui se disent inutuellisles et dont les idées économiques se rattachent générale- ment aux théories de Proudlion, en ce sens qu'ils veulent, comme le gi'and révolutionnaire, la supjjression de tous les prélèvements du capital sur le travail, la suppression de l'intérêt, la réciprocité des services, l'égal échange des produits sur la base du ]>rix de revient, le crédit gratuit réciproque, plusieurs ont voté [)Our l'entrée du sol à la propriété collective, lels sont les (juatre délégués français Aubry, de Rouen, Delacour. de Paris, Richard, de Lyon, et Lemonnier, de Marseille ; et, parmi les lîelges, les compagnons Ch. Maetens, "Verrycken, De Paepe, Maréchal, etc. Pour eux, il n'y a point de con- tradiction entre le mutuellisme applicable à l'échange des services et des produits en prenant pour base le prix de revient, c'est-à-dire la quantité de travail contenue dans les services et pi'oduits, et la pro- priété collective applicable au sol, lequel n'est pas un produit du travail et, par suite, ne leur paraît pas devoir tomber sous la loi de l'échange, sous la loi de la circulation. La Section du Locle se réunissait régulièrement une fois par mois. L'assemblée mensuelle d'octobre eut lieu le dimanche soir 18: Fritz Robert y vint de la Chaux-de Fonds, pour rendre compte de sa délégation au Congrès de Bruxelles. Nous avions continué à nous voir fréquemment depuis son retour. Il avait commencé à écrire, pour la Voix de l'Avenir, une série d'articles sur le Congrès, qui parurent en feuilleton dans les numéros du 4 au 25 octobre 1868. Le résultat de nos conversations avait été une adhésion complète aux résolutions votées à Bruxelles, et nous allions chercher à faire partager notre point de vue à nos camarades loclois. L'assemblée fut très nombreuse : Constant Meuron présidait. « L'en- thousiasme bienveillant des anciens jours s'est retrouvé, et chacun, au moment où la séance a été levée, exprimait le plaisir qu'il avait ressenti» (Lettre du 19 octobre 1868'). La lettre de la Section bruxelloise, que nous venions de lire dans la Voix de l'Avenir, avait aidé les ouvriers loclois à se former une opinion : et c'est à l'unanimité des membres présents que furent approuvées les résolutions du Congrès de Bruxelles. Je donnai ensuite lecture d'un projet d'Adresse aux socialistes de Genève, et cette Adresse fut également votée à l'unanimité. E.xpédiée le lendemain à Cata- lan, elle parut dans la Liberté du 24 octobre; la voici : Adresse des démocrates socialistes du Locle à la démocratie sociale de Genève. Citoyens, Nous avons pris connaissance du programme des démocrates socialistes genevois, publié dans un des derniers numéros de la Ziôerie, et nous remplissons un devoir de solidarité en vous envoyant notre adhésion complète aux principes que vous avez proclamés. Quelques-uns des points de votre programme sont déjà réalisés dans notre canton ; quant aux autres, nous travaillerons de concert avec vous à les faire inscrire dans nos lois, et, si Genève réussit plus vite que Neuchâtel à réformer ses institutions dans le sens de nos principes, nous nous féliciterons de vous voir nous frayer le chemin du progrès social. 1. Comme je l'ai déjà dit, les passages entre guillemets qu'on rencontrera de temps en temps dans mon récit, avec cotte indication entre parenthèses : « lettre du. . . u, sont extraits de mes lettres à ma iiancée. PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE X 87 Chez nous, la démocratie sociale n'est pas encore constituée en parti réellement indépendant, vivant de sa vie propre et assez fort pour réaliser par lui-même son programme. Dans la dernière cam- pagne électorale, les socialistes, abordant pour la première fois la politique pratique, ont marché à l'aventure, et, trop faibles pour faire prévaloir lidée nouvelle, ont dû se résigner à emboîter le pas derrière l'un ou l'autre des vieux partis. Cette expérience fâcheuse nous a profité : les socialistes du Locle sont décidés à travailler à l'avenir en dehors de toute alliance avec un des anciens partis, et' à consacrer leurs efforts à l'organisation du parti démocratique et , social, à la propagande, à l'étude des questions théoriques, et aux tentatives pratiques de coopération . qui nous paraissent un des moyens les plus sûrs d'éveiller, chez ceux de nos concitoyens qui en sont susceptibles, des sympathies pour la réforme sociale. Vous serez plus heureux dans l'expérience que vous tentez, nous l'espérons fermement. Les socialistes genevois sont assez forts et assez sûrs d'eux-mêmes pour pouvoir entreprendre la lutte sur le terrain cantonal et la mener à bien ; l'attitude admirable du proléta- riat de Genève, lors de la dernière grève, a montré à la Suisse qu'une ère nouvelle allait s'ouvrir, et que le socialisme, sortant de lapériode d'élaboi'ation, pouvait s'affirmer aujourd'hui avec une pleine con- science de soi et se présenter avec des formules positives et des solu- tions scientifiques. Vous marcherez courageusement au but, citoyens; les accusations absurdes n'auront pas le pouvoir de vous faire hési- ter ; et quel que soit le résultat de cette première campagne, l'Europe révolutionnaire, qui aies yeux sur vous, vous saura gré d'avoir fran- chement arboré, au milieu des vieux partis qui se combattent en aveugles dans les ténèbres, le drapeau de la lumière, de la justice, le drapeau du socialisme mutuelliste. Recevez nos traternelles salutations. Au nom des démocrates socialistes loclois : Le secrétaire, Le président de l'assemblée, James Guillaume. Constant Meuron. On remarquera que la Section du Locle, qui venait d'adhérer à l'una- nimité aux résolutions du Congrès de Bruxelles sur la propriété collective, ,' se déclarait en même temps « socialiste mutuelliste ». Tel était l'état des esprits parmi nous, à ce moment, que nous n'apercevions aucune contra- diction entre les deux choses. Nous demandions que les producteurs fussent mis en possession des intrumcnls de travail, ce qui impliquait une Iranslornialion de la propriété individuelle en propriété collective ; mais en même temps nous admettions le maintien de l'échange des produits au prix de revient, sur la base de la réciprocité. Des séances fréquentes de groupes ou de comités, ou simplement des causeries anùcalcs, indépeadanunent des assemblées mensuelles de la Section, rapprochaient les uns des autres, au Locle, les socialistes uiili- tants. Ils se réunissaient dans la maison du calé de M'"" veuve Frey (calé de la Pohte). Au premier étage de la maison, au-dessus du café, se Irouvait une grande salle réservée aux assemblées nombreuses et aux soirées laini- lières: c'était le siège du « Cercle international », institution cpii se cnn ton- dait avec la Section elle-mêuie. Les réunions plus intimes avaient lieu dans une petite pièce au sous-sol, à côté de la cuisine ; cette pièce, qui servait «le salle à ujanger à la famille Frcy, s'appelait le « Caveau » : c'est là *[ue s'étaient tenues, au printemps de i8()8, les séances du comité électoral de la République démocratique et sociale ; c'est là «juc se réunissaient tous 88 1, 'internationale les comités, toutes les commissions, qui avaient à s'occuper des alTaires locales du parti socialiste ; et, dans la bourgeoisie prompte à s'apeurer, le (' Caveau )) avait la réputation d'un endroit où de dangereux conspirateurs tenaient d(!s conciliabules mystérieux. Depuis que je connaissais le « père Meuron », comme nous l'appelions, — c'est-à-dire depuis l'automne de 1864, — j'avais pris l'habitude d'aller tous les soirs passer quelques moments chez lui. De santé délicate malgré sa haute taille et sa carrure d'apparence athlétique, et souHrant souvent de rhumatismes, il se couchait aussitôt après avoir pris son « goûter », pendant les six ou huit mois de la mauvaise saison ; je m'asseyais près de son lit, dans le cabinet où il couchait, pendant que M"' Meuron travaillait à la table de la salle à manger, dont la porte restait ouverte, et nous causions, tantôt des faits de la journée, tantôt des choses d'autrefois, ou de questions philosophiques et sociales. M"'" Meurtm, une Bernoise née à Morat (aussi avait-elle gardé un peu d'accent allemand), était une petite femme frêle et nerveuse, d'un caractère sérieux, de manières simples, mais d'une grande distinction naturelle. Je l'accompagnais quelquefois dans ses promenades du côté du Verger (sur la route de la Chaux-de-Fonds), d'où nous rapj)ortions généralement des fleurs. Les soirs où il y avait réunion de l'Internationale, ou d'un comité, le pèreMeuronserhabillait, et nous descen- dions ensemble, lui s'appuyant sur mon bras, le raide sentier qui, du Crèt- Vaillant où se trouvait la petite maison au deuxième étage de laquelle il habitait (n° a/j, Chemin des Reçues), conduit au quartier du Marais et au café de M""" Frey; en hiver, quand il y avait de la neige durcie, il mettait à ses souliers des « grappes » pour ne pas glisser. Constant Meuron et son excel- lente femme, qui n'avaient pas eu d'enfants, me regardaient comme leur fils adoptif ; la bonne M""" Meuron veillait avec sollicitude sur ma santé, et ne manquait pas de me mettre autour du cou un « passe-montagne » quand elle trouvait la bise trop froide, ou de m'administrer elle-même pastilles et tisanes lorsque j'étais enrhumé et que je négligeais de me soigner. Quelquefois le père Meuron recevait des visites, et alors nous passions gaîment la soirée à l'écouter faire des récits, et même des contes gaillards, car, en sa qualité d'ancien militaire '. il ne détestait pas les historiettes salées. « J'ai passé la soirée au Crêt-Vaiilant, — dit une de mes lettres, — avec M"^'= Frey, de notre Caveau, et une dame de Berne. Le père Meu- rin était bien, et j'ai eu le plaisir de le revoir avec sa bonne gaîté d'autre- fois. C'est moi qui fais les honneurs de la maison, quand il y a du monde: je suis allé à la cave chercher une bouteille de Neuchâtel, M'"*" Meuron a exhibé des noix et du raisin, et nous avons fait bombance. Le père Meuron, enfoncé dans son fauteuil, avec sa grande barbe blanche, sa calotte sur la tête, et l'air tout heureux, nous a conté force histoires de sa jeunesse : c'est son bonheur, et il les conte très bien, dans une langue des plus pitto- resques. » (Lettre du 25 septembre 1868). Une des premières institutions qu'avait fondées l'Internationale au Locle, c'était une Société de crédit mutuel (dès 1866). Les adhérents du Crédit mutuel versaient une cotisation dont le minimum était de cinquante centi- mes par mois; lacaisse consentait aux adhérents des prêts sans intérêt, dont le montant ne pouvait dépasser le chiffre de la somme déjà versée en cotisa- tions par l'emprunteur, et des sommes également versées par ceux des adhé- rents qui s'ofl'raient à lui servir de garants. Outre ce service de prêts récipro- ques, qui avait son utilité lorsqu'il s'agissait d'avancer une petite somme à un camarade momentanément dans l'embarras, nous pensions que lorsque la caisse du Crédit mutuel contiendrait un millier de francs, cet argent pourrait servir de première mise de fonds pour l'établissement d'une Société coopérative de consommation. Constant Meuron était le président, toujours réélu, du Crédit mutuel ; le caissier était un brave garçon nommé 1 . Il s'était engagé, avant 1830. à la suite d'un coup de tête de jeunesse, dans la garde suisse du roi Ctiarles X. PREMIÈRE PARTIE. CHAPITRE X 89 François Dncret, jeune ouvrier pierriste, ^"audois, qui se trouvait parfois dans une détresse terrible quand il s'agissait de faire face aux échéances daniortissenient d'une lourde dette, résultat d'une entreprise comiuerciale malheureuse laite par lui lors du Tir fédéral de la Chaux-de-Fonds en i86i (il avait voulu installer une petite cantine, et cette tentative avait été un désastre); mais il serait mort de faim à côté de sa caisse sans avoir l'idée d'y puiser un sou pour ses besoins fjersonnels. C'est à l'occasion d'un de ces moments d'anffoisse par lesquels passait périodiquement l'infortuné Ducret, que j'appris à connaître le bon cœur de Frédéric Graisier. un jeune Genevois, le plus habile ouvrier graveur de l'endroit, et qui était entré dans rinternalionale, avec quelques camarades de son métier, au cours de l'année 1867. 11 ne m'avait pas été possible, cette fois-là, de venir per- sonnellement en aide au débiteur en détresse ; et j'avais frappé inutilement à plusieurs portes, lorsque le soir Graisier, à qui j'avais parlé de la triste situation du pierriste, vint inopinément m'apporter la somme nécessaire ; je courus chez Ducret pour le tirer de peine, et grâce à l'intervention de notre excellent camarade le pauvre garçon put passer une nuit tranquille. Les années précédentes, j'avais à différentes reprises organisé des soirées d'enseignement populaire. Dès le premier hiver que je passai au Locle (186/4-1 8(55). je lis, dans une salle du Collège, un cours du soir pour les jeunes apprentis, où j'esquissai de mon mieux un tableau de l'histoire universelle. Au moment de la publication du premier volume de VHistoire rf'^'rt />a>san, d'ErckmannChatrian, j'en i\A une lecture publique, en plu- sieurs soirées, également dans une salle du Collège, devant un nombreux auditoire de jeunes gens des deux sexes. Dans l'hiver de i86(i à i8(i-, je demandai et obtins la grande salle de l'hùtel-de-ville : à ma sollicitation, Coullery vint de la Chaux-de Fonds, une fois par semaine, pendant plusieurs semaines de suite, faire dans cette salle une série de leçons sur la physiolo- gie et l'hygiène ; de mon cote, j'y fis une douzaine de leçons sur Ihisloire de la Révolution française. Dans l'automne de 1868, — c'était le dimanche 27 septembre, — deux anciens élèves de l'Ecole induslrielh; étant venus me faire visite, je les conduisis à notre Cercle international, et la nous ébau chAmes ensemble un projet de soirées familières d'instruction mutuelle, « comme celles de l'année précédente », dit ma lettre de ce jour (sur les soirées de 1867-1868, je n'ai pas de témoignage écrit, et j'ai oublié les détails). Mes anciens élèves, devenus mes amis, promirent d'amener le jeudi suivant quelques-uns de leurs camarades ; et le i*^"" octobre, dans une première réunion, qui eut lieu au Cercle international, nous arrêtâmes un programme pour des réunions hebdomadaires ; il s'agissait d'opposer à la propagande des cléricaux protestants et des anciens roya- listes une propagande de libre pensée scientilique et de démocratie socia- liste. Le jeudi 8 octobre, le sujet traité fut la Révolution de 1848; le i5 octobre, les races humaines ; le 212 octobre, l'origine des religions. Ces réunions d'instruction nuituelle continuèrent de la sorte tout l'hiver. Un autre projet fui mis à l'élude au Loclc dans cet automne de i8()8, et reçut un commencement d exécution : celui de la création dune Société de consommation. Le dimanche i'3 septembre, un comité fut nommé ù cet efl'et ; des demandes de renseignements furent adressées aux sociétés (jui existaient déjà dans quelques localités voisines, Bienne, Sainte-Croix, etc. ; bientôt des règlements, des rapports, des bihuis nous furent envoyés, et nous les étudiâmes. Mais la création d'uTi magasin coopératif nous parut une eutrei)rise au-dessus de nos forces : nous n'avions pas le capital nécessaire ; et en outre nous pensâmes qu'une alVairo de ce genre rjsque- rail d'absorber, sans grand profit pour la propagande des principes, l'activité d'une [)artie de nos militants ; d'ailleurs, nos idées étaient déjà arrêtées sur la non-ellicacilé de la coopération de consommation comme moyen d'émancipation du prolétariat'. Nous résolûmes de nous borner 1. ,\ la Chau.K-de-Fonds, au contraire, où la conpcratioii sous toutes ses formes et.iit 90 l'internationale à faire de temps à autre quelque achat en grand de tel ou tel article de consonimalion courante ; une emplette de ce genre ne nécessiterait ni la location d'un magasin, ni la création d'une organisation perma- nente ; elle pourrait se faire sans aucun risque, sans versement de capital social, la vente immédiate de la marchandise achetée devant servir à payer l'achat ; elle donnerait à la po[)ulalion une idée de la puissance de l'association, d(; l'ellort collectif ; et, en procurant aux ménagèties un petit avantage tangible, elle aurait pour résultat de leur faire voir de bon œil l'Internationale et sa propagande. Dans le courant d'octobre, il fut décidé que, pour commencer, nous ferions venir un wagon de pommes de terre, dont le contenu serait vendu, non aux membres de l'Internationale seulement, mais à tous les acheteurs qui se présenteraient. Mes lettres parient beaucoup de mes lectures, et des réflexions qu'elles me taisaient faire. Chaque semaine j'achetais un petit journal parisien, paraissant le dimanche, la Pensée nouvelle, où quehjues jeunes écrivains, Asseline, Goudereau, Louis Combes, André Lefèvre, Letourneau, etc., exposaient les doctrines du matérialisme scientifique. Je lus avec un vif plaisir VAhnanach de l'Encyclopédie générale pour i86fj, rédigé par le môme groupe, et où je vis pour la preinière fois un article' d'Elisée Reclus. J'étudiais les œuvres de Proudhon, je lisais VUistoire de la littérature anglaise de ïaine, l'Histoire; de la Itévulution française de Louis Blanc, etc. '. Dans les promenades solitaires que je faisais le plus souvent possible, entre quatre et six heures, pour me détendre les nerfs après mes leçons, je portais mes pasde préférence vers une région de pâturages quise trouve au-dessus de la vallée du Locle, du côté du Nord, et qu'on appelle «Sur les Monts». Les montagnes du Haut Jura paraissent laides et tristes à ceux qui n'apprécient que la nature alpestre, mais elles ont aussi leur poésie. « L'air âpre et vif qu'on respire ici me plaît, écrivais-je; on se sent, plus que partout ailleurs, sur une terre de liberté » (Lettre du 2*3 août 1868). D'ailleurs, le Jura n'a pas toujours un caractère sauvage et rude; à cer- tains moments de l'année, en automne surtout, aux regains, et à certaines heures du jour, en particulier le soir, le paysage perd sa sévérité, et prend une beauté souriante qui pénètre . En traversant les pâturages, je passais souvent près d'une maison isolée qu'on appelle le Château des Monts, et qui appartenait alors à M. William Dubois : c'est là que se réunissaient, avant 1848, les phalanstériens, fort nombreux au Locle à cette époque; Victor Considérant y avait plus d'une fois reçu l'hospitalité; et j'aimais, au milieu de ces montagnes tranquilles, à évoquer le souvenir de cet apostolat et des assemblées à demi-clandestines des premiers disciples de Fourier -. rej^ardée comme le grand moyen de rédemption sociale (voir ci-dessus p. 82 l'article deCoullery), on avait fondé un magasin coopératif consacré à la vente des étoffes. A Saint-lmier et à Moutier, il existait également des magasins coopératifs d'épicerie et denrées alimentaires. 1. Dans les années précédentes, j'avais lu de nombreux ouvrages sur les mouve- ments révolutionnaires de 1848 : celui qui me fit l'impression la plus vive fut le Prologue d'une [{évolution, de Louis Ménard, que m'avait prêté un réfugié politique français, disciple de Blanqui. J'avais continué en même temps mes lectures de , que j avais empruntes à la bibliotheqL ^-_ danois, nommé Kaurup, vieil original misanthrope, fort instruit et avec qui j'aimais à causer. 2. Dès la première année de mon. séjour au Locle, je m'étais lié avec quelques phalanstériens restés fidèles à la doctrine du maître : l'un d'eux, un horloger fran- çais nommé Gary, m'avait prêté divers ouvrages de Fourier, entre autres la Théorie de l'U7iité universelle, ei \in livre de Considérant, écrit avec une verve entraînante, le Socialisme devant le vieux monde, ou le Vivant devant les morts. PREMIERE PARTIE, CHAPITRE XI 91 XI Bakounine à Genève: fondation du groupe de l'Alliance (-jS octobre). Cependant Bakounine, après le Congrès de Berne, était allé s'établir à Genève ; et il y avait commencé aussitôt une propagande fébrile, qui gagna rapidement des adhérents aux idées dont il s'était fait l'apôtre. Le premier résultat de sa présence à Genève fut rAari' les voies de cette révolution universelle ([ue l'ini(|uité et Vitnurckiv de la civilisation bourgeoise rendent indispensable ». Il nous arrivait encore, on le voit, d'einpidyer les mots « anarchie » et « anarchique » dans le sens vulj^aire. 3. On sait qu'un des membres fondateurs de r.Vlliance de la démocratie socialislo. (jiuseppe Fanelli. se rendit en Kspaj^Mie en novembre ISti.S pour nn Miya^re de propa- fiandt! ; il y groupa des mililaiits espay;nols, qui créèrent d'abord ni e Section di^l'intei- nationale à Madrid, et, un peu plus lard (8 mai 1809», une Section de I Internationale à Barcelone. 92 I. f\TF:r{NATION.\LK internationale des travailleurs de Genève, par Brosset, ouvrier serrurier, président, Henri Perret, ouvrier graveur, secrétaire général, E. Dulour et .1. Longcliarnp, secrétaires adjoints. On lit à ce sujet dans le Mémoire de ta Fédéralion jurassienne, j). /Jy : « L'attitude équivoque et indécise des ouvriers de la « labnijuc », demi bourgeois électrisés un moment par la lutte, mais tendant à se rapprocher de la bourgeoisie, était représentée à merveille par le secrétaire du Comité central, Henri Perret, ouvrier gra- veur, qui subit d'abord l'influence de lîrosset, de Perron, de Bakounine, qui signa avec enlhotisiasme l'Adresse aux ouvri('rs espagnols, etc. » ; et au bas de la {»age se trouve cette note : « Un de nos amis se rappelle très bien avec ({uel orgueil Henri Perret lui montra son nom au bas de cette iameuse Adresse, ajoutant en confidence que ce n'était pas lui qui avait pu écrire de si belles choses, et que 1 Adresse était due à la plume de Bakou- nine, dont Henri Perret était alors le très enthousiaste admirateur. Cela se passait à la gare de Lausanne. » C'est de moi qu'il s'agit dans cette note ; c'est le mardi 3 novembre que je rencontrai à Lausanne Henri Perret. Je ne sais conmient s'était répandue, dans l'entourage de Bakounine, cette croyance erronée que l'Adresse aux ouvriers espagnols était son œuvre ; je i'ai partagée très longtemps ; ce n'est que tout récemment que j'ai été détrompé, en lisant, dans un manuscrit inédit de Bakounine lui-même, que je possède, cette phrase qui autx'etois m'avait échappé : C'est sous l'inlluence directe des principes de l'Alliance (ju'a été formulée la pi*emière parole l'ranclieinent socialiste révolutionnaire qui se soit élevée du sein de Genève. Je veux parler de l'Adresse du Comité central de Genève aux travailleurs de l'Espagne, adresse rédigée par Perron, et signée par Brosset, président, et H. Perret, secrétaire du Comité central. Des renseignements qui m'ont été communiqués confirment ce témoi- gnage, tout en expliquant comment l'Adresse a pu être attribuée à Bakou- nine. Perron en a été le rédacteur : Bakounine l'a retouchée. Mais les mots : « Faites donc la révolution sociale » se trouvaient déjà dans le texte de Perron, et cette constatation a son intérêt : car il en résulte que cette « première parole franchement socialiste révolutionnaire » émane authen- tiquement d'un citoyen de Genève. A la suite du conflit aigu qui avait éclaté entre Coullery et le Comité central de Genève, ce Comité prit l'initiative de convoquer une conférence de délégués pour examiner s'il n'y aurait pas lieu de créer un nouveau journal qui remplacerait la Voix de l'Avenir, et pour discuter une pro- position d'unir entre elles les Sections de la Suisse romande par un lien plus étroit en les groupant en une fédération. La conférence eut lieu à Neuchâtel le dimanche 20 octobre : la Section du Locle ne s'y était pas fait représenter. A la suite de celte réunion, les Sections de Genève furent chargées de nommer dans leur sein deux commissions, l'une pour préparer la création d'un nouveau journal, l'autre pour élaborer un projet de règlement d'une Fédération des Sections suisses de langue fran(;aise, qui prendrait le nom de Fédération romande. 11 fut décidé en même temps que ces deux commissions présenteraient leur rapport à un Congrès de délé- gués qui se réunirait à Genève le samedi 2 janvier 1869. Après la constitution à Genève du Bureau central de l'AlUance de la démocratie socialiste, les membres de ce Bureau résolurent de créer dans celte ville un groupe local d'adhérents à l'Alliance. Ce groupe se constitua le 28 octobre 1868, dans une réunion qui eut lieu au Café des touristes. Les noms de quatre-vingt cinq adhérents des deux sexes furent recueillis, et je relève piirmi eux les suivants : J.-Ph. Becker (Allemand) ; Bakounine, Joukovsky, Elpidine (Russes); Mroczkowski,Zagorski (Polonais); Jaclard' 1 . Jaclard était un blanquisle qui, au Congrès de Berne, avait voté avec la mino- PREMIÈIIK PARTIE, CHAPITRE XI C)3 (Fran(;ais); Perron, Jules Gay, H. Perret, Ad. Catalan, Marc Héridier (Genevois). Les autres noms sont en général ceux d'ouvriers dq Genève qui n'ont joué aucun rôle actif dans le développement de l'Internationale, mais parmi lesquels on peut citer quelques hommes dévoués, comme le commissionnaire portefaix Antoine Lindegger '. Cette tentativede réunir, à Genève, dans un groupe spécial les éléments les plus avancés, pour les occuper à des discussions théoriques sur les principes du socialisme, était une œuvre mort-née : le petit cénacle ainsi formé ne réussit pas, malgré ses efforts, à attirer la masse ouvrière à ses séances publiques ; mais il n'en suscita pas moins des jalousies et des défiances ; et il devait fournir quelques mois plus tard, à certains pêcheurs en eau trouble, un prétexte bienvenu pour fomenter la discorde dans l'Internationale à Genève et favoriser les intrigues de ceux qui voulaient détruire ou exploi- ter l'organisation naissante du parti du travail '\ Une fois fondé, le groupe genevois de l'Alliance demanda au Comité cen- tral des Sections de Genève son admission dans la fédération locale des Sections de l'Internationale. « Le jour où cette demande fut présentée, le Comité central n'était pas en nombre, les deux tiers au moins de ses mem- bres étaient absents. On ne décida rien, ou plutôt on décida qu'il lallait remettre cette décision jusqu'après le Congrès des Sections romandes qui devait se réunir à Genève dans les premiers jours de janvier 18O9 pour constituer délinitiveraent la Fédération romande. » (Extrait du Rapport sur l'Alliance rédigé en 1871 par Bakounine, — extrait inséré dans le ]\[émoire de la Fédération Jurassienne, Pièces justificatives, p. 46). Les élections pour le renouvellement du Grand-Conseil du canton de Genève devaient avoir lieu le dimanche i5 novembre. Le groupe qui avait publié le Manifeste au peuple de Genève décida de présenter dans les trois collèges électoraux des listes de candidats : dans le collège de la ville, qui nommait quarante-quatre députés, tous les candidats furent des socia- listes, qui avaient adhéré au programme du parti ; dans les deux collèges de la campagne, qui nommaient, l'un (rive gauche), quarante et un députés, l'autre (rive droite) dix-neuf, on avait fait une place, à côté des socialistes, à un certain nombre de radicaux, comme Antoine Carteret, le D''DuchosaI, Alexandre Gavard, etc. ^ Mais le résultat fut piteux. La Liberté du 21 novembre l'annonça à ses lecteurs en ces termes : Aux socialistes. Ainsi que nous lavions prévu, les listes socialisles n'ont réuni, dans les trois collèges, qu'un très i)otit nombre de voix. A Genève, ce chillre a été de cent trente à cent quarante bulletins ; à Carouge (Rive gauche), où un certain nombre de nos amis ont voté, pour celte fois encore, avec les radicaux dans la crainte d'un succès d(>s ultra- montains, ce cliitlre n"a été que de vingt bulletins ; à la Rive droite, même résultat. Nous ne sommes donc que cent, — pour ne [)as disputer sur les chidres, — cent socialistes dans le canton tic Genève, c'est-à-dire rite. Après le Con^Tcs, il passa (juclques jours à Clarens chez .loukovsky. Son adhé- sion à l'Alliance de la démocratie socialiste ne fut que momentanée ; il s en éloigna bientôt. 1. Les noms de Brosset, de Duval et de liuétat, qui étaient pourtant membres du Bureau central, ne (ij^urent pas dans cette liste, je ne m cxplitiue pas pourquoi. 2. C'est la mon a|ipréciation personnelle. L'équité exige que jo fasse connaître celle de Hakounine, qui n'est pas la même; on la trouvera plus loin, au chapitre X de la Deuxième Partie. 3. bans le Mémoire de la Fédération jurassienne, j'ai écrit par erreur (page 40) que l'Inlernalionale à Genève était entrée en lice avec une liste de candidats « exclu- sivement ouvriees ». 94 l'internationalk cent citoyens résolus à ne plus rien demander <ît à ne plus rien accordw aux ancicms jjartis, à ne rechercher le pro<^rès de la démo- cratie que par nos pro[)rcs ressources et par notre loi dans les prin- cipes de la révolution. Ce furent les candidats conservateurs qui furent élus dans le collège oser à nous à la suite d'une série d'expériences et de déceptions, fut le résultat d'un système préconçu. Tout au contraire, nous nous cramponnâmes aux illusions de la politique réformiste aussi long- temps ({uïl fut possible ; et, battus sur un terrain, nous essayâmes de recommencer sur un autre. Une assemblée populaire fut convoquée dans les premiers jours de décembre, et, après avoir entendu l'exposé de notre plan de caïujtagne, elle nomma une conunission chargée de présenter un rapport à une seconde assemblée qui devait se réunir le jeudi lo décembre. La ciunmis- sion fut composée de cinq membres, trois radicaux et deux socialistes, le citoyeii Auguste Mercier et moi ; elle me choisit pour son rapporteur. Sur ces entrefaites, Ferdinand Buisson, alors professeur de philosopliie 1. On ai)pcllo « fai.soiirs d(^ socrols » les ouvriors (]iii introduisonl dans lo ■■ pen- dant» d'uno montre la pièce inol)iio actionnant le if.ssorltpii fait ouvrir la l)oile. 2. Les ouvriers liorlogers ne portent gr'néialenient \k\s la l)louse. 9^) l'iNTEHN ATI ON ALK à l'Académie de Neuchi^tel, venait de coiiiinencer sa campagne contre l'orthodoxie proleslant(r par une conlérence sur VcnseifcncriK^nl de l'/tLstoife sainfe dans les écoles /t/-iin/ii/-es. faite à Neuch;\tel le samedi iJ décembre : il y réclamait la comi>lèlc laïcité de l'école, et résumait sa thèse par ces mots:« Abolissez 17i/.s/o//"e.sY/m/e, et mettez à sa place Vliisloir-e de rhiima- nité ». Je le priai aussitôt de venir répéter cette conlérence au Locle, et je demandai et obtins que la f^^rande salle du Collège (ùt mise à sa disposition pour le m(;rcredi 9 décembre. Mais les pasteurs, tout-puissants dans la Conmiission d'éducation, s'émurent, et, le jour même où devait avoir lieu la conlérence, ils lirent envoyer au jeune prolesseur un télégramme lui annonçant qu'on ne pourrait pas le recevoir, parce que la salle du Collège n'était pas libre (ce qui était faux). Buisson dut donc renoncer à venir ce jour-là ; mais mes amis et moi ne nous tînmes pas pour battus, et le lende- main je pouvais lui écrire que nous aurions à notre disposition, pour le recevoir, les vastes salles du Cercle de l'Union républicaine (le cercle du parti radical). Il promit de venir le mercredi 16. J'avais moi-môme une conlérence à faire dans la grande salle du Collège le lundi i4 (chacun des professeurs de l'Ecole industrielle était tenu de faire, pendant l'hiver, deux à trois conférences i)ubliques), et j'avais choisi pour sujet Uenseigne/nent de l'histoire ancienne. « Je m'attends à être un peu lapidé lundi soir, écrivais-je : car, tout innocent que soit mon sujet, j'aurai l'occasion de dire des choses qui ne plairont pas aux orthodoxes. 11 paraît que la guerre est déclarée sur toute la {igné. » (Lettre du 9 décembre 1868.) En elïet, la conférence de Buisson avait fait pousser des cris de rage au clergé orthodoxe, brusquement troublé dans sa quiétude ; Frédéric Godet, pasteur et professeur, le plus éminent des théologiens calvinistes, avait répondu à Buisson, dès le 10 décembre, par un discours violent prononcé dans la chapelle des Bereles à Neuchâtel ' ; et on annonçait qu'il viendrait au Locle répéter ce discours, à la demande des pasteurs, dans le temple, le vendredi 18, c'est-à-dire le surlendemain du jour où Buisson aurait parlé au Cercle de l'Union républicaine. A l'assemblée populaire du 10, à l'hôtel-de-ville, je fis le rapport dont j'avais été chargé. L'assemblée adopta les trois propositions qu'il s'agis- sait de soumettre le dimanche suivant aux électeurs, réunis dans le temple après le service religieux, selon l'habitude du pays. Le dimanche i3, je présentai donc à l'assemblée électorale, au nom de mes collègues de la commission populaire et de l'assemblée qui les avait nommés, les trois propositions, en les motivant de la façon suivante: « En soumettant ces propositions à rassemblée générale, nous sou- levons une des plus importantes questions de la politique moderne, celle du rejerendiim on de la législation directe parle peuple... Le référendum n'est pas une chose bonne ou mauvaise en elle-même, c'est un instrument qui fait du bien ou du mal suivant le peuple qui s'en sert. Au sein d'une population éclairée et ca[)able de se pro- noncer en connaissance de cause, à Zurich ou chez nous, le référendum peut être appliqué avec avantage, et, bien loin d'être un obstacle au progrès, il pourra devenir au contraire un puissant instrument de progrès. Soit, dit-on, mais laissons-en faire l'expérience à Zurich et à Berne, et attendons, pour imiter nos confédérés, de voir quel résultat le référendum aura donné chez eux. — Pourquoi ? Et que nous appren- drait l'exemple de Zurich ? Le référendum pourrait fonctionner à merveille à Zurich, et ne pas convenir au canton de Neuchâtel. Le seul moyen de savoir si nous sommes capables de pi^atiquer le refe- 1. Frédéric Godet, La sainteté de l'Ancien-Testament, Neuchâtel, Samuel Dela- cbaux, in-16 de 100 pages. PUEMIKRE PARTIE, CHAPITRE XII 9^ rendum chez nous, c'est de l'essayer : ce n'est que notre [)ropre 1^ expérience qui nous a[)prendra si le peuple neuchàtelois a atteint un "l degré de maturité sullisant pour pouvoir passer du système repré- / sentatif à celui de la législation directe... Suivant la solution que nous donnerons à la question qui nous est posée aujourd'hui, nous allirmerons que nous ci'oyons au progrès, que nous nous sentons des hommes libres, capables de nous gouverner nous-mêmes ; ou bien nous ferons l'aveu de notre impuissance, de notre incapacité, nous avouerons que chez nous la souveraineté du peuple n'est encore qu'un vain mot. Voulons-nous continuer le régime de la tutelle poli- tique, et le peuple, pour nous, est-il toujours un grand enfant qui a besoin d'être conduit par un [)etit nombre de sages ? ou bien voulons-nous, par un vote solennel, nous déclarer majeurs, et, prononçant enfin l'émancipation complète du peuple, prendre nous- mêmes en main la direction de nos all'aires? Voilà la question'. » Après ce discours, on se regarda. Les conservateurs, qui étaient en majorité dans l'assemblée, se lurent ; et ce fut un vieux radical, Jules Jeanneret, président du iribunal, qui prit la parole pour me répondre. Je ne me souviens pas trop de ce qu'il put dire; je crois bien qu'il essaya de démontrer que nos propositions n'étaient pas pratiques. A l'ouverture de l'assemblée, celle-ci se composait de sept cents élec- teurs; mais le plus grand nombre d'entre eux, après avoir déposé dans l'urne le bulletin contenant le nom des candidats auxquels ils donnaient leurs suffrages, s'étaient retirés. De plus, pendant que le président Jean- neret parlait, midi avait sonné, et d'autres électeurs, qu'un débat de cette nature laissait indifférents, s'étaient hâtés de rentrer chez eux pour ne pas laisser refroidir la soupe. Quand le moment fut venu de prendre une déci- sion, il ne restait plus que cent dix citoyens dans le temple; les proposi- tions des socialistes furent repoussées à deux voix de majorité. Le soir même, nous étions réunis, à quelques-uns, au Cercle interna- tional, et nous parlions de notre échec du matin. On proposa d'imprimer une feuille volante qui rendrait compte à la population du Locle de ce qui s'était passé dans l'assemblée électorale, et qui mettrait nos arguments sous les yeux de ceux qui ne les avaient pas entendus. L'idée parut bonne, et fut aussitôt adoptée. Nous décidâmes que la feuille en question aurait pour litre le Pro^-rès et pour sous-titre : Oi'g-ane des démor/'ates loclois ; des « démocrates », et non des socialistes, puisqu'une partie des radicaux avaient fait cause commune avec nous, et que le programme que nous avions présenté sur le terrain municipal était simplement celui d'une exten- sion des droits du peuple. H fut convenu en outre que le /'/•oi'rès aurait pour épigraphe ces mots : Tout pour le peuple et /xir le peuple. Quant à la dépense, nous calculAmes que si nous vendions à nos amis deux cents numéros (à prendre au Cercle international) A dix centimes, et au public deux cents autres numéros, à dix centimes aussi, mais en abandonnant pour ceux-là la moitié du prix, à titre de réumnération, au porteur qui irait les offrir de maison en maison, la recette serait de trente irancs, somme sulli- sante pour payer les frais de composition, de papier et de tirage. Mais il fallait prévoir la possibilité d'une mévente, et par consé(iucnt constituer un capital de garantie. Le père Meuron prit une assiette, (il la tournée, chacun mit un franc dans l'assiette, et le P/-oi>r-i^s fut fondé, pour êlrc tiré à cinq cents exemplaires. Connue il ne devait avoir qu'un seul numéro, j'acceptai d'en être le rédacteur en chef, eu sollicitant toutefois le concours de ceux de mes amis qui savaient tenir une plume. Quatre ou ciiuj cama- rades me promirent leur collaboration : mais je prévoyais itz Ileng et Xavier Breymann), celle du Locle (délégué, James Guillaume), et celle du district de Courtelary', c'est-à-dire de Saint-lmier et Sonvillier (délégué, Adhémar Schwitzguébel). Coullery n'osa pas venir au Congrès , où il aurait été fort mal reçu ; il avait refusé la délégation que la Section de la Chaux-de-Fonds lui avait offerte. Le Congrès se tint dans la grande salle de la brasserie des Quatre- Saisons, siège du Cercle de l'Internationale, aux Grottes-. Le serrurier Brosset, président du Comité central de Genève, reçut les délégués par un discours d'ouverture, dans lequel il fit ressortir l'importance de ce premier Congrès romand. Le bureau du Congrès fut ainsi composé : Fritz Heng, graveur, délégué delà Section de la Chaux-de-Fonds, président ; François Mermilliod, monteur de boîtes, délégué de la Section centrale de Genève, vice-président ; Adhémar Schwitzguébel ', graveur, délégué de la Section du district de Courtelary, Xavier Breymann, tailleur, délégué de la Section de la Chaux-de Fonds, et Jules Paillard, délégué de la Section des plAtriers peintres de Genève, secrétaires. La première question à l'ordre du jour était celle de la licjuidation des comptes de la Voix de l'Avenir. Une commission de vérification, nommée à l'assemblée de Neuchâtel, avait constaté que les comptes de ce journal se soldaient par un déficit de 4 io fr. 20 ; ce déficit, après le paiement des sommes 1. « District de Courtelary » est le nom ;i(lininistralif de l;i réj,'ion du .lur;i bernois qui [(éojjraphiquement s'appelle Val de Sainl-Iniier ou \al de la Suze (fainiliéreinenl, le « Vallon »), vl qui eoniprend les villages de Itenan, Sonvillier, Saint-lmier (princi- pal centre industriel, 8,UUU habitants), Villeret, Courtelary (elief lieu administratif, avec la préfecture du distiict, le tribunal et la prison). Cortébert, Corgémonl, et Son- ceboz, tous habités par nue population d'iiorioi^'ers. 2. Il y avait un certain temps dcja (}ue le Cercle n'était plus rue du Hli(\ne. 3. C'est ce jour-là que je vis Adhémar Sch\vil/.t,'uéliel pour la premiéie fois (il avait assisté au Confjiès général de 18t. (i, mais je ne me souviens |)as de lavoir vu A cette époque). Il bal)ilait alois Genève, où des circonstances privées l'avaient obligé d'aller travailler pendant (juehjues uu>is ; mais il retourna peu de temps après chez son père, chef d'un atelier de graveurs a Sonvillier (Val de Saint Imier). io6 l'internationale encore dues pav certaines Sections de Genève, devait être réduit à 280 francs. Le Congrès nomma une commission de cinq membres chargée de présenter une solution dc'linilive : et dans sa dernière séance, sur le rapport de cette conmiission, il décida (jue le déficit de l'administration de la Voix de l'Avenir serait intégralement couvert j)ar les Sections. Vint ensuite la (jnestion du nouveau journal. Le Congrès adopta le titre d'Egalité, en y ajoutant la devise de l'Internationale: f< Pas de droits sans devoirs, j)as de devoirs sans droits ». L'article i*"' du projet de règlement disait que le journal aurait [)Our l)ut : « 1° la défense des intérêts du travail contre le capital monopolisé ; 2" l'étude des connaissances humaines qui se rattachent à la science sociale ». Un assez vif débat s'éleva au sujet de la place qui pouvait être faite aux questions religieuses ; on exprima, d'un certain côté, la crainte que si le journal s'occupait de ces questions, il en résultat des discordes au sein d'associations ouvrières dont les membres avaient, en matière de religion, des opinions diverses ; d'autre part, on ne pouvait pas s'interdire d'étudier la question sociale aussi bien au point de vue moral ou religieux qu'au point de vue économique et au point de vue politique. On tomba d'accord sur cette solution, que ce qui serait exclu du journal, ce ne serait pas l'étude de l'influence des égli.«es et des religions sur la question sociale, mais la discussion des dogmes religieux, ou, en d'autres termes, les discussions théologiques proprement dites ; et, sur ma proposition, le Congrès vota la déclaration suivante : « Le Congrès déclare que la religion ne fait pas partie des connaissances humaines ». Une disposition du projet de règlement attribuait à une assemblée générale des abonnés, qui devait se réunir chaque année dans la première quinzaine de juillet, et dans laquelle les absents seraient admis à voter par correspondance, la nomination du Conseil de rédaction, composé de neuf membres élus pour un an. Cette disposition fut reconnue peu pratique, et il fut décidé à l'unanimité que, pour simplifier les choses, le Conseil de rédac tion serait nommé parle Congrès. Les neuf membres de ce Conseil, qui devaient être domiciliés à Genève, furent élus séance tenante : ce furent : Henri Perret, Pierre Wiehry, Ch. Perron, Michel Bakounine, Crosset, Mer- milliod, F. Paillard, Dupleix, Guilmeaux, Dupleix, ayant annoncé qu'il ne pouvait accepter sa nomination, fut remplacé par J.-Ph. Becker. La question des statuts fédéraux donna lieu à une discussion appro- fondie. D'assez nombreuses modifications furent apportées au projet rédigé par Bakounine, dans le sens d'une simplification, et d'une réglementation moins pédanlesque. Un rapport sur les travaux du Congrès, publié dans V Egalité des i3 mars et 10 avril 1869, s'exprime ainsi à ce sujet : a Donner ici un résumé de ces discussions serait de peu d'utilité ; nous nous borne- rons à dire que le Congrès croit avoir supprimé tout ce qui, dans le projet^ donnait à la Fédération romande et aux pouvoirs la représentant un cachet autoritaire. Ces changements étaient presque tous proposés par la commission chargée de rapporter sur la question du règlement fédératif, qui était composée comme suit : Guillaume (le Locle), Weyermann (Genève), Chevalley (Lausanne), Mermilliod (Genève), Favre (Nyon), Crosset (Genève) et Wœhry (Lausanne) ». L'article i*"" déclare que les Sec- tions romandes forment une fédération ; mais chaque Section est libre de res- ter en dehors de cette fédération (art. 2); chaque Section qui en fait partie conserve son autonomie, et se gouverne par son règlement particulier, à condition que ce règlement soit reconnu par le Comité fédéral conforme tant aux Statuts généraux de l'Internationale qu'aux statuts particuliers de la Fédération romande (art. 4) ; dans les localités où plusieurs Sections se trouvent réunies, elles sont invitées à former un comité local (art. 16), qui, entre autres attributions, reçoit les demandes d'admission des sociétés ouvrières de la localité (art. 19); dans les localités où les comités locaux n'existent pas, le Comité fédéral remplit vis à-vis des Sections les fonctions d'un comité local. La direction de la Fédération est confiée à un Comité fédéral composé de sept membres nommés chaque année par le Congrès. DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE II lO^ La cotisation fédérale annuelle fut fixée à dix centimes par membre, et la rétribution du secrétaire général, pour la première année, à la somme de cent francs. Il fut décidé que le prochain Congrès aurait lieu à la Chaux- de-Fonds, le premier lundi d'avril 1870. Genève fut désigné comme siège tédéral pour la première année. Les membres du Comité tédéral, nommés par le Congrès, furent Brosset, serrurier; Duval, menuisier; Chénaz, tailleur de pierres ; Guétat, cordonnier; Napoléon Perret, graveur; Guilmeaux, mécanicien ; Louis Martin, monteur de boîtes. Henri Perret, le secrétaire du Comité central de Genève, n'était pas du nombre des élus, et pourtant les meneurs de la «fabrique» désiraient qu'il fût le secrétaire général de la Fédé- ration romande ; ce fut chose aisée pour eux d'arriver à leurs fins : Guil- meaux n'ayant pas accej)té sa nomination, le Comité cantonal de Genève désigna Henri Perret pour le remplacer, et celui-ci devint ainsi membre du Comité fédéral, les Sections de la Fédération ayant confirmé ce choix. Le Comité fédéral élut Brosset comme président et Henri Perret comme secré- taire. Brosset représentait l'esprit révolutionnaire des ouvriers du bâti- ment : « mais quelques mois plus tard, par un système de taquineries combinées, auxquelles, trop susceptible, il eut le tort de ne point répondre par le mépris, on le força à abandonner la présidence ' » ( manuscrit inédit de Bakounine). Quant à Henri Perret, c'était un vulgaire intrigant, dont Bakounine a tracé la silhouette en quelques lignes : « Vaniteux, vantard et bavard comme une pie, et faux comme un jeton ; souriant à tout le monde, et trahissant tout le monde ; n'ayant qu'un but, celui de maintenir sa petite barque sur les flots, et votant toujours avec la majorité. Avec nous il fut d'abord collectiviste, anarchiste et athée ; plus tard, quand la fabrique se fut soulevée contre nous, voyant qu'il n'y avait plus moyen de se partager, il se tourna contre nous. » La dernière question était celle du Compte-rendu du Congrès de Lau- sanne. L'extrême lenteur mise par l'imprimeur, CouUery, à la composition et au tirage de ce petit volume, en avait fait manquer la vente au moment favorable, en sorte que la presque totalité de l'édition était restée inven- due ^ Une commission de trois membres, dont je fis partie, avec Ferdi- nand Quinet et Henri Perret, proposa que les exemplaires restants fussent partagés entre les Sections romandes au prorata du nombre de leurs membres, à raison de un franc l'exemplaire : on arriverait par ce moyen à payer la note des frais d'impression. Le Comité fédéral verserait à CouUery les sommes rentrées, au fur et à mesure de l'écoulement des volumes. Cette proposition fut adoptée. II Je fais la connaissance personnelle de Bakounine (2 Janvier). — Décision du Bureau central de l'Alliance de proposer an.x i^rouftes de cette association la dissolution de leurori>anisation internationale. — Lettre du (Conseil général belge {i a janvier I. C'est au Congrès romand que j'entrai pour la première fois en rela- tions personnelles avec Bakounine. Je l'avais vu à la tribune, au Congrès (]tii eu résulteraient. Malf,'ré loutes les démarches faites pour liiUer I aclièvemenl (!•■ riiii|ins- sion, celle-ci ne fut terminée (]u'au bout de six niois. I<)8 l' I NTKH N ATIO N A I.K famille de ma fiancée, j'arrivai à Genève le samedi 2 janvier 1869, Bakou- nine, qui avait une chambre disponible', et s'était olFerl à héberger un délégué, jeta son dévolu sur moi, et voulut absolument que j'allasse loger chez lui ; j'acceptai avec plaisir son hospitalité, heureux d'avoir l'occa- sion de taire la connaissance d'un honune célèbre, dont l'abord sympa- thique m'avait gagné du premier coup. Je ne restai que deux jours à Genève, et dus repartir déjà le dimanche soir, 3 janvier: mais ce court espace de temps nous avait suffi pour nous lier, Bakounine et moi, malgré la différence de nos Ages, d'une amitié qui tlevail bientôt devenir une intimité complète. Je dirai tout-à-l'heure (au chapitre IV) dans quelles circonstances nous nous revîmes au Locle, huit semaines plus tard. Je vis aussi M"'* Bakounine (c'est la seule fois que nous nous soyons rencontres). Beaucoup plus jeune que son mari, Antonie Kwiatkowska appartenait à une famille polonaise établie à Tomsk, en Sibérie : c'est là que Bakounine l'avait épousée en i858, pour la sauver, m'a-t-on raconté, des entreprises d'un malhonnête homme qui voulait la compromettre. A cette bonne action s'était joint un calcul politique : ce mariage devait rassurer le gouverneur de la Sibérie au sujet de l'évasion que méditait dès ce moment le condamné, et endormir sa surveillance. 11 faut ajouter que d'après les récits laits par quelques-uns des plus intimes amis russes de Bakounine, celui-ci, en devenant l'époux de la jeune Antonie devant la loi, lui avait déclaré, conformément à ses principes, qui étaient ceux de tous les Russes d'opinion avancée % qu'il entendait respecter absolument sa liberté. Naturellement nous parlâmes, Bakounine et moi, de l'Alliance de la démocratie socialiste : il m'en fit lire le programme, dont le caractère fédé- raliste et anli-autoritaire était conforme à mes propres idées \ Je trouvai bien que la phrase du début : « L'Alliance se déclare athée », avait une allure un peu théâtrale ; il eût été préférable, me semblait-il, de prendre comme point de départ une affirmation philosophique plutôt qu'une néga- tion. Mais pourquoi chicaner sur des mots ? chacun n'a-t-il pas son tem- pérament, et ne faut-il pas accepter ses amis tels qu'ils sont, avec leurs qualités et leurs défauts ? Je pus dire à Bakounine, sans arrière- pensée, que je me sentais d'accord avec lui sur toutes les choses essentielles. Seulement, je fis une objection, non au programme, mais à l'existence même de rAllianee comme organisation spéciale. Bakounine faisait bon marché de l'organisation internationale de l'Alliance, avec un bureau cen- tral; mais il tenait beaucoup à la création de groupes locaux de cette Alliance formés avec son programme théorique particulier : il m'expliqua l'utilité qu'il voyait à ces groupes, et en justifia l'existence par les services que venait de rendre, selon lui, celui de Genève, qui avait obtenu, croyait- il, sur le terrain de la propagande révolutionnaire, les résultats les plus satisfaisants. Je répondis qu'à Genève un groupe de cette nature était peut-être utile; mais je contestai qu'il en dût être de même au Locle et à la Chaux de-Fonds. Lorsque, plus tard, je reçus l'invitation formelle de créer au Locle un groupe de l'Alliance, je continuai à répondre de la même façon, comme on le verra ci-après. Aussitôt après le Congrès romand, le groupe genevois de l'Alliance renouvela sa demande d'admission dans la fédération locale genevoise. « Il attendait la réponse du Comité central de Genève, lorsque le Bureau cen- tral de l'Alliance reçut, d'abord par l'entremise de ses amis d'Italie, puis directement de Londres, l'acte contenant la décision du Conseil général *. » La demande du groupe se trouvait sans objet par suite du refus venu de Londres : puisque l'Alliance n'était pas admise comme branche de l'Asso- 1. 11 habitait alors, avec sa femme, un petit appartement garni, dans un quartier situé derrière la gare (Montbrillant, 123). 2. Voir le célèbre roman de Tchernychevsky, Que faire ? écrit en 1862. 3. Voir ci-dessus ma lettre du 21 décembre (p. 100). 4. Récit manuscrit de Bakounine. DEUXIEME PARTIE, CHAPITUE 11 IO9 dation inlernalionale des travailleurs, il était clair que le groupe genevois ne pouvait plus prétendre à faire partie de la fédération locale des Sections de Genève. Cette décision du Conseil général de Londres avait été prise, comme on l'a vu, le 22 décembre, le jour même où Bakounine écrivait à Marx (p. io'3). Mais quand même la lettre de Bakounine serait arrivée un peu plus tôt, elle n'aurait rien changé à la résolution à prendre. Il était évident que le raisonnement employé au Congrès de Bruxelles contre la Ligue de la paix s'appliquait avec la môme force à l'Alliance internationale de la démocratie socialiste : puisque cette Alliance avait le même but et les mêmes principes que l'Association internationale des travailleurs, elle n'avait nulle raison d'être comme organisation internationale spéciale. Quand la réponse du Conseil général fut parvenue à Genève, à une date que je ne puis préciser exactement, vers la lin de janvier ou le commen- cement de février, Bakounine reconnut d'autant plus volontiers la justesse du raisonnement qu'on opposait à lAlliance, que lui-même, à Berne, en septembre, avait déjà recommandé d'éviter ce qui pourrait donner à l'Alliance l'apparence d'une organisation rivale de l'Internationale; tandis que, chose singulière, ce fut J.-Ph, Becker qui protesta. Voici comment Bakounine, dans un Rapport sur l'Alliance rédigé en 1871, dont je possède le manuscrit, et dont deux fragments ont été imprimés dans le Mémoire de la Fédération Jurassienne, l'un textuellement (pages 45-58 des Pièces justificatives), l'autre avec des retouches et des coupures (pages 68-7;7) ', a raconté ce qui se passa : Lorsque lecture fut faite de cet acte [la décision du Conseil général] au sein du Bureau de 1" Alliance, personne ne s'éleva avec autant de véhémence contre lui que le fougueux vieillard J.-Ph. Becker. Il nous déclai'a tout d'abord que ces résolutions étaient parfaitement illégales, contraires à l'esprit et à la lettre des statuts de l'Internationale, ajou- tant que nous avions le droit et le devoir de passer outre, et traitant le Conseil général de tas d'imbéciles qui, ne sachant rien faire eux- mêmes, voulaient encore empêcher les autres d'agir. Les deux membres qui maintinrent le plus opiniâtrement contre lui la nécessité de s'entendre avec le Conseil général furent Perron et Bakounine. Ils reconnurent tous les deux que les protestations du Conseil général contre le règlement de l'Alliance étaient parfaitement justes, puisque d'après ce règlement l'Alliance devait lormer au sein citoyen » : « Le compagnon Knglebert, géomètre, demande, etc. ;... Le compagnon Jung s'assied au banc de la présidence.. » La traduction d'une lettre d'Amérique, signét> .Iessui', commence par les mois : u Compagnons tra- vailleurs » ; et dans la traduction d'une lettre du Congrès de Nuremberg on lit ; « iNolre Congrès vous envoie, en .signe d'alliance, le compagnon Frédéric Hùtter ». IIO MNTERNATIONALE cause ouvrièro on Italie, en France, en Flspagne, aussi bien qu'à Genève, il le jjriail de l'aire, au nom du Bureau central de l'Alliance, au Gonscnl général de Londres la i)ro[)Osition suivante : L'Alliance se dissoudra coniuie oriçanisation internationale ; son Bureau central, représentant de cette internationalité, cessera d'exister : le (Conseil général voudra-t-il reconnaître alors les Sections fondées par les membres de l'Alliance, en Suisse, en Espagne, en Italie et en France, avec le progi-amme de l'Alliance, comme des Sections régulières de l'Internationale, ne conservant désormais d'autre lien conmiun que le programme, nuiis renonçant à toute autre solidarité et organi- sation internationales, que celles qu'elles trouveront dans la grande Association des travailleurs ? A ces conditions le Bureau central pro- mettait de n'épargner aucun ellort pour pei'suader les Sections de l'Alliance déjà établies dans dilïerents pays de renoncer à tout ce qui dans leur constitution était contraire aux statuts de l'Internationale. Et en ellet, sans perdre de temps, le Bureau central écrivit dans ce sens à toutes les Sections de l'Alliance, en leur conseillant de recon- naître la justesse des résolutions du Conseil général. Je remarquerai en passant que cette proposition du Bureau central rencontra la plus forte opposition dans le groupe genevois, et pré- cisément parmi les membres qui nous combattent et nous calomnient avec tant d'acharnement aujourd'hui : Becker, Guétat, Duval, Henri Perret et bien d'autres encore, dont je me rappelle bien les figures, pas les noms. Becker fut le plus grand récalcitrant. Il déclara à maintes reprises difl'érentes que seul le groupe de l'Alliance repré- sentait la véritable Internationale à Genève, et que le Conseil général, en nous refusant, manquait à tous ses devoirs, outrepassait ses droits, et ne prouvait qu'une chose, son incurable stupidité. Après Becker, Guétat et Duval, qui ont toujours leur petit discours stéréotyi)é sur la révolution dans leur poche, furent les plus violents. M. Henri Perret se montra plus prudent, — mais il partagea leur avis. Enfin il fut décidé aussi par le groupe de Genève qu'on attendrait la réponse définitive du Conseil général. Le Mémoire de la Fédération jurassienne ajoute (p. Sa) des détails qu'il n'est pas inutile de reproduire : Vers la même époque *, le Bureau central reçut une lettre de De Paepe, au nom de quelques internationaux belges % lettre qui concluait, comme le Conseil général, à la dissolution de l'organisation internationale de l'Alliance. De son côté, Guillaume, invité à fonder au Locle une Section de l'Alliance, répondit que le programme de l'Alliance lui paraissait le programme même de la révolution, mais que la création dune Section de l'Alliance au Locle était inutile, parce que cette Section ferait double emploi avec la Section de l'Interna- tionale, dans laquelle la propagande en faveur du programme de l'Alliance pouvait être faite sans qu'il fût besoin d'une organisation spéciale. La réponse du Conseil général, ainsi que les lettres de De Paepe 1. L'époque où le refus du Conseil général parvint au Bureau central de l'Alliance. 2. Cette lettre, écrite au nom du Conseil général des Sections belges, était évidem- ment une réponse à celle que Bakounine, dans sa lettre à Mar.x du 22 décembre, annonçait être occupé à écrire à De Paepe. DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE II III et de Guillaume, donnèrent à réfléchir au Bureau central de l'Alliance : et. après une long-ue délibération, malgré rop[)osition de Becker qui voulait qu'on ne tînt pas compte du refus du Conseil général, ce Bureau décida, sur la pj-oposition formelle de Perron et de Bakou- nine, de se conformer aux observations du Conseil général, qui lui paraissaient justes. La lettre écrite par De Paepe, au nom du Conseil général des Sections belges, oITre un grand intérêt, en ce qu'elle montre ce que pensaient les hommes qui, en Belgique, s'occupaient le plus activement de l'organisation de rinternationale. Aussi j'en reproduis les principaux passages ' : Bruxelles, i6 janvier 1869. Aux membres du groupe initiateur de lAlliance internationale de la démocratie socialiste, à Genève. Citoyens, Nous avons été surpris autant que peines en apprenant la consti- tution de votre groupe. Non point que nous désapprouvions votre programme, car. nous nous hâtons de le dire, la plupart des idées qui y sont formulées sont les nôtres, sont celles mêmes de l'Internationale des travailleurs. Comme vous, nous voulons que la terre et tous les capitaux ne puissent être utilisés que par les travailleurs, c'est-à-dire par les associations industrielles et agricoles ; comme vous, nous voulons substituer le règne de la science au règne de la foi. nous voulons pour tous les enfants, dès leur naissance à la vie, l'égalité dos moyens de développement..., convaincus que cette égalité, d'abord seulement économique et sociale, aura pour résultat damener graduel- lement une plus grande égalité naturelle des individus... Comme vous, nous sommes ennemis de tout despotisme, et nous réprouvons toute action i)oliti([ue t[ui n'aurait point pour but immédiat et direct le triom- ])hede la cause des travailleurs contre le capital ; nous croyons que tous les oisifs doivent disparaître, nous voulons une société composée uniquement de ])roducteurs : plus de parasites d'aucune sorte, aussi bien dans la gestion des allaires [)ubliques que clans le commerc-e ou dans l'industrie ; partant de ce principe, nous devons évidcMument. comme vous, vouloir la forme républicaine, n!)n point comme i'oruie de gouvernement (car nous ne voulons pas être gouvernés), mais comme forme sociale, c'est-à-dire que nous voulons avant tout la République dans la manifestation de tous les [)hén()mènes économi- ques, dans l'atelier, dans la bampie, dans la propriété. Connue vous, nous reconnaissons que tous lesKtatspoliti(jues etautoritairi's. actuel- lement existants, doivent se réduire aux siuq)les fonctions atlmi- nistratives des services publics, dans hnu's pays res[)ectifs. et dispa- raître (inalement dans l'union universelle des libres associations tant agricoles ((uindustrielles. Comme vous, enfin, nous pensons que la ((uestion sociale ne ()eut trouvei' sa solution délinitive et réelle que sur la base de la solidaritt' universelle, iiilernatiouale, des tra- vailleurs de tons les pays: nous n'avons «pi un pays, le (îlobe, et ([u'une [)atrie, rHumanité. Ce n'est donc point votre programme que nous attaipions. Ceipu* 1. Cette lettre a été iiiséri'i- int6i;nilfmenl par Max Notllan, d'apns l'(>rii;inal qu'il a entre les mains, dans sa biographio de nakoiinino, payes Mi-.i2't. L I N ri: 1 1 N A f I O N A L E / nous ne pouvons ajjprouver, ce que nous regrettions, c'est que, pour poursuivrez ce pi<)i,Mauinie, vous ayez cru devoir f'ondei" une lii-anche à pail. au lieu de rester confondus dans la jrpande niasse populaire qui compose rAssocialiartien- draient pas à la classe déshéritée, c'est à la condition que ces amis du peuple ne forment pas une catégorie à part, une sorte de protectorat intellectuel ou d'aristocratie de l'intelligence, des chefs en un mot. mais j restent confondus dans les rangs de la grande masse prolétarienne ? Nous pensons donc, citoyens, que vous feriez œuvre utile en renon- çant à votre projet; nous vous y convions môme au nom de la cause commune. S'il en est parmi vous qui ne font pas partie de l'Interna- tionale, qu'ils s'y présentent plutôt par la Section locale de l'endroit qu'ils habitent et non par la porte d'une branche nouvelle ; et, comme ce sont des hommes dignes et de francs socialistes, ils seront admis. Telles sont les idées du Conseil des Sections belges au sujet de votre Alliance; nous vous les avons exposées sincèrement, comme il convient entre frères. Quelle que soit l'amitié qui nous lie spécia- lement avec ceux d'entre vous que nous avons vus au Congrès de - Bi'uxelles, nous devons vous déclarer que nous avons approuvé sans réserve les résolutions pi'ises par le Conseil général de Londres à l'égard de votre Alliance ; mais au nom de cette même amitié, nous oserons vous prier de renoncer à votre tentative et de ne point cher- cher à fonder à côté de l'Internationale, et partant contre elle, ce que vous avez cru établir dans son sein ; nous sommes persuadés que votre tentative n'aboutirait pas, mais néanmoins nous croyons qu'elle ^serait nuisible en nous divisant du moins pour quelque temps. Or,0 en présence de la guerre ouverte que l'on nous fait partout, plus que j jamais nos forces ont besoin de se grouper. Est-ce au moment où l'on nous emprisonne à Paris, où l'on nous mitraille à Charleroi, où l'on nous persécute à Berlin, où l'on nous envoie des gendarmes à Hodi- mont, où l'on nous atlame à Bàle, que nous devons olfrir à nos ennemis le spectacle réjouissant de notre désunion? Non. nous ne le voulons pas, et, nous en sommes sûrs, vous ne li> voulez pas non plus ! Pour les Sections belges de l'Association internationale des travailleurs, Le Conseil général belge. Parmi les noms de» dix-sept signataires de cette lettre se trouvent ceux de César De Paepe, d'Eugène Hins, de Paul Robin, de Laurent Vcrrycken, de Désiré Brismée. III. Au Locle : les iV<" :>, 'i, 4 <■(■ «' ''^" Progrès (/ -j et jj janvier, a et -jo féi'rier 1 86(f) ; conférence de Cli. Kopp {id janvier). Crise dans la société secrète de Bakou- nine et de ses amis {-jH janvier), sa dissolution. Seconde conférence de F. Buisson an Locle {.) Jévrier). Les socialislcs loclois avaient essayé de lutter, en décembre 186M, sur le terrain communal ; leur insuccès leur luontra (fu'il n'y avait pas plus de résultats à attendre de ce côté que snr le terrain cantonal. 11 devait y avoir, le dimanche 10 janvier, des éleetions complénienlaircs pour le Conseil général de la commune ; ils résolurent de [)articiper au serulin, pour cpie les radicaux ne pussent pas les accuser d'avoir, par leur abstention, favorisé la victoire des conservateurs: mais ils ne songeaient nullement à prendre une revanche de leur échec du l'i décembre. 11 y eut une assemblée populaire préparatoire le mercredi 0 janvier ; de retour au Loele depuis le Il4 I. 'l.NTKU. NATION ALK 4 au soir, je ne m'y rendis pas. occu|)é que j'étais ce jour-là dans un coinilé de i'inlernalioiiiile, el n ayanl aucune velléité de reconuncneer, en laveur du relerenduni iuunici|)al, une campagne qui ne pouvait aboutir. Je pensais qu'un certain nombre de radicaux, « tous ceux qui avaient à cœur la cause du peuple », désabusés comme nous, reconnaîtraient également qu'ils laisaienl iausse route, et se rallieraient à l'Internationale. Ce qui me confirmait dans cet espoir, c'était l'attitude prise à mon égard i)ar (juelques-uns (k;s chefs du i)arli. Eugène Borel, conseiller d'Ktal', venait
  • m'écrire. en sa qualité de président de la section de Neuchalel de la Société d'utilité publique, pour m'inviter à faire une con- férence à NeuchAtel, en me laissant le choix du sujet qu'il me conviendrait de traiter. Le D' Ad. llirsch, directeur de l'Observatoire de Neuchatel, avec qui j'étais brouillé depuis les polémiques du Dioi>ène el du Premier Mars, m'écrivit de son côté, le 8 janvier, une lettre i)ressanle, pour «iii'oflVir une main de réconciliation »; il fallait, disait il, oublier le passé pour lutter ensend)le contre l'ennemi conunun. Cet ennemi commun dont me parlait llirsch, c'était le clergé : la campagne conmicncée par F. Buisson agitait au plus haut point les esprit:», el les membres de l'Internationale, au Locle, à la Chaux-de-Fonds el au Val de Saint-lmier, s'y associaient avec ardeur. La conférence de Buisson sur l'enseignement de l'histoire sainte venait de paraître à Neuchâtel, à l'imprimerie de mon frère % et l'édition fut enlevée en quelques jours. IjC petit groupe qui avait lancé le Progrès avait décidé, après mon retour du Congrès de Genève, de pubUer un nouveau numéro de ce jour- nal. Je m'occupai, dans les derniers jours de la semaine, de rédiger les articles destinés à ce numéro ; cette fois encore, je ne trouvai pas de col- laborateurs : j'écrivis un article sur l'Ecole et l'Eglise, et le commencement d'une élude sur l'impôt, d'après la Théorie de Proudhon. Le P/o^'rès devait paraître le mardi 12 janvier. Un de mes camarades d'études, un peu plus jeune que moi, David Perret =*, qui liabitait NeuchAtel, avait parié à M. Charles Kopp, professeur de chimie à l'Académie de Neuchâtel, de noire groupe socialiste du Locle, de l'a^on à lui inspirer le dé&ir de le connaître. M. Kopp, qui sympathisait avec les aspirations socialistes, et qui, sans se rattacher à aucune école, avait ses idées personnelles sur ce sujet, m'olfrit spontanément de venir faire aux ouvriers du Locle une conférence sur les rapports du socialisme et de la science. Naturellement, nous acceptâmes ; et il fut entendu que la conférence auraillieu, non pas, comme celle de Buisson, au cercle fréquenté par la bourgeoisie radicale (le Cercle de l'Union républicaine), mais au cercle des ouvriers socialistes, notre modeste Cercle international. Le samedi 9, j'allai, muni delà lettre de Hirsch, rendre visite à William Dubois, le vieux phalanslérien, au Château des Monts '•. Nous parlâmes de la situation, de la lutte contre l'Eglise, du numéro du Progrès qui était sous presse, de la prochaine conférence du professeur Kopp. Réussirions- nous à attirer dans l'auditoire du conférencier l'élément féminin, que nous désirions tout particulièrement intéresser à notre propagande socialiste ? M"'^ Dubois, femme universellement aimée et respectée dans le parti répu- blicain, et qui avait été une des plus enthousiastes parmi les disciples de Considérant, me promit qu'elle viendrait : c'était un grand point de gagné, car son exemple devait engager bien des indécises à l'imiter. i Plus tard membre du Conseil fédéral suisse, puis directeur du Bureau inter- national des postes, à Berne. 2. Une réfonne urgente dans l'instruction primaire, Neuchâtel, 1869, in-8° de 66 pages, imprimisrie G. Guillaume liis. 3. Nous avions passe une année ensemble à Zurich, lui au Polytechnikum, moi à l'Université. Ses trois années de Polytechnikum terminées en 1866. il vivait chez son père, propriétaire dune grande fabrique d'horlogerie à Neuchâtel, et s'occupait de diverses inventions mécaniques. 4. Voir p. 90. DEUXIEME PAKTIE, CHAPITRE III 110 Ce jour-là, Buisson faisait à Neuchâtel une nouvelle conférence. 11 con- clut en proposant aux apologistes de l'orthodoxie un débat public, dans lequel ceux-ci, la Bible ou un manuel d'histoire sainte à la main, auraient à démontrer que Buisson avait, comme ils le prétendaient, grossièrement travesti et dénaturé les textes. Le pasteur Fréd. Godet ht d'abord raine de vouloir accepter le déh ; mais, comme il ne consentait à défendre la Bible et rhistoire sainte qu'en refusant de lire en public ou la Bible ou un manuel d'histoire sainte, le duel en champ clos ne put avoir lieu *. Le dimanche, aux élections municipales complémentaires du Locle, les « verts » étaient venus en phalange serrées : ils s'attendaient à une nouvelle tentative de notre part pour faire voter les trois propositions présentées le i3 décembre. Mais nous avions renoncé à engager contre eux une bataille où leur supériorité numérique devait leur donner une victoire certaine ; et si nous étions allés mettre nos bulletins dans l'urne, c'était seulement, comme je l'ai déjà indiqué, pour pouvoir dire ensuite à nos alliés les radicaux qu'il fallait songer à des moyens plus efficaces de faire triompher nos idées, en donnant à la propagande une orientation nouvelle. L'après-midi du même jour eut lieu une assemblée de la Section de l'internationale, dans laquelle je rendis compte de ma délégation au Congrès de Genève ; et le lundi soir le comité de la Section arrêta les mesures à prendre en vue de la conférence du professeur Ivopp, qui avait été fixée au samedi i6 janvier : il fut décidé que la réunion serait suivie d'un banqtiet. Le mardi 12 parut le deuxième numéro du Prostrés. Le premier article, U Ecole et V Eglise, traitait la question de la laïcité de l'école ; il démontrait que, dans la République neuchâteloise, en dépit de la constitution, les écoles soi-disant laïques étaient en réalité des écoles confessionnelles, puis- que l'instituteur y donnait une partie de renseignement religieux; il dénon- çait comme une violation de la constitution une disposition du règlement fait par la Commission d'éducation du Locle pour les écoles primaires placées sous sa surveillance, disposition ainsi conçue : « Les instituteurs et institutrices chercheront à former le caractère moral des élèves, en donnant à leur enseignement une tendance chrétienne ». Une étude sur l'impôt résumait les critiques adressées par Proudhon à l'impôt soi-disant proportionnel, en montrant que, par le fait de la i-épercussion, l'impôt tend à se confondre avec le prix des choses, et par conséquent a se répartir sur la masse des citoyens, qui paient ainsi, au lieu d'une contribution proportionnelle, une capitation égale pour tous. Enfin, un article traduit du Vorbote de J. Ph. Becker (la traduction était empruntée à la Liberté de Genève) donnait le commencement d'un rapport sur la grève des rubaniers qui avait éclaté en novembre dans le canton de Bàle, et qui durait encore. Le numéro se terminait par l'annonce suivante : Samedi 16 courant, à 8 heures du soir, Au Cercle international (grande salle), chez M'"» Frey : Le socialisme Jugé par la science moderne, par M. le professeur Kopp, de Neuchâtel. Les dames sont particalièrcnieiit iiwitêes à assister à cette conférence. Un avis expliquait qu'on pouvait s'abonner pour une série île dix. numéros, en envoyant la somme de i l'v. 20 à l'adresse asteur Verdan, et nous pas- sâmes deux heures à discuter, en termes d'ailleurs très courtois; il me promit qu'il s'entretiendrait de la (piestion avec ses collègues, et qu'il m'enverrait le i)lus tôt possible une ré[)onse écrite; il ajouta en même temps qu'il lui paraissait ([ue la commune bourgeoise -, propriétaire du temple, était la seule autorité qui eût vraiment qualité pour en disposer. Voulant épuiser toutes les instances, je m'empressai d'écrire au président du Conseil communal, pour solliciter de lui l'autorisation nécessaire. Pendant que j'étais chez le pasteur Verdan, Félix Pécaut montait en chaire à Nelichâtel, et prononçait un discours qui lit une profonde impres- sion sur ses auditeurs. On fut stupéfait d'entendre un ccclésiasticfue s'éle- ver contre le miracle et revendicpier les droits de la libre conscience. Mon père m'écrivit le lendemain une lettre dont je détachai, pour le reproduire dans le Progrès, le passage suivant, qui m'avait paru intéressant : M. Félix Pécaut, ancien pasteur de l'Kglise réformée de France, a conunencéhicr au Temple du Bas. devant un auditoire tie près de deux mille personnes, une série de conférences sur la rclig'ion du miracle et de l autorité et la religion de la libre conscience. M. Pécaut. l'un des représentants les plus honorés tlu protestan- tisme libéral, n'a pas liésilé. (|iioi([ue dune faible santé, à répomlre à l'appel qui lui a été adressé de Neuchàtel. cl, pai-ti du pied des 1. Ausiisto Jiicciird, un aiilodidacto qui avait appris la gcoioi^'io on n'cucillani dfs fossiles dans sos proincnatlos, avait été clioisi commo suppléant do Posor dans la rhairo do gc^olosio ; mais il avait cuntinno a oxiTcor sa profi^ssion niamndlo. •2. A C(Mo do la « conununo dos liabilanls. >i ooinposoo i\t- tniis los oln-toiir'i mnni- cipanx, il y a on Suisse la » conuiuuie liourijooiso ». ooriioralion formoo, dont no font partie que los « c.ommuniors », f'ost-à-dire los eo-propriolain's du dcun lino communal. \'20 L INTERNATIONALK Pyrénées, où il li;il)it(' ', il a traversé toule la Finance, par ces froids rigoureux, pour venir appuyer le mouvement (rémaneipalion des intelligences, commencé à Neucliàtel et cpii va s'étendi-e i\ toute la Suisse romande ; car on ne peut plus en douter, Tlieure est venue, et les cantons français vont enfin entrer à leur tour dans cette voie de libéralisme religieux où les ont précédés de plusieurs années la plupai-l des cantcms allemands. Ce réveil soudain et puissant des consciences et des cœurs, si longtemps engourdis par la tyrannie dogmati(pi(; de l'orthodoxie, a véi'ilahlemcnt ti'ansformé la ]»liysionomie habituelle de notre popu- lation ; et j'ose le dii'e. nous assistons en ce moment, à Neuchàtel, au plus beau mouvement qui se soit jamais produit dans notre canton, sans en exce})ter la révolution de 1848. Ce même jour, 27 janvier, Bakounine m'écrivait de Genève, en réponse à la demande que je lui avais adressée une dizaine de jours avant, la première lettre que j'aie reçue de lui. Voici ce qu'il me disait : Ce 27 janvier 1869, Genève, i23, Montbrillant. Mon bien cher Guillaume, J'ai laissé passer bien des jours avant de vous répondre. Mais prenez-vous-en, je vous prie, aux mille attaires pressantes qui ne m'ont pas laissé un seul moment de répit. Si vous attribuez mon silence à quelque autre motif, vous me feriez une grande injustice, car mon cœur vous appartient. . . Jai tant de choses à vous dire, à discuter avec vous ! Je viendrai absolument passer avec vous quel- ques jours dans la première cpiinzaine du mois de février, si cela vous convient toutefois ; d'ailleurs nous aurons bien le temps de nous entendre à ce sujet, vous me désignerez vous-même le jour qui vous conviendra le mieux .... Votre bien dévoué, M. Bakounine. Dans les jours qui avaient immédiatement précédé l'envoi de cette lettre, — je n'ai appris ce l'ail qu'en 1903, en lisant la biographie de Bakou- nine par Max Nettlaa, — avait eu lieu à Genève un congrès de membres de l'organisation secrète fondée par Bakounine en 1864. A ce Congrès, auquel assistèrent entre autres — outre Bakounine — B. Malon, A. Troussot, Nicolas Joukovsky, Valérien Mroczkowski, V. Barténief, Ch. Perron, Alberto Tucci, se produisit un conflit à la suite duquel Bakounine écrivit, le 26 janvier, une lettre de démission i publiée par Dragomanof, Corres- pondance de Michel Bakounine, édition russe, p. 217, et reproduite par Netllau, p. 279); il y disait : « Après réflexion, je me suis décidé de sortir du Directoire central de la Fraternité internationale aussi bien que du Bureau central et de toutes les affaires publiques de l'Alliance, et de ne* prendre aucune part, ni directe, ni indirecte, dans les affaires de ces sociétés jusqu'au prochain Congrès ». Peu de temps après, la Fraternité internationale - fut déclarée dissoute ; la circulaire, sans date, qui annonce cette décision indique, comme en étant le motif, des incidents survenus pendant le voyage fait en Espagne par Fanelli, Elie Reclus et Aristide Rey (Netllau, p. 277). Je reviendrai là-desbus au chapitre suivant (p. i3i). 1. A Salies-de-Réarn. 2. C'est le nom que parait avoir porté à ce moment la société secrète fondée en 1864 sous le nom d'Alliance de la démocratie sociale. Dans les documents envoyés par Rakouninc à Herzen et à Ogaref en t8fi6, l'organisation, appelée là du nom de « Société internalionaie révolutionnaire », est composée de « Frères internationaux ». DEUXIEME PARTIE, CHS PITRE III 121 Le jeudi 28. Buisson répétait à la Chaux-de-Fonds, où on lui avait accordé sans difficulté l'usage du temple, sa contercnce de Neuchâtel ; et il m'adressait les feuillets d'épreuve que j'avais désiré recevoir, pour en publier un extrait tlans le Progrès. J'en fis lecture le soir au père Meuron. à sa femme, et à deux dames qui se trouvaient là ; les auditeurs « furent profondément touchés de l'accent plein d'émotion et de foi de ces pages », dit ma lettre de ce jour. Quant ù la missive de Bakounine, ma lettre la mentionne simplement en ces termes : «J'ai reçu aujourd'hui une lettre de Bakounine : il m'annonce qu'il viendra probablement ici le second diman- che de février ». Le vendredi soir m'arriva une lettre de Buisson, ra'indiquant comme date de sa conférence au Locle le vendredi 5 février. Il devait auparavant la répéter encore à Cernier le i'^'' février, dans la maison de commune. Dans la journée, les pasteurs m'avaient fait savoir, par une lettre très polie, qu'ils refusaient le temple, et le Conseil communal m'avait fait parvenir égale- ment son refus. Ces refus successifs, quand ils furent connus, produisirent dans le public une grande agitation ; et. pour l'entretenir, j'allai porter à l'éditeur de la Feuille d'avis des Montagnes (c'était lui qui imprimait le Progrès) le texte de mes trois lettres au Conseil municipal, aux pasteurs et au Conseil communal : Courvoisier accepta sans difficulté de les publier dans son journal avec les réponses. Félix Pécaut avait fait à S'euchàtel une seconde conférence le vendredi. Cette fois, les partisans de l'orthodoxie interrompirent l'orateur par des sifïlets, et, à la sortie du temple, Pécaut et Buisson furent grossièrement insultés. Je préparais le n" 4 <^u Progrès, qui fut rédigé du vendredi 29 au dimanche 3i, au milieu de la fièvre que me donnaient les négociations en vue de la conférence de Buisson, et les préparatifs que nous faisions, d'autre part, pour l'organisation d'une grande soirée au Cercle interna- tional. I/assemblée mensuelle de la Section se réunit le dimanche 3i, dans l'après-midi L'ordre du jour portait, entre autres choses, lexamen du règlement fédéral élaboré au Congrès de Genève : les soixante et quelques articles du règlement furent lus, discutés et adoptés. La Section renouvela ensuite son bureau, et les fonctions de président, remplies jusqu'alors par Constant Meuron, furent remises, pour l'année 1869. au graveur F. Graisier. Le soir, à huit heures, eut lieu, dans cette même salle où le {)rofesseur Kopp avait fait sa conférence, la « soirée familière » que nous avions organisée. Les dames y avaient été invitées : c'était une innovation, et quelques pessimistes avaient prédit que les tenmies n'oseraient pas venir. Elles vinrent cependant, et en si grand nombre qu'à huit heures et demie la grande et la petite salle du Orcle étaient combles : pour les faire mieux communiquer, il fallut démolir une armoire. Le nouveau président, Graisier, ouvrit la séance par un petit discours, dans lequel il lit ressortir combien il était important d'associer la femme au mouvement d'émanci- pation sociale, si l'on voulait que ce mouvement réussît. D'autres discours furent j)rononcés par Désiré Blin, horloger, et par Charles Monnier. comptable, accentuant, l'un, la note démocratique et sociale, l'autre la note anti-religieuse. Un camarade de la Chaux-de-Fonds, Bernard, exécuta avec beaucoup d'adresse des tours de prestidigitation qui divertirent l'assemblée ; d'autres camarades chantèrent ou dirent des poésies. A onze heures, je prononçai le discours de clôture, et la séance fut levée. .Mais au moment où les dames allaient se retirer, on se souvient qu'il y a un piano dans la salle : vite les tables sont enlevées, quelqu'un se met au piano, et une sauterie s'improvist'; jeunes et vieux, chacun veut en être, et l'on dansa avec le plus bel entrain jusqu'à une heure du matin. Cette soirée laissa la plus agréable impression à ceux qui y avaient pris part ; le surlendemain, j'écrivais: « On nt- parle encore, chez nos amis, (pu- alU/\ dont les deux premiers numéros venaient de paraître (2"i et 3o janvier ') ; et j'.adressai en consf'-quenee à l'organe officiel de la Fédé- ration romande une lettre qu'il publia dans son numéro 4 (' ^ lévrier). Le lundi soir, dans une réuuinn d'amis, nous réglAmes les détails de la réception (|ui serait laite à F. Buisson le vendredi suivant; il fut décidé que le conlérencier parlerait, comme la première fois, dans les salons du Cercle de l'Union républicaine. Le lendemain mardi 2 février parut le n" 4 •'" Profères. David Perret, qui se trouvait au Locle pour affaires concernant une de ses invenlions-, vint m'aider le soir à faire l'expédition des numéros que j'adressais au dehors. Le premier article de ce numéro était intitulé : La nouvelle conférence de M. Unisson; j'y publiais par avance une i>age élofjucnte où l'orateur o]>posail « aux ancêtres illustres que le protestantisme orthodoxe cile avec orgueil, les ancêtres non moins illustres dont s'honore le protestantisme libéral ». 11 disait aux orthodoxes : Apprenez, messieurs, si vous rig^norez, que nous aussi nous avons nos aïeux qui sont contemporains des vôtres. Les vôtres, quand vous en évoquez le souvenir, vous les trouvez au seizième siècle dans les chaires, dans les consistoires, dans les conseils publics de Genève, par exemple, puisqu'il s'agit de la Suisse ; les nôtres, nous les trou- vons dans les prisons, dans les cachots, dans les tortures et sur les bûchers où les envoyaient les Farel, les Bullinger et les Calvin. Savez-vous de quel jour date la séparation du protestantisme ortho- doxe et du protestantisme libéral ? Ils se séparent au pied du bûcher de Michel Servet. . . . Calvin a vaincu, c'est vrai. Il a eu les bourreaux pour lui. Nous avons pour nous ses victimes. Nos ancêtres, ce sont ces vaincus du seizième siècle ; ce sont un Michel Servet..., un Castellion..., un Gruet, qui. pour avoir protesté devant l'Etat et devant l'Eglise contre l'autorité dogmatique de Cal- vin, a la tête tranchée ; un Valentin Gentilis, exécuté pour hérésie... ; nos ancêtres, ce sont les anti-trinitaires, les soeiniens, les libertins de Genève, les remontrants et les mennonifes de Hollande, les dissi- dents suisses, qui ont nié les premiers le droit de punir l'hérésie, et tous ces obscurs hérétiques du seizième siècle contre qui sévirent aussi impitoyablement l'orthodoxie catholique et l'orthodoxie protes- tante. Les voilà, nos pauvres ancêtres, et nous ne rougissons pas plus de leurs hérésies que de leur martyre. Après cet article venait, sans signature naturellement, la lettre de mon père, du 28 janvier, reproduite plus haut ; un entrefilet sur la seconde con- férence de Félix Pécaut ; et la suite de mon étude sur l'impôt : elle était consacrée à la démonstration de cette thèse, que « le consommateur qui ne produit rien ne paie en réalité rien au fisc ; le producteur, quel que soit le chiffre de sa consommation, est le seul contribuable; l'impôt ne grève 1. L'apparition du premier numéro avait été retardée jusqu'au 23 janvier, par suite de la lenteur qu'avaient mise certaines Sections à répondre k un questionnaire qui leur avait été adressé. 2. Une machine à mettre le vin en bouteilles, application du vase de Mariette transformé par l'introduction d'un siphon qui y crée un niveau artificiel. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITUE III 123 que les producteurs, et celui qui vit sans travailler, qui vit du travail des autres, ne paie pas un centime de contribution ». Le numéro se terminait par la réponse suivante au journal l'Union libérale, de Neuchâtel, qui nous avait attaqués : L'Union libérale, dans son numéro du 3o janvier, a bien voulu s'occuper du Progrès. Un correspondant facétieux s'est chargé de nous présenter aux lecteurs du journal conservateur, et il apprécie nos articles sur l'école et l'église, sur l'impôt, sur la conférence de M. Kopp, d'une manière fort drolatique, mais qui dénote une bien médiocre connaissance des questions économiques et religieuses. Le cadre de notre modeste journal nous interdit toute polémic[ue, et nous ne sommes d'ailleurs pas d'humeur à batailler contre des adversaires qui paraissent incapables de soutenir une discussion sérieuse, et qui ne savent opposer au socialisme que des arlequinades signées du pseudonyme de Brutus, qu'il a plu à leur auteur de prendre, et qu'il est très libre de garder en se l'appliquant dans toute son énergie littérale. 11 nous surtit de constater l'inintelligence de nos conservateurs en présence des problèmes sociaux, le risible dédain qu'ils allichent pour les enseignements de la science moderne, leur incroyable aveuglement sur la réalité de la situation, et, tirant de cette folie de nos adversaires l'heureux augure du triomphe prochain de la justice sur le privilège, de la défaite de l'ancien monde et de l'avène- ment du monde nouveau, nous disons avec le poète : Quos vult perdere Jupiter dementat, « Quand Dieu veut perdre quelqu'un, il commence par lui ùter la raison. » Toute la journée du mercr.'di, « chaleureuses poignées de main des uns, regards obliques et courroucés des autres ». La Feuille rf'ac/.s avait paru en même temps que le Progrès : mes lettres aux pasteurs et au Conseil com- munal semblaient à certaines gens le comble de l'audace; les vieilles per- ruques de « royaux » et de « mômiers » prophétisaient la lin du inonde et l'abomination de la désolation. Le clergé catholique unissait ses doléances à celles de l'orthodoxie protestante ; le curé du ChaufiPand, petit village français à une lieue du Locle, avait déclaré à ses paroissiens <[ue Unisson et moi étions possédés du démon. Pendant plusieurs jours de suite, je reçus des lettres anonymes : on y appelait Buisson et moi des diables qui voulaient tout renverser, et on m'annonçait qu'on se débarrasserait de moi par un coup de poignard ou de pistolet. Ces gentillesses nous amu- sèrent beaucoup. La conférence de Buisson, Profession de foi du protestantisme libéral, fut fnite, comme il avait été annoncé, le vendredi 5 février, devant un très nombreux auditoire, qui l'applaudit chaleureusement. Mes lettres ne contiennent pus de détails sur cette soirée, parce qu'elles présentent une lacune du 5 au 8 lévrier : le lendemain de la conférence, le samedi (>, j'étais parti du Locle pour alhr passer le dimanche à Morges. A mon rttour, je trouvai deux billets de Bakounine, du 5 et du 7, m'an nonçant tous les deux qu'il lui était impossible de venir le samedi l'J; le premier billet ajoutait (ju'il viendrait le dimandie ^i ; le second disait au contraire qu'il viendrait le samedi i>o si cela nous convenait. .le m'empressai de lui réi»ondre <|ue nous préférions <|u'il vint dés le samedi. (k'pendanl le mouvement rationaliste dont Buisson avait été l'initiateur allait, par le concours (pie lui ap[)ortaient des pasteurs de l'Eglise libérale française, prendre un caractère qui n'était plus celui du début: il ne I 'X\ l/l NTKIJ NATION A I.F, s'agissait, phis d'une simple prolestalioti ;i laquelle pourraient s'associer tous les j)artisans (lu libre examen ; on voulait maintenant travailler à la constilulion rl'uiu; « Eglise libérale », dont le programme (ut exposé par un Comité d'initiative dans un Manifeste du chfistiani.sme libéral, portant la date du 3 février, et qui parut le 8 ou le 9 février '. Les auteurs de ce Manifeste demandaient que, dans le plus l)rer délai possible, toutes les Eglises lussent séj)arées de l'Etat, et ils proposaient la constitution d'une Eglise libérale, « gardant la substance morale du christianisme, sans dogm(;s obligatoires, sans miracles, sans livre inl'aillible, et sans autorité sacerdotale». Ils avaient l'ait elï'ort pour se montrer aussi larges que possible, et ils faisaient appel aux atliécs comme aux théistes : « S'il se trouvait, disaient-ils, des hommes qui prétendissent être athées et qui néanmoins prissent comme les autres le sérieux engagement de [)arlicipor de toutes leurs forces à cet etîort moral que supposent les mots culte du bien et amour de Vhanianité, l'Eglise libérale devrait les recevoir au même rang que tous leurs frères, non comme athées, mais comme hommes ». Naturellement, l'Eglise orthodoxe, menacée, se défendait. Après la réplique du pasteur Godet, on avait entendu, à NeuchAtel, le pasteur Robert-Tissot (26 décembre)-, le professeur Félix Bovet (12 janvier)', le pédagogue Jules Paroz (18 janvier) *; à Cernier le pasteur Alexandre Per- roehet (9 février) ■' ; et bientôt le professeur Frédéric de Rougemont, le plus célèbre des controversistes nrotestanls de la Suisse française, allait diriger contre le Manifeste du. christianisme libéral les traits laborieusement aiguisés de son ironie '■. Au Locle. ce fut le pasteur Comtesse qui se chaigea de réfuter à la fois la Profession de foi du protestaniisme libéral et le Manifeste du christianisme libéral, dans une conférence laite au temple le jeudi 11 février '. J'allai l'entendre, et le lendemain je notais en ces termes mes impressions : Hier soir j'ai assisté à une conférence du pasteur Comtesse. C'est un jeune homuie, qui n'a pas plus d'une trentaine d'années, et c'est celui de nos trois ministres qui a le plus de talent. M. Verdan est plus largo et plus homme du monde ; mais M. Comtesse manie la parole d'une façon vraiment supérieure. Il a critiqué le christianisme libéral de M. Buisson avec ]>eaucoup de logique ; et, chose singulière, il lui a fait, au nom de l'orthodoxie, les mêmes objections que je lui ai faites au nom de la science. Mais quand il a passé à la partie aftirmative de son sujet, et qu'il a voulu détendre sa religion à lui, il a été vraiment très faible, plus faible que M. Godet. Tu verras dans le prochain numéro du P/'o«rès un article de moi sur cette conférence. (Lettre du 12 février iSfig.) Bakounine m'écrivit pour la quatrième fois le samedi 1 3 février. Voici sa lettre : 1. Manifeste du christianisine libéral, NeuchAtel, imprimerie G. Guillaume fils, 1869. in-8» de 10 pages. 2. E. Robert-Tissot, La Bible, Neuchùtel. Samuel Delactiaux, in-16 de 06 pages. 3. P'élix Bovet. Examen d'une brochure de M. F. Buisson, NeuchAtel, Samuel Delachaux, in-IG de 44 pages. 4. Jules Paroz, La Bible en éducation, Neuch;Mel, Samuel Delachaux, in-16 de 6 pages. ;i. A. Pehrochet, Le chrislinnisme libéral et le christianisme de l'Hrangile, NeuchAIel, Samuel Delachaux, in-16 de 46 pages. 6. Sagesse on. Folie, dialogues neuch;Uelois sur le Manifeste du chHstianisme libéral, par Frédéric de Rouuemont, NeuchAtel, Samuel Dplachaux. in 16 de 80 patres. 7. Paul Comtesse, La religion de Dieu et la religion de l'homme. NeuchAtel, Samuel Delachaux. in 16 de n6 pages. DKUXIKMK l'AKTIK. CIIAPITKK III 125 Ce i3 février 18G4. Genève, 12*3, Monlbrillanl . Ami, Je viendrai certainenicnt samedi prochain, c'est-k-dire le 20 de ce mois. J'avais bien pensé d'abord, lorsque je vous ai écrit ma première lettre ', n'aller que le dimanche, parce que tous les sainedis soir nous avons des contei'cnces sur la philosophie du peuple et des discussions ou plutôt des conversations aussi intéressantes qu'utiles sur la propriété collective, dans notre groupe genevois de l'Alliance. Mais Perron m ayant dit que vos réunions ont surtout lieu le samedi, et m'ayant fait observer d'autre part que je [jouvais bien manquer une seule séance, je vous ai écrit ma seconde lettre où je vous prie de m'attendre samedi. Je partirai avec le train du matin, c'est-à-dire à six heures quinze, de sorte que je serai chez vous à trois heures, et si vous voulez me le permettre je resterai avec vous et chez vous dimanche et lundi, parce que je veux absolument l'aire plus ample connaissance avec vous, et devenir, s'il est possible, votre intime tant par la pensée que par l'action. Je dois vous dire que vous avez fait absolument ma conquête, que je me sens entraîné vers vous* et que rarement je me suis tronqué, lorsque j'ai obéi à de pareilles attractions. Nous aurons tant de choses à nous dire, à discuter et à concerter ! Je vous apporterai les conférences que j'ai faites dans notre groupe, et en outre toute notre correspondance avec le Conseil général de Londres, le Comité central de Bruxelles, celui d'Espagne et d'Italie, à propos de notre Alliance. Je vous dirai aussi des choses qui sans doute vous feront plaisir concernant les progrès qu'elle fait en France. — Il i)araît que Perron ne pourra pas venir. Je ferai [)our- tant encore un ellort pour l'entraîner ; éci ivez-lui, appelez-le. Adieu et à bientôt. Votre dévoué. M. Bakounine. La semaine qui suivit la réception de cette lettre fut consacrée à préparer un 5° numéro du Progrès, qui parut le 20 février, c'est-à-dire le jour même de la venue de Bakounine au Locle. Ce numéro contenait un article intitulé Le christianisme libéral et M. le pasteur Comtesse, dans lequel j'indiquais l'attitude que, selon moi, les socialistes, après la publication du Manifeste du christianisme libéral, avaient à prendre à l'égard de F. Buisson et de ses amis. Venait ensuite la quatrième et dernière partie de Télude sur l'im- pôt, dont les conclusions étaient les suivantes : deux solutions sont en présence, celle des socialistes et celle des économistes ; pour les socialis- tes, le seul remède aux abus de tous les systèmes fiscaux, c'est de modi- fier radicalement les rapports qui existent entre le capital et le travail, de t'a^on que, les privilèges et les monopoles étant détruits, tous les citoyens deviennent producteurs et égaux ; mais « il est permis de se demander si, en attendant la Iranslormution de la société, nous ne trouverions pas quel- que avantage à consulter les économistes, et à essayer du remède qu'ils nous ofl'rent » ; ce remède, c'est l'impôt progressif, duquel J.-B. Say a écrit : « Je ne craindrais pas de dire que l'impôt progressif est le seul équitable », Le numéro se terminait par quelques explications, d'un inté- rêt exclusivement local, sur les circonstances qui, en i8(ji, avaient fait enlever aux contribuables étrangers le droit de vote en matière nuuiici- pale, qu'ils possédaient anlérieuremeut ; et par lu lin de l'article La vérité sur la grève de Bdle. Voici l'article dans lequel se trouve exposé notre point de vue sur l'attitude à prendre à l'égard du christianisme libéral : I. Le billet du o fovrier. I2() L INTEHNATIONAI.K Le Christianisme libéral et M. le pasteur Comtesse. Nous avons assisté à la coril'éience donnée jeudi ii coui-unt, dans le temple du Loc-le, j>ar M. le pasteur CiOnitesse, en réponse à la seconde séance de M. Jiuisson. C'est un devoir pour nous de rendre lionimage à la loyauté ([ue M. Comtesse a mis(; à reproduii-e l'argu- mentation de son adversaire, sans rien omettre (l'ess(;ntiel, sans chercher à atlaiblir aucun raisonnement j)ar la manière de le j)ré- senter. Si tout le nuuide, dans le camp orthodoxe, discutait avec cette bonne loi, il est probable qu'on arriverait, sinon à s'entendi^e, du moins à s'estimer réciproquement et à respecter la liberté de toutes les consciences. M. Comtesse a voulu prouver que le christianisme libéral, qui rejette la révélation divine, et qui ne donne d'autre fondement à la morale que la conscience humaine, devra nécessairement aboutir, s'il veut être logique, à l'élimination de toute idée métaphysique, à la négation de tout absolu. Le christianisme libéral, en écartant l'absolu, s'identifie avec la science. M. Comtesse a exprimé cette conclusion en mettant en opposition, d'un côté, l'orthodoxie, qui lui apparaît comme la religion de Dieu, de l'autre côté le libéralisme, qu'il appelle la religion des hommes. Nous sommes parfaitement d'accord avec M. Comtesse. Nous pensons, comme lui, que ceux des chrétiens libéraux qui croient à la [)Ossibilité de faire accepter le même point de vue moral à des gens qui conçoivent Dieu comme loi immuable, et à d'autres qui le conçoi- vent comme volonté libre, — que ces chrétiens libéraux sont dans l'erreur. Nous pensons que le christianisme libéral, qui n'est encore chez nous qu'une protestation confuse de tous les esprits indépen- dants contre l'autorité religieuse, finira par avoir conscience de ce qu'il y a d'illogique dans l'idée d'une Eglise où l'unité du dogme théologique serait remplacée par la discordance des systèmes méta- physiqvies ; et qu'un jour viendra où, s'affranchissant complètement de la tradition historique et des rêveries transcendantes, le nouveau protestantisme s'affirmera comme l'union de ceux qui ne cherchent la vérité que dans la science. La religion des hommes, c'est-à-dire la science, c'est bien là en etfet ce qu'il y a au fond du christianisme libéral, et nous remercions M. Comtesse de nous l'avoir fait apercevoir plus clairement encore. Grâce à sa logique, nous voilà complètement rassurés sur ce que pou- vaient avoir d'inquiétant pour un libre-penseur certains passages du Manifeste. Il n'y a plus à hésiter, le devoir de tous ceux qui veulent l'émancipation des intelligences est d'appuyer de toutes leurs forces im mouvement qui, malgré ce qu'il a encore d'obscur et d'indécis, doit infailliblement aboutir à la glorification de la raison humaine. D'ailleurs, de ce que le christianisme libéral, à ses débuts, prête le flanc à la critique du logicien, qui peut lui reprocher des inconsé- quences et des lacunes, est-ce à dire qu'il n'ait pas sa raison d'être historique, et par conséquent sa légitimité ? On ne peut pas exiger que l'esprit humain, dans ces évolutions puissantes de la pensée qui se font au sein des masses, procède toujours avec la précision rigou- reuse du syllogisme : l'important, c'est qu'il avance du côté de la DEUXIEME PAirriE. CIIAI'ITKE III 12^ vérité et du progrès. Les erreurs partielles, les faiblesses de détail, se corrigent d'elles-mêmes à mesure que l'idée se dégage et sépure ; c'est le temps qui introduit dans la marche de l'humanité cette logique que les esprits absolus voudraient lui imposer préma- turément. A la fin du siècle passé, par exemple, l'idée démocratique était représentée par Rousseau, Robespierre et les jacobins. Certes, per- sonne plus que nous ne convient de ce que le jacobinisme a eu d'étroit et d'incomplet ; mais nous pensons qu'il serait injuste de le condamner parce qu'il n'avait pu encore s'élever à des conceptions comme celles du socialisme moderne. Le jacobinisme a eu sa raison d'être : il représente une étajje nécessaire du progrès social, et on ne pouvait pas ne pas passer par lui. Il en est de même du christianisme libéral. Nous ne l'envisageons pas comme l'idéal religieux définitif, ce serait méconnaître la loi du progrès : nous le regardons comme une forme transitoire, au sein de laquelle s'élaborera une philosophie positive accessible, non plus seulement à quelques esprits favorisés, mais à la raison de tous. Qu'importent, du reste, les objections que peuvent faire un ortho- doxe ou un philosophe à un mouvement qui se produit d'une manière fatale. Le christianisme libéral est un fait, et tous les raisonnements de M. Comtesse ne l'empêcheront pas d'exister. Nous avions l'autre jour, avec une personne qui pense être très orthodoxe, la conversation suivante : « Croyez vous, lui demandions-nous, qu'on ne puisse avoir de la morale qu'à la condition de professer les mêmes croyances que vous ? — Oh non. je ne crois pas cela. — Vous pensez donc qu'on peut être honnête lionuiic dans toutes les religions ? — Oui. — Et même sans aucune religion ? — Oui, j'en ai vu des exemples. — Croyez-vous qu'un honune qui aui-a conformé sa vie aux lois de la morale pourra être danxné par Dieu parct; (ju'il n'était [)as chrétien ? — Non, je ne pense pas que Dieu [)uisse punir ceux qui aui-ont l'ait h' bien. — Dans ce cas, vous ne croyez pas ([ue la foi en Jésus-Christ soit nécessaire pour être sauvé ? — Non, d'après ce que je vous ai répondu ; je ne le crois pas. — Mais, monsieur, si c'est là votre opinion, nous sommes d'accortl, et vous êtes un [trotestant libéral tout connue moi '. )> Kn ellct, tout est là. Celui qui ne croit pas la foi en Jésus-Christ indispensable au salut n'est [)!us un oi-thodoxe. Or, nous sonnnes certain i\uo les ti'ois cpiarts des i)ersonnes cpii fréquentent l'église ré|>ondraient aux cpieslions ipii pr('-cèdcnt de la même manièi-e (|ue notre orlliodox»', — à la condition toutefois que 1. Celte l'on versa lion n'ilail jias imaj;iiiaiii' : je l'avais eue a Mor^^es. le dinianelie 7 février, avec ma future beile-niiiri^ Pour la [julilier, je eriis devoii' iiu' iloiiner uu interlocuteur appartenant au sexii masculin. I a8 1 / 1 N 11: H N A T 1 0 N A 1 . K ces ((uestioiis leur soicMl posres diins rintimité et par un ;uui. et non pas en public et pai' un ministre du cuite. C'esl-à-dii-e c[U(!. cliez nous, la niasse de la population, sans qu'elle s'en doute, appartient déjà au christianisme libéral. M. (Comtesse lui-même — le croirait-on ! — a faibli un moment, ('■t ne s'est plus souvenu du verset larouche (jui dit que celui qui ne croit pas au Fils ne i'erra point la çie, mais f/ue la colère de Dieu demeure sur /«/(Jean 111, 3G). Le défenseur de l'orthodoxie, voulant justifier sa religion du reproche d'intolérance, a déclaré hautement (jue les chrétiens ne niena(;aient personne de la danniation. « Celui qui n'admet pas les miracles », a-t-il dit, « n'a qu'à entrer dans une église rationaliste ; mais il n'est pour cela ni damné ni perdu. » (Textuel . ) Faut-il croire qu'ici l'expression a dépassé la pensée, et que nous aurions tort de donner à ces paroles une signification sérieuse ? Ou bien l'orthodoxie deviendrait-elle réellement traitable jusqu'à pro- clamer en chaire la légitimité de l'hérésie ? et approcherions-nous vraiment de ces jours fortunés dont Voltaire disait : Je vois venir de loin ces teuips, ces jours sereins, Où la philosophie, éclairant les humains, Doit les conduire en paix aux pieds du commun maître. Le tanatisme aflreux tremblera d'y paraître : On aura moins de dogme avec plus de vertu. Si quelqu'un d'un emploi veut être revêtu, 11 n'amènera plus deux témoins à sa suite Jurer quelle est sa foi, mais quelle est sa conduite. Ainsi soit-il ! La visite de Bakounine au Locle devait avoir pour conséquence de nous déterminer à dégager plus nettement la revendication de la vérité scientifique de ce qui n'était qu'une « protestation confuse contre l'autorité religieuse », et à nous affirmer comme anti-chrétiens. Le Manifeste du christianisme libéral avait dit que l'Eglise libérale recevrait dans son sein tous ceux qui voulaient travailler à leur commune amélioration spiri- tuelle, «sans s'informer s'ils professent le théisme, le panthéisme, le supra- naturalisme, le positivisme, le matériahsme ou tout autre système ». Or, tout en appuyant le mouvement anti-orthodoxe, nous ne voulions pas devenir membres d'une Eglise, nous ne voulions pas nous solidariser avec des hommes qui pourraient être des « supranaturalistes ». Ce sentiment était le nôtre avant d'avoir entendu Bakounine ; mais quand le hardi révo- lutionnaire fut venu parmi nous, nous résolûmes, sous son impulsion, de le déclarer de façon bien explicite. IV Bakounine au Locle {-jo-j a février); notre intimité; le programme de C Alliance. Nous avions résolu de réunir nos camarades dans un banquet au Cercle international à l'occasion de la visite de Bakounine, comme nous l'avions fait le i6 janvier à l'occasion de la conférence du professeur Kopp. Bakounine disposant de trois jours, il fut décidé que le banquet aurait Heu le samedi soir, et que la soirée du dimanche serait consacrée à une conférence faite par lui et à laquelle le public serait invité. La nouvelle de la venue du célèbre révolutionnaire russe avait mis le Locle en émoi ; et dans les ateliers, dans les cercles, dans les salons, on ne UEUXlEMli l'AUTIi;, CUAl'ITllE IV 120 parlait que de lui. On se racontait sa vie aventureuse : que. tout jeune, il avait dû quitter la Russie à cause de ses opinions ; qu'en 1849 il avait dirigé l'insurrection de Dresde, et que, fait prisonnier, il avait passé huit ans et demi dans les lorteresses de la Saxe, de l'Autriche et de la Russie ; que les deux premières années, il avait les fers aux mains et aux pieds, et même, à Olniùtz. était enchaîné à la muraille par la ceinture ; qu'en iSô", la prison avait été transformée en un bannissement perpétuel en Sibérie ; et qu'après quatre années passées dans les provinces de Torask et d'irkoutsk, il avait réussi, en 1861, à s'évader par le Japon, l'Océan Pacifique et la Californie. On s'étonnait que cet irréconciliable adversaire du despotisme russe fût un proche parent (par sa mère) du fameux Mo uravief, le bourreau de la Pologne. Et on se disait que la présence, dans les rangs de l'Interna- tionale, d'un homme aussi énergique, ne pouvait manquer de lui apporter une grande force. Le samedi 20 , Bakounine arriva à trois heures, comme il l'avait annoncé. J'étais allé l'attendre à la gare avec le père Meuron. et nous le conduisîmes au Cercle international, où nous passâmes le reste de l'après- midi à causer avec quelques amis qui s'y étaient réunis. Si l'imposante stature de Bakounine frappait les imaginations, la familiarité de son accueil lui gagnait les cœurs ; il lit immédiatement la conquête de tout le monde, et Constant Meuron me dit : « C'est mon homme ». Nous parlâmes de mille choses diverses. Bakounine nous donna des nouvelles du voyage de propagande que son ami italien Fanelli venait de faire en Espagne, où il avait fondé à Madrid la première Section de l'Internationale, avec le pro- gramme de l'Alliance, et il nous montra une photographie représentant Fanelli entouré d'un groupe de sociahstes espagnols, A huit heures du soir eut lieu le banquet, dans la grande salle de notre Cercle : « Beaucoup de gaîté et de fraternité, des discours et des discussions sérieuses, des chansons, voilà la fête. Bakounine a pris la parole plusieurs fois ; il parle très bien, dans un langage familier, mais énergique et éloquent. C'était justement la fêle du père Meuron, qui avait ce jour-là soixante-cinq ans : aussi ai-je fait un petit discours en son honneur, et nous avons bu à sa santé, et à celle de ses enfants, c'est-à-dire à la nôtre. » (Lettre du 21 février 1869.) Le banquet se prolongea fort tard, car Bakounine ne se couchait pas de bonne heure. Il avait coutume de veiller chaque nuit jusqu'à trois ou quatre heures, et de dormir ensuite jusqu'à onze heures du matin ; de onze heures à trois heures il travaillait, puis il se mettait à table ; après sou repas, il faisait un sommeil d'une heure, et recommençait ensuite à travailler — à moins qu'il ne sortît — jusqu'à l'heure où il se couchait. 11 fumait con- stamment des cigarettes. Pendant son court séjour au Locle, il conserva à peu près la même distribution des vingt-quatre heures de la journée. Le dimanche, en conséquence, je ne le vis qu'assez tard (il avait accepté l'hospitalité que. grâce à la complaisance de la personne chez qui je logeais, M°" veuve Dohmé, j'avais pu lui offrir dans une pièce de son appartement). Nous passâmes une partie de la journée en têle à tête, en causeries intimes; nous dînâmes vers le soir au Caveau, en compagnie du père Meuron et de quelques amis; et à huit heures, dans la grande salle du Cercle international, Bakounine lit, devant un auditoire qui comptait à peu près autant de femmes que d'Iionuues, une conférence sur la Philoso- phie du peuple, que suivit un seconrne en septembre ISGS, mais étrani,'er à la Fraternité internationale) ce (|ui venait de se passer dans la réunion de (ienève (lettre de Rakounineà Perron du 15 mai 1870, citée par Nettlau p. 27G, où celle indiscrétion de Malon est qualiliée de <- trahison »). 1 "Vj I . I NTKH N A 1 lO.N A M'. dissoute n'en continuèrent pas moins leur action collective, comme par le passé: et c'est pour cela, évidemment, que lîakounine jugea inutile de me parler d'un incident qui ne devait influer en rien sur les relations que nous venions de nouer. Dans les conversations (|ui eurent lieu au Cercle international, Bakou- nine ])arla à ses auditeurs de l'Alliance iondée à la suite du Congrès de Berne : il en avait ap]»orté le programme et le règlement (un petit imi)rimé de quatre pages, doiit j'ai conservé des exemjilaires). Il nous donna lecture de ce ])rogramme, (|iii ])lut généralement; et il demanda si, ])armi les membres de l'Internationale au Locle, il ne s'en trouverait ]»as (jui vou- lussent constituer un groupe local de l'Alliance, comme il en existait un à Genève. Malgré la symi)atliie fiu'insi)irait Bakounine, on résista, amica- lement mais fermement, au désir qu'il exprimait : on lui dit qu'il ne serait pas bon, à notre avis, de constituer, à côté de la Section de l'Internationale, un groupe qui comprendrait les éléments les plus avancés ; et que, i>récisé- ment parce que nous trouvions le programme de l'Alliance de notre goût, nous voulions faire la propagande de ses ])rincii)es dans le sein de la Section, et chercher à y gagner tout le monde. Les im])rimés que Bakou- nine avait ajtportés furent libéralement distribués à toys ceux qui en demandèrent ; et, si les socialistes loclois refusèrent de constituer un groupe de l'Alliance, on peut dire que i)resque tous se déclarèrent adhé- rents à son i)rogramme. C'est à cet endroit que j'ai cru devoir placer le texte de ce programme, parce que c'est à l'occasion de la visite de Bakounine au Locle que les socia- listes des Montagnes neuchâteloises apprirent ce que c'était que l'Alliance : Programme de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste. I . L'Alliance se déclare athée ; elle veut l'abolition des cultes, la substitution de la science à la foi et de la justice humaine à la justice divine. a. Elle veut avant tout l'égalisation politique, économique et sociale des classes et des individus des deux sexes, en commençant par l'abolition du droit de l'héritage ', afin qu'à l'avenir la jouissance soit égale à la production de chacun, et que, conformément à la décision prise par le dernier Congrès des ouvriers à Bruxelles, la terre, les instruments de travail, comme tout autre capital, devenant la propriété collective de la société tout entière, ne puissent être utilisés que par les travailleurs, c'est-à-dire par les associations agricoles et industrielles. 3. Elle veut pour tous les enfants des deux sexes, dès leur nais- sance à la vie, l'égalité des moyens de développement, c'est-à-dire d'entretien, d'éducation et d'instruction à tous les degrés de la science, de l'industrie et des arts, convaincue que cette égalité, d'abord seulement économique et sociale, aura pour résultat d'amener de plus en plus une plus grande égalité naturelle des individus, en faisant disparaître toutes les inégalités factices, produits historiques dune organisation sociale aussi fausse qu'inique. 4. Ennemie de tout despotisme, ne reconnaissant d'autre forme politique que la forme républicaine, et rejetant absolument toute alliance réactionnaire, elle repousse aussi toute action politique qui 1. Cette phrase fut modiflée plus tard de la façon suivante par le groupe de Genève (séance du 17 avril 18G9 ; voir ci-après page 141) : « Elle veut avant tout l'abolilion définitive et entière des classes et l'égalisation politique, économique et sociale des individus des deux sexes, et, pour arriver à ce but, elle demande avant tout l'abolition du droit de l'héritage. . . » DKUXIKME PARTIE, CHAPITHE V l33 n'aurait pas pour but immédiat et direct le triomphe de la cause des travailleurs contre le capital. 5. Elle reconnaît que tous les Ktats politiques et autoritaires actuellement existants, se réduisant de plus en plus aux simples fonctions administratives des services publics dans leurs pays respectifs, devront disparaître dans l'union universelle des libres associations, tant ag'i'icoles qu'industrielles. 6. La question sociale ne pouvant trouver sa solution définitive et réelle que sur la base de la solidarité internatioMale des travail- leurs de tous les pays, V Alliance repousse toute politique fondée sur le soi-disant patriotisme et sur la rivalité des nations. j. Elle veut l'association universelle de toutes les associations locales par la liberté. En quittant le Locle, Bakounine donna sa photographie à Constant Meuron. Cette photographie, qui est maintenant en ma possession, avait été laite l'année précédente par un de ses amis, photographe amateur ; on lit au dos l'adresse imprimée du photographe: « W. Mroczkowski, phot., à Vevey ». C'est la meilleure, à mon goût, des photographies de Bakounine. L'exemplaire donné à Constant Meuron porte la dédicace suivante : AU VÉNÉRABLE FRÈRE MEURON, PATRIAHCHR DU LOOLE, son frère et ami M. Bakounine. iH6(), Février. V Le n° G du Progrès ; article sur la fête du /" mars. Préparai ion (le la transformation du Progrès. Nous avions demandé à Bakounine sa collaboration pour le Progrès : il nous la promit. Nous aurions voulu qu'il nous donnât le manuscrit de sa conférence sur la « Philosophie du peuple » ; il préféra nous envoyer une série de lettres écrites spécialement pour nous. Parti du Locle le lundi soir, il s'arrêta à Neuchâtel pour y coucher, et il y passa une partie de la journée du lendemain : ce fut là qu'il écrivit son premier article, qui est daté de Neuchâtel ', le ai février 1869, et qui est adressé « Aux compa gnons de l'Association internationale des travailleurs au Locle et à la Ghaux-de-Fonds ». Nous étions à la veille de la fête patriotique du i^"" mars, par laquelle on célèbre l'anniversaire de la révolution de 1848, qui a tait de la princi- pauté de Neuchâtel une république. Nous désirions marquer, par un acte, que nous n'entendions pas être à la remorque du parti radical, et que nous voulions agir en parti indépendant, le parti de l'émancipation dy\ travail. Sur ma proposition, il fut décidé que nous nous absliemlrions dt- participer à la fête, cl que le Progrès publierait, à la date du i"^' mars, un numéro dont le premier article indiquerait le motif de notre abstention. Cette décision n'était pas encore prise le mercredi soir a/J IV-vrier, car une lettre écrite par moi ce jour-lùdil que ma présence à laiéte du i'' mars sera peut-être nécessaire. Ce fut, par conséquent, dans l'intervalle du 1. (^cst moi qui, en faisant iiuprimcr l'inticlp, substituai le mot ilc « Gi'ni'vo » à ciîlui (le " NiMuhiUfl » (jui fst dans le manuscrit, i.i's manuscrits do ciu(] des di.x lettres de Bakounine écrites pour le l'roi/rvs et insérées dans ce journal ont été conservés et sont en ma possession. Ces lettres ont été réimprimées dans le volume n\l\\.ii\é Michel IhihdUiiiitc : dwrt'/cs, publié chez Stock, à Paris, par .Neltlau en IS'.tj. i34 l'internationale jeudi au samedi que notre résolution fut arrêtée, et que j'écrivis l'article qui devait paraître en tète du 6^^ numéro du J'rogrès. Cet article lut commu- niqué en épreuve à mes amis le samedi soir et approuvé par eux. Le jour- nal ne devait Cire mis sous presse que le lundi matin. Nous n'avions nullement l'intention de tirer un pétard pour eft'rayer la bourgeoisie. Nous voulions simplement exprimer notre aversion pour le bavardage patriotique des orateurs qui répétaient, à chaque anniversaire du i" mars, le même discours stéréotypé; nous voulions marquer en même temps notre résolution de marcher de l'avant, en nous séparant du« batail- lon des satisfaits*)), mais en acceptant le concours de ceux des hommes de 1848 qui, sentant que la révolution bourgeoise n'avait pas réalisé l'éman- cipation du travail et l'avènement de la justice, voudraient s'unir à nous pour préparer une révolution nouvelle. 11 s'agissait si peu d'une « manifes- tation», que, notre abstention une fois décidée, j'aA'^ais compté aller passer les journées du dimanche 28 février et du lundi 1'='' mars à Morges ; je n'en fus empêché que par l'état de ma santé : j'avais attrapé un gros rhume le mercredi 24, et j'étais encore souffrant le samedi. Le no 6 du Progrès, portant la date du 1*^' mars, contenait, outre mon article sur la fête, le compte-rendu de la soirée du 21 février, la première lettre que nous adressait Bakounine, et un article, extrait de la Liberté de Genève, intitulé 0 Radicaux, libéraux, et socialistes ». Voici les deux pre- miers de ces articles : La Fête du 1" Mars. Ouvriers ! Devez-vous vous joindre à la bourgeoisie pour célébrer l'anniver- saire de la république neucliâteloise ? Non. La fête du i«' mars est une fête nationale et bourg-eoise : elle ne vous regarde pas. On vous parle des gloires de la patrie. Le travail n'a pas de patrie. La république, il est vrai, a donné aux citoyens l'égalité politique et civile, la liberté de la presse et la liberté des cultes. Mais quels fruits avez-vous retiré de toutes ces belles clioses ? Ceux-là seuls qui possèdent sont libres. La bourgeoisie seule, la classe qui vit du travail des ouvriers, a profité des conquêtes de 1848, Pour vous, travailleurs, votre situation n'a pas changé : aucune réforme économique n'est venue nioditîer, d'après des lois plus justes, les rapports du capital et du travail ; vous êtes restés les déshérités de la société ; et chez nous comme partout, la pauvreté c'est l'esclavage ! * * * Parmi les hommes qui, au i" mars 1848, ont proclamé la répu- blique neucliâteloise, il en est qui ont compris rinsutlisance des insti- tutions politiques telles que notre pays les possède. (iCux-là ne sont pas en adoration perpétuelle devant l'œuvre de leurs jeunes années ; ils sentent, au contraire, qu'ils n'ont fait qu'une œuvre niancjuée, et que tout est à recommencer. Ceux-là ne fêtent plus la vieille révclu- tion : ils travaillent avec nous à en préparer une nouvelle. D'autres, et c'est le plus grand nombre, forment aujourd'hui le bataillon des satisfaits, des heureux, des puissants du jour. La répu- blique leur a donné tout ce qu'ils ambitionnaient : ils nous gouvernent; leur domination bourgeoise a remplacé celle des [tatriciens de Neu- cliâtel. Ils trouvent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ils se fâchent contre quiconque leur parle de chan- DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE V l35 gement, de réforme, de progrès. Ne sont-ils pas les législateurs infaillibles, les sages par excellence, les pères de la patrie ? Ce sont ceux-là qui fêtent le i*^' Mars. Ils se décernent des cou- ronnes civiques, ils s'étourdissent de mots sonores et de discours creux, pour ne pas entendre les avertissements et les menaces du socialisme. Ouvriers, vous n'avez rien à faire avec ces gens-là. Laissez- les débiter leurs phrases ronilantes et sabler leur vin patriotique. Restez chez vous et travaillez. Voudrait-on peut-être qu'à défaut de la régénération sociale qu'ils n'ont pas su accomplir, nous célébrions au moins, au i"' mars, le courage des républicains neuchàlelois ? Mais s'il faut chercher dans l'histoire des exemples d'héroïsme à honorer, célébrons pkitôt la mort des trois cents Spartiates aux Ther- mopyles, célébrons le peuple de Paris renversant la Bastille, célébrons les Russes brûlant Moscou. Célébrons plutôt encore les dévouements ignorés des martyrs du travail, célébrons les sanglantes victimes de Juin, les défenseurs du droit, enchaînés dans les prisons de la bourgeoisie, les prolétaires affamés donnant la richesse nu monde en échange d'un morceau de pain. L'année n'aurait pas assez de jours s'il fallait en consacrer un à la mémoire de chacune des choses sublimes que nous admirons. Et nous n'accorderons pas de préférence aux républicains neuchàtelois, sous prétexte qu'ils sont plus i-approchés de nous. L'héroïsme des siècles les plus reculés et des pays les plus lointains nous est aussi cher que celui de nos propres frères. * * * Ouvriers, la république neuchàteloise n'a rien fait poui' vous, vous ne lui devez rien. En 1848, au lieu d'une révolution sociale, on vous a donné une révolution bourgeoise. La révolution bourgeoise ne vous regarde pas. Laissez les hommes du passé se tourner vers le passé, et chercher à se consoler de leur décrépitude en se rappelant le temps où ils avai(mt du sang dans les veines. Hegardez devant vous, vers la splendide et glorieuse fêle, de l'avenir. Unissez-vous, ti-availlez et marchez, et. quand vous l'aurez voulu, vous pourrez donner au monde à célébrer un anniversaire immoi'tel et nouveau : celui de l'émancipation définitive du travail et de ravènement de la justice sur la terre ! La Philosophie du peuple. Sous ce titre, le compagnon Michel Bakounine, membre de l'Asso- ciation internationale des travailleurs, a ilonné dimanche ai février, au Cerch' international du Locle, une e(»nféi-ence dont nous voulons relever ici quehpies points, en attendant ([ue le texte compl(>t puisse être livré à l'impression'. 1. Ce texte n'a pas ("Xé publia. 1 '3G I> ' I N l' i; I { .N A 1 I ( ) N A I- K Dans un premier discours, lîakouniue a ti-aité la question reli- gieuse. Il a l'ait voir, par queUpies raisonnements ti'ès simj)les. que Ja supposition d'un Dieu créateur du monde est absolument contraii-e au bon sens ; il a montré à quelle série d'absurdités aboutissent les théologiens, (pii, voulant à toute i'orce attribuer l'existence du monde à la volonté d'un être quelcon(iue, se font un Dieu imparfait, impuis- sant, inconsétpient et mall'aisant, qu'ils appellent, on ne sait trop pourquoi, le bon Dieu. Bakounine a conclu (pie le monde (existe par lui-même de toute éternité, sans l'intervention d'aucun créateur. Des applaudissements répétés ont accueilli l'orateur à chacune de ses démonstrations. Dans un second discours, le compagnon Bakounine a fait l'histoire de la bourgeoisie, de son développement, de sa grandeur et de sa décadence. Aju'ès avoir rendu hommage aux grandes choses accom- plies à la lin du siècle passé par cette classe, il a expliqué comment elle avait dû forcément s'arrêter dans sa marche, une fois son triomphe assuré, et, par le désir de garder ses conquêtes, devenir un obstacle au })rogrès. Le prolétai'iat se trouve aujourd'hui dans la position qu'occupait la bourgeoisie avant i [789 ; la bourgeoisie, de son côté, est devenue une classe dominante et exploiteuse, connne l'était l'ancienne noblesse ; les préjugés ont obscurci son intelligence et sa raison. C'est dans le prolétariat que résident maintenant les forces vives de l'humanité, et il aura à renverser la domination bourgerès ne devait pas passer inaper(;u. A Genève, nos amis l'accueillirent avec enthousiasme; VEi^aiité reproduisit, dans son numéro du B mars, l'article sur la l'été du 1^' mars, que Perron présenta aux lec- teurs non sans emphase : « C'est le peuple, disait-il, le peuple ouvrier, jeune, puissant, confiant dans sa force et dans l'avenir, (jui parle avec une éloquence niAle et vigoureuse ». Le lait est qu'il y avait dans l'article un peu de rhétorique; et c'est sans doute à ce délaut qu'il dut son succès. La façon dont j'avais parlé du christianisme libéral, dans le compte- rendu de la conférence de Bakounine, déplut, naturellement, à ceux des radicaux de NeuchAtel qui m'avaient précédenmienl fait des avances. J'avais déjà déclaré, le 20 février, qu'à notre sens « les chrétiens libéraux étaient dans l'erreur », mais que cette erreur se corrigerait ; qu'un jour les esprits « s'aifranchiraient complètement de la tradition historique et des rêveries transcendantes », et qu'il iallait, par conséquent, « appuyer un mouvement qui devait infailliblement aboutir à la glorification de la raison humaine ». Le 1"' mars, je ne faisais que répéter les mêmes choses en termes imagés :. mais on trouva que « tisane chrétienne » manquait de courtoisie, et Buisson, la première lois qu'il me revit, s'égaya aux dépens du « vin pur de l'athéisme ». On attribua mon langage à l'intluence de Bakounine : et il est certain qu'elle y était pour quelque chose. Il y eut refroidissement à mon endroit chez les radicaux de Neuchâtel, et, de mon côté, j'écrivis à Eugène Borel que je renonçais à aller faire à la Société d'utilité publique la conférence promise. Mais les socialistes des Montagnes n'en continuèrent pas moins à prendre part à la lutte contre le calvinisme; et, dans le Progrès même, j'allais bientôt apporter ma contribution à la polémique anti-biblique. Nous avions refusé d'entrer dans 1' « Eglise libé- rale », mais nous entendions continuer à faire campagne avec les protes- tants libéraux contre les dévots. Au Locle, il y eut pas mal de tapage dans le camp des amis des pasteurs. On chargea le directeur de l'Ecole industrielle de me tancer : et en effet, au bout de huit jours, le mardi 9 mars, M. Barbezat, d'un air excessive- ment grave, me parla du Progrès, et aussi d'une conférence que je devais faire dans la grande salle du Collège le 21, et pour laquelle j'avais choisi pour sujet Le vrai Voltaire, en m'inspirant du livre qu'avait publié sous ce titre en 1867 E. de Porapery. Le directeur avait bonne envie — je le crus du moins — de me faire une scène et d'essayer de m'intimider; mais le sang- froid avec lequel je lui répondis le déconcerta : comme je lui demandais si, en usant de mes droits de citoyen, j'avais enfreint quelque disposition légale, il lut contraint de reconnaître que non. De l'autre côté, les adhésions enthou- siastes nous arrivaient en foule; dans la population ouvrière, on avait senti qu'une nouvelle taçon de comprendre la république venait de s'affir- mer, que, pour nous, les temps du bavardage patriotique étaient finis, et que nous avions, cette fois, coupé le câble. En envoyant à Bakounine le Progrès du i®'' mars, je lui écrivis que les socialistes du Locle, encouragés par le succès de leur journal, pensaient à le faire paraître régulièrement tous les quinze jours ; je le priais de nous aider à trouver de nouveaux abonnés, en utilisant ses relations dans les pays voisins, France, Italie et Espagne : ses amis, membres de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste, pourraient devenir nos collabo- rateurs. Il ne me répondit que le 11 mars, après avoir reçu une seconde lettre où je me plaignais de son silence. Voici sa réponse : Ce vendredi 11 mars 1869. Mea ciilpa, mea niaxima ciilpa ! Mondial m'a apporté ta première lettre il y a quelques jours ; les nouvelles que tu m'y donnes, la transformation si complète et si héroïque de ton journal, et la propo- DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE V iSq sition que tu me fais à propos de ce dernier, m'ont comblé de joie. Kt je ne t"ai pus répondu tout de suite, parce que j'étais accablé de travail ' qui ne pouvait se remettre, et qui ne me laissait jias seule- ment respirer. J'accepte, nous acce[)tons tous avec joie votre propo- sition. Oui, que le Progrès devienne le journal de l'Alliance -. Aces mots « organe des démocrates loclois », substituez seulement ceux-ci : « organe de la démocratie socialiste ». Après cela, vous pourrez lui conserver son titre, le Progrès, ou bien lui en donner un nouveau, tel que la liéi'olulion internationale, ce qui serait peut-être tro[) franc et encore intem})cstif, ou bien Y Avantcoui^eur, — enfin comme vous l'inspirera le Saint-Esprit. Ce dont vous pouvez être sûrs, c'est que nous allons vous appuyer fortement et aussi largement que possible. Il donnait ensuite des adresses de personnes auxquelles pouvait être envoyé le journal : huit en Espagne \ dix en Italie *, trois en France % une en Angleterre °, une dans la Suisse allemande ' ; et il ajoutait : A tous les Espagnols et Italiens, tu dois écrire à cbacun une petite lettre bien tournée dans laquelle tu leur diras que notre ami Giuseppe Fanelli t'ayant dit de leur envoyer ton journal, qui doit devenir celui de rÂUiaiice internationale de la démocratie socialiste, sous le titre, — décidons-le enfin, — sous le titre : L' Avant-coureur, organe de la démocratie socialiste internationale ; prix d'abonnement, pour six mois, 3 fr. 5o ; pour un an, G l'r., les frais de poste non compris et se payant à part, — tu leur en envoies un spécimen, et que tu espères qu'au nom de la cause commune ils voudront bien nous aider à faire ce journal, en nous procurant le plus d'abonnés possible... Il y a encore une adresse à Paris que je t'enverrai ces jours-ci : c'est celle de M. Moritz Hess, Allemand, aussi savant et plus pratitiue que Marx, et en quelque sorte le créateur de ce dernier; ses corres- pondances seront précieuses... Enfin, ami, tu dois compter sur nous ; quant à moi, je suis convaincu que nous finirons par avoir 1. Pour la propafrnationale de B;^le cl membre do l'Alliance. l4(> l/lX rKHNATIO.\\I,K plus (le 500 aljoiuK's. Nous ne dorniirous pas. Dans (jueUjutis jours, M"" Il [erzen] viendra eliez vous : elle part pour l'Alleniagne et de là pour Paris, et veut vous consacrer un ou deux jours. Nous vous préviendrons à temps, par le télégraphe, de son ari'ivée : ce sera probablement mardi ou mercredi. Elle vous ai)portera beaucoup de choses intéi'cssantes*. Quant à la continuation de l'article, il faut que tu m'en (lisi»enses pour cette scMiiaine et pour la semaine prochaine : je suis assonuné. Embrasse papa Meuron et tous les frères. Perron avait ajouté un post-scriptum, annonçant qu'il venait de faire trois abonnés au /VOji^rès ; Nicolas Joukovsky, à Glarens-Basset (V'^aud), Nicolas Outine, également à Glarens-Basset, et Mroczkowski, à Vevey, campagne Chaponneyre, et disant : « Dans deux ou trois jours j'aurai le plaisir de vous serrer la main ». Nous nous gardâmes bien de changer le titre de notre journal, qui con- tinua de s'appeler le Progrès. Nous ne voulûmes point en faire 1' « organe de la démocratie socialiste internationale » : mais, comme le sous-titre Organe des démocrates loclois ne répondait plus à la réalité, nous déci- dâmes de le remplacer par celui d'Organe socialiste. J'envoyai des exem- plaires du numéro 6 aux vingt-trois adresses que m'avait indiquées Bakounine, et, naturellement, l'idée ne vint jamais à aucun des destina- taires de payer son abonnement. — Gowell Stepncy excepté. Je commençai en même temps à préparer un nouveau numéro : c'est le mardi 16 mars que j'écrivis mon article, intitulé Guerre aux choses, paix aux hommes; mais il fallut attendre jusqu'au 28 la correspondance que devait envoyer Bakounine, en sorte que ce fut seulement au commencement d'avril que le numéro 7 put paraître. VI Nouvelle décision dn Conseil général de Londres relativement à l'Alliance (() mars) ; en conséquence, dissolution volontaire de l'organisation interna- tionale de celle-ci. Grèves à Genève (mars). Progrès de l'Internationale à Paris. A la Cliaux-de-Fnnds et au Locle, succès de notre propagande ; attaques de la Montagne contre le Progrès. Gependant le Gonseil général de Londres avait fini par prendre une décision, à la date du 9 mars, au sujet de la lettre que lui avait écrite Perron au nom du Bureau central de l'Alliance. Le Gonseil, cette fois, répondait aflirmativement à la question qui lui était posée. Il disait (lettre du 20 mars 1869) : D'après l'article i^' de nos statuts. l'Association admet toutes les sociétés ouvrières aspii'ant au même but. savoir: le concours mutuel, le progrès et l'émancipation complète de la classe ouvrière. Les sections de la classe ouvrière dans les divers pays se trouvant placées dans des conditions diverses de développement, il s'en suit nécessairement que leurs opinions théoriques, qui reflètent le mou- vement réel, sont aussi divergentes. Gej)endant, la communauté d'action établie par l'Association internationale des travailleurs, l'échange des idées facilité par la publicité faite par les organes des différentes sections nationales, enfin des discussions directes aux Congrès généraux, ne manquei'ont 1. Je ne crois pas que ce projet se soit réalisé et que M"' Herzen soit venue au Locle à cette époque : je ne me souviens pas de l'y avoir vue. DKUXIKilE PAKI'IK, C:HAPITKK VI l^I pas d'engendrer graduellement un programme théorique commun. Ainsi, il est en dehors des Ibnetions du Conseil général de faire lexamen critique du programme de l'Alliance. Nous n'avons pas à rechercher si oui ou non c'est une expression adéquate du mouve- ment prolétaire. Pour nous, il s'agit seulement de savoir s'il ne contient rien de contraire à la tendance générale de notre association, c'est-à-dire rémanci])ation complète de la classe ouvrière. Et ici, le rédacteur de la lettre • taisait remarquer que les mois égali- satioii des classes j)rèlaient à l'équivoque : Ce nest pas Yégalisation des classes, — contre-sens logique, impossible à réaliser. — nuds au contraire Vaboliiion des classes, ce véritable secret du mouvement prolétaire, qui forme le grand but de l'Association internationale des travailleurs. Cependant, considé- rant le contexte dans le([uel cette ex[)ression égalisation des classes se trouve, elle semble s'y être glissée comme une simple erreur de plume. Le Conseil général ne doute pas que vous voudrez bien élimi- ner de votre programme une expression prêtant à des malentendus si dangereux. A la réserve des cas oîi la tendance générale de notre Association serait directement contredite, il correspond à nos principes de laisser chaque section formuler librement son pi'ogramme théorique. Il n'existe donc pas d'obstacle pour la conversion des sections de l'Alliance en sections de l'Association internationale des travailleurs. Aussitôt que le Bureau central de l'Alliance eut reçu cette réponse, il en lit part aux groupes de l'Alliance, en les invitant à se constituer en Sections régulières (le l'Internationale, tout en gardant leur progranuiie, et à se faire reconnaître comme telles par le Conseil général de Londres. Le groui)ede Genève, après avoir entendu la lecture de la lettre de Londres dans sa séance du 17 avril, procéda à l'élaboration de nouveaux statuts, qui furent adoptés à la tlate des 17 et 24 avril; il rem])laça, dans le i)ro- granime, la phrase : « Elle (l'Alliance) veut avaut tout l'égalisation poli- tique, économique et sociale des classes et des individus » |)ar celle-ci : « Elle veut avant tout l'abolition définitive des classes et l'égalisation poli- ti(jue, économique et sociale des individus ». L'article i-^' du règlement disait : « Le groupe genevois de l'Alliance de la démocratie socialiste, vou- lant ai)partenir exclusivement à la grande Association internationale des travailleurs, constitue une Section de l'Internationale, sous le nom de V Alliance de la démocratie socialiste, mais sans autre organisation, bureaux, comités et congrès que ceux de l'Association internationale des travailleurs ». Dans son assemblée générale du 1'' mai, la Section de l'Alliance élut son comité, dont firent partie entre autres Bakounine. J.-Pli. Becker, lleng ((|ui venait de quitter la Chaux-dc-Fonds i>our Genève), et Perron. Quant au Bureau central, il n'avait jtlus uilIon do. cette lettre, de la main de larx, a élé publié à Leipzig: on 1904. Il y a quelques légères différences entre le texte u brouillon et le texte délinitif : c'est Jung sans doute, le secrétaire pour la Suisse, ui a francisé le style du maître. i42 l'internationale graphes de Genève conimençaienl de leur côté une grève qui lut signalée ]»ar des scènes de violence. Pendant plusieurs semaines, ces deux grèves absorbèrent entièrement l'ac^livité des Sections genevoises et du Comité fédéral romand, et remplirent les colonnes de l h'ffalité. On se demanda plus d'une t'ois si l'on n'en viendrait pas à un conllit armé et si les rues de Genève ne seraient pas ensanglantées. Le i" avril, j'écrivais : « Ce matin, il est arrivé de Genève un télégramme annonçant des troubles, et j'ai dû courir à droite et à gauche toute la journée ;'ce soir on m'a encore aj)j)elé à la Chaux-de-Fonds par le télégraphe. Enlin, j'espère que tout s'arran- gera sans (pi'il y ait du sang versé. » Et le lendemain, revenant sur ce sujet : « Je suis donc allé à la Chaux-de-Fonds hier à cinq heures. J'y ai trouvé de Genève des nouvelles rassurantes ; nous avions craint un moment qu'on se battît là-bas. J'ai soupe chez un ouvrier qui est marié dejtuis trois mois, et j'ai trouvé leur ménage charmant : madame travaille aussi à l'établi, et fait la cuisine, et^ quoique novice, elle s'en tire joliment bien, ma foi. Combien j'enviais le bonheur de ces jeunes gens ! pendant qu'on soupait, et qu'un autre convive, l'excellent Fritz Heng (un ouvrier graveur, })résidenl de la Section internationale de la Chaux-de- Fonds), disait des folies à la maîtresse du logis, je j)ensaisà notre bonheur futur. » Le Cercle de l'Internationale, à Genève, qui se trouvait à la brasserie des Quatre-Saisons, fut transtéré, le dimanche 28 mars, au Temple-Unique (l'ancien ïemi»le maçonnique), boulevard de Plainjjalais. L'Internationale disi)osait là d'un local spacieux, qui devait, pensait-on, contribuer à favoriser le déveloi»i)ement de sa j)ropagande ; en réalité, c'est (juelques mois a{)rès le transfert de son siège au Temple-Unique que l'Internationale genevoise commencera à déchner, en s'écartant de la voie qu'elle avait suivie pendant ce qu'on peut appeler sa période héroïque. En France, les idées socialistes pénétraient de plus en plus les masses ouvrières ; et, bien que l'organisation du bureau parisien eût été officiel- lement supprimée en 1868, l'internationale n'en faisait pas moins des progrès considérables, dont nous entretenaient chaque semaine les corres- pondances publiées par VEgalité. Une de ces lettres de Paris, écrite par Gombault à la date du 16 mars (numéro 9 de l'Egalité, 20 mars), s'expri- mait ainsi à ce sujet : L'Association internationale des travailleurs n'a jamais si bien fonctionné en France que depuis qu'elle a été dissoute, disait derniè- rement un orateur dans une réunion publique, et cette allirniation n'était que l'exacte vérité. En etï'et, pendant les trois années que nous avons employées à fonder notre association et à en propager les prin- cipes, nous n'avions jamais pu réussir à grouper qu'un nombre très restreint d'adhérents ; notre action matérielle et morale était toujours restée ti'ès limitée. Aujourd'hui que nous n'avons plus d'organisation, plus d'existence régulière, il a suili qu'un membre de l'Internationale reçût un appel de la Section de Bàle, pour qu'immédiatement, dans les réunions publiques, il tût fait des collectes, et que toutes les cor- porations aient organisé des souscriptions... La dissolution du bureau de Paris peut donc être considérée comme un heureux malheur, puisqu'elh; a eu pour résultat, eu dispersant un groupe d'adhérents réguliei's de quelques centaines de membres, de taire adhérer en principe et en fait, irrégulièrement, c'est vrai, tout ce qui pense et agit parmi la population travailleuse de Paris. Une autre lettre de Paris, datée du 3o mars (n" 12 de V Egalité, 3 avril), écrite probablement par Varlin, parlait du progrès que les idées commu- nistes avaient fait dans les masses ouvrières : DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE M l43 Les huit mois de discussions des réunions publiques ont fait découvrir ce l'ait étrange, que la majorité des ouvriers activement réformateurs est communiste. Ce mot de communisme soulève autant de haine dans le camp des conservateurs de toute sorte que la veille des journées de juin. Bona- partistes, oi'léanistes, cléricaux et libéraux s'entendent avec un tou- chant ensemble pour crier sus à Tinfàme, au pelé, au galeux. Plus les ouvriers militants de Paris s'obstinent à se proclamer communistes, plus les conservateurs susnommés s'acharnent à les combattre ; cha- cun joue admirablement son rôle : les cléricaux, les orléanistes et les hbéraux fulminent dans leurs chaires, dans leurs journaux, et le gouvernement tâche de mériter les éloges des plus fougueux par- tisans de la répression à outrance. La grande majorité des orateurs des réunions publiques (l'on peut dire presque tous ceux qui procla- ment le communisme) sont emprisonnés, condamnés ou assignés ; les condamnations se tiennent, le plus souveat, entre deux et six mois de prison, entre cent et deux mille francs d'amende. Ces jours derniers, on a trouvé que l'infatigable sixième Chambre n'était pas encore assez expéditive, et l'on a essayé de l'arrestation préveutive : en conséquence, ont été arrêtés Budaille, Bachellery. Amouroux, Garrau, Gustave Flourens et Peyrouton. La bomie harmonie, qui avait été troublée au printemps de i86S par la lutte électorale, s'était rétablie entre les Sections de la Ghaux-de-Fonds et du Locle. Goullery avait à peu près abandonné la scène, et avait donné sa démission de président de la Section de la Chaux de-Fonds : il avait été remplacé dans ses fonctions par le graveur Fritz Heng, qui était des nôtres. Un échange fréquent de délégalioas créa des liens d'amitié entre les inter- nationaux des deux villes sœurs des montagnes neuchàteloises ; et les comités des deux Sections décidèrent qu'afin de resserrer davantage ces liens, ils se réuniraient tous les quinze jours pour délibérer en conuuun, alternativement au Locle et à la Chaux-de-Fonds. « Ce lut dans une de ces réunions que M. Ulysse Dubois, épicier et officier d'artillerie, membre du comité de la Chaux de-Fonds et coulleryste fanatique, proposa la créa- tion d'une société secrète. Cette proposition, faite de la sorte, parut si étrange, que les assistants ne savaient s'il fallait la regarder comme venant d'un agent provocateur ou seulement d'un cerveau dérangé ; après une courte discussion, elle fut repoussée à l'unanimité. C'est ce même M. Dubois qui, un an plus tard, en qualité de président du Cercle ouvrier de laChau.v- de-Fonds, expulsa le Congrès romand du lieu de ses séances en criant : A la porte les collectivistes ! ' » Les Loclois avaient déjà leur groupement intime particulier; à la Ghaux-ded^'onds aussi, quelques camarades anli- couUerystes, entre autres Fritz Heng, avaient constitué un groupe du même genre. Si donc la proposition de M. Ulysse Dubois fut repoussée, ce n'était j)as que les socialistes les plus avancés des Montagnes neuch;\te- loises méconnussent les avantages d'une organisation solide et discrète : c'est qu'ils voulaient tenir les amis de CouUery à l'écart. 1. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. ilG. — Avant l'improssion ilps 80 prcmiiTes pa,i,'('S du Mémoire, j'en avais comiminituif, en juin ou juillet 1872, le uianu.scrit a H.ikoanine, en le lui envoyant à Zurlcli. A la Ici-lure du passa,:,'e où je disais qu'lllysse Duixjis «proposa la création d'une sociiHe secrclc », il eut un scru- pule, et écrivit au bas du feuillet celle oliscrvalion : « N'est-ce pas une dénonciation, t;t est-il absolument nécessaire et permis de la faire ? .Je ileuKinde, tu décid(>ra9. » Mais lorsqu'c^n continuant a lire, il fut arrivé ii la lin de l'alinéa, il écrivit celle seconde oliservation : n Ah ! mainti-nanl je comprends ». — Celle partie du manuscrit du Mémoire est encore en ma possession. 1/^/^ i/i.\'n:j«.\Ario\ Ai.K La j)ropagandc laile par le J'rof>rês renconliait le meilleur ar.eueil parmi les ouvriers jtirassiens, non seulement dans le canton de NeuchAlel, mais dans le canton de Berne, e'esl-à-dire au^'al de Sainl-lmier, à Bienne, A Moulier. Mais nos advf'rsaires, de leur côté, ne se lassaient pas de nous cond)attre par tous les moyens : la lutte ouverte, les dénonciations de la presse, l<;s persécutions lAclies. L'apparition du numéro (5 du J'rofffès avait j)rovo(iué une explosion d'anallièmes de la part des journaux réac- tionnaires, au premier ran^^ desquels se distingua la Montaigne, toujours rédigée par (^ouUery et ses alliés. On chercha à se défaire de ceux des nôtres qui luttaient au premier rang. Ileng, devenu à la Chaux-de Fonds le point de mire des ennemis du socialisme, lut si bien « boycotté » qu'il dut quitter les Montagnes pour aller vivre à Genève. J écrivais le 5 avril : « Hier soir, je suis allé à la Chaux-de-Fonds faire mes adieux à Fritz lleng, qui part demain pour Genève, où il va chercher de l'ouvrage; il ne peut plus en trouver à la Chaux-de-Fonds, car on lui a fermé tous les ateliers à cause de ses opinions. 11 aurait le droit d'être aigri par les persé- cutions quil a subies ; et cependant il est toujours le même, doux, modeste, conciliant. C'est un brave cœur que ce garçon-là.» Quant à moi, le parti conservateur, ne pouvant me frapper, car il n'avait pas d'arme à sa disposition, essaya de m'intimider. Voici le récit de cette tentative : Hier, le juge de paix, Alfred Dubois, président de la Comniission d'éducation, m'a fait demander de passer chez lui; il m'avait du reste prévenu il y a huit jours qu'il désirait avoir vm entretien avec moi. Il s'agissait d'un de ces orages périodiques que le parti dévot soulève contre moi, et qui finissent bien paisiblement. Certaines gens ont cru habile de profiter de latlaire Buisson pour me porter un coup et ruiner en même temps l'Ecole industrielle, qui est leur bête noire. On a donc, au sein de la Commission, parlé de nouveau de mes opinions religieuses, et, comme la très grande majorité de ce corps est composée de royalistes, cela a trouvé de l'écho. Malheureusement pour ces braves gens, je suis inattaquable au point de vue de la loi, comme me l'a avoué l'autre jour M. Barbezat '. et ils ne peuvent me faire de mal, malgré tout leur désir. Comme cependant ils tiennent à me donner une preuve de leui's sentiments pour moi, ils ont fini par décider de m'envoyer une lettre d'admonestation, que je recevrai un de ces jours. C'est là ce que voulait m'annoncer M. Alfred Dubois. Quoiqu'il soit tout à fait opposé à la majorité de la Commission, on l'a cependant nommé président, parce que c'est le seul homme capable qui s y trouve, ou à peu près. Il m'a donc raconté ces détails, et nous avons beaucoup ri l'un et l'autre de l'idée de ses collègues. Déjà l'année passée la Commission m'avait écrit une lettre semblable, et M. Dubois, qui était chargé de la remettre, l'avait gardée en poche et n'avait pas même voulu me la laisser lire, me disant qu'elle était trop bête et qu'il était honteux d'être forcé de la signer comme président. Cette fois, il me la remettra, et il m'a bien recommandé en outre de ne pas laisser deviner qu'il ne m'avait pas remis la première, car si on venait à le savoir cela ferait une atlaire. Tu vois que. si la majorité delà Commission me cherche chicane, j'ai pour moi le président, et, j'ose le croire, la partie raisonnable du public. (Lettre du 3i mars 1869.) 1, Le 9 mars : voir page 138. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE VII l45 VII Le n° y du Progrès {3 avril), devenu « organe socialiste » et paraissant tous les quinze jours. L'Egalité : à la demande de Bakonnine, j'écris nn article sur le droit d'héritatfe (Egalité du i" r)iai). Agitation en France eut en Belgi- que. N" -S' du Progrès {ly avril). Netchaïef. A" 5 rfa Progrès {i" niaî). Le n° 7 du Progrès est daté du samedi 3 avril. Il portait en sous-litre les mots : «Organe socialiste, paraissant au Locle tous les quinze jours. Prix d'abonnement : pour un an, 4 francs», et il débutait par l'avis suivant : A nos lecteurs. — Le bon accueil fait à notre journal par nos amis nous engage à en rendre la publication régulière. Le Progrès paraî- tra donc à l'avenir tous les quinze jours. Il continuera de discuter, en dehors de toute préoccupation politique et de toute haine person- nelle, les intérêts du travail, et d'exposer les solutions données par la science aux questions sociales. Voici l'article de tête de ce numéro, qui était une sorte de profession de foi : Guerre aux choses, paix aux hommes ! Quand on étudie l'histoire du genre humain à la lumière des sciences naturelles, qu'on analyse avec une critique sérieuse les phé- nomènes complexes qui s'appellent révolutions, et qu'on cherche à se rendre un compte exact des causes et des effets, on s'aperçoit que la volonté individuelle joue un très petit rôle dans les grandes secousses qui changent le sort des peuples, et on apprend à discerner les véri- tables causes, c'est-à-dire l'inQuence des milieux. Pour l'homme qui se place à ce point de vue, la haine des individus cesse d'exister. Lequel de nous rendra responsable de son avilisse- ment un malheureux vagabond qui, tz\iité dès sa naissance comme un paria par la société, a été poussé à la paresse et au vice par l'in- humanité de ses frères ; ou une misérable femme qui s'est vendue, parce que son travail ne pouvait pas lui donner du pain ? Le senti- ment que produit en nous la dégradation de ces infortunés, ce n'est pas l'indignation contre leur personne, c'est l'indignation contre un ordre de choses qui produit de pareils résultats. Il en est de même, d'une manière plus générale, des individus et des classes dont nous étudions les actes dans l'histoire. Nous les voyons se produire et se développer, d'après des circonstances données : nous jugeons, et lorsqu'il le laut, nous condamnons, mais nous ne haïssons pas. Tels sont les sentiments qui nous animent dans notre critique de la bourgeoisie et des institutions bourgeoises. Nous nensons que la bourgeoisie exerce une domination oppressive, qu'elle exploite le travail, qu'elle est un obstacle au progrès de l'humanité. Nous disons cela avec calm(% parce que c'est une vérité scienlilique, et non pas le cri aveugle de la [)assion ; et nous concluons ([u'il faut combattre les institutions bourgeoises, et ne point haïr les bourgeois. * Qu'on y réfléchisse, et l'on verra que nos adversaires font tout le contraire. Les partis politiques ne cherchent [»as la justice, ils se disputent 1^6 l'internationale le pouvoir. Aussi, d'un parti à l'autre, les hommes se haïssent ; mais à très peu près ils veuh'nl les mêmes choses. On se calomnie, on s'emprisonne, on s'égorj^e, entre hommes j)olitiqucs : mais que ce soit Louis-lMiilippe, Cavaignac ou lîouaparte, Fazy ou Escher, (jui tienne le gouvernail, le pauvre pcui)le n'en soullre j)as moins des mêmes ahus, que les gouvernants se gardent bien de dctruii'c, parce que ce sont ces abus qui les lonl vivre. * * * Nous sommes bien certains que si, au lieu d'attaquer des choses, nous avions attaqué des hommes ; si au lieu d'attaquer la religion, nous avions attaqué tel ou tel membre du clergé ; si au lieu d'atta- quer la bourgeoisie, nous avions attaqué tel ou tel bourgeois, — nous n'aurions pas soulevé de si furieuses colères. Gomme la plupart des hommes, dans notre triste société, détestent cordialement leurs voisins, nous aurions trouvé, pour chacune de nos attaques individuelles, un groupe d'approbateurs. Mais nous aimons les hommes, et nous ne haïssons que l'injustice. C'est pourquoi notre polémique ne ressemble en rien à celle des jour- naux politiques ; et il faut nous résigner à nous passer des sympa- thies de nos confrères de celte catégorie. * * * On avait pardonné au premier Napoléon d'avoir fait tuer deux millions d'hommes, et si bien pardonné, qu'il y a quarante ans cer- tains libéraux avaient cru pouvoir faire de lui le drapeau de la cause populaire. Mais si Napoléon, en 1814, pour défendre la France de l'invasion étrangère, eût brûlé un quartier de Paris, ni Béranger, ni Victor Hugo n'auraient osé le chanter, et son nom eût été voué à l'exécra- tion un demi-siècle plus tôt. Tant il est vrai que la destruction des choses, fût-ce de simples maisons, paraît à certains esprits bien plus criminelle que celle des hommes. * * * Ce préjugé ne nous arrêtera pas, et, le cœur brûlant de l'amour des hommes, nous continuerons à frapper impitoyablement sur les choses mauvaises. Socialistes, soyez doux et violents. Soyez doux pour vos frères, c'est-à-dire pour tous les êtres humains. Tenez compte au faible, au superstitieux, au méchant, des causes indépendantes de sa volonté qui ont formé sa personnalité. Rappelez-vous que ce nest pas en tuant les individus qu'on détruit les choses, mais en tuant les choses qu'on transforme et régénère les individus. Mais soyez violents pour les choses. Là, il faut se montrer impi- toyable. Pas de lâche transaction avec l'injustice ; pas d'indulgence pour l'erreur, qui vous conjure de ne pas aveugler de votre flambeau resplendissant ses yeux de chauve-souris. Faites une Saint-Barthélémy de mensonges, passez au fil de l'épée tous les privilèges ; soyez les anges exterminateurs de toutes les idées fausses, de toutes les choses nuisibles. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE VII I^^ Que votre mot d'ordre soit : Guerre aux choses, et paix aux hommes ! Cet article fut reproduit par l'Egalité du i6 avril, et par plusieurs autres organes socialistes : et tout récemment j'ai été non moins touché que surpris de le retrou ver une fois de plus imprimé dans le livre d'Anselmo Lorenzo paru à Barcelone en 1902, El Proletariado militante. Le vétéran du mouvement ouvrier espagnol ignorait le nom de celui auquel il a adressé, après plus de trente années, un remerciement ému pour avoir exprimé ce qui était dans nos cœurs à tous ' : ces lignes le lui apprendront. Après mon article venait, dans ce n" 7, la seconde lettre de Bakounine « aux compagnons de l'Association internationale des travailleurs au Locle et à la Chaux-de-Fonds », datée du 28 mars, parlant de la bourgeoisie française à l'époque de la Restauration ; — un article extrait de Y Interna- tionale de Bruxelles, intitulé « Les institutions actuelles de l'Internationale au point de vue de l'avenir » : l'Internationale « porte dans ses flancs la régénération sociale; elle offre déjà le type de la société à venir, et ses diverses institutions, avec les modifications voulues, formeront l'ordre social futur; que dans chaque commune il s'établisse une Section de l'Internationale, et la société nouvelle sera formée et l'ancienne s'écroulera d'un soufïle », disait l'auteur, en qui j'avais reconnu mon ami De Paepe à cette image finale : « Ainsi, lorsqu'une plaie se cicatrise, l'on voit au- dessus se former une escarre, tandis que la chair se reforme lentement en dessous; un beau jour, la croûte tombe, et la chair apparaît fraîche et vermeille » ; — enfin, des détails sur la grève des tailleurs de pierre, marbriers et maçons, et sur celle des typographes, à Genève. Le i3 avril, Bakounine m'écrivait la lettre suivante : Je me dépêche de t'envoyer mon article. Tu verras, à la façon dont il est écrit, que je suis écrasé de travaih Tâche de le lire et de le corriger s'il le faut... A celte heure je suis excessivement occupé par ce qui se passe en Russie. Notre jeunesse, la plus révolution- naire peut-être, tant en théorie qu'en pratique, qui existe au monde, s'agite au point que le gouvernement a été forcé de fermer les univer- sités, académies, et plusieurs écoles, à Saint-Pétci'sbourg. à Moscou et à Kazan. J'ai maintenant ici un spécimen " de ces jeunes fanatiques qui ne doutent de rien et qui ne craignent rien, et qui ont posé pour princfpe qu'il en doit périr sous la main du gouvernement beaucoup, beaucoup, mais qu'on ne se reposera pas un instant jus([u'à ce que le peuple se soit soulevé. Ils sont admirables, ces jeunes fanatiques, — des croyants sans Dieu et des héros sans phrases ! Papa Meuron aurait plaisir à voir celui qui loge chez moi, et toi aussi. Ici nous devons procéder autrement. La jeunesse instruite nous manque, elle est toute réactionnaire ; et l'ouvrier est encore fort bour- geois. Il deviendra sauvage, je n'en doute pas ; mais il faut que quelques faits le transforment. — Et maintenant, je joue ici le rôle de réactionnaire, l^es typographes, qui ont fort mal combiné et conduit 1. (( A' la Internacional corresponde lagloria de lialier inspirado el sigiiiento arti- ciilo i bendito sea su autor! que, traducido à lodus las Ifnguas delà civilizai-ion inodorna, {)ul)licaron los jx^riodicos obrcros organes de la Asociachm InleriKu-ional du ios Trabajadorcs. » (!'. 23'J.) 2. C'est de. Netcliaiof (ju'il s'ai,dt. Nelchaïcf, venant de Russie, était arrivé on Itel- gique en mars IbiCi'J ; avant la (in de mars il était à Genève, où il se mil immédiate- ment en rapports avec 15akounine. i48 l'internationale leurs adaires, se voyant dans une impasse, auraient voulu entraîner l'Internationale à des nianil'estalions dans la i-ue (jui, si elles n'abou- tissaient pas à la menace dahoi'd, et jdus lard à la violence, ne pro- duiraient ri(!n, et si elles avai(înt une; issue dramatique (iniraient par une dcfaile de rinlcrnalionah; As-tu lu dans l'avant-dernier numéro noti'c arlicle Les deux ^rri'cs ''? qn vu dis-tu? Tes articles plaisent ici beaucouj), beaucoup. Je suis d'avis que tu devrais iuqu'i- mer tes articles sur la leligion. Sois sage ; ci*amponne-toi à ta place au moins pour quelques mois encore ; donne-toi le temps de te marier ; et après, nous verrons. Adieu. J'embrasse papa Meuron et tous les amis. Les « articles sur la religion », dont parle Bakounine, étaient un résumé des résultats acquis par la critique, en ce qui concerne les doctrines de la religion chrétienne et les laits prétendus historiques sur lesquels elle s'appuie. La première partie de ce résumé, relative au Pentaleuque, parut sous le titre (ï Examen du Christianisme, dans les numéros 8, lo et l'i du Progrès. Voici à ce sujet quelques extraits de mes lettres : Tu ne sais pas ? je suis en relations épistolaires avec des person- nages considérables, avec plusieurs pasteurs du canton, mes anciens camarades. L'autre jour, à propos d'un article de ci'itique biblique que j'ai lait pour le Progrès, l'idée m'est venue d'écrire à A., pasteur à X., à B., pasteur à Y., et G., pasteur à Z., pour leur demander s'ils croyaient que le Pentateuque lût l'œuvre de Moïse, et quelques autres choses encore. Les deux premiers m'ont déjà répondu : ils me disent l'un et l'autre qu'ils ne croient pas que le Pentateuque soit de Moïse, mais A. me prie de garder cette confidence pour moi. Je te fei'ai voir ces lettres, — elles sont vraiment instructives, — ainsi que la copie de la réponse que je fais à A. (Lettre du mercredi 'j avril 1869.) Hier, à Neucliàtel, j'ai communiqué à mes parents ma correspon- dance avec les pasteurs dont je te parlais l'autre jour, et je leur ai lu aussi mes articles pour le prochain numéro du Progrès ; mon père est très content de celui sur la Bible : il m'aurait bien embrassé, tout socialiste que je suis ^ (Lettre du lundi 12 avril 1869.) Je suis allé hier soir à pied à la Ghaux-de-Fonds, avec deux amis, entendre une conterence de M. Albert Ré ville. L'église était remplie, et le conférencier a été chaudement applaudi par le millier d'auditeurs qui étaient là. Quelle chose étrange que ce mouvement populaire qui se fait chez nous ! On se croirait revenu au XVP siècle, au temps de la Réforme. En ce temps-là, la comtesse Guillemette de Vergy auto- risa Farel, un pauvre diable de vagabond étranger, à venir prêcher 1. Cet article, qui est delà plume de Bakounine, est intitulé : La double grève de Genève ; il a paru dans VÉgaiilé du 3 avril. C'est un exposé très remarquable de ce qu'est l'Internationale, de ses moyens d'action, et de l'intérêt qu'elle a à ne pas se laisser provoquer à des luttes partielles et prématurées, au moyen desquelles ses adversaires voudraient se débarrasser d'elle en la forçant à livrer batailleavant l'heure. 2. Mon père allait lui-même entrer dans la lice en publiant une brochure qu'il intitula Première lettre a un curieux sur la Bible et la critique moderne, par un ami du libre examen. Le Journal religieitxdu canton de Neuchàtel crut que l'auteur des articles du Progrès et celui de la Lettre à un curieux étaient une seule et même personne, et je dus le tirer d'erreur par une note qui parut dans le n" 11 du Progrès. Un de mes oncles, chrétien fervent, fit imprimer une réplique ci la brochure de mon père (qu'il m'attribuait, lui aussi), sous ce titre : Première lettre sur la Bible et la critique moderne, réponse li la Première lettre à un curieux, Neuchàtel, Attinger, imprimeur. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE VII ï^g dans l'église du Locle, au grand déplaisir de l'abbé Bezancenet, notre dernier curé. Farel, bien plus mal accueilli à ses débuts que ne l'a été M. Buisson, tlnit par se faire des partisans, et quelque temps après les bourgeois de Neuchâtel décidaient, à la majorité de quelques voix, l'abolition du culte catholique. En écoutant M. Ré ville prononcer, dans le temple de la Chaux-de-Fonds, son ardent réquisitoire contre les turpitudes de l'orthodoxie, je ne pouvais m'empêcher de me rap- peler cela : et tout fait prévoir que les choses iront comme au temps de Farel, et que l'orthodoxie chez nous n'a plus que quelques jours à vivre : l'immense majorité de la population est détachée du clergé. (Lettre du jeudi 22 avril 1869.) Le n° 8 du Progrès, qui parut le 17 avril, contenait uue réponse au Journal de Genève, à propos de Proudhon et de la célèbre proposition du 3i juillet 1848, relative à un impôt du tiers sur les revenus ; j'en profilais pour mettre sous les yeux des lecteurs quelques épisodes de cette séance de l'Assemblée nationale où Proudhon fut flétri par un ordre du jour outra- geant, voté par 691 voix contre 2. Dans une troisième lettre, Bakounine achevait ce qu'il avait à dire de l'histoire de la bourgeoisie française, et la louait d'avoir opposé son utilitarisme à l'idéalisme tant politique que reli- gieux. Le numéro se terminait par la première partie de mon étude critique de l'Ancien-Testament, sous le titre d' « Examen du christianisme ». La grève du bâtiment, à Genève, s'était terminée le 10 avril parla capi- tulation des patrons: mais celle des typographes devait se prolonger jusqu'en juin. D'autres événements encore agitaient les esprits pendant ce printemps de 1869 : à Paris, les réunions publiques, où les théories commu nistes étaient de plus en plus applaudies ; en Belgique, les massacres de Seraing et de Frameries, et l'arrestation d'Eugène Hins, membre du Con- seil général belge. Je transcris un passage d'une lettre écrite après la lecture du journal V Internationale du 17 avril : En même temps que ta lettre, on m'a apporté un journal belge. J'y ai jeté les yeux, et je vois qu'on y donne les détails de l'affreux massacre que les soldats ont fait dans les charbonnages de Seraing. ïu auras peut-être vu, dans nos journaux, quelques-unes des calomnies qu'ils ont débitées à propos de cet événement. Ici, dans la relation donnée par mes amis belges (que je connais comme des hommes droits, haïssant le mensonge et ne craignant rien), je trouve la vérité. Pauvi-es ouvriers belges ! Mais patience: le travail de pro- pagande socialiste avance rapidement : l'Europe tout entière est enve- loppée dans un immense réseau, et le jour de lu justice viendra bientôt. (Lettre du 18 avril 18G9.) Si j'essayais, dans ces pages, de taire l'histoire de l'Internationale dans la Suisse frant/aisc, je devrais parler avec détail de ce qui se passait à Genève ; et il faudrait aussi, au lieu de reproduire uniquement des articles du Progrès, faire une large place à ceux de VKgalilé. qui olVrent un tahleau intéressant du mouvement socialiste international à cette date. Mais je n'écris <(ue des souvenirs personnels, me itoriiant à raconter ce cpie j'ai vu, dans le cercle étroit où j'étais culeriué. Je dois donc me limiter à «lire (pielques mots scnlcmcnl de notre organe l'édéral. L'A'i,'Yt/t7c avait publié, dans ses treize premiers numéros (du i>) janvier au 17 avril), de nombreux articles de Perron, (juatre articles de De i'aepe sur les Maitlmsieiis (11°^ 1,2, 3, .5), ime élude de .l.-Ph. Beeker sur la coopé- ration (n"'' 2, 4, o, <>), 'me autre de Malou sur la propriété individuelle (n"^ 7, 8) ; des correspondances d'Eccarius (n"' i, 3, 4. -i. 7. 8, l'i), de De Paepe (n°'' I, 4i 6), de Varlin (n" 4- 'Oi de .Mabju (n° 6), de Cond)aidt (n" 9. loV i5o l'internationale d'Albcrl Hicliard (n" i, 3, 5, lo, ii, 12). Bakouninc écrivit un article contre les bourj^eois rie la Lij^'ue de la paix, à propos du journal la J'rater- nilé de M. La llijjaudière (n" <>), un article sur la double |,'rève de Genève (n° II), et un article sur la situation en Uussie (n° l'ij. Je n'adressai qu'une seule lettre à VKi'aUtc pendant ce trimestre (corresy)ondance du Locle,dans le n" 4)) niais Perron re[)roduisit trois de mes articles du Progrès (dans les n"* 3, 7 et i3). Schwitzgurbel envoya deux correspondances de iSonvillier (n"'' 2 et 19). Le journal, dont le Conseil de rédaction avait confié la d rec- tion à Cil. Perron, exprimait (idôlement les diverses tendances qui se mani- festaient dans la {jurande Association, et il est très instructif k consulter pour qui veut se faire une idée de l'ensemble de la propagande socialiste dans cette année iSCkj, l'année qui précède le duel entre la France et l'Alle- magne et la lin du second Empire, Un épisode caractéristique est celui de la courte collaboration d'André Léo (M'"« Léodile Gham[)seix). Dans son no 6 (27 février), V Egalité annon- çait en ces termes queM'"^ Cliampseix, qui était l'amie de Malon et des deux frères Elie et lilisée Reclus, allait écrire dans ses colonnes : « Nous enregis- trons une nouvelle qui fera, nous n'en pouvons douter, le plus grand plaisir ànos lecteurs. Un des premiers écrivains socialistes de France, M'"^ André Z/eo, a bien voulu nous donner l'assurance' qu'elle consentait à prendre place parmi les collaborateurs de V Egalité. » Le journal reçut bientôt une lettre de M""* André Léo, datée du 2 mars, expliquant que, d'accord avec la rédac- tion de VEgalité sur le but, elle différerait quelquefois sur les moyens ; elle déclarait qu'il ne fallait pas traiter en ennemis ceux qu'elle appelait les « attardés », mais respecter leur liberté et repousser tout dogmatisme ; en d'autres termes, elle voulait l'union de tous les amis du progrès, sans distinction d'étiquette. La rédaction publia cette lettre (n" 8, i3 mars), mais la lit suivre de quelques observations écrites par Perron. « Nous comprenons, disait-elle, le sentiment élevé qui a dicté la lettre qu'on vieut de lire, mais nous ne saurions nous laisser entraîner par ces élans de cœur ; nous savons trop qu'ils ont toujours réussi à perdre la cause du peuple»; il ajoutait que a tout compromis, toute concession aurait pour effet de reculer l'émancipation complète du travail » ; et que, pour cette raison, le Congrès de Bruxelles avait « manifesté la volonté des travail- leurs de rompre avec la démocratie bourgeoise ». M™^ André Léo et quatre de ses amis envoyèrent à VEgalité des réponses que celle-ci refusa de publier; et cette fois ce fut Bakounine lui-même — l'entrelilet n'est pas signé, mais certains coups de boutoir en indiquent suffisamment la pro- venance — qui se chargea de dire leur fait aux partisans de la conciliation ; voici le langage qu'il tint (n" 10, 27 mars) : Nous avons reçu deux lettres. Tune de M"^^ André Léo, l'autre signée collectivement par quatre personnes : MM. Elie Reclus, Louis Kneip, A. Davaud, et Albert, cordonnier ^ Ces deux lettres sont inspirées du même esprit de conciliation vis-à-vis de cette bonne classe bourgeoise qui nous mange si tranquillement tous les jours, comme si c'était la chose la plus naturelle et la plus légitime du inonde, et de protestation contre les tendances de notre journal, parce qu'ayant arboré le drapeau de la franche politique du prolétariat il ne veut consentira aucune transaction. C'est vrai, nous avons les transactions en horreur. L'expérience historique nous démontre que dans toutes les luttes politiques et sociales elles n'ont jamais servi que les classes possédantes et puissantes, au détriment des travailleurs. 1. Perron venait de faire un voyage h Paris, et en avait rapporté la promesse de la collaboration de M'"'= André Léo. 2. Cet « Albert, cordonnier », n'est autre que l'ex-ollicier russe Vladimir Ozerof, qui liabitait alors Paris et gagnait sa vie à faire des souliers. 11 sera question de lui dans la Troisième Partie. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE VII l5l Le défaut d'espace ne nous permet pas d'insérer ces deux lettres. En présence de la coalition des patrons qui menace de nous alTaraer, nous avons autre chose à dire et à faire qu'à poléraiser contre le socialisme bourgeois. Gomme épilogue à cet incident, l'Egalité du lo avril (n° 12) publia ce simple avis : « Nous avons le regret d'annoncer que M*"® André Léo ne continuera pas de collaborer à la rédaction de V Egalité ». Absorbé par la rédaction du Progrès, jusqu'à ce moment je n'avais rien écrit pour l'Egalité, en dehors de la courte lettre publiée dans le n° 4- Perron et Bakounine insistèrent vivement pour que ma collaboration devînt effective ; ils me demandèrent d'écrire une série d'articles sur l'abolition du droit d'héritage, question qui serait probablement discutée au prochain Congrès général. Je refusai d'abord, pour deux raisons : je ne possédais pas les connaissances spéciales nécessaires pour traiter le sujet e.v professa; et, en outre, il me paraissait que la question du droit d'héritage se confondait avec celle de la propriété collective : une fois la propriété socialisée, l'héri- tage a disparu. Mais on insista ; et alors, surmontant ma répugnance, je me résignai à écrire, comme un devoir d'écolier, quelques pages que j'envoyai le 14 avril à Bakounine, en lui disant d'en faire ce qu'il voudrait. Il me répon- dit le 19, en m'invitant à profiter des vacances du printemps (fin d'avril) pour aller passer un ou deux jours à Genève avec le père Meuron : Si tu ne peux nous donner qu'un seul Jour, il faut au moins que ce jour soit complet, c'est-à-dire que tu arrives le soir de la veille, que tu passes avec nous tout le lendemain, et que tu repartes le sur- lendemain matin. De cette manière, nous aurons à notre disposition un jour et deux demi-nuits, ce qui, à la rigueur, nous suflira. Mais il nous les faut — car le service avant tout. Tu logeras et coucheras chez moi, ainsi que le Papa Meuron, que je serai, que nous serons tous heureux d'embrasser et de voir présider parmi nous. Fritz [Heng] me va de plus en plus. Il est nôtre de caractère, de volonté, de passion et de cœur, et il ne tardera pas à le devenir d'esprit. — Tu trouveras probablement ici le jeune barbare '. Ton article sur le droit d'héritage n'est pas du tout inavivais. Seulement, il est incomplet. On voit que tu l'as écrit à la hâte. Comme tu nous as permis de l'arranger, je me suis permis d'en ôter un paragraphe sur la collectivité \ qui, excellent par lui-même, n'entre pas bien dans la série des pensées développées dans l'article, et d'y en intercaler deux autres qui m'ont paru nécessaires pour le compléter '. Si j'ai mal fait, tu me tireras les oreilles, et voilà tout. Mon article parut dans l'Egalité du i*"" mai. En voici, à titre de docu ment sur l'état de mes idées en la matière, les principaux passages, avec les deux alinéas ajoutés par Bakounine: Du droit d'héritage. Il y a six mois, au Congrès de Bruxelles, il a été reconnu par les délégués des Sections do tous les pays que le sol et les machines 1 . Netchaïef. . 2. J'avais particulièrement insisté sur la néce.ssité do la propriété collective, et sur le lien entre les deux questions: c'étaitla socialisation de la proprieliMjui.à nus yeux, était le moyen de supprimer le droit d'li(a'ilat,'e, et non point, à l'inverse, l'abolition du droit d'héritatfe qui serait le moyen de réaliser la socialisation de la proprii'te. 3. Bakounine avait tenu à introduire dans l'article une protestation contre i'Ktal. l52 L INTERNATIONALE doivcnl ai)|)artcnir à la ccjllcctivitd. Aujourd'hui ou soulève de toutes part une (|uesti()ii uouveilcî, ([ui sera sans doute diseutée en septembre au (Congrès de JJàle, laholition du droit dliérila^e. Il est néeessaire, pour (pie les Sc^clions l'oinandes puissent se lornier d'avanee une opinion raisonnée sur ce sujet et donner des instru(;lions sérieuses à h^urs d(''léj;ués. (pie le droit d'iKM-itage d(îvienn(î l'objet d'une (îtude ajjprolondie dans V H^alilé. l'oui- aujouidhui, notre intention est seulement d'indi(juer s» ceux (|ui ne la ccmiprennent pas encore quelle est la véritable signification (le cette iinj)oi'lanle (pieslion. Deux enfants vieniu>nt de naître : l'un a])ourp('re un propriétaire, l'autre un ouvrier. Par \v fait de leur venue au monde, (;es enfants ont l'un (^l l'autre droit à la vie, et, comme ils ont l'un et l'autre des appétits physiques, et, plus tard, des besoins intellectuels, ils ont droit l'un et l'autre à la satisfaction de ces appétits et de ces besoins. Aucun d'eux n'a contribué en rien à la formation des capitaux exis- tants ; leur droit à ces capitaux prend sa source dans leurs besoins, et, comme leurs besoins sont égaux, leurs droits sont égaux.... Par quel renversement des notions naturelles en est-on donc venu à pi'étendre que lun de ces enfants possède, par le hasard de la naissance, un di'oit exclusif aux capitaux qui sont le patrimoine de l'humanité ; tandis que l'autre sera forcé, pour se procurer un instru- ment de travail, de se louer au premier, de devenir son esclave, parce que la société est si bien organisée, au point de vue de la justice, qu'elle lui refuse tous les droits, excepté celui de se vendre et de se laisser exploiter ? Est-il juste que le premier, en héritant de la fortune paternelle, puisse vivre sans rien produire, ou en produisant comparativement moins que les autres, et entretenir une existence plus ou moins oisive aux dépens des capitaux amassés par les générations passées, tandis que le second devra produire continuellement sans jamais vivre ? A cette question, qui osera répondre : Oui, c'est juste ? Mais si le million du capitaliste doit cesser d'appartenir à un enfant qui vient de naître, à qui apparliendra-t-il ? A ceux qui l'ont produit. Et qui a produit ce million ? C'est la collectivité. Vous voyez que la suppression du droit d'héritage nous amène tout de suite à la propriété collective. En eltet, ces deux questions sont étroitement liées, ou plutôt n'en forment en réalité qu'une seule. On peut dire en toute vérité que dans la fortune d'un millionnaire enrichi par l'industrie, le commerce ou la spéculation, il y a une partie, très petite, qui est le produit de son travail personnel, et une autre'partie, très grosse, qui est formée de ce qu'il a volé aux autres. Si les enfants n'héritaient que de cette partie légitime, qui est le produit de l'épargne faite par les auteurs de leurs jours sur leur propre travail personnel, ils hériteraient de si peu de chose, que cela ne sullirait pas ])our leur entretien convenable, sans parler de leur instruction. Seule l'épargne faite sur le travail de la collectivité tout entière peut suflire à couvrir les frais de leur entretien, de leur édu- cation et (ie leur instruction. C'est si vrai, que même aujouni'hui, les enfants d'un millionnaire n'auraient pas la possibilité de se dévelop- per et de s'instruire comme ils le font à présent, si, à côté de leur million hérité, ils n'avaient pas encore à leur disposition, pour ainsi DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE VII l53 dire exclusive, tous les moyens d'instruction que leur offre l'Etat. Et qu'est-ce que l'Etat, si ce n'est l'exploitation, systématique et consacrée par la loi, des forces et du travail de la collectivité, au profit de la jouissance et de la civilisation d'une minorité possédante et privilégiée ? C'est la consécration du droit de cette minorité de s'approprier la propriété collective, ou en d'autres termes de voler, sinon honnêtement, du moins légalement, tout le monde '. Mais si nous supposons la société réorganisée sur la base de la propriété collective, et le droit d'héritage aboli, quel sera donc le sort de tous ces pauvres enfants qui naîtront déshérités ? Ne soyez pas inquiets. Leur sort sera bien préférable à celui que leurs parents peuvent leur offrir aujourd'hui. Actuellement, un ouvrier peut, par de longs et pénibles efforts, arriver à laisser à ses enfants quelques centaines de francs, mais peut-il se flatter, en leur léguant ce mince héritage, de leur avoir assuré une position ou seulement les moyens d'une instruction convenable, et de les avoir à jamais préservés du besoin ? Nous savons bien que non, et qu'ils seront toujours dans une situation Inen précaire. Au contraire, lorsque ce sera la société tout entière qui devra assurer l'avenir des enfants, lorsqu'elle se chargera, sans préjudice pour l'amour naturel des parents, non-seulement de leur instruction à l'école, mais encore de leur éducation, de leur entretien, de leur apprentissage, cela ne compensera-t-il pas largement les petites éco- nomies qu'aujourd'hui un père de famille, un ouvrier qui ne vole ou qui ne s'approprie pas le produit du travail des autres, peut laisser à ses fils ? Et les enfants qui auront pour mère la société tout entière ne seront-ils pas bien mieux placés que ceux qui ne peuvent compter que sur des parents bien intentionnés sans doute, mais qui peuvent à chaque instant être frapjjés par la maladie ou la misère ? Les enfants des travailleurs n'ont donc rien à perdre à l'abolition du droit d'héritage et à l'établissement de la propriété collective ; ils ont au contraire tout à gagner. Ce ne seraient que les fils des million- naires qui pourraient se plaindre du changement de leur position. Mais puisque cette position est fondée sur l'injustice, qu'elle n'est possible que par la violation du droit de tout le monde, et que, pour la garantir et la préserver, il faut reui[)loi du [)ouv()ir de l'Etat, c'est- à-dire de la force de tout le monde, détournée au i)rofit de quelques- uns contre l'intérêt de tout le monde, nous n'avons pas à nous inquiéter de leur chagrin '. Et pourtant, il ne serait pas didicile de prouver que même leur l)osition à eux sera devenue meilleure, car leurs parents, en leur laissant leur fortune, n'en font que des fainéants corromjms, vicieux, arrogants, tandis que la société, en les déshéritant et en leur donnant l'éducation de l'égalité, en fera des travailleurs utiles, des hommes justes. Dans son numéro du 17 avril, V h\i>alil('' avait roitrodnil deux documents venus (le Paris. C'étJiil, Tès, je témoignai, paraît-il (j'ai oublié le contenu de ma lettre), quelque étonnement que les communistes parisiens eussent parlé avec tant de dédain des mutuellistes, membres comme eux de rinternationale '. Voici la réponse de Bakounine : Ce 21 avril 18G9. Ami, voici Tarticle, et encore un abonnement : M. F. Baragué, comptable, ai, quai des Bei'gues. Je vous attends, toi et Papa Meuron, avec impatience. Je m'étonne de ton étonnement devant la protestation des commu- nistes parisiens contre Tolain, Chemalé et autres. Ils sont des socia- listes, dis-tu. Mais il y a socialisme et socialisme. Ils sont des prou- dhoniens de la seconde, de la mauvaise manière de Proudhon. Ils ont le double tort de vouloir la propriété individuelle, et de vouloir vaniteusement parader et pérorer avec les bourgeois, ce qui est du temps perdu et ne peut être agréable que pour leur gloriole de demi- grands esprits, — et ne peut amener qu'une sorte d'entente pourrie avec les socialistes bourgeois, tandis que nous devons nous séparer et nous compter. Nous parlerons de tout cela à Genève. Je vous attends avec impatience, toi et le Papa Meuron. Ton dévoué M. Pendant les vacances du printemps (du 24 avril au 3 mai) je me rendis à Morges, et delà j'allai passer un jour à Genève ; mais Constant Meuron, malgré son désir et malgré les invitations pressantes de Bakounine, ne put y venir avec moi. Dans cette visite à Genève, je rencontrai chez Bakounine l'instituteur Netchaïef, pour la personne duquel j'éprouvai, dès le premier instant, un instinctif éloignement : mais, comme Bakounine voyait en lui, à ce moment, le plus admirable représentant de la jeunesse révolutionnaire russe, je ne demandais pas mieux (jue de l'en croire sur parole ; d'ailleurs, Nelchaief sachant à peine quelques mots de français, il ne me lut guère possible de m'entretenir avec lui. — Perron, durant ma visite, me fit part d'un projet pour lequel il cherchait des associés et des capitaux ; il s'agissait d'acquérir l'imprimerie Blanchard à Genève (qui était à vendre), pour la transformer en une sorte d'atelier coopératif; ce projet, dans lequel il fut un moment question de me faire entrer, ne devait pas se réaliser. Le n° 9 du Progrès, qui parut le i" mai, contenait un article intitulé L' Association internationale, dans lequel j'invitais « ceux qui doutent encore de la stupidité de la bourgeoisie » à lire V Union libérale, de Neu- châtel : ce journal avait écrit que « les meneurs de l'Internationale étaient, i. Comme on le voit par les pièces lues au troisième procès de l'Internationale à Paris, Murât était le correspondant attitré du Conseil ;iénéral à Paris. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE VIII l55 par rapport aux ouvriers, quelque chose comme les surveillants nègres dans les plantations du Sud de l'Amérique aux beaux temps de l'escla- vage »; que «le despotisme que l'Internationale taisait peser sur ses adhé- rents ressemblait au fouet du surveillant d'esclaves »; je lui opposai un éloge de l'Internationale publié par le général Cluseret dans la Démocratie de Chassin. La quatrième lettre de Bakounine abordait l'étude de la «reli- gion de l'Etat », le patriotisme, religion que l'utilitarisme bourgeois a tuée; l'auteur analysait l'idée de l'Etat, et concluait que « l'Etat a toujoui's été le patrimoine d'une classe privilégiée quelconque, et que c'est l'intérêt soli- daire de cette classe privilégiée qui s'appelle le patriotisme ». Une lettre d'Espagne, signée Rafaël Farga-Fellicer, envoyait par l'intermédiaire du Progrès le salut fraternel du Centre fédéral des sociétés ouvrières de Barcelone aux classes ouvrières de la Suisse, et se terminait par les mots : « Vive la République démocratique fédérale ! » Un groupe d'ouvriers horlo- gers du Locle adressait un appel à ses camarades, les engageant à s'asso- cier pour défendre leurs intérêts. Enlin un article intitulé Les massacres de Belgique donnait des détails sur les sanglants événements de Seraing (9 avril) et de Frameries (i5 avril), et annonçait l'arrestation d'Eugène Hins, membre du Conseil général belge. VIII Nous décidons d'en finir m^ec CouUery et la Montagne :enl e'élait \h ce que je lui avais répondu. i68 l'internationale mement content. Il est tout à fait nôtre. Il passera ici deux, trois jours. Sais-lu, ami, s'il y a la moindre possibilité, fais un eHort surhumain, un miracle, viens ici ne fût-ce que pour le voir et lui parler pendant deux, trois heures, (^e serait d'une iuimense utilité. Si tu peux te décider à le faille, télégraphie-le-moi aussitôt, afin que ie le retienne ici le temps nécessaire. „, . , , », t» '' ^ Ton dévoué M. B. Rien ne m'attirait en Albert Richard, que j'avais vu à Genève en septembre 1867 et qui ne m'avait pas plu. D'ailleurs je ne pouvais m'ab- senlcr au milieu de la semaine. Je télégraphiai qu'il m'était impossible de faire le voyage demandé. Le n' i3 du Progrès (26 juin) publia l'article écrit le 24 en réponse à la Montagne. En voici les principaux passages : Réponse à la « Montagne ». Enfin la Montagne s'est expliquée. L'article qu'elle publie dans son numéro du 22 courant prouve combien le meeting du Grét-du- Locle a eu raison de désavouer ce journal. . . . Prenant à partie le Progrès, dont elle aimerait bien faire son bouc émissaire, la Montagne distingue en ces termes son socialisme du nôtre : « Nous sommes socialiste en ce sens que, reconnaissant l'immense importance des questions sociales, nous voulons les étudier sérieu- sement pour leur préparer une solution. Nous les avons déjà étudiées à maintes reprises, et nous les étudierons toujours davantage. « Mais certes nous ne sommes pas socialiste dans le sens du Frog-rès, du Locle, qui est communiste autoritaire, et à cet égard nous sommes heureux de ne pas être d'accord avec lui, et nous nous en glorifions. . . Tandis que la liberté nous est précieuse comme la vie, le Progrès veut se servir de l'autorité, de la force, pour imposer au monde son idéal social, qui est, quoi qu'il puisse dire, le plus affreux despotisme, la plus horrible tyrannie qui se puisse imaginer. « Du socialisme du Progrès, nous n'en voulons à aucun prix. Ce socialisme, ou plus exactement ce communisme, est la plus surpre- nante et la plus terrible aberration qu'il soit possible d'imaginer. Dans notre prochain numéro nous ferons quelques citations de ce journal, et tous nos lecteurs seront confondus d'apprendre que de pareilles folies ont pu voir le jour dans notre pays. » La Montagne prétend que nous sommes communistes autoritaires. Si c'est là l'impression qui lui est restée de la lecture de nos articles, tant pis pour son intelligence. Pour la Montagne, le socialisme consiste à reconnaître Vimmense importance des questions sociales ! Voilà un socialisme qui ne la compromettra guère : c'est celui de Napoléon III, de M. Thiers, de M. de Bismarck, et du National suisse. . . Pourquoi la Montagne est-elle confondue d'apprendre que nos principes, qu'elle appelle nos folies, aient pu çoir le Jour dans notre pays ? Croit-elle donc les ouvriers neuchâtelois plus bêtes que les autres ? L'article habituel de Bakounine n'avait pu être inséré cette fois, faute de place. Le reste du numéro du 26 juin était occupé par la fin du procès- verbal du meeting du Grêt du-Locle, et par la suite de mon « Examen du christianisme ». Au bas de la quatrième page était placé l'avis suivant : DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE VIII 169 Meeting à Fontaines (Val de Ruz), à la Maison de Commune, dimanche 27 juin, à deux heures et demie de l'après-midi. Ordre du jour : Quel est le but de V Internationale et quels sont les moyens de le réaliser ? Le numéro suivant du Progrès (n" 14, 10 juillet) contenait une nouvelle réponse à la Montagne : A la Montagne. Messieurs les rédacteurs de la Montagne devraient bien se mettre d'accord entre eux. L'un d'eux nous reproche, le 22 juin, d'être des communistes autoritaires. Un autre, le 24 juin, fait un crime au Progrès de combattre l'institution de l'Etat, et de rêver une société libre dans laquelle il n'y aurait plus d'autorité. Ah ça, hommes de la Montagne, tâchez d'être sérieux. Si nous sommes autoritaires, nous devons être partisans de l'Etat, qui sig-nifie autorité, gouvernement. Si au contraire nous ne voulons plus dEtat. plus d'autointé, plus de gouvernement, comment pouvez- vous nous appeler des communistes autoritaires ? « Liberté, liberté ! dites-vous : voilà le mot d'ordre de la Mon- tagne. » Soit. Nous savons bien que pour vous, comme pour toute la bourgeoisie, liberté veut dire exploitation sans frein. Notre mot d'ordre, à nous, c'est Liberté, Égalité, Fraternité. Nous ne sé[)arons pas ces trois termes l'un de l'autre. Nous voulons la liberté, et c'est pour cola que nous voulons la destruction de l'Etat, l'absence de gouvernement, Van-archie, comme dit Proudhon. Nous voulons Végalité, et c'est pour cela que nous demandons l'abolition des privilèges de la propriété. Nous voulons la fraternité, et c'est pour cela que nous combat- tons les préjugés patriotiques et religieux qui divisait les hommes et qui sont la source de la gueiTe. La Montagne exploite des articles de Bakounine qu'elle n'a pas comi)ris. Elle ne veut pas voir c|ue Bakounine. en traitant du patrio- tisme, a annoncé qu'il rexaiiiiiierait au [)oint de vue physique ou animal, et ensuite aux difïerents points de vue religieux, p()Iili([ue et économique. Et Bakounine ayant commencé [)ai- rechercher si, dans les divers éléments qui c()ini)osent le patriotisme, il n'y a pas un élément animal, la Montagne jette les hauts cris. Mauvaise foi ou stupidité, — choisissez. I^a Montagne avoue, le fi juillet, cpu' nous ne sonnues pas co//i- munistes ; mais, ajoute-t-elle, nous le d(>vieiuli-()ns : le conunuuisine est notre but linal. (Vest être bien obstiné à vouloir nous coill(M- dune épilhète que nous repoussons. . . La Montagne, en n(»us lisant, ne sait. dit(dle, si (>lh> iloit l'ire ou pleurer, (a; qu'elle aurait dv mieux à faire, ce serait de .se taire. lyo L INTERNATIONALE L'article de Bakounine, intitulé « le Patriotisme », parlait encore de ce patriotisme instinctif ou naturel, qui avait toutes ses racines dans la vie animale: et il concluait que le patriotisme en tant que sentiment naturel, « étant dans son essence et dans sa réalité un sentiment tout local, était un empêchement sérieux à la formation des Etats ; et que par conséquent ces derniers, et avec eux la civilisation, n'ont pu s'établir qu'en détruisant sinon tout à fait, au moins à un degré considérable, cette passion animale ». Un compte-rendu du meeting de Fontaines, signé P. M. (Paul Monnier, du Locle), rapportait l'épisode principal de cette réunion : Un instituteur avait déclaré que les tendances de l'Internationale étaient louables, mais avait blAmé les moyens dont elle se servait pour faire de la propagande ; il avait ajouté que la seule voie pour arriver à l'émancipation des travail- leurs était l'instruction du peuple. Les socialistes montrèrent l'impossibilité de généraliser l'instruction dans une société fondée sur le salarial, c'est-à- dire sur l'exploitation de l'homme par l'homme. Linstiluteur avait renoncé à répondre, et les assistants votèrent, à l'unanimité, sauf quelques absten- tions, l'adhésion aux principes de l'Internationale. Sous ce titre, « Justice bourgeoise », le Prog-rès donnait ensuite des détails, empruntés à ï Internationale de Bruxelles, sur le procès intenté en Belgique à un certain nombre de nos amis, procès dont l'instruction n'aboutissait pas ; puis il relatait la condamnation, par les juges de l'Empire, à deux mois de prison, de Charles Longuet, impliqué dans les troubles qui avaient eu lieu à Paris en juin, à l'occasion des élections complémentaires. On a vu, par ma lettre du 24 juin et par celle de Bakounine du 21, que l'existence du Profites se trouvait mise en question : nous avions à lutter contre des difficultés financières. Le nombre de nos abonnés ne s'accrois- sait pas ; la France nous était à peu près fermée, et l'Italie et l'Espagne n'avaient pu nous fournir qu'un nombre infime de lecteurs. Bakounine nous avait offert d'écrire au millionnaire Cowell Stepney pour lui demander de nous aider à payer notre imprimeur ; il m'annonça, le 8 juillet, que la réponse du riche Anglais était négative. Voici sa lettre : Ce 8 juillet 1869. ... Je joins à cette letti-e la réponse de Cowell Stej)ney. C'est, comme tu verras, un refus sec et net '. Que ferons-nous maintenant? Mettrons-nous fin à l'existence si utile, si nécessaire de notre cher Progrès ? Il est aujourd'hui plus nécessaire que jamais, et sa dispa- rition serait un trop beau triomphe pour Coullerv. Mais comment ferons-nous pour lui donner les moyens de vivre encore ? Inventez quelque chose et écrivez-moi. Amis, il nous faut, dans ce moment surtout, beaucoup d'énergie. Nos adversaires, les socialistes bourgeois et les ouvriers bourgeois, après avoir été d'abord étonnés et intimidés par notre propagande franche et hardie, se sont rassurés, ils ont compté leur nombre et ils ont repris courage, non seulement à la Ghaux-de-Fonds, mais à Genève aussi et partout. Ils combinent une attaque à fond, un assaut désespéré contre nous ; et si nous faiblissons, nous perdons tout le terrain gagné pour longtemps ; tandis que si nous tenons ferme main- 1. Cowell Stepney écrivait : «9, Bolton Street, Londres S. W.. 1" juillet 1869. Mon cher Monsieur, Je vous remercie bien pour votre aimable lettre du 24 juin. Je crains que je ne pourrai vous être d'aucun service à l'ésïard du Progrès. Les moyens dont je peux disposer sont tous employés ciicz moi. J'espère pouvoir assister au Congrès de Bàle. Je vous prie de bien vouloir exprimer mes sympathies sincères à M. James Guillaume et mes regrets. Et je vous prie bien de me croire votre très dévoué W. Fred. Cowell Stepnky. — Monsieur M. Bakounine, Montbrillant, Genève. » DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE VIII I^I tenant, nous deviendrons définitivement les maîtres du champ de bataille. Ayons donc du cœur, ayons de la volonté et de l'esprit, et ne reculons pas d'un seul pas. Au contraire, attaquons ceux qui nous veulent attaquer. J'attends votre réponse collective. Le comité du Progrès n'inventa aucun moyen extraordinaire pour ac- croître les ressources du journal. 11 se contenta de multiplier ses efforts pour gagner de nouveaux abonnés dans le milieu ouvrier jurassien ; et peu à peu ces efforts furent couronnés de succès. Le Progrès ne devait pas mourir, mais prospérer : en effet, quatre mois plus lard, à la fin de novem- bre 1869 (voir p. 243), il put annoncer à ses lecteurs que désormais il paraî- trait non plus tous les quinze jours, mais toutes les semaines. Quant à la guerre contre le couilerysme, elle fut courte et décisive. Le 9 juillet, un groupe de membres de la Section du Locle répondait aux atta- ques dirigées contre moi par Coullery en lui envoyant la lettre suivante (publiée dans le n° i5 du Progrès, 24 juillet) : « Nous ne prendrons pas la peine de relever, l'une après l'autre, toutes vos calomnies. Vous savez que vous mentez, nous le savons aussi, cela suffit. Nous tenons seulement à vous dire que notre ami James Guillaume, contre qui vous vous acharnez particulièrement, n'a jamais agi pour son propre compte. C'est en vain que vous cher- chez à le séparer de nous pour l'accabler isolément. Nous sommes solidaires de chacun de ses actes... Recevez l'assurance de notre profond mépris. » (Suivent trente-huit signatures.) Le II juillet, l'Egalité, en sa qualité d'organe fédéral des Sections inter- nationales de la Suisse romande, publiait la déclaration que voici : Tous nos lecteurs connaissent le mouvement qui s'est accompli dans le canton de Neuchàlel ; chacun sait que les conservateurs de ce canton ont t'ait une alliance avec des socialistes qui n'en sont pas, et ont constitué un parti politique assez semblable à celui qui a fleuri à Genève il y a quelques années. La Montagne e^i l'organe de ce parti, avec lequel le mouvement ouvrier n'a rien de commun. Dans le meeting tenu au Crêt-de-Locle le 3o mai, cet organe a été unanimement désavoué avec beaucoup de raison... Ouvriers de la Chaux-de-Fonds, prenez garde à vous, la Montagne est un organe de la réaction bourgeoise, et son titre d'organe de la démocratie sociale n'est qu'un masque pour vous tromper. Le Progrès, prenant acte de ce désaveu émané de l'organe de la Fédé- ration, se borna à le reproduire dans son numéro du 24 juillet en le faisant suivre de ces deux lignes: En suite de cette déclaration de V Egalité, nous cesserons toute polémique avec la Montagne. En juin et juillet, j'avais encore écrit pour l'Egalité, à la demande de Perron, deux articles sur le droit d'iiérilage. Le iS juin, IVrron m'avait communi(pié la lettre d'un correspondant IVanrais (pii signait A. T , et tjui présentait quelques objections à un article de M" Virginie IJarbct, de Lyon, ])ubliédans le numéro du 12 juin; il me deman de ltaki>unini\ p. 25)*.)) l'J-2 L INTERNATIONALE Genève persistaient à m'infliger des pensums, en me taisant écrire sur une question que je trouvais dépourvue d'intérêt : peut-être s'imaginaient-ils qu'à force de m'appliquer, j'arriverais à m'échauffer et à traiter ce sujet avec la passion qu'ils y mettaient et qui me restait étrangère. Le mercredi 17 juin eut lieu à la Ricamarie, près de Saint-Etienne, un événement qui vint accroître la surexcitation des esprits. Les mineurs de Saint-Etienne, liive-de-(jicr et Firminy étaient en grève depuis le 11 juin; dès le lendemain les puits furent occupés militairement, ce qui devait forcément amener une collision sanglante. Le 17, le poste de surveillance du puits de l'Ondaine avait fait, à la suite d'une charge à coups de crosse., une cinquantaine de prisonniers, qu'un détachement de cent cinquante hommes reçut l'ordre d'emmener à Saint-Etienne. Vers les hauteurs du Montcel une foule survint, qui réclama la mise en liberté des prisonniers; des pierres furent lancées, et la troupe fit trois décharges successives : résultat, une quinzaine de morts, dont deux femmes et un enfant, et un grand nombre de blessés. La situation générale de l'Europe avait créé, chez les ouvriers de la Suisse française, comme chez ceux de la Belgique, de la France, de l'Espagne, un état d'esprit particulier. On s'attendait, pour un avenir très rapproché, à de graves événements; et, atin de n'être pas pris au dépourvu, on s'organisait, on cherchait à se concerter; des groupes d'action s'étaient formés, je l'ai déjà dit, non pas selon la tradition des anciennes sociétés secrètes, mais sur la base de la libre entente. On se répétait, dans les Sections de l'Internationale, tant à Genève que dans le Jura, qu'il fallait se mettre en mesure d'opposer la force à la force. Voici, comme indice de ces préoccupations, un entrefilet significatif de V Egalité (12 juin) : Une des conséquences de la transformation des armes à feu a été de désarmer le peuple, puisqu'on ne peut se servir des fusils trans- formés que lorsqu'on a les munitions spéciales, et que ces munitions spéciales sont toutes aux mains de l'autorité. Peut-être conviendrait-il, dès à présent, d'exiger que de même que tout citoyen a un fusil chez lui, il ait aussi les moyens de s'en servir. Il est pénible d'être obligé de parler de ces choses-là, lorsqu'on déteste la guerre ; mais puisque nos adversaires paraissent décides à ne vouloir nous répondre que par les arguments des barbares, nous sommes bien obligés de parler la langue des barbares. Trois mois plus tard (4 septembre), l'Egalité publiait, sous le titre de Symptôme, une lettre qu'un milicien genevois lui adressait, le 26 août, «du cantonnement du Plan-les-Ouates», et dans laquelle on lisait : L'ennemi est dans la place, hélas oui ! Voyez plutôt : moi, milicien du i25e bataillon, j'ai vu de mes yeux l'Internationale représentée au Conseil de réforme par un capitaine ; un peu après, voici venir le drapeau : mais, ô scandale ! le porte- drapeau et presque tous les sergents qui l'entourent sont interna- tionaux . . . Il nous a pris la fantaisie de nous compter, dans ma compagnie (la 3*=), et voici le résultat : sur cent hommes, il y a cinquante et un internationaux, parmi lesquels quatre sergents et plusieurs caporaux. Il est à présumer qu'il en est de même dans les autres compagnies. Tout cela est d'un bon augure . . . Déjà pendant la grève de Bâle, au commencement de 1869, à un moment où le bruit avait couru que le gouvernement bàlois allait mettre de la troupe sur pied, les internationaux de Genève avaient formé le projet de DEUXIÈME PAKTIE, CHAPITRE IX 173 se rendre à Bâle, munis de leurs fusils, par groupes successifs d'une cinquantaine d'hommes à la fois : le chemin de fer aurait ainsi amené, en moins de quarante-huit heures, un eifectit de cinq à six cents hommes armés, qui auraient fait cause commune avec les {grévistes et les auraient aidés à résister aux menaces et aux violences. IX Mes derniers jours au Locle (ii-i5 juillet). L'enlèvement des enfants de la prin- cesse Obolensky (i3 juillet). .Y"' /J, i6 et i- du Progrès / 2^ juillet, -et •21 août). Grève des ouvriers graveurs et guillocheurs à la Chauxde- Fonds et au Locle. La Commission d'éducation du Locle m'invite à donner ma démission {5 août) ; j^entre à l'imprimerie G. Guillaume Jils, à Neuchàtel. Joukovsky au Locle: n"' 18 et ly du Progrès (4 et 18 septembre) . Je quittai le Locle le i5 juillet pour aller prendre un repos dont j'avais grand besoin. Je comptais y retourner à la fin des vacances : mais les meneurs de la Commission d'éducation en avaient décidé autrement. J'étais loin de me douter que mes adversaires méditassent de me porter un coup décisif: au contraire, je croyais ma position consolidée, et je partais en pleine sécurité. Je voudrais citer encore deux lettres qui montreront quel était n\pn état d'esprit à ce moment : Ma mère m'a écrit vendredi une lettre lamentable. P^lle revenait de Fleurier, où elle avait passé plusieurs nuits à veiller auprès d'une malade, entourée de « mômiers ». Cela m'explique l'état moral dans lequel elle se trouvait en m'écrivant. Elle voit ma situation sous les plus noires couleurs, à cause d'un stupide article de V Union libé- î'ole où il est pai'lé de moi ; elle craint pour ton avenir et le mien, . . Parlons d'autre chose. Notre promenade d'hier a très bien réussi '. Elle devait me servir un ])eu de baromètre pour jug-er de ma position au Locle. J'ai été traité, choyé, entouré, comme aux plus beaux jours. Mes collègues se montrent i^emplis de prévenances ; M. Barbezat lui- même s'est déridé. Les élèves me témoignent des sentiments d'atta- chement dont je suis vivement touché. De plusieurs côtés, ces derniers jours, des parents, des mères surtout, m'ont fait exprimer leur satis- faction, — et c'est pendant ce temps que ma pauvre mère me croit perdu parce que cette sale Union libérale m'a insulté. Mais revenons à la promenade. Il a fait bien chaud pour monter ; mais nous étions très gais, et n'avons pas senti la fatigue. On a dîné en plein air, ensuite on a joué à divers jeux, par exemple à Jacques, où es tu ? les filles et les garçons avaient fait un grand rond; M. Bise et moi étions au milieu ; on nous avait bandé les yeux ; j'étais Jacques et M. Bise me cherchait, ce qui a amené force culbutes et force éclats de rire. Puis nous avons voulu dormir, mais pas moyen ; connne tout est permis ce jour-là, il y avait toujours (pielque tillette qui venait nous faire une niche, nous tirer par le pied ou nous lancer une « pive » de sapin sur le nez. Enlin à six heures on s'est remis en route. . . Nous sommes rentrés au Locle à neuf heures, au milieu dune foule accourue pour nous voir et nous entemlre : c'était un très joli cortège; on avait mis au bout de quelques bâtons des mouchoirs rouges ou blancs qu'on portait en tète ; d'autres avaient des branches vertes, de 1. C'était une excursion des élùves de I Kcole industrielle, (illes et garçons, à la Tourne, montagne à trois heures de marche du Locle. 174 l'internationale grands bouquets de lougèro et de gentiane ; tous les chapeaux étaient enguirlandés de Heurs et de verdure ; et l/i troupe chantait à gorge déployée. Devant le Collège on nous a licenciés, et il a lallu encore, nous autres professeurs, aller souper chez M. Hornecker, notre maître de niusicpie ; nous y sommes lestés jusqu'à minuit, à faire de beaux projets j)Our l'an prochain. (Lettre du dimanche ii juillet 1869.) Nous avons fait hier battre le tambour pour annoncer une assem- blée populaire au Cercle international. Il y est venu passablement de monde. Il s'agissait d'une souscription en faveur des ouvrières o va- listes de Lyon, qui sont en grève au nombre de huit mille ', et qui, sans abri, couchent à la belle étoile, ou, qui pis est, chez le premier venu. Nous avons reçu d'un ami de Lyon des sollicitations pressantes à cet égard ; il nous donne des détails navrants. Pendant l'après-midi, nous sommes allés, Spichiger, Benguerel et moi, chez le vieux pasteur Gallot, le plus honnête de nos trois ministres, lui demander de nous aider à organiser une souscription, et de signer un appel au public avec nous. Il a refusé ; ces ouvrières ont eu tort de se mettre en grève, a-t-il dit, elles n'ont que ce qu'elles ont voulu. Nous avons discuté deux heures, inutilement; nous espé- rions (|ue notre démarche, par sa loyauté, le toucherait ; mais ces gens-là sont tellement aveuglés, que l'humanité même est éteinte en eux quand ils ont affaire à des socialistes. Malgré le refus de Gallot, la Feuille d'avis d'aujourd'hui a inséré gratuitement un appel. En outre, on a recueilli dans l'assemblée d'hier près de cent francs '^ ; et j'espère que la population du Locle montrera plus de charité que ses ministres. (Lettre du mardi i3 juil- let 1869.) J'étais en vacances depuis deux jours, lorsque le hasard me mit en présence d'une amie de Bakounine, la princesse Obolensky, à laquelle la police suisse venait d'enlever ses enfants. Je copie dans une de mes lettres le récit de celte rtncontre : Il est écrit que je ne pourrai pas trouver la solitude et le repos, et que les aventures me poursuivront jusque dans mon désert. Ce matin, je voulais simplement aller errer parles rues de Berne, et lire quelques journaux. Près de la poste, je me trouve face à face avec Mroczkowski, le Polonais de Vevey. Grand étonnement ! Je lui demande ce qu'il fait à Berne, et il me conte alors une histoire inouïe. Le général Obolensky, m.aridela princesse russe dont je t'ai parlé, est venu en Suisse, et s'est adressé au Conseil d'Etat vaudois — toujours ce même aimable Conseil d'Etat — afin d'obtenir que la police lui prêtât main-forte pour enlever ses enfants, que la princesse a gardés avec elle depuis sept ans qu'elle vit séparée de son mari. 1. La grève des ovalistes de Lyon flt beaucoup de bruit pendant l'été de 1869. Elles se constituèrent en Section de l'Internationale, et Bakounine fut leur délégué au Congrès de Bâle. L'Egalité du 31 juillet annonça le triomphe des grévistes, dont les revendications furent acceptées par tous les patrons. 2. Le Progrès du 7 août publia une lettre de Palix, de Lyon, du 18 juillet, accusant réception d'une somme de cent vingt francs : « cette somme avait été produite en partie par une collecte faite dans une assemblée exti'aordinaire des trois Sections, et le reste fourni par la caisse commune de résistance ». L'appel inséré dans la Feuille d'atris produisit- il quelque chose, et un nouvel envoi put-il être fait à Lyon? je l'ai oublié. DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE IX 1^5 Naturellement la police ne peut rien refuser à un général russe. Et voilà que mardi passé, sans aucun avertissement préalable, on envahit à main armée, au milieu de la nuit, le domicile de cette pauvre femme, on arrache ses enfants de leur lit, — l'un d'eux était malade, — on les fourre dans une voiture. Quelques amis, Russes. Polonais, Italiens, Suisses, habitent la même campagne ou des maisons voi- sines ; ils accourent au bruit ; mais leur intervention est inutile, on les repousse brutalement. Il ne reste d'autre ressource à la malheureuse mère que de cher- cher à rejoindre son mari, pour avoir une explication et revoir au moins une dernière fois ses enfants. Elle prend le chemin de fer, accompagnée de ses amis ; elle rejoint le général à Berne d'abord, où ses elïbrts pour voir ses enfants sont inutiles ; puis à Olten, — mais voici bien une autre affaire : à Olten, elle trouve le wagon où sont ses enfants gardépar des gendarmes armés, et ses amis sont arrêtés et conduits en prison. Le train part avec les enfants, et c'est fini. Les prisonniers, arrêtés à la demande du général avec une com- plaisance révoltante, n'ont été remis en liberté qu'hier soir, à Berne même. Mroczkowski sortait donc de prison. Après m'avoir fait ce récit, Mrouk me quitta pour aller à ses affaires, en me donnant rendez-vous pour dans une heure. Tout ému de ce que je viens d'entendre, je me promène sous les arcades, jusqu'à la Fosse aux ours, et, en regardant les ébats de ces braves quadrupèdes, je tâche d'oublier les agents de police et les généraux russes. . . A onze heures, je me rends à l'hôtel du Faucon ; j'y retrouve Mrouk, qui m'introduit auprès de la princesse. Elle était en com- pagnie de deux autres dames russes. C'est une femme d'une quaran- taine d'années, qui n'a jamais dû être belle, mais qui a l'air très aimable et des manières très simples. En généi'al, les dames russes ont un genre qui me plaît infiniment, et je me sens tout de suite à mon aise avec elles. Ces dames me connaissaient depuis longtemps de nom ; elles lisent le Progrès, et m'ont demandé en riant si j'avais lu le Journal de Genève d'hier, où on nous dit des choses désagréa- bles. Comme nous causions de l'inqualifiable conduite de la police suisse, surviennent d'autres amis qui racontent d'autres détails. L'un d'eux a réussi à suivre le prince jusqu'à Bàle, et nous fait le récit de son voyage et des coquineries de la police d'une manière très amu- sante. Oui, nous avons ri de ces choses, tout en nous indignant. Mais l'affaii'c n'est pas finie, et il y aura un procès. A midi et demi, j'ai pi-is congé. Mroczkowski va à Vevey, voir ce qu'il faut faire : car on a mis les scellés à la maison de campagne, et la police vaudoise menacer d'arrêter la piùncesse elle-même pour la livrer à la Russie. Que d'infamies ! ma main tremble de colère ! Je i-etournerai demain voir iM"'« Obolcnsky ; elle m'a demandé des conseils, que je ne suis guère en étal de lui donner. Mais jusqu'à ce qu'elle ait quelqu'un ([ui puisse mieux la renseigner (jue moi, je tacherai de lui être utile '. (Lettre du samedi 17 juillet 18G9.) 1 . Toutes les df'wnarchcs (l(> lii princesse Ohoh'nsky reslèrenl iiifructiunises. Non seuleiucnt ses (Mifiiiits ne lui fiiniil p^s rendus, mais le !.'oiiV(>rnenienl russe la priva de la jouissanc de sa fortune dont l'athninislration fut dévolu(!;i son mari. Klle n'eut pendant longtemps d autriïs ressoure(>3, pour subsister, que le truvail de l'ami <|ui unit sa destinée à la sienne et (|ui se lit pliutugraphe. l'ji'y L'lNÏERNAtlOI>}ALE L'article que le Journal de Genève avait consacré au Progrès, dans son numéro . . . . Que faut-il penser d'un adversaire dont la conscience légitime une polémique pareille? — car enfin le Journal de Genève, qui est si religieux, doit se figurer qu'il a une conscience. Nous demandons la liberté, la liberté complète, la suppression de toutes les servitudes, matérielles et morales ; nous flétrissons la violence, la force brutale, l'injustice, le privilège, la guerre ; nous rêvons une humanité allrancliie, heureuse, ne vivant plus que pour la science, le travail et l'amour, — et que nous répond-on? On ne nous dit pas : « Votre utopie est trop belle, elle est irréalisable ; jamais l'injustice ne sera vaincue, jamais le mal ne disparaîtra de la terre » ; — oh non ! car, pour tenir ce langage et faire une objection de ce genre, il faudrait être de bonne foi et désirer comme nous le bien et la justice ; — voici ce qu'on nous dit : Les socialistes sont des canni- bales ; ces hommes qui voient un frère dans chaque homme veulent une société où les plus forts mangent les autres ; ces apôtres fervents de la science et de la raison veulent implanter dans notre XIX^ siècle la civilisation des îles Fidji; ces amis passionnés de la justice et du droit ont pour idéal la sauvagerie et la plus primitive brutalité! Vous jugerez, ouvriers. Vous connaissez les hommes du Progrès, non seulement par leurs doctrines, mais par les actes de leur vie publique et privée. Vous jugerez entre eux et leurs insulteurs. Cependant une grève des ouvriers graveurs et guiilocheurs venait d'éclater à la Chaux-de-Fonds et au Locle. Les sociétés de résistance de ces corps de métier avaient demandé (i3 juillet) aux patrons, dans ces deux localités, la réduction de la journée de travail de onze heures à dix, sans diminution de salaire. Quelques cheis d'atelier acceptèrent; les autres refusèrent, ou ne répondirent pas, d'où la grève, qui, commencée le 19 juillet, dura un peu moins de trois semaines et se termina par la victoire des ouvriers. Les numéros lo, 16 et 17 du Progrès (du 24 juillet au 21 août) contiennent des articles sur cette grève, articles rédigés par les grévistes eux-mêmes. La grève eut deux résultats importants : l'un, c'est qu'à la Chaux-de-Fonds la Société des graveurs, et au Locle la Société des graveurs et celle des guiilocheurs, devinrent des Sections de l'Inter- nationale ; l'autre, c'est que six graveurs et guiilocheurs du Locle, l'élite de leur corporation, se constituèrent en atelier coopératif de production, sur des bases égalitaires ; cet atelier coopératif, qui subsista de 1869 à 1875, fut pendant la durée de son existence un des principaux foyers du socia- lisme dans les Montagnes neuchâteloises '. 1. Les six fondateurs de l'atelier coopératif des ouvriers graveurs et guiilocheurs DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE IX 1^7 Je lus pendant mes vacances une brochure que venait de publier le positiviste anglais Beesly, — celui qui avait présidé le meeting du 28 septembre 1864 à Saint-Martin' s Hall, — et je fus frappé du profond sentiment «altruiste » dont ces pages étaient pénétrées. 11 me parut qu'il y avait là pour nous une leçon à recueillir, et j'envoyai au Progrès l'arti- cle suivant, qui parut dans le n" 16 (7 août 1869) : L'Avenir social de la classe ouvrière. Sous ce titre, M. Edward Spencer Beesly, professeur à l'Univer- sité de Londres, a donné l'an passé une conférence devant un meeting d'ouvriers appartenant aux Trades Unions, (le travail, publié ensuite dans la Foj^tnightlj' Review, a été réimprimé sous forme de bro- chure, et il serait à désirer qu'il en fût fait une traduction française . Lors même que les idées de l'auteur diffèrent des nôtres sur beaucoup de points, nous croyons qu'il serait intéressant de faire connaître à nos populations ouvrières les doctrines sociales professées en Angleterre par ce qu'on appelle l'école positiviste, e'est-à-dire par les disciples du philosophe français Auguste Comte et du philosophe anglais Stuart Mill. ... M. Spencer Beesly croit que la séparation de la société en deux classes, les capitalistes et les salariés, n'est pas un simple accident qui puisse se corriger, mais que c'est une nécessité naturelle et la condition même du travail. . , Aussi les Trades Unions, dit-il. n'ont pas la prétention de supprimer la classe des capitalistes ni de la déposséder ; elles veulent simplement agir sur cette classe, et l'obli- ger à se servir de son pouvoir et de ses capitaux dans l'intérêt de la société. [Suit l'exposé des concessions à demander aux capitalistes.]... M. Spencer Beesly compte surtout, pour l'organisation de cet ordre de choses, sur l'influence de la religion. Mais il ne faut pas se méprendre sur le sens de ce mot ; relig-ion, dans la bouche d'un positiviste, signifie simplement loi morale. En effet, M. Spencer Beesly ne croit pas en Dieu, et n'admet pas l'immortalité de l'àme ; mais, comme Auguste Comte, il adore Y Humanité, et il croit ferme- ment qu'une religion de VHamanité, n'ayant d'autre culte que la pratique des devoirs de l'homme, est destinée à remplacer dans l'ave- nir la religion de Dieu. Nous 1 avons dit, ces idées ne sont pas les nôtres. Mais il y a cependant entre les positivistes et nous un point commun, et juste- ment le plus important de tous : nous regardons l'individualisme comme une doctrine funeste et immorale, et c'est dans le travail collectif et dans la solidarité de tous que nous voyons le salut de l'humanité. Nous nous associons du reste pleinement aux paroles éloquentes par lesquelles M. Spencer Beesly termine sa conférence : « Ceux qui se plaignent si amèrement tle la lenteur de notre marche vers un état social meilleur, feraient bien de se demander quelque- fois si leur propre conduite ne contribue pas à en retarder la réalisa- tion. L'esprit dégoïsme et de [x'rsonnalilo nous suit même quand nous travaillons pour les autres, et preuil la fornu' de vanité et ilam- bition. Nous avons tous eu fréquenunent l'occasion d'observer du Locle sont : Frédéric (îraisicr, Janu's l'hili|)piii, Ulysso Uorel et Paul lliiinlierl. graveurs; Auguste Spicbigcr et Gaspard Bovet, guiliocheurs. 1^8 l'interna-tionale combien de mal ont déjà fait à la cause du travail les ignobles jalousies et les rivalités personnelles. (]e sont les esprits les plus éniinents qui sont toujours les ])lus disposés à prendre une i)osilion subordonnée et à accepter lobscurilé avec une noble satisfaction. L'homme en (jui s'est le mi(!ux personnifié le gouvernement théocrati({ue, le législa- teur du p(Hiple hébi'cu, était prêt à laisser edacer son nom du Livre de Dieu, pourvu que le plus humble parmi son i)euple pût entrer dans la terre promise. Le plus grand des apôtres souhaitait être lui-même maudit et repoussé du Christ, si à ce prix il pouvait obtenir le salut d'une obscure populace juive. « La réputation. » disait un des héros de la Révolution française, « qu'est-ce que cela ? Que mon « nom soit flétri, pourvu que la France soit libre. » Voilà comment parlent un Moïse, un Paul, un Danton, tandis que les mesquines ambitioïis ne travaillent que pour des questions de préséance, et ne songent qu'à poser devant les regards des contemporains. Le dévouement, l'oubli de soi-même, la disposition à obéir plutôt que le désir de commander, — si un homme n'a pas ces qualités-là, il n'est que du limon vulgaire, il n'est pas fait pour diriger ses compagnons. Que chacun de nous soit prêt non-seulement à monter à l'assaut de la brèche, mais encore à rester gisant dans le fossé et à voir ses compa- gnons passer sur son corps comme sur le pont qui conduit à la victoire. Ce sentiment n'a jamais fait défaut chaque fois qu'il s'est trouvé une grande cause pour le faire naître ; et le monde ne reverra probable- ment jamais une cause plus grande que celle des ouvriers d'Europe marchant à leur émancipation définitive. » J'ai dit que la Commission d'éducation du Locle avait pris la résolution d'en finir avec moi ; il est probable que la grève des graveurs et guillo- clieurs, qui avait causé une profonde irritation chez les adversaires de l'Internationale, contribua à la décider à agir. Le 5 août, elle m'écrivit une lettre officielle, rédigée par son secrétaire, le pasteur Comtesse, pour me dire que « le rôle politique, social et religieux que j'avais adopté portait à l'Ecole industrielle un préjudice réel, et qu'à ce fait elle ne voyait qu'un seul remède : la cessation de mes fonctions ; en conséquence, elle m'invi- tait à donner ma démission ». J'aurai pu répondre par un refus pur et simple, en invoquant la loi. Quelques mois auparavant, la Commission d'éducation d'un village voisin du Locle, la Sagne, ayant destitué l'instituteur (M. Fritz Chabloz) parce qu'il était libre-penseur, celui-ci avait réclamé auprès du gouvernement cantonal, et le Conseil d'Etat avait annulé lu décision de la Commission d'éducation et maintenu à son poste l'instituteur révoqué. Mais je ne me sentais pas de goût pour une lutte de ce genre, d'autant plus que le conseiller d'Etat directeur de l'instruction publique était justement mon père. J'envoyai donc ma démission le 7 août, en faisant remarquer toute- fois à la Commission d'éducation que sa façon d'agir était illégale, et qu'il n'eût tenu qu'à moi « de rester à mon poste, fort de mon droit et des garan- ties de la loi. Mais », ajoutais-je, « je désire éviter à la jeunesse de nos écoles le spectacle affligeant d'un conffit entre un de ses maîtres et la Commission d'éducation ; il me répugnerait d'ailleurs, attendu des liens de famille que vous connaissez, d'avoir recours à l'autorité supérieure. » La Commission d'éducation, se piquant d'honneur et ne voulant pas être en reste de courtoisie, me délivra un certificat rédigé en termes très conve- nables, ne contenant que des éloges et pas un mot de critique ' ; le prési- 1. La lettre de la Commission, du 5 août, ma réponse, datée de Morges, 7 août, et le certificat, daté du 19 août, furent publiés dans le Progrès du 21 août (n° 17). DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE X 1^9 dent de la Commission et un autre membre de celle-ci (un docteur en médecine) m'écrivirent des lettres personnelles, pour me dire des choses aimables et déplorer l'intolérance et l'étroitesse de la majorité de leurs collègues. Une circonstance particulière fit que je trouvai un emploi sur-le-champ : emploi qui, dans ma pensée, ne devait être que provisoire, en attendant que je pusse rentrer dans l'enseignement public, auquel je ne croyais pas, à ce moment, avoir dit un adieu définitif. Des raisons diverses avaient amené mon frère à quitter, pour un certain temps, l'imprimerie dont la direction lui avait été confiée : il devait aller travaillera Paris. Le poste de gérant de cette imprimerie avait été offert par mon père (ii juillet) à mon ami Charles Perron, qui ne put accepter ; il me fut proposé ensuite à moi- même (i5 juillet) : mais je ne pouvais accepter non plus, puisque je comp- lais fermement retourner au Locle les vacances finies. Mon père cherchait quelqu'un, au moment où je reçus la lettre de la Cortimission d'éducation; et alors l'affaire s'arrangea tout de suite : dès le lo août j'étais installé à Neuchâtel, dans la petite imprimerie ', avec des appointements mensuels de cent cinquante francs ; j'étais chargé de la comptabilité, de la lecture des épreuves; j'appris en outre à manier le composteur et m'initiai aux divers travaux de l'atelier, si bien qu'au bout de quelques mois j'étais en état, non seulement de lever mon mille de lettres à l'heure, mais encore de faire une mise en pages, et de tirer un cent d'affiches sur la presse à bras. De Neuchâtel, je continuai à rédiger le Progrès, dans lequel écrivaient aussi de temps en temps des ouvriers du Locle, et qui venait en outre de trouver un collaborateur momentané en la personne de Joukovsky. Au moment de l'enlèvement des enfants de M™« Obolensky, la fille aînée de la princesse, la jeune Marie, était en vacances à Champéry (Valais) avec la famille Joukovsky : à la nouvelle de ce qui venait de se passer, Joukovsky conduisit aussitôt, par le col de Coux, la jeune fille en Savoie, où elle resta en lieu sur jusqu'à ce qu'elle put rejoindre sa mère, qui avait quitté la Suisse et s'était réfugiée en France en changeant de nom. Les magistrats vaudois lancèrent contre Joukovsky un mandat d'amener sous l'inculpation de « détournement de mineure » : il fut obligé de se cacher, et alla chercher un asile au Locle, où il resta quelques semaines, jusqu'au moment où l'on se fut décidé à renoncer aux poursuites commencées contre lui. Pendant ce séjour au Locle, il écrivit pour le Progrès deux articles, surl'an-archie et sur le droit d'héritage, qui parurent dans les numéros i8 et 19 (4 et 18 septembre) ^ Articles de Bakonnine dans TEgalité /■j6 juiti - ^ septembre). La Section de l'Alliance, à Genève, admise comme Section de l'Internationale par le Conseil général de Londres (jH juillet). Lutte entre la «fabrique » et le « bâtiment » dans l'Internationale de Genèi'e. Les délègues des Sections de la Suisse française au Congrès général de Dàle. A Genève, pendant les grèvf s du j)rinlcnips de 1869, tous les membres des corps de métier adhérents à l'Iiilernationale, qu'ils fussent de la « fabrique » ou du « biYtimcnt», avaient marché d'accord. Mais cette entente ne subsista pas longtemps : en automne devaient avoir lieu les élections au Conseil d'Etat ', et une alliance se préparait entre (juclquos 1. Oui continuai» porter le nom do mon frcro : imprimerie G. Guillaume (ils, 11, rue du Seyon. 2. iJans le livre russe Uloritcheskoé razvHié Internalsionala, l'article 8ur l'an-arcliie, du n" 18, m'a 616 attribué par erreur. H. Dans le canton de Genève, le Conseil d'Ktnt (pouvoir exécutif) est élu tlirecte- ment par le peuple. i8o l'internationale meneurs du parti socialiste et les chefs du parti radical. Dans la seconde moitié de juin, Perron, qui avait été constiunmeiit sur la hrèclie depuis six mois, lut lorcé par ses allaires ])ersonnelles d'abandonner momentanément la direction deV Egalité ' : le Conseil de rédaction dési^jua liakounine pour le remplacer. Ce i'ut alors que Bakounine écrivit (numéros 2*i à '^3, du a6 juin au/J septembre) cette série de remarquables articles, si pleins d'idées, d'une verve si entraînante, d'une cr;\nerie si endiablée, les Eiidorriieurs (n°' 23, 24, 25, 26 et 27), la Montagne (n"' 26, 2G et 27), le Jugement de M. CouUery (n° 28), V Instruction intégrale, suite des Endorrneurs (n'''28, 29, 3o et 3i), la Politique de l' Internationale (n"^ 29, 3o, 3i et 32), la Coopération (n" 33), qui ont été reproduits en partie dans les Pièces justifi- catives du Mémoire de la Fédération jurassienne, et que le manque de place ne me permet pas, à mon grand regret, de réimprimer ici. Son langage franc et allant au vif des choses lit jeter les hauts cris aux politiciens de là fabrique. « C'était précisément l'époque où le parti radical fît d'incroyables efforts pour se rapprocher de l'Internationale à Genève et pour s'en emparer. Beaucoup d'anciens membres, agents reconnus du parti radical et qui comme tels s'étaient séparés de l'internationale, y rentrèrent alors. Cette intrigue se faisait au grand jour, tant on était sûr du succès. Mais il fallait à tout prix empocher l'Egalité de tenir un langage aussi compromettant, qui pouvait faire échouer l'alliance projetée. Les comités des Sections de la fabrique vinrent l'un après l'autre protester auprès du Comité fédéral romand contre la rédaction de l'Egalité. Heureusement le Conseil de rédac- tion était sauvegardé par un article des statuts fédéraux qui le protégeait contre l'arbitraire du Comité fédéral - . « Cependant le Congrès de Bàle approchait, et les Sections de Genève devaient s'occuper de l'étude des cinq questions mises à l'ordre du jour par le Conseil général et de la nomination des délégués au Congrès. Parmi ces cinq questions, il y en avait deux qui avaient le don d'exciter très fort la mauvaise humeur des coryphées de la fabrique : c'étaient l'abolition du droit d'héritage et l'organisation de la propriété collective. Ils s'étaient déjà montrés mécontents qu'on eût discuté la seconde de ces questions au Congrès de Bruxelles «Ce sont des utopies », disaient-ils, «nous devons « nous occuper de questions pratiques. » « Ils s'étaient bien promis d'éliminer ces deux questions du pro- gramme du Congrès de Bàle. C'était pour eux non seulement l'effet d'une antipathie de tempérament, mais une nécessité politique. Ils s'étaient défi- nitivement entendus et alliés avec la bourgeoisie radicale de Genève ; on travaillait activement toutes les Sections proprement genevoises, c'est-à- dire les ouvriers-citoyens de la fabrique, pour les grouper autour du dra- peau radical en vue des élections qui devaient avoir lieu en automne, et 1. Perron avait sacrifié à la création de VEgalilé non seulement son temps, mais le peu d'argent qu'il avait ; il se trouvait maintenant « en faie de dettes et de patrons bijoutiers qui lui refusaient de l'ouvrage » (lettre citée par Nettlau, note 194ii) : sa situation économique était des plus critiques ; il résolut alors de faire un ellort pour se créer une clientèle à l'étranger, afin de s'assurer ainsi l'indépendance ; mais, pour réussir, il était nécessaire qu'il concentrât, pendant quelque temps, toutes ses facultés sur ce point. En outre, sa santé était ébranlée, et son médecin lui avait prescrit du repos et l'air de la montagne ; il se rendit à Soudine (Haute-Savoie), où il passa quelques semaines. L'Egalité du 3 juillet contient l'avis suivant : « Les membres du Conseil de rédaction de l'Egalité sont invités à se rencontrer sans faute, au Cercle, mercredi prochain 7 juillet, à huit heures et demie précises, pour pourvoir aux fonctions que M. Charles Perron remplit dans la rédaction et qu'une absence de deux mois le force d'abandonner provisoirement. Le président : Ch. Perron, d 2. il y a là une erreur. Ce qui sauvegardait les droits du Conseil de rédaction, ce n'était pas un article des statuts fédéraux, c'était le règlement même du journal, voté par le Congrès. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE X l8l pour lesquelles Grosselin ' devait se présenter comme candidat au Conseil d'Etat. Mais pour que l'alliance en question se réalisât complètement, il fallait absolument que les ouvriers-citoyens fissent disparaître de leur programme des questions de nature à agacer les nerfs de leurs alliés bourgeois. a La tactique des hommes de la coterie genevoise, qui inspirait et diri- geait le Comité cantonal et qui, par lui, fixait l'ordre du jour des assemblées générales, fut très simple. Ils tirent nommer par les assemblées générales des commissions pour préparer des rapports sur les trois dernières ques- tions du programme ^ et ils oublièrent d'en faire nommer pour les deux questions fâcheuses de l'abolition de l'héritage et de la propriété collective, espérant qu'on arriverait à la veille du Congrès sans que cet oubli eût été réparé. Mais ce calcul fut déjoué '. » On verra tout à l'heure comment (p. i86). Mais il faut d'abord achever de parler de ce qui concerne la Section de l'Alliance. La Section de l'Alliance, une fois ses statuts adoptés, avait eu à se faire reconnaître officiellement comme Section régulière de l'Internationale. Dans la séance du 12 juin, Bakounine, président de la Section, annonça que le règlement revisé allait être envoyé au Conseil général. Ce fut encore Per- ron qui corresx^ondit avec Londres, cette fois en qualité de « secrétaire provisoire de la Section de l'Alliance » ; sa lettre, datée du 22 juin 1869, disait que, la dissolution de l'Alliance internationale de la démocratie socialiste ayant été prononcée, la Section de l'AUiance de la démocratie socialiste de Genève venait soumettre au Conseil général ses statuts, en le priant de la reconnaître comme branche de l'Association internationale des travailleurs. La réponse du Conseil général (écrite en anglais) à la lettre de Perron arriva à Genève à la fin de juillet; en voici la traduction : Conseil général de V Association internationale des travailleurs . 266, High Holborn, Londres W. G., le 28 juillet 1869. A la Section de l' Alliance de la démocratie socialiste, à Genève. Citoyens, J'ai riionneur de vous annoncer que vos lettres ou déclarations aussi bien que le programme et règlement ont été reçus, et que le Conseil général a accepté votre adhésion comme Section à l'unani- mité. Au nom du Conseil général : Le secrétaire général, G. Eccarius. « Cette lettre fut lue dans la séance hebdomadaire de la Section de l'Al- liance, le 3i juillet. La Section décida que sa cotisation serait envoyée immédiatement à Londres, et ([ue l'admission dans la Fédération cantonale genevoise serait demandée au Comité central (ou Comité cantonal) des Sections de Genève (Comité composé de deux délégués de chacune des Sections). C'est à ce moment que Bakounine prit la résolution de quitter Genève, résolution qui nous contraria beaucoup et dont je ue connus la véritable cause (une grossesse de M'"" Bakounine) (pi'un peu plus tard. Les raisons 1. Jacques Grosselin (Hait un nionlcui' ilc lioitcs de montres, l)el liomnie. vaniteux et ambitieux ; un certain talent de parole l'avait mis en évidenee dans les .solennités |)alrioliques, et lui avait fait acf]uérir, parmi les ouvriers de la fabrique, une popiilarilé dnnl il sut. pi-oiiLer pour poser sa candidature à un fauteuil de memlire du f,'ouverneinenl iicnevois. 2. Le crédit, l'inslruction, et les sociétés corporatives. 3. Mémoire de La Fcdcralion jurassienne, p. 72. i82 l'internationale qu'il nous donna alors étaient qu'il désirait trouver un séjour plus tran- quille, où il fût à l'abri des tracasseries policières; que sa santé réclamait un climat plus doux; que l'état de son budget — maintenant qu'il ne pou- vait plus compter, comme précédemment, sur la bourse de la princesse Obolensky — l'obligeait à transporter ses pénates dans un endroit où la vie l'ùt à bon marché ; enfin, qu'il avait maintenant achevé à Genève, au point de vue de la propagande et de l'organisation, tout ce qu'il était en son pouvoir de l'aire, et qu'il considérait son rôle dans cette ville comme terminé'. Le i3 août, dans une séance du comité de la Section de l'Al- liance, il lit connaître son intention : « Le président [Bakounine] nous annonce — dit le procès-verbal — que son départ de la locahté aura lieu aussitôt après le Congrès de Bftle, et il propose pour son remplaçant comme j»résident le citoyen Heng, et comme secrétaire le citoyen Robin ^ Après une longue discussion, la proposition du citoyen Bakounine est acceptée, et sera annoncée dans une séance générale prochaine. » (Netllau, p. 3i6.) Mais le changement projeté n'eut pas lieu inmiédiate- raent : Bakounine conserva la présidence de la Seclion de l'Alliance, et Heng le secrétariat, jusqu'en octobre. La demande d'entrée dans la Fédération cantonale genevoise, présentée par la Section de l'Alliance, se heurta à l'hostilité, déjà ouvertement déclarée, des meneurs i)oliliciens qui dominaient dans les comités : le i6 août, le Comité central des Sections de Genève, dans une séance à laquelle n'assistaient d'ailleurs qu'une douzaine de délégués sur environ soixante, refusa l'admission sollicitée. C'était au plus fort de la lutte au sujet du programme du Congrès de Bâle. A Londres, au contraire, on paraissait avoir désarmé, et on traitait les membres de l'Alliance en amis. La cotisation ayant été expédiée conformément à la décision du 3i juillet, Hermann Jung, secrétaire pour la Suisse auprès du Conseil général, par une lettre datée du 25 août et adressée à Heng, « secrétaire de la Seclion de l'Alliance de la démocratie socialiste, à Genève », accusa réception de la somme de lo fr. 4o c, représentant la cotisation de cent quatre membres pour l'année courante; il terminait sa lettre par ces mots: 1. Dans une lettre à Carlo Gambuzzi, à Naples, non datée, mais qui est certai- nement des derniers jours d'août 1869, Bakounine dit : « Mes affaires s'arrangent fort bien. Je viens de recevoir la commande d'une traduction d'un livre de vingt feuilles, à cent cinquante francs la feuille ; en outre une correspondance politique assurée et Ijien payée, et de l'argent d'avance promis à la fin de septembre. Il me tarde de me retirer dans une solitude avec Antonie, ce que je ferai certainement après le Congrès de Bàle, à la fin de septembre ; car il me faudra deux semaines à Pf u près pour mettre en ordre toutes mes affaires publiques et privées ; après quoi, au moins un an de silencieuse, studieuse et lucrative retraite ; ce qui ne m'empè- cliera pas de m'occuper des affaires les plus intimes, au contraire. « (Lettre citée par Nettlau.) Le livre dont il est question n'est certainement pas Das Kapilal, qui forme un volume de quarante-neuf feuilles ; ce projet de traduction est donc différent de celui dont l'exécution, comme on le verra (au chapitre XIV). fut commencée à Locarno. 2. Paul Robin, professeur français établi à Bruxelles, venait d'être expulsé de Belgique à cause de la part qu'il avait prise à la propagande de rinternationale (VEgalilc du 7 août reproduit un article de Yfnternationale de Bruxelles relatif à cette expulsion, et annonce un meeting de protestation qui eut lieu le 2 août dans la grande salle du Cygne, (irande-Place, à Bruxelles). Robin avait quitté Bruxelles le 26 juillet, accompagné à la gare par une délégation de tous les corps de métier ; il se rendit directement à Genève, où Bakounine lui donna provisoirement l'hospitalité. On lit dans une lettre de Bakounine à Ogaref, du o août iS69 (Correspondance publiée par Dragomanof, page 242 de la traduction française) : « Robin est venu chez moi avec une lettre de Herzen ; il m'a beaucoup plu. Comme j'avais une chambre vide, il est descendu à la maison. Sur la demande de Herzen et parce que moi-même j'ai le désir de le faire, je l'amènerai chez toi, demain peult-ètre, ou après-demain. » Robin devint aussitôt membre de la Section centrale de Genève, et collaborateur de l'Efjulité. La Section de l'Alliance l'admit le 14 août, le lendemain de la réunion du comité où Bakounine avait parlé de lui. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE X l83 0 Dans l'espoir que vous pratiquerez activement les principes de notre Association, recevez, cher citoyen Heng, de même que tous les amis, mes salutations fraternelles». C'est à ce moment que se placent deux faits qui eurent des conséquen- ces fâcheuses pour l'Internationale à Genève : la retraite de Brosset, qui sortit du Comité fédéral romand, et la mort de Serno-Soloviévitch. Brosset était écœuré par d'incessantes et mesquines attaques : il donna sa démission en août. Ce fut Guétat qui le remplaça à la présidence du Comité fédéral. Pour compléter le Comité, Heng, nouveau-venu à Genève, mais qui avait été président de la Section de la Ghaux-de-Fonds, fut désigné, et ce choix fut ratifié par les Sections. Serno Soloviévitch souffrait depuis longtemps d'une maladie noire, et était hanté par l'idée du suicide. Perron, revenu de Savoie, était ailé passer avec lui quelques jours à Saint-Cergues, au-fJessus de Nyon : on espérait que le repos et l'air de la montagne agiraient favorablement sur l'esprit du pauvre malade. Il n'en fut rien. Entré ensuite dans une maison de santé, Serno s'évada, et quelques jours après on le retrouvait mort dans son appartement de Genève : après avoir allumé un réchaud de charbon, il s'était couvert le visage d'un masque imbibé de chloroforme, et s'était coupé la gorge (17 août). Le Mémoire de la Fédération jurassienne a présenté, en l'empruntant au manuscrit de Bakounine intitulé Rapport sur V Alliatice (rédigé en juillet et août 1 871), le tableau détaillé des luttes qui eurent lieu à Genève au sein de l'Internationale, pendant l'année 1869. Je le compléterai en donnant ici — comme il a été annoncé p. 98, note 2 — un passage resté inédit de ce même manuscrit. Bakounine y explique les raisons qui provoquèrent l'hostilité de la « fabrique » et des meneurs des comités à l'égard de la Section de l'Alliance : Voici la première cause de cette hostilité. Les membres les plus influents, les meneurs des Sections de la fabrique, considérèrent d'abord notre propagande, les uns, avec indiflerence, les autres même avec un certain degré de bienveillance, tant qu'ils crurent que l'Alliance ne devait être qu'une sorte d'académie où allaient se débattre platoniquement de pures questions théoriques. Mais lorsqu'ils s'aperçurent que le groupe de lAlIiance, peu soucieux de faire de la théorie en pure perte, s'était donné pour but principal l'étude des principes et de l'oi-ganisation de llnternationale, et sur- tout lorsqu'ils virent que l'Alliance exerçait une attraction toute particulière sur les ouvriers du bâtiment, et tendait à leui' donner l'idée d'une organisation collective ((u'ils n'avaient point eue jusque-là. et qui aurait eu pour conséquence de les rendre plus clairvoyants et plus indépendants, d'abord vis-à-vis de leurs comités qui se fourvoyaient de plus en plus dans une voie excessivement autoritaire, et en second lieu vis-à-vis des meneurs de la fabrique. qui s'ellorçaient ostensiblement d'étendre leur «lomination sur les Sections des ouvriers du bâtiment au nioyen de leurs comités, — alors ils commencèrent à sus])ecler et à voir de mauvais o'il l'action si légitime du groupe de rAlliance. Toute cette action de l'Alliance se réduisait à ceci : elle donnait à la grande niasse des ouvriers du bâtiment le moyen de définir hîurs instincts, de les traduire en [)ensée et d'exprimer cette pensée. Au sein du Cei'cle et des assemblées générales, cela était devenu im[)ossible, gi'àce à la prédominance oi-ganisée cl(>s ouvriers de la l';d)ri(jue. I^e Cercle était devenu peu à \\cu une inslilution exclusive- ment genevoise, gouvernée et administrée par les Genevois seuls, et i84 l'internationale où les ouvriers du bâtiment, pour la plupart étrangers, étaient considérés et finirent par se considérer eux-mêmes comme tels. Trop souvent, les citoyens genevois de la fabri(iue leur firent entendre ces mots : « Ici nous sommes chez nous, vous n'êtes que nos hôtes ». L'esprit genevois, esprit bourgeois-radical excessivement étroit, finit par y dominer tout à fait ; il n'y avait plus de place ni pour la pensée de l'Internationale, ni ])our la fraternité internationale. Il en résulta ceci, que ])eu à peu les ouvriers du bâtiment, fatigués de cette position subordonnée, finirent par ne plus aller au Cercle. Dans les assemblées générales, une discussion approfondie et sérieuse des questions de l'Internationale était également impossible. D'abord, à cette époque (1868), elles étaient assez rares, et ne se réunissaient que pour discuter des questions spéciales, principale- ment celle des grèves. Sans doute, les deux tendances qui se parta- geaient rinternationale à Genève se manifestèrent et se combattirent dans chaque assemblée générale, et le plus souvent, il faut bien le constater, ce fut la tendance révolutionnaire qui l'emporta, grâce à la majorité des ouvriers du bâtiment soutenue par une petite minorité de la fabrique. Aussi les meneurs de la fabrique eurent-ils toujours fort peu de goût pour les assemblées générales, qui déjouaient parfois en une ou deux heures les intrigues qu'ils avaient ourdies pendant des semaines. Ils tendirent donc toujours à remplacer les assemblées générales, populaires, publiques, par les assemblées secrètes des comités, sur lesquels ils étaient parvenus à établir leur domination complète. Dans les assemblées générales, toutefois, la masse des ouvriers se taisait. C'étaient toujours les mêmes orateurs des deux partis oppo- sés qui montaient à la tribune et qui réj^étaient leurs discours plus ou moins stéréotypés. On effleurait toutes les questions, on en relevait avec plus ou moins de bonheur le côté sentimental, dramatique, laissant toujours intact leur sens profond et réel. C'étaient des feux d'artifice qui éblouissaient quelquefois, mais qui ne réchauftaient ni n'éclairaient personne, toujours replongeant au contraire le public dans une nuit plus profonde. Restaient les séances de la Section centrale, Section immense d'abord, dans laquelle les ouvriers du bâtiment, qui furent les premiers fondateurs de cette Section, se trouvaient en majorité, et qvii était une sorte d'assemblée populaire organisée en Section de propagande. Cette Section aurait dû devenir en ell'et ce que la Section de l'Alliance se proposa d'être, et, si elle avait réellement rempli sa mission, la Section de l'Alliance n'aurait eu sans doute aucune raison d'être ^ ' La Section centrale fut la première et d'abord l'unique Section, la Section fondatrice de l'Internationale à Genève. Elle fut constituée en majeure partie par les ouvriers du bâtiment, sans différence de métiers ; un très petit nombre d'ouvriers de la fabrique y avaient adhéré individuellement; de sorte que pendant bien longtemps ce fut le franc socialisme instinctif des ouvriers du bâtiment qui y domina. C'était une Section bien unie : la fraternité n'y était pas encore deve- 1. Bakounine paraît avoir ici présente à l'esprit l'objection que lui avaient faite les socialistes du Locle, lui expliquant, en février 1869, qu'un groupe de l'Alliance n'aurait ctiez eux aucune raison d'être à côté de la Section internationale. DEUXIÈME PAUTIE, CHAPITRE X l85 nue un vain mot, c'était une réalité. La Section, étrangère aux préoc- cupations et aux luttes politiques des citoyens radicaux et conserva- teurs de Genève, était animée d'un esprit réellement international. Après la grande grève des ouvriers du bâtiment en i8(38. grève qui se termina par un succès éclatant grâce au généreux et énergique concours — je me plais à le reconnaître — des ouvriers de la fabrique citoyens de Genève, ces derniers entrèrent en masse dans la Section centrale, et y apportèrent naturellement leur esprit bourgeois-radical, politique, genevois. Dès lors la Section centrale se partagea en deux camps, en deux partis, les mêmes qui se trouvèrent en présence dans les assemblées générales. Les Genevois, quoique d'abord en minorité, avaient cette supério- rité qu'ils étaient organisés, tandis que les ouvriers du bâtiment ne formaient qu'une masse inorganique. En outre, les ouvriers gene- vois avaient l'habitude de la parole, l'expérience des luttes politiques. Enfin, les ouvriers du bâtiment étaient paralysés par le sentiment de la « reconnaissance » qu'ils devaient aux ouvriers-citoyens de la fabrique de Genève pour le concours décisif que ces derniers leur avaient apporté dans leur grève. Dans les séances de la Section centrale, — qui n'avaient lieu d'ail- leurs qu'une fois par mois, — les deux partis se contrebalancèrent pendant quelque temps. Puis, à mesure que se formaient les Sections de métier, les ouvriers du bâtiment, trop pauvres pour payer une double cotisation, celle de leur Section de métier et celle de la Section centrale, se retirèrent peu à peu, et la Section centrale tendit visi- blement à devenir ce quelle est devenue complètement aujourd'hui (18;; i) : la Section des métiers réunis de la fabrique, une Section exclusivement composée de citoyens genevois. Il ne restait aux ouvriers du bâtiment, pour la propagande sérieuse des pi'incipes, et pour la connaissance mutuelle et le groupement si nécessaire des caractères et des volontés, que leurs Sections de métier. Mais celles-ci ne se réunissaient également qu'une fois par mois, et seulement pour liquider leurs comptes mensuels on [)our l'élection de leurs comités. Dans ces réunions il ne peut y avoir de place j)our la discussion des principes ; et, qui pis est. peu à peu les Sections de métier s'habituèrent à borner leur rôle, leur action, au simple contrôle des dépenses, laissant tout le reste aux soins de leui-s comités, qui devinrent en quelque soite pei-manents et onnni)otents : ce qui eut pour résultat naturel d'annihiler les Sections au profit de ces conulés. Les comités, presque toujours conq)osés des mêmes personnes, Unirent par se considérer comme autant de dictatures collectives de l'Internationale, décidant de toutes les cpicstions, sauf «elles il'ai'genl, sans se donner même la peine d'interroger leurs Sections ; et connue ils tenaient toutes leui's séances à huis-clos, ils Unirent, en se coalisant entre eux, sous l'inlluence dominatrice des comités de la fabricine, par former le gouvernement invisible, occulte, et à peu près irres- ponsable, de toute l'Internationale de Genève. Le groupe de rAlliance sciait pi'oposc- de combattre cet état «le choses, qui devait aboutir — comme nous ne le voyons qiw trop main- tenant — à faire de l'Internationale un instrunuMit politique du raili- calisme bourgeois à Genève. Pour aiiiver à ce but. le groupe de rAlliance n'eut jamais recours à riuti'igue, coinmt^ les int rigants genevois et non genevois ont osé l'en aciuiser depuis. Toute son intri- i86 l'internationale gue a consisté dans la plus grande publicité et dans la discussion publique des principes de l'Internationale. Se réunissant une fois ])ar semaine, il appelait tout le monde à ses discussions, s'ellbrçant de faire j)arler précisément ceux qui dans les assemblées générales et dans les séances de la Section centrale se taisaient toujours. Il fut posé comme loi qu'on ne prononcerait pas de discours, mais qu'on causerait. Tous, membres du groupe ou non. pourraient prendre la j)arole. Ces habitudes égalitaires déplurent à la majorité des ouvriers de la fabrique, de sorte qu'après être accourus d'abord en grand nombre aux séances de l'Alliance, ils s'en éloignèrent peu à peu ; si bien que, de fait, la Section de l'Alliance devint celle des ouvriers du bâtiment. Elle leur donna le moyen, au grand déplaisir delà fabrique sans doute, de formuler leur pensée et de dire leur mot. Elle fit plus, elle leur donna le moyen de se connaître, de sorte qu'en peu de temps la Section de l'Alliance présenta un petit groupe d'ouvriers conscients et réellement unis entre eux. La seconde raison de la rancune d'abord, et plus tard de l'anti- pathie prononcée des meneurs ambitieux de la fabrique contre la Section de l'Alliance, fut celle-ci. L'Alliance, par son programme aussi bien que ])ar tous les développements donnés plus tard à ce programme, s'était résolument })rononcée contre toute union adultère du socialisme révolutionnaire du prolétariat avec le radicalisme bourgeois. Elle avait pris pour principe fondamental l'abolition de l'Etat avec toutes ses conséquences politiques et juridiques. Cela ne faisait pas du tout le compte de Messieurs les bourgeois radicaux de Genève, qui, aussitôt après leur défaite aux élections de novembre 1868, avaient commencé à songer à faire de l'Internationale un instrument de lutte et de triomphe ; ni celui non plus de certains meneurs de la fabrique de Genève, qui n'aspiraient à rien de moins qu'à monter au pouvoir à l'aide de l'Internationale. Telles ont été les deux raisons principales de la haine vouée par les chefs de la fabrique à la Section de l'Alliance '. De vifs débats eurent lieu dans les assemblées générales des Sections de Genève, au Temple-Unique, lorsqu'il fallut discuter, dans le courant d'août, les quesiions qui devaient figurer à l'ordre du jour du Congrès de Bâle et se concerter pour la nomination de délégués. Les meneurs de la coterie, on l'a vu, avaient tenté d'éliminer, par simple prélérilion, les questions de la propriété collective et du droil d'héritage. Mais, dans une assemblée générale, les collectivistes rap])elèrent qu'il y avait deux ques- tions du programme pour lesquelles le Comité cantonal avait négligé de nommer des commissions, ajoutant qu'il était urgent de réparer cette omission. « Alors l'orage éclata : tous les grands orateurs de la fabrique et des comités, Grosselin, Weyermann, Crosset, Wa^hry, Dupleix, le père Reymond, Rossetti, Guétat, Paillard, vinrent tour à tour à la tribune déclarer que c'était un scandale, une action subversive, une inutile perte de temps, que de venir proposer des questions pareilles à des ouvriers. Robin, Bakounine, Brosset, Heng répondirent, et la victoire resta aux révolutionnaires : deux commissions furent élues pour les deux questions; Bakounine fut nommé dans celle de l'abolition du droit d'héritage, et Robin dans celle de la propriété collective ^ » Alors les Sections de la fabrique, dans une assemblée particulière, décidèrent qu'elles se feraient représenter 1. Extrait des pages 29-36 du manuscrit intitulé Rapport sur l'Alliance. 2. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 73. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE X 187 par un délégué spécial, Henri Perret, qui reçut mandat de s'abstenir de voter au Congrès sur les deux questions ci-dessus*. Une assemblée géné- rale de toutes les Sections se réunit le mardi i^ août; ail y fut décidé que trois délégués seraient envoyés à Bâle au nom de toutes les Sections genevoises de langue française; tout membre ou tout groupe pourrait proposer des candidats, qui seraient immédiatement inscrits sur un tableau; le vote devait avoir lieu au scrutin secret, chaque membre mettant sur sa liste trois noms; pour être admis au vote, il faudrait prouver par la présentation de son livret que l'on était en règle avec sa Section; le scrutin devait être ouvert les samedi, dimanche et lundi 21, 22 et 23 août, de huit heures du matin à dix heures du soir-». Les trois délégués ainsi élus furent Brosset, Heng et Grosselin'. Deux nouvelles assemblées générales approuvèrent les conclusions du rapport sur l'abo- lition du droit d'héritage, présenté par Bakounine % et celles du rapport sur la propriété collective, présenté par Robin '' ; et les trois délégués reçurent le mandat impératif de voter à Bâle dans le sens des déci- sions de l'assemblée générale. Cela mettait Grosselin dans une singulière position : il devait figurer en automne sur la liste radicale comme l'un des candidats au Conseil d'Etat (gouvernement du canton de Genève) : mais s il allait, au Congrès de Bâle, voler pour la propriété collective et contre le droit d'héritage, il rendait sa candidature impossible. Comment faire ? Grosselin trouva un moyen bien simple de sortir d'embarras : il demanda au Comité central (ou Comité cantonal) des Sections genevoises l'autorisation d'aller au Congrès sans mandat impératif ; et ce Comité prit sur lui de dispenser Grossehn démettre un vote sur les deux questions compromettantes " . 1 . Les Sociétés qui furent représentées par Henri Perret au Congrès de Bâle sont celles des monteurs de boîtes, des bijoutiers, des gainlers, des guillocheurs, des graveurs, des faiseurs de ressorts, et des faiseurs de pièces à musique. (Rapport présenté par H. Perret au Congrès de Bâle, dans le Compte-rendu otticiel du Congrès, page 49. Ce rapport dit que « sauf une seule, les faiseurs de pièces à musiqu':', ces sociétés font toutes partie du groupe des Sections de Genève et de la Fédération romande >) ; donc la Société des faiseurs de pièces à musique n'appartenait pas à l'Internationale.) 2. Egalité du 21 août 1869. 3. Il semble, d'après le passage de l'Egalité qui vient d'être cité, que les trois délégués Brosset, Heng et Grosselin avaient été élus par toutes les Sections de Genève. Mais on ne comprend pas bien comment sept Sociétés de la fabrique ayant décidé de nommer un délégué spécial en h\ personne de H. Perret, ces mêmes Sociétés, ou du moins les six d'entre elles qui étaient des Sections de l'Internalionale. auraient néanmoins participé ensuite à l'élection d'une délégalion collective représentant toutes les Sections de Genève. Le Mémoire dit (page 95) : « Devant cette attitude de la fabrique, la séparation devint un fait accompli. Les ouvriers du bâtiment, réunis aux tailleurs et aux cordonniers, décidèient d'envoyer de leur côt(; trois délégués, (jui furent Heng, Brosset et Grosselin. En nommant ce dernier, les ouvriers du bâtiment, voulurent faire preuve d'un esprit de conciliation. » Ce point reste obscur pour moi, de savoir si les trois délégués Heng, Brosset et Grosselin représen- tèrent à Bâle l'ensemble des Sections inteinalionalcs de Genève, ou seulement « les ouvriers du bâtiment, réunis aux tailleurs et aux cordonniers » ; les documents dont je dispose ne me pt^nnettent pas de l'élucider. 4. Le rapport de la commission sur la (juestion de rhéritage, présenté et adopté dans une assemblée générale dont la date n'est pas in li(iuée (probablement le samedi 21 août), a été publié dans l'Egalité du :i8 aoiU 18()9. 5. Le rapport de la commission sur la (jnestion de la propriété foncière, présenté et adopté dans l'assemblée générale du 2S août, a été publié dans l'Egcililé du 4 septembre 18*i9. 6. Cette singulière histoire est racontée en détail dans le Mémoire, page 7tî. — .\ Bâle, Grosselin, après avoir présenté au Congrès (séance du 8 septembre), le rapport administratif des Sections de Genève, dit (]ne le Comité central genevois lui avait lionui" toute latitude pour traiter les (ini'slions de la prop.iêlé et de l'héritage connue il l'entendrait, contrairement à ce (jui avait été fait pour si^s deux collègues Brosset et Heng. Brosset protesta aussitôt : il dit que Grosselin avait reçu, tout comme Heng i88 l'internationale La Section de l'Alliance décida de se faire représenter, elle aussi, au Congrès de BAle. Le médecin espagnol Gaspard Sentifion, délégué à Bâle par la Section internationale de Barcelone, se trouvant de passage à Genève, avant le Congrès, se iit admettre comme membre de la Section de l'Alliance le 29 août : séance tenante, la Section le choisit comme délégué'. Quant à Bakounine, il avait reçu deux mandats pour le Congrès de B;\le : l'un de l'Association des ouvrières ovalistes de Lyon, qui venait d'adhérer à rinlernationale à la suite de la grève retentissante dont j'ai j)arlé, l'autre de la Section des mécaniciens de Naples '-. Coullery avait compris que son rolc était fini à la Chaux-de-Fonds et dans l'Internationale : il disparut momentanément de la scène, pour aller s'enterrer dans un petit village de Val de Ruz, Fontainemelon, où de riches industriels appartenant au parti conservateur, les frères Robert, venaient de l'appeler comme médecin attaché à leur fabrique d'ébauches de montres. La Section de la Chaux-de-Fonds nomma pour son délégué au Congrès de Bâle Fritz Robert, et lui donna le mandat de voter pour la propriété collective et pour l'abolition du droit d'héritage. Le monteur de boîtes François Floquet fut délégué de la Section centrale du Locle, Adhémar Scliwilzguébel délégué de la Section du district de Courtelary, l'horloger Alcide Gorgé délégué de la Section de Moutier. La Section de Lausanne avait délégué le corroyeur Jaillet. Sur mon initiative, il venait de se reconslituer une Section à Neuchâtel ; mais je n'acceptai pas d'aller la représenter au Congrès: il m'eût été trop difficile dem'absenter, à cause de mes occupations à l'imprimerie ; en outre, ma santé était ébranlée ; j'avais donc résolu de ne pas me rendre à Bàle. Le dimanche 5 septembre, jour de l'ouverture du Congrès, je vis arriver à Neuchâtel un jeune Français, l'ex-abbé Marlinaud, auteur dune bro- chure (jui avait fait quelque bruit l'année précédente, la Lettre d un jeune prêtre athée et matérialiste à son évéqiie, le lendemain de son ordination ^ Je copie à ce sujet un passage de ma lettre du lendemain : Je n'ai pas pu t'écrire hier, malgré mon envie : j'ai été occupé tout le jour à une aventure qu'il faut que je te raconte. J'étais encore endormi quand on vient m'annoncer qu'un mon- sieur vêtu de noir me demande, et m'apporte une lettre d'un ami de Paris. Je lis cette lettre, et je vois que l'ami en question me recommande M. Martinaud, ex-prêtre catholique, qui a quitté la soutane parce qu'il a pris des convictions nouvelles, qui a publié une brochure contre le catholicisme, et qui a été condamné pour cela à deux ans de prison. Je connaissais bien cette histoire pour l'avoir lue il y a quelques mois dans les journaux. Je me hâte donc de m'ha- biller et d'aller recevoir M. Martinaud, Il a fait neuf mois de prison, et c'est l'amnistie du i5 août qui lui a permis de sortir de Sainte-Péla- et comme lui-même, mandat impératif de voter en faveur de la propriété collective et de l'abolition de l'héritage, et que dix-sept Sections les avaient investis de ce mandat. (Compte-rendu officiel du Congrès, page GO.) 1 . Extrait des procès-verbaux de la Section de l'Alliance, analysés par Nettlau (page 3161. 2. La candidature de Bakounine à la délégation avait été posée à Genève, au scrutin des 21-23 août, mais il n'avait pas été élu. Un entrefilet de VEgalilé (M septembre 1869) dit : « Bak((unine. dans l'élection d'une délégation commune aux Sections qui font partie de la Fédération genevoise, venait, par le nombre des suffrages, immédiatement après les trois internationaux élus, et il est certain qu'il aurait passé des premiers si l'on n'avait pas su que sa présence à BAle était déjà assurée ». 3. Le Proqrèa publia dans ses n"^ 20 et 21 (2 et 16 octobre 1869) cette Lettre, dont Martinaud, qui n'en possédai! plus d'exemplaire, avait reconstitué le texte de mémoire. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE X 189 gîe ; il quitte la France, où le clergé le persécuterait, et vient chercher en Suisse des moyens d'existence. Il me demande des conseils. Nous déjeunons ensemble, puis nous passons la matinée à causer avec mon père qui, contre mon attente, a fait à M. Martinaud un très bon accueil. Enfin, sans te conter tous les détails, je te dirai que M. Mar- tinaud a demandé s'il ne pourrait pas trouver du travail comme ouvrier compositeur chez nous ; il a autrefois commencé un apprentissage d'imprimerie. Nous lui avons répondu qu'il y gagnerait à peine sa vie, au moins en commençant. Malgré cela, il paraît résolu à essayer, et nous lui avons dit qu'il y avait de Touvrage à son service. Il a dîné avec nous ; mes sœurs et frères, ma mère, tout le monde le trouve très comme il faut ; sa sincérité et son courage nous ont vivement intéressés à lui. J'avais promis à David Perret d'aller chez lui l'après-midi ; j'y suis allé avec M. Martinaud et Gharlet' ; enlin, nous sommes tous revenus goûter à la maison, et nous avons passé la soirée ensemble. Martinaud s'est logé à l'hôtel, et il viendra cet après-midi essayer son métier. (Lettre du 6 septembre 1869.) Le mardi 7 septembre, je reçus de Bâle des télégrammes pressants, qui m'adjuraient de me rendre au Congrès, en acceptant le mandat que m'of- frait la Section des graveurs du Locle. Je ne me crus pas le droit de ne pas répondre à l'appel de mes amis, et je me décidai à partir. Outre le mandat des graveurs du Locle, j'avais encore à ma disposition celui de la Section de Neuchâtel. Me voyant faire mes préparatifs de voj'age, Martinaud, qui à Paris s'était lait inscrire parmi les adhérents de l'Internationale, me témoigna l'intention de se rendre à Bàle aussi : je le lis agréer comme délégué par la Section de Neuchâtel à ma place, gardant pour moi le man- dat des graveurs du Locle ^ Nous partîmes ensemble. Dans le train, je trouvai Charles Longuet, que je connaissais depuis 1867, et qui se rendait «à Bâle non comme délégué, mais comme journaliste : il lit route avec nous. Dans cette même lettre du 6 septembre dont je viens de reproduire le commencement, je faisais part en ces termes d'une nouvelle que je venais de recevoir : 11 paraît que le père Meuron quitte le Locle ^ mais non pas pour 1 . Mon plus jeune frère. 2. Dans la liste des délégués au Congrès de BAle (Compte-rendu du Congrès, page XV), mon nom et celui de Martinaud sont mentionnés de la façon suivante : « James Guillaume, professeur, délégué de la Section du Locle et de la Société des graveurs (à Neuchâtel). » Martinaud, typographe, délégué de la Section de Neuchâtel (chez M. Guillaume, au Mail, près de NeuchAtel). » La mention qui me concerne est inexacte : il aurait fallu dire <■ délégué de la Section des graveurs du Locle » ; je n'étais pas délégué de la ^ Section ilu Locle », qui était représentée par François Floquet, ainsi que le constate la liste, où on lit (méine page) : « fluquet, monteur de boites, délégué de la Section centrale du Locle (rue du Collège, au Locle, canton de NeuchiUel). » La liste d(^s délégués renferme plusieurs inexactitudes ; par e.xemple, Schwitz- guébel est qualifié de « délégué des Sections du district de Courlelary » : or il n'y avait dans le district de Courlelary qu'une Section unique. ;{. L(î propriétaire^ de l'atelier de monteurs dt^ boites où Constant Meuron ('tait roinptable (c'était le beau-père du past 18I51 que les secours légaux (lu'il était en droit de reclamer de sa commune d'origine à la condition d'aller y résider, et une petite pension (ju'il obtint d'une caisse de famille connue sous le nom de d fonds Meuron », et dont le lieulenaiit-colonrl II. -F. de Mouron, l'un des chefs de l'insurrection royaliste du 3 septembre l^jG, était l'administrateur. 190 L INTERNATIONALE venir à NcucliAtel comme je l'espérais : il dit qu'il veut aller finir ses joui\s dans sa commune, à Saint-Sulpice, au fond du Val de Travers. C'est une résolution qui m'attriste, et un vrai crève-cœur pour moi de ne i)as pouvoir oll'rirau père Meuron quei(iu(; occui)ation facile à Neuchàlcl ; je voudrais pouvoir lui rendre une pai'tie de ce qu'il a fait [)ourmoi, lorsque j'étais au Locle si isolé el qu'il remplaçait pour moi ma famille. XI Le (luairième Congrès général de l'Internationale, à Bâle(6-ia septembre jSOg). Résolutions dn Congrès : propriété foncière, droit d'héritage, sociétés de résistance ; résolutions administratives. Incident Jiakounine-Liebknecht ; inci- dent Coullery. Varlin entre dans notre intimité. Voici le compte-rendu qu'à mon retour du Congrès de Bâie je publiai dans le Progrès (n" 19, du 18 septembre) : Le Congrès de Bâle \ Le peu d'espace dont nous disposons ne nous permet pas de don- ner un compte-rendu détaillé du quatrième Congrès de l'Association internationale des travailleurs, qui s'est tenu à Bàle du G au 12 sep- tembre ; nous ne ferons que résumer ses tendances et ses principales résolutions. Les points qui doivent tout d'abord être relevés comme les plus importants, comme les véritables caractéristiques du Congrès, sont les suivants : le refus du Congrès d'entrer en matière sur la question de la législation directe par le peuple, et par conséquent de s'occuper des réformes purement politiques, malgré les efforts faits pour l'en- traîner sur ce terrain par MM. Rittinghausen, Gœgg, Liebknecht, etc.; l'imposante majorité qui s'est prononcée contre la propriété indivi- duelle ; et le choix de Paris pour siège du prochain Congrès. La question de la législation directe par le peuple ne figurait pas à l'ordre du jour du Congrès. Elle avait été soulevée par Charles Bûrkly et la Section de Zurich. Les Zuricois, qui viennent d'intro- duire le référendum dans leur constitution, se figurent volontiers avoir trouvé là un moyen capable de résoudre toutes les questions sociales, et il était naturel qu ils voulussent faire part à l'Inter- nationale de cette belle découverte. Aux Zuricois se joignaient cer- tains démocrates bourgeois, comme M. Gœgg, qui veulent à tout prix endormir le prolétariat et le détourner de la révolution, et qui seraient fort heureux de lui offrir la législation directe en manière d'amusette ; puis le nouveau parti socialiste allemand, dirigé par M. Liel)knecht, qui vient de rompre avec la dictature de Schweitzer, et qui, pour mieux faire la guerre à Bismarck et aflirmer ses ten- dances républicaines, veut préluder par l'agitation politique à la révolution sociale ; puis enfin un innocent maniaque, M. Ritting- 1. Ce compte-rendu fut reproduit par plusieurs organes de l'Internationale, entre autres par l'Egalité de Genève et le Mirabeau de Verviers. DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE XI I9I hausen, qui a fait de la législation directe sa foi et Tunique but de sa vie, qui déjà en 1849, avec Considérant, avait lutté en France pour cette idée avec plus de courage que de succès, et qui après vingt ans revient encore à la charge. Les partisans de la législation directe voulaient que le Congrès considérât leur question comme la plus importante de toutes, bien qu'elle ne fût pas même portée à l'ordre du jour, et qu'il la traitât de préférence à celles du programme. Cette prétention était inadmissible. Après une discussion dans laquelle furent échangées quelques paroles un peu vives, le Congrès décida que, lorsque l'ordre du jour olficiel serait épuisé, s'il restait du temps, on s'occuperait de la législation directe. Mais M. Rittinghausen ne se tint pas pour battu ; il essaya à plusieurs reprises d'introduire son dada au milieu des discussions sur les autres questions du programme ; et il finit par demander au Congrès une séance extraordinaire pour s'occuper de la législation directe. Cette demande fut repoussée à une très grande majorité, et l'Association internationale a ainsi maintenu sa volonté « de ne par- ticiper à aucun mouvement politique qui n'aurait pas pour but immédiat et direct l'émancipation des travailleurs ». Comme on pouvait s'y attendre, les journaux radicaux français n'ont pas manqué d'exploiter cette circonstance pour représenter les internationaux comme des bonapartistes et des agents volontaires ou inconscients de la réaction ; le Réçeil de Paris, entre autres, leur a reproché en termes très amers leur indifférence pour les questions politiques *. Ces accusations absurdes ont été relevées d'une manière énergique par Hins, de Bruxelles : l'Internationale, a-t-il dit, est indif- férente aux formes des gouvernements que pourra se donner la bourgeoisie, c'est vrai ; mais elle n'est pas indifférente à l'égard du gouvernement môme de la bourgeoisie : l'Internationale refuse abso- lument de prêter à n'importe quel gouvernement bourgeois, s'appelàt- il républicain, le secours de sa force et de son honnêteté ; mais quand le moment sera venu, elle montrera qu'elle entend bien s'occuper de politique, en aplatissant, sans distinction de forme et de couleur, tous les gouvernements bourgeois. Les trois premiers jours du Congrès avaient été remplis tout entiers par des questions administratives, par l'incident Rittinghausen, et parla lecture des rapports du Conseil général et des Sections. Pour éviter à l'avenir la perte d'un teuips [)récieux, le Congrès a décidé qu'on ne lirait plus dorénavant de rapports particuliers [)our chaque Section, et il a élaboré, [)our faciliter la tenue régulière des séances et la fixation des détails de l'ordre du jour, un Guide pratique des Congrès, (jui entrera en vigueur l'année prochaine. C'est le jeudi seulement que fut abordée la question capitale, la première du programuie, celle de Va propriété foncière. Le (iongrès de Bruxelles s'était dc'Jà [)rononcé eu faveur de fa propriété collective du sol ; mais les anti-coUeetivisles ayant prétendu qu'à Bruxelles la question n'avait pas été suHisamment approfondie, le Conseil géné- ral l'avait remise à l'étude pour cette année. 1. C'était Cil. Quontin qui avait été envoyé à Baie comme correspondant liii Réveil. 192 L INTERNATIONALE On ti'ouvora dans le compte-rendu olliciel, dont la publication a été confiée pour c(;tte l'ois aux Sections belges, les détails de la dis- cussion. Il sullira tle dire que la Commission du Congrès proposait, // VuiianiitiUé ', les deux résolutions suivantes : « lo Le Congrès pense que la société a le droit de rendre le sol [)ropriété collective ; « u" Le Congrès pense qu'il y a nécessité à transformer le sol en propriété collective'''. » Ces résolutions ne trouvèrent d'autres adversaires qu'un très petit groupe de délégiiés parisiens, les mêmes qui avaient déjà combattu la collectivité à Bruxelles : Chemalé, Tolain, Murât, plus le journa- liste Langlois, un des exécuteurs testamentaires de Proudhon. Parmi les discours prononcés pour et contre, le plus remarquable fut celui de Hins, qui l'an passé à Bruxelles avait été le plus ardent défenseur de la propriété individuelle, et qui figurait maintenant au premier rang des cliampions de la propriété collective. 11 reprit un à un les arguments des individualistes, et montra comment il avait été amené à en découvrir le côté faible, et de quelle manière le prin- cipe collectiviste avait fini par s'imposer victorieusement à son intelligence. Le vote sur les deux résolutions eut lieu par appel nominal. En voici le résultat : V^ résolution : 54 oui, 4 non, i3 abstentions, ^absents. 2me résolution : 53 oui, 8 non. 10 abstentions, 4 absents. ' Il sera utile d'ajouter ici quelques observations. Une partie de la presse bourgeoise cherche à faire croire que le vote a été emporté par la coalition des Anglais, des Belges et des Allemands, dirigée par le Russe Bakounine, laquelle coalition aurait écrasé les délégués de Paris, représentants de l'intelligence et du principe individualiste. Or il faut noter que plusieurs délégués de Paris, entre autres Varlin et Tartaret, ont voté oui, et que les délégués d'autres villes françaises, entre autres Lyon et Marseille, ont également voté oui \ Il est en outre intéressant de savoir que sur les votants négatifs *, il y en a deux. Murât et Tolain, qui avaient été délégués par des cor- porations d'opinion collectiviste, et dont le vote ne représente donc rien d'autre qu'une opinion personnelle ^ 1. C'est une erreur : il y avait eu, dans la Commission, dix voix pour et quatre voix contre. 2. Le texte de ces deux résolutions n'est donné ici qu'en termes approximatifs. On trouvera le texte authentique p. 196. 3. Dans l'original, la fin de celle phrase est ainsi rédigée: « et que les délégués des autres villes françaises, entre autres Rouen, Lyon et Marseille, ont également tous voté oui ». J'ai rectifié la phrase, parce que la lecture du procès-verbal (imprimé à Bruxelles en 1869) m'a fait ultérieurement constater que les deux délégués de Rouen et le délégué d'Elbeuf s'étaient abstenus. 4. Dans l'original, il y a : « sur les quatre votants négatifs ». J'ai rectifié la phrase en supprimant le mot quatre, qui. s'appliquant au premier vote, rendait l'assertion inexacte en ce qui concerne Murât. En effet, le procès-verbal indique que dans le premier vote, où il y a quatre non, lolain a voté non, mais que Murât s'est abstenu. C'est dans le second vote, où il y a eu huit non, que Tolain et Mural ont tous les deux voté non. o. Tolain, n'ayant |iu obtenir de mandat d'un groupe parisien, en avait sollicité et obtenu un de l'Association des boulangers de Marseille, adhérente à la Sei-tion internationale de cette ville ; et, pour faire face aux frais de voyage, il s'était fait, pour la circonstance, le correspondant du Figaro, auquel il envoya des lettres où les délégués d'opinion collectiviste étaient fort maltraités. Un correspondant lyonnais DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XI igS Tous les délégués de la Suisse, tant allemande que française, ont voté oui, à l'exception de deux abstentions dont nous allons par- ler. Genève avait envoyé cinq délégués : trois d'entre eux, Brosset, Heng et Bakounine (qui était délégué de Genève, quoi qu'en aient dit des malveillants qui prétendent mieux connaître nos affaires que nous-mêmes *), ont voté oui ; un quatrième, Grosselin, s'est abstenu, mais il a déclaré à Murât de Paris, en notre présence, qu'il était venu à Bàle individualiste et qu'il s'en retournait collectiviste ; enfin le dernier, Henri Perret, délégué spécialement par la fabrique gene- voise avec le mandat de voter non, n'a pas osé le faire, et s'est con- tenté de s'abstenir -. Un dernier point. Que les bourgeois ne se glorifient pas trop des quatre non parisiens ', et qu'ils ne s'imaginent pas que ces non-lk de l'Egalité de Genève écrivit à ce sujet : « Les Marseillais ont du bon. Un de nos amis leur a demandé comment une fraction (l'Association des boulangers) de la Section collectiviste de Marseille avait pu donner un mandat au mutuellisle Tolain, qui a parlé de plusieurs d'entre nous, dans le Figaro, en termes dignes d'un bour- geois de la pire espèce. «Parbleu!» répondit le Marseillais, «c'était pour lui ménager « l'échec éclatant qu'il a éprouvé. » C'est répondu en Gascon, mais les Marseillais sont à peu près de la même race. D'ailleurs, la réponse est bonne, car les Marseil- lais sont à jamais guéris de la manie de donner des mandats à des correspondants du Figaro. » (N" 39, 16 octobre 1869.) 1. J'ai laissé subsister ici la rédaction de l'original, bien qu'elle renferme une erreur (Balcounine n'était pas délégué de Genève) ; il m'a paru préférable de remet- tre la phrase telle quelle sous les yeux des lecteurs, et d'expliquer en note l'ori- gine de l'erreur. C'est dans V Egalité du 11 septembre que je l'avais prise ; j'y avais lu cet entrefllet (rédigé par Perron) : « Le Journal de Genève de jeudi, dans une note au sujet du Congrès de Bâle, dit que Bakounine, « n'ayant pu se faire élire à Genève, a trouvé moyen d'obtenir « un mandat d'ouvriers italiens )>. C'est la première inexactitude, dirons-nous, pour ne pas être plus précis, que publie le Journal, sur le Congrès de Bâle. Bakounine a été délégué par la Section genevoise de l'Internationale l'Alliance de la démocratie socialiste ; dans l'élection pour une délégation commune aux Sections qui font partie de la Fédération genevoise, Bakounine venait par le nombre des suffrages immé- diatement après les trois internationaux élus, et il est certain qu'il aurait passé des premiers si l'on n'avait pas su que sa présence à Bàle était assurée comme délégué de l'Alliance, comme délégué d'une Société ouvrière d'ilalie, et enfin comme délégué des ouvrières ovalistes de Lyon. » L'auteur de l'entrefilet n'avait évidemment pas assisté à la séance de la Section de l'Alliance du 29 août, dans laquelle Sentiiion avait été choisi comme délégué, et il s'était figuré, comme une cho.se toute naturelle, que c'était à Bakounine que la délégation de l'Alliance avait dû être confiée. L'erreur fut corrigée dans le numéro du 25 septembre, mais d'une façon indirecte, et qui ne dissipait pas le doute sur le point de savoir si Bakounine avait été délégué par la Section de l'Alliance (Robin, qui venait d'être chargé de la rédaction du journal, estima sans doute que ce point n'ollrait pas d'intérêt) : VEgalité, en repro- duisant in-extenso mon article du Progrès sur le Congrès de BAle, y laissa subsister la phrase « Genève avait envoyé cinq délégués, etc. » ; seulement la rédaction substitua le nom de Becker à celui de Bakounine. C'était remplacer une erreur par une autre : J.-Ph. Becker habitait Genève, sans doute ; mais il avait été délégué par le « Comité central du groupe des Sections de langue allemande », et dans le Compte-rendu oCTiciel du Congrès il figure parmi les AéX^^uès d'Allemagne. 2. Même observation que pour le passage commenté dans la note précédente. J'avais commis une erreur : Henri Porret n'avait pas reçu le mandat de voter non, mais celui de s'abstenir. Cette erreur fut rectifiée par VEgalité du 2!) septembre, et la rectification fut reproduite par le Prngri'S dans son numéro suivant, du 2 octobre. 3. Les quatre non étaient les voix de Tolain, Pindy, Chomalé et Kruneau. Pindy représentait la Chambre syndicale des menuisiers de Paris, Chemalé les atlhérenls parisiens de l'Internationale, et Fruneau l'a.ssociation la Liberté des charpentiers de Paris ; mais Tolain n'était pas délégué de Paris : il était venu au Congrès, comnïo il a été dit plus haut, avec un mandat de l'Association des boulangers de Marseille, i:i. i<)4 l'internationalk soient en leur faveur. Les drlég^ués se sont divisés sur cette question passabl(;iuent al^slrailc du colloctivisine et de la rente foncière ; mais aucun d'eux, aucun, ne veut le maintien delà propriété sous sa forme actuelle. Tolain. au nom de ses amis, a re])oussé éiierjçiquement réi>itiiète (\'ifi(livl(lualisle (ju'on voulait leur a[»pli(pi('i" ; leur docti'ine est non Yindividiuilisine, mais le inuluellisrne ; ils veulent connue nous la destruction de tous les privilèges de la bourgeoisie. Que nos ennemis ne cherchent i)as à dénaturer les choses, et à représenter comme des adversaires des hommes qui s'entendent sur le point essentiel ; et qu'ils sachent, une fois pour toutes, que le Congrès sest prononcé avec une formidable unanimité sur la nécessité de la liqui- dation sociale par la révolution. * * * La seconde question du programme était celle de Vhéritage. La Commission du Congrès concluait unanimement à l'abolition de l'héritage, et présentait des résolutions dans ce sens. Malheureuse- ment un délégué anglais, Eccarius, au nom du Conseil général*, présenta de son côté des résolutions analogues pour le fond, mais motivées d'une manière différente. Aussi, lors du vote, on ne put obtenir de majorité complète ni pour l'une ni pour l'autre des propo- sitions, et on n'eut pas le temps de s'entendre sur une rédaction qui eût pu concilier les deux avis. Le vote sur les résolutions de la Commission donna 32 oui, 23 non, i3 abstentions, et 7 absents. Les non et les abstentions représentent les voix des partisans de la propriété individuelle et celles des com- munistes par l'Etat, alliés pour rejeter les résolutions de la Commis- sion ; les oui sont presque tous ^ les voix des collectivistes anarchistes. Les résolutions du Conseil général ^ obtinrent 19 oui, Sj non, 6 abstentions, avec i3 absents. Cette ibis les oui sont les communistes autoritaires ; les non et les abstentions sont les collectivistes anar- chistes unis aux mutuellistes *. Sur la troisième question, caisses de résistance, le Congrès retrouva son unanimité. Des résolutions tendant à provoquer la formation de caisses locales de résistance, leur fédération par corps de métier, leur centralisation par le moyen du Conseil général, furent adoptées d'un commun accord. Divisée sur certaines questions théoriques, que l'expérience de l'avenir pourra seule résoudre défini- tivement, l'Internationale ne forme plus qu'un seul faisceau aussitôt qu'il s'agit de la lutte actuelle contre l'exploitation bourgeoise. association d'opinion collectiviste. Sur les onze autres délégués de Paris (il y en avait quatorze en tout), cinq avaient voté oui : Varlin, Flahaut, Franquin. Dereure, Tartaret, et six s'étaient abstenus : Landrin, Durand, Roussel, Murât, MoUin et Langlois. 1. Les mots « au nom- du Conseil général » ne sont pas dans l'original : je les ajoute. 2. J'ajoute également les mots « presque tous », qui ne sont pas dans l'original. 3. L'original porte « Les résolutions d'Eccarius » ; j'ai rectifié, puisque les réso- lutions étaient présentées au nom du Conseil général : elles avaient été rédigées par Marx. 4. L'original porte « individualistes ». Je substitue à ce terme inexact celui de (( mutuellistes », puisqu'il est dit un peu plus haut, dans le texte de l'article, que Tolain avait repoussé, au nom de ses amis, l'épithète d' « individualistes » qu'on voulait leur appliquer. DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE XI I90 La quatrième question, Yinstruction intégrale, et la cinquième, le crédit, ne purent être discutées, faute de temps. Elles sont ren- voyées à l'année prochaine. En présence des événements qui se préparent, et dont le résultat sei'a très certainement la chute de l'empire français, Paris a été dési- gné pour le siège du prochain Congrès. Nous n'avons pas besoin d'in- sister sur la signification de ce voté. L'heure delà grande émancipation politique, sociale et religieuse approche. Les délégués de l'Interna- tionale se réuniront donc, en i8ro, dans la capitale de la République française ; et nous avons l'espoir que le Congrès de 1871 pourra siéger à Rome. Il faut compléter ce compte-rendu sommaire par quelques détails sur les débats du Congrès, par le texte des résolutions votées, et par la reproduction des appels nominaux, qui ont un intérêt tout particulier. 1° Question de la législation directe. On a vu que c'étaient les socialisles de Zurich — Bûrkly, le vieux pha- lanslérien, et un jeune relieur allemand, Hcrmann Greulich, dont le nom paraît au Congrès de Bâle pour la première fois — qui avaient mis eu avant la question de la législation directe. Ils étaient appuyés par les délégués bâlois, par Gropriété, dans une société égali- taire, devaitse transformer inévitablement en simple possession : jusque-là, il avait été partisan de l'héritage ; or, la discussion lui fit voir que par l'héritage on pouvait arriver à deux résultats également dangereux, ou bien un morcellement excessif de la terre, ou bien la monopolisation delà terre en un petit nombre de mains ; il fallait donc, pour parer à ce double danger, renoncer à la transmission héréditaire ; et la suppression de l'héritage, c'est la suppression de la propriété. Le procès-verbal du Congrès (p. j3) met dans la bouche de l'Allemand Gœgg des déclarations qui feraient de lui un partisan de la propriété col- lective : « Le salariat et le patronat doivent être abolis, et cette abolition conduit à la propriété collective du sol et à l'abolition du droit d'héritage. Reste l'organisation de la chose : c'est l'affaire du peuple, et c'est par la législation directe qu'il pourra y arriver. » Mais à en croire Gœgg lui-même, ce délégué était partisan de la propriété individuelle, h' Eg-alité (numéro du I" octobre 1869) lui ayant prêté ces paroles : « Le droit du plus fort a créé la propriété individuelle; le moyen d'arriver à la propriété collective, c'est l'abolition du droit d'héritage », Gœgg s'empressa de protester par une lettre où il disait : « Le récit dans lequel vous me faites dire que le droit du plus fort a créé la propriété individuelle, et que le moyen d'arriver à la propriété collective est l'abolition du droit d'héritage, est, en ce qui me concerne, totalement inexact. Je déclare que je ne me suis jamais prononcé contre la propriété individuelle, et qu'à Bâle je n'ai pas voté pour l'abo- lition du droit d'héritage. » (Lettre insérée dans V Egalité du 8 octobre 1869.) Gœgg n'en a pas moins voté oui sur les deux résolutions relatives à la propriété collective du sol. Aussi, quand des raisons politiques l'enga- gèrent — comme elles engagèrent également Liebknecht, après le Congrès — à dissimuler, il déclara qu'il n'avait pas voté pour l'abolition du droit d'héritage (voir plus loin l'explication de son vote), mais n'osa pas affirmer \. Je me rappelle que je demandai à Bakounine comment il avait pu, lui, l'ennemi de l'Etat, réclamer « la construction, sur les ruines de tous les Etats nationaux, de l'Etat international de millions de travailleurs ». Il me répondit que l'expression d'Etat international, exprimant une idée contradictoire par elle-même et impossible h réaliser, équivalait à la négation de l'Etat ; tout en ayant l'air de faire aux partisans de l'Etat une concession de langage, il croyait ainsi miner par la base leur conception théorique ; sa formule équivalait à une démonstration par l'absurde. C'est de la même façon qu'en employant au Congrès de Berne, en 1868, l'expression à'égaiisation des classes, — « contre-sens logique impossible à réaliser », comme le remarqua très justement le Conseil général, — il aboutissait à la négation même de l'idée de classe. Procédés bizarres, habitudes d'esprit que nous lui repro- chions en riant, et dont il ne put jamais se défaire complètement, en ancien hégélien qu'il était. DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE XI I99 qu'il eût voté contre la propriété collective : il se contenta de prétendre, en équivoquant misérablement, qu'il « ne s'était jamais prononcé contre la propriété individuelle » ; qu'est-ce qu'une semblable explication pouvait bien signilier ? Voici, d'après le procès-verbal du Congrès (p. 89), le résultat des appels nominaux qui furent faits dans la séance du vendredi après-midi sur les deux, résolutions proposées : Première résolution : Le Congrès déclare que la société a le droit d'abolir la propriété individuelle du sol et de faire entrer le sol à la communauté. Ont voté oui : Allemagne, Spier, Rittinghausen, Liebknecht, Hess, Janasch, Becker, Kriiger, Scherer, Wûrger, Lessner, Gœgg ; Amérique, Cameron ; Angleterre, Gowell Stepney, Jung, Eccarius; Autriche, Neu- raayer ; Belgique, Hins, Robin, Baslin, Brismée, De Paepe ; Espagne, Rafaël Farga-Pellicer, Sentinon ; France, Varlin, Flahaut, Franquin, Dereure, Tartaret, Bakounine ', Bourseau, Oulhier, Albert Richard, Louis Palix, Gh. Monier, Foureau; Italie, Gaporusso ; Suisse aUemande,B\ir\i.ly, Greulich, Frey, Bruhin, Leisingcr, Starke, Gollin, Quinch, Gutgerold ; Suisse française, Heng, Brosset, Jaillet, Fritz Robert, François Floquet, James Guillaume, Martinaud, Schwitzguébel, Gorgé : 54 ; Ont voté non : France : Tolain, Pindy, Chenialé, Fruneau : 4 " î Se sont abstenus : France, Landrin, Dosbourg, Durand, Roussel, Murât, Mollin, Langlois, Aubry, Greusot, Piéton ; Suisse allemande, Bohny ; Suisse franc aise , Grosselin, H. Perret : i3 ; Absents : Angleterre, Applegarth, Lucraft ; Autriche, Oberwinder ; Suisse allemande , Holeiber : 4- Deuxième résolution : Il déclare encore quil y a aujourd'hui nécessité de faire entrer le sol à la propriété collective. Ont voté oui : Les mêmes, sauf Flahaut (France) : 53 ; - Ont voté non : France, Tolain, Pindy, Ghemalé, Fruneau, Murât, Piéton, Langlois ; Suisse allemande, Bohny : 8; Se sont abstenus : France, Landrin, Dosbourg, Durand, Roussel, Mollin, Greusot, Flahaut, Aubry ; Suisse //'anpai.se, Grosselin, IL Perret: lo; Absents : Angleterre, Applegarth, Lucraft ; Autriche, Oberwinder ; Suisse allemande, Holeiber : ^. Après ces deux appels nominaux, Gaporusso, de Naplcs, présenta la proposition suivante : « Il est proposé que loute Section de l'Internationale prépare, poui- le prochain Gongrès, un travail sur le mode pralicpie d'ame- ner la solution de la question de la propriété collective ». La proposition fut adoptée sans discussion. Plusieurs membres demandèrent ensuite le vote sur les propositions de la majorité et de la minorité de la Gommission relativement à l'organi- sation de la production agricole ; d'autres répondirent (jue le vote de la proposition de Gaporusso empêchait tout vote ultéiùeur. Bakounine et 1. Bakounine. on l'a vu, avait deux mandats, l'un dos ovalistes de Lyon, l'autre des HK^canicions de Naplcs. Il est naturel de le ranirer sous la rubrique France plutôt que sur la rubrique Italie, puisqu'il s'exprimait en français. 2. Dans ma brocbure l.e collectivianic de riiiIrniitUo/iale (Société d'édition et de propajîande socialiste. Cbaux-de-Fonds, ii)0'i), j'ai écrit, p. 8 : « Les (jualre voix né<,'ativ(^s étaient celles de trois proudhonicns d'- Paris. Tolain. (".Iiemalé et Murât, et d'un néLrociant de BiUe, Bohny ». J'avais copié i^ette erri'ur lians le 11' '10 du Progrès, p. 4, où elle s'était introduite par suite d'un renseii:neineiit inexact à moi donné par Fritz Robert, l'un des secrétaires du Cimi^'rés. Il y a donc lieu de reclilier ce passaî à Vlùidlilc ilu IS sopleinltre ISC'J ces passa^'cs du iliscours ilo |{akounine. L'lir(''sentants de la démocratie socialiste alleinandt! ; •2" le hlAine inlli},'é à Coullery par le Congrès; 3° l'intimité qui s'établit entre quelques «lélégués de la Suisse française cl l'un des délégués parisiens, Eugène V^arlin. I" liakouninc et le jury d'honnciif de JJâlr. En ce qui concerne les calomnies répandues en Allemagne contre Bakounine, celui-ci a lait lui-môme le récit de celte aflaire dans une lettre qu'il destinait au journal le Réveil de Paris, et qui ne fut pas imprimée. Voici ce qu'il raconte : J'avais apj)ris un mois à peu près avant le Congrès de Baie, et à la veille du (iongrès d'Kisenach ', qu'un des chefs du nouveau parti de la démocratie socialiste dans le Nord de rAUemagne — je m'abstiens de le nommer * — avait osé dire, dans une réunion demi- publique d'amis : que /"étais évidemment un a^ent excessivement dangereux du gouvernement russe, et qu'il en avait toutes les preuves dans sa main: que par la fondation de l'Alliance de la démocratie socialiste j'avais voulu détruire l'Association internationale des travailleurs, et que, rusé et diplomate comme le sont tous les Russes, J'avais même réussi à tromper et à entraîner le vieux socialiste alle- mand J. -Philippe Becker. Ce dernier partant précisément pour le Congrès d'Eisenach, je le chargeai d'une lettre ouverte pour mon calomniateur % en le priant de la lui lire en présence de plusieurs amis, et au besoin en présence de tout le Congrès. Dans cette lettre je donnais à mon accusateur nouveau * un mois de temps pour réunir contre moi toutes les preuves possibles, en l'avertissant que s'il ne prouvait pas ses accusations contre moi au Congrès de Bàle, où nous devions nous rencontrer tous les deux, je le traiterais comme un calomniateur infâme. J'interromps ici le récit de Bakounine pour donner la traduction de la lettre/ écrite en allemand, remise par lui à J.-Ph. Becker (qui alors était son ami et membre de la Section de l'Alliance de Genève) : Le 4 août 1869. Genève. Mon cher Becker, Notre ami Wertheim m'a dit, et m'a répété hier soir en ta présence, qu'il a plu à M. Liehknecht, socialiste allemand et homme honorable, de me calomnier de la façon la plus ignoble. 11 a afiirmé publiquement, en présence de Wertheim : 1. On sait que le Congrès d'Eisenach (7-9 août 1869), où fut tenté un rappro- chement entre les socialistes lassalliens et les adliérenls de Lieblinecbt et de Bebel. — rapprochement qui échoua. — eut pour résultat la constitution d'un Parti démocrate socialiste ouvrier {Sozialdemokralische Arbcilerpurlei), qui se posa en rival de l'Association lassallienne présidée par Schweitzer (VAllgemeiner deutscher Arbei- terverein) et qui se donna pour organe le journal de Liebknccht, le Demokratisches Wochenblatt. lequel prit, à partir du !«' octobre suivant, le titre de Volki^slaat. 2. C'est Liehknecht. 3. La lettre était adressée, comme on va le voir, non pas au calomniateur lui- même, mais à Becker, qui devait donner connaissance du contenu à Liebknecht. 4. Bakounine l'appelle <( nouveau », parce que, dans un passage antérieur, que je n'ai pas reproduit, il a parlé d'autres calomnies publiées contre lui par un ami de Marx. Borklieim, dans la Zukunft de Berlin. Borkheim avait été, en septembre 1868, au Congrès de la paix, à Berne, un des plus acharnés adversaires de la minorité socialiste dont Bakounine s'était fait l'organe. DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE XI 211 1° Que je suis un agent russe, ce dont il a des preuves irréfutables ; 2» Que mon évasion de la Sibérie a été favorisée par le gouverne- ment russe ; 3o Que par la fondation de l'Alliance j'ai cherché à nuire à l'Asso- ciation internationale des travailleurs ; 4° Que le vieux Becker s'est laissé duper par l'astucieux Russe. Je laisse de côté d'autres détails, dont chacun à vrai dire aurait mérité une gifle. Dautre part, le même ami Wertheim m'a montré une lettre à toi adressée par M. Bebel, dans laquelle M. Bebel exprime en termes clairs cette opinion, que je suis probablement un agent du gouverne- ment russe, et <\Vie probablement ie va enlenàs avec M. de Schweitzer comme agent de Bismarck '. J'aurais bien le droit de demander également raison à M. Bebel, car nul honnête homme ne doit se permettre de colporter par le monde à la légère, sur un simple ouï-dire, des calomnies contre un autre homme qui lui est totalement inconnu; mais comme j'ai des raisons de croire que l'inspirateur [der geistige Urheber] de toutes ces calomnies est M. Liebknecht, qui m'est également tout à fait inconnu, je veux pour aujourd'hui m'en tenir à celui-ci. Comme ami et coreligionnaire [Parteig'enosse]. je te prie, cher Becker, et comme frère de notre Alliance, à la fondation de laquelle tu as pris une part si active, je te requiers, de déclarer à M. Lieb- kneclit. en mou nom, que je dois le supposer assez sérieux pour savoir que, quand on prend plaisir à calomnier quelqu'un, on doit avoir le courage de répondre de ce qu'on a dit, et qu'avant tout on a l'obligation de fournir à l'appui de ses paroles des preuves péreinp- toires. Je lui donne un mois pour réunir contre moi toutes les preuves possibles. Au Congrès de Bàle il faudra, ou bien qu'il prouve publi- quement mon ignominie, ou bien qu'il soit déclaré par moi, en présence de tous, une infâme canaille [cine infâme Canaille], en bon allemand un vil coquin [auf deutsch einen niedertrâchtigen Schiirken]. Ton ami, M. Bakounine. J'insiste, cher ami, pour que cette lettre soit communiquée non seulement à MM. Liebknecht et Bebel, mais aussi à tous les membres du Congrès, et, si possible, qu'elle soit lue dans une séance du Congrès à Eisenach. Je reprends la citation du récit de Bakounine : Arrivé à Bàle pour le Congrès, j'y rencontrai en efl'et mon accu- sateur. Ce que je devais faire m'était indicpié i)ar le but même que je voulais atteindre : celui d'une explication décisive et complète en plein public ouvrier. Je devais donc m'abstenir, au moins dans le commencement, de toute provocation personnelle. Il me répugnait i. Voici le toxtc alleinîind de ce passayo : «... hat inir oiiion an clicii f^orichtcton Brief von Hcri-n Ifrbel f,'C7,oist, in welchein llerr i^oLel die Vonnutiuin;,' lilar aiis- spriclit, dass ich, icahrsclieinUc/ier Af^enl der russisdien H(\!,'iorun{?, lialu-itchcin- licher Weisc mit llerrn von Sclnveitzei-, als .A^'cnlen Uismarciis, untcr cinor Decko steciie ». 212 L INTRRNATIONAI.K d'ailleurs d'introduire dans le monde de la d(''mocratie ouvrière des lia])ilii(les l)ourj;(M)iscs. Dans i'Iiilenialionaie il n y a (jii'un nioyen de justie(ï et de réparation pour l'Iionneur oll'cnsé : c'est le jugement l)oj)ulaii'e. Il me répugnait é-galemenl d'occuper tout le (^iongrès de ma question pei-sonnelle. Dailleuivs l'Inlernalionale, toute jeune (pi'elle est, a déjà pour de pareils cas une pratique hien établie, celle des jurys d'honneur '. De mon côté je choisis au sein du (congrès cincj jui'és : Fritz Robert, délégué de la Suisse romande ; Gaspard Sentinon, Espagnol, délégué de l'Alliance de la démocratie socialiste et des Sections ouvrières de Barcelone; Palix, délégué de Lyon ; (^ésar De Paepe, délégué de Bruxelles ; et Neumayer, Autrichien, délégué de la Section de Wiener-Neustadt. De tous ces délégués, je n'avais connu aupara- vant qu'un seul : Fritz Robert, pour l'avoir rencontré quelquefois dans les montagnes du Jura, et je n'avais fait la connaissance des autres qu'à la veille du Congrès, à Genève ou à Bàlc. De son côté mon adversaire avait choisi cinq délégués allemands, Earmi lesquels le citoyen Eccarius, secrétaire du Conseil général de iOndres, les citoyens Rittinghauscn et Spier. Je ne me rappelle pas avec certitude que M. Mauzùce Hess ait été de ce nombre, mais il me paraît que oui -. Quant au nom du cinquième, je l'ai totalement oublié '. De plus, le vieux J. -Philippe Becker, le socialiste unanime- ment respecté de tout le monde, assistait au jury comme témoin. Je vous ferai grâce des détails et me contenterai de vous donner un court résumé de ce qui s'est passé au sein de ce tribunal populaire. J'accusai mon adversaire de m' avoir calomnié, et je le sommai de produire les preuves de son accusation contre moi. Il ma répondu qu'on avait faussement interprété ses paroles ; qu'il ne m'avait jamais proprement accusé et n'avait jamais dit qu'il eût quelque preuve contre moi ; qu'il n'en avait aucune, excepté une seule peut-être : c'était mon silence après les articles diffamatoires que Borkheim avait publiés contre moi dans l'organe principal de la démocratie prussienne, la Zukunft, et qu'en parlant de moi devant ses amis, il n'avait fait qu'exprimer la surprise que lui avait causée ce silence ; que du reste il m'avait réellement accusé d'avoir porté un dommage à l'établissement de l'Internationale par la fondation de l'Alliance de la démocratie socialiste. Cette question de l'Alliance fut mise de côté, à la demande d'Eccarius, membre du Conseil général, qui observa que l'Alliance ayant été reconnue comme une branche de l'Internationale, que son programme aussi bien que son règlement ayant reçu la sanction unanime du Conseil général de Londi-es, et que son délégué ayant été reçu au Congrès, il n'y avait plus lieu d'en discuter la légitimité. I Quant à la question principale, le jury déclara à l'unanimité que ' mon adversaire avait agi avec une légèreté coupable, en accusant un \. Un jury d'honneur avait eu à se prononcer, en juin 1869, sur des accusations dirigées contre Albert Richard, de Lyon, par les citoyens Aristide Cormier et Carnal, et sa sentence avait été publiée dans VEguiilé du 19 juin 1869. 2. Le Mémoire de la Fédération jurassienne indique (page 84) Maurice ïless comme ayant ellectivement fait partie de ce jury d'honneur. 3. h& Mémoire ne donne pas non plus le nom de ce cinquième membre.. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XI 2l3 membre de l'Internationale sur la foi de quelques articles diffama- toires publiés par un journal bourgeois. Cette déclaration me fut donnée par écrit. Je dois dire d'ailleurs que mon adversaire reconnut noblement devant tous qu'il avait été induit en erreur sur mon compte. C'était notre première rencontre : il me tendit la main, et je brûlai devant tous la déclaration écrite et signée du jury. Sur la demande de mon ci-devant adversaire, je lui donnai mes discours de Berne, aussi bien qu'une série d'articles que j'avais publiés en 1867 dans un journal italien, Libéria e Giustizia, contre le pansla- visme. Deux jours plus tard, dans la salle du Congrès, il s'approcha de moi et me dit : « Je vois que je me suis fait une idée absolument fausse sur votre compte. Vous êtes un proudhonien, car vous voulez l'abolition de l'Etat. Je vous combattrai dans mon journal, car mon opinion est toute contraire à la vôtre. Mais je vous prie de me laisser vos écrits : je les publierai, je vous dois cette satisfaction. » Confiant dans cette promesse, j'attends encore ^ Bakounine attendit en vain. Liebknecht ne (it pas connaître dans son journal la délibération du jury d'honneur, et ne publia pas une ligne des discours et articles que Bakounine lui avait remis. Par contre, il inséra des correspondances envoyées de Paris par Moritz Hess, correspon- dances dans lesquelles étaient rééditées les mêmes accusations que le jury d'honneur de Bâle avait déclarées infâmes et calomnieuses 2. Voici, à propos des procédés de la coterie marxiste, un fait qui m'a été raconté en igo4 par R. S., et dont j'ai écrit le récit sous sa dictée : Dans l'été de 1869, il se trouvait à New York avec son ami S. S. ; ils lurent dans un journal socialiste allemand de cette ville, qu'il croit êtreV A rbeiter- Union, un article disant, en résumé : « On nous écrit de Londres que Bakounine est un espion russe ». Aussitôt ils écrivirent au rédacteur du journal — rédacteur dont H. S.' a oublié le nom — une lettre qu'ils lui portèrent, pour protester contre cette calomnie ; le rédacteur leur répondit verbalement que ce n'était pas une calomnie, ajoutant : « J'ai reçu ce renseignement de mon ami Karl Marx, qui me l'a écrit de Londres ». S. S. et R. S. connaissaient Sorge ' ; ils s'adressèrent à lui, lui donnèrent toutes les explications qu'il fallait pour lui prouver que Bakounine n'était pas un espion ; Sorge dit qu'il se chargeait de faire comprendre au rédac- teur qu'il avait été induit en erreur, et de faire insérer une rectification dans le plus prochain numéro du journal. Malgré cette promesse, aucune rectiûcation ne fut publiée. 20 Blâme infligé à Coullerj- par le Congrès. J'ai dit comment, pour se venger, Coullery, dès le surlendemain du meeting du Grôt-du-Locle, m'avait fait poursuivre par ministère d'huissier, me réclamant le paiement immédiat d'une somme de 6'3'3 fr. 55. Lorsque Coullery avait été chargé de l'impression des procès-verbaux et des rapports du Congrès de Lausanne (voir p. 29), il avait promis que cette iuq)ression serait faite en six semaines. Mais dilVérciites raisons, dont la principale fut rcxtrémc lenteur que rimprinieric de la Voix de l'Avenir mit à e.\.éculer sa besogne, relardèrent considérablement l'appa- 1. Le docuniont dont ces papes sont extraites, écrit en ocloI)re 1809, a tHé publié pour la première fuis par Max Nctllau, dans sa l)ii)i,'rapliic de hakounine, pages 3t)0 et suivantes. 2. Mriiinirr de ta Fédérdiion jurassienne, p. Sii. 3. Celui qui joua plus tard un si grotesque rôle au Congrès de La Haye. 2i4 l'internationale rilion du volume. Ce relard fit manquer la vente ; et lorsque Coullery s'adressa ensuite au Conseil général de Londres pour être payé, celui-ci répondit que cela ne le regardait ï)as. L'ad'aire en resta là jusqu'en janvier i8G(), époque où le Congrès romand déclara, comme on l'a vu ({>. lo-), que la Fédération romande se chargeait de la liquidation de cette dette et qu'elle paierait Coullery au fur et à mesure de l'écoulement des volumes. Rien n'avait été changé à ces conventions, lorsque soudain Coullery, le 1^' juin 18G9, trouva bon de me poursuivre comme si j'eusse été person- nellement responsable envers lui de la dette de la F'édération romande. Le Comité Céderai romand, averti du procédé de ce singulier socialiste, lui écrivit (lettre du 4 juillet 1869) pour lui rappeler les arrangements con- venus. Mais, aveuglé par la haine, Coullery ne voulut rien entendre : il m'assigna, le 26 août 1869, devant le tribunal civil du Locle. Le procès venait de s'engager, au moment où s'ouvrit le Congrès de BAle. Dans une des séances administratives du Congrès, les délégués des Sections de la Fédération romande dénoncèrent à leurs collègues la con- duite de Coullery, en leur demandant d'émettre un blâme à son adresse : et le Congrès vota à l'unanimité la résolution qui lui était proposée, décla- rant l'acte de Coullery indigne d'un membre de l'Internationale. Le Comité fédéral romand continua, comme il l'avait fait depuis janvier 1869, à s'occuper de la liquidation de la dette, liquidation qui n'était pas encore terminée au moment où s'ouvrit le Congrès romand de la Chaux-de- Fonds, le 4 avril 1870'. 3° Varlin entre dans notre intimité. J'ai dit comment, à partir de février 1869, il s'était constitué, au Locle, à la Chaux-dc-Fonds, puis au Val de Saint-Imier, ainsi qu'à Genève, des groupes secrets qui réunissaient les hommes les plus sûrs. Nous avions appris, par Bakounine, qu'il existait depuis quelques années une organisa- tion secrète internationale, à laquelle quelques-uns d'entre nous étaient affiliés. Il nous semblait très désirable que cette organisation s'étendît davantage, et surtout qu'à Paris et dans les principales villes françaises, en vue de l'action révolutionnaire qui, en France, ne pouvait manquer d'être imposée, il se constituât des groupes analogues aux nôtres ; le Con- grès de Bâle devait fournir l'occasion de tenter quelque chose à cet égard : peut-être se trouverait-il, parmi les délégués français, des éléments suscep- tibles d'entrer dans une organisation révolutionnaire. Le 7 septembre j'avais rencontré (voir p. 189), dans le wagon où j'entrai, Charles Longuet, qui allait à Bâle comme correspondant d'un journal; nous avions voyagé ensemble. Longuet m'était sympathique; toutefois, son proudhonisme me semblait un peu exclusif ; en outre, il avait gardé des accointances avec les hommes de la Ligue de la paix - ; enfin, son humeur gouailleuse, et je ne sais quoi de décousu et de super- ficiel dans l'esprit, le rendaient impropre, me semblait-il, à entrer dans une conspiration : aussi n'eus-je pas la moindre idée de m'ouvrir à lui et de lui faire part de notre désir de nouer des relations intimes avec quel- ques socialistes parisiens. Arrivé à Bâle, je fis, par rintermédiaire de Bakounine, la connaissance d'Aristide Rey, venu aussi comme journa- 1. Rapport du Comité fédéral romand au Congrès (voir Egalité du 7 mai 1870, page 4, 1" colonne). 2. A l'issue du Congrès de Bâle, il se rendit au Congrès de la Ligue de la paix, qui cette année h\ se tenait à Lausanne (c'est le Congrès dans lequel Victor Hugo prononça un discours retentissant). Les marxistes font un crime à Bakounine, à Elisée l^eclus, à Aristide Rey, à Victor Jaclard, à Fanelli, d'être restés dans la Ligue de la paix et de la liberté jusqu'au Congrès de Berne (1868) ; mais Longuet a pu participer au Congrès de la Ligue à Lausanne (1869), et Cowell Stepney aux Congrès de la Ligue à Berne, Lausanne et Bâle (1868, 1869, 1870), sans que pour eux le cas fut pendable. DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE XI ai5 liste * ; Bakounine me dit que Rey était de longue date un de ses intimes K A nous trois, nous commençâmes à étudier les délégués parisiens. 11 ne fallait pas songer à ceux que je connaissais déjà, Tolain, Murât, Chemalé, qui étaient anti-collectivistes. Pindy avait le tempéramment révolutionnaire, mais il militait alors dans les rangs des mutuellistes ; un de mes camarades, le monteur de boîtes Floquet, délégué du Locle, se lia d'amitié avec lui, et ils se promirent de s'écrire : ce rapprochement purement individuel était tout ce qui pouvait être tenté. Mais il y avait là un homme dont les aspirations correspondaient aux nôtres, et qui était le militant le plus actif de Tln- ternationale parisienne : Varlin. Agé à ce moment de trente ans, Varlin était entré dans le mouvement ouvrier dès sa première jeunesse. 11 avait pris part aux réunions qui, en 1862, aboutirent à l'envoi d'une délégation ouvrière à l'Exposition de Londres ; il avait été, en iS63, l'un des signa- taires du manifeste des Soixante (candidature Tolain); il avait dirigé, en 1864, la grève des ouvriers relieurs de Paris ; dès la fondation de l'Interna- tionale, il fut membre de la première Commission du bureau de Paris, où il représenta les idées communistes ; il assista comme délégué à la Conférence de Londres en i865, au Congrès de Genève en 1866, où je l'avais vu pour la première fois ; s'il n'avait pas paru, les deux années suivantes, aux Congrès de Lausanne et de Bruxelles, c'est qu'en 18G7 il fut retenu à Paris comme délégué des relieurs à l'Exposition universelle, et qu'en 1868 il était en prison. Il avait fondé, 8, rue Larrey, ce restaurant coopératif appelé la Marmite, qui fut un si puissant foyer de propagande ^ Rey et moi nous nous chargeâmes de lui faire des ouvertures. Un des derniers jours du Congrès, nous l'emmenâmes dans la chambre qu'occupait Rey dans je ne sais plus quel hôtel, nous lui fîmes part de notre désir ; et, comme il se montra tout disposé à s'associer à l'action collective que nous lui propo- sions, nous lui donnâmes connaissance de notre programme : il nous dit que ces idées étaient aussi les siennes ; nous échangeâmes une fraternelle j)oignée de mains, et il fut convenu que Varlin et moi correspondrions le plus régulièrement possible pour nous tenir au courant de ce qui se passerait dans nos milieux respectits. Pendant ce temps, Bakounine cherchait des éléments qui pussent représenter nos idées dans la Suisse allemande, et il crut les rencontrer dans deux délégués qui habitaient Bâle même : l'un était un jeune profes- seur allemand, Janasch, Privat-Docent à l'Université de Bâle, où il faisait un cours d'économie sociale ; l'autre était un négociant bâlois, CoUin. J'appris par lui que ces deux citoyens avaient accueilU ses ouvertures avec sympathie, et s'étaient déclarés prêts à travailler à la propagande et à l'or- ganisation du socialisme révolutionnaire en Suisse et en Allemagne. Bakounine se trompait souvent sur les hommes : Janasch et Collin furent deux de ses erreurs ; ils ne collaborèrent jamais avec nous. 1. Rey était correspondant de la Démocrntie de Chassin. La Démocratie publia du Conjurés de Bàle un compte-rendu dont Vlùjulité n' 37, 1" octobre 1869) dit que « il est aussi près de la vérité qu'un résume peut l'être ». 2. Dans une lettre à Ilerzen écrite six semaines plus tard (2S octobre ; Corres- pondance, p. 294 de la traduction franvaise), Bakounine parle de Uey en ces termes: « Comment as-lu trouvé Rey ? (i'est un très bon garçon. Seulement il reste encore suspendu dans les airs entre le ciel bourireois et la terre ouvrière ; c'est pourquoi il s'attache tant à faire des protestations libéralement satiriques contre ce ciel. » Cette appréciation montre que Bakounine n'exigeait point, di" ceux qui s'unissaient à lui pour l'action commune, une stricte discipline, ni même une entière conformité de vues et de sentiments. !{. Outre la Marmite de la rue Larrey (5° arrondissement), 'Varlin en fonda suc- cessivement trois autres : 40, rue des Blancs-Manteaux (4« arrondissement) ; 42, rue du CliAteau (14" arrondissement); et, pendant le sièf^e de Paris, 20, rue Berzélius (17* arrondissement). 3i6 l'intkrnationale XII Le troisième Congrès de la Ligue de la paix â Lausanne fi 3- 1 S septenihrel. Affaires dii'erses. Atta(/ue de Moritz Hess dans le lli-veil de Paris fn octobre/ ; réponses de Baltoanine ; ma réponse dans le Progrès (n° ui, lO octobre). Bakounine quitte Genève (3o octobre) ; Perron, Robin, Outine. Au lendemain du Congrès de BAle, on eut l'impression, dans l'Inlerna- tionalc, que l'idée socialiste venait de faire un grand pas en avant, et que désormais l'entente était établie entre les ouvriers d'un bout à l'autre de l'Europe. Il y eut le jeudi i6 septembre, à Genève, une réunion dont V Egalité (n° 35, 18 septembre) rendit compte en ces ternies : Un grand nombre de membres de T Internationale de Genève était réunis jeudi soir au Temple-Unique ])Our fraterniser avec les délégués de différents pays qui, après le Congrès, ont bien voulu nous rendre visite. La soirée a été des plus intéressantes. Des discours fort applaudis, prononcés par Albert Richard, de Lyon ; Hins, Brismée, De Paepe, délégués belges; Gaporusso, délégué de Naples ; Spier, de l'Alle- magne du Sud ' ; Farga-Pellicer, délégué espagnol, nous ont fait connaître les travaux, les vœux et les espérances des populations ouvrières qu'ils ont représentées au Congrès de Bâle, et chacun a pu se convaincre de l'unité de vues et de convictions qui, du nord au midi, règne dans le prolétariat. Pendant ce temps, les orateurs du Congrès de la paix, à Lausanne, prononçaient d'éloquentes harangues, dont la (Conclusion fut que, pour supprimer la guerre, il suffirait de créer un tribunal international '\ h Egalité railla Charles Lemonnier et ses amis dans un article dont l'auteur est très probablement Aristide Rey (qui passa quelques semaines à Genève, après le Congrès de Bâle, auprès de Bakounine) : Tandis que les délégués des travailleurs, réunis à Bàle, discu- taient les questions intéressant la réforme sociale et jetaient les bases de la réorganisation du travail . . . , il s'élevait à Lausanne une tribune du haut de laquelle des prophètes inspirés, depuis Victor Hugo jusqu'à Amand Gœgg, devaient annoncer la loi nouvelle. La séance a commencé, et du haut de ce Sinaï ont lui des éclairs d'épithètes et tonné des foudres d'éloquence. . . Quand les peuples auront adopté les conclusions de la Ligue, nous leur conseillons. . . de consulter l'histoire grecque d'il y a trois mille ans. Oui, il y a trois mille ans, il y avait des Chaudey qui s'appelaient Philologos, des Gœgg qui s'appelaient Démagogos, et des Hugo qui avaient nom Philocratcs, qui se réunissaient en Conseil, comme délégués de tous les peuples de la Grèce, afin de juger des diiïV'rends tout comme le veut la Ligue de la paix. Comme la dite Ligue, ils reconnaissaient la nécessité d'une sanction, et employaient 1. L'Egalité se trompait : l'instituteur Spier était délégué de Wolfenbûttel (Brunswick). 2. « Considérant que la cause fondamentale et permanente de l'état de guerre dans lequel se perpétue l'Europe [sic] est l'absence de toute institution juridique internationale. . . » DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE XII 31^ la force contre les petits peuples récalcitrants ; quant aux gros, c'était tout différent ! . . . La forme, toujours la forme ! Tel est votre châtiment à vous démocrates qui vivez séparés du peuple et ne le voyez que du haut de vos phrases sonores, qui ne vous doutez pas que le peuple a faim, et que, s'il veut la paix, il veut du pain avant tout. Est-ce que « l'air pur des Alpes » dont M. Victor Hugo régale son auditoire suffira à rendre au peuple des forces après un rude travail ? Est-ce avec les phrases aussi creuses qu'harmonieuses du grand poète que l'on changera l'état économique actuel, unique cause de la misère et cause unique de la guerre ? Après son retour de Bâle, Bakounine, absorbé par ses affaires person- nelles et ses préparatifs de départ, s'occupa fort peu de l'Inlernationale et de l'Alliance pendant les quelques semaines qu'il passa encore à Genève (i3 septembre-3o octobre). Voici ce qu'il raconte lui-même à ce sujet, dans une partie inédite de son Rapport sur l'Alliance (p. 79) : Je n'allai presque plus ou fort rarement aux réunions de l'Inter- nationale, et je n'y parhu qu'une seule fois, la veille de mon départ'. Quant à la Section de l'Alliance, je n'y pris part, après mon retour de Bàle à Genève, qu'à une seule délibération - : celle qui eut pour objet de demander au Comité fédéral romand l'entrée dans la Fédération romande. Cette demande fut présentée ' par Fritz Heng, qui était en même temps secrétaire de la Section de l'Alliance et membre du Comité fédéral, aussi bien que Duval qui, alors encore fidèle à l'Alliance, appuya la proposition. Le Comité fédéral ne nous refusa pas positivement, mais il suspendit sa décision jusqu'à des jours plus favorables, c'est-à-dire il la renvoya aux calendes grecques. Cette décision fut communiquée en assemblée de la Section de l'Alliance * par Duval et par Heng, qui nous donnèrent des détails assez intéres- sants sur la manière dont elle avait été prise . . . Le tableau tracé (pages 80-81 du manuscrit) par Bakounine de la réunion du Comité fédéral romand du 22 septembre mérite d'élre repro- duit : il nous montre, pris sur le vil", les agissements de la coterie, et l'on va voir entre quelles mains se trouvait placée la direction officielle de l'in- ternationale à Genève : Les sept membres du Comité fédéral étaient alors: Guétat% prési- dent; Henri Perret, secrétaire général; son frèi'c Napoléon, secrétaire pour l'intérieur ; Martin, Chénaz, Duval et Heng. Lorsque la demande 1. Dans l'assemblée générale du 27 octobre [Egalité du 30 octobre) : le mot « la veille 1) ne doit pas être pris à la lettre. •1. D'après les procès-verbaux de la Section de l'Alliince. Bakounine assista, après le Congrès de HAle, à 1m réunion du comité du 17 sepli-nilirc, a la séance de la Section du :i7 septembre, et à la réuniou du counlc du I" oclolirc 3. A la séance du Comité fédéral romand du ±1 seplemlire. 4. Le 27 septembre. 5. Guétat. d'ahord vi(.'e-pré>idenl, d ()ui avait ensuite remplacé Hrosset à la présidence du Comité fédéral, était un ries meiuiires fundaleuis de la Section de l'Alliance ; mais il avait subi linlluence des |)oliliciens, et allait hientcM passer entièrement dans leur camp. Voici le portrait (|ue fait de lui lîakounine dans un autre passage : « Guétat nous avait abandonnés. Depuis (ju'il était devenu membre et vice-président du Comité fédéral, les fumées des honneurs avaient tourné sa pauvre tète. Plein de sotli' importance, il était ilevenu d'un ridicule aciievé. Il avait Uni par faire rentrer en lui-même son discours habituel, stéréotype, sur la Uévolu- 2i8 l'intehnationalk fut présentée par ce dernier, il y eut sur tous les visages l'impression d'uiKî grande incerlitud(;. [)our lu; jjoinl dire conlusion. Tous commen- cèrent par dire cfu'ils étaient eux-mêmes des membres de l'Alliance ', excepté Mai'tin. Personne ne mil en doute la i-égidarité de l'Alliance comme Section de l'Internationale, ce qui d'ailleurs eût ét(* imj)OS- sible en présence des lettres originales d'Eccarius (\t de Jung écrites au nom du Conseil général et que Fritz Heng leur avait présentées, et après ce fait égalem(;nt décisif, et coimu de tous, que la Section de l'Alliance avait envoyé son délégué à iiàle, qui avait été admis connue tel ])ar le Congrès. Le devoir du Comité fédéi'al de recevoir la Section de l'Alliance dans la Fédération romande était donc évident, crevait les yeux, comme disait alors notre ci-devant ami Philil)pe Becker. Mais, d'un autre côté, le Comité i'édéral ne pouvait accomj)lir cet acte de justice sans provoquer un grand dé})laisir chez tous les chefs de la coterie réactionnaire ou genevoise, qui avait (ini pai" comprendre que cette petite Section avait fortement contribué au fiasco mémorable qu'elle avait éprouvé dans la question du programme et des délégués au Congrès. Comment sortir de ce dilemme ? Ce fut M. Henri Perret, le grand diplomate de l'Internationale de Genève, qui prit le premier la parole. Il commença par reconnaître que l'Alliance était une Section régulière et reconnue comme telle tant par le Conseil général que j^ar le Congrès de Bàle ; qu'elle était en plus une Section très bien inspirée, très utile, puisqu'il en faisait lui-même partie (il le croyait, mais il n'en faisait plus i)artie '); que sa demande enfin était parfaitement légitime, mais que le Comité fédéral, selon lui, devait remettre sa réception à une époque i)lus éloignée, alors que les passions soulevées par les luttes qui venaient d'avoir lieu se seraient calmées, etc., etc. Quant à M. Guétat, il déclara qu'il aurait accepté l'Alliance, pour son compte, s'il n'y avait pas dans cette Section des personnes qui lui déplaisaient. Martin se prononça ouvertement contre. Chénaz dormit. On décida de remettre l'acceptation à un temps indéterminé. La Seclion de l'Alliance, en présence de celle décision, n'avait qu'une chose à faire : c'était d'attendre la réunion du prochain Congrès romand, pour boiimeltre la question au Congrès. El c'est à celle résolution qu'elle s'arrêta (procès-verbal de la séance de la Seclion de l'Alliance du '27 septembre). Le samedi 26 septembre, je m'étais rendu de Neuchâtel au Locle pour régler diverses affaires personnelles, et achever le déménagement de mes lion, et dans les assemblées ^'éqérales. aussi bien qu'au sein du Comilé fédéral, il ne volait plus qu'avec la ré; clion.' » Le procès-verbal de la réunion du comilé de la Section de l'Alliance du 17 septembre dit, à son sujet : « Bakounine donne des explications sur la conduite du citoyen Guétat vis-à-vis de notre Seclion ; comme il ne s'est jtas conformé aux promesses faites par sa signature, » — les meml.res de la Section de l'Alliance signaient, lors de leur admission, le progranuiiè et le règlement de la Seclion, — o il doit naturellement ne plus faire parlic de notre Section. Duval demande à ce que l'on attende la séance du Comité fédéral de mercredi (22) pour voir quelle sera sa conduite ; d'après ça, nous agirons en conséquence. Adopté. « (Neltlau, biographie de Rakounine, p. 316.) 1. Les deux frères FerrcI, et Chénaz, étaient en effet, aussi bien que Guétat, Duval et Heng, des adhérents du groupe genevois de r.\lliance. 2.. 11 faut conclure de ce passage que Henri Perret venait d'être rayé de la liste des membres de la Section de l'Alliance, sans doute pour « ne s'être pas conformé aux promesses faites par sa signature ». DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE XII 2I9 livres et papiers. J'y passai trois jours. Le samedi soir, j'assistai à une réunion des trois Sections de l'Internationale (Section centrale, Section des graveurs, Section des guillocheurs). « Fritz Robert est venu de la Chaux- de-Fonds, écrivais-je. Nous avons lait un rapport sur le Congrès de Bâle. Grand enthousiasme. » Et je racontais ainsi l'emploi des deux jours sui- vants : Hier matin dimanebe, j'ai travaillé à faire mes paquets et à débrouiller les comptes du Progrès; l'après-midi, des internationaux sont venus avec leurs femmes et leurs enfants m'inviter à faire une promenade. Nous sommes allés à une ferme à une lieue dici, près des Brenets, qu'on appelle la Caroline, et nous n'en sommes revenus qu'à buit heures du soir, en chantant comme des bienheureux... Mes malles ont été longues à remplir : il y avait un tas de livres et de papiers. J'en ai laissé une bonne partie au Locle. vieux papiers et journaux ; le reste remplit quatre malles. Sans des amis qui ont quitté leur ouvrage pour m'aider, qui ont perdu toute la journée de lundi, et qui m'ont prêté des malles, je n'en serais jamais venu à bout. On m'a fait partout, même chez les bourgeois, l'accueil le plus sympa- thique. Je ne peux pas te répéter tout ce que j'ai entendu, même de la bouche de gens que je croyais mes ennemis... L'Internationale fait des progrès énormes. Maintenant nos Montagnes et le Jura bernois sont complètement gagnés à la cause socialiste. Neuchàtel- ville commence aussi à bouger. Je ne crains qu'une chose, c'est que les Français ne fassent leur révolution en ce moment : cela dérange- rait notre propagande pacifique. Enfin, allons toujours de l'avant (Lettres des ^j et 29 septembre 1869.) Le 4 octobre, je reçus de Bakounine la lettre suivante, que Je transcris en entier : Ce 3 octobre 1869. Genève. Chemin du Vieux-Billard, 4», chez M. Dams. Bien cher ami. Il est décidé que je quitterai Genève dans quinze jours, c'est-à-dire le 17 à peu près, et que j'irai passer l'hiver à Lugano (c'est un secret ; je dis à tout le monde que j'irai soit en Italie, soit à Barcelone, soit même en France). Mais avant d'aller à Lugano, je veux passer une semaine entière [)rès de toi et avec toi. Maintenant, comment le faire sans dépenser trop d'argent et sans te compromettre ? Malheureusement ma stature ne se prête pas beau- coup à l'incognito. Dois-je tout simplement m'arrèter dans un petit hôtel ou une pension à Neuchiitel ? Alors, si on sait mon nom, chacun de mes pas sera espionné, et. comme je me propose de rencontrer avec loi les amis princii)aux des Montagnes plusieurs fois, nos réu- nions pourraient attirer l'attention j)ul)lique, i-e (|ui certainement ne servira pas beaucou[) nos i)rojets. Comment faire? Invente quelque chose. Combine mon arrivée et mon séjour près de toi avec tes convenances personnelles : car ne m'as-tu i)as dit i[ue tu devais te marier bientôt * ? Depuis que nous nous sommes séparés, je n'ai eu absolument aucune nouvelle de loi. VA tu n'étais pas encore bien établi, et lu avais beaucoup d'alfaires désagréables sui" les bras. Quelle a été la solution et la fin île loul cela? Cela m'intéresse beau- coup, parce que je l'aime. Je ne veux pas quitter le pays avant de t. Mon mariiiL'e ont lieu le 14 octobre. aao I- INTKHNATIONALE t' avoir vu et d'avoir cause long'U(Miiont, à tAUî reposée, avec toi. C'est un l)esoin de cœur, autant (pic de [)oliti(iu(; pi^tite et grande, intime et ])ul)li([ue. Nous devons nous ent(;ndre sur toute cliose, afin de réf^lei' et savoir des deux pai-ts et ce ([ue nous devons l'aire et sur (jui nous devons et ptjuvons ('oni[)ter. Dune nuinière ou d'une antre, il faut que nous réunissions une ou deux (bis tous les amis ; Seliwitz- guél)el, Fritz Robert, Ilenjj;-, qui se; trouvera déjà alors à la Cliaux- (le-Fonds ', Fkxpiet, Spieliiger et Graisier et tous les auti-es (jue vous voudrez. J'ai écrit également à Janascli (pi'il vienne pour ce temps à Neuchàtel, seul ou avec Gollin. Mais tout cela a[)rès que nous aurons longuement causé avec toi et d'abord tout arrêté entre nous deux. Donc réponds-moi de suite, et tache d'arranger les choses de manièi'e à ce que je dépense peu de chose, et ne compromette ni notre cause, ni notre intimité, ni personne. Ton dévoué, M. B. Tu trouveras ma nouvelle adresse à la tète de cette lettre. La rencontre proposée ne put avoir lieu. Un incident imprévu détermina Bakounine à prolonj^er son séjour à Genève; et lorsqu'il partit, le 3o octobre, ce fut pour se rendre directement à Lugano, où il arriva le I" novembre; je le vis à son passage à Neuchâtcl, entre deux trains, mais je n'ai gardé qu'un souvenir vague de cette entrevue : je sais seule- ment qu'entre autres choses, il me parla de Sentinon, l'un des délégués espagnols au Congrès de Bâle, et des rapports d'intimité qu'il avait noués avec lui. Le motif qui retint Bakounine à Genève plus longtemps, ce fut la publication, dans le Réveil de Paris du 2 octobre, d'un article de Morilz Hess où il était attaqué d'une façon perfide et calomnieuse, et avec lui tous ceux qui, au Congrès de Bàle, avaient voté dans le sens de ce que le compte-rendu du Progrès avait appelé le « collectivisme anarchiste ». Bakounine commença aussitôt à rédiger une réponse adressée Aux citoyens rédacteurs du RÈVEfL, réponse qu'il n'acheva pas, sans doute parce qu'elle prenait des proportions démesurées (lo manuscrit s'interrompt à la 37' page); il se mit ensuite à écrire une brochure en plusieurs chapitres qu'il intitula Profession de foi d'un démocrate socialiste russe, précédée d'une étude sur les Juifs allemands; il envoya le commencement de son manuscrit à Herzen, en le priant d'en proposer la publication à l'éditeur Dentu (lettre ■> (Das Kapilal, erster Band, 1867, page 763). Il a sup- primé cette phrase dans la traduction russe (par Lopaline), ainsi que dans les éditions suivantes, pour ne pas s'aliéner les sympathies des socialistes russes, qui furent ses premiers lecteurs. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XII 223 ■ Nous laissons à Bakouninc le soin de répondre dans le Réveil même — et nous savons qu'il va le faire — aux calomnies qui le con- cernent personnellement. Nous ne comprenons pas qu'un journal rédigé par M. Delescluzc, qui est un honnête homme, aiti^u accueillir des infamies semblables, et nous sommes assurés que le Réveil, mieux informé, fera bonne justice des vilenies de M. Maurice Hess. "Venons à ce qui touche l'Internationale. Qu'est-ce que c'est que ce prodigieux projet de transférer le Conseil général à Genève ? Lequel de nous, nous vous le demandons, socialistes de la Suisse romande, avait rêvé une chose pareille ? Nous voilà donc transformés en téné- breux conspirateurs, recevant les directions d'un agent du gouver- nement russe, intriguant contre le Conseil général de Londres, et minant sourdement — ce sont les expressions de M. Maurice Hess — l'organisation de V Internationale! Vous en doutiez-vous, vous tous qui luttez avec nous contre le privilège bourgeois, qui cherchez à créer partout des associations ouvrières et à les affilier à l'Interna- tionale, qui combattez pour l'Internationale, qui êtes persécutés pour l'Internationale, vous en doutiez-vous qu'on allait vous représenter au publie parisien comme cherchant à détruire l'Internationale ! Ah ! prenons bien garde, compagnons, à cette tactique infernale de nos adversaires, qui cherclient à nous tuer par le poison du soupçon et de la défiance mutuelle. Et qui est ce M. Maurice Hess, qui sait si bien mentir? Si c'était un adversaire déclaré, on ne se donnerait pas la peine de répondre. Mais c'était un délégué au Congrès de Baie. Oui, M. Hess a siégé au Congrès, au bureau du Congrès, parmi les secrétaires allemands ; ce n'est donc pas par ignorance qu'il a péché. Comment s'expliquer l'attaque inqualifiable et les imputations absurdes qu'il a publiées dans le Réveil ? Nous savons, il est vrai, que Bakounine a grièvement blessé l'amour-propre de M. Hess en lui disant ce quil pensait d'une brochure de sa façon ; mais est-ce ainsi qu'on se venge d'une critique littéraire ? * * * Dans le même article, M. Hess divise les délégués deBàle en deux camps : les communistes russes et les collectivistes de V Internatio- nale. Nous ne savons trop quels sont ceux qu'il désigne par ce dernier titre ; mais sous la dénomination de communistes russes il entend évidemment ceux qui ont voté dans le même sens que Bakounine, c'est-à-dire les Belges, une partie des Allemands, le plus grand nombre des Français, les Suisses, les Italiens et les Espagnols. Entre les collectivistes de V Internationale et les communistes russes, c'est- à-dire entre M. Hess et nous, il y a — c'est lui ([ui le dit — toute la différence qui existe entre la civilisation et la barbarie, entre la liberté et le despotisme, entre des citoyens condamnant toute sorte de violences, et des esclaves habitués aux agissements de la force brutale. I Les collectivistes de V Internationale, ajoute M. Hess, pensent que la révolution politique et la démocratie radicale doivent précéder la \ révolution et la démocratie sociales. Dans tout ce verbiage, et au milieu des équivoques que M. Hess voudrait faire naître, il n'y a de clair qu'une chose : c'est l'aveu contenu dans ces dernières lignes. M. Hess, qui au Congrès do Bàle 224 L'INïEHNATIONALE n'a |»oint fait de déclaration de principe nette et IVanclie, laisse voir niaiiitcnanl le lond de sa j)ens(''e : il voudrait, coimnc tous les radi- caux, exidoiter le socialisme au profit de la politique bouij^eoise. Nous connaissons cette rengaine de la rrvolulion j)oliti(jU(' qui doit précéder la révolution sociale. Ce sont les lioninies (|ui prôchent ces choses-là qui cherchent à détoui'iier rinternalionalr ntianl le Congrès. Quand il les eut ramenés av(^e lui à Genève, Perron, exécuteur testamentaire de Serno-Soiovir^viteti, installa la famille Hobin dans l'appartement meuble (ju'avait occupé Serno. appartement dont 1(^ loyer avait été payé d'avance pour une année entière. 2. A l'exeeplion d'une circonstance unique au printemps de 1870, le 10 avril. 3. Troussof était le secrétaire du journal rus.ie d'Outine, l.a Cauite du Peuple. Comme son patron, il flt, quelques années plus lard, sa soumission au j^ouverne- ment, et acheva ses jours en fidèle sujet du tsar. G. — 15. 2Ï26 t.' INTKKN ATI ON A I.K gants qui cherchent à saisir ce qui se passe chez nous ». Perron et Robin ne voulurent pas tenir com7)tc de cet avertissement ; ils adiniiont Outinc dans ]eur amitié, après le dcpart de Bakouninc, comme un collaborateur utile. Ils s'en repentirent quand il lui trop tard. Le Jiappor-l sur r Alliance, de IJakounine, contient (pages 88-1 lo) deux chapitres (inédits) intitulés : (Uimpai^ne désastreuse de Perron et de linhin (niilomne et hiver J H(Uj-J 8yo), et: Oatine, le Macthabéc et le liothschild de V Internationale de Genève. Ils sont trop longs pour être reproduits ici ; mais j'en donnerai une analyse qui ne sera pas inutile au lecteur : après avoir lu, par anticipation, le jugement porté par Bakounine sur les faits que j'ai à raconter dans le prochain chapitre, on saisira mieux l'en- chaînement et la portée de ceux-ci. Perron et Robin — je résume l'exposé de Bakounine — étaient par sys- tème opposés à l'existence de la Section de l'Alliance ; et ils négligèrent par conséquent de s'appliquera entretenir la vie intérieure de cette Sec- tion, où, par la propagande individuelle, on pouvait exercer une influence efficace, et qui était le seul endroit où ils eussent pu se mettre en contact avec les ouvriers du bâtiment. Ils ne voulurent avoir recours, pour la pro- pagande, qu'aux assemblées générales, aux grandes réunions où on ne cause pas, où on prononce des discours du haut de la tribune. Il ne faut évidemment pas faire fi des assemblées générales ; elles sont utiles, néces- saires même dans les grandes occasions ; mais, pour s'assurer une majo- rité consciente, —non une majorité d'emballement qui est à la merci des tirades enfiammées d'un orateur, ou une majorité qui a été formée par des intrigues ourdies derrière les coulisses, où des comités donnent un mot d'ordre, — une préparation individuelle antérieure, dans des réunions peu nombreuses qui offrent l'occasion de causer et de s'éclairer, est indis- pensable. D'ailleurs, dans les assemblées générales, il est impossible de reconnaître les meilleures individuafités, les caractères trempés, les volontés sérieuses, les hommes qui dans les ateliers exercent une influence légitime sur leurs camarades : ce ne sont pas ordinairement ceux-là qui parlent; ils se taisent et laissent parler les autres. Perron et Robin, «amants platoniques du parlementarisme quand même », voulaient donc s'adresser toujours au grand public, tout faire dans et par les assem- blées générales ; ils dédaignaient la propagande individuelle : et ce fut là leur tort. Ils exercèrent, par leur manière d'être, sur les réunions de l'Alliance, une influence fâcheuse. Ici je cite le texte même de Bakounine : Par l'intimité réelle, par la confiance mutuelle qui y régnait, on s'y sentait précédemment en famille. Sous leur souffle sceptique et glacial, toute la flamme vive, toute la foi de l'Alliance en elle-même diminuèrent à vue d'œil et finirent par s'évanouir tout-à-fait. Robin a dans toute son apparence quelque chose de nerveux, de taquin, qui, contrairement à ses meilleures intentions, agit comme un dissol- vant dans les associations ouvrières. Perron, avec son air froid, une certaine apparence de sécheresse genevoise, à la fois dédaigneuse et timide, et qui exprime si mal la sensibilité et la chaleur cachées de son cœur, repousse plutôt qu'il n'attire, — il repousse surtout les ouvriers du bâtiment, dont il semble dédaigner l'ignorance et la grossièreté. C'est en grande partie la faute de Perron et de Robin, par exemple, si Duval nous a lâchés : ils trouvaient tous les deux que Duval était un sot, un blagueur, et ils le traitèrent comme tel ; ils eurent tort. Je connaissais, moi aussi, tous les défauts de Duval, mais tant que je restai là il nous fut complètement dévoué et souvent fort utile. Si j'étais resté à Genève, il ne nous eût jamais abandonnés, I car j'avais pour habitude de ne dédaigner et de ne jamais délaisser DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE XII 22^ aucun de nos alliés. Je ne me contentais pas de nos jours de séance, je tâchais de les rencontrer chaque soir au cercle, m'efforçant d'entre- tenir toujours en eux les bonnes dispositions. C'est un travail quel- quefois assez ennuyeux, mais nécessaire ; faute de ce travail, Robin et Perron se sont trouvés, au jour de la crise, sans appuis, sans amis, et la désertion de Duval, très influent dans la Section des menuisiers, nous a causé un grand mal. , . . Donc, l'action et la propagande individuelles de Robin et de Perron, infatués exclusivement de leur chère publicité et de leur propagande à grand renfort de coups de tambour et de distribution de petites médailles ', étaient nulles; et, à cause de cela même, leur action, tant par le journal que dans les assemblées populaires, était condamnée d'avance à un fiasco complet. Perron et Robin avaient cru à la possibilité d'apaiser, par un langage conciliant, l'hostilité des meneurs de la fabrique. Ils ne songeaient point à faire des concessions de principes ; mais ils espéraient que, par une cer- taine façon de s'y prendre, ils amèneraient la « fabrique » à adopter, ou au moins à tolérer, les idées contre lesquelles elle avait si violemment pro- testé. Il y eut d'abord, en effet, une réconciliation apparente ; et VEga- lité, ayant baissé de ton et évité les questions brûlantes, mérita pendant quelque temps les éloges de Grosselin. « Mais à moins de s'annihiler et de trahir sa mission, on ne pouvait garder plus longtemps dans le journal celte attitude inofl'ensive : et voilà que ces choses terribles, la propriété collective, l'abolition de l'Etat, l'athéisme, la guerre déclarée à toute poli- tique de compromission, recommencèrent à y montrer le bout de l'oreille ; et à mesure qu'elles reparaissaient se soulevait aussi l'orage que ces ques- tions doivent produire infailliblement et toujours dans les consciences bourgeoises. Les protestations recommencèrent contre l'Egalité; et comme Robin est extrêmement nerveux et peu endurant, la guerre se ralluma de plus belle. » Le dénouement fut ce qu'il devait être : « Perron et Robin avaient délaissé les ouvriers du bâtiment, et ils n'avaient pas gagné ceux de la fabrique ; de sorte qu'alors qu'ils s'imaginaient avoir pour eux presque toute l'Internationale de Genève, ils n'avaient en réalité personne, pas même Outine, leur protégé, leur fils adoptif » ; et lorsque, le conflit étant devenu aigu, ils n'y virent plus d'autre issue que de donner leur démission et d'abandonner le journal, «personne ne les retint, et personne ne pleura. Outine, le petit serpent réchaulîé dans leur sein,, n'aspirait qu'au moment où, armé de sa blague formidable, de son front d'airain, et de ses quinze mille francs de rente, il pourrait recueillir leur succes- sion. Robin partit pour Paris, Perron se retira boudeur sous sa tente, et Outine remplit tout seul le vide qu'avait fait leur retraite simultanée. » Nicolas Outine — puisque cet insignifiant personnage joua un moment un grand rôle, non seulement à Genève, mais dans l'Internationale tout entière, il faut bien le faire connaître — était « le lils d'un très riche Israélite, faisant le commerce de l 'eau-de-vie, le commerce le plus sale et le plus lucratif en Russie ». De i8(ii à i86'3, il avait été étudiant à l'Univer- sité de Saint-Pétersbourg : « c'était le moment de la grande agitation poli- tique et socialiste en Russie; on conspirait alors sans danger; le gouver- nement, frappé de stupeur, laissait faire : on peut s'imaginer si M. Ouline dut s'en donner ». Il se dit — continue Bakounine — le disciple, l'ami de Tcherny- chevsky : mais je suis sûr qu'il ment. Tchcrnychevsky était un homme trop intelligent, trop sérieux, trop sincère, pour avoir pu 1. Voir ci-dessus page 225, et plus loin page 229. 22b L INTERNATFONALK supporter un gamin l'ausscment exalté, phraseur sans vergogne, et infatué de lui-même. 11 en est sans doute de ses ra[)ports avec Tchernychevsky comme de ses prétendus rap[)orts amicaux avec Serno-Solovicvitch. Vous avez entendu parler du discours qu'il a prononcé à l'inauguration du moiuinient éUîvé sur la lomne d(; Serno ' : il pjirla de leur amitié, de leur sympathie nniluclle. Le fait est que Serno avait un dégoût proTond pour Outiiu; ; il ne; ])arlait jamais de lui qu'avec mépris. « Si quelqu'un m'a fait prendre le mot de révolution en horreur, me dit-il une fois, c'est Outine. » Outine émigra en i863 : « les persécutions avaient commencé, et ce n'est Fias un homme à alï'ronler les dangers ; il ne les aime qu'en idée et de loin ». l vécut en Angleterre, et plus lard en Suisse, où il s'attacha pendant un certain temps, en 18G8, à la j)ersonne de lîakounine : mais celui-ci l'écon- duisil bientôt ; « il y avait incompatibilité absolue, non d'idées, — car, à proprement i)arler, Outine n'en avait point, — mais d'humeur, de tempé- rament, de but ». Au Congrès de la paix et de la liberté, à Berne, la rupture fut consommée : Lorsque mes amis et moi, ayant décidé de sortir de la Ligue, nous nous réunîmes pour tenir conseil sur la ligne que nous devions suivre, Outine, sans être invité, se présenta parmi nous. Je le priai de se retirer, en lui disant que nous voulions rester seuls. Vous pouvez imaginer sa fureur. Le soir même nous fondâmes l'Alliance, et vous concevez qu'il devait en devenir l'ennemi acharné. ... Dans l'été de 1869, dans deux proclamations russes, l'une signée de mon nom, traduite et publiée dans la LiheiHé de Bruxelles (Quelques paroles à mes jeunes frères de Russie), l'autre anonyme, j'attaquai les idées ou plutôt les phrases ridicules de son journal russe, ce qui naturellement n'augmenta pas son amitié pour moi. Je suis certain qu'on n'a jamais détesté un homme plus qu'il ne m'a détesté. Les deux principaux moyens d'action d'Outine, c'était le mensonge, d'abord, et l'argent ensuite, les quinze mille francs de rente que ce « Rothschild » devait au commerce paternel. Il disposait d'un troisième moyen encore, qui n'était pas à dédaigner : les influences féminines. Bakou- nine parle avec une verve gouailleuse du rôle joué par les admiratrices de ce a Macchabée de l'Internationale » : Outine doit un fameux cierge aux dames russes de son petit cénacle. Elles sont à genoux devant lui, admirent son dévouement, son héro'isme et ses phrases ; et il se démène et s'égosille glorieuse- ment devant elles, comme un coq dans son poulailler. Il a su les transformer en autant de propagandistes et d'intrigantes pour son compte. Elles chantent partout ses vertus, et, sans vergogne comme lui, elles calomnient tous ceux qui osent lui déplaire. Je suis devenu naturellement leur bête noire. Au Congrès de Bâle, où, entouré de ses femmes, il était venu jouer le rôle de public, ces dames, dirigées par le grand tacticien, s'étaient partagé les rôles. Les délégués anglais, qui leur parurent probablement les plus sots, et qui avaient aux yeux d'Outine le mérite d'être plus ou moins des amis de Marx et en même temps des membres du Conseil général, devinrent spécia- lement les objets de leurs prévenances et de leurs coquetteries. 1. Voir plus loin, p. 252. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XIII 229 C'est ce vulgaire personnage, menteur et vaniteux, que Perron et Robin avaient pris en tiers dans le journal et dans leur propagande : Et pourtant — ajoute Bakounine — le jour même de mon départ je les avais suppliés encore de se bien garder de ce petit intrigant. Moi qui le connaissais, je savais ce qu'il valait et ce qu'il voulait. Perron me répondit « qu'il fallait s'occuper des principes et non des personnes ». Je liaussai les épaules et je me tus. Je voudrais savoir ce qu'il en pense maintenant : qui de nous deux avait raison, lui ou moi ? Xlll Les deux derniers mois de i86g. A Genève, apaisement apparent. Propagande active dans le Jura suisse. Articles du Proj?rès, n" 22 et 23 {'io octobre et i3 novembre). Election du Conseil d'Etat à Genève (14 novembre). Affaires générales : Aubin (8 octobre), élection de Rochefort à Paris (ai novembre), la Marseillaise. Le Progrès devient hebdomadaire (2 y novembre). Mon voyage à Lyon avec Sentinon (4 décembre). Progrès de V Internationale dans tous les pays. Suite de la propagande dans le Jura. Eautes commises par Robin comme rédacteur de TEgalité, nouvelles querelles à Genève {novembre-décem- bre). La Tagwacht à Zurich {décembre), ma lettre à Murât; lettre que m'écrit Varlin (Progrès du i" janvier iSyo). J'ai parlé des assemblées générales du mercredi, au Temple -Unique, à Genève. Dans celle du 3 novembre, Outine, revenant sur son discours de la semaine précédente, qui avait provoqué une réplique de Bakounine, déclara que les idées qu'il avait exposées n'avaient pas été comprises : il essaya de se poser en révolutionnaire, en disant qu'il croyait, lui aussi, qu'une révolution sociale violente était inévitable, mais qu'il fallait la pré- parer par l'organisation ouvrière ; et il lut des résolutions tendant à orga- niser sur le modèle des Trades Unions les sociétés de résistance suisses. Perron et Robin appuyèrent Outine. Un autre membre exposa un projet de fédération internationale des sociétés d'un même métier. Une commission fut nommée pour étudier les divers projets. Perron donna ensuite lecture d'un projet pour l'organisation de la propagande, rédigé par Robin ; on y lisait entre autres : « Nous conseillons de répandre à profusion, d'afficher partout, de courtes proclamations, toujours terminées par l'adresse des groupes auprès desquels les travailleurs trouveront tous les renseigne- ments désirables... Nous voyons que, pour maintenir les superstitions qu'ils exploitent, les prêtres de toutes les sectes répandent des médailles, des images; nous aussi, répandons-en à profusion, et sachons vaincre nos ennemis en employant leurs propres armes . . . Fabriqués avec intelligence sur une grande échelle, ces petits engins si puissants sont d'un bon mar- ché incroyable : proclamations à i5 ou 20 centimes le cent, médailles à 2 ou 3 centimes au plus, grandes lithographies à 10 centimes, petites à i cen- time. . . 11 faut que tout homme qui a vraiment à cœur le progrès de nos doctrines achète de ces produits débités à un prix accessible aux plus petites bourses, et qu'il les emploie largement. » L'assemblée adopta ce projet à l'unanimité. Dans les réunions suivantes, 10, 17 et 24 novembre, i'' décembre, on parla de la coopération — à propos de laquelle Outine cita de nouveau l'exemple des sociétés anglaises, qui, après avoir com- mencé avec des versements de i shilling par mois, possédaient maintenant des millions — et du crédit : l'idée fut émise, le i*' décembre, au nom des trois commissions qui avaient été chargées d'étudier les trois questions des sociétés de résistance, de la coopération, et du crédit, de verser tous les fonds qui « dormaient » dans les caisses de résistance des sociétés ouvrières genevoises (140.000 fr. environ) dans une caisse centrale uniiiue, chargée à la fois de créditer les diverses entreprises des travailleurs et de soutenir q3o l'internationale les grèves ; celle idée suscila une assez vive discussion, donl la suile fut ajournée. Les assemblées du mercredi furent interrompues pendant le mois de décembre, « un grand nombre d'ouvriers devant exceptionnellement durant ce mois travailler fort tard », pour être reprises en janvier. Fritz Heng ayant dû quitter Genève, le Comité fédéral romand choisit, le 7 novembre, pour le remplacer, F. Weyermann, bijoutier, suus réserve de la ratilication de ce choix par les Sections ; aucune, naturellement, ne protesta. Peu après, un autre membre qui, jusqu'à ce monicnl, avail représenté avec Heng. dans ce Comité, l'élément révolutionnaire, le menuisier Duval, blessé par de puériles taquineries de Robin, dont j'aurai à parler plus loin, se rapprocha de ses adversaires et tourna le dos à ses anciens amis. De cette façon, le Comité fédéral romand se trouva entière- ment entre les mains de la coterie genevoise dirigeante. Détournons les yeux de Genève, et voyons ce qui se passait ailleurs. La Fédération romande qui, lors de sa constitution en janvier 1869, se composait de trente Sections, en comptait maintenant, en octobre, qua- rante-sept, savoir: vingt-six dans le canton de Genève (la Section centrale, la Section de Garouge, sept sociétés corporatives de la fabrique, neuf sociétés corporatives du bâtiment, sept sociétés corporatives d'autres métiers, et la Section des « dames »); onze dans le canton de Vaud, donl huit à Lausanne (la Section centrale et sept sociétés corporatives) et les trois aulres à Nyon, Rolle et Vevey ; six dans le canton de Neuchâtel (trois au Locle, deux à la Chaux-de-Fonds, une à Neuchâtel); trois dans le Jura bernois (district de Courtelary, Moutier, Bienne), et une en France, dans la Haute-Savoie (la société des terrassiers-mineurs de Taninges). Ce mouvement de progression allait se continuer, en particulier dans le Jura neuchâtelois et bernois. Une grève des sociétés d'ouvriers monteurs de boîtes du canton de Neuchâtel et du Jura bernois, qui éclata en septembre, donna une nouvelle impulsion à la propagande ; les sociétés de monteurs de boîtes formèrent une fédération, et cette fédération adhéra à llnterna- tionale. Le dimanche 17 octobre eut lieu à Sonceboz (Val de Saiot-lmier) un grand meeting où parlèrent des délégués du Locle, de la Chaux-de- Fonds, de Sonvillier, de Saint-Imier, de Neuchâtel, de Bienne, de Moutier, de Courtelary, de Cortébert, de Corgémont, de Sonceboz, de Malleray, de Reconvilliers ; ce meeting procura à l'Internationale de nouvelles adhésions. Le dimanche 3i octobre, une grande assemblée populaire, à Saint-Imier, discuta la question de « l'organisation ouvrière », et chargea une commis- sion de rédiger un manifeste aux ouvriers ; le travail de la commission parut un peu plus tard, au mois de février 1870, en une brochure intitulée Manifeste adressé aux oiwriei-s du Vallon de Saint-Imier par la commis- sion nommée à l'assemblée populaire du 3i octobre 186 g. Voici comment je parlais de ce mouvement d'expansion dans un article du Progrès (n" 23, i3 novembre 1869) : Développement de l'Internationale. Le mouvement socialiste au sein de nos populations ouvrières, après avoir failli chavirer sur les écueils de la politique, a repris une vigueur nouvelle et promet de devenir bientôt aussi considérable que celui de la Belgique ou de l'Angleterre. Il y a quatre ans que l'Internationale a été implantée chez nous. Accueillie d'abord avec un enthousiasme qui, de la part de plusieurs, était certainement irréfléchi, elle avait, dès le début, trouvé de nombreux adhérents, qui firent alors plus de bruit que de bien. Des Sections, qui comp- taient leurs membres par centaines, avaient été fondées un peu partout; on prenait pour du socialisme un certain jargon républicain DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XIII 23l mêlé de réminiscences évangéliques ; on se réunissait, non pour étudier la question sociale, mais pour pousser des acclamations ; c'était l'époque des grands parleurs, des bannières déployées, et des médiocrités ambitieuses et retentissantes. On ne parlait que de fraternité ; on voulait sauver le monde par l'amour : les chefs le disaient, et beaucoup le croyaient ; car, à ce moment, on ne s'était pas encore rendu compte de ce qu'il y a de nécessaire dans l'antago- nisme entre les capitalistes et le travailleur ; et on ne savait pas que le socialisme dit à ceux qui le comprennent ce que le Christ disait à ses disciples : « Je ne viens pas apporter la paix, mais l'cpce ». Ce feu de paille s'éteignit bientôt. La discorde se mit dans les rangs de ces socialistes improvisés, recrutés dans toutes les nuances des mécontents, des rêveurs, des blagueurs, et aussi des véritables travailleurs. On fut tout étonné, après avoir fait plus ample connais- sance, d'avoir pu croire un moment qu'on était d'accord. On se sépara donc, et même on se prit aux cheveux. Les uns, ambitieux tenaces mais maladroits, rebutés par les travailleurs trompés, vou- lurent à tout prix continuer l'escalade des dignités et de la renommée : ils s'adressèrent au parti «vert' », et conclurent avec lui ce traité si longtemps nié avec serment, avoué aujourd'hui ; d'autres, dégoûtés pour jamais de la vie politique, se retirèrent sous leur tente pour y bouder et n'en plus sortir; d'autres enfin, reconnaissant qu'on avait fait fausse route, et démêlant chaque jour plus clairement le véritable sens de la question sociale, reprirent par le commencement l'œuvre manquée, étudièrent, discutèrent, s'instruisirent auprès des travail- leurs d'autres pays plus avancés, et, une fois plus éclairés, ils se vouèrent corps et àme à une propagande passionnée, mais silencieuse. Pendant cette période critique, on put croire que l'Internationale, chez nous, allait périr. Les Sections fondées si bruyamment dispa- raissaient l'une après l'autre; celles qui subsistaient étaient déchirées de luttes intestines. La bourgeoisie se frottait les mains; et même quelques socialistes timides, doutant de l'heureuse issue du conflit et ne voyant pas sa nécessité, adressaient d'amers reproches à ceux qu'ils accusaient d'avoir provoqué l'orage. L'Internationale est restée debout. Elle a repris sa force, elle est plus forte que jamais. La fondation du Progrès, les meetings du Crêt-du-Locle et du Val de Ruz. ont signalé la (in de la crise. Le principe collectiviste, proclamé à 13ruxelles et aflirmé de nouveau à JBâle, a été accepté et compris par nos sociétés ouvrières; et de toutes parts on demande l'afliliation à l'Internationale, non plus à celle de M. CouUery, mais à l'Internationale des Congrès, à l'Internationale collectiviste et révolutionnaire. Dans le Jura bernois, le mouvement devient général, et dans peu de temps chaque village comptera une Section. Après le meeting de Sonceboz, où sont accourus, nialgi-é le mauvais temps, quatre à cin([ cents ouvriers pour la plupart encore étrangers à l'Iuternalionale, nous aurons dans le courant de décembre, croyons-nous, le mceling de liieune, qui fera connaître l'Internationale aux populations agricoles de langue allemande. A Neuchàtel-ville, une Section centrale et une Section de mon- teurs de boites viennent de se former, et nous savons quelles sont 1. Les conservateurs, dans W canton de NeurliiUol. 232 l'internationale composées d'hommes bien résolus à ne pas se laisser détourner de la bonne voie. Ce n'est plus le tenips où il suflisail d'un avocat et de quelques sophisnies adroits [)(>ur enii)écher les ouvi'iers de Neuchàtel de venir en aide aux grévist(;s de Genève ' . Apprendre coûte, savoir vaut. Neucliàtel marchera énerf^icjueincut. avec lajipui des Sections des Montagnes, sous le drapeau (le riiiternationale. Le Val de Travers, jusqu'ici, n'avait pas été entamé. Depuis leur dernière grève, les monteurs de boîtes de Fleurier ont adhéré à l'Internationale, et nous avons tout lieu de croire que ce (ait ne restera pas isolé. La vallée de la Brévine elle-même, ce vieux nid de royalistes, n'est pas restée inaccessible au socialisme. Les ouvriers commencent à s'y agiter, et prochainement, sans doute, ils se réuniront en meeting. Pendant que le socialisme gagne ainsi du terrain, que deviennent les partis politiques? De plus en plus décrépits, ils sont en train de mourir de langueur. Les élections au Conseil national, pour lesquelles on avait tant battu la grosse caisse de part et d'autre, ont donné la mesure de ce qui leur reste de ibrce. La plus grande partie des électeurs se sont abstenus ; et nous avons la satisfaction de con- stater que c'est au Locle que le chiflre des abstentions a été le plus considérable : sur 1.800 électeurs, 5oo environ sont allés voter. Nous ne prétendons certes pas que tous ceux qui se sont abstenus soient des socialistes ou même des ouvriers; mais cette indifférence du peuple et de la bourgeoisie elle-même pour un système politique qu'on nous a si longtemps représenté comme l'idéal de la perfection, est d'un bon augure pour nous. La bourgeoisie se lasse. Tant mieux. Et nous, nous travaillons. Cet article parle des élections au Conseil national suisse : elles avaient eu lieu le dimanche 3i oclobre. Dans un autre article du Progrès (n" i>.2, 3o octobre), j'avais indiqué, d'accord avec mes amis, l'aUilude que nous avions cru devoir prendre en cetle circonstance. Voici cet article : Les élections au Conseil national. Demain auront lieu, dans toute l'étendue de la Confédération, les élections pour le Conseil national suisse. Il est assez difficile de prévoir quel en sera le résultat, pour ce qui concerne le canton de Neuchàtel ; et, à vrai dire, nous nous en préoccupons fort ]ieu : ce résultat, quel qu'il puisse être, nous laisse parfaitement indifférents. Pour juger toutes les questions politiques qui peuvent se pré- senter, nous nous adressons cette demande qui nous sert de pierre de touche : Quel rapport j- a t-il entre ceci et V émancipation du prolétariat? Et c'est après nous être posé cette question à propos des élections au Conseil national, que nous avons conclu à l'indiffé- rence absolue. En effet, quelle sera la tâche du futur Conseil national ? Selon 1. « En mars 1868, quelques ouvriers de Neuchàtel, restés fidèles à l'Interna- tionale, convoquèrent une assemblée populaire à l'occasion de la grande grève du bâtiment à Genève ; la population ouvrière y vint en grand nombre, et les initia- teurs de l'assemblée proposèrent une souscription destinée à envoyer des secours aux grévistes. Mais il sullit de l'intervention d'un avocat radical, M. Louis-Constant Lambelet, pour détruire tout letTet de la proposition des internationaux, et l'assem- blée se sépara sains résultat. » {Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 33.) I I>EUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XIII 233 toutes les prévisions, il sera appelé, conjointement avec le Conseil des Etats, à reviser la Constitution fédérale. Et en quoi consistera cette revision? On modifiera quelque peu les rapports des cantons avec la Confédération, on discutera des matières de législation et de jurisprudence : mais de l'émancipation du travail, de l'organisation des banques d'échange, de la suppression graduelle ou immédiate du droit d'héritage, il ne sera pas question, et celui qui serait assez naïf pour aller parler de ces choses-là aux Chambres fédérales serait accueilli par un grand éclat de rire ; — ajoutons qu'il l'aurait mérité, car il aurait agi, non en révolution- naire, mais en niais. Ainsi, puisque les Chambres fédérales ne veulent rien faire pour changer les bases de n(itre ordre social ; puisqu'elles ne le peuvent pas, par la nature même de leur mandat, qui leur donne, non la mission de détruire les privilèges de la bourgeoisie, mais celle de les sauvegarder ; puisque, à ce point de vue, conservateurs et radicaux sre valent et sont, les uns comme les autres, les défenseurs des intérêts bourgeois, — nous estimons qne les ouvriers n'ont en cette circon- stance qu'une ligne de conduite à suivre : c'est de s'abstenir complè- tement de prendre part aux élections pour le Conseil national. Nous savons que tous les socialistes, chez nous, ne partagent pas encore cette manière de voir. Il y en a, surtout parmi les ouvriers récemment affiliés à l'Internationale, qui fondent encore quelque espoir sur ce qu'on appelle la souveraineté du peuple et le suÛ'rage universel, et qui se figurent que, dans un avenir plus ou moins prochain, les Grands-Conseils cantonaux et les Chambres fédérales pourraient bien, sans autre forme de procès, décréter la réforme sociale et opérer pacifiquement la transformation de la propriété. Hélas ! quels trésors d'innocence suppose ce rêve chez ceux qui le font ! Nous n'essaierons pas de leur prouver aujourd'hui combien ils se trompent : le temps ne se chargera que trop de les désillu- sionner. Quand ils auront fait, comme nous, la triste expérience des ignominies de la politique, ils comprendront que, pour un socialiste, le seul moyen de travailler à la réalisation de ses princi[)es, c'est de consacrer toutes ses forces à faire de l'Interuationale ce ({u'clle doit devenir bientôt, une puissance irrésistible, capable d'imposer au monde sa volonté et de le forcer à entendre la voix de la justice. * * * Comme le parti socialiste n'obéit [)oint à un mot d'ordre, qu'il n'est point, comme les radicaux et les conservateurs, discipliné par l'enrégimentation, nous n'avons pas, à l'imitation de Messieurs les bourgeois, tenu des assemblées préparatoires et arrêté un plan de bataille. Tout socialiste agit, en matière politique, ct)muie bon lui semble : il vote |)our celui-ci ou pour celui-là, ou il ne vote pas du tout, c'est sou alfa ire. Nous croyons cci)en(lanl que, sans qu'il y ait eu aucune entente préalable, la jtlupart des socialistes de nos Montagnes s"al)Sticna/iaZ, réunion organisée par les sociétés ouvrières de la fabrique. Grosselin, le candidat malheureux, monta à la tribune, et y fut accueilli a par les marques de la plus grande sympathie ». 11 ne parla pas de politi([ue ; il se borna à reconmiander la solidarité, l'union, l'étude, et termina par un éloge de V Egalité, à laquelle il décerna un témoignage de complète satis- faction. « \J Egalité, dit-il, a actuellement une rédaction qui lui semble être la bonne ; c'est le journal socialiste le mieux renseigné sur la marche du 24o l'internationale mouvement ouvrier en Europe et en Amérique. Chacun doit y être abonné '. » Perron remercia, cl exprima l'csjjoir que l'appel de Gros- selin serait entendu, et que les ouvriers de la labrique, en s'abonnant en masse, voudraient contribuer à taire prospérer l'organe fédéral, dont l'exis- tentée était dés mainlenanl assurée par l'abonnement rendu obligatoire dans les autres Sections 25 décembre) répHqua en ces termes (la réplique est de Perron) : « A quel propos Monsieur le rédacteur de la Liberté nous calomnie-t-il ?, . . Il n'est pas honnête, pour un homme sachant ce qu'il fait, d'être avant-hier radi- cal, hier collectiviste, demain autre chose... VEgalité ne s'est jamais occupée de lui ni de ses ambitions, ni de ses volte-face... ; mais elle ne veut pas lui permettre de venir aujourd'hui, pour la troisième fois, chercher à exciter les ouvriers contre leur propre journal. , . Les ouvriers, soyez en V 1. Cinq mois plus tard, après la scission, la Solidarité rappela ce satisfecit délivré par Grosselin à la rédaction de VEgalité d'alors. Outine répondit {Egalité du 7 mai 1870) que, <( lorsque le citoyen Grosselin disait que la rédaction de l'Egalité lui semblait être la bonne, il précisait bien ce qu'il entendait sous cette expression : « (.'est le journal socialiste le mieux renseigné sur la marche du mouvement « ouvrier en Europe et en Amérique. » Je n'en persiste pas moins à croire que, le 27 novembre, l'éloge de Grosselin s'adressait, non pas tant à Becker et Outine, qui rédigeaient (sauf pour la France et la Belgique) les renseignements sur le mouve- ment ouvrier éttanger, qu'à Perron, qui avait approuvé les ouvriers genevois votant pour la liste radicale. Mais je dois reconnaître qu'il ne sadres?ait pas — comme semble l'indiquer l'article de la Solidarité — à l'esprit socialiste révolutionnaire de l'ancienne rédaction. DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE XIII ti^J sûr, monsieur, ne sont plus tout à fail des imbéciles ;. .. ils savent fort bien que vous n'avez d'autre mobile qu'une ambition dévorante, d'autres convictions que celles qui peuvent la servir, . . A bas le masque, monsieur Adolphe Catalan. » Les questions locales n'absorbaient pas toute notre attention et toute notre activité. Nous avions les yeux (ixés sur ce qui se passait à ce moment autour de nous dans les pays voisins : en France, où une agitation grandissante semblait annoncer la fin prochaine de l'empire ; en Belgique, pays où l'internationale était devenue une puissance ; en Espagne, où nous avions maintenant des amis personnels, et où les soulèvements des carlistes et des républicains fédéralistes faisaient croire à l'impossibilité de rétablir une monarchie nouvelle ; en Allemagne même, où nous sui- vions la querelle des lassalliens et du parti d'Eisenach, sans réussir à la comprendre. Pour mon compte, ces questions internationales m'intéres- saient beaucoup plus que les querelles de ménage des Genevois, les «potins» du Temple-Unique, — choses que d'ailleurs je ne connaissais que très imparfaitement, et sur lesquelles je n'ai été mieux renseigné que plus tard : Genève, je dois l'ajouter, a toujours été pour moi terre étrangère, et ce n'est que dans les montagnes jurassiennes (jue je me sentais à l'aise, dans un milieu sympathique et véritablement socialiste. En France, un nouveau massacre d'ouvriers, à Aubin, dans l'Aveyroa (8 octobre), à l'occasion d'une grève de mineurs, avait provoqué l'indigna- tion générale ; et « après la tragédie vint, selon l'usage, la farce judiciaire» : un certain nombre de grévistes, traduits devant le tribunal correctionnel, furent condamnés le i5 novembre à la prison. D'autres grèves, celle des mégissiers de Paris, des lileurs de laine d'Elbeuf et de Darnétal, etc. , remplissaient les colonnes des journaux. Dans un vaillant journal hebdomadaire, le Travail, organe des sociétés ouvrières de Paris ', Var- lin avait traité la question de la grève : il avait montré que si, au point de vue des améliorations matérielles, la grève « n'était qu'un cercle vicieux dans lequel les efforts des ouvriers semblaient tourner indéfiniment», à un autre point de vue, «l'organisation des forces révolutionnaires du travail», elle était le moyen par excellence. « Bientôt, ajoutait-il, quand nous serons tous unis, comme nous sommes les plus nombreux et comme la production tout entière est le résultat de notre labeur, nous pourrons exiger la jouis- sance de la totalité du produit de notre travail. » UEg-alité reproduisit l'article de Varlin dans son numéro du 20 novembre. En même temps, des élections complémentaires à Paris (aï novembre, puis 5 décembre) fournis- saient une nouvelle occasion d'agitation. Les socialistes français n'eurent pas de candidats à eux : mais ils profilèrent des circonstances pour éclairer les masses populaires ; leur tactique fut expliquée en ces termes par Varlin dans une correspondance adressée à l'Egalité (n° 4^, 4 décembre) : « Nous 1. Lft Travail, qui s'appela d'abord le Commerce, avait été créé par un employé de commerce nommé Douvet. Après avoir duré quelques mois, il dut cesser sa publication en décembre 18G9. Llne lettre de Varlin à Aubry, de Rouen, du 25 décembre 1869, donne les détails suivants à ce sujet : « Le Travail est bien mort ; il ne reparaîtra plus. . . Ce journal avait été créé par linitialive de Douvet et avec ses propres ressourscs ; le cautionnement avait été emprunté par lui ; enfin, c'était sa propriété : or, le journal ne faisant pas ses frais, il a fallu s'arrêter. Douvet a eu le tort, dans cette alTaire, de ne pas nous prévenir quelque temps à l'avance, car nous aurions peut-être trouvé moyen d'assurer son existeiu-e. Il a agi seul, et ce n'est (ju'au dernier jour qu'il nous a annoncé qu'il ne pouvait plus aller et qu'il cessait, de paraître. La lin désastreuse de la grève des employés do commerce a été le dernier coup porté au Travail, qui avait été fondé avec le concours de la Chambre syndicale des (employés de commerce, sous le titre le Com merci'. Un grand nombre d'abonnés parmi les employés île commerce avait assuré son existence pendant les premiers temps ; après leur déroute, ils n'ont pas renouvelé leurs abonnements. Prévenus à temps, nous aurions pu parer à cette dilliculté. Mainte- nant, tout est fini de ce côté, il faut nous retourner ailleurs, n a/Ja l'internationale jouissons depuis quelques mois d'une liberté relativement assez large ; ce n'est pas un droit reconnu, il est vrai, ce n'est que de la tolérance Quant il nous, socialistes, nous profitons hardiment de la latitude qui nous est laissée ])our accroître nos l'orccs par une ac-tive profta^'ande et détruire le presli^^e de toutes ces j)crsoniialités l)ourgeoih(!s, plus ou moins rarlicales, qui étaient un danger sérieux pour la révolution sociale. l>ei)uis les élec- tions générales (mai), un i)rogrès innnens(! a été accompli. Le parti socialiste n'a pas posé de candi du 7 septembre. Il avait dit : « .Au dernier (.ion^rés tl'Kisenacli, les démocrates socialiste^, c'est-à-dire ceux qui ne veulent pas séparer la (luesllon polili(|ue de la (|iiestion >ociale, ont complètement rompu avec les socialistes du parti de M. Schweitzer. qui croient que les réformes sociales sont compatibles avec li' i^ouvernement de Hismaick. » iComple- rendu, pa{,'e 3o.) 20O L INTERNATIONA LK une véritable provocation à l'adrc.'sse du Conseil général, et Marx n'était pas honune à permettre qti'on lui parlAt sur ce ton. 11 allait le faire voir'. L'arlicle que j'avais publié dans le Proffrèa (n" 2.5, 4 décembre), et dont parlait Robin en disant qu'il se joignait au JU-o^rès pour interpeller Londres, n'avait, lui, absolument rien d'agressif, comme on va le constater; il exprimait la perplexité où j'étais, l'étonnenient que m'avait causé l'at- titude de Liebknccht après le Congrès de liâle, et l'élonnement non moins grand où me jetait celle de Schweitzer et des lassalliens. Je reproduis cet article ici : On sait que la presque totalité des ouvriers socialistes, en Alle- magne, font partie d'une grande association fondée par Lassalle. A la mort de Lassalle, M. de Schweitzer lui succéda comme président de l'Association, et c'est lui qui la dirige encore aujourd'hui. Cette année, au Congrès d'Kisenach, une scission s'est produite. Une partie des socialistes allemands, accusant Schweitzer d'être vendu à Bismarck et de travailler dans l'intérêt de la réaction, se séparèrent de lui sous la conduite de M. Liehknecht, et fondèrent une association nouvelle, dont l'organe est le journal Der Volksstaat, paraissant à Lei[)zig. Les amis de Liehknecht s'intitulent parti de la i Démocratie sociale : loin de renoncer à la politique comme nous, ils I disent hautement que les réformes politiques doivent précéder les i réformes sociales, — ee qui est absolument contraire au principe même en vertu duquel l'Association internationale des travailleurs s'est constituée. M. Liehknecht est venu au Congrès de Bàle. 11 s'y est prononcé d'une manière assez équivoque sur le principe de la propriété collec- tive ; par contre il a été l'un des plus chauds avocats de la législation directe. Enfin, il a raconté à sa manière les discussions du Congrès d'Eisenach, a dépeint Schweitzer et ses partisans sous les couleurs les plus noires, et a demandé, pour lui et ses amis, d'être reçus dans le sein de l'Internationale. Il était impossible aux délégués de Bàle, peu au fait des affaires d'Allemagne, de vérifier l'exactitude des assertions de M. Liehknecht. Aussi aucune protestation ne se fit entendre, et personne n'essaya de mettre en doute sa bonne foi. Mais voici qu'après le Congrès de Bàle. M. Liehknecht et ses amis refusent d'admettre la résolution concernant la propriété collective. Ils déclarent que c'est là un principe que chaque association ouvrière peut accepter ou rejeter, sans que cela porte atteinte à la pureté de son socialisme. En un mot, ils renient le programme de l'Internatio- nale, ils font des concessions aux tendances bourgeoises. Par contre — à notre grand étonnement — les ouvriers lassalliens, 1. Dans le Mémoire de la Fédération jurassienne, j'ai évité de critiquer Robin, alors en bulle à toutes les haines du parti marxiste ; j'ai insisté sur ses bonnes intentions, et pallié les loris d'un écrivain emporté par la nervosité de sa plume. « L'Egalité, disais-je, publia plusieurs articles dictés par les intentions les plus bienveillantes, et dans lesquels on réclamait du Conseil général des directions, un appui plus réel, une intervention plus fréquente. Croirait-on que ces articles, écrits dans le bul de rendre l'action du Conseil général plus efficace, ont été représentés par nos adversaires comme des attaques à ce (Conseil ? » Je reproduisais ensuite les articles de V Egalité, el je concluais : « Toutes ces choses sont dites peulêtre avec quelque vivacité. — alïaire de tempéramenl, — mais elles n'avaient rien d'agressif. Encore une fois, où est l'atlaque ? » Il n'y a plus de raison aujourd'hui pour ne pas rendre à chacun ce qui lui esl dû, el pour ne pas constater que Robin manqua de mesure et de tact et faillit compromettre ainsi la meilleure des causes. DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE XIII 20I les amis de Schweitzer, ceux que M. Liebknecht représentait comme vendus à la réaction, adoptent en plein les résolutions du Congrès de Bâle, entre autres celle relative à la propriété collective ; ils déclarent dans leur journal, le Sozial- Demokrat, que leur programme est celui de l'Association internationale, et qu'ils sont d'accord avec elle sur tous les points. Ils représentent M. Liebknecht comme un bourgeois cherchant à égarer les ouvriers et à les désunir, et ils protestent de toute leur force contre les calomnies dont Schweitzer a été l'objet de sa part. Que faut-il croire? Comment démêler nos véritables amis au milieu de ce chassé-croisé d'accusations réciproques et de démentis ? 11 nous semble qu'il serait du devoir du Conseil général de notre Association d'intervenir, d'ouvrir une enquête, sur ce qui se passe en Allemagne, de prononcer entre Schweitzer et Liebknecht, et de faire cesser par là l'incertitude où nous jette cette étrange situation. Dans le numéro suivant du Progrès (n° 26, 12 décembre), je reprodui- sais, le même jour que l'Egalité, le manifeste du Conseil général relatif aux fénians ; mais, bien loin de le désapprouver, j'en parlais en ces termes : Nous recevons de notre Conseil général à Londres la pièce sui- vante, qui exprime envers les socialistes irlandais, les fénians, une sympathie à laquelle nous nous associons en plein ; Et je motivais ensuite cette sympathie en expliquant que les fénians voulaient « proclamer en Irlande la république démocratique et sociale fondée sur la propriété collective du sol ». Dans ce même numéro, le Progrès commençait la publication du Rapport du Conseil général au Congrès de Bâle, que j'avais traduit moi- même sur le texte anglais inséré dans un Compte-rendu du Congrès que le Conseil général venait de publier à Londres. Deux autres incidents, dus à l'humeur batailleuse et au manque de tact de Robin, achevèrent de gâter les affaires à Genève et de préparer la crise qui allait diviser la Fédération romande : une sotte querelle cher- chée à Duval, une querelle plus sotte encore cherchée à Wiehry. Les récri- minations intem])estives et injustes à l'adresse du Conseil général devaient nous brouiller avec Marx ; les noises avec Duval et Wœhry allaient livrer l'Egalité aux mains d'Outine. L'Egalité avait commencé le 6 novembre (n" 42) la publication d'un Historique de la Société des menuisiers de Genève. Dans le numéro du 27 novembre, elle interrompit celte publication sur une phrase qui disait : « 11 ne nous reste plus qu'à parler de la récente grève des ouvriers de la fabrique de MM. Camps et C® » ; et la rédaction Ht suivre cette phrase de l'observation que voici : « Les renseignements que devait nous fournir sur celte grève le comité des menuisiers ne nous sont pas encore parve- nus. Nous engageons les ouvriers qui s'intéressent à ces notices à blAmer fortement la négligence de leur comité. » C'était Duval qui était président de ce comité : on juge s'il fut satislait de la publication d'une note sem- blable. Robin laissa passer quinze jours ; puis, comme la suite de l'JIisto- rique ne lui avait pas été envoyée, il récidiva; l'Egalité du 11 décembre (n" 47) publia, en tête de la colonne des avis, la réclamation <|ue voici : (t Réclamation au comitiî Diis mkinuisikus. La rédaction n'a pas encore reçu les documents, promis depuis plus d'un mois^ pour terminer le travail commencé sur rhistori([ue de votre société. » (^)uand Kobin était agacé, rien ne pouvait le retenir; les documents n'arrivant toujours pas, il lança une troisième mise en demeure ; le iS décembre (n"4{^), 1' A^'-c//;7(' iin[)rimait ceci: « Réclamation. La rédaction n'a rien reçu du comité des menuisiers. îîSs L'iNTKRNATrONALK Le président lui a encore promis pour dimanche prochain les documents nécessaires pour terminer l'historique de la Section. » Les sommations de Robin aboutirent à l'aire remettre à la rédaction, le lundi 20 décembre, — ainsi que l'annoncja \'Ks>-alité du 25, — les documents réclamés ; mais elles avaient exaspéré si iori l'irascible Duval qu'en haine de Kobin et de son ami Perron, il passa sans retour dans le camp de la coterie. Quant à W;ehry. membre obscur jusque-là du Conseil de rédaction, et membre aussi de la commission de la bibliothèque, c'est en cette seconde qualité que Robin l'attaqua, sans se douter^ hélas ! des suites fatales qu'allait avoir son imprudence. La l)il)liothé(pie de l'Internalionale genevoise avait dû être rt.'rmée momentanément pour j)ermetlre le classement de livres légués par Serno-Soloviévilch, et aussi pour (ju'on put l'aire certaines réparations ; un avis inséré dans V Kg-alité dn iG octobre l'avait annoncé aux membres des Sections de Genève. Au bout de deux mois l'opération n'était pas achevée, et quelques habitués se plaignirent. 11 n'y aurait eu, semble-t- il, qu'à s'adresser amicalement à la commission de la bibliothèque, pour la prier de se presser un peu, sans donner à la i)lainte une publicité intem- pestive. Mais Robin n'était pas un pacifique, il semblait aller au-devant des conflits et s'y complaire ; aussi interi)ella-l-il la commission par la voie du journal, en insérant dans V Egalité du 18 décembre la noie suivante ; « A LA COMMISSION DE LA BiBLio THÈQUF. Plusicurs membres de l'Inter- nationale s'adressent à nous pour savoir quand la bibliothèque sera ouverte. Ils remarquent qu'elle est fermée depuis plus de deux mois, juste au moment où la longueur des soirées rendrait les emprunts plus nom- breux ; ils ajoutent enfin que cette interruption date de l'époque où la bibliothèque s'est enrichie de la collection de trois cents volumes laissée par Serno. Nous transmettons leur réclamation à la commission de la bibliothèque. » Wtehry s'émut, et écrivit à Robin pour justifier la commission ; sur quoi l'Egalité publia (a5 décembre), dans les « Faits divers », une seconde note, sèche et hostile, ainsi conçue : « Un membre de la commission de la bibliothèque nous écrit une lettre où il nous annonce « que le don Serno ayant augmenté considérablement « le nombre des livres, a nécessité un nouveau classement et une répara- « tion indispensable ; que cette réparation n'a pas encore pu se l'aire ». Le premier avis a paru il y a deux mois dans V Egalité, nos lecteurs le con- naissaient déjà; la seconde nouvelle, les assidus de la bibliothèque, comme notre correspondant, continueront à la trouver regrettable. » Ce « faits-divers » allait mettre le feu aux poudres, ainsi qu'on le verra au chapitre suivant. Le dimanche 26 décembre eut lieu, au cimetière de Plainpalais (Genève), l'inauguration du monument élevé sur la tombe de Serno, un bloc de granit brut portant sur une de ses faces un médaillon de marbre blanc avec rinscrii)tion : A la mémoire (V Alexandre Serno- Soloviévitch {i83g-i 86g), les internationaux de Genève. Perron, dans un discours simple et touchant, raconta la vie de celui dont il avait été l'ami dévoué, et termina par cette allusion transparente à l'attitude hostile prise par certains Genevois à l'égard de Serno et d'un autre révolutionnaire russe, absent : « Promettons- nous, sur la tombe de notre ami, de concourir de toutes nos forces^ à ce résultat si ardemment désiré par lui [l'achèvement de l'organisation de l'Internationale] ; promettons-nous également d'accueillir les hommes de cœur et d'énergie que les tyrans forcent à se réfugier parmi nous comme nous avons accueilli Serno, c'est-à-dire en frère et non pas en étranger. Sachons surtout reconnaître de leur vivant les grandes qualités qui les distinguent et à laide desquelles le triomphe de la révolution sociale peut seul être assuré. » Outine prononça l'éloge de Serno, au nom du •< jeune parti russe », et sur un ton déclamatoire adressa des menaces au gouver- nement du tsar: « C'est pour avoir servi la cause de l'aff'ranchissement DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XIII 253 du prolétariat que Serno a été condamné à mort ; mais un jour viendra où nous demanderons des comptes à ses assassins ;... un jour viendra où nos frères morts seront vengés, et ce jour-là nous ne pardonnerons pas ! » Enfin un camarade de Nelchaïcf, Vladimir Serebrenikof, « arrivé de Russie depuis un jour ou deux, rendit témoignage que l'œuvre à laquelle Serno avait travaillé toute sa vie prospérait après sa mort : le mouvement révo- lutionnaire grandit en Russie en dépit de toutes les persécutions ». Dans la Suisse allemande, sur l'initiative de Karl Rùrkly et de son lieutenant Hermann Greulich, se fondait à ce moment un journal qui allait se faire l'organe des doctrines soutenues au Congrès de Bâle par Ritlinghausen, Gœgg, et la plupart des délégués de langue allemande. Bûrkly était notre ami : nous l'avions invité à venir au meeting de Bienne, le 12 décembre, et s'il s'y était rendu nous l'eussions accueilli en camarade et en allié. Dans le Progrès (n" 28, 20 décembre), j'appréciai en ces termes le programme du nouveau journal et l'action préconisée par Bùrldy et les socialistes zuricois : Les socialistes de Zurich. Nous avons entre les mains le numéro d'essai d'un journal socia- liste de la Suisse allemande, qui s'intitule Die Tagwacht. la Diane ou plus clairement le Réveil. Ce journal est publié par un Comilé siégeant à Zurich, et il a pour but de provoquer l'organisation d'un parti de la démocratie sociale en Suisse. Voici en résumé le programme de ce nouveau parti politique : Législation directe par le peuple ; Unification des lois juridiques, centralisation de l'armée suisse, abolition de Yohingeld ' . Rachat des chemins de fer par la Confédération ; Séparation de l'Eglise et de l'Etat, de l'Eglise et de l'Ecole ; Instruction gratuite à tous les degrés ; Soins gratuits aux malades ; Abolition des impôts indirects, introduction de l'impôt progressif sur le capital, le revenu et les successions ; Interdiction du travail des enfants dans les fabriques, au-dessous de l'âge de quatorze ans ; Fixation de la journée de travail à huit heures pour les travail- leurs au-dessous de seize ans ; Fixation de la journée de travail à dix heures pour les travailleurs au-dessus de seize ans ; Surveillance des ateliers par l'Etat au point de vue sanitaire ; Enquête statistique sur la situation des ouvriers, le taux des salaires, le prix des logements, etc. ; Crédit accordé par l'Etat aux associations coopératives. On le voit, il s'agit bien là d'un parti politique, (jui entre en lice pour faire concurrence aux conservateurs et aux radicaux, et qui se propose d'arriver au pouvoir pour opérer des réformes par voie gouvernementale . . . Nous avons assez souvent dit ce que nous pensons à ce sujet. Cette manière de [)rocéder ne nous parait pas conforme à l'esprit *le rinternationale. Les rédacteurs de la Tagwacht sont nos amis, ce sont des mem- 1. L'oluiigeld était une taxe sur ie vin. a54 l'internationale hres de la Section internationale de Zurich. Quoiqu'ils viennent d'adopter une ligne de conduite bien didërente de; celle que nous croyons la bonne, il n'y a pas de dillérence essentielle entre leurs principes et les nôtres : ils ont voté avec nous au Congres de B;\le pour la proiu'iélé collective. Unis (toMjnu^ nous le sommes sur le terrain des principes fonda- mentaux, n'csl-ii pas rcgr(^ttahle qu'on n'ait pas songe à s'entendre pour une action comnnine ? Sans doute nos amis de Zurich ont eu de bonnes raisons pour se décider en laveur de la tactique qu'ils viennent d'inaugurer })ar la publication de leur journal ; mais ces raisons, ils ne nous les ont pas communiquées : peut-être, si une con- l'érejice préalable de délégués se fût réunie pour discuter la marche à suivre, quelques-unes de nos objections fussent tombées, ou bien nos amis de la Suisse allemande auraient eux-mêmes modifié leur manière de voir. Ce qui n'a pas été fait peut se faire encore. Dans l'intérêt du déve- loppement de l'Internationale en Suisse, et pour empêcher que l'activité de ses Sections ne s'éparpille dans des directions opposées, nous croyons qu'il est urgent de se voir et de chercher à s'entendre. Il appartiendrait au Comité fédéral l'omand de prendre l'initiative d'une réunion de délégués de toute la Suisse, qui amènerait sans doute des résultats heureux *. Tandis que le Progrès, tout en marquant ce qui nous séparait du pro- gramme des socialistes de la Suisse allemande, les traitait avec une cor- diale sympathie en affirmant les sentiments fraternels que nous profes- sions à leur égard, j'écrivais, dans le même esprit de sincère fraternité, une « lettre ouverte » à un mutuellisle parisien, André Murât, délégué des mécaniciens de Paris au Congrès de Bâle, qui venait de faire imprimer le rapport présenté par lui à ses commettants. Cette lettre fut publiée en tête du numéro du Progrès du i" janvier 1870. La voici : Lettre au citoyen Murât, Délégué des mécaniciens de Paris au Congrès de Bàle. INIon cher Murât, J'ai lu avec intérêt le rapport sur les délibérations du Congrès de Bâle que vous venez de publier. Vous y insistez d'une manière parti- culière sur le vote concernant la propriété collective, et vous repro- duisez en détail les arguments dont vous vous étiez déjà servi à Bâle pour la combattre. Je vous remercie, pour ma part, de m'avoir donné cette occasion de constater une fois de plus ce que j'avais déjà remarqué souvent, savoir : que, parmi les adversaires delà propriété collective, les uns, partisans de l'individualisme absolu, comme les économistes, arrivent simplement à l'absurde, tandis que les autres, ceux qui comme vous se disent socialistes, ceux qui veulent l'égalité et la justice tout en prétendant maintenir la propriété individuelle, aboutissent à des contradictions flagrantes. Etablissons d'abord le premier point, en examinant le principe de l'individualisme et ses conséquences. Ce principe, vous le foi'mulez vous-même en ces termes : « La 1. Cet article fut reproduit dans l'Egalité du 1" janvier 1870, qui le fit suivre de ces mots : « L'Egalité ne peut que s'associer aux regrets et aux espérances du Progrès », DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XIII 955 société, composée d'individus, ne peut pas avoir le droit de dépos- séder ses membres ; » et je le développerai en ajoutant : « La liberté de chaque individu doit être absolue ; il doit jouir de la plénitude de ses droits naturels, et aucun autre individu ne peut y porter atteinte. Or, comme la société n'est qu'une agglomération d'individus, il est clair que mille, que cent mille individus réunis, ne se trouvent pas, par le seul fait de leur réunion, posséder des droits nouveaux ; et comme chacun d'eux, pris isolément, n'a pas le droit d'attenter à la liberté, à la propriété de son semblable, leur agglo- mération, qu'on appelle la société, n'en a pas le droit non plus. Et ainsi se trouve établie l'inviolabilité absolue du droit individuel et la négation du droit social. » Voilà, je crois, le principe individualiste exposé en termes clairs et exacts. Sur ce principe les économistes se fondent pour garantir la liberté du capitaliste, du propriétaire, contre la tj'rannie de ceux qui n'ont rien. Soit. Mais alors soyons logiques. Si l'individu est tout, et la société rien, si la société n'a pas de droits supérieurs à ceux des particuliers, comment les économistes justifient-ils l'existence des Etats actuels ? où l'Etat, où la société prend-elle le droit de lever des impôts, de créer des routes en expropriant les individus, d'exiger des particuliers le sacrifice de leur vie pour la défense commune? que dis-je ! de quel droit la société prétend-elle empêcher certains individus de satisfaire leur penchant naturel au brigandage, à l'assassinat ? Il y a des économistes qui tâchent d'être logiques ; non pas jus- qu'au bout, c'est vrai, certaines conséquences les font reculer, — mais ils admettent du moins une partie de ce qu'implique leur prin- cipe : ils nient que la société ait le droit de s'occuper de l'instruction des enfants, ou d'exproprier un citoyen sans son consentement, etc. Et ce qu'il y a de singulier dans cette affaire, c'est qu'en faisant sonner bien haut les droits de l'individu, en réclamant pour le pro- priétaire le droit d'user et cV abuser de sa propriété, de faire à ses employés les conditions de salaire qu'il voudra, de prêter son argent ou de louer ses maisons au taux que bon lui semblera, enfin en lui ouvrant sans restriction la carrière de l'exploitation sans frein, les mêmes économistes, dignes disciples de Malthus, dénient au prolé- taire le droit au travail, le droit de vivre ! Mais quelque intrépidement qu'on puisse aller dans la voie de l'absurde, il y a un moment où il faut s'arrêter. Aussi personne, parmi les individualistes les plus forcenés, n'ose être absolument conséquent avec les prémisses. La loi de solidarité s'impose avec une telle force à tous les êtres humains que les plus aveugles la sentent ; et reconnaître l'existence de cette solidarité, c'est ailirmer le droit social. Et si vous permettez à la société, dans une circonstance quel- conque, d'intervenir auprès de l'individu, et de lui dire : « Halte-là ! ceci ou cela est nuisible à tes frères ; tu voudrais persister, en invoquant ta liberté personnelle ; moi, je t'arrête au nom de la liberté de tous ; » — si vous admettez la légitimité d'une telle intervention lorsqu'il s'agit, par exemple, de préserver la vie des citoyens, comment l'empôcherez-vous lors(ju'il s'agira de gai*antir à tous le bien-être, l'instruction, le travail, la liberté ? et qui sera juge de l'op- portunité de cette intervention, sinon la société tout entière ? Il n'est pas nécessaire d'insister davantage sur ce qu'a de dan- -2.50 l'intern\tionale gereiix et derroné la llicoric de riiulividualisme professée logique- ment et de bonne foi. ni sur ce qu'a d'hypocrite la même théorie pro- fessée il la façon des économistes hour-gcois. Vous êtes socialiste;, mon cher Murât ; vous n"av<'z rien de; commun avec les souteneurs de l'ex- ploitation, vous voulez l'égalité. Mais vous pi-enez, comme les éco- nomistes, votre point de départ dans le droit absolu de l'individu. Voyons comment de ce principe vous déduisez le socialism<; égalitaire. D'abord l'équité exige que Je fasse rcimarquer que vous repoussez la dénomination iV individualiste, et que vous vous donnez, avec Proudhon, celle de mutueltiste. Puis, tout en maintenant hautement les droits de l'individu, vous accordez à la société certains droits que vous appelez ^/-ozïs de garantie. Telle est du moins la théorie contenue dans les considérants des résolutions que vous aviez proposées à 13rde de concert avec Tolain, Langlois, etc., et dont je reproduis les deux premiei's : « Considérant que la collectivité ne peut avoir de droits qui portent atteinte aux droits naturels des individus qui la composent ; (( Que, par conséquent, les droits collectifs ne peuvent être que des droits de garantie mutuelle qui assureront à chacun le libre exercice de ses facultés. » J'admets en plein ces principes, aussitôt qu'on. aura défini ce qu'on appelle les droits naturels de l'individu. Et si vous me dites que ces droits sont ceux de vivre en travaillant, et d'exercer libre- ment toutes ses facultés, mais que V aliénation du sol et des capitaux entre les mains de quelques-uns ne saurait constituer un droit natu- rel, et que vous convenez avec nous que c'est un privilège et une exploitation, — si c'est là le sens de vos considérants, nous sommes d'accord. Nous sommes d'accord, dis-je, parce que les principes que je viens d'énoncer ne sont autre chose que les principes collectivistes. Et je trouve dans vos paroles mêmes la preuve que, sans vous en douter peut-être, vous pensez comme nous. En effet, de la question de la propriété, vous passez à celle des sociétés de résistance, et, après avoir expliqué les principes qui doivent présider à leur formation et à leur fédération, vous écrivez ces lignes, que tous les collectivistes signeraient des deux mains : « On comprend facilement qu'avec une pareille organisation, les sociétés de résistance se transformeraient bientôt en sociétés de pro- ducteurs libres, propriétaires de leur outillage, et, par conséquent, de leurs produits, dont elles se garantiraient l'échange, — soit en exi- geant des détenteurs actuels une part dans les bénéfices de leurs entreprises par la participation directe et effective, soit en rachetant par voie d'annuités tous les instruments de travail ; soit, si ces modes n'étaient pas acceptés, en expropriant purement et simplement les capitalistes. » Comment, mon cher Murât ! vous voulez que l'outillage soit la propriété, non plus des capitalistes isolés, mais des associations de producteurs! vous allez jusqu'à proposer d'exproprier purement et simplement les capitalistes ! Est-ce là ce que vous appelez les droits absolus de l'individu ? Yoilà donc comment vous entendez protéger ces pauvres propriétaires contre la spoliation ? Ah ! vraiment, c'est une mauvaise plaisanterie que de s'appeler mutuellistes, de rejeter avec indignation la propriété collective, et de réclamer la chose en repoussant le nom. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XllI 25^ Laissez-moi donc vous tendre, au nom de mes amis, la main de l'entente fraternelle et complète. Gomme nous, vous voulez la pro- priété collective ; pas plus que vous, nous ne voulons du communisme autoritaire, et les reproches que vous faites aux communistes et aux collectivistes, — car vous les avez jusqu'ici confondus dans une même réprobation, — nous ne les méritons certes pas. Aussi, tout en faisant remarquer que vos paroles ne s'appliquent qu'aux systèmes autori- taires, et non aux théories collectivistes dont le dernier mot est l'an-archie, je reproduis avec plaisir, pour terminer cette lettre, les lignes dans lesquelles vous établissez le but que doit se proposer le véritable socialisme : « Le plus grave repi'oche que je fais à toutes les combinaisons communistes ou collectivistes, c'est qu'elles font abstraction de l'homme, de sa nature, de son tempérament, de ses tendances, de ses droits, c'est-à-dire que l'homme devra s'y soumettre, tandis qu'au contraire je crois qu'il est le plus grand destructeur possible de combinaisons, si ingénieuses qu'elles soient, et quelque apparence de justice qu'elles puissent présenter, et que la marche du progrès est justement qu'elles soient aussitôt dépassées qu'indiquées. C'est donc perdre son temps que de penser créer une société où tout sera prévu à l'avance, et je crois qu'il vaut mieux porter ses efforts sur les points que l'expérience journalière nous a démontré faire obstacle à la tendance égalitaire de l'humanité, pour les faire disparaître, en lais- sant à l'homme son initiative et sa liberté d'action de plus en plus grande . » En effet, le temps du socialisme utopique et métaphysique est passé : les systèmes des rêveurs de cabinet ont fait place au socialisme positif et expérimental, qui appuie toutes ses affirmations sur des faits, qui élève ses principes, par la rigueur de ses démonstrations, à la hauteur de vérités scientifiques, et qui n'est autre chose, en somme, que l'intelligence du peuple constatant les lois naturelles des sociétés humaines. Recevez, mon cher Murât, mon salut fraternel. James Guillaume. Neuchâtel, 3o décembre 1869. Dans le même numéro du Progrès, j'annonçais l'apparition de la Marseillaise, de Paris (qui m'était envoyée régulièrement depuis quelques jours), en publiant un passage d'une lettre que m'adressait Varlin, et en déflnissant une fois de plus, d'accord avec mon correspondant, ce que nous entendions par collectivisme. Je reproduis également cet article : La Marseillaise. Nous saluons avec la joie la plus vive l'apparition d'un nouveau journal socialiste, fondé à Paris par les électeurs de Roclierorl, et qui s'appelle la Marseillaise. Ge journal, qui est quotidien, remplacera avantageusement le Travail, qui ne paraissait qu'une fois par semaine, et son format, égal à celui des plus grands journaux pari- siens, ainsi que l'étendue de sa publicité, en feront pour l'Interna- tionale un organe actif et précieux. Ge sont en ellet les principes de l'Internationale que la Marseil- laise défend. Ge journal ne sera pas un instrument remis aux mains d'un homme pour y faire de la polémique à sa fantaisie, il sera G. — 17. 258 l'internationale l'expression des opinions d'un comité élu par une assemblée popu- laire de socialistes. Voici ce que nous écrit à ce sujet un de nos amis de Paris, qui fait lui-môme partie de ce comité de rédaction : «La situation actuelle de la France ne permet pas au parti socia- liste d<^ rester étranj^er à la jjoliticjiK;. En ce moment, la question de la (-Ijute pro(;haine de l'enijjire i)riinc tout le reste, et les socialistes doivent, sous peine d'abdiquer, prendre la tète du mouvement. Si nous nous étions tenus à l'écart de la politifjue, nous ne serions rien en France aujourd'bui, tandis que nous sommes à la veille d'être tout. « 11 faut donc qu'un journal socialiste ait, à côté de la partie réservée aux questions sociales et ouvrières, une partie spécialement politique. « La direction de cette partie politique de la Marseillaise a été confiée à Rochefort, qui, grâce au mandat impératif qu'il a accepté franchement, est devenu le véritable porte-voix du peuple de Paris. Les rédacteurs de la partie politique devront toujours être complè- tement révolutionnaires, non seulement contre l'empire, mais contre toutes les institutions gouvernementales actuelles. « Quant à la partie socialiste du journal, la plus importante, elle a pour principal rédacteur Millière, un des socialistes les plus capa- bles que je connaisse. Les principes que nous devons nous efforcer de faire prévaloir sont ceux de la presque unanimité des délégués de l'Internationale au Congrès de Bâle, c'est-à-dire le collectivisme ou le communisme non autoritaire ^ . » Il est nécessaire de faire ici une remarque pour éviter les équi- voques que pourrait faire naître l'emploi de termes mal compris. Le mot de communisme a été appliqué, au début du socialisme, à des doctrines utopiques et autoritaires comme celles de Thomas Morus, de Babeuf, et, de nos jours, celle de Cabet. Cependant ce mot n'emporte pas nécessairement avec lui l'idée d'autorité : on peut très bien se figurer un communisme non autoritaire. Mais ce terme 1. Le même jour (2o décembre), Varlin avait écrit à Aubry, de Rouen, une longue lettre qui figure in-extcnso dans l'acte d'accusation du troisième procès de l'Inter- nationale à Paris (22 juin 1870), et dans laquelle on retrouve mot pour mot la fin de cette dernière phrase. « Millière, nommé directeur, — écrivait Vàrlin, — est en même temps et surtout chargé de la ligne socialiste du journal. Cette ligne est celle affirmée par la presque unanimité des délégués de l'Internationale au Congres de Bâle, c'est- à-dire le collectivisme, ou communisme non autoritaire. » Cette lettre contient un passage qui fait connaître les vues des militants de l'Internationale parisienne à ce moment : « Il est utile que je vous donne quelques explications sur la Marseillaise, afin que vous ne croyiez pas qu'il n'y a lu qu'une machine de guerre contre l'empire... Les fondateurs se proposent non seulement de faire de la propagande, mais encore de rallier tout le parti socialiste européen, d'établir, par la voie du journal, des relations permanentes entre tous les groupes ; de préparer, en un mot, la révolution sociale européenne. Pour vous faire connaître plus complètement encore l'esprit des fondateurs, je dois vous dire que, dans nos réunions, nous avons été presque unanimes à reconnaître que nous n'étions pas prêts pour la révolution ; qu'il nous fallait encore un an, deux ans peut-être, de propagande active par le journal, les réunions publiques et privées, et l'organisation de sociétés ouvrières, pour arriver à être maîtres de la situation et être assurés que la révolution ne nous échappera pas au protit des républicains non socialistes. La partie politique du journal n'est que l'accessoire, un journal devant être varié pour être lu ; la partie sociale est la seule importante pour nous. Il faut nous appliquer à la rendre inté- ressante et sérieuse, afin qu'elle prenne chaque jour plus d'extension dans le journal. Pour cela nous avons besoin du concours de tous nos amis, me disait Millière dans notre entrevue do ce matin. » DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE XIV 250 de communisme ayant gardé quelque chose de défavorable, à cause de l'emploi qui en avait été fait, les Sections de Tlnternationale ont généralement préféré, pour désigner la doctrine socialiste qui veut que la terre et les instruments de travail soient propriété commune, le mot nouveau de collectivisme. Dans les sociétés ouvrières de Paris, l'expression nouvelle paraît n'avoir pas encore fait fortune, et on s'en tient généralement au terme ancien de communisme, mais en lui donnant une signification qui, bien différente de celle qu'y attachaient les autoritaires de 1848, répond exactement à celle que nous donnons au mot collectivisme. L'année 1870 paraissait s'ouvrir sous d'heureux auspices. Nos amis de France étaient pleins d'ardeur et d'espoir, et nos cœurs battaient à l'unisson des leurs. U Egalité , dans son n" du x" janvier, saluait la nouvelle année en disant : « Que l'organisation générale de l'Internatio- nale s'aclive, et que bientôt, par elle, dans tout l'univers, le règne de la Justice prenne la place de tous les despotismes écrasés !» — et le Conseil de rédaction publiait en tète du journal la déclaration suivante : « Le Conseil de rédaction aux abonnés. « Au moment où notre journal entre plein de vigueur et d'avenir dans la deuxième année de son existence, les soussignés, membres du Conseil de rédaction, croient de leur devoir, pour éviter toute erreur au sujet de la rédaction de notre journal, de déclarer : « i" Que pendant l'année écoulée le Conseil a eu régulièrement, sans interruption, ses séances hebdomadaires ; « 2" Que tous les articles parus dans l'organe officiel de nos Sections ont été discutés dans ces séances et admis par ledit Conseil ; « 3° Que s'ils ont à continuer la rédaction de V Egalité jusqu'au Con- grès romand, ils lui maintiendront la marche qui lui est imprimée aujour- d'hui et l'unité de vues résultant du parlait accord des membres du Conseil de rédaction soussignés, « Ch. Perron, Dutoit, A. Lindegger, Ph. Becker, P. Robin, Pinier. » On remarquera qu'à ces signatures il manquait celles de Waehry et de Paillard. XIV. Bakounine à Locarno {noverubve-mars) ; la traduction du Kapital ; retour de Nctchaief (Jauvier). La « Communication privée » du Conseil général de Londres (/" janvier iS-o). Démission de la rédaction de TEgahlé (V jan- vier) ; Outinc et M'œhry s^emparent du journal. La situation à Paris ; journée du I j janvier. Robin quitte Genève pour Paris {févi-ier). Poursuites contre JSetchaïeJ' ; articles du Progrc's (J et ly Jévricr, 5 mars). Les rapports devieU' nent tendus entre Genève et les Montagnes, lia/iouinne se rend a Genève pour les affaires russes {la mars). Assemblée de Lyon (ij mars). Convocation du Congrès romand pour le ^ avril à la Chaïux-de- Ponds ; on se prépare de part et d'autre à la lutte. La Conlidenlielle Mitthcilung de Mar.x (26 mars). Der" nier article du Progrès {j avril). En quittant Genève, Bakounine s'était rendu à Lugano ; mais conmio Mazzini séjournait dans cette ville, les réfugiés italiens de son entourage engagèrent Bakounine à se fixer de prélérence à Locarno : il suivit ce conseil, et loua, pour le prix de cinquante-cincj francs par mois (lettre à Ogaref), un apparleinent meublé dans la maison de la veuve Teresa Pedrazzini. Ainsi qu'on l'a vu par la lettre qu'il m'avait écrite le 3 octobre, il ne* voulait pas qu'on sût où il était, et il ne donna son adresse qu'à de aBo r/lNTER>fATIONALE rares amis. Depuis le refroidissernenl qui s'était produit dans ses rapports avec la j^rincesse Oholensky, c'est-ù-dire depuis la dissolution de l'an- cienne Fraternité internationale, il lui avait fallu se préoccuper de se créer des moyens d'existence : par l'intermédiaire d'un jeune Russe (\m habitait l'Allemagne et que j'appellerai Y. Z.', il fut mis en relations, dans l'automne as pu voir i-et exemplaire ; je ne connais la « Communication privée » que par la traduction allemande donnée dans la Neue Zeil du 12 juillet 1902, — sauf quelques passages publiés, l'un, en 1871 par M. Oscar Testut dans le livre L' Iniernationale ipièce K), un autre en 1872 par le Conseil général dans la brochure Les prétenduo^ scissions dans 'J' Intel' nationale, ou dites en français par| Nelllau dans sa biographie de Bakounine. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XIV 203 [Le Conseil général au Comité fédéral de la Suisse romande, à Genève. Dans sa séance extraordinaire du i®' janvier i8jo, le Conseil géné- ral a résolu ce qui suit : ] I. Nous lisons dans V Egalité, numéro du ii décembre 1869 : « Il est certain que le Conseil général néglige des choses extrême- ment importantes. Nous lui l'appelons ses obligations avec l'article premier du règlement : « Le Conseil général est obligé d'exécuter les «résolutions des Congrès »... Nous aurions assez de questions à poser au Conseil général, pour que ses réponses constituent un assez long bulletin. Elles viendront plus tard... En attendant, etc. » Le Conseil général ne connaît pas d'article, soit dans les statuts, soit dans les règlements, qui l'obligeât d'entrer en correspondance ou en polémique avec Y Egalité, ou de faire des « réponses aux questions » des jour- naux. Ce n'est que le Comité fédéral de Genève qui, vis-à-vis du Conseil général, représente les branches de la Suisse romande. Lors- que le Comité fédéral romand nous adressera des demandes ou des réprimandes par la seule voie légitime, c'est-à-dire par son secrétaire, le Conseil général sera toujours prêt à y répondre. Mais le Comité fédéral romand n'a le droit ni d'abdiquer ses fonctions entre les mains des rédacteurs de VEgalité et du Progrès, ni de laisser ces jour- naux usurper ses fonctions. Généralement parlant, la correspondance administrative du Conseil général avec les comités nationaux et locaux ne pourrait pas être publiée sans porter un grand préjudice à l'intérêt général de l'Association. Donc, si les autres organes de l'Internationale imitaient le Progrès et VEgalité. le Conseil général se trouverait placé dans l'alternative, ou de se discréditer devant le public en se taisant, ou de violer ses devoirs en répondant publique- ment. VEgalité s'est jointe au Progrès pour inviter le Travail (journal parisien) à attaquer de son côté le Conseil général '. C'est presque une Ligue du bien public ^ 1. (Quiconque lira cette phrase sans connaître les faits en conclura que c'est le ProQrcs qui a pris l'initiative « d'inviter » le Travail à «attaquer le Conseil général », l'Egalité s'étant « jointe au Progrès ». Or il n'y a pas un mot de cela dans le Progrès, qui n'a nullement parlé du Travail. Dans son numéro du 4 décembre, le Progrès, à propos de la querelle entre Schweitzer et Liebknecht, avait dit: « Il nous semble qu'il serait du devoir du Conseil trénéral de notre association d'intervenir,... et de faire cesser par là l'incertitude où nous jette cette étrange situation ». Est-ce \i\ une atla(jue ? N'est ce pas au contraire la manifestation dune conliance qui d'ailleurs était bien mal placée ? L'Egalité, le 11 décembre, « se joignit au Progrès » tout simple- ment pour adresser au Conseil général la même « prière » de « nous éclairer » ; voici ses propres paroles : « En attendant, nous nous contenterons de nous joindre au Progrés, du Locle, pour prier le Conseil de nous éclairer sur la fameuse question Liebknecht-Schweitzer ». C'est VEgalité sculo qui a fait mention du Travail : u Nous espérons — ajoute-t-elle — que notre excell(>nt confrère le Travail, qui a publié récem- ment une correspondance en faveur de M. de Schweitzer, se joindra au Progrés et à nous pour obtenir cet indispensable éclaircissement». La r 1870 ne nous avaient pas été communkiuées, ce détad m- nous fut révélé (lu'en IS7I. 268 l/lNTERNATIONALE le deuxième considérant des statuts on lit : « That the economical subjection ol" Ihc man of labour to the ni<)no[)olizer of the means ol" labour, that is the sources ollife » (« Que lassujettissenient écono- mique du travailleur au monopolisateur des moyens du travail, c'est-à-dire des sources de la vie »). La traduction parisienne met « capital » au lieu de « means of labour, that is the sources ollife », expression qui inclut la terre aussi bien que les autres moyens de travail'. Du reste le texte primitif et authentique a été restauré dans la traduction française publiée à Bruxelles par la Riçe gauche en 18G6 \ [6. Question Liebknecht-Schw^eitzer. \J Egalité dit : « Ces deux groupes appartiennent à l'Internatio- nale ». C'est faux. Le groupe des socialistes d'Eisenach (que le Progrès et Y Egalité voudraient transformer en un groupe du citoyen Lieb- knecht) appartient à llnternationale ; le groupe de Schweitzer ne lui appartient pas. Schweitzer lui-même a expliqué en détail dans son journal le Sozial-Demokrat pourquoi l'organisation lassallienne ne pouvait pas s'afiilier à l'Internationale sans s'anéantir. Il dit la vérité sans le savoir. Une organisation artificielle se trouve en opposition avec l'organisation réelle de la classe ouvrière. Le Progrès et V Egalité ont invité le Conseil général à exprimer publiquement son opinion sur les querelles personnelles entre Lieb- knecht et Schweitzer. Comme le citoyen J.-Ph. Becker (qui est calomnié dans le journal de Schweitzer de la même façon que Lieb- knecht) est un des membres du Comité de rédaction de V Egalité, il paraît vraiment bien singulier que ses rédacteurs ne soient pas mieux renseignés sur les faits*. Ils devraient savoir que Liebknecht a invité publiquement Schweitzer, dans le Deinokratisches Wochenhlatt, à prendre le Conseil général comme arbitre de leurs querelles, et que Schweitzer a non moins publiquement refusé de reconnaître l'autorité du Conseil général. Le Conseil général n'a rien négligé pour mettre fin à ce scandale.] Il a chargé son secrétaire pour l'Allemagne de correspondre avec Schweitzer, ce qui a été fait pendant deux années entières ; mais toutes les tentatives du Conseil ont échoué grâce à la résolution bien prise par Schweitzer de conserver à tout prix, avec l'organisation de secte, son pouvoir autocrate. C'est au Conseil général à déter- miner le moment favorable où son intervention publique dans cette querelle sera plus utile que nuisible *. [Pour être communiqué à tous les comités de l'Association inter- nationale des travailleurs. (Signé) G. EccARius, secrétaire. H. Jung, secrétaire pour la Suisse. Londres, 16 janvier 1870. j 1. On voit que pour Marx l'expression de « capital » exclut le sol ; mais pour les ouvriers parisiens ([ui parlaient de " l'assujettissemenl du travailleur au capital », il est évident que le mot de capital était pris dans le sens le plus compréhensif. embrassant aussi bien la fortune immobilière que la fortune mobilière, et qu'il s'opposait au travail. 2. Tout ce dernier alinéa du paragraphe 5 a été cité en français par Nettlau. 3. La veille même du jour (16 janvier) où le secrétaire pour la Suisse expédiait la (? un mal incalculable ! Vous craignez un cou[) de main nocluiiie, ô patrons de V Union libérale. Et ce cou[) de main, vous le craignez de noire part à nous. ré[)u- blicains socialistes, que vous appelez fauteurs de désordre. Ceci nous oblige à vous remettre en mémoire une histoire désa- gréable. Rétablissons les rôles. Sachons de (|uel coté sont les émeuliers furtifs, les hommes de sang, de trahisons et de ténèbres. Vous souvienl-il de celte certaine nuit de se[>tembre, où les amis de l'Union libérale, aidés d'une cenlaine île chenapans, tentèrent de renverser la Ré[)ubli([ue, surprirent le château et mirent le Conseil d'Etat sous clef ? Il n'y a pas encore quinze ans de cela ! 1. Il s'agit de la fonspiratioii royalistii dus 2-3 soptombro l!>jG, par la(|ii('ll(> l'ai'istocratie ncilciuUi'luisf avail essaye de relablii' le i^uiivei-iieimiit ninii;iieliin cherchons à amener a nous les ouvriers par la simple persuasion ? Une bonne l'ois pour toutes, voici ce que nous voulons. Nous allons vous dévoiler nos projets avec la plus parfaite candeur. Nous voulons la liberté de tous, l'égalité de tous, c'est-à-dire la révolution sociale. Et par révolution sociale, nous n'entendons pas une misérable surprise tentée à la faveur des ténèbres : la révolution signifie la des- truction complète des institutions bourgeoises et leur remplacement par d'autres. C'est une nuit du4 doût l'jSg que nous voulons, et non pas une nuit du 3 septembre 1806. Nous prenons le mot révolution pour l'opposera celui à' améliora- tion, de réformes, et d'autres pareils. Les radicaux, les partis poli- tiques même les plus avancés, veulent simplement replâtrer l'édifice social, en lui conservant ses bases actuelles. Nous voulons, nous, à l'exemple de la Constituante de 1789 abolissant le régime féodal, faire table rase, et tout reconstruire à neuf. Voilà dans quel sens nous sommes révolutionnaires . Or, il est évident qu'une œuvre aussi gigantesque ne peut s'ac- complir ni en un jour, ni en une année. Et il est évident aussi que, pour qu'elle soit possible, elle doit s'accomplir du consentement de la majorité ; il serait insensé à une minorité de vouloir l'imposer de force. Cette œuvre, elle est commencée. Nous sommes déjà en pleine révolution, c'est-à-dire qu'une partie du peuple a déjà embrassé la cause de l'égalité, et commencé à attaquer les vieux privilèges. La fondation de l'Association internationale en 1864 a été une date importante de la révolution ; ses Congrès de Genève, de Lausanne, de Bruxelles, de Bàle, en ont été autant d'étapes. Le jour n'est pas éloigné où l'Internationale, en Suisse comme partout, ayant achevé de consolider son organisation intérieure, et ayant rallié à elle tous les ouvriers intelligents, descendra dans l'arène. Elle aura bien vite conquis la majorité, car les exploités sont partout les plus nombreux. Et cette majorité populaire fera aux constitutions actuelles les modifications qu'elle voudra au nom de la souveraineté du peuple. Ce sera une nouvelle étape de la révolution. Ces modifications s'accompliront tranquillement, sans trouble, sans violence, car nous ne supposons pas que la bourgeoisie essaiera de se rebeller contre les lois votées par la majorité. Il serait affli- geant de voir les amis de l'ordre donner l'exemple de la révolte. Et ainsi, en appliquant successivement les [)rincipes socialistes à toutes nos institutions, en supprimant d'une manière radicale tous les privilèges, la révolution se consommera, et assurera pour jamais la paix à l'humanité. Voilà nos principes et nos projets. Maintenant, que V Union libérale et toute la presse bourgeoise nous traitent de buveurs de sang, c'est leur affaire. Le premier correspondant de l'Union libérale avait parlé des événe- menls qui venaient de se passer à Paris. Ces événements, c'étaient le meurtre de Victor Noir (lo janvier) et ses funérailles (12 janvier). A propos 2^G l'internationale de celle journée mémorable où cenl mille hommes manifestèrent leur haine contre rEm])ire, il faut citer un pa?saj;e d'une lettre écrite par Varlin à Aubry, de Rouen, le 19 janvier; on y verra con)ment un des plus intelligents parmi les militants de l'Internationale jugeait cette journée cl la conduite de Uochcforl en cette circonstance : « Vous êtes dans l'erreur lorsque vous pensez que rinlluence de notre lëdéralion a piobableujent contribué à eropècher que la mauil'estation du 12 janvier ne se transforme en insurrection. Les délégués de la Chambre fédérale ne s'étaient ni réunis, ni concertés à l'avance, et tous se sont ren- contrés, avec la plupart des mcndjres des sociétés ouvrières, à l'enterre- ment de Noir, et je puis vous allirmer que la majeure partie d'entre eux étaient disposés à agir si Rochei'orl avait dit : A J'aris ! Hochefort était maître du mouvement. 11 a été assez intelligent et raisonnable pour ne pas donner un ordre funeste et envoyer au massacre les meilleurs soldats de la révolution. C'est à lui seul que nous devons savoir gré du dénouement de la journée. Quant au p.^uple, s'il n'a pas pris l'offensive de lui-même, c'est que d'abord il manquait d'armes, et que, de plus, il comprenait que la position stratégique était des plus mauvaises'. » Le 19 janvier avait éclaté la grève du Greusol, motivée i)ar le renvoi de l'ouvrier Assi ; l'Internationale lit son possible pour venir en aide aux travailleurs tyrannisés par le tout-puissant Schneider. Un manifeste des Sections parisiennes, signé de Malon, Mollin, Mural, Varlin, Combault et llarlé, fut publié par la Marseillaise. La grève ne dura que quelques jours ; mais elle devait reprendre en mafs ; et d'un bout à l'autre de la France d'autres grèves allaient annoncer l'approche d'un bouleversement social qui paraissait imminent. A Paris même, l'arrestation de Rochefort (j février) amena des tentatives insurrectionnelles (Flourens à Belle- ville, 7 et 8 février ; Mégy tue un inspecteur de police, 1 1 février) ; une déclaration signée par dix membres de l'Internationale, Adam, Chalain, Combault, Davoust, Johannard, Landrin, Malon, Martin, Périn, Pindy, engagea les ouvriers au calme, en disant que « le moment ne semblait pas encore venu pour une action décisive et immédiate » ; elle recommandait d'activer la propagande et l'organisation, et ajoutait : « Hâtons le triomphe délinitif, mais ne le compromettons pas par une action trop précipitée ». Des mandats d'amener furent lancés contre beaucoup de militants ; plu- sieurs réussirent à échapper aux recherches ; Varlin fut arrêté, puis relâché au bout de quinze jours. l'Egalité, désormais rédigée par Wœhry avec le concours de la coterie, avait publié dans son numéro 3 (i5 janvier) une déclaration destinc-e à rassurer ceux qui avaient pu s'inquiéter, tant à Genève qu'au dehors. L'auteur de cette élueubration grotesque, mais perlide, s'expri- mait ainsi : « Que l'incident passé au sein de la rédaction, et qui sera jugé en temps et lieu, ne vienne jjas jeter le trouble dans vos intelligences, en y faisant entrer le doute, la mélianee, vous faisant supposer que notre organe faibhra. 11 n'en sera pas ainsi de votre côté, nous l'espérons, et d'ailleurs le concours spontané, volontaire, apporté à ceux qui sont restés sur la brèche par des hommes de conviction et sincèrement attachés aux principes de l'Internationale, pour la plupart fondateurs de cette institu- tion, et tous élus par leurs frères, les travailleurs, à diverses fonctions'. Tout cela ne doune-t-il pas la meilleure garantie que l'on puisse désirer? Or, esl-ce que nous qui vivons avec peine de nos maigres salaires ; nous qui sommes hommes de labeur, irons-nous bénévolement mettre le dra- })eau international dans notre poche, renier les principes qui font notre force, et faisant du travailleur une puissance avec laquelle il faudra compter ? Loin de nous celte pensée... Seulement fidèles au programme .1. Iroisicme procès de l'internaiionale à Paris, p. 39. 2. Celte phrase inintelligible est textuellement reproduite. DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE XIV 277 international, nous cherchons à éviter l'absoki, qui ferait de nous dès sectaires. » Dans le numéro suivant, à propos d'un appel relatif à un projet d'em- prunt destiné à permettre aux mégissiers de Paris de créer un atelier social, Wichry saluait « les idées très avancées » de ce document, qui contenait, disait-il, « les principes vrais en matière de coopération » ; en effet, (( qui appelle-t-on pour créditer ces producteurs mégissiers? la masse des autres travailleurs ; c'est donc elle qui les commanditera, qui se fera leur ba)iquier ». Il me parut nécessaire de relever une erreur dangereuse; et j'écrivis à VEgalité une lettre qui parut dans le n» 5 (29 janvier), et où je disais : C'est une chimère que de prétendre que la classe ouvrière, dans sa lutte contre la bourgeoisie, peut opposer capital à capital ; qu'elle peut se passer des banquiers bourgeois, et devenir à elle-même son propre banquier. Les capitaux dont elle dispose sulliraient à peine à commanditer la millième partie des ouvriers ; et les qqcj autres millièmes, qui se seraient dépouillés pour faire des avances à leurs camarades, resteraient toujours plongés dans leur incurable misère, sans espoir d'en sortir. Il n'y a qu'un seul moyen de fournir gratuitement à tous les ouvriers du monde les instruments de travail auxquels ils ont droit. Ce moyen, le bon sens l'indique ; mais, par un inexplicable sentiment de crainte enfantine, beaucoup d'ouvriers n'osent pas le i^garder en face et détournent timidement les yeux. Il faut prendre mi Hj" a; il faut exproprier la bourgeoisie au profit de la collectivité. \ Le peuple en a le droit , les bourgeois le reconnaissent eux-mèmeâ, puisqu'ils l'ont déclaré souverain. Que le peuple fasse donc acte de souverai- neté *. Wsehry, en insérant ma lettre, la fit suivre d'un commentaire qui coh* tenait une nouvelle perfidie : il prétendit que mon raisonnement revenait à dire : « Peuple, délaisse les grèves, la coopération, le crédit ; pousse-nous au pouvoir, et nous te donnerons la propriété collective ». Et il ajoutait le couplet obligé : « Nous sommes ouvriers vivant au milieu de nosfrères , nous ne voulons point nous séparer d'eux, leur vie est la nôtre ». Les assemblées générales du mercredi avaient recommencé à Genève le 12 janvier. Elles furent employées, pendant les mois de janvier et de février, à discuter, en vue du futur Congrès romand, les questions des caisses de résistance et de la coopération, et à préparer un projet de revi- 1. Si j'avais connu alors le célèbre manifeste écrit par Karl Marx en 1804 (je crois bien qu'en 1870 je n'avais pas encore eu l'occasion île le lire, car dans les pays do lanjiue française il était i,'i'néraleineiit if,'noré), j'aurais jm en extraire, pour l'opposer à Wa'liry, l'intéressant passaj^e sur la coopération en An','li'lerre : n La coopi'ration . . a montré par des faits, et non par de simples arguments, (pie la production sur une grande échelle et au niveau des exigences de la science moderne pouvait se passer d'une classe de patrons employant une classe de bras » ; mais, en même temps, , à Sonvillier et à Saint-Imier ; la Section du district de Cour- telary décida de faire placer à l'ordre du jour du Congrès romand la question de « l'attitude de l'Internationale vis-à-vis des gouvernements »; elle avait provoqué la formation d'une Fédération ouvrière du Vallon de Saint-Imier, afin d'amener les corps de métier à l'Internationale ; elle allait réussir à obtenir l'adhésion de la société des graveurs et guillocheurs. Des Sections nouvelles s'étaient fondées à Granges (canton de Soleure) et à Cortébert (canton de Berne). Dans le canton "de Vaud également, l'on constatait, à Lausanne et à Vevey, un réveil socialiste; et la Section de Lausanne convoquait pour le dernier dimanche de février un grand meeting de propagande. Que faisaient cependant, à Genève, les quelques hommes qui avaient courageusement défendu les principes du collectivisme ? que faisait, en particulier, la Section de l'Alliance ? Robin, après sa « campagne malheu- reuse » et l'échec définitif qui l'avait terminée, avait résolu de rentrer en France et de s'établir à Paris, où son activité pourrait s'exercer de façon plus utile. Dans son « Mémoire justificatif » de 1872, il dit : « Quant à moi, j'avais gratuitement consacré au journal, pendant quatre mois, vingt-cinq 1. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 98. DEUXIEMK PARTIE, CHAPITRE XIV ^rg heures par semaine, enlevées au travail qui me faisait vivre ^ ou à mon sommeil ; je crus avoir payé ma dette. Attiré vers Paris où je sentais la révolution prochaine, je quittai de dégoût une ville où, sauf quelques indi- vidus pour la plupart étrangers, les gens ne connaissent d'autre socialisme que d'avoir de beaux drapeaux rouges avec des devises ronflantes, ou de boire du vin blanc en criant les mêmes devises ; où l'Internationale était gouvernée par d'impénétrables comités secrets ne rendant de comptes à personne. Et M. Outine, qui me faisait encore mille tendresses, qui m'ac- compagnait à la gare à mon départ -, tripotait dans le nouveau comité de rédaction, en devenait le chef, d'abord en fait, puis en titre '. » Quant à la Section de l'Alliance, elle ne réunissait plus qu'un petit nombre d'adhérents : à l'assemblée générale du aS janvier, il y eut seulement seize votants pour l'élection du comité. Dans cette assemblée il se ])assa une chose importante : Perron proposa d'écrire au Comité fédéral romand pour lui annoncer que la Section de l'Alliance ne demanderait pas à faire partie de la Fédération romande ; cette proposition, faite en vue d'amener un apaisement qui paraissait encore possible, fut adoptée, et le procès-verbal constate qu'il fut décidé que l'Alliance s'abstiendrait de formuler au Congrès romand une demande d'admission dans la Fédé- ration. Peu de jours après (5 février), Joukovsky, dont le nom paraît alors pour la première fois dans les procès-verbaux de la Section de l'Alliance, est élu membre de la commission de surveillance ; le i8 février, il est chargé, avec deux collègues, de s'occuper d'une revision des statuts de la Section, qui devaient être réimprimés. La discussion concernant cette revision occupa tout le mois de mars : j'y reviendrai tout à l'heure. Le dimanche 27 février eut lieu à Lausanne, à l'hôtel des Ïrois-Rois, le grand meeting organisé par la Section de cette ville ; il avait pour but de ramener les ouvriers lausannois sous le drapeau de l'Internationale, que la plujtart d'entre eux avaient déserté. « Là se rencontrèrent, pour la dernière fois avant la rupture, les hommes de la coterie genevoise et le parti collectiviste '. » Le Comité fédéral romand avait délégué Henri Perret et Chénaz, le Comité genevois Grosselin, Guétat, Martin, Weyer- mann, Duval, Napoléon Perret. Les collectivistes étaii^nt représentés par deux délégués de la Section de Neuch;\tel, Henri Wenker et moi, par cinq délégués de la Section de Vevey, dont son président Samuel Rossier, et en outre par Perron et Brosset, venus individuellement de Genève. Wenker présida. Guétat, Grosselin, Henri Perret, Weyermann. Duval, firent leurs discours habituels, sans sortir de quelques généralités vagues et peu compromettantes. Perron défmit nettement le programme de l'Interna- tionale : « La terre à ceux qui la cultivent de leurs bras; l'usine, la fabrique, tous les instruments de travail aux travailleurs ». Brosset, avec sa rude éloquence, adressa un énergique ai»pel aux travailleurs lausannois, et leur expliqua la possibilité pour les ouvriers de renverser l'ordre bourgeois, ])ourvu qu'ils en eussent le courage. Quant à moi, je parlai contre le j>arlementarisme corrupteur, et je dis que si les sept membres du Comité fédéral romand, en qui nous avions confiance, étaient placés à la tète de l'Etat, ils n'y pourraient laire aucune besogne utile; VEg-alUé, dans son comi)te-ren(lu, travestit mes paroles de la façon la plus periide, et me prêta cette ]>hrase idiote : « Je ne reconnais aucune forme de gou- vernement ; il faut les supprimer tous, et nommer des honuues chargés d'exécuter nos volonté», et qui auront pour mandat de nous instruire ». Ce fut moi qui, à la fin de la réunion, proi)osai à l'assemblée la résolution i. Uobin :iv;iit travaillé comi)i(> poinlro sur émail — après un apprentissajjjt" de quelques semaines — dans l'atelier de F'ernm. 2. Hoblii ([uitta (jenève au eummeiieement de février 1870. 3. C'est seulement au eommenoement de mai 1870 i(;n il y avait en eux de mauvais vouloir et de colère sourde; même, à l'égard de Perron et de Bros- se!, leur animosité avait éclaté à ])lusieurs rcf)rises d'une façon violente'. Perron j)ro(ila de l'occcision oirerle i)ar hi réunion de Lausanne pour « réveiller les clialeureuses sympalliics de l'audiloire en laveur d'un socia- liste russe, Nctcha'icf, dont lé {gouvernement russe a réclamé i'extradilion au Conseil l'cdéral ; on a ])u lire dans divers journaux le récit détaillé de celte infamie à laquelle les autorités suisses paraissent disposées à prêter les mains'- ». An retour de sa visite chez Bakouuine à Loearno, Netcha'ief était venu me trouver à Neuchâlel; il m'avait cxpli(jué que la police russe, l'accusant d'un crime de droit commun (le meurtre de l'étudiant Ivanof), le recherchait comme assassin et faussaire et faisait des démarches pour oblcuir du gouvernement suisse son extradition. 11 me communiqua un numéro du journal clandestin imprimé à Saint-Pétersbourg-, disait-il, par la société secrète Narodiiaïa liasprava (la Justice du Peuple), dans lequel il élait raconté que Netcha'ief avait été étranglé par les gendarmes sur l'ordre du comte Mesentsof, chef de la « troisième section », dans un village situé sur la grande route de Sibérie, et il me demanda de publier une traduction de ce récit ; c'était une feinte destinée à dépister la police helvétique. Je n'hésitai pas à faire ce que désirait Netcha'ief, et le Progrès publia dans son numéro du 5 février, sous le titre d'Evénements de Russie, un long article que je lui envoyai. Quinze jours plus tard (numéro du 19 février), le Proi>rès insérait un article de Bakounine, non signé, intitulé La police suisse, rapjiclant les ex])loils des policiers vaudois, tessinois et genevois à l'égard de M""' ObolensUy, de Mazzini, de Bulewski, et î)rotes- tant contre les mensonges de c l'ours de Saint-Pétersbourg » qui travestit les réfugiés politiques en criminels de droit conimun ; et une lettre signée du nom'de Netcluuef, mais probablement rédigée j)ar Bakounine, qui parut également dans la Marseillaise de Paris, dans V Internationale de Bruxelles et dans le Volhsstaat de Leipzig. Enfin, dans le numéro du 5 mars, sous le titre d'Affaire Netchaïef, je publiai de nouveaux détails, entre autres un extrait (non signé) d'une lettre que Bakounine m'avait écrite de Loearno le 1" mars, annonçant qu'un commissaire était arrivé dans cette ville avec ordre de chercher chez lui Netcha'ief pour rarrèler. A ce moment, Net- chaïef se trouvait en sûreté : nous lui avions procuré un refuge au Locle, chez des braves gens qui, sans être des nôtres, rendirent volontiers ce service à un proscrit Ce même numéro du Progrès contient la reproduc- tion — continuée dans les deux numéros suivants — d'une lettre écrite par Bakounine à la Marseillaise à l'occasion de la mort toute récente d'Alexandre Herzen. Je place ici un article du Progrès (n° 9, 26 février) sur la fête du 1" iiiars, dans lequel, mesurant le chemin parcouru en une année, je rappelais les paroles par lesquelles nous avions, le i^' mars précédent, engagé les ouvriers neuchâlelois à rompre avec la République bourgeoise, et consta- tais les résultats obtenus par notre propagande. Le voici: La fête du 1"^^ Mars. Ouvriers ! Il y a un an, nous vous invitions dans ce journal à ne pas célébrer la fête du i^'" mars. 1. « 11 y eut des discussions assez violentes, et VEgalité travestit de la manière la plus perfide, dHns son comptc-iondu, 1rs discou-s des collectivistes. » {Mémoire, p. 1()2.) 2. Compte-rendu de l Egulitê, numéro du 19 mars 1870. DEUXIÈME PAUTIE. CHAPITRE XIV 981 Nous VOUS disions : « La fête du 1'='^ mars est une tète nationale et bourgeoise : elle ne vous regarde pas. « On vous parle des gloires de la patrie. Le travail n'a pas de patrie. « La république, il est vrai, a donné aux citoyens l'égalité poli- tique et civile, la liberté de la presse, la liberté des cultes. Mais quels fruits avez-vous retirés de toutes ces belles choses ? « Ceux-là seuls qui possèdent sont libres. La bourgeoisie seule, la classe qui vit du travail des ouvriers, a profité des conquêtes de 1848. Pour vous, travailleurs, votre situation n'a pas clian^fé : aucune réforme économique n'est venue modifier, d'après des lois plus justes, les rapports du capital et du travail ; vous êtes restés les deshérités delà société , et chez nous, comme partout, la pauvreté c'est l'esclavage ! » Ces paroles, nous les répétons aujourd'hui avec la même convic- tion et la même énergie que Tan dernier. Seulement, en les répétant, nous savons qu'elles seront mieux comprises, et que beaucoup de ceux pour qui elles ont été, il y a douze mois, un sujet de colère et de scandale, en sont venus à penser comme nous. On se le rappelle : loi'squ'il y a un an le Progrès osa dire ces choses qu'on entendait pour la première fois dans le canton de Neuchatel, la situation n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui. Il y a un an, l'article du Progrès était accueilli {)ar les anathèmes de toute la presse suisse. Bon nombre d'ouvriers, ([ui n'avaient pas encore ouvert les yeux sur leurs véritables intérêts, joignaient leurs voix à celle de la boui'geoisie. Un organe réactionnaire, qui osait prendre les couleurs du socialisme, et qui trompait ainsi une partie de nos amis, la Montagne, nous jetait la boue à pleines mains. Nous étions presque seuls sur la brèche. Dans le monde entier, l'Internationale cherchait encore sa voie. Nos ennemis disaient que les résolutions du Congrès de Bruxelles n'exprimaient pas les véritables sentiments de la masse ouvrière, qu'elles avaient été votées ])ai' surjjrise; ils es[)éraienl cpie le Congrès (le Bàle les renierait. En Suisse, la b'édération romande venait à peine (le se former, et la Chaux-de-Fonds se tenait en dehors du mouvement. La France dormait encore. L'Allemagne était entre les mains de Schweitzer, l'agent de Bismarck. Sur (piehpies poiuls isolés seule- ment, en Europe, le vrai socialisme levait déjà son drapeau. Que de choses se sont faites en un an ! C^oullery et ses doctrines, (pii |»;iralysaienl la Cliaux-de-F^onds, désavoués solennellement par rinternalionale ; La France se réveillant soudain de sa torptuii". et s'agitant. non plus ])our des chimères seutinu-ulales et belli([ueus(>s, mais pour le socialisme, pour la justice el l'ègalilé r(''elles ; Le Congrès de Bàle allirmanl ;i l'uiuiuimilé les rèsolulious de 282 l'internationale Bruxellos, i'(>iiij>;mt avec tous les nioycns tci-nics, toutes les demi- mesures, et donnant enfin à l'Internafionale un proi^ramme f)Ositif ; Les socialistes allemands dénias(|nant Sdiweitzer, et envoyant en masse leur adlu'-sion à l'Association internationale ; L'Es])apfiie et l'Italie devenant des foyers d'activé projjaji^ande : La Russie |)i"éi)arant utu; révolution qui sera, dans l'histoire, le pendant d(^ celle de 1793 ; Paris se j)ronon(;ant hardiment pourl'idée collectiçiste, qui trouve un puissant organe dans la Marseillaise : Enfin, chez nous, le travail d'ori^anisation marchant avec une rapidité toujours croissante; les ouvriers, détachés entièrement des partis polili(jues, ne cherchant plus leur salut ({ue dans l'Internatio- nale ; les paysans aussi commençant à remuer : et tout ce mouvement s'accomplissant avec un ensemble admirable, sans ostentation, sans fanfares, sans grands mots, dans un esprit de sérieux opiniâtre qui triomphe de toutes les diflicultés. Voilà le bilan de l'année écoulée. Ne nous endormons pas. Nous avons fait beaucoup de chemin, mais il nous en reste encore plus à faire. Tant que le dernier village n'aura pas sa Section de l'Internationale, tant que chaque corps de métier n'aura pas sa caisse de résistance, notre organisation ne sera pas complète. A d'autres les fêtes. Travaillons ! Et maintenant il me faut revenir encore aux affaires russes. Vers 1807, un Russe socialiste. Bakhmétief, avait mis en dépôt entre les mains de Herzen et d'Ogarcf une somme de vingt-cinq mille francs, pour être employée à la propagande et à l'action révolutionnaire en Russie \ Une partie de cet argent avait déjà été versée à Nelchaïef en 1869. Par la mort de Herzen, Ogaref était resté l'unique dispensateur du « fonds Bakhmétief » ; Bakounine résolut de décider son vieil ami à remettre la totalité de ce capital au Comité révolutionnaire russe repré- senté par Netchaïef. Bakounine projetait en outre de constituer un bureau russe d'informations, se donnant pour mission de répandre dans le public toutes les nouvelles arrivant de Russie ; il voulait aussi reprendre la publi- cation du Kolokol, l'ancien journal de Herzen, en russe et en français. Les lettres de Bakounine à Ogaref, publiées dans la Correspondance, contien- nent au sujet de ces projets de nombreux détails; on y voit que Bakou- nine avait songé un moment à se fixer à Zurich avec Ogaref, et à faire de cette ville le centre de la propagande révolutionnaire russe. Dans sa lettre du 21 février 1870 il lui dit: « 11 faut éniigrer à Zurich. Il m'est absolument impossible de m'établir à Genève ; tu le sais et tu le comprends toi- même... 11 paraît que mon affaire va enfin s'arranger d'accord avec Pqy [Netchaïef] et C". Je leur ai franchement exposé les conditions dans lesquelles je pourrais me donner à cette cause. J'ai vaincu en moi toute fausse honte, et leur ai dit tout ce que je devais dire. Ils seraient stupides s'ils ne voulaient pas consentir à accepter les conditions que je leur ai posées ; et s'ils ne trouvaient pas moyen d'y satisfaire ils feraient preuve d'incapacité et d'impuissance. » Quinze jours plus tard, il se décidait à faire le voyage de Genève, en empruntant pour cela quatre-vingts francs à Emilio Bellerio, un jeune Tessinois avec la famille duquel il s'était i. On trouve fies indications à ce sujet dans les œuvres posthumes de tîerzen publiées à Genève en 1871. DEUXIÈME PAUTIE, CHAPITRE XIV 283 lié depuis son installation à Locarno '. Il arriva le ii mars à Neuchâtel, où il s'arrêta pour causer avec moi, et où il lit la connaissance de mon camarade David Perret ^ ; le 12, il partit pour Genève, taisant route, si ma mémoire ne me trompe pas, avec Schwilzguébel, qui, ainsi qu'on le verra tout à l'heure, se rendait à Lyon. A Genève, Bakounine ne s'occupa, jusqu'à la fln de mars, que des affaires russes, et sa présence resta igno- rée de tous, sauf des plus intimes amis. C'est pendant ce séjour qu'il écrivit la brochure Les Ours de Berne et l'Ours de Saint-Pétersbourg, dont il me remit le manuscrit en s'en retournant à Locarno le 18 avril. Le projet de ressusciter le h'olokol fut discuté et adopté par les amis russes de Bakou- nine : un avis paru dans V Egalité (26 mars) et le Progrès (2 avril) annonçait qu'il n'en serait pul>lié d'abord qu'un numéro par semaine , que le premier numéro paraîtrait au commencement d'avril, et qu'il y serait ajouté un supplément en français : le journal devait s'imprimer chez L. Czerniecki, à Genève ', chez qui on pourrait se procurer aussi les écrits destinés à la propagande : en tête de la liste de ces écrits lig uralt le Manifeste du parti communiste *. Nos amis de France continuaient leur travail d'organisation. A Paris, dans une réunion de délégués, le 7 mars, il fut décidé de former une fédé- ration des Sections parisiennes de l'Internationale, et une commission de huit membres fut nommée pour en élaborer les statuts '. Dans cette même réunion, Varlin fut choisi pour représenter Paris dans une grande assem- blée qui devait avoir lieu à Lyon, salle de la Rotonde, aux Brotteaux, le dimanche i3 mars, assemblée à laquelle Marseille, Vienne (Isère), Aix, la Ciotat, Dijon et Rouen envoyèrent également des délégués; Adhémar Schwitzguébel s'y rendit comme représentant de plusieurs Sections de la Suisse française. L'assemblée réunit cinq mille personnes ; Varlin fut élu président ; prirent la parole Albert Richard de Lyon, puis Bastelica et Pacini de Marseille, Aubry de Rouen, Schwitzguébel de Sonvillier; il fut donné lecture d'une Adresse des travailleurs belges aux délégués des tra- vailleurs français, rédigée par De Paepe ; dans cette Adresse étaient traitées ces deux questions: « Quelle doit être l'attitude de la classe prolétarienne vis-à-vis des mouvements politiques qui tendent à modifier la forme des gouvernements, vis-à-vis des démocrates radicaux et des républicains bour- geois ? Quelle doit être l'attitude de la classe prolétaire vis-à-vis du mou- vement coopératif? » La réponse faite à ces questions était catégorique: 1. Emilio Beilerio était le fils d'un républicain italien. Carlo Belicrio, réfuî,'ié en Suisse et naturalisé Tossinois. 11 avait été k Zurich, de 1864 à 18(î(î, le condisciple de mon ami David Perret au Polytechnikum fédéral. Je ne le connaissais que de nom et ne l'ai jamais renccmtré. Il avait inspiré une grande confiance à Halvouniiie, dont il fut à Locarno l'ami dévoué et auquel il rendit de nombreux services. 2. Une lettre rie Bakounine à Emilio Beilerio (Genève, 13 mars 1870). retrouvée parNettlau, dit ceci : » Mon cher ami, hier soir je suis arrivé à Genève. J'ai passé à Neuchûtel toute une journée, et savezvous (jui j'ai reneiuilré ? uii ancien ami i\ vous, le jeune David l'erret. qui a saule jusiju'au plafond lors(]u'il a appris (|ue je vous connaissais, et lorscpie je lui parlai de vous comme d'un ami. C'est un excellent jeune homme, l'ami de mon ami James Guillaume. » 'i. 11 parut quelques numéros seulement de cette nouvelle série du Kolohol, en avril et mai 1870. 4. On sait — ou, plutét, on ignore gr-néralement — que la traduction russe du Manifeste du parti ronniiunlstc. de Marx et d'Kngels, était l'ieuvre de liakounln(>; cette traduction (à ci- (|ne disent Marx el Kngcls dans la préface mise en tète de la nouvelle traduction russe faite par Véra Zassoulilch, 1883) avait paru ii l'imprimerie du Kololiol, à Londres, un peu après 1800. o. Lettre de Varlin à .\ubry, du 8 mars 1870 [Troisihue pracès de l'Interna- tionale a Paris, p. .■i3). Li' projet de statuts pir-pare '*par celle commission fut approuvé dans une nouvelle réunion de tlélégues, le 18 mars, ei ensuite dèlinltive- ment adopté dans une assemblée générale des Sections parisiennes tenue le l'.la\ril. salle de la Marseillaise. 284 l'internationale « L'Etal politique n'a j)lus de raison d'Otre; le ni(''caiiisme artificiel appelé gouvernement (lisj)araîl dm.s l'organisme économique, la politique se fond dans le socialisme » ; quant à la coopération, c les socialistes ne considè- rent j)as l'extension et la généralisation des sociétés coopératives comme devant réaliser l'airrancliissement intégral du i)rolétariat ». Cette Adresse, qui répondait aux sentimenis île tous, fut accueillie j)ar des applaudisse- ments unanimes : l'assemblée de Lyon manifesta ainsi puhlifpienient l'imion des socialistes des trois pays de langue française, et les collectivistes des Sections romandes purent constater qu'ils se trouvaient en étroite conunu- nion de principes avec les Sections de l'Internationale en France et en Belgique. En se rendant à Lyon, Schwitzguébel était chargé d'une double mission. Ostensiblement, il allait porter le salut de nos Sections aux internationaux lyonnais ; mais en même temps, à titre confidentiel, il devait se renseigner sur mainte chose d'ordre intime, et contrôler par les siennes propres les impressions que j'avais rapportées en décembre. Bakounine, qui avait vu Schwitzguél)el, l'avait chargé d'une lettre pour Albert Richard, lettre dont comnmnication devait être donnée également aux autres Français faisant partie de notre intimité, Varlin, Bastelica (Aubry n'en était pas). Dans cette lettre, Bakounine exposait ses idées en ces termes : Si je pouvais assister à cette importante réunion, voici ce que je dirais aux ouvriers français, avec toute la franchise barbare qui caractérise les démocrates socialistes russes : « Travailleurs, ne comptez plus que sur vous-mêmes. Ne démo- ralisez pas et ne paralysez pas votre puissance ascendante par des alliances de dupes avec le radicalisme bourgeois. La bourgeoisie n'a plus rien à vous donner. Politiquement et moralement elle est morte, et elle n'a conservé de toutes ses magnificences historiques qu'une seule puissance, celle d'une richesse fondée sur Texploitation de votre travail... « Est-ce à dire que vous deviez repousser tous les individus nés et élevés au sein de la classe bourgeoise, mais qui, pénétrés de la justice de votre cause, viendront à vous pour la servir et pour vous aider à la faire triompher ? Bien au contraire, recevez-les comme des amis, comme des égaux, comme des frères, pourvu que leur volonté soit sincère et qu'ils vous aient donné des garanties tant théoriques que pratiques de la sincérité de leurs convictions. En théorie, ils doivent proclamer hautement et sans aucune réticence tous les principes, conséquences et conditions d'une sérieuse égalité économique et sociale de tous les individus ; en pratique, ils doivent avoir résolument et définitivement rompu tous leurs rapports d'in- térêt, de sentiment et de vanité avec le monde bourgeois qui est condamné à mourir. » . . . Lors même que la politique bourgeoise serait rouge comme le sang et brûlante comme le fer chaud, si elle n'accepte pas comme but immédiat et direct la destruction de la propriété juridique et de l'Etat politique, les deux faits sur lesquels s'appuie toute la domina- tion bourgeoise, son triomphe ne pourrait être que fatal à la cause du prolétariat. . . . Les ouvriers *'oudront-ils encore une fois jouer le rôle de dupes ? Non. Mais pour ne pas devenir dupes, que doivent-ils faire? S'abstenir de toute participation au radicalisme bourgeois et orga- niser en dehors de lui les forces du prolétariart. La base de cette DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE XIV 285 organisation est toute donnée : ce sont les ateliers et la fédération des ateliers, la création des caisses de résistance, instruments de lutte contre la bourgeoisie, et leur fédération, non seulement natio- nale, mais internationale, la création des chambres de travail comme en Belgique. A^t quand l'heure de la révolution aura sonné, vous proclamerez la liquidation de l'Etat et de la société bourgeoise, l'anarchie, c'est- à-dire la vraie, la franche révolution populaire, l'anarchie juridique et politique et la nouvelle organisation économique de bas en haut et de la circonférence aux centres. Et, pour sauver la révolution, pour la conduire à bonne fin au milieu même de cette anarchie, l'action d'une dictature collective de tous les révolutionaires, non revêtue d'un pouvoir officiel quelconque et d'autant plus eflicace, l'action naturelle, libre, de tous les socia- listes énergiques et sincères disséminés sur la surface du pays, de tous les pays, mais unis fortement par une pensée et par une volonté communes '. Le I*' avril suivant, écrivant de Genève à Richard, Bakounine lui demandait : As-tu bien lu et fait lire à nos amis principaux toute la lettre que je t'ai envoyée par Schwitzguébel, sui-tout la seconde partie, la con- clusion ? Je tiens beaucoup à recevoir votre réponse bien précise à cette conclusion '. Lorsque Schwitzguébel revint de Lyon, il me parla d'Albert Richard en des tenues qui me firent voir que son jugement était défavorable, comme avait été le mien. Dans le courant de mars i8;o, les Sections parisiennes résolurent de faire imprimer une nouvelle édition des Statuts généraux de l'Internatio- nale. Robin, qui dès son arrivée à Paris avait pris une part active au mou- vement, et qui avait été accueilli fraternellement par les militants, en particulier i)ar Varlin (puisque celui-ci faisait partie de notre organisation mtime), fut chargé de surveiller cette impression. Paul Latargue, le gendre de Marx, s'était lixé à Paris peu de temps avant, et cherchait à nouer des relations avec les hommes les plus marquants du groui)e pari- sien ^ ; ayant su que Robin avait à lire les épreuves des statuts, il lui signala les dilférences qui existaient entre le texte anglais et le texte fran- çais, et lui proposa diverses modifications à ce dernier texte ^. Robin, « sans plus amples recherches », fit ce que désirait Lafargue; entre autres modifications, il rédigea le troisième alinéa des considérants en ces termes : « Que, pour celte raison, l'énianeipation économique des classes ouvrières est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme un simple moyen ». Aux yeux de Robin, l'introduction, dans la 1. Texte collationné par Nttllau. 2. Texte collationné par Nellhui. 3. Malou m'a raconté plus tard comment Lafari,Mie l'invita à déjeuner, et. l'ayant présenté à sa fenuue, lui dit avec emphase : « C'est la lillf de Karl .Marx. — Ivarl Marx, dit Malon, un peu confus de ne pas connaître celui dont on lui pari. lit, je crois avoir entendu ce nom-là. N'est-ce pas un professeur allemand ? — Mais non, c'est l'auteur du livre Vas Kapilaty — et Lafar^'ue alla clierclier le jj;ros volume. Vous ne connaissez pas ce livre là ? — Non. — Ksl-ce possible ? Vous ne savez donc pas (jue c'est Marx qui mène le Conseil général?» {IfuiU'tin de la Fcderaliun jurassititne, V6 juin 187-2). 4. Robin a narré cette historiette dans son « Mémoire justiticalif » de 1872 ; jo ne l'ai apprise qu'alors. 286 LINTKUNATIO.NA I.i: phrase, des mots comme un siinjiJc moyen ne faisait que inarquer avec j»lus de force la subordination de tout mouvement |)oiitique au grand but, l'émancij>alion économique; il n'y entendait pas malice. Tout au contraire, f)our les honmics de l^ondres, sous l'inspiration de qui Lalargue afïissait, es mots a.s- a rneans, a conmie un moyen », étaient censés signifier que l'aclion i)olilique était ohlii^atoire, et que, pour enjployer les termes du manifeste de Marx de 18G4, « la conquête «lu pouvoir politique était irait voir cban,i,'er (Mémoire de la Fédération jurassienne, p. U'J;. C'est probablement à cela que se rapportent les mots « proposition Outine " du procès-verbal du l'.l mars. 4. Depuis le l'J mars, Joukovsky était devenu secrétaire de la Section, en rem- placement de l'Espagnol Celso Goinis, qui avait (juitté Cenéve, L INTERNATIONA r-K disparaître... », Becker proposa de remplacer « Etats >) par « gouvernc- meiils »; Joukovsky lit ol)server « que le mol. l^lal exprime toute l'orj^ani- satioii bourgeoise, (ju'il itielut toutes les iili'-cs de privilèges et il'inégalités ; la société restera, mais les Etals disparaîtront»; eu conséqueuee, il demanda que l'on conservât le mot « Etats ». Au vote, la profîosilion de Joukovsky obtint deux voix ; celle de Becker réunit la majorité '. Outine était donc parvenu à ses lins ; mais son triomphe lut de courte durée. Bakounine, qui depuis le 12 mars, on l'a vu, se trouvait incognito à Genève pour les allaires russes, apprit ce cpii se passait dans l'Alliance, et jugea le moment venu de se montrer. Le 1'' avril, il ass-islait à la réunion du comité de la Section de l'Alliance, et le lendemain à l'assendjlée géné- rale : il y proposa que la Seclion envoyât un délégué au (Congrès romand, pour protester contre l'ajournement indéilni qu'avait {)r(jnoncé le Comité ledéral le 22 septembre, et réclamer l'adunssion dans la Fédération romande; Becker objecta en vain la décision prise h; a'J janvier, en ajoutant que la Section de l'Alliance, ayant des membres dans dillérents pays d'Europe, ferait mieux de rester en dehors de la iédération des sections romandes: l'avis de Bakounine l'emporta, et Joukovsky lut désigné comme délégué. Ensuite, Bakounine prolesta contre les modifications api)ortées au règlement et au programme : il fit observer qu'elles avaient été laites en violation d'un article du règlement qui stipulait que toute proposition ten- dant à une modification de ce genre devait être aflichée pendant un mois. Après une courte discussion, il fut décidé d'annuler les votes émis à ce sujet dans les séances précédentes, et d'afficher les propositions de modifi- cations, ainsi que le règlement l'exigeait : « ce qui priva l'Alliance de la gloire de posséder M. Ouline au nombre de ses adhérents » {Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 100). En constatant le mouvement créé dans l'émigration russe par la venue de Nctchaïef en Occident, et la part prépondérante qu'y prenait Bakounine, Outine s'était senti mordu par Ja jalousie : il voulut, lui auj-si, faire quel- que chose, et dreirser autel contre autel ; en conséquence, lui et son ami Troussof se constituèrent en « Section russe de l'Internationale «, deman- dèrent leur admission au Conseil général de Londres, et une leltre en date du 23 mars, signée de Troussof et publiée dans V Egalité (2() mars), annonça à l'univers que la Section russe se proposait de c-ombaltre a les idées vieil- lies et pernicieuses du panslavisme », et que le journal la Cause du peuple, dont Outine était le rédacteur en chef et Troussof le secrétaire, serait son organe. On trouve quelques renseignements sur l'état d'esprit des meneurs de la coterie genevoise dans le compte-rendu, donné par VEg-alité le 2 avril, d'un « change banal » ijui eut lieu au Temple-Unique le 26 mars, à l'occa- sion d'une léle des menuisiers. Grosselin y fit un discours où, jouant sur les mots, il glorifia le « collectivisme », par lequel il entendait tout simple-' ment l'association. « On combat, dit-il, le socialisme par des sophismes, en disant à l'ouvrier que ce principe, ces idées, l'association, tout cela est contraire à. la liberté mdividuelle. Vaines paroles! le socialisme, aujour- d'hui, partout se répand, et chacun a compris qu'il était une vérité. Ce n'est que parle collectivisme de nos sociétés que nous pouvons mettre un terme à l'exploitation que nous subissons. Ouvriers, groupez-vous donc! » Henri Perret, tout en adressant des compliments aux menuisiers, fil un aveu significatif : « Je dois m'expliquer franchement, mais il ne faut pas prendre mes paroles en mauvaise part. Qu'avons-nous fait depuis la grève de i8G8?Rien ou à peu près rien ; nous n'avons point encore d orgauisa- 1. 11 y a une erreur dans le mémoire de la Fédération jurassienne, où il est (.lit que les articles du progiamnu- dont Ouline demandait la revision étaient l'article t"' (« l'Alliance se déclare alliée » ) et l'article 4 ( d ... Elle repousse toute action politique qui n'aurait point pour but immédiat et direct le trioraptic de la cause des travailleurs contre le capital »}, DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XIV 289 tion de résistance, et pourtant il se présente toujours des grèves. En ayant des caisses fédérées, vous serez forts ; toutes les branches du bâtiment doivent être unies, et j'espère que ces conseils seront suivis et que l'on ne se contentera pas de paroles, mais de faits. » Duval, qui, malgré sa défec- tion, ne pouvait pas sympathiser avec les politiciens, fît ressortir l'oppo- sition entre l'organisation économique et l'organisation politique : « Il est indispensable que toutes les Sections aient une caisse de résistance, dit il, sans cela la révolution politique s'emparera du mouvement et nos intérêts seront encore une fois abandonnés ». Enfin Outine dit clairement la pensée dominante de la coterie à la veille du Congrès : « Il exprime le désir que les délégués, en se rendant au Congrès romand, soient fermes pour main- tenir le journal et le Comité fédéral à Genève, Il y a pour cela plusieurs raisons : d'abord cette ville, par sa situation, est parfaitement placée pour recevoir les nouvelles importantes arrivant de France, d'Allemagne, d'Italie; en outre, c'est le plus fort groupe, et cette cité est, quant à présent, comme la capitale, du travail quant à la Suisse; de plus, nous avons ici la coopération typographique, que nous devons soutenir, car étant le fruit de la grève nous ne pouvons l'abandonner. » Il parla ensuite de sa récente création, la Section russe : « Comme Russe, je dois remercier au nom de mes compatriotes les Sections genevoises de l'hospitalité que nous y avons rencontrée ; c'est à leur contact que nous avons pu étudier la question du travail. Nous aussi nous avons formé une Section qui, acceptée par le Con- seil général, le sera aussi, nous l'espérons, par la fédération locale. » Ainsi, Genève avait repoussé l'Alliance, mais ce devait être pour accueillix à sa place la Section de M. Outine. J'ai dit que les meneurs genevois avaient recherché l'alliance du parti couUeryste de la Chaux-de-Fonds ; de leur côté, les coullerystes avaient été enchantés de constater qu'ils pourraient trouver un point d'appui à Genève pour reprendre la lutte contre les collectivistes, et que VEgalité qui, dans l'été de 1869, avait si rudement flagellé par la plume de Bakounine la trahison de leur chef, était maintenant devenue l'organe d'un « coopérativisme » qui ne pouvait plus effaroucher personne. L'entente fut conclue, et, par un acte public, le Comité fédéral romand donna un gage aux coullerystes du Cercle ouvrier, quelques jours avant l'ouverture du Congrès de la Fédération. Les collectivistes de la Chaux- de-Fonds, je l'ai dit (p. 247), avaient constitué, en décembre 1869, un groupe qui s'était donné le nom de Section de la propagande; ce groupe travaillait à organiser à la Chaux-de-Fonds une fédération ouvrière locale. Il s'adressa au Comité fédéral romand pour lui demander d'être admis comme Section dans la Fédération romande. On vit alors cette chose inouïe : le Comité fédéral, pour complaire aux coullerystes, refusa l'admis- sion de la Section de la propagande, en donnant les raisons suivantes (lettre du secrétaire fédéral Henri Perret, 27 mars) : L'article 2 des statuts de la Section disait qu'elle se proposait « d'entrer en relations avec le plus grand nombre possible de fédérations ouvrières, afin de connaître la posi- tion de l'Association internationale dans chaque pays » ; or l'établisse- ment de relations directes entre la Section et d'autres organisations ouvrières était chose inadmissible, parce que de semblables relations seraient attentatoires aux droits du Comité tédéral ; en outre, l'article 17 disait que « le règlement pourrait être revisé en tout temps », ce qui, objectait le Comité fédéral, « était par trop élastique ». Avant de connaître la décision du Comité fédéral, la Section de la pro- pagande avait écrit à Perron, à (ienève, pour lui ofiVir un mandat de délégué pour le Congrès do la Chaux-de-Fonds ; elle pensait que Perron, en butte depuis des mois aux insinuations malveillantes de la coterie du Temple-Unique, devait être désireux d'avoir l'occasion de démas((uer, dans un débat public devant le Congrès, les manœuvres et l'intrigue de nos adversaires. Mais Perron était las de la lulte. et d'ailleurs des néces- OJjO L JNTKFl NATION A I-K sites économiques impérieuses l'enchaînaient à son travail professionnel et ne lui permettaient i)as, à ce moment, une absence de plusieurs jours; il répondit par la lettre suivante : « J'ai dépensé six mois de mon temps et le peu d'argent que j'avais à créer l'Effalité, cl (piatre autres mois à essayer de fonder une imprimerie coopérative pour laquelle j'avais déjà réimi vingt mille francs, lorsque, entre autres motifs, 1 intérêt personnel d'un mauvais génie ' trop connu dans l'internationale de Genève est venu faire échouer un projet que les membres de l'Imprimerie coopérative actuelle ont lieu de regretter. Quoi qu'il en soit, après ces dix mois de temps perdu, je me suis trouvé en face de dettes et (le patrons bijoutiers qui me refusaient de l'ouvrage. La situation était tendue, j'ai redoublé d'activité, j'ai cherché de l'ouvrage à l'extérieur et j'en .ii trouvé ^ ; l'ouvrage presse maintenant, et m'absenter trois ou quatre jours c'est perdre ma clientèle, c'est perdre lindépen- dance que je me suis créée par mon travail, ma patience et mon activité. J'ai encore quelques dettes et je ne puis jouer ce jeu ; je dois donc laisser passer cette affaire du journal sans rien dire. Je désirerais vivement que le jour se fil tout plein sur la question du journal. J'aurais voulu faire la lumière sur cette question qui n'est jamais sortie des petits comités ; j'aurais voulu que la publicité des comptes-rendus du Congrès réduisît à néant, aux yeux de tous les membres de l'Association, les calomnies indignes dont Robin, ce champion si ardent et si avancé de Tlnternatio- nale, a été victime ; j'aurais voulu faire ressortir ce fait qui est au fond du débat, c'est que ce sont les principes mêmes du socialisme révolutionnaire qui sont mis en question et cond)attus par ceux de nos frères qui en sont encore aux idées de 1848, ou aux idées qui prévalaient au début de l'Asso- ciation internationale. Ce sont les idées confuses où nous étions nous- mêmes pour la plupart, il y a deux ou trois ans à peine, qui sont aux prises avec la conception claire, parfaitement définie, des moyens de parvenir à l'affranchissement radical du prolétariat que beaucoup d'entre nous ont acquise. . . Après m'être vu calomnié à Genève pour avoir eu le courage de défendre jusqu'au bout le socialisme révolutionnaire et mon ami Robin, je suis encore forcé de me laisser calomnier sans défense devant les inter- nationaux de la Suisse représentés au Congrès romand, et cela par des ouvriers, par nos frères ! C'est dur. . . Je réclame de vous, de votre amitié, que vous demandiez la nomination d'un jury d'honneur qui siégerait à Genève, et qui, dans ses séances publiques, ferait une enquête et pronon- cerait un arrêt porté à la connaissance de tous par V Egalité ' ». Devant le refus ainsi motivé de Perron, la Section de la propagande désigna deux de ses membres, Fritz Heng et Henri Chevalley, pour la représenter au Congrès romand, y prolester contre la décision du Comité fédéral, et réitérer la demande d'admission dans la Fédération romande. On apprit en même temps que la Section centrale de la Chaux-de- Fonds, ou ancienne Section, — celle des coullerystes, — venait de choisir, pour ses délégués au Congrès. CouUery lui-même — qui allait rentrer en scène — et un de ses amis, G. Robert-Giroud. C'était la déclaration de guerre. Le samedi 2 avril, Bakounine m'écrivait de Genève la lettre suivante, qui fut apportée à la Chaux- de-Fonds le lendemain par Joukovsky * : Mon cher ami, Hier soir, le comité de la Section de l'Alliance, sur ma proposition, a décidé qu'il sera proposé à la Section : 1. Le typographe Crosset. 2. Perron avait réussi à obtenir la clientèle d'un grand bijoutier de Hanau (Hesse-Cassel). 3. Lettre publiée par Nettlau. 4. Joukovsky, après ni'avoir montré cette lettre, la garda par devers lui ; cela explique qu'elle ait été retrouvée dans ses papiers par Nettlau, qui l'a publiée. DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE XIV 29 ï 1° D'envoyer un délégué au Congrès de la Suisse romande pour protester contre le Comité fédéral qui l'a repoussée, et pour demander sa reconnaissance au Congrès, aussi bien que de son délégué ; 2° D'exprimer sa sympathie et de demander l'amitié de la Section de propagande de la Chaux-de-Fonds. Joukovsky vous dii^a en détail que parmi les raisons qui ont servi au Comité fédéral de prétexte pour refuser la Section de propagande était celle-ci : « Si nous acceptions la Section de pro- pagande de la Cliaux-de-Fonds, nous devrons accepter celle de l'Alliance ; et ayant repoussé cette dernière, nous devons repousser l'autre». C'était tout à fait logique. Seulement, pour être plus logiques encore, ils devraient également abolir la Section centrale de Genève. Conclusion : la cause de la Section de T Alliance est inséparable de celle de la Section de propagande. L'Alliance joindra sa protestation à celle de cette Section, et elles doivent être soutenues et doivent triompher ensemble. Je compte pour cela sur toi et tous les amis. La question de l'acceptation des délégués de la Section de l'Alliance et de celle de la propagande doit être la première, pour qu'ils puissent discuter et voter, et vous donner des voix. Coullery doit être foutu. Outine vous fera des avances, repoussez-les ; il est l'espoir de Perret. Il est perfide, flatteur, insinuant; que toute la phalange des vôtres le repousse; ce sera de la bonne et juste pratique, cela. Quelque nul qu'il soit par son intelligence, par son esprit d'intrigue il est très dangereux. Repoussez l'espoir de Perret. Quand il verra battre Peri'et, il sera capable de parler dans votre sens et de voter avec vous ; laissez-le voter avec vous, mais défiez- vous-en et repoussez-le ; je le dis parce que je le connais. M. Bak. Par l'intermédiaire de J.-Ph. Becker, — qui jouait double jeu, et qui, membre encore à ce moment de la Section de l'Alliance, intriguait avec nos ennemis, — Outine était entré en rapports personnels avec Marx. Il avait reçu récemment de celui-ci une lettre le chargeant de recueillir des faits et des documents contre Bakouninc; '. Naturellement il avait accepté avec joie cette tâche glorieuse, dans laquelle devaient l'aider quelques anciens membres de l'Alliance, tels que Guétat et Duval. Et Marx se croyait déjà assez sur de pouvoir accabler celui qu'il regardait, depuis le Congrès de Bâle, comme \in adversaire qu'il fallait perdre à tout prix, pour se risquer à écrire contre lui, eu sa qualité olliciclle de correspondant du Conseil général pour l'Allemagne, une dénonciation calomnieuse et secrète, la Conjldentielle MittheUung du 28 mars 1870, qu'il adressa à son atlidé le 1. « Déjà au printemps de 1870. je savais — .M. Online, un petit juif russe qui par toutes sortes de vilenies s'ellorce de se faire une position dans cette pauvre Interna- tionale de (îenève, l'ayant raconté à qui voulait 1 entendre — que M. .Marx lui avait écrit une lettre confidentielle dans la octobre 1872 ; le manuscrit en a été retrouvé par Ncttlau et in»priiné par lui en 1801 dans la Société nouvelle, Bruxelles, iU' année, t. H, p. 5.) 292 I' IMICKNATIONALK D'^ Kugeliiianii ', à Hanovre, pour Cire coinniuniquce parles soins de celui- ci aux. principaux chefs du parti de la démocratie socialiste allemande, et en première ligne au Comité central du parti à Brunswick. L'exis- tence de cette « Comnmnication confidentielle » nous lut révélée en 1872 par les débats du procès de Leipzig ; mais nous n'en connaissions pas le contenu, et ce n'est qu'en cette année 1900 que j'ai eu enfin l'occasion d'en lire le texte (il a été publié dans le numéro du 12 juillet 1902 de la Neiie Zeit). Voici ce document, littéralement traduit de l'allemand : Intkrnationai. Workin(;men's Association CeNTHAL COUNCIL, LoNbON Communication confidentielle. Le Russe Bakounine (quoique je le connaisse depuis i843, je laisse ici de côté tout ce qui n'est pas absolument nécessaire à l'intelligence de ce qui va suivre) eut peu après la fondation de l'Internationale une entrevue avec Marx à Londres. Ce dernier l'admit à ce moment dans l'Association, pour laquelle Bakounine promit d'agir de son mieux. Bakounine se rendit en Italie, reçut là, envoyés par Marx, les statuts provisoires et l'Adresse aux classes ouvrières, répondit de façon très enthousiaste, mais ne fit rien ^ Après plusieurs années, durant lesquelles on n'entend 1. C'est ce même Kugelmann dont j'avais fait la connaissance en 1867, au Congrès de Lausanne, et avec qui j'avais noué alors des relations amicales. 2. Marx avait rendu visite à Bakounine lorsque celui-ci passa par Londres en octobre 1864, revenant d'un second voyage en Suède, et se rendant en Italie. Nous avons sur cette entrevue le témoii^nage de Balîounine lui-même dans une page de la Théologie-poliliqufi de Mazzini (1871), que voici : (( J'ai eu le bonheur de rencontrer Mazzini, et même fort souvent, pendant toute l'année 1862, à Londres. Je n'oublierai jamais le noble accueil qu'il me flt lorsque je vins dans cette ville, m'échappant de la Sibérie... Je suis même réterneliement obligé de Mazzini, car, avant môme de m'avoir connu autrement que de nom, il avait pris généreusement ma défense contre d'infâmes calomnies que des émigrés allemands, des juifs surtout, avec cette noble délicatesse, la justice et le goût qui les distinguent, avaient pris à tâche de répandre (après 1849), non tant par haine per- sonnelle contre moi qu'en général par haine pour la Russie, pour les Slaves, et parti- culièrement pour mon compatriote Alexandre Herzen, qui naturellement ne manqua pas de leur répondre ; ce que je ne pouvais pas faire, enfermé que j'étais dans les forteresses russes et plus tard en Sibérie, et ignorant que j'avais été attaqué de cette façon ignoble. Herzen m'avait même dit que le citoyen Charles Marx, devenu plus tard l'un des fondateurs principaux de l'Internationale et que j'avais toujours considéré comme un homme doué d'une grande intelligence et profondément, exclu- sivement dévoué à la cause de l'émancipation du travail, avait pris une part active à ces calomnies. Je ne m'en étonnai pas trop, sachant par mon expérience passée — car je le connais depuis 1843 — que l'illustre socialiste allemand, aux grandes qualités duquel j'ai rendu et je ne manquerai jamais de rendre pleine justice, a pourtant dans son caractère certains traits qu'on serait moins étonné de rencontrer chez un bellettriste juif, correspondant de gazettes allemandes, que chez un défenseur si sérieux, si ardent de l'humanité et de la justice. Donc arrivé, en 1862, à Londres, je m'abstins de lui rendre visite, naturellement peu désireux de renouveler connais- sance avec lui. Mais en 1864, à mon passage par Londres, il vint me voir lui-même et m'assura qu'il n'avait jamais pris aucune part ni directe, ni même indirecte, à ces calomnies qu'il avait considérées lui-même comme infâmes. Je dus le croire. Quoi qu'il en soit, Mazzini avait pris noblement ma défense... J'aime Mazzini et je le vénère aujourd'hui autant qu'il y a neuf ans, et pourtant je dois le combattre. Je dois me mettre du côté de Marx contre lui. » Il est aisé de s'expliquer pourquoi Bakounine ne fit pas, de 1864 à 1867, de propa- gande pour l'Internationale en Italie ; il se trouvait là dans un milieu où le terrain ne semblait pas encore préparé pour l'organisation ouvrière proprement dite, et il DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XIV 298 plus parler de lui, il reparaît en Suisse. Là il se joint non pas à l'Internationale, mais à la Ligue de la paix et de la liberté. Après le Congrès de cette Ligue (Genève, 1867), Bakounine s'introduit dans le Comité exécutif de celle-ci, mais il y trouve des adversaires qui non seulement ne lui permettent aucune influence « dictatoriale », mais encore le surveillent comme suspect au point de vue russe. Peu après le Congrès de Bruxelles (septembre 1868) de l'Internationale, la Ligue de la paix tient son Congrès à Lausanne '. Cette fois Bakou- nine se pose en ftr-ebrand -',et — soit dit en passant ' — dénonce la bour- geoisie occidentale du ton sur lequel les optimistes [sic] moscovites ont coutume d'attaquer la civilisation occidentale pour pallier leur propre bax'barie. Il ]jro[)ose une série de l'ésolutions qui, ridicules en elles-mêmes, sont calculées pour inspirer l'effroi aux crétins boui'geois et pour permettre à Monsieur Bakounine de sortir avec éclat de la Ligue de la paix et d'entrer dans l'Internationale. Il suilit de dire que son programme proposé au Congrès de Lausanne ' contient des absurdités comme ïégalité '" des classes, V abolition de l'héritage comme début de la révolution sociale, etc. : des bavardages vides de sens, un chapelet de phrases creuses, qui prétendent être terribles, bref une insipide improvisation, qui n'était calculée qu'en vue de produire un certain elïet momentané. Les amis de Bakounine à Paris (où se trouve un Busse co-éditeur de la Repue positiviste) et à Londres annoncent au monde la sortie de Bakounine de la Ligue de la paix comme un événement \ et présentent son grotesque pro- gramme, cette olla podrida de lieux communs usés, comme quelque chose d'extraordinairement elïroyable et original. Bakounine était sur ces entrefaites entré dans la Branche romande ' de l'Internationale (à Genève). Il avait fallu des années pour qu'il se décidât à faire ce pas ; mais il ne fallut pas un jour pour que Monsieur Bakounine résolût de bouleverser l'Internationale et de la transformer en son instrument. Derrière le dos du Conseil général — qui fut renseigné seulement lorsque tout sembla prêt — il fonda l'Alliance des démocrates socia- listes ". Le programme de cette Société n'était autre chose que celui que Bakounine avait présenté au Congrès de la paix de Lausanne \ La Société s'annonçait ainsi dès le début comme une société destinée crut servir plus utilement la cause socialiste en créant l'association secrète destinée ii combattre l'ors^anisation niazzinionne. Ce fut seulement ([iiaml l'Internationale, d'une part, se fut révélée comme une force capable d'opérer la transformation sociale, et que, d'autre part, la faillite de la démocratie radicale ont été constatée au Congrès de Herne, (juc Hako\inine e arriva à comprendre combien Marx avait eu raison en suivant et en nous invitant tous i"! marcher sur la trrande route de la révolution économique » (lettri^à Marx du 22 décembre i8()8, reproduite p. 103). 1. Lire: «à Berne ». Marx semble, en certaines occasions, avoir été atteint d'une infirmité spéciale (|ui le mettait dans rimpossil)ilitr\ d(> reproduire exactement les mots ou les faits (lu'ii voulait citer. On en a déjà vu des c^vcm pies dans la " Communi- cation privée » ; la ConfutfiblielU Milllieiluiuj en fournil de plus nombreux encore. 2. En anglais dans le texte. Firebrand signilie « boule-feu ». 3. En français dans le texte. 4. Lire : « de Berne ». '6. Marx substitue — est-ce à dessein ou sans s'en apercevoir".' — le mol C(jalilti au mot édati^allnn (voir p. 74). (). Kii français dans le texte. 7. En français dans le texte. 8. 11 faut lire : « l'.Alliance de la démocratie socialiste ». 9. Lire : « de Berae ». 294 l'internationale à l'aire la propagande spéciale de la science occulte bakouninienne \ Baixunin' sche Geheiinivcishcil], et lîakoiniiiie lui-nièiiic, l'un des lionimcs les plus ignoi-anls sur le terraiji de la llirorie sociale', fij^ure ici tout à coup comme londaleui- de secte. Mais le programuie Ihcori- que de cette Alliance n'était en réalité qu'une sinq)le cojuédie hlosse Farce\. Le côté sérieux, c'était son or<çanisation j)ratiqu(;. Cette Société devait en efl'et être inter nationale, avec son comité (central ii Genève, c'est-à-dire sous la direction personnelle de Bakounine. Mais en même temps elle devait former une pailie intégrante de l'Association internationale des travailleurs. Ses branches ' devaient d'une part être représentées au prochain Congrès de l'Internationale (à Bâle) et en même temps tenir leur propre Congres à côté de l'autre dans des séances séparées, etc. Le personnel dont disposa Bakounine tout d'abord, c'était la majorité d'alors du Couiité tedéral romand de l'Internationale ^ à Genève. J.-Ph. Becker, à qui le zèle propagandiste lait quelquefois perdre la tête, lut mis en avant. En Italie et en Espagne Bakounine avait quelques alliés. Le Conseil général de Londres était parfaitement renseigné. Il laissa toutefois Bakounine aller tranquillement de l'avant jusqu'au moment où celui-ci lut contraint, par J.-Ph. Becker, de faire parvenir au Conseil général, pour être sanctionnés, les statuts et le programme de l'Alliance des démocrates socialistes *. Il s'en suivit une décision motivée et développée, — tout à fait « judiciaire » et « objective » dans sa teneur, mais dont les considérants étaient pleins d'ironie, — qui concluait ainsi : 1° Le Conseil général n'admet pas l'Alliance 1. Bakounine ne s'est jamais donné pour un savant. Il a toujours reconnu et admiré, avec une simplicité vraiment touchante, la supériorité quand il la rencon- trait. Dans ses lettres à Herzen et à Ogaref, il parle de Herzen et de lui-même en ces termes : « Je ne possède pas les talents de Herzen, et je ne saurais prétendre l'égaler en ce qui concerne la littérature. Cependant je sens en moi une noble force qui peut être utile d'une autre façon ; peut-être ne me la reconnaissez-vous pas, mais j'en ai moi-môme conscience ; et je ne veux pas, je n'ai pas le droit de la vouer à l'inaction... Tu dois savoir. Herzen, que je t'aime sincèrement et que mon estime pour toi n'a pas de limite. J'ajouterai à cela que je reconnais ta supériorité sans une arrière-pensée quelconque el avec un véritable sentiment de bonheur, tes talents et ta science te mettant, sous tous les rapports, bien au-dessus de moi. Et c'est pour- tiuoi, dans n'importe quelle affaire, ton opinion a toujours pour moi une si grande importance. « (Lettres de 1862.) Nombreuses sont les occasions où Bakounine a témoigné à Marx la plus sincère admiration ; j'ai reproduit sa lettre du 22 décembre 1868, où il déclare A Marx « qu'il est son disciple et qu'il est fier de l'être » ; des extraits de sa lettre à Herzen, du 28 octobre 1869, où il nous apprend que, dans le manuscrit de la brochure qu'il voulait faire imprimer à Paris, il avait « conféré à Marx le titre de géant » ; lettre où il dit que c par les immenses services rendus à la cause du prolétariat, Marx nous a indubitablement tous surpassés » ; et, tout à l'heure, le passage de la Théologie-politique de Mazzini où il fait encore l'éloge de « l'illustre socialiste allemand » ; j'aurai à citer, plus tard, un passage du manuscrit, en partie inédit, intitulé Protestation de l'Alliance (1871), où, au plus fort de la lutte contre la colerie qui lui faisait une guerre au couteau, il « rend hommage aux illustres chefs du parti des communistes allemands, aux citoyens Mar.x et Engels ». 2. En anglais dans le texte. 3. Le Bureau central de l'Alliance fut constitué en septembre 1868, le groupe genevois de l'.^lliance en octobre ; le Comité fédéral romand ne fut élu que le 4 jan- vier 1869 par le Congrès romand de Genève. 4. Cette assertion est inexacte, comme on l'a vu antérieurement (pages 76 et 109). L'envoi des statuts et du programme au Conseil général allait de soi, et la décision • négative de celui-ci provoqua la colère de Becker. tandis que Bakounine reconnut la justesse des motifs allégués par le Conseil. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XIV 296 comme branche de l'Internationale ; 2° tous les articles du règlement de l'Alliance statuant sur ses relalions avec l'Internationale sont déclarés nuls et de nul elTet. Les considérants démontraient de manière claire et frappante que l'Alliance n'était rien qu'une machine destinée à désorganiser l'Internationale. Ce coup était inattendu. Bakounine avait déjà transformé l'Egalité, l'organe central des membres de langue française de l'Internationale en Suisse, en son organe personnel', et il avait fondé en outre au Locle un petit moniteur privé, le Progrès -. Le Progrès continue encore à jouer ce rôle sous la rédaction d'un partisan fanatique de Bakounine, un certain Guillaume. Après plusieurs semaines de réilexion, le Comité central de l'Alliance envoya enfin une réponse au Conseil général, sous la signature de Perron, un Genevois. L'Alliance, dans son zèle pour la bonne cause, était prête à sacrifier son organisation particulière, mais à la condition toutefois que le Conseil général déclarât recon- naître ses principes « radicaux ». Le Conseil général répondit qu'il était en dehors de ses fonctions de prononcer comme juge sur les programmes théoriques des différentes Sections : qu'il avait seulement à veiller à ce qu'ils ne continssent rien de directement contraire aux statuts et à leur esprit ; qu'il devait en conséquence insister pour que la phrase ridicule du programme de l'Alliance sur Y égalité des classes ' fût éliminée et remplacée par Vabolition des classes * (ce qui fut fait) ; qu'enfin l'Alliance serait admise après la dissolution de son organisation intei'nationale particulière, et après qu'elle aurait communiqué au Conseil général (ce qui ne fut jamais fait) une liste de toutes ses branches \ L'incident se trouva ainsi vidé. L'Alliance prononça sa disso- lution nominale, mais elle continua d'exister en fait sous la direc- tion de Bakounine, qui gouvernait en même temps le Comité fédéral romand". Aux organes dont elle disposait vient s'ajouter la Confe- deracion ' à Barcelone, et, après le Congrès de Bàle, Y Eqiialità *, à Naples. Bakounine chercha à atteindre son but — transformer l'Inter- nationale en son instrument personnel — dune autre façon. Il fit proposer au Conseil général, par notre Comité romand de Genève, de placer la question de Vkéritage dans le programme du Congrès de Bàle, Le Conseil général y consentit, afin de pouvoir assommer Bakounine d'un coup décisif \ Le j)lan de Bakounine était celui ci : Le Congrès de Bàle ayant adopté les principes (!) '" i)roclamés par 1. Pendant les six premiers mois d'e.'tistence de l'Lgalité, Balîounine y écrivit (li'ux ou trois fois A peine. 2. Les fondateurs du Progrès ne connaissaient pas encore Baiiounine. ;{. I',n fiançais dans le texte. Lire : « l'égalisation des classes ». 4 Kn français dans le texte. 5. Kn anglais dans le texte. fi. Comment se fait-il ([ue ce Comité, gouveritr par Bakounine. ait refusé d'admettre la Section de r.Mliance dans la Fédération rdiiiande ".' 7. Lire: a la Fvdorucion ». 8. Lire : « \'E(jU(i.(ili(tnza ». 9. On comprend pourciuoi l'échec de la résolution présentée à B;\le au nom du Conseil général fut si scuisible à son auteur, pour(|uoi Kccarius iw put retenir cetti^ exclamation : Marx wird ticlir uiiziifncdcn sein ! 10. Le point d'exclamation est dans le texte. 296 l'intkrnationale Bakouninc à Lausanne ', il aura été dénionlré ainsi au inonde (jue ce n'est pas JîaUounine (|ui est allé à rjnlei-nationale, inîiis (jue c'est l'Jntcii'nationale qui est venue à lîakounine. Conséquence toute siini)lc : le Cons(>il général de Londres (dont l'opijosilion à cette exhumation de la vicUlei-ie .saint-sinio/iisle ' était connue de Bakou- ninc) doit céder la place, et le (k)ngi-cs de lîàle transfér(;ra le Ojnscil général à Genève \ c'est-à-dire que l'Internationale tombera sous la dictature de Bakounine. Bakounine machina une véritable consi)iration pour s'assurei" la majorité au Congrès de Bàle. Il y eut même de faux mandats, connue celui de Guillaume i>our le Locle '. Bakounine lui-même mendia des mandats à ]\a})les et à Lyon. Des calomnies de tout genre lurent répandues contre le Conseil général '-. Aux uns on disait (jue Vêlement bourgeois y dominait ; aux autres, qu'il était le foyer du cominiinisine autoritaire . Le résultat du Congrès de Bâle est connu. Les propositions de Bakounine ne furent pas adoptées °, et le Conseil général resta à Londres ' . Le dépit que lui causa l'échec de ce plan — à la réussite duquel Bakounine avait rattaché peut-être toutes sortes de spéculations privées — se donna carrière par des articles irrités de V Egalité et du Progrès '. Ces journaux prirent en même tem])s de plus en plus des allures d'oracles ofliciels. ïantêjt l'une, tantôt l'autre des Sections suisses de l'Internationale était mise au ban parce que, contraire- ment aux prescriptions expresses de Bakounine, elles avaient parti- cipé au mouvement politique, etc. Enfin la fureur longtemps contenue contre le Conseil général éclata ouvertement. Le Progrès et V Egalité se moquaient, attaquaient, déclaraient que le Conseil général ne remplissait pas ses devoirs, par exemple au sujet du bulletin trimes- 1. Lire : « à Berne ». 2. En français dans le texte. Cette u vieillerie saint-simonienne » que Marx traite ici de façon si dédaigneuse figure en toutes lettres dans le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels. Voici ce qu'on y lit, aux || 52 et 53 :« La première démarche de la" révolution ouvrière sera de constituer le prolétariat en classe régnante. . . Des mesures devront être prises qui, sans doute, paraîtront insuffisantes et auxquelles on ne pourra pas s'en tenir, mais qui... seront indispensaliles à titre de moyen pour révolutionner tout le régime de production... : 1" Expropriation de la propriété foncière. . . ; 2° Impôt fortement progressif ; 3" Abolition de l'héritage; 4" ...» (Traduction de Ch. Andler.) 3. On voit par ce passage que l'article de Moritz Hess dans le Réveil du 2 octobre 1869 avait été écrit sous l'inspiration de Marx, — à moins que l'idée ne vînt de Hess et que Marx l'eût empruntée de lui. 4. Ceci est un comble. Et les graveurs du Locle ne me chassèrent pas ignominieuse- ment comme un faussaire, lorsque le 25 septembre (voir p. 219) j'allai rendre compte de ma délégation dans l'assemblée des trois Sections ! Pauvre Marx ! à quelles stupidités s'est abaissée parfois cette intelligence qui pouvait rendre — et qui a rendu, malgré les aberrations de l'homme et son détestable caractère — de si grands services à la cause du prolétariat ! 5. Lesquelles ? Je n'en connais pas une. Les délégués du Conseil général à Bâle, Jung, Eccarius, Lessner, Cowell 8tepney, étaient nos amis personnels 6. Si la proposition de la Commission du droit d'héritage ne réunit pas une majorité absolue de oui, la proposition du Conseil général, elle, réunit une majorité absolue de 7ion. 7. Ceci est précisément le contre-pied de la vérité. On a vu (p. 209) que les délégués du Conseil général proposèrent, au nom de ce Co)iseil, que le siège en fût transféré à Bruxelles, et que nous insistâmes tous — les délégués de la Suisse française d'une façon encore plus pressante que leurs collègues des autres pays — pour que le Con- seil restât à Londres. 8. On le voit, nous sommes en plein roman. DEUXIEME PARTIE, CHAPITRE XIV 2Q'J triel ; le Conseil général devait se débarrasser du contrôle direct sur rAngleterre, et faire instituer à côté de lui un Comité central anglais, qui s'occuperait des atlaires anglaises ; les résolutions du Conseil général au sujet des prisonniers lenians étaient une transgression de ses fonctions, attendu qu'il ne devait pas se mêler des questions de politique locale *. Le Progrès et V Egalité, de plus, prirent parti pour Schweitzer, et sommèrent catégoriquement le Conseil général de se prononcer officiellement et publiquement ^ sur la question Liebknecht-Schweitzer. Le journal le Travail (de Paris), où les amis parisiens de Schweitzer faisaient passer des articles en sa faveur, recevait à ce sujet les éloges du Progrès et de l'Egalité, et cette dernière l'invitait à faire cause commune contre le Conseil aénéral '. Le moment était arrivé, par conséquent, où il fallait intervenir. La pièce ci-jointe est la copie textuelle de la missive du Conseil général au Comité central romand de Genève. Le document est trop long pour le traduire en allemand. [Ici Marx a placé la « Communication privée » (du i" janvier 1870) adressée au Comité fédéral romand le 16 janvier, qui a été reproduite plus haut p. 263 ; Marx l'envoyait en français à son correspondant ; la Xeue Zeit, au lieu de la reproduire dans cette langue, l'a donnée en traduction allemande. Marx continue ensuite en ces termes :] Les Comités français (bien que Bakouiiine eût fortement intrigué à Lyon et Marseille et eiit gagné quelques jeunes cerveaux brûlés) de même que le Conseil général belge (Bruxelles) se sont déclarés com- plètement d'accord avec ce rescrit [Resci'ipt] du Conseil général. La copie pour Genève (parce que le secrétaire pour la Suisse, Jung, était très occupé) fut un peu retardée. Elle se croisa, par suite, avec une lettre officielle de Perret, secrétaire du Comité central romand de Genève, au Conseil général. Voici ce qui s'était passé. La crise avait éclaté à Genève avant l'arrivée de notre lettre. Quelques rédacteurs de V Egalité s'étaient opposés à la direction dictée par Bakounine. Celui-ci " et ses partisans (dont six rédacteurs de \ Egalité '") voulaient forcer le Comité central de Genève à éloigner les récalcitrants. Mais le Comité de Genève était depuis longtemps fatigué du despotisme de Bakounine ; il était mécontent de se voir mis par lui en opposition aux (Comités de la Suisse allemande, au Conseil général, etc. Il conlirma donc tout au contraire dans leurs fonctions les rédacteurs de V Egalité qui déplaisaient à Bakounine. 1. L'Iù/alitê n'a rien dit de semblablo au sujot des fénians, et le Progrès a fait l'éloge des résolutions du Conseil. 2. En français dans le texte. 3. Absolument inexact. I^e Progrès, on l'a vu, n'a jamais parlé du Truvail. VEgtililé a constaté que le Travdil avait publié une correspondance en faveur de M. lie Scbweitzer, mais ne l'en a point loué, el l'a engagé k demander, comme le Progrès et comme elle même, « l'avis éclairé et impartial du tlonseil général ». Combi(>n la liaine est aveugle ! 4. Bakounine ne savait rien de ctî qui se passait à Genève; il s'occupait à Locarno à traduire Das Kapital, sans se douter que l'auteur de ce livre lui prêtait de si noires intrigues. li. Sept membres (sur neuf) du Conseil de rédaction, et non pas six, donnèrent leur démission. Mais Hecker étant, depuis, venu à résipiscence. Marx veut sans doute ignorer les fautes du pécheur repenti. 298 L INïBitNATIONALK Là-dessus sos six hommes donnèrent leur démission de rédacteurs, ci'oyanl (juils aUaicnl j»ai' là cmpéclicr le journal de marcher. En ré|)ons(^ à notre missive, le Clomilé (-(entrai de Genève déclara que les alla([ues de V E<>aUté avaient eu lieu contre sa volonté, qu'il n'avait jamais approuvé la [)oliti(jue ([u'on y avait prèchéi;. que le journal était maintenant rédiij^é sous la stricte surveillance du Comité, etc. Bakounine, là-dessus, se l'etire de Genève dans It; Tessin '. 11 n'a plus la main, en ce qui concerne la Suisse, que dans le Proifrès du Locle. Bientôt après, Herzcn moui'ut. Bakounine. qui depuis l'époque où il avait voulu devenir le chef du mouvement ouvrier européen, avait renié son ancien ami et patron Herzen, emboucha, aussitôt après la n)ort de celui-ci, la trompette de louange. Pourquoi ? Herzen, quoique personnellement riche, se faisait payer vingt-cinq mille francs par an pour la propagande par le parti panslaviste et pseudo- socialiste en Russie, avec lequel il entretenait des l'elations amicales. Par son panégyrique, Bakounine a fait dériver sur lui-ftième cet argent, et il a ainsi recueilli l'héritage de Herzen — malgré sa haine de l'héritage'^ — pécuniairement et moralement, sine beneficio inven- taj'ii ^ En même temps une jeune colonie de réfugiés russes* s'est établie à Genève, étudiants émigrés dont les intentions sont véritablement honnêtes, et qui prouvent leur honnêteté en faisant de la lutte contre le panslavisme le point principal de leur programme '. Ils publient à Genève un journal, la Voix du Peuple *, Ils ont écrit à Londres il y a environ deux semaines, ont envoyé leurs statuts et leur programme, et ont demandé l'autorisation de constituer une Section russe. Elle leur a été accordée. Dans une lettre particulière à Marx, ils l'ont prié de les représenter provisoirement dans le Conseil général. Accepté également. Ils ont annoncé en même temps — et sem- blaient vouloir s'excuser à ce sujet auprès de Marx — qu'ils devaient pi'ochainement arracher publiquement le nuisque à Bakounine ', attendu que cet individu tient deux langages tout à fait différents, l'un en Russie, l'autre en Europe. Ainsi le jeu de cet intrigant des plus dangereux sera — sur le terrain de l'Internationale du moins — bientôt uni. Max Nettlau fait au sujet de la Confidentielle Mittheilung du 28 mars 1870, des personnes à qui elle fut communiquée, et de l'impression qu'elle 1. Bakounine avait quitté Genève plus de deux mois avant le ctiangement dans la rédaction de VEqalilé. 2. En français dans le texte. 3. On voit que cette, ignoble calomnie, dont la paternité avait été attribuée en son temps à Borkheim, qui la publia sous sa i^ignature dans le Volksslaat, le 30 avril 1870, avait été répandue en premier lieu, <> conlidenliellement », par Marx. Proba- blement, à la source de cette histoire, il y a le fait du fonds Bakhmétief, perflde- ment dénaturé : les vingt-cinq mille francs remis en dépôt sont transformés en une pension annuflle, et le socialiste Bakhmétief est 4evenu un Comité panslaviste. 4. Dans le texte, les mots ((Colonie.de réfugiés » sont en anglais : Refugee Colonij. o. Ne pas oublier qu'Outine et Troussof, ces émigrés « véritablement honnêtes n ont plus tard imploré et obtenu le pardon du gouvernement russe, et ont lini leurs jours en Russie comme sujets fidèles du tsar. 6. Lire : « la Cause du Peuple ». 7. Outine le une vingtaine de Sections, dont la plupart ' ont adhéré à l'Interna- tionale. La Chaux-de-Fonds a traversé heureusement cette longue crise qui a failli être si funeste à la propagande de nos princi^ies. Le socialisme s'y affirme plus paissant que jamais, et cette fois avec le double carac- tère scientifique et révolutionnaire qui est celui de l'Internationale. Qu'il nous soit permis de i-ajjpeler ce qu'a été la crise dont nous parlons, son origine, ses phases, la manière dont elle s'est terminée. Il n'est pas inutile de faire connaître aux délégués l'hisloire inlime du socialisme à la Chaux-de-Fonds. Lorsque la Section de la Chaux-de-Fonds fut fondée, voilà cinq ans. rinternationale était en(-ore au herceaii. L'idée socialiste, qui devait se tlégager d'une manière si éclatante de la discussion cl des expé- riences des travailleurs fédérés de tous les pays, n'apparaissait (|ue confusément à la plupart des intelligences. Clie/, nous, pour beau- coup, socialisme signifiait tout bonnenu?nt radicalisnw avancé : ou croyait qu'en prêchant hi paix, la fraternité, la morah^ en recom- mandant aux ouvriers l'épargne, aux [)ati'ons la générosité, on régé- nérerait le monde ; — ou plutôt on ne pensait pas qnc le monde pût \. Ce mot (c la pluiiart » clait umi e.\as>'ralioii : j'iUais mal 1 i'nsci;;[ic. 3oo l'internationale être véritablement régénéré ; on no songeait (ju'à atténuer des maux que l'on atlribuail aux l'aihlesses du co-ui- humain ; et l'idée de s'attaquer à la source incnK; du mal, aux institutions sociales, à la ])r()j)riélc individuelle, n^ nous était pas encore venue. Les années inarclièrent, et l'expérience nous instruisit. Les socia- listes neucliàtcdois n'avaient pas (uu-ore com[)ris le néant de ce (jue notre bourgeoisie a|)pell<; la politufue et f|ue iu)us appelons aujour- d'hui la plus danf>c'reuse variété de Vexpluitation. Ils crurent (ju'en envoyant des j'ei)résentants au Grand-Conseil, ils arriveraient à opérer légalement et sans secousses les réformes sociales. Les uns. pour (jui le socialisme était encore une nuance du radica- lisme, un l'ejeton plus jeune, plus prcjgressif, cherchèrent à infuser le levain socialiste dans la vieille pâte radicales : ils lurent les dupes de leur bonne foi, et l'expérience leur apprit qu'il n'y avait rien à faire sur le terrain constitutionnel. Sur l'heure, ils renoncèrent complètement à lutter comme parti politique, et consacrèrent exclusi- vement leur activité à l'organisation de 1 Internationale, c'est-à-dire de la révolution. Les autres — et ceux-là furent })rinci paiement ceux de la Chaux- de-Fonds — avaient compris l'impuissance du radicalisme : mais ils crurent qu'en battant le radicalisme aux élections, qu'en modifiant la majorité du Grand-Conseil, ils serviraient la cause du socialisme ; et, dans ce but, ils eurent le tort de s'allier au parti réactionnaire. Qu'en arriva-t-il ? ils furent dupes de leur côté. Une partie d'entreux, reconnaissant la faute commise, se hâtèrent de la réparer, en donnant la main aux révolutionnaires et en renonçant à la politique cantonale ; le reste continua à faire fausse route. Un organe électoral, la Mon- tagne, créé à l'origine par des socialistes, tomba entre les mains de la réaction ; ceux des internationaux de la Chaux-de-Fonds qui s'appelaient eux-mêmes les Coiillerj'stes se mirent à la remor- que de la Montagne, et se déclarèrent en opposition ouverte avec les principes du Congrès de Bruxelles. On se souvient encore de la verte semonce qu'ils reçurent du Conseil général belge*, pour la manière déloyale dont ils avaient falsifié dans la Voix de l'Avenir le compte-rendu des délibérations de Bruxelles. C'est cette situation de la Chaux-de-Fonds, partagée entre deux partis, les Internationaux révolutionnaii-es et les Goullerystes ou partisans de la Montagne, que nous appelons la crise. Le Progrès fut fondé pour servir d'organe au parti révolution- naire. Pendant quelque temps encore, le nouveau journal chercha sa voie ; mais le i'^" mars 1869, dans un article dont on se souvient, il arbora hardiment le drapeau du collectivisme et de la révolution. On se souvient aussi des injures dont l'accablèrent la Montagne et le Journal de Genève ; — la Montagne qui, découvrant enfin ses véritables tendances, fut successivement désavouée par l'Egalité, par la Liberté de Genève, par tous les organes socialistes qui con- naissaient son existence. Le meeting du Crêt-du-Locle, tenu en mai 1869 par les Sections 1. Il y a ici une erreur de rédaction. En octobre 1868, il n'existait pas encore de « Conseil général belge » : la Section bruxelloise remplissait les fonctions de « Section centrale pour la Belgique » (voir p. 84). Le Conseil général belge fut créé en décem- bre 1868. DEUXIÈME PARTIE, CHAPITRE XIV 3oi de la Chaux-de-Fonds, du Locle et du Val de Saint-Imier, fit faire un pas à la crise. Le meeting reconnut les principes du Congrès de Bruxelles, et répudia la Montagne. Eniln le Congrès de Bâle, qui confirma les résolutions de Bruxelles, posa la question d'une manière décisive. Le programme de l'Internationale l'ut nettement fixé, et il ne fut plus possible à personne de se réfugier dans l'équivoque ; il fallut, ou bien se l'allier au programme, ou bien, en se déclarant contre le pro- gramme, se placer soi-même dans les rangs des adversaires de la révolution. Une fois la situation ainsi éclairée, les affaires à la Chaux-de-Fonds prirent une tournure nouvelle. La Montagne et ses hommes furent complètement délaissés, et les véritables socialistes purent, sur les bases indiquées à Bàle. travailler à l'organisation d'une fédération ouvrière locale. Cette œuvre a réussi, et, lors même que toutes les sociétés qui font partie de cette fédération ne sont pas entrées dans l'Internationale, nous n'en voyons pas moins dans ce résultat un triomphe de nos idées : car le fait même d'avoir compris la nécessité d'une fédération constitue une adhésion à notre principe. Il nous reste à dire un mot des trois questions principales que le Congrès aura à traiter. Sur la première, l'organisation des caisses de résistance, tout le monde est d'accord ; c'est-à-dire que tout le monde reconnaît que la caisse de résistance doit devenir, dans chaque corps de métier, le noyau autour duquel se forme la Section ; partout où il se crée une caisse de résistance, il se crée du même coup — que ce soit ou non l'intention des fondateurs — une Section de l'Internationale. Tout le monde reconnaît aussi que les caisses de résistance, pour acquérir une puissance capable de lutter contre l'action du capital, doivent être fédérées entre elles ; et dans un article publié dans notre numéro du 8 janvier dernier ', un de nos collaborateurs a très bien indiqué, à notre avis, la manière dont cette fédération doit être réalisée. Mais nous croyons qu'il est assez indilférent, en ce moment, que le Congrès se décide pour tel ou tel système de fédération ; en elTel, nous mancpions des expériences nécessaires pour prononcer sur ce point-là d'une manière scientifique ; lorsque le Congrès aura adopté un système, ce ne sera que pour en faire l'essai ; s'il fonc- tionne bien, c'est que nous serons, par bonne chance, tombés juste du premier coup ; s'il fonctionne mal, un nouveau Congrès le modifiera et le perfectionnera au moyen des lumières acquises. Sur la seconde question, la coopéralion, nous ne pouvons mieux fairt; que de nous en référer aux réflexions du Conseil général belge à ce sujet — on les trouvi'ra dans ce numéro — et au remarquable rap]>oi't présenté [)ar De l*aei)e au Congrès de Lausanne en iNii^. U va sans (lii-e (jue la coopération, en soi. ne peut pas être condamnée, puisqu'elle est la fofnie du frarail (/ans l'avenir ; ce tiu'il l'a ut condamner, croyons-nous, c'est la tendance île ceux qui proposent la 1. L'article do. Uobin intituif^ : la libcric el la soUdaritc. 302 l/lNTEUNATlONAr.K coopération au ijrolctariat comme un moyen (V émancipât ion, — Inen plus, comme Vaiiu/ue moyen d'émancipation. « La coopération — pour noufi servir des lermes mêmes de l'Adresse du Conseil général belge aux travaillcnrs lyonnais — ne peut évidemment pas aboutir à transformer radicalement la société. Nous déclarons que nous ne considérons pas l'extension et la g'énéralisation des sociétés coopératives comme pouvant constituer la transformation sociale., comme devant réaliser V ajfranchissement intégral du prolétariat. » Enfin, sur la troisième question : Quelle doit être l'attitude des travailleurs dans la question politique et vis-à-vis des gouverne- ments, on connaît notre opinion. Les expériences que nous avons laites chez nous, et dont nous venons de parler, nous ont démontré que les travailleurs ne doivent avoir d'autre politique que l'organi- sation de rintei'nalioiiale et la propagande socialiste, et qu'ils doivent s'abstenir complètement de [)rendre part aux luttes des partis politiques bourgeois. C'est aussi l'opinion de nos amis belges, comme on a pu le voir par la première moitié de l'Adresse de leur Conseil général, qui a paru dans notre numéro passé. C'est aussi l'opinion des socialistes français, à Paris, à Lyon, à Marseille ; ils ont rompu avec la démocratie radicale, ils ont vu que les hommes de la gauche, ces soi-disant républicains, sont les pires ennemis des travailleurs, et qu'il n'y à rien à attendre des revendications parle- mentaires. C'est aussi l'opinion de nos amis espagnols, comme on l'a vu par la correspondance de Barcelone que nous avons publiée. C'est 1 opinion des Italiens, de ces courageux Autrichiens que le ministère libéral emprisonne, de ces socialistes russes que notre gouvernement suisse fait rechercher pour les livrer à leurs bour- reaux ; c'est l'opinion enfin de l'immense majorité de l'Interna- tionale. Nous espérons que ce sera aussi celle du Congrès romand. FIN DU TOME PREMIER ERRATA Page lo, ligne 26. — Au lieu de « the Commonwenlih », lire : « ihe Corn- monwealth ». Page 4^, note 2, dernière ligne. — Après les mois « drapeau français », supprimer la virgule. Page 88, lignes 35-36. — Au lieu de « Meurin », lire « Meuron ». Page 106, ligne 33. — Après le nom de « Guilmeaux », placer un point, au lieu d'une virgule. Page i3i, ligne 34- — A la On de la ligne, supprimer le guillemet. Page 137, ligne 10 d'en bas. — Après le premier mot «triste», mettre une virgule. Page 162, ligne 6 de la note. — Au lieu de « Joukowsky », lire : « Joukovsky ». Page 196, ligne 28. — Au lieu de « Liebkneeht », lire : « Liebknccht». Page 249, ligne 22. — Sujiprimer le guillemet devant le mol «Congrès», et mettre un guillemet au commencement de la ligne. Page 260, note 5, ligne 3. — Au lieu de « 28 mars 1872 », lire: « 28 mars i8;7o ». Page 266, suite de cette même note, ligne 11. — Au lieu de « 28 mars 1872», lire : « 28 mars 1870 ». Page 277, ligne 33. — Il faut une virgule au bout de la ligne. IMPRIMERIE LE BIGOT FRERES. Ce volume a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués L'INTERNATIONALE DOCUMENTS ET SOUVENIRS (1864-1878) Tome II .^ <^ au Vongrès anti-autoritaire à NeuchAtel, le 2 septembre ; .Adresse de la Conférence de Riniini a i^akounine, 311-313. En France : agissements des proconsuls marxistes, expulsion de Paul Brousse, lettres diffamatoires envoyées de Londres, 313-315. En .\nieji(jue : les 50 Sections des Etats-Unis ; scission : Conseil fédéral du Tenth Ward Hôtel (marxiste) et Conseil fédéral de Spring Street (autonomiste), 315. En .Vngletcrrc : dans le Conseil ^jénéral, Eccarius, Jung, Haliïs, etc., se détachent de Marx, 315. Dans le Jura : la Fédération ouvrière du Val de Saint-Inùer (juillet) ; (!ongrès de la Fédération jurassienne à la Chaux de-Fonds (18 août), nomination de deux délégués pour le Congrès de la Haye ; Bakounine, Pezza, Cafiero dans le ,lura. 316 318;sur les observations de la Fédération jurassienne, le Congrès international proposé par la Fédération italienne est li.vé au 15 septembre, a Saint-lmier, 318. Lettre d'Ingcls a E. Glaser, à Bruxelles, lui annonçant i< victoire gagnée » (19 août), 319. Vr. — Schwitzguébel et moi partons (30 août) pour la Haye comme délègues; C.iliero L INTERNATIONAl.r. nous rejoint à Bàlc; noire voyage, Mulhouse, Bruxelles ; arrivée a la Haye avec les délégués belges et espagnols (1" sepleml)rc) ; nous constatons que les Anglais et, les Hollandais font cause commune avec nous, 319-321. Les délégués, les mandats, la vérification des pouvoirs (les mandats en blanc de Sorge ; les man- dats allemands; les mandats français; les mandats des blanquistes ; les autres mandats de la majoriti- ; querelles cherchées à quelques délégu^-s de la minorité), :>21-332. Altitu le de Marx, 332. La majorité et la minorité, 333-334. Le bureau (Ilanvier, président), le mode de votalion, la Commission d'enquête sur la société l'Alliance et sur les actes du Conseil général, 334-33.'). Première et seconde séances publiques (jeudi 5 septembre, après-midi et soir) : rapport du Conseil général, accroissement des pouvoirs du Conseil général. 33o-;j38 ; le Conseil général reçoit (le G) le droit de suspendre une fédération, 338. Le siège du Conseil général est transféré à New York (6 septembre), 339-340. Troisième séance publique (ven- dredi soir 6 septembre) : débat sur l'action politique, 340-342. Entente réalisée entre les membres de la minorité ; les blanquistes quittent le (Congrès (Sorge devient président en remplacement de Ranvier, le 7) ; nomination de douze mem- bres du Conseil général de New York ; insertion dans les Statuts généraux d'un article faisant de la « conquête du pouvoir politique » le «grand devoir du prolé- tariat )), 342-343. Quatrième séance publique (samedi après-midi 7 septembre) : exposé des principes de l'Internationale, par les délégués hollandais et belges, 343. L'enquête faite sur l'Alliance par la Commission ; son rapport en séance privée, le samedi soir, 343-348. Déclaration des délégués de la minorité. 3i8-,349. Les scru- tins sur l'expulsion pr)poséc de Bakounine, Guillaume et Schwitzguébel, 350-331. Clôture du Congrès, 351. Excursion à Amsterdam (dimanche 8 septembre), 331- 355. Belour à Bruxelles (le 9), 3o5-356. Départ pour la Suisse des délégués juras- siens cl des délégués espagnols (le 10), 356. EBRArA ET ADDENDA POUR LE TOME I^r : Page 3o, note 2. — Dans cette note, j'ai écrit qu'Eccarius se trouvait déjà à Londres en 1840. J'avais pris ce renseignement — qui est inexact — à la p. 32 de l'Introduction historique à la traduction française du « Manifeste communiste » par Charles Andler (Paris, 1901). Friedrich Lessner a eu l'obligeance de me faire parvenir à ce sujet la rectification suivante : Lessner est arrivé lui-même à Londres pour la première fois en avril 1847 ; et il se souvient très bien qu'Eccarius (qui était de Friedrichsroda, Saxe-Gotha; Lessner est de Blankenheim, Saxe- Weimar) était venu dans cette ville quelques mois seulement avant lui, \ers février iS^y. Même page, note 3. — Dans cette note, j'ai confondu la date de l'arresta- tion de Lessner et celle de sa condamnation. Lessner fut arrêté le 18 juin i85i ; mais le procès des communistes s'ouvrit seulement le 4 octobre 1802, et les condamnations furent prononcées le 12 novembre i852. Page 01, note, ligne 9 d'en bas. — Au lieu de : « 1868 », lire : « 1867 «. Page 5G. — Le dernier alinéa de celte page, commençant par les mots : « Pendant le Congrès de Lausanne... », et finissant, p. 67, par ceux-ci : «... d'une Fédération romande », doit être transporté à la p. 58 et placé en tête du chap. VI. Page 63, ligne 29. — Au lieu de : a réussirent », lire : « finirent », Page 82, ligne 20. — Au lieu de : « sur la politique électorale », lire : « sur ses alliances électorales ». Page 139, note 3, première ligne. — Au lieu de : « Tômas », lire : « Tomâs ». Page 299, ligne 7. — Au lieu de : a le ton plus violent », lire : « le ton le plus violent ». POUR LE TOME II : Page 53, ligne 10. — Au lieu de : «24 juin »; lire : « 29 juin ». Page 160, [ligne 23. — Au lieu de : « le i3 juillet », lire : u le 23 juin ». Page 239, ligne ^1. — Au lieu de : « les intimités personnelles », lire : a les inimitiés personnelles ». Page 242, ligne i8. — Au lieu de : « 1872 », lire : « 187 1 ». L'INTKRNATIONALK Documents et Souvenirs TROISIÈME PARTIE LA SCISSION (Avril 1870 — Novembre 1871) Le CoTiL'-rès de la Chaax-de- Fonds (^ a'.'ril iSyo): la scission et ses suites. La Solidarité. — Les Ours de Borne et l'Ours de Saint-Pétershourg, brochure de Bakounine. — L'Internationale en France, le complot policier, le plébiscite. Les délégués arrivèrent à la Chaux-de-Fonds le dimanche 3 avril, et assistèrent, ce jour-là. à une soirée iarnilière, donnée par la Section cen- trale (ou ancienne Section) ; puis, le lundi matin, ils se réunirent dans la grande salle du Cercle ouvrier, mise par li's mend)res de ce Cercle à la disposition du Congrès. L'administration du Cercle était, comme je l'ai déjà dit, entièrement entre les mains des « coullerystes ». Après que la vériticalion des mandats eut été faite par les soins d'un bureau composé de membres de la Section centrale, on constata que trente-huit délégués avaient été régulièrement mandatés par trente-quatre Sections appartenant à la Fédération romande : savoir dix-neul' Sections de Genève (treize délé- gués), trois Sections de la Chaux-de-Fonds (six délégués), et douze Sections d'autres localités (vingt et un délégués). Voici la liste de ces mandataires : Genève, treize délégués. Dupleix, relieur, et Weyermann, graveur. Section centrale ; Th. Duval, Fuenuisier. Section des menuisiers, Section des ébénistes et Section des couvreurs ; Henri Perret et Napoléon Perret, graveurs, Section des graveurs ; Guélat, cordonnier, Section des cordonniers, Section des tailleurs d'ha bits, Section des carrossicrs-maréciiaux, Section des tanneurs-eorroyeurs : Duparc, graveur, Seclion des bijoutiers ; G. 11. 2 l'inïernaïionalk Outine, rentier, Section de (^aroiige et Section des tuiliers ; lîaum}?arlner, typoj^raphe, Section des typographes ; Forestier, gainièr, Section des gainiers, Section des guillochcurs ; Magnin, faiseur de ressorts, Section des l'iiiseurs de ressorts ; Scopini, serruiier, Section des ferblantiers. Section des serruriers- mécaniciens ; Marie Louvel, Section des « dames ». Chaux-de- Fonds, six délégués. Pierre Coullery ', médecin, et G. Robert-Giroud, horloger, Section centrale ; Durand et L'Eplattenier, graveurs. Section des graveurs ; Jacquemot et Tonibet, faiseurs tle secrets, Section des faiseurs de secrets en or. Autres localités, vingt et un délégués. Paul Quartier, faiseur de secrets, et Tell-Emile Ginnel, emboîteur, Section centrale du Locle ; Charles Ducommun et Jules Fallet, graveurs, Section des graveurs du Locle ; Humbert = et Emile Jacot, guillocheurs, Section des guillocheurs du Locle ; James Guillaume, typographe, et Auguste Treyvaud, serrurier, Section centrale de Neuchâlel ; Bêtrix et Baumann, monteurs de boîtes, Section des monteurs de boîtes du Vignoble neuehâtelois, à Neuchâtel ' ; Hermann Devenoges et Adolphe Girard, graveurs, Section des graveurs de Neuchâtel ; Daniel Hermann, menuisier, et Henri Devenoges, monteur de boîtes, Section des menuisiers de Neuchâtel * ; Georges Rossei, horloger, et Emile Gagnon, graveur. Section centrale du district de Courtelary " ; Alcide Gorgé, horloger, Section de Mbutier ; Georges Gagnebin, monteur de boîtes, Section de Bienne ; Adhémar Schwitzguébel, graveur, Section de Granges (Soleure) ; Samuel Rossier, menuisier, et Goigny, maçon. Section de Vevey. En outre, trois Sections non encore admises dans la Fédération romande avaient envoyé des délégués sur l'admission desquels le Congrès allait avoir à se prononcer. C'étaient : 1. Coullery, qui habitait alors le Val de Ruz, n'assista pas aux deux séances de la première journée du Congrès, le lundi 4 ; il ne vint siéger que le lendemain, mardi, après la scission, pour renforcer les rangs de la minorité. 2. Cet Humbert, guillocheur, dont le prénom ne m'est pas connu, ne doit pas être confondu avec Paul Humbert, graveur, membre de l'atelier coopératif du Locle. 3. La Section des monteurs de boites du Vignoble neuehâtelois, n'ayant le moyen de payer le voyage que d'un seul délégué, avait choisi comme second délégué un monteur de boîtes habitant la Chaux-de-Fonds, Baumann, qui avait accepté, mais qui, ainsi qu'on le verra, trahit la confiance de ses commettants. 4. La Section des menuisiers de Neuchâtel, par économie, s'était fait représenter par deux internationaux habitant les Montagnes. I Ile choisit Daniel Hermann, menui- sier, habitant la Cliaux-de-Fonds, et Henri Devenoges. monteur de boites, habitant Sonvillier ; ce dernier était le cousin de Hermann Devenoges, lun des délégués des graveurs de Neuchâtel. 5. Le second délégué de la Section centrale du district de Courtelary, le jeune ouvrier graveur Emile Cagnon, était un Français, originaire des Bassots (Doubs), qui avait travaillé à Saint-Imier, mais qui, peu de temps avant le Congrès, avait quitté le Vallon pour se fixer A la Chaux-de-Fonds. Lo Section centrale du district de Cour- telary, dont il avait fait partie, l'avait choisi pour les mêmes raisons qui avaient décidé aussi les monteurs de boites du Vignoble neuehâtelois et les menuisiers de Neuchâtel à confier des mandats à des ouvriers habitant la Chaux-de Fonds, — afin de réduire le plus possible les frais de délégation. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE PREMIER 3 Alfred Jeanrenauf], guillocheur, et Arihéinar Schwitzguébel (celui-ci déjà délégué par la Section de Granges), graveur, Section des graveurs et guillochenrs du district de Courtelary ; Nicolas Joukovsky, instituteur, délégué de la Section de l'Alliance de Genève ; Fritz Heng, graveur, et Henri Chevalley, tailleur, délégués de la Section de propagande de la Chaux dc-F'onds. Voici l'ordre du jour du Congrès, tel qu'il avait été établi par le Comité fédéral romand : i" Vérification des mandats ; ,, 2° Election du bureau ; 3" Rapport du Comité fédéral et nomination de la commission de véri- fication ; 4° Revision partielle des statuts de la Fédération et du règlenienl du journal ; 5° Discussion des trois questions du programme : A. De la fédération des caisses de résistance ; B. Des sociétés coopératives ; C. De l'attitude de l'Internationale vis-à-vis des gouvernements ; 6° Détermination du lieu de résidence et nomination du Comité fédéral pour l'année 1870-1871 ; 7" Détermination du lieu où se publiera le journal et nomination du Conseil de rédaction ; 8*^ Détermination du lieu du Congrès de 1871. Je ne saurais donner place ici à un compte-rendu détaillé du Congrès. Les procès-verbaux en ont été publiés par le journal la Solidarité (numéros des II, 16, 23 et 3o avril 1870), et V Egalité a de son côté donné un compte- rendu des séances du lundi, rédigé par Outiiie, compte-rendu dans lequel, malgré le parti-pris et la mauvaise loi de l'auteur, on peut trouver quel- ques renseignements ; enfin le Mémoire de la Fédération jurassienne contient (pages 110-122) une analyse des débats qui remplirent les deux séances de la journée du 4 avril. Je me borne à reproduire un article dans lequel la Solidarité (n° 1, ii avril 1870) a résumé brièvement les actes du Congrès : Le Congrès Romand. Le 4 avril 1870. le Congrès des délégués des Sections internatio- nales l'orniant la Fédération romande s'est ouvert à la Chaux-de- Fonds, dans le local du Cercle international, appartenant à la Section centrale de cette ville. La vérirication des mandats l'ut l'aile [)ai' le Comité de la Section centrale de la Chaux-de-Fonds. Trente-sept délégués présents furent admis à siéger sans contestation '■ Kn outre, trois sociétés, ([ui avaient demandé, avant le Congrès, à être admisc^s dans la Fédération romande, avaient envoyé des délégués, et désiraient que le Congrès, s'il acceptait ces sociétés dans la Fédération, admit leurs délégués à siéger avec les autres. Ces trois sociétés étaient : la Section des graveurs et guilloclieurs du district de Oiurtelary. la Section de rAlliance de la démocratie socialiste, de Genève, et la Section de la propagande socialiste, de la Chaux-de-Fonds. . La Section des graveurs et guillocheurs du disti-icl de Courtelary 1. On a vu qiio la vérillration des mandais avait l'ail constater (jnc trento-buil délégurs avaient été rcj^ulicrcnicnt niamlaUs ; mais trenlc-sopt s^'ulemcnl claiont présents. L'absent, je l'ai dit plus haut, elail CouUery. 4 L INTERNATIONALE avait deinanclé son admission au Comité (etléral : c(dui-c'i n'avait [)as pu pi-endre de décision à cet égard, la demande d'admission étant arrivée trop tard * . La Section de l'Alliance de la démocratie socialiste avait été reconnue en juillet i8("k) comme Section internationale [)ar le Conseil général de Londres ; à la suite de celte résoluticmdu Conseil général, elle avait demandé au (^omité fédéral lentrée dans la Fédération romande ; le Comité fédéral avait répondu que, sans refuser celte entrée, il croyait devoir Yajowner indéjiniment. Enfin, la Section de propagande de la Chaux-de-Fonds avait été repoussée [)ar le Comité fédéral, qui se fondait, pour le faire, sur deux articles du règlement de cette Section. Quelques membres du Congrès demandèrent que cette question fût vidée en premier lieu, disant qu'il était juste que, dans le cas où les trois sociétés seraient admises, leurs délégués pussent participer au Congrès dès le commencement. Une discussion s'engagea à ce sujet immédiatement après la for- mation du bureau. Le Congrès s'occupa d'abord des graveurs et guillocheurs du district de Gourtelary. Leurs deux délégués furent admis à présenter des explications, à la suite desquelles le Congrès prononça à l'unani- mité l'entrée de cette Section dans la Fédération romande, et l'admis- sion de ses délégués comme membres du Congrès. Ce fut ensuite le tour de l'Alliance de la démocratie socialiste de Genève. Ici, des dissidences éclatèrent. Le délégué Outine, de Genève, proposa d'ajourner la délibération à ce sujet ; le délégué Scliwitz- guébel, de Sonviliier, demanda au contraire qu'une résolution fût prise séance tenante. La discussion sur ces propositions fut assez vive, et fit prévoir l'orage qui allait éclater quelques heures plus tard. Lorsque le moment fut venu de voter, dix-neuf délégués se prononcèrent pour la proposition d'Outine (ajournement de la décision) et dix-neuf pour la proposition de Schwitzguébel (décision immédiate). Le président Dupleix, de Genève, ayant à départager les voix, vota pour l'ajourne- ment jusqu'après la lecture du rapport de gestion du Comité fédéral. A deux heures après midi, le Congrès rentra en séance. Il entendit la lecture du rapport de gestion du Comité fédéral, qui fut lu par Henri Perret, de Genève, secrétaire de ce Comité. Après quoi, d'après la décision prise le matin, Tordre du jour appelait le Congrès à se prononcer sur l'admission ou le rejet de l'Alliance de la démocratie socialiste de Genève. La discussion commencée le matin recommença de plus belle, et elle pj>it bientôt une tournure déplorable. Outine, de Genève, rédacteur du journal russe la Cause du Peuple, prononça un réquisitoire contre le socialiste russe Bakounine, dont il se déclara l'ennemi irrécon- ciliable ; il représenta les hommes qui s'étaient séparés du Congrès de \. Il y a ici une erreur de fait. I^a demande n'était pas arrivée trop tard; l'Hdhésion, publiée dans VEgalité, était du 20 mars ; seulement le président de la Section avait, comme il a été dit antérieurement (t. I". p. 286). oublié d'envoyer au Comité fédéral une copie du rèolemcnl, et le Comité avait profité de cet oubli pour Hjournei- sa décision, tandis que, s il se fiît agi d'un groupe à lui sympathique, il eût certainement procédé d'autre façon. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE PRECHER a la paix à Berne en 18G8 pour créer 1" Alliance de la démocratie socia- liste et se joindre à l'Internationale, comme les plus dangereux enne- mis du peuple, ajoutant que s'il en avait un jour le pouvoir, il les ferait guillotiner. I.e président Dupleix, de Genève, quitta le fauteuil pour accuser la Section de l'Alliance de professer l'athéisme, et de ne croire ni à Dieu ni à la morale. Déjà le matin, Weyermann, de Genève, avait déclaré que, si l'Alliance était admise dans la Fédéra- tion romande, ses collègues et lui quitteraient le Congrès. On trouvera dans les pi^ocès-verbaux que la Solidarité publiera in-extenso tous les détails de cette discussion. Après un long débat, il fallut se prononcer définitivement. Le président fit voter, par appel nominal, sur la question ainsi posée : La Section de l'Alliance de la démocratie socialiste sera-t-elle admise dans la Fédération romande ? Vingt et un délégués dirent oui, dix-huit répondirent non '. Aussitôt que le résultat du vote fut connu, ceux des délégués qui avaient voté non se levèrent d'un même mouvement, et déclarèrent qu'ils se retiraient du Congrès. Le président Dupleix déclare qu'il se retire aussi. Au milieu d'un tumulte inexprimable, M. Ulysse Dubois, prési- dent du Cercle, — qui n'avait pas le droit de j)rendre la parole dans une séance du Congrès, n'étant pas délégué, — monte à la tribune : il dit qu'en présence du vote que vient d'émettre la majorité, il ne peut tolérer plus longtemps la présence du Congrès au Cercle, et il enjoint aux délégués collectivistes d'évacuer immédiatement la salle. Au milieu des vociférations d'individus appartenant pour la plu- part à la Section centrale de la Chaux-de-Fonds. le Congrès se retire et va chercher un autre local -. 1 . Un des deux délégués de la Section des monteurs de boites du Vio;noble neu- châtelois, Baumann, de la Chaux-de-Fonds, circonvenu par les coullerystes, vota non avec la minorité, quoiqu'il eût reçu, comme son collci;iie Bôtrix, le mandat iu\pératif de voter o\n. Ce mandataire inlid^•il' fut désavoui' puljliquemeut par ses commetlarUs (lettre de la Section des ouvriers monteurs île boites du Vignoble neuchAlelois, du 14 avril 1870. publiée dans le n° 2 de la Solidarité). Les cbilïres eussent été, si Baumann avait voté conformément à la volonté de la Section qu'il représentait, vingt deux oui et dix-sepl non. 2. Voici ciimment le Mémoire de la Fédération jiira?sienne{-g. 121) relate l'incident : « A peine le résultat du vote avait-il été proclamé par le président, que deux ou trois délégués de la minorité, se levant, s'écrient : c Au nom de ma Section, je. me (( retire ». Et le cri gagnant fie prêche en proche, toute la délégation de (ienéve et de la Chaux de-Fomis, debout, s'apprête a sortir. Le président Dupleix. réclamant le silcnct!, dit ces mots : « Messieurs, je vous remercie de l'honneur que vous m'avez fait en me confiant H la pnsidence. mais je ne puis plus continuer i'i siéger au milieu de vous, et je (( dois me retirer avec mes collègues ». (I Ce coup de théiUre, prémédité par la minorité, étonne un moment les délégués de la majorité ; mais bientéf plusieurs voix se font entendre : « Nommons un autre « président et continuons la séance ! — Assis ! assis ! les délégués de la majorité (i sont invités à rester assis ! » " A ce moment. M. Ulysse Dubois, président du Cercle auquol appartenait le local où se tenait le Congrès, monte à la tribune. Il est furieux, il parle avec de grands éclats de voix : (< .le vous annonce. » dit-il, ((i|u'il ne convient plus au Cercle, dont je suis le prê- te sident, de meUi'e son loi'al à la dis|)ositiou d'un Congrès comme celui-ci. .l'invite « les collecUvif.les à évacuer la salle au plus vite, faute de quoi nous emploierons « d'autres moyens. » ((^Et]j là-dessus, grands a|)plaudissemen(s des coullerystes, qui pénètrent brus- I. INTERNATIONALE 'J'cl est l'incidenl i)i'o(oiuléiiK'nl regret table (jui, tirs le début, a failli enii)êcher les délibéralions du Congrès romand. Les nienibrcîs de rinternationale jugeront eomnie il appartient la conduite de la majorité et de la minorité. Voici les noms des vingt et un délégués qui ont voté pour l'ad- mission de r.Mlianee de la démocratie socialiste : (Suivent les vingt et un noms '). Quant aux dix-huit délégués qui formaient la minorité ', nous ne pouvons en donner la liste com[)lète, attendu que la feuille d'appel et la ])lupart des jiapiei's ap])artenant au Congrès sont restés enti'e les mains des membres du Cercle, qui ont refusé de les restituer. Nous dirons seulement que cette minorité était formée de tous les délégués de Genève, sauf un représentant des ouvriers en bâti- ment \ et des délégués de trois Sections de la Chaux-de-Fonds. Le Congrès repi'it ses séances dans une salle du café Vonkamel [rue du Stand], qui fut mise obligeamment à sa disposition. 11 élut comme président, pour remplacer Dupleix, Treyvaud, de Xeucliàtel ; il admit dans la Fédération romande la Section de propagande de la Chaux-de-Fonds, et accorda à ses délégués, Fritz Heng et Chevalley, voix délibérative, ainsi qu'au délégué de l'Alliance, Joukovsky. Le nombre des délégués continuant à siéger se trouva ainsi porté à vingt- quatre. Fendant c« temps, la minorité démissionnaire, restée au Cercle, se reconstituait, formait un bureau, et se mettait de son côté à siéger, en se déclarant de sa propre autorité le seul et véritable Congrès romand. Elle s'accrut bientôt par l'arrivée de trois ou quatre délégués de la Chaux-de-Fonds, entr'autres de M. Coullery, délégué par la Section centrale de la Chaux-de-Fonds \ quement dans l'enceinte du Congrès, aux cris de : .4 la porte les collectivistes ! Voyant que le Contrrès allait dégénérer en une scène de pugilat, et ne voulant pas se colleter avec ces excellents internationaux qui expulsaient du lieu de ses séances un Congrès international, les délégués de la majorité se levèrent silencieusement et se retirèrent. « Ainsi finit le dernier Congrès de l'ancienne Fédération romande. » 1. Ce sont les noms qui figurent ci-dessus dans la liste intitulée Autres localités, avec un nom en moins, celui du monteur de boites Baumann. et un nom en plus, celui d'Alfred .leanrenaud. l'un des délégués des graveurs et guillocheurs du district de Courleiary (l'autre délégué, Schwitzguébel, se trouve déjà dans la liste comme délégué de Granges). 2. Ce sont douze des treize délégués de Genève (Dupleix, comme président, n'avait pas voté), cinq des six délégués de la Chaux-de Fonds (Coullery était absent), et Baumann, également de la Chaux-de-Fonds, l'un des délégués des monteurs de boîtes du Vignoble neuchâtelois, qui avait voté contre le contenu exprès de son mandat. 3. imparfaitement renseignés à ce moment, nous ne connaissions pas les noms de tous les délégués de Genève ni leur nombre exact, et le bruit courait qu'il y en avait eu un parmi eux qui s'était abstenu. C'était une erreur. 4. La minorité étant désireuse d'augmenter le chiffre de ses membres et de se transformer en majorité, les coullerystes firent immédiatement une démarche auprès de trois sociétés ouvrières delà Chaux-de-Fonds, où ils avaient des amis, pour obte- nir leuradhésion à l'Interna tinnale. Ces sociéiés — «elles des guillocheurs. des faiseurs de secrets en argent, des charpentiers et menuisiers — s'étaient tenues à l'écart de l'Internationale parce que les doctrines révolutionnaires des collectivistes les effrayaient : mais dès qu'elles eurent compris qu'il s'agissait, celte fois, de manifester contre les collectivistes et de soutenir Coullery, elles s'empressèrent d'adhérer et TROISIEME PARTIE, CHAPITRE PREMIER 7 Bien que le Congrès romand eût été brutalement expulsé du Cercle, et que la minorité, loin de faire entendre aucune protestation contre ce procédé, se fût associée aux injures dont ses amis avaient accablé le Congrès, les délégués de la majorité, animés d'un véritable esprit international, cherchèrent immédiatement à amener une conciliation. [Suit le récit des tentatives qui furent faites dans la journée du mardi pour engager les scissionnaires à reprendre leur place au Congrès. Je ne reproduis pas ici le texte des lettres échangées. Les négociations n'abou- tirent pas. Une dernière lettre, dans laquelle nous invitions encoreune fois «les délégués qui se sont retirés » à prouver «qu'ils étaient animés comme nous d'un désir sincère de conciliation», en venant «reprendre leurs sièges au Congrès romand, qui est réuni au café Vonivsenel, rue du Stand », n'eut pas même les honneurs d'une discussion. « La minorité, fanatisée par quelques meneurs, et montrant clairement qu'elle voulait non la con- ciliation, mais la domination, accueillit cettre lettre par des éclats de rire et passa à l'ordre du jour. » L'article de la Solidarité continue en ces termes : | La séparation se trouva ainsi consommée ' . Il ne restait au Congrès romand qu'une chose à faire : c'était de continuer ses travaux et de s'occuper de son ordre du jour. Dans les quatre séances qui rempli- rent les journées du mardi et du mercredi 5 et 6 avril, toutes les questions du programme furent discutées, et on trouvera plus loin les résolutions prises, qui furent toutes votées à l'unanimité. Arrivé à la fin de ses travaux, le Congrès n'avait plus qu'à s'occu- per de la nomination du Comité fédéral, et de la rédaction de l'organe de la Fédération romande. L'ancien Comité fédéral n'ayant pas rendu ses comptes, une protes^ tation a été envoyée à Lontlres contre sa conduite-. Le nouveau Comité fédéral a été placé à la Chaux-de-Fonds, et ses membres ont été i^ris dans les Sections, très voisines les unes des autres, de la Chaux-de-Fonds et du Locle. Il se compose des compagnons Clieval- ley, Fritz Heng, Fritz Robert, Numa Brandt, de la Chaux-de-Fonds, d'«nvover leurs délégués siéger au Congrès anti-collectiviste (ce furent Fuliror et nuersta'ttor. des guilloclieurs ; Durafour et .luvet, des faiseurs de secrets en argent ; Rufener et Stretiler, des charpentiers et nienuisiersi. En outre, deux nouveaux délé- gués de Genève, appelés par télégramnic. vinrent renforcer les rangs de leurs collè- gues (Pit'uet, de la Section des faiseurs de pièces à musique; Kreppaz, de la Seciion des tailleurs de pierre et maçons). Coullery,qui ne siégea que le mardi, fut remplacé après son départ par Ulysse Dubois. Le Cont;rés anti-collectivisle se Irouva delà sorte réunir en tin de compte" un chitTre de vingt-liiiit délégués, dont un. Baumann (le man- dataire infidèle des monteurs de bottes du Vignoble neucli;Uelois). n'avait pas le droit d'\ siéger. 1. Le 5 avril, au Icndeuiain de la scission, » un télégramme de Genève, envoyé au nom des trente Sections de Genève, était venu approuver la conduite des délégués genevois; il sera intéressant d'ajouter que ce télégramme avait été expédié par une réunion du Comité cantonal, réunion à la(}uelle assistaient quatre membres de ce Comité sur soixante, et sans que les Sections eussent été le moins du monde consul- tées. » {Mémoire de la Fédération Juras!. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE PREMIER 9 que tous les moyeDS lui sont bons ' — ceci à l'instar des jésuites - — pour s'en servir contre ses ennemis. Et ses ennemis, c'est vous, travailleurs, qui ne voulez pas marcher à sa remorque, et c'est nous aussi qui le démasquons. « Eh bien ! oui, il est vrai que je suis son ennemi irréconciliable ; il a fait trop de mal à la cause révolutionnaire dans mon pays, et il cherche à en faire autant à l'Internationale. Mais quand le jour de la revendication populaire viendra, le peuple saura reconnaître ses véritables ennemis, et si jamais la guillotine fonctionne, que ces grands honunes dictateurs prennent bien garde à eux, de crainte de mériter du peuple d'être guillo- tinés tout les premiers *. » En réponse à ce réquisitoire, je présentai quelques observations^ et voici le langage que VEfj-alité me prête : « Guillaume. . Je regrette que le délégué de l'Alliance n'ait pas été présent lorsque Outine a parlé des affaires russes ; je ne doute pas qu'il aurait réfuté viciorieusement ce que nous a dit Outine. On sait en elTet qu'il existe, en Russie, deux organisations rivales. . . Je dois laisser de côté tout ce qui se rapporte à la question russe, qui ne nous regarde point ^. Je demande à Outine d'apporter ses accusations devant un jury dhonneur... Un fait analogue s'est déjà passé au Congrès de Baie : Liebknecht a accusé 1. Dans un article du n° i des Publications de la Sociclé la Justice du Peuple. 18(19 (rien dans ce numéro ni dans le n" 2. n'est de la plume de Balvounine). Netchaïef a écrit : « Nous sortons du peufiie. . . n'ayant pas de notions sur les obligations mo- rale- ni sur une honnêteté quelconque envers ce monde que nous haïssons et dont nous n'attendons que du mal ». 2. Dans la brochure Avx officiers de l'armée russe (janvier l8"0), qui est de Bakounine et signée de son noni, l'auteur, parlant des memljres du Comité révolu- tionnaire russe, dit : « Comme les jésuites, non dans le but de l'asservissement, mais dans celui de l'émancipation populaire, chacun d'eux a renoncé même à sa [iropre volonté ». Ce sont là façons de parler auxquelles les socialistes du Jura n'ont jamais souscrit. Bakounine explique ensuite ce qu'il sait du Comité et comment il a été mis en relations avec lui : « On pourrait me demander : Si le personnel composant le Coniité reste un mystère impénétrable pour tout le monde, comment avez vous pu vous renseigner sur lui et vous convaincre de sa valeur réelle? Je répondrai fran- chement à cette question. Je ne connais pas un seul des membres de ce Coniilé, ni leur nombre, ni le lieu de sa résidence. Je sais une chose, c'est qu'il ne se trouve pas à l'étranger, mais en Russie même, ( omme cela doit être, car un Comité révolution- naire russe siégeant à l'étranger est une absurdité dont l'idée ne peut naître que dans la tête de ces phraseurs vides de sens et stupidement ambitieux apparten.mt à l'émi- gration, qui cachent leur désœuvrement vaniteux et méchamment intrigant sous le nom sonore de Cause du Peuple [le journal d'Outine]... 11 y :i un an à peu prés, le Comité, croyant utile de in'avcrtir de son existence, m'envoya son programme accompagné de l'exposiliim dn plan général de l'action révolutionnaire en Russie, Complètement d'accord avec l'un et l'autre, et m'élant assuré que l'entreprise aussi bien que les hommes qui en ont pris l'initiative sont véritablejuent sérieux, j'ai fait ce qu'à mon avis devait faire tout réfugié honnêt(^, : je me suis :-oumis t-ans condition à l'autorité du Comité, comme à l'unique représentant et directeur de la révolution en Russie. Si j(! m'adresse aujourd'hui à vous, je rie fais qu'obéir aux ordres du Comité. Je ne puis vous en dire itavanlas^e. » 3. Egalité du 30 avril IS70, p. 3. " 4. Les socialistes du Jura sont en elTel toujours restés étrangers aux atlaires russes, et en avril 1870 je ne connaissais encore aucune des publications dont j'ai cité les noms et quehiues passages dans les notes précédcnles la Ic^xceplion d un article du n° 2 des l'ublications de la Société la Justice du Pcujile. dont la traduction avait paru dans le Progrès). Towl en protestant contre les agissements de la police suisse, et en nous efforçant de soustraire à ses grilles les réfm.:iés qu'elle poursuivait, nous n'avions nulement enlendu accepter a vi'Ugletnenl la sididarilé île tout cetiue pouvaient entreprendr.', sur le terrain de la révolution russe, soit liakounine, soit d'autres conspirateurs. Oiiant à la façon dont Ral<»iunine jugea les procédés inventes el prati- qués par Nelcliaïef, lorsqu'il eu eut cmistati' lempioi par «e fanatique dangere\ix r[ qu'il en fut devenu Iniiuême la victime, i>u l'a déjà vue à propos de l'éditeur l'olia- kof (t. l''^ p. 2U1), el on la verra encore plus loin, lors de la rupture qui se produisit en juillet 1870. lO L INTERNATIONALE Bakounine aussi, ol il a été forcé d'avoncr «ju'il a eu tort et que Bakouninc clait un révolulionnaire en deliors de tout soupçon... I^ai.sson.s donc de côté la question russe, cl passons à celle de l'Alliance. . Quant à l'exis- tence d(; ConiUi'S secrets [dans l'Alliance 'j, je ne p(;nse pas rprOuline soit adversaire de la conspiration secrète. Je ne veux j)as juger ici si, oui ou non, on a eu tort d'instituer un Comité secret auprès du Comité public ^ La question à traiter est de savoir si les statuts [de la Section] de l'Alliance [, à Genève,] i)euvent être acceptés. Rien n'y est contraire aux statuts de rintenialionale... Je vous déclare que je ne suis pas de l'Alliance, je n'en fais pas partie... A l'heure qu'il est, il n'y a plus une orj^anisatiou [internationale] de l'Alliance, à côté de l'organisation (!<■ l'Internationale : il n'\' a qu une Section de propagande [, ayant son siège à Genève]... Ellle a donc le droit d'entrer dans la Fédération romande '. )) Dans la réplique dOutine, je relève ce qui suit : « Outille. . . iM. (iuillaume demande un jury ; ce jury aura lieu, mais plus tard, au Congrès général, et soyez sûrs que les arguments et les documents ne manqueront pas pour démasquer certains individus une fois pour toutes. . . A Bftle, il s'agissait tout simplement d'un article dans les journaux allemands où la conduite de Bakounine en 1848 était sévè- rement jugée, et où l'auteur faisait supposition que Bakounine a été espion du gouvernement russe. Il ne coûtait rien au citoyen Liebknecht d'avouer que Bakounine n'était pas un espion ; et je le déclare aussi, publique- ment^ qu'il ne l'a pas été, et que ce n'est pas de cela qu'on l'accuse '. » Enfin mentionnons le grand grief formulé contre la Section de l'Al- liance par Dupleix et p^ir Weyermann, son athéisme : « Dupleix. . . La raison pour laquelle on ne s'entendait pas [à Genève] avec les membres dirigeant l'Alliance, était que ces Messieurs voulaient à tout prix qu'on s'occupât de questions qui ne sont pas à l'ordre du jour parmi les ouvrici's ; on prêchait l'athéisme, et les ouvriers veulent qu'on ne touche pas encore à telle ou telle croyance ; nous devons avant tout poursuivre notre but commun^ notre émancipation économique. Un grand nombre de sociétaires se sont retirés de l'Association quand l'Alliance voulait prêcher l'atliéisme, car on oublie trop que l'instruction manque au plus grand nombre d'ouvriers et que beaucoup d'entre eux se sentent froissés par ces doctrines. « W eyer^mann. L'Alliance prêche l'athéisme et l'abolition de la famille, et nous ne le voulons pas ; les circonstances et les opinions ne permettent 1. Giiétrit venait rie parler de ((comitésoccul es», dont, disait il, il avait fait lui-même parlie: «Le ^.'rand chef Bakounine devait avoir entre ses maius tous les liens secrets de l'univers, et nous avons bientôt reconnu qu'on nous trompait indignement, que, d'un côté, ces liens universels n'existaient pas eu réalité, d'un autre côte il ne se gênait guère, avec qui que ce soit, il ne consultaiL en iicn personne, il se jouait de tout le "monde » {ligalUé du 30 avril 1870. p. 2). Uans son « Rapport sur l'Alliance», écrit en août 1871, Bakounine explique qu'à l'époque où l'Alliance était une organisation internationale, le Bureau central, (|ui n'avait aucun compte à rendre au y:roupe genevois, ne communiquait à celui-ci, de sa correspondance avec les groupes de l'Alliance des autres pays, que ce qui pouvait être livré au public sans compromettre personne ; cette prudence était nécessaire surtout pour la France et l'Italie : <■ (Test probablement ce demi-secret qui fit accroire à M. Guétat qu'il avait été membre d'une sociélé secrète, comme il le déclara avec tant d'emphase au Congrès de la Chaux-de- Fonds ». {Mémoire de la Fédéraliiyn jurassienne, Pièces justificalives, p. 51.) 2. Je dois compléter et rectifier sur ce point le compte-rendu de V Egalité en repro- duisant le résumé de mes déclarations d'après le Mémoire de la Fédération juras- sienne \p. 113) : « Nous n'avons pas à établir une enquête sur le comité occulte qu'on prétend avoir existé, attendu que chaque membre de l'Internationale garde la liberté pleine et entière de s'affilier à n importe qjielle société secrète, fût-ce même la franc- raaçonni rie ; une enquête sur une société secrète, ce serait tout simplement une dénonciation à la police ». 3. Egalité du 30 avril 1870, p. "4. 4. Ibid., p. 5. TROISIEME PARTIR, CHAPITRE PREMIER II pas d'imposer ces théories aux travailleurs, et la preuve c'est que beaucoup de membres se sont retirés de l'Association ' . » Duval. qui taisait toujours partie de la Section de l'Alliance, prit la parole pour expliquer son attitude : « Duval. . . En général, je pense que l'Alliance a quelque raison d'être, je ne suis pas contre les principes que l'Alliance professe ; je ferai toujours volontiers partie de toute société qui veut travailler pour la révolution. . . [Mais] j'ai reconnu bientôt que son admission sèmerait la discorde et la division dans les Sections genevoises, et... [au Comité fédérai] j'ai émis le vote contre son admission. Et je crois toujours que ses membres, s'ils le voulaient, pourraient travailler utilement à la propagande ; mais ils n ont rien à faire dans la Fédération romande, et leur devoir serait de ne pas demander leur admission - . » Après ces citations, je veux encore noter deux jugements sur les meneurs de la coterie genevoise et sur leur attitude au Congrès de la Chaux-de-Fonds, portés, l'un, par leur compère et ami J.-Ph. Becker, l'autre par le Volksstaat . Dans son journal le Yorbote, en mai 1870, Becker, racontant la scission qui s'était produite au Congrès, blâma la Section de l'Alliance d^avoir insisté pour son admission dans la Fédération romande ; mais en même temps il apprécia ainsi l'acte des scissionnaires : a Quoique l'admission de l'Alliance soit plutôt nuisible qu'avantageuse, elle n'offrait pourtant aucun danger à la Féilcration, el c'était de la puérilité et de 1 élroitesse soit de 1. Egalité du 30 avril 1870, p;igcs 4 et 5. — Présentées tic la sorte, les critit|ues de Dupleix et de Weyermann ont l'air de porter sira|ilement sur le fait do l'inoppor- tunité d'une propagiinrle anti-religieuse indiscrète. Kn réalité, ces deux délégués reprochèrent i\ l'Alliance de professer une doctrine philosophique immorale et con- damnable. V'oici ce que dit notre procès-verf)ai : <> Wcyerninnn, de lienèvo, reproclie à l'Alliance de professer l'athéisme et de vouloir l'aliolition de la famille. Dupleix, de Genève, appuie Weyermann : les membres de l'.Alliance sont des hommes qui ne croient ni k Dieu ni à la morale. » iSoluIdrité du 11 avril ISIO, p. 4.) — Sur l'inu- lililé d'une prédication philosophique — dont le compte-rendu tendancieux d'< lu- tine voudrait faire supposer Bakounine entiché — au sein d'une masse ouvrière ignorante, et sur la nécessité d'amener avant tout les exploités à la conscience de la nécessité de la lutte économique, Bakounine avait écrit, dans VRijalilé même, bs fortes pages intitulées c Politique dt; l'Internationale » (reproduites dans \e Mémoire dp la FéilératKin jinassienne, Pièces justilicatives, pages Do et suivantes;. — Dans VEgalité du 23 avril 1870 |p. '2), Outine, revenant sur cetb- discussion, a raillé les athées en les traitant de gibier de guiliolim^ : c El si nous faisions observer, écrit-il, que l'athéisme du 18- siècle fui bien plus grand et plus sérieu.x que celui de l'Al- liance, et que pourtant il n'a pas su amener la délivrance du peuple; que le baron millionnaire, Anacharsis Cloots, fut un grand athée, ce qui n'empêcha pas de le guilloLiner comme traître à la l{épubli(]U(> ; et que Ib'bert, inarchaml de [nurneaux, lut aussi de votie Alliance ; il était grand athée et publiait aussi un journal qui s'appelait Fî-ii' Uuchrsnt', et qui lalomniait aussi bel cl bi' n tout ce qui ne lui plai- sait pas, et tout cela ne I empêcha pas d'aller embrasser la léte de Clools dans le paneau [sic) de sang ». Le Mémoirt' de la Fédeniliun jurassienne ip. l'ti) a relevé on ces termes celte inepte elucutiralion ; « On le voit, .M. Online, se faisant robes- pierrisle pour les besoins de sa cause, enveloppe dans la mémo couda uuiation Hakouninc et le Père Duchesne. accusé d'être aussi tle l'.Mliance. en y joignant une inculte ^.'ratuile h la mémoire du pauvre Clools, h^ plus honnête et le plus naïf des révolutionnaires. Qui se serait attendu à voir un journal soi-disant socialiste glori- fier Itobespierre d'avoir fait guillotiner la première Commune de Paris I » 2. Egalité du 30 avril 1870, p. ii. — Si Duval faisait (>iicore partie de la Secliiui de l'.Mliance, sa coniluite el celle de Becker moutrèrent qu'ils n'étaient, l'un et laulre, restés membres de cette Section (lue jiour mieux Iravidller a sa de;.tru>-tiou. I.e 10 avril, dans la première asseinldée générale de la Section de l'Alliance qui suivit lo Congrès de la Chaux-de-Konsilion n'obtint que cinq voix. iLe cahier contenant une partie des procès-verbaux manuscrits de la Section de l'Alliance, du 2 avril au 1'' octobre 1870, est aclutdlemenl en ma possession.) 12 L INTERNATIONALE la refuser, soit de (Viire un cas de guerre de son admission par une majo- rité momentanée, et de se diviser pour cela. » Quant au Volksstaat, ce fui seulement quatre ans ])lus lard, après la ruine délinitivo d(> l'ancienne organisation ouvrière genevoise, qu'il se décida à porler un jugement sévère sur les « individualités prétentieuses et nulles » à l'iiupéi-ilie des(juelles ce résultat était dû : « Ce sont ces mêmes honmics — lil-on dans le Volksstaat du l'j mars 1874 — Q'^i 0"t montré durant des années, à la tèle de l'ex Fédération romande, leur incapacité administrative ; ce; sont les mômes qui, par levu- folie et leur maladresse, ont amené la rupture avec les socialistes du Jura, et qui ont travaillé ensuite de toul leur pouvoir à la rendre plus complète. » En enre- gistrant cet aveu tardif, le Bulletin de la Fédération jurassienne (numéro du 22 mars i8;4) le commenta en ces termes : « Ainsi le Volksstaat qui, lors de la malheureuse scission de 1870, s'était fait le prùneur et l'allié des intrigants de Genève, et avait accueilli si complaisamment toutes leurs calonmies contre nous, le Volksstaat fait aujourd'hui son nied c.iilpd : le voilà qui déclare publiquement que ce ne sont pas les .Tura.ssiens qui avaient les torts, mais que la rupture a été amenée par in folie et la mala- dresse des incapables qui dirigeaient la Fédération romande. Que vont en dire les anciens meneurs du Temple-Unique ? Juste retour, messieurs, des choses d'ici-bas ! » J'avais déclaré au Congrès, on l'a vu, que je ne faisais pas partie de la Section de l'Alliance : et j'ajoute ici, à ce sujet, quelques explications. Joulvovsky avait apporté à la Chaux-de-Fonds une prétendue liste de membres de la Section de l'Alliance habitant les Montagnes, auxquels il était chargé de réclamer leurs cotisations arriérées. Je figurais sur cette liste. Je lui expliquai que c'était une erreur, que ni moi, ni aucun autre international du Locle n'avions jamais consenti à faire partie de la Section de l'Alliance ; et que, si nous avions déclaré — comme nos amis de Bel- gique — approuver le programme théorique de cette association, nous nous étions formellement refusés soit à constituer au Locle une Section spéciale de l'Alliance, soit à nous affilier à la Section de Genève. Joukovsky dut rayer de Ï5a liste les noms ioclois. Mais elle contenait aussi les noms de six cama- rades du Val de Saiut-lmier, Adhémar Schwitzguébel, Adamir Diacon, Eugène Lœiilet, Louis Cartier, Alfred Jeanrenaud, et Henri Lassueur, qui, eux, avaient adhéré à la Section de l'Alliance de Genève le 23 septembre 1869 '. Un fragment d'une lettre écrite par moi à Joukovsky seize mois plus tard, le 11 août 187 1 \ au moment de la dissolution de la Section de l'Alliance de Genève, fait allusion à notre conversation d'avril 1870, et précise ma position et celle de mes amis du Locle à l'égard de la Section de l'Alliance de Genève ; le voici : Je persiste à ne pas me considérer comme membre de votre Sec- tion de l'Alliance, et je suis sur que les amis du Locle en diront autant. Rappelle-toi mon étonnement au Congrès de la Chaux-de- Fonds, quand tu m"as appris que j'étais inscrit sur vos listes. Je n"ai jamais payé un centime de cotisation. Voici, une fois pour toutes, les faits. J'ai reçu, je ne sais trop à quelle époque, — en tout cas c'était dans ce fameux hiver entre le Congrès de Bruxelles et celui de Bàle, — des i>rog-rammes de l'Alliance. Je m'en suis servi pour fonder au Locle un groupe secret au sein de Flnternationale ; mais nous n'avions aucunement l'idée de faire partie de votre Section de l'Al- liance : nous voulions simplement unir par un lien plus intime les 1. Neltlau, Biographie de Bakounine, p. 309. 2. Reproduit par Netllau, p. 280. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE PREMIER l3 hommes les plus avancés du Locle. J'ai toujours dit à Michel que la Section publique de l'Alliance à Genève était une bêtise, et que vous auriez dû tenir cette organisation secrète ; il prétendait que c'était impossible ; je lui répondis que nous, du moins, nous ferions ainsi ; qu'une Alliance publique serait la mort de l'Internationale au Locle, en créant un germe de division, tandis qu'une Alliance secrète stimu- lerait la vie. Vous connaissiez les noms de notre groupe et vous les avez inscrits, à notre insu, sur votre liste de membres de l'Alliance de Genève. Il y a eu malentendu, voilà tout. Pour que ma conduite ne prête pas à l'équivoque, je suis prêt à donner ces explications au Conseil général ; il n y a en effet aucun mal à lui avouer cette tentative d'organisation secrète. Il verra par là combien peu nous étions sous le joug d'une dictature, puisqu'il y avait si peu d'unité et d'entente entre nous. Quant à Adhémar, je crois que lui et ses amis ont réellement fait partie de l'Alliance publique de Genève, et qu'ils n'avaient pas agi comme nous au Locle ; cepen- dant je ne puis pas l'affirmer. Voici les résolutions votées par le Congrès romand collectiviste : I. — Révision du règlement fédéral. Le Congrès décida de maintenir pour cette année le règlement fédéral dans son intégrité, afin de bien marquer qu'il n'y avait dans l'esprit de la majorité aucun désir d'innover, et de bouleverser, comme on pouvait être tenté de l'en accuser, les bases sur lesquelles reposait la Fédération romande. Il n'y apporta qu'une seule modification, qui ne louchait aucune- ment au fond ni à l'esprit du règlement : dans l'article 28, qui disait: « Le Comité fédéral est composé de sept membres, élus pour un an par le Con- grès des Sections romandes, et choisis dans une fédération locale », le Congrès supprima les mots et choisis dans une fédération locale, atln de pouvoir prendre une partie des membres du Comité dans la Section de la Chaux-de-Fonds et une partie dans la Section du Locle. II. — Révision du règlement du Journal. Au lieu de composer la Commission administrative du journal d'un délégué de chacune des Sections de la Fédération, le règlement revisé disposa que cette Commission serait comj)osée de cinq membres nonuués dans une Section désignée par le Congrès ronuind ; ces cinq membres durent ètrt; élus par la Section désignée, sous réserve de la ratiliiation du Comité fédéral ; mais chaque Section eut le droit d'envoyer au sein de la Commission un délégué avec voix consultative. En outre, le règlement remplaça le Conseil de rédaction, «dont la res- ponsabilité était illusoire », dit Schwilzguébel dans son rapport, i)ar un rédacteur unique, « dont la responsabilité serait réelle » ; et pour éviter de donner par là au journal une couleur personnelle, le Congrès adjoignit au rédacteur six collaborateurs, et chaque Section fut invitée à désigner des correspondants. Une indemnité devait être allouée au rédacteur, ainsi qu'au comptable-expéditeur. III. — Propagande. Le Congrès, considérant que pour rendre la propagande active cl clli- cace, une direction centrale était nécessaire, décida de donner au Comité fédéral les pleins pouvoirs nécessaires pour cet objet; les frais devaient être couverts au moyen de contributions volontaires. i4 l'internationai.k IV. — Caisses de résistance. « I^e Congrès, conformément aux résolutions pi-ises au Congrès international de Bàle sin- ce sujet, recommande à toutes les sociétés (le métier de créer ilans leur sein des caisses de résistance, et de constituer le plus promptement possible des fédérations corporatives régionales. » Un Règlement fédératif des caisses de résistance lut adopté par le Congrès. Kn voici les dispositions essentielles : Le Comité fédéral tonne le centre reliant entre elles les caisses fédérées ; — Chaque Section conserve la libre gestion de sa caisse de résistance ; — Quand une Section veut faire grève, elle doit soumettre ses motifs au Comité fédéral ; si la grève est approuvée par ce Comité, les grévistes acquièrent le droit aux subsides; si le Comité fédéral refuse son approbation, la Section a le droit d'en appe- ler directement aux autres Sections, et si la majorité do celles ci se pro- nonce en faveur de la grève, le droit aux subsides est acquis ; — Les subsides sont réglés comme suit : sur un premier appel, chaque caisse verse un franc par membre cotisant; sur un second appel, second verse- ment d'un franc par membre ; après ces deux appels, si des fonds sont encore nécessaires, chaque caisse fixe elle-même le chiffre des nouveaux subsides ; — Si une corporation non encore adhérente à l'Internationale et au lien fédératif se met en grève et rlemande des secours, le Comité fédéral pourra engager les caisses de résistance à la soutenir : dans chaque cas, chaque caisse décidera elle-même ce qu'elle jugera à propos de faire ; les subsides votés en faveur de corporations non adhérentes ne sont accordés qu'à titre de prêt ; mais si ces corporations adhèrent ensuite à l'Interna- tionale et au lien fédératif, elles seront dispensées du remboursement des sommes qu'elles auront reçues^ ce remboursement étant remplacé par la réciprocité des subsides. V. — Coopération. « Le Congrès romand, Considérant que la coopération de production ne peut pas se généraliser dans la société actuelle, parce que si, d'un côté, quelques travailleurs peuvent, par leurs propres épargnes ou avec le secours des autres travailleurs, être mis en possession de leurs instruments de travail, il est impossible, d'un autre côté, de procurer les instru- ments de travail à la totalité des ti*availleurs, à moins d'exproprier les détenteurs des capitaux ; Que cette impossibilité est surtout évidente lorsqu'il s'agit des grands instruments de travail, l'usine, la mine, la terre ; et qu'ainsi les corps de métier les plus souffrants sont précisément ceux qui peuvent le moins actuellement se constituer en coopération ; Qu'ainsi, tandis que la plus grande partie des travailleurs reste- raient misérables, une minorité, enrichie par la coopération, irait augmenter les rangs de la boui^geoisie ; Considérant en outre que la coopération de consommation, lors- qu'elle est fondée sur des bases réellement socialistes, sans aucun avantage réservé au capital, peut avoir une utilité relative pour soulager la misère de quelques travailleurs, pour les grouper et les organiser ; Mais que néanmoins la coopération de consommation, si elle se généralisait dans l'état actuel de la société, de manière à procurer à la totalité des travailleurs la vie à meilleur marché, aurait pour résultat un abaissement général des salaires, le salaire n'étant que TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE PREMIER 10 la portion strictement nécessaire pour vivre laissée par le capital au travail ; Déclare : Que la coopération est la forme sociale qu adoptera le travail après rémancipation des travailleurs ; mais qu'il ne pense pas que la coopération soit le moyen d'opérer rallranchissement complet du prolétariat, qui ne peut avoir lieu que par la révolution sociale internationale. » VI. — Attitude de V Internationale çis-à-çis des gouvernements. u Considérant que l'émancipation définitive du ti^avail ne peut avoir lieu que par la transformation de la société i)oliti(jue, fondée sur le privilège et l'autorité, en société économique fondée sur l'éga- lité et la liberté ; Que tout gouvernement ou Etat politique n'est rien autre chose que l'organisation de l'exploitation bourgeoise, exploitation dont la formule s'appelle le droit juridique ; Que toute participation de la classe ouvrière à la politique bour- geoise gouvernementale ne peut avoir d'autres résultats que la consolidation de l'ordre de clioses existant, ce qui paralyserait l'ac- tion révolutionnaire socialiste du prolétariat ; Le Congrès romand recommande à toutes les Sections de l'Asso- ciation internationale des travailleurs de renoncer à toute action ayant pour but d'opérer la transformation sociale au moyen des réformes ])olitiques nationales, et de pointer toute leur activité sur la constitution fédérative des corps de métiers, seul moyen d'assurer le succès de la révolution sociale. Cette fédération est la véritable Représentation du travail, qui doit avoir lieu absolument en dehors des gouvernements politiques. » En regard de ces résolutions du Congrès collectiviste, je vais placer celles de l'autre Congrès. On pourra constater, avec quelque surprise peut-être, que sauf sur un point, — la « participation à la politique bour- geoise gouvernementale », — elles ne ditïèrent guère des nôtres. C'est qu'en réalité celte question de l'altitude à prendre à l'égard d'^s gouver- nements et des partis politiques était la seule qui fût en cause, qu'elle seule était l'origine et la raison d être du conflit : l'Alliance n'était qu'un prétexte ; la coopération, les caisses de résistance, étaient choses acces- soires pour les politiciens, et ils avaient compris que, pour ne pas se taire honnir de toute l'Internationale, il fallait, en ces matières, accepter ce qui était généralement admis ; laïuiis (jue la possibilité de se faire élire députés et d'arriver à participer au gouvernement était le point capital pour les candidats futurs, les hommes d'Etat en perspective, les Grosselin et les Goullery. La Solidarité publia les résolutions du Congrès collectiviste dès son premier numéro, et im|)rima le règlement des caisses de résistance dès le second. L'Ei^-alitr, au conlrairt% remplil ses colonnes, pendant plusieurs semaines, d'articles de polémique, de violentes allaqui's personnelles, mais ne se pressa nullement de faire connaître les voles du Congrès anli-collec- tivisle : ce fut seulcm août, (pi'elle (it eouiiailre le texte des modilications a|)porlées par \c Congrès au règlement fédéral. Seules, les r( solutions rtîlatives à la politiipie furent publiées tout de suite, le lO avril, parce que pour les hommes de V li^aUlé tout l'intérêt du Congrès était là. l6 L'iNTEHNA lîOXALE Voici donc les résolutions du Congrès anti-coliectivisle : I. — Révision du règlement fédéral. Tandis que le Congrès collectiviste avait maintenu ce règlement tel quel, sauf un détail, l'autre Congrès y apporta de nond>reux changements: quinze articles furent modifiés, deux lurent supprimés, deux articles nou- veaux furent introduits. Une des dispositions nouvelles [)ortail : « Le Comité fédéral veille à ce que les Sections qui voudraient s'établir exclu- sivement pour la propagande, en dehors des Sections centrales de chaque fédération locale et des Sections de métier, ne soient point admises au sein de la Fédération romande » (art. 44)- Le Conseil de rédaction du journal ne devait plus être élu j)ar le Congrès : celui-ci « chargera de sa nomina- tion telle fédération locale qu'il lui plaira de choisir » (art. 02), — en l'es- pèce, Genève. II. — Journal. Conformément à la modification apportée à l'article 62 du règlement fédéral, les Sections de la fédération locale genevoise reçurent le mandat d'élire le Conseil de rédaction de VEg-alité. Dans une assemblée générale des Sections de Genève, tenue à la fin d'avril, ce Conseil fut composé de Grosselin, Henri Perret, Outine, Wœhry, Weyermann, Becker, Dupleix, Baumgartner et Longchamp. Grosselin, ayant refusé, fut remplacé par Machado, qui avait obtenu après lui le plus grand nombre de suffrages. (Egalité du 7 mai 1870.) m. — Propagande. ÙEg-alité ne contient pas de résolution spéciale prise par le Congrès relativement à la propagande: mais l'article nouveau, déjà cité (art. 44)? introduit dans le règlement fédéral indiquait suffisamment les tendances restrictives dont on s'inspirait au Temple-Unique et chez les amis de Coullery. IV. — Caisses de résistance. Le Congrès anti-collectiviste adopta, lui aussi, pour l'organisation de la résistance, un règlement, qu'il appela Règlement général des grèves. Aux termes de ce règlement, toutes les Sections faisant partie de la Fédération romande devaient avoir une caisse de résistance, alimentée par une coti- sation de 25 centimes par membre et par mois ; chaque Section devait gérer sa caisse ; — pour qu'une grève obtînt l'appui des caisses de toutes les Sections romandes, elle devait être sanctionnée par le Comité fédéral; — au premier appel de fonds, chaque caisse ne s'engageait que pour le tiers de ce qu'elle devait posséder, et toujours à titre de prêt ; au second appel il en était fait de même ; si un troisième appel était reconnu néces- saire, une assemblée générale de la Section, ou des Sections composant la fédération locale, devrait avoir lieu pour prendre une décision. V. — Coopération. Le Congrès entendit sur ce sujet la lecture d'un rapport présenté par la commission de Genève et l'adopta. L'Egalité commença, dans ses numéros des 22 et 28 mai, la publication de ce document, intitulé « Le système coopératif devant la réforme sociale » et évidemment rédigé par Ôutine ; mais cette publication resta inachevée, une grève qui éclata à Genève à la fin du mois ayant absorbé, d'abord, toute la place disponible, Qll'Egalitè sétant vue ensuite, à partir du iS juin, obligée de réduire son format. Le préambide seul du rapport a donc été publié, et nous n'en con- naissons pas les conclusions : mais on peut les deviner en lisant cette TROISIEME PARTIE, CHAPITRE PREMIER Ï'J déclaration du rapporteur : qu'il fallait « tâcher de réunir ces deux grands facteurs du mouvement international — celui de la propagande et celui de l'organisation — dans la réalisation pratique du système coopératif». VI. Attitude de V Internationale vis-à-vis des gouvernements '. « I . Nous combattons l'abstention politique comme étant funeste par ses conséquences pour notre cause commune. 2. Quand nous professons l'intervention politique et les candi- datures ouvrières, il est bien entendu que nous ne croyons point que nous puissions arriver à notre émancipation par la voie de la repré- sentation ouvrière dans les Conseils législatifs et exécutifs. Nous savons fort bien que les régimes actuels doivent nécessairement être supprimés ; nous voulons seulement nous servir de cette représen- tation comme d'un moyen d'agitation qui ne doit pas être négligé par la tactique que nous avons à suivre dans cette lutte. 3. L'intervention dans la politique étant pour nous un moyen d'agitation, il est évident que notre grand but tend à la transforma- tion intégrale des rapports sociaux, et que, pour nous, toute agitation politique sans rapports directs aux questions sociales serait nulle et stérile ; que, par conséquent, toute agitation politique est subor- donnée au mouvement socialiste et ne lui sert que de moyen. , . 4. Ceci admis, il est bien entendu que l'Internationale doit pour- suivre énergiquement son organisation à elle, qui n'est que la forme préparatoire de l'avenir . . . C'est dans ce sens que nous adhérons pleinement à l'idée de la Représentation du travail . . . 5. Nous ne croyons pas, vu la situation de l'Internationale, quelle doive intervenir comme corporation dans la politique actuelle... Mais nous croyons qu'individuellement chaque membre doit inter- venir, autant que faire se peut, dans la politique en se conformant aux principes que nous venons d'exposer. » Aussitôt constitué, notre Comité fédéral adressa au Conseil général à Londres, le 7 avril, une lettre, écrite et signée par Fritz Robert, pour lui annoncer ce qui s'était passé. 11 expliqua comment, à la suite d'un vote régulier qui avait donné une majorité en faveur de l'admission de la Sec- tion de l'Alliance de Genève dans la Fédération romande, les délégués formant la minorité s'étaient retirés ; comment la majorité, après avoir vainement essayé d'obtenir de la minorité qu'elle continuât les délibéra- lions en commun, s'était vue obligée d'achever sa tâche en l'absence de la minorité; et comment l'ordre du jour du Congrès portant, comme ()' point, la détermination du lieu de résidence et la nomination du Comité fédéral pour l'année 1870-187 1, et comme 7° point la détermination du lieu où se publierait le journal et la nomination du Conseil de rédaction, le Congrès avait placé le Comité fédéral à la Chaux-de-Fonds et le journal à Neuchâ- tel, en donnant à l'organe de la Fédération le nom de Solidarité , pour éviter des contestations avec les Sections de Genève qui paraissaient vou- loir continuer dans cette ville la publication de VE^alité. Le Comité fédéral, en terminant, exprimait l'espoir qu'une conciliation viendrait bientôt mettre un terme au coniUt. Le Conseil général u(^ répondit rien, et prétendit même [)lus tard n'avoir pas re(;u la lettre de Fritz Robert ^ ; mais llermann Jung, le correspondant \. Egaillé du 16 avril 1870. 2. Cependant Marx a dû rccounaitrc liii-Mu''inp, en 1872, que cette lettre a étt^ revue (voir plus loin, p. 4(i, note 1). G. 11. — i. i8 l'internaïionalk pour la Suisse, m'écrivit dans le courunl d'avril une lettre privée, dans laquelle il me detnandait des détails sur ce qui s'était passé. Je transmis cette lettre au Comité fédéral ; celui-ci, estimant avec raison qu'une lettre de Jung à moi ne pouvait pas élre considérée comme une réponse du Con- seil général, décida d'attendre une réponse oflicicUe, adressée directement au Comité fédéral. Celte réponse ne vint jamais. J'ouvre une parenthèse pour mentionner une Lettre sur le mouvement révolutionnaire en Russie, datée de Genève, 8 avril 1870, que Bakounine adressa à ce moment à Liebknecht. Elle débutait ainsi : Citoyen Liebknecht, Je commence par vous remercier pour la reproduction de mon Appel aux Jeunes Busses, et de la lettre (du 8 février) adressée par mon compatriote Netchaïef à la rédaction de la Marseillaise, dans votre estimable journal, et je vous remercie encore davantage pour votre appréciation du mouvement révolution- naire qui se produit actuellement en Russie. Cette sympathie, venant de l'Allemagne, est un fait nouveau pour nous. Pendant bien des années, nous n'avons rencontré dans votre pays qu'antipathie et défiance. Sans parler des calomnies misérables dont on a voulu acca- bler les personnes représentant ce mouvement à l'étranger, calomnies sur lesquelles malheureusement j'aurai encore à revenir', je dois dire qu'on n'a pas attaqué seulement l'empire du tsar, mais le peuple russe lui-même. Liebknecht publia la lettre de Bakounine, traduite en allemand {Brief iiber die revohitiondre Bewegung in Russland), dans le Volksstaat du 16 avril 1870'-. A ce moment-là, il n'avait évidemment pas encore connais- sance de la Confidentielle Mittheilung du 28 mars, envoyée par Marx à Kugelmann. Liebknecht dut être vertement tancé par le dictateur de Londres pour avoir inséré une lettre de l'homme que Marx venait de dénoncer au Comité de Brunswick comme un dangereux agent du pan- slavisme ; aussi se hâta-t-il de réparer sa faute : le 3o avril, le Volksstaat, qui avait déjà accueilli, en mars, un article « stupide et infâme » de Borkheim, publiait une correspondance dudit Borkheim où celui-ci répétait publiquement la calomnie lancée par Marx dans un document conlîden- liel : que Herzen s'était fait payer une somme annuelle de vingt-cinq mille francs par un Comité panslaviste, et que Bakounine avait recueilli, pécu- niairement et moralement, l'héritage de Herzen. Tout en se plaçant sur le terrain des décisions régulièrement prises, le Congrès de la majorité collectiviste avait décidé de faire un dernier effort pour éclairer la conscience de ceux qui avaient été égarés par des intri- gants. Nous ne pouvions nous résigner à admettre qu'à Genève il ne se trouverait pas, dans les Sections de l'Internationale, un certain nombre d'hommes qui refuseraient de s'associer aux manœuvres d'Outine et consorts et de rompre le lien fédéral. Avant de se séparer, le Congrès vota donc l'envoi à Genève d'un délégué chargé « d'engager les Sections 1. Ceci est une allusion à un article de Borkheim que le Volksstaat avait accueilli peu de temps auparavant, et un reproclie indirect à Liebknecht. Dans une lettre à Albert Richard du !«' avril 1870, Bakounine écrit : « M. Liebknecht continue d'en agir perGdement avec moi et en général avec tous les révolutionnaires russes. Il a réimprimé, il est vrai, mon Appel aux jeunes Russes et la lettre de Netchaïef, mais en même temps, il a publié contre nous un article à la fois stupide et infâme écrit par un drôle qui s'appelle Borkheim. un petit Juif, instrument de Marx. » {Revue de Paris, 1" septembre 1896, p. VIS.] 2. La Marseillaise publia aussi cette lettre de Bakounine dans son numéro du 24 avril 1870. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE PREMIER ÎQ de Genève à ne pas abandonner la Fédération romande » ; et il choisit pour celte mission un jeune ouvrier nouvellement entré dans l'Interna- tionale, Cagnon, l'un des délégués de la Section centrale de Gourtelary, qui s'était fait remarquer au Congrès par son ardeur de néophyte et un étalage exubérant de rhétorique sentimentale. Le Comité fédéral adjoignit à Ca- gnon deux de ses membres, Heng et Chevalley, tous deux connus à Genève. Les trois envoyés obtinrent d'être entendus dans une assemblée générale qui eut lieu au Temple-Unique le dimanche matin lo avril : mais ils se heurtèrent à d'insurmontables préventions. Les délégués genevois, en revenant de la Chaux-de-Fonds, avaient, pour justifier, devant l'opinion des Sections de Genève, la scission qu'ils avaient provoquée, répandu immédiatement des récits mensongers, qui avaient été trop facilement acceptés ; ils avaient pris le parti de nier purement et simplement les faits les plus avérés. « Le compte-rendu que donne de l'assemblée [du lo avril] VÈgalité du 16 avril, compte-rendu où les discours des orateurs de la majorité sont dénaturés de la façon la plus éhontée, peut servir du moins à constater l'attitude prise par les meneurs de Genève, puisque ce sont eux qui l'ont rédigé. Or, d'après ce compte-rendu, les délégués gene- vois déclarèrent : qu'il était faux qu'on eût crié A bas Les collectivistes ; qu'il était faux que la majorité, réunie au café V'onktenel, eût fait des démarches conciliantes auprès de la minorité ; qu'il était faux qu'Outine eût dit qu'il ferait guillotiner Bakounine s'il en avait le pouvoir *. » Bakou- nine prit aussi la parole dans cette assemblée des Sections genevoises, et put constater que sa popularité à Genève, si grande Tannée précédente, était désormais finie. Ni Perron, ni Brossel ne parurent; et leur abstention fut pour nous d'autant plus inexplicable que, quelques jours auparavant, dans une lettre adressée Aux intimes amis -, Bakounine nous les avait représentés comme très zélés et prêts à se jeter dans la lulte. « Brosset est tout nôtre, — avait-il écrit, — il est ravi de ce qui vient d'arriver ^ ; je ne parle pas de Perron, c'est entendu. Il est fort heureux que ni l'un ni l'autre n'aient pris part à ce Congrès. De cette manière ils ont, tous les deux, une position beaucoup plus libre, une apparence beaucoup plus indépendante et désintéressée devant les ouvriers du bâtiment. . . Quant à moi, après avoir consulté ces deux amis : Perron et Brosset, et Monchal aussi (ce dernier, fatigué de sa longue inaction, veut et va nous donner un bon coup de main dans cette lutte), tl'accord avec tous j'ai décidé de ne pas encore me montrer, aussi longtemps que les amis ne m'auront 'pas dit que le moment est venu de payer de ma personne. Mais comptez sur moi, je suis là. » Le 10 avril, le moment était venu, paraît-il : mais, ce jour-là, ceux du concours desquels Bakounine se croyait certain le laissèrent seul sur la brèche. A quelques jours de là, le 16, sur la proposition d'Ouline, la Section centrale de Genève décidait de mettre en accusation Bakounine, Perron, Joukovsky et Henry Sutherland ', qui, tous les quatre, étaient à la fois membres de la Section centrale et membres de la Section de l'Alliance. 11 s'agissait de les expulser de l'inlernalionale. Et en elfet, au mois d'août suivant, après une comédie judiciaire, la Section centrale de Genève pro- nonça, comme on le verra, leur expulsion (voir pages 75-"6). De son côté, la Section centrale de la Chaux-de-Fonds — la Section coulleryste, celle dont les membres avaient brutalement chassé lo Congrès romand du lieu de ses séances — lit rayer de la liste des membres du Cercle ouvrier tous les internationaux qui faisaient partie de la Section de propagande ; et quelques-uns de ceux-ci, qui étaient à la fois membres 1. Mt'iiiDirc de la Fédération jurassienne, p. 14U. 2. Lettre du 6 avril 1870, ritoe par Nottlaii. 3. C'est-ii-dirp du triomphe dt-s collectivistes au Coni,'rès. 4. Ht'iiry Sutlierland, ù'j;r alors de dix-huit ans, était lo lils d'une dauie anirlaisc devenue la seconde fonnno d'Oijaref. 20 I' INTKKNA'IIONALK de la Section centrale et de la Section de propaj^andc, lurent en outre, sans autre l'orme de i)ro(;ès, exclus de la Section centrale '. Nous savions d'autre pari, j)ar une lettre d'Ozerof -, que M"" Ouline s'était rendue à Paris avec la mission spéciale de nous calomnier, et (pi'elle cherchnit à noircir Bakounine auprès des internationaux parisiens. « Elle a dit du mal de lui à Charles Keller, (jui me l'a raconté avec mépris, » écrivait Ozerol" ^ Heureusement nos amis de Paris nous con- naissaient, et n'étaient pas disposés à prêter l'oreille aux propos des intrigants. Bakounine quitta (ienève le lundi 18 avril pour retourner à Locarno ; de là, ainsi (jue je l'ai appris plus tard, il se rendit à Milan, où il devait rencontrer les sœurs de sa femme, M"^* Sophie Lossowska et M"" Julie .... (j'ignore le nom du mari de cette dame), et tAcher, par leur intermédiaire, d'obtenir quelque argent de ses frères, propriétaires ruraux qui habi- taient le domaine patrimonial, resté indivis, de la famille, au village de Priamoukhino, district de Torjok. dans le gouvernement de Tver, Je le vis à son passage à Neuchâtei, où il s'arrêta un jour, et Friz Robert assista à l'entrevue ;"nous nous concertâmes au sujet de la direction à donner k la Solidarité ; et c'est à ce moment qu'il me remit, pour être imprimé dans l'atelier G. Guillaume fils, le manuscrit de la brochure Les Ours de Berne et l'Ours de Saint-Pétersbourg ', en me laissant toute liberté de retoucher, de remanier, d'abréger, liberté dont je ne me lis pas faute d'user ^ La brochure Les Ours de Berne et VOurs de Saint-Pétersbourg, com- plainte patriotique d'un Suisse humilié et désespéré (Neuchâtei, imprime- rie G. Guillaume lils, 1870, 45 p- in- 16), était devenue introuvable. Elle vient d'être réimprimée dans nn volume qui contient également les Lettres à un Français et L'Empire knouto-germanique et la Révolution sociale ", ce qui me dispense d'en donner ici une analyse. On peut lire encore aujour- d'hui avec fruit cet écrit, l'un des meilleurs de Bakounine : on y trouve des pages excellentes sur les dangers de la centralisation, sur a le mensonge du système représentatif », et l'auteur y expose avec une logique serrée un ensemble de preuves à l'appui de celte affirmation, que « toute orga- nisation politique aboutit fatalement à la négation de la liberté ». Pendant ce séjour de Bakounine à Neuchâtei, nous passâmes de longues heures, ma fenmie et moi, à causer avec lui de mille choses diverses ; sa conversation, tour à tour enjouée et sérieuse, tenait les interlocuteurs sous 1. On pourra iu^er de ce que c'était que la Section coulleryste de la Chaux-de- Fonds par ce fait : M. Ulysse Dubois ayant, après le Congrès romand, soumis sa conduite à l'appréciation de sa Section. Irois voix se prononcèrent pour et deux voix contre. {Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 176.) 2. L'ex-officier russe Ozerof, dont il a déjà été question (t. I"^^', p. 150), exerçait à Paris le métier de cordonnier. 11 allait venir se fixer à Genève, où il prit une part active, de 1870 à 1872, comme collaborateur de Bakounine, aux affaires russes et françaises. 3. Nettlau, p. 393. — Charles Keller m'a déclaré (juin 1905) qu'il ne se souvient pas d'avoir vu M"'= Outine à ce moment, mais qu'il a effectivement entendu dénigrer Bakounine par divers agents de la coterie de Genève et de Londres. 4. Cette brochure avait été écrite à Genève en mars (voir t. l", p. 283). Bakounine indique lui-même cette date dans un passage de L'Empire knouto-oermanique (p. 49) où il dit, après avoir cité quelques lignes de ses Ours : « Voilà ce qu'au mois de mars, alors que l'empire était encore florissant, écrivait un de mes plus intimes amis». 5. Bakounine savait très bien quel était son grand défaut comme écrivain. En envoyant à Herzen le commencement du manuscrit qu'il avait désiré faire imprimer à Paris, en octobre 18G9, il le priait d'élaguer de son œuvre les longueurs, d'en cor- riger l'ordonnance, et lui disait : « Je ne suis pas artiste, et le talent d'architecte en littérature me fait complètement défaut, de sorte qu'abandonné à mes propres forces peut-être ne pourrais-je pas venir à bout de construire l'édifice que j'ai entre- pris d'ériger... Tu te diras : Laissons-le bâtir sa maison à sa guise, mais, comme il n'a pas le sentiment esthétique et ne possède pas la science de l'architecte, c'est moi qui disposerai les fenêtres et les portes. » (Lettre du 18 octobre 1869.) 6. Bakounine, Œuvres, t. II; Paris, Stock, 1907. TROISIEME PARTIE. CHAPITRE PREMIER 21 le charme. Il nous conta entre autres des épisodes de sa longue captivité ; il nous dit comment il avait surtout redouté de s'abêtir connue Silvio Pel- lico et de perdre la haine de ses bourreaux et l'esprit de révolte ; comment il avait été atteint du scorbut, et, dégoûté des aliments, ne pouvait plus supporter d'autre nourriture qu'un mets des paysans russes, la soupe aux choux fermentes (chtchi). 11 nous parla du drame dont, pendant les inter- minables heures de la prison, il roulait le plan dans sa tête, inventant des dialogues et des chants pour bercer son ennui : le sujet en était Promélhée, que l'Autorité et la Violence avaient enchaîné sur un rocher pour avoir désobéi au despote de l'Olympe, et (jue les nymphes de l'Océan venaient consoler ; et il nous chanta de sa voix fruste la mélopée, de sa composi- tion, par laquelle elles endormaient la souffrance du Titan captif. Au sujet de son entrevue avec Fritz Robert et moi, Bakounine écrivait à Joukovsky (en russe) le 5 mai : « Tu sais probablement déjà que, tou- chant Guillaume et Uobert, j'ai exécuté ponctuellement tout ce qui avait été convenu entre nous, et je vois par les derniers numéros de la Solidarité que Guillaume suit sans dévier la direction que nous avons adoptée. Les deux derniers numéros sont excellents '. » Ce n'était qu'à mon corps défendant que j'avais accepté les fonctions de rédacteur de la Solidarité. Il avait fallu, au Congrès, me forcer la main en me démontrant que, si je refusais, notre Fédération serait privée d'or- gane. En eft'el, il ne pouvait être question de faire du Progrès lorgane fédéral : c'eût été s'exposer aux commentaires malveillants d'adversaires qui n'eussent pas manqué de dire que la scission avait été préméditée par nous comme une simple spéculation au bénélice du Progrès '. On ne pou- vait donc placer le journal au Locle ; il fallait choisir entre la Chaux-de- Fonds, Saint-lmier et Neuchàtel. Mais la première condition était de trou- ver un imprimeur disposé à nous faire crédit ; on me demanda d'obtenir que, sous ma garantie personnelle, l'imprimerie (i. Guillaume lils consentît à faire ce qu'une autre imprimerie n'eût pas voulu risquer. Les instances de Schwitzguébel, deSpichiger, de Joukovsky, me décidèrent ^ Le Comité du Progrès, pour faciliter les choses, prit ensuite une résolution qui ne fut pas sans coûter des regrets aux socialistes loclois : il décida que le Progrès 1. Nettlau, p. 401. 2 On le dit tout de tiK^ine à Genève, et l'Egalité (du 16 avril 1870) iaiprim;i que la Solidarité était « le Progrès transformé ». 3. Extrait du proci'S-verbal de la séance du 6 avril du Congrès romand collecti- viste {Solidarité du 30 avril 1870. p. 2) : (( Le Congrès s'occupe ensuite du journal. Il décide que l'organe de la Fédération romande sera publié pour cette année à Neuchàtel. (1 GiiilUtuiiie. de NeuchiUel, est élu lédacteur au scrutin secret. Il accepte en déclarant que, en présence des calomnies que les délégués scissionnaircs se sont empressés de répandre, il croit devoir refuser l'indemnité prévue par le règlement du journal. (( Scliiritzgiiébel et ([uelques antres délégués insistent, en disant que le travail de la plume mérite un salaire Cdinme tout autre travail. « (ritiUaiiine maintient son refus. « Une discussion s'engage sur le titre lus claires ayant été données à réitérées fois sur cette appellation ; d'ailleurs il a parlé en détail dans son Kapital (pages 325 et 326, édition de 18()7) de la fabrication de l'horlogerie ù Genève et dans les Montagnes neuchûteloises : néanmoins il feint de croire qu'il s'agit d' » ouvriers de fabrique », espérant probablement que par ce procédé il induira en erreur les lecteurs non avertis. 6. On verra, |)ar les citations qui seront données plus loin, si la Solidarité a « fait la guerre o à VF.qalité, ou si elle n'a pas plutôt péché par excès de mansué- tude et d'esprit de conciliation. 7. La Solidarité n'a nullement « prêché l'abstention absolue en matière politique» : on le verra en lisant ses articles des 7 mai et 4 juin, qui seront reproduits plus loin. 8. La 'Solidarité ne contient d'autre artiile de liasteliea (ju'une correspondance (numéro du 7 mai) où il raconte une tournée de propagande dans le Var, et où il n'est pas parlé de polili(|ue ni d'abstenlion. 9. Il est facile de deviner pourquoi Marx met ici en vedette les noms do Richard et de Blanc, di^ même que celui de Bastelica : c'est parce (pien 1S72 Richard et Blanc passèrent au bonapartisme, et (|ue Bastelica fut accuse (ri'trt^ leur i'(Hn|)li('e. Miiis en 1870 et 1871, ils jouissaient tous les trois de l'entière conliance de touti^ rinlernatinnale: il la date du 8 mars 187(1, le Conseil général de Londres avait maintenu .Mlierl Itichard dans ses fonctions de secrétaire correspondant pour Lyon, et en 1871, ilu plein consen- tement de Marx. Bastelica devint membre de ce même Conseil général. 24 l'internationale La majorité momentanée et fictive du Conjures de la Cliaux-de- Fonds avait du rcsl<; affi en violation lla^iantc des statuts de la Fédération romande; qu elle prétendait représenter ; et Ion doit remarque)' que les (;hels de l'Alliance avaient pris une part impor- tante à la rédaction de ces statuts. En vertu des articles 53 et 55. toute décision importante du Congrès, pour obtenir l'orée de loi, devait recevoir la sanction des deux tiers des Sections ledérées ' . Citer une page pareille, n'est-ce pas le plus sévère châtiment — et le plus mérité — qu'on puisse infliger à celui qui l'a écrite ? Les votes du Congrès collectiviste de la Chaux-de-Fonds furent accueil lis avec un véritable enthousiasme dans les Sections de la Suisse française, en dehors de Genève et du cénacle coulieryste de la Chaux-de-Fonds. La Solidarité, dans ses premiers numéros, enregistra de chaleureuses adhésions : « Les Sections du Locle, qui font généreusement le sacriflce de leur organe spécial, le Progrès, promettent leur concours en masse à la Solidarité. » — « L'assemblée générale des quatre Sections de Neuchâtel, réunie le i4 avril, approuve à l'unanimité la conduite de ses délégués au Congrès romand. Le président des monteurs de boîtes donne connais- sance à l'assemblée de la protestation faite par sa Section contre son second délégué, Baumann. L'assemblée a élu les cinq membres de la Commission administrative du journal. » — « L'assemblée générale des Sections du district de Courtelary, réunie le 17 avril, a décidé à l'unanimité de continuer son concours moral et matériel à la Fédération romande, représentée par la majorité du Congrès, et d'appuyer énergiquement le nouveau Comité fédéral siégeant à la Chaux-de-Fonds. » — Le Comité de la Section centrale de Vevey écrit : « La Section centrale de Vevey a, dans son assemblée générale du 3o avril, témoigné par un vote unanime ses remerciements à ses deux délégués Rossier et Coigny pour leur conduite ferme au Congrès de la Chaux-de-Fonds. La Section centrale a témoigné son indignation contre la manière grossière dont les délégués ont été expulsés de la salle du Congrès par quelques membres de la Section cen- trale de la Chaux-de-Fonds, et a voté en particulier un blâme sévère contre la conduite anti-internationale de son président Ulysse Dubois, qui devra être inscrite aux procès-verbaux de la Section, pour avoir favorisé le guet-apens susmentionné. . . Vive l'Internationale ! vive le collecti- visme ! » — La Section de Moutier « adresse des remerciements sincères à son ancien président [qui fut son délégué au Congrès], le citoyen Alcide Gorgé, habitant actuellement la Chaux-de-Fonds, pour le dévouement et le zèle qu'il a témoignés à l'association pendant l'exercice de ses fonc- tions. » — De Lausanne, où l'Internationale était trop faiblement orga- nisée pour avoir pu envoyer un délégué au Congrès, on écrit à la Solida- rité « une lettre très conciliante et remplie des meilleurs sentiments inter- 1. Qui ne croirait, en voyant Marx indiquer des articles des statuts de la Fédération romande, que ces articles contiennent en elîel ce qu'il leur fait dire ? Et cependant il n'en est rien. L'art. 53 des statuts dit : d Toute décision du Congrès qui imposera une charge extraordinaire aux Sections ne deviendra obligatoire el exécutoire que lorsqu'elle aura été adoptée par les deux tiers des Sections » ; or. comme il ne s'agissait pas, dans la question de l'admission de la Section de l'Alliance, d'une décision devant imposer une charge financière, cet article 53 n'était pas applicable. L'art. D.î dit : « Les présents statuts, pour obtenir force de loi, doivent être votés par la simple majorité du Congrès, adoptés par les deux tiers des Sections romandes et sanctionnés par le Conseil général. Ils ne pourront être modifiés qu'aux mêmes con- ditions » ; or 11 ne s'agissait pas non plus d'une modification des statuts, donc l'article 55 n'était pas applicable. Par contre, Marx oublie — quoique la Snhdanlé. dans son numéro du 23 juillet 1870 (voir plus loin, p. 57), et le Mémoire de la Fédération juras- sienne (p. 121), paru en avril 1873, eussent eu soin de l'en prévenir — qu'il existait un article 47 disant que « la Section qui n'enverrait aucun délégué au Congrès per- drait le droit de protester contre les décisions de la majorité ». TROISIEME PARTIE. CHAPITRE PREMIER 2D nationaux » ; la rédaction « remercie les signataires de leurs paroles de sympathie, et espère avec eux que l'union renaîtra bientôt dans la Fédération romande ». — A la Chaux de-Fonds, malgré les intrigues des coullerystes, a plusieurs Sections nouvelles sont en voie de formation », et « la fédération ouvrière continue son travail d'organisation ». La progagande a reçu une impulsion nouvelle : « On nous annonce la formation à Bienne et dans les environs d'une forte Section d'ouvriers pierristes et sertisseurs, qui a demandé au nouveau Comité fédéral son entrée dans la Fédération romande. » — « Nous espérons pouvoir donner prochainement de bonnes nouvelles de la vallée de la Brévine, des Ponts, de Fleurier, et d'autres localités du canton de Neuchâtel. Des Sections vont être créées dans plusieurs villages qui étaient restés jusqu'à présent étrangers au socialisme. La Section du Val de Ruz est en voie de s'orga- niser enfin d'une manière sérieuse ; des délégués de cette Section se sont mis en rapport avec le nouveau Comité fédéral. » — ^ Dans le Jura ber- nois, grâce à la propagande active de nos amis, on peut compter aussi sur la formation de plusieurs nouveaux groupes. » — « Une réunion a eu lieu le 1*"' mai aux Hauts-Geneveys ; cinq membres de la Section de propa- gande de la Chaux de-Fonds y assistaient, et, après une longue discussion avec les ouvriers et les agriculteurs qui étaient présents, une douzaine d'hommes dévoués, pour la plupart agriculteurs, ont signé l'engagement de se constituer en Section internationale et de travailler à la propagande dans tous les villages du Val de Ruz. » — « Il y a des Sections en forma- tion aux Brenets, à la Chaux-du Milieu, aux Ponts. » Tout entiers à notre (Euvre de propagande, et à l'espoir de ramener l'union dans les rangs des travailleurs que l'intrigue du Temple Unique et rinlrigue coulleryste, coalisées, avaient réussi à diviser, nous nous refusions à répondre aux injures de VKg-alité par le talion, à rendre coup pour coup ; nous nous obstinions à tendre une main de réconciliation à ceux qui ne rougissaient pas de nous dénoncer comme des ennemis de la classe ouvrière. Voici le langage que V Egalité tenait à notre adresse : « Ce malheureux incident est dû à de sourdes menées, à des germes de dissolution semés par quelques hommes que nous avons eus trop long- temps dans notre sein, pour qui le principe dominant est : Périsse l'In- TEBNATioNALF, pourvu quc nos individualités survivent, et c'est ainsi que ces hommes aux éléments dissolvants comprennent le collectivisme. » (Article de Wa^hry, 9 avril.) « Que la responsabilité retombe sur ceux qui n'ignoraient point ce qu'ils faisaient, en travaillant dans les ténèbres à la désunion. Ce n'est point à eux que notre parole s'adresse, car ils sont résolus à rester sourds à toute parole fraternelle, conmie de notre côté, nous aussi, nous sommes résolus à les démasquer complètement, alinque lintrigue soit chassée une fois pour totites de'notrc grande et intime famille. . . Nous nous adressons à nos frères dissidents, qui se sont laissé égarer par le souille «le l'intri- gue et de la calomnie, qui se sont laissé induire en erreur par les grandes phrases de quelques déclamateurs. . . Kst-ce (jue rambilion de AI. (iuil- laume ne se contente pas d'avoir fait ses menées au Congrès romand ? Est-ce qu'il voudrait introduire dans notre sein cette maxime usée de lu presse bourgeoise : Calomniez, calonmiez toujours, il en reste tout de même quelque chose ? Eh bien non, celte fois-ci la calomnie sera réduite à l'impuissance, parce qu'il s'agit {)Our nous de savoir si rinlernatit)naK' veut devenir la risée de ses ennemis, grAce à ses faux amis, si l'Inter- nationale veut se laisser <îétourner de sa grande «euvre [)ar de misérables tracasseries, ou bien si elle veut chasser l'intrigue de son sein et aeeoiuplir sa glorieuse oMivre par l'énergie de l'intelligence des travailleurs eux- mêmes. » (Article dOuline, i(j avril.) « Le Congrès est souverain, s'écrie la majorité de trois voix ;.. . et, après avoir abreuvé la majorité réelle de toute sorte de calomnies, elle a6 l'internationale nous tend la main par son rédacteur Guillaume pour la Iroisi âme fois ! Ce rédacteur nous envoie son baiser de Lamourelte ! Eh, où est donc fa souve- raineté du peuple ? Peut-elle ôtrc foulée aux pieds plus elTrontément ?. . . Tout ce que nous disons ne concerne en aucune lagon les Sections qui se laissent égarer momentanément par les déclamations et les insinuations d'individus pareils... Mais quant aux baisers du rédacteur de la Solidarité, nous devons avouer que nous aimons mieux ses calomnies que son hypo- crisie mal déguisée, et nous tâcherons de nous abstenir de toute réponse à pii. » (Article d'Outine, 23 avril.) En regard de ces injures, je reproduis ce que j'écrivais dans la Soli- darité : Voici ce que nous pouvons dire aux Sections de Genève, avec l'assurance que nos sentiments fraternels sont partagés par tous les membres des Sections qui formaient la majorité du Congres : Si vous trouvez nécessaire aux intérêts particuliers du groupe genevois de vous séparer de nous, faites-le, constituez une fédération à part : mais ne nous quittez pas l'injure à la bouche et le ressenti- ment dans le cœur ; souvenez-vous que, malgré nos dissidences, nous sommes tous des internationaux . . . Si vous voulez conserver chez vous le journal YEgalité, n'en faites pas un organe destiné à nous faire la guerre. Que V Egalité et la Solidarité traitent, chacune à sa façon, les grandes questions sociales ; mais renonçons dès le début à une polémique irritante et funeste, à une lutte fratricide. . . Puisque nous n'avons pas pu nous entendre pour avoir un seul Comité fédéral, un seul journal, une seule caisse administrative, tâchons au moins de fédérer, dans les deux groupes, nos caisses de résistance . . . Au nom de la fraternité internationale, amis de Genève, ne repoussez pas la main que nous vous avons tendue trois fois déjà, et que nous vous tendons encore. {Solidarité du i6 avril.) Notre journal a des devoirs sérieux à remplir. . , Aussi ne consen- tirons-nous qu'à la dernière extrémité à remplir nos colonnes du bruit de la querelle soulevée par quelques individualités qui prétendent représenter le socialisme à Genève, et qui, pour le prouver, ont consacré le dernier numéro de YEgalité à nous jeter de la boue. . , . Nous continuerons à dire aux Sections de Genève : « N'aban- donnez pas la Fédération romande ; examinez avec impartialité la situation, comparez la conduite des uns et des autres, vous Qnirez par reconnaître quels sont vos vrais amis, quels sont les socialistes sincères et désintéressés ; vous ouvrirez les yeux sur les intrigues de quelques meneurs qui vous ont trompés ; vous cesserez alors de suivre leurs conseils funestes, et vous accepterez la main de concilia- tion fraternelle que nous vous tendons encore et que nous vous ten- drons toujours. » (Solidarité du a3 avril.) Mais détournons les yeux du Temple-Unique. Si nous étions bassement insultés dans l'organe que rédigeait Ouline, nous avious la joie de nous trouver en pleine communion d'idées et de sentiments avec les internatio- naux de France, d'Espagne et de Belgique. Une nouvelle grève avait éclaté au Greusot en mars, et les grévistes tenaient bon, malgré les condamnations prononcées contre vingt-six d'entre eux par le tribunal d'Autun. Les femmes et les enfants des TROISIEME PARTIE, CHAPITRE PREMIER 2^ condamnés se trouvaient en proie à la plus affreuse misère ; leur situation inspira un élan de cœur à notre ami Charles Perron, qui écrivit à la Marseillaise, de Paris : Il s'agit de venir en aide aux familles des condamnés d'Autun. de les soustraire à la révoltante charité de M. Schneider qui menace de les atteindre tôt ou tard. Je désire obtenir de la femme d'un des prisonniers de me confier, de confier à ma mère, à ma sœur, un de ses enfants dont nous nous chargerions entièrement pendant l'absence du père. Peut-être ne serait-il pas diflicile de trouver trente ou quarante ouvriers qui soient en mesure d'en faire autant. Quand il y en a pour quatre, il y en a pour cinq, c'est connu... Cette adop- tion temporaire, faite sous les auspices de la Marseillaise, n'inspire- rait aucune crainte aux femmes du Greusot, qui accepteraient sans doute cette manière de soustraire leurs enfants à la faim et à la misère, et elles, à l'aumône dégoûtante de leur tyran. La Marseillaise publia la lettre, en ajoutant : c< De pareils actes n'ont pas besoin de commentaire. Ils prouvent que l'union se fait entre les travail- leurs de toute profession et de tous pays, sans distinction de localités ni de nationalités, et que, par conséquent, l'avènement de la révolution sociale est proche. » Nous savions bien que nous pouvions compter sur les sympathies des socialistes parisiens : ils allaient bientôt, d'ailleurs, nous prouver leur confiance de la manière la plus éclatante, en nous chargeant de publier, à l'imprimerie de la Solidarité, le journal qu'ils décidèrent de fonder comme organe de la Fédération parisienne (voir p. 52). A Lyon et à Marseille aussi, l'entente était complète avec nous. De Rouen même, où le lithographe Aubry, qui rédigeait la Réforme sociale, avait déclaré vouloir se tenir sur la réserve, le fileur Creusot, ex-délégué au Congrès de BAle, m'écrivit au sujet de la scission : « Si quelques questions de principes séparent nos frères romands, je fais des vœux bien sincères pour la fédération de toutes vos caisses de résistance, et j'ai la conviction que vous réaliserez cette solidarité capitale le plus tôt possible. Nous sommes charmés de l'active propagande que vous faites. Vous êtes de vaillants soldats, nous vous remercions... Recevez mon salut fraternel, ainsi que Fritz Robert et tous ceux qui combattent avec vous. » D'Lspagne nous avions reçu des déclarations attestant la solidarité de principes qui nous unissait aux travailleurs de la péninsule. Les deux délégués au Congrès de Bâle, Senlinon et Farga-Pellicer, avaient adressé au Congrès romand une lettre ('ir mars) dans laquelle ils nous faisaient part de « l'opinion de la majorité des ouvriers fédérés en Espagne » sur les trois questions du programme à discuter ; sur la question politique ils disaient : « Relativement à l'altitude des ouvriers vis-à-vis des gouver nements, nous sommes heureux de pouvoir constater que les ouvriers d'Espagne se convainquent de plus en plus qu'ils n'ont absolument rien à attendre de leur participation dans les affaires d'Etal, que tout le temps et tous les efforts consacrés à leur procurer une amélioration par ce chemin non seulement sont pitoyablement perdus, mais encore sont posi- tivement nuisibles, parce que de telles tentatives ne sont ([ue trop suscep- tibles d'égarer un grand nombre de nos compagnons de misère, comme nous le voyons à notre grand regret en France, en Angleterre, en Alle- magne et dans la partie allemande de la Suisse ». — Après le Congrès, la Federacion, organe des Sections internationales de Barcelone ', écrivit : « Nous considérons comme un devoir d'envoyer notre salut fraternel à la i. I.e journal la Federncinn avait ooiiiiikmico ji paraître le 1" août IN69. Son rédactouv principal iHait lo typou:raplit' Itafacl l<'.iri,'a-l'ellicor. 28 l'interxationalk majorité des dél(-gu(''S du Confifrès [de la Chaux-de-Fonds], qui ont exprimé dans leurs résolutions la véritable marche (jue doit suivre l'Associalion internationale des travailleurs si elle veut arriver à la complète énuincij)a lion de tous les prolétaires, au collectivisme, sans accepter d'alliance avec aucun parti politique de la classe moyt-nne ; et qui ont constaté une fois de plus que l'émancipation des travailleurs doit élre Tœuvre des travail- leurs eux-mêmes ». — La Section de Madrid, qui comptait plus de deux mille membres, nous envoya de son côté une lettre où on lisait : « Il y a cinquante années que les ouvriers espagnols prêtent leur concours aux révolutionnaires politiques. Qu'y ont-ils gagné ? Pouvoir envoyer aux Gortès un ouvrier [Pablo Alsina], qui s'y trouve complètement isolé, et tout à lait annihilé par ceux mêmes des députés qui se disent partisans de l'émancipation de la classe ouvrière. Si du moins la Hberté politique était une vérité ! Mais la liberté politique sans l'égalité sociale n'est qu'un mensonge. » En Belgique, un Congrès ouvrier flamand, comprenant des représentants d'associations hollandaises (Amsterdam, Arnheim, la Haye, etc.) et d'asso- ciation belges (Bruxelles, Gand, Anvers, etc.), s'était réuni à Anvers les 17 et 18 avril ; il avait à son ordre du jour précisément les mêmes ques- tions que le Congrès de la Chaux-de-Fonds, et sur ces questions il avait voté des résolutions identiques aux nôtres. Il avait recommandé la créa- tion et la fédération des caisses de résistance, « seule arme vraiment eflicace que les ouvriers possèdent actuellement pour lutter contre l'arbi- traire des maîtres ». Il avait déclaré que « la coopération, tant de produc- tion que de consommation, n'amènera pas la régénération sociale », tout en reconnaissant « qu'elle est une étape vers un ordre social nouveau ». Il s'était prononcé eu faveur de la Représentation du travail, — c'est-à dire de la constitution d'un organisme qui serait créé par les sociétés ouvrières en dehors el en face du Parlement, pour la défense des intérêts de la classe des travailleurs, — et avait condamné la politique préconisée par les politiciens progressistes. « Nous aussi, écrivait V Internationale de Bruxelles en rendant compte de la discussion, nous avons demandé long- temps le suffrage universel ; nous avions alors l'illusion de croire que, grâce à lui, nous parviendrions à modifier l'état politique et par suite l'état économique de la société. Nous sommes revenus de cette erreur, et nous savons aujourd'hui que c'était la situation économique, dont profitent les habiles et les intrigants, qu'il nous faut modifier. . . Pour les travail- leurs, chercher à entrer dans les Chambres, c'est abandonner, qu'ils le veuillent ou non, toute idée d'émancipation véritable.. . De même que la pliilosophie et la science, pour combattre et ruiner l'idée religieuse, ne sont pas entrées dans l'Eglise, de même le socialisme, pour abattre notre édifice politique et économique, doit lui porter ses coups du dehors sans s'y installer lui-même. . . Organiser la Représentation du travail en dehors du gouvernement, c'est ruiner définitivement tout formalisme politicjue et lancer la démocratie dans la voie des réformes sociales. » Le développement du socialisme international en France était devenu pour Napoléon 111 un grave sujet d'inquiétude. Conseillé par Emile Olli- vier, l'empereur avait pensé qu'il pourrait se rallier la portion de la bour- geoisie qui réclamait quelques libertés, en inaugurant l'Empire « libéral »; il annonça ensuite (21 mars) que la France serait appelée à sanctionner par un plébiscite la nouvelle orientation donnée à la politique bonapartiste. Le sénatus-consulte du 20 avril fixa au 8 mai la date du plébiscite. Les républi- cains et les socialistes ne furent pas dupes de la manœuvre, et les attaques contre le régime impérial n'en devinrent que plus violentes. L'acquitte- ment de Pierre Bonaparte (le 7 mars), prononcé par la Haute-Cour deTours après un scandaleux procès, avait été une occasion excellente d'agitation. De toutes parts l'Internationale française complétait son organisation en faisant de nouvelles recrues. Les statuts fédéraux élaborés pour Paris avaient été adoptés le 18 avril dans une grande réunion où fut constituée TROISIEME PARTIE, CHAPITRE PREMIER '2Q la Fédération parisienne de l'Internationale ', sous la présidence de Varlin, assisté de Robin et d'Avrial Varlin avait dit dans son discours d'ouverture : a Nous sommes la force et le droit. Nous devons nous suffire à nous mêmes . C'est contre l'ordre juridique, économique, politique et religieux que nous devons tendre nos efforts -, » Une Commission de douze membres (Ansel, Avrial, Berthomieu, (iermain Casse, Combault, Franquin, Johannard, Lafarjïue, Lefèvre. Raymond, Robin, Roussel) fut nommée pour rédiger un manifeste anti-plébiscitaire. Ce manifeste, qui parut dans la Mar.seil- laise du 25 avril, disait aux travailleurs français : « Si vous désirez, comme nous, en finir une bonne fois avec toutes les souillures du passé, ... si vous voulez affirmer la République démocratique et sociale, le meilleur moyen, selon nous, c'est de vous abstenir ou de déposer dans l'urne un bulletin inconstitutionnel, — ceci dit sans exclure les autres modes de protestation. Travailleurs de toutes sortes, souvenez-vous des massacres d'Aubin et de la Ricamarie, des condamnations d'Autun et de l'acquittement de Tours, et, tout en retirant vos cartes d'électeurs, afin de montrer que vous n'êtes point indifférents à vos devoirs civiques, abstenez-vous de prendre part au vote. Travailleurs des campagnes. . ., nous vous conseillons également de vous abstenir, parce que l'abstention est la protestation que l'auteur du coup d'Etat redoute le plus ; mais si vous êtes forcés de mettre un bulletin dans l'urne, qu'il soit blanc, ou qu'il porte un de ces mots : Chan- gement radical des impôts ! Plus de conscription ! République démocra- tique et sociale ! » — De Lyon, l'on écrivait à la Solidarité que la Fédé- ration lyonnaise serait bientôt solidement constituée ; qu'à Saint-Etienne, dans une grande réunion (lo avril), les principes et les moyens d'action de l'Internationale avaient été acclamés ; qu'une autre grande réunion avait eu lieu à Givors (24 avril) ; que des Sections rurales étaient en voie d'orga- nisation. Bastelica nous racontait dans une lettre une excursion parmi les populations révolutionnaires des montagnes du Var, où il venait de fonder cinq Sections; les paysans des Alpes-Maritimes l'invitaient à leur porter la « bonne nouvelle » ; dans les Bouches-du-Rhône se créaient des Sections industrielles ; « à bientôt le tour de l'Hérault, ajoutait il. Tout ce mouve- ment brise mes forces, mais augmente mon courage. » La Solidarité du 3o avril disait au sujet de la situation : « La France sera bientôt couverte de Sections internationales. Les grèves du Creusot et de Fourchambault ont rendu les doctrines socialistes populaires dans les départements du centre : Nevers et Limoges promettent de donner prochainement la main à Saint-Etienne et à Lyon. Besançon compte plu- i. Les statuts de la Fédération parisienne — qui à ce moment n'avait pas encore d'organe à elle — ont été publiés dans la Solidarité (n°f), 14 mai). 2. II est intéressant de eiter quelques lignes d'une lettre que Sentifion écrivait de Barcelone à Varlin. à la date du 10 avril : " Mon cher ami. C'est avec le plus grand plaisir que j'obsorvi; quelle part active vous prenez dans l'ori^'anisation des sociétés ouvrières sur toute la France. Vous voilà dans le beau chemin, le seul qui conduit au but. Tout le temps et tous les efforts voués à d'autres choses sont non seulement perdus, mais directement nuisibles. . . Voulez-vous (jue liberté, éf,'alité, fraternité ne cessent d'être des paroles vaines et creuses qu'après des siècles ? Eh bien, alors, attaquez les gouvernements monarchiques, établissez des républiques de plus en plus démocratiques, amassez des capitaux en épargnant des sous, instruisez-vous de mieux en mieux, et vous aurez l'une après l'autre la liberté, l'égalité et la fraternité, et en l'an iJOOO la justice sera faite sur la terre. Voila un idéal k faire pleurer de satisfaction un philosoplu^ allemand. Nous autres, travailleurs espagnols, nous n'avons pas cette patience séculaire; nous voulons voir la justice établie le plus tiM possible. . . l'eu nous importe qu'on donne a lEspagne un roi. ou iiuel soit ce roi, ou un eraperî'ur, ou un président delà Républiiiue, ou même une douzaine de ces prési- dents : nous savons d'avance que ce seront les mêmes chiens avec dilTérents colliers. Le gouvernement le plus tyrannique ne (tourra pas nous empêcher de serrer nos rangs,... de jeter des bases solides pour l'édilice futur, et. après quelques années, un beau jour l'Espagne s'éveillera libre de tout gouvernement, libre de toute misère, libre do tout parasite, contenue seulement par les liens élastiques de la fraternité. » 3o l'internationale sieurs sociétés ouvrières qui sont en relations avec la Ghaux-de-Fonds, et que le Comité fédéral roinaiid réussira sans doute à g^af^ner à l'Iutcrna- tionalc. Lille s'organise, \)nr les soins de noire infatigable Varlin. Une Section vient de se fonder à Brest, en Bretagne, et elle a envoyé aux Sec- tions de Paris son adhésion à nos principes. Notre ami ii. .Malon remplit dignement la mission dont l'a chargé la Marseillaise [,qui l'avait envoyé en qualité de correspondant en Saône-et-Loire et dans la Nièvre] ; il a fait successivement au Greusot et à Fourchambault une enquête complète sur la situation des ouvriers. » Un grand Congrès des Sociétés ouvrières de France était convoqué à Rouen pour le i5 mai par la Fédération ouvrière rouennaise ; mais Aubry avait lancé cette convocation sans consulter j)er- sonne, et Varlin l'en blâma : « 11 me semble, lui écrivit-il, qu'avant de con- voquer publiquement les sociétés ouvrières de France à un Congrès dont vous (ixez vous-même la date et le programme, vous auriez dû consulter ces sociétés sur l'opportunité de ce Congrès et sur les questions à mettre à l'ordre du jour. . . Nous sommes dans une période de propagande et d'or- ganisation, et je doute que les sociétés, qui, actuellement, ont assez de frais et d'occupations pour ces deux choses, puissent entreprendre sérieuse- ment un Congrès. » Quelques jours avant le plébiscite, Emile Ollivier ordonna l'arrestation, sous la double inculpatioa de complot et de société secrète, de « tous les individus qui dirigeaient l'Internationale ». Le 3o avril, la police arrêta, à Paris, Malon, Johannard, Murât, Pindy, Avrial, Landeck, et vingt autres de nos amis (Varlin réussit à s'échapper et à passer en Belgique ') ; à Lyon, Albert Richard, Gaspard Blanc, Chol, Doublet, Palix et sept autres. A Marseille, Bastelica put se soustraire aux recherches ; il se réfugia en Espagne. Les arrestations continuèrent les jours suivants: on emprisonna Assi au Greusot ; Aubry à Rouen ; Combe à Marseille ; Dupin et d'autres à Saint-Etienne ; Beauvoir, Dumartheray et d'autres à Lyon ; Ledoré et d'autres à Brest ; Alerini ^ à Cannes, etc. En même temps qu'elle mettait sous les verroux les principaux membres de l'Internationale, la police bonapartiste avait arrêté un soldat déserteur, Beaury, qu'elle accusait de vouloir commettre un attentat contre l'empereur, et avait « découvert» au domicile d'un certain Roussel — qui ne put être arrêté, parce qu'il fut « délivré » par « des individus qui se jetèrent sur les agents » — vingt et une bombes, que les mouchards y avaient peut-être apportées. « Ceci, nous écrivait-on de Paris, est cousu de lil blanc. Il est clair que la police, qui avait besoin d'un complot, s'est entendue avec le nommé Roussel ; celui-ci s'est arrangé pour que les agents trouvent des bombes à son domicile, et les agents, de leur côlé, ont eu soin de faire évader Roussel en récompense de ses bons services. » (Solidarité du 7 mai 1870.) Le Conseil fédéral parisien de l'Internationale publia aussitôt (2 mai) dans la. Marseillaise une protestation où il déclarait faux que l'Internationale fût pour quelque chose dans le prétendu complot ; et il ajoutait : « L'Asso- ciation internationale des travailleurs, conspiration permanente de tous les opprimés et de tous les exploités, existera malgré dïmpuissantes per- sécutions contre les soi-disant chefs, tant que n'auront pas disparu tous les 1. On lit dans une bio.^raphie de Varlin, par E. Faillet : « Varlin faisait alors la propagande à Chalon-sur-Saône. Un soir qu'il se trouvait cliez l3oysset (ancien repré- sentant du peuple, proscrit en décembre, rentré en France en 1867), celui-ci reçoit l'avis d'un mandat d'amener contre son hôte. Boyssetl'en informe, lui fait comprendre que. pour la cause, il vaudrait mieux se soustraire à l'arrestation, et lui fournit l'argent nécessaire pour passer en Suisse. Varlin se laisse persuader et prend le chemin de fer. Mais livré â lui-même, il juge indigne de fuir le sort de ses frères, et retourne à Paris. Il descend chez son ami Lancelin. Lancelin lui tient le langage de Boysset; d'autres joignent leurs instances aux siennes. Varlin cède. Le lendemain il était à Bruxelles. » 2. Charles Alerini était professeur de physique au collège de Barcelonnette. Sus- pendu de ses fondions en avril 1S70, il devint gérant du Rappel de Provence, et fut arrêté le 20 mai comme prévenu d'avoir fait partie d'une société secrète. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE PREMIER 3l exploiteurs, capitalistes, prêtres et aventuriers politiques ». La protesta- tion était signée des noms suivants : Ansel, Berlhomieu, Bertin, Boyer, Ghaillou, Chalain, Chaudey , Cirode, Gombault, Dambrun, Delacour, Dupont, Durand, Durieux, Duval, Fournaise, Frankel, Franquin, Giot, Haucke, Langevin, Malzieux, Mangold, Marret, Ménard, Pagnerre, Portalier, Keynier, Rivière, Robin, Rochat ; elle avait été rédigée par Robin. Robin m'écrivit de Paris, le, 3 mai : « Je suis encore là pour te répon- dre, je ne suis pas arrêté. Le triple ou quadruple complot dont la police s'est réservé la découverte au moment opportun est une manœuvre plébi- scitaire. Ges gens-là jouent leur va-tout. 11 y a encore tant d'imbéciles que cela fera quelque effet, mais malgré tout leur étoile pâlit. Dans la Mar- seillaise de demain, tu verras le démenti rédigé par le Gonseil fédéral parisien et que nous avons tous signé. » {Solidarité du 7 mai.) De Lyon, un membre de l'Internationale, Charvet, m'adressa la lettre suivante, le 2 mai : « Toute la Gommission internationale a été arrêtée ; ils ont tout saisi, livres, papiers, cartes et le timbre. Nous ne sommes pas découragés pour cela ; nous avons nommé immédiatement une nouvelle Gommission, mais nous n'avons pas les adresses des correspondants, surtout de Lon- dres. Nous sommes ailés chez le citoyen X, . ., il nous a donné la vôtre ; veuillez, je vous prie, me les envoyer par le retour du courrier. » (Solida- rité du 7 mai.) Je trouve dans un volume d'Oscar Testut ma réponse à Charvet, saisie plus tard chez lui ; la voici, datée du 5 mai : (( Amis de Lyon, ne perdez pas courage ; c'est le moment de se montrer fermes. En reconstituant une nouvelle Commission, vous avez prouvé que vous êtes des hommes dignes de tenir le drapeau de l'Internationale. Nous sommes avec vous de cœur, en attendant le moment, peut-être prochain, oîi nous pourrons vous aider d'une autre manière. Voici les adresses des coi-respondants : Pour le Conseil général, Hermann Jung, 6, Charles Street, Londres ; pour la Belgi- que, Eugène Hins, rue des Alexiens, i3, Bruxelles ; pour l'Espagne, G. Sentinon. rue Giralt-Pellicer, 5, piso 2», Barcelone ; pour Genève, Charles Perron, rue du Cendrier, 8. Si vous voulez écrire au Conseil fédéral parisien, adressez votre lettre ainsi : Mademoiselle Delesalle, rue Monge, 95 .... Des amis qui sont arrivés hier de Paris m'ont afiirmé qu'on s'attend à un mouvement àParis pour le jour du vote, dimanche. » Le plébiscite passé, le gouvernement impérial remit en liberté une partie des socialistes arrêtés, en se réservant toutefois d'en poursuivre un certain nombre devant ses juges. J'eus à traiter à ce moment, dans la Solidarité, de la « question jjolili que », pour mettre en lumière la conception qui était la ncMre et répondre aux objections qui nous étaient présentées. Voici trois articles sur ce sujet, parus dans les numéros des 3o avril et 7 mai : La question politique. (Solidarité du 30 avril 1870.) . . . ^ Examinons la question de plus près, et prenons un exem[)le pour mieux préciser nos idées. Nous choisirons Genève. Pour les ouvriers genevois, il y a deux alternatives : se mêler de politique locale, chercher à l'aire passer quelques-uns des leurs dans i. La première partie de l'article, que je ne reproduis pas. cite et cominente un passage d'un article de l'IîijaliU' du 4 déceuibre 1SG9, contenant un extrait du journal la Liberté (voir t. l", p. 2'tOl, dans kuiuel est combattue <• la tendance funeste des travailleurs à introduire quelques-uns des leurs dans les gouvernements actuels ». 32 l'internationale les Conseils législatifs et exécutifs (ce sont les termes mêmes de la résolution de la minorité du Congrès), ou bien s'abstenir de toute par- ticipation aux élections, et consacrer toute leur activité à faire de la propagande, à renforcer leurs Sections, à se fédérer avec les Sections voisines, à organiser sur un pied solide leurs caisses de résistance. Voyons ce qui arrivera, si les ouvriers genevois choisissent la première alternative. Il y a deux mille internationaux à Genève. Sur ce nombre, com- bien y en a-t-il qui jouissent du droit électoral ? La moitié ? C'est trop dire, ])robablement. Cependant, posons que la moitié des inter- nationaux de Genève soient électeurs : voilà donc mille votajits. Que feront ces mille votants ? Donneront-ils Tappui de leurs suffrages à l'un des partis politiques existants, les radicaux et les indépendants \ ou bien se constitueront-ils en troisième parti ? Voilà une première question qui sera déjà la cause de bien des discussions. Chacun le sait, il y a dans l'Internationale bon nombre d'ouviners qui, par tradition, se rattachent encore à l'un ou à l'autre des partis politiques. Ceux-là iront voter, les uns pour Fazy, les autres pour la « ficelle » ; quand ils se rencontreront au Cercle inter- national, pourront-ils se serrer la main avec cordialité ? n'est-il pas probable au contraire qu'ils se querelleront, qu'ils s'échaufferont, et le Cercle ouvrier ne pourrait-il, à la veille d'une élection, se trouver transformé en succursale de la boîte à gifles ^ ? On nous dit même que cela a déjà failli arriver une fois. Prenez-y garde, ouvriers gene- vois : c'est la bourgeoisie qui rirait bien de vous voir vous donner des bourrades pour ses beaux yeux. Mais supposons que cela ne se passera pas ainsi, et mettons les choses au mieux. Nous admettons que tous les internationaux ont rompu à jamais avec les partis bourgeois, et qu'ils forment à Genève un seul parti compact et résolu d'ouvriers socialistes. Très bien. Ce parti aura-t-il la majorité dans les élections ? Sei'a-t-il assez fort pour l'emporter sur les deux autres qui se coaliseront contre lui ? Non, c'est impossible : il suffit de se rappeler qu'il y a à Genève huit mille électeurs prenant part au vote; les ouvriers seront à peine un contre quatre, ils seront battus, c'est clair comme le jour. Cependant, allons plus loin, et accordons que les ouvriers auront pu triompher, au moins partiellement, dans les élections. Nous sup- posons qu'ils aient fait passer deux ou trois des leurs au Conseil d'Etat \ Ces ouvriers devenus conseillers d'Etat resteront-ils fidèles au socialisme ? N'est-il pas probable que le pouvoir leur toui^nera la tête, leur corrompra le cœur, et qu'aussitôt arinvés à cette position bourgeoise par excellence, ils renieront leurs anciennes convictions ? L'histoire nous apprend que cela est toujours arrivé ainsi. Nous voulons admettre néanmoins, pour continuer notre raison- nement, que les socialistes placés de la sorte dans le gouvernement de Genève seraient des hommes incorruptibles, des êtres exempts de toutes les faiblesses de la nature humaine. Une fois au Conseil d'Etat, que feront-ils ? t. Conservateurs. 2 Nom populaire, à Genève, du Palais électoral, où les citoyens se réunissaient à cette époque pour voter, les jours d'élection. 3. Pouvoir exécutif cantonal. TUOISIÈME PARTIE, CHAPITRE PREMIER 33 Ils essaieront des réformes ? Mais leurs collègues s'y oppose- ront. — Voilà que nous sommes encore obligés d'admettre que les socialistes seront en majorité au Conseil d'Etat. Soit. Mais ce Conseil d'Etat socialiste, que pourrait-il faire en face d'un Grand-Conseil bourgeois ? 11 faut donc admettre que la majorité du Grand-Conseil sera composée d'ouvriers. Mais dans ce cas, ouvriers genevois, si vous êtes assez forts, assez nombreux, assez unis, pour vous emparer du Conseil d'Etat et du Grand-Conseil, à quoi bon conserver ces formes gouvernementales établies par la bourgeoisie ? Supprimez ce gouvernement qui n'a plus de raison d'être dans une société égali- taire, et faites la révolution. C'est ici que nous attendent nos contradicteurs. Nous voulons éviter la révolution si c'est possible, disent-ils ; nous voulons, au moyen des réformes constitutionnelles, arriver peu à peu, et sans secousses violentes, à abolir tous les privilèges et à établir l'égalité. Ce projet est très beau, sans doute, mais c'est une utopie qu'on est étonné d'entendre énoncer à des hommes qui devraient avoir réfléchi. Quoi ! vous pensez pouvoir échapper à la révolution ? vous n'avez donc aucune idée claire de ce qui doit se passer pour que le travail soit atfranchi ? Nous vous supposons au pouvoir, socialistes non-révolutionnaires. L'un devons est chef du département militaire. Que doit-il faire ? — conserver l'ordre de choses existant, en le réformant dans quelques détails ? non, c'est le programme du libéralisme bourgeois. Un socialiste doit abolir entièrement Vannée : et voilà la Révolution. Un de vous est chef du département de justice et police. Que doit-il faire ? — replâtrer un peu les vieilleries juridiques, changer le personnel des tribunaux, épurer la police ? non, c'est le pro- gramme du libéralisme bourgeois. Un socialiste doit abolir tout ce qu'on a appelé justice jusqu à présent : et voilà la Révolution. Un de vous est directeur des cultes. Que doit-il faire ? — régler sagement les rapports de l'Etat et des corporations religieuses, défendre la société contre les empiétements du clergé, chercher à constituer l'Eglise libre dans l'Etat libre ? non, c'est le programme du libéralisme bourgeois. Un socialiste doit dire : // n'y a plus de directeur des cultes^ il n'y a plus de cultes publics, il nj' a que la liberté : et voilà la Révolution. Un de vous est directeur des finances. Que doit-il faire ? — allé- ger le budget, dimiimer les impôts, éteindre la dette publique ? — non, c'est le pi'OgramiiH^ du libéralisme bourgeois. Un socialiste iloit supprimer le budget, abolir les imjxits existants, et laisser la société nouvelle organiser les services publics comme elle l entendra : et voilà la Révolution. La logique est de notre côté, à nous qui savons clairement ce que nous voulons, et qui le disons avect franchise. Et c'est pour cela que tôt ou tard ceux des ouvriers qui sont (Micore restés enai'rièi"e. et tpii se laissent bercer par les [)aroles trouq)Cuses des eiulormeurs, mar- cheront avec nous, dès qu'ils auront ouvert les yeux à la vérité. Le moment n'est pas éloigné où, à Genève et partout, le peuple fera ce raisonnement : G. 11. — 3. 34 l'internationale ' Les uns veulent nous conduire aux élections : ils veulent un gou- vernement ouvrier, un l'.tat ouvrier : avec ce système, il faudra naturellement qu'il y ait encore dans lavenir des hommes d'Etat : et qui seront ces liommes d'Etat ? Précisément ces Messieurs qui nous recommandent si fort d'aller voter, et qui veulent tout bonne- ment se mettre à la place des gouvernements actuels. Les autres nous disent : Il faut une société où tous seront égaux dès leur entrée à la vie ; où tous devront travailler de leurs mains et de leur tête ; où personne n'aura plus le droit d'exercer aucune autorité au nom de personne, où il n'y auia par conséquent plus de gouvernement, plus d'Etat, plus d'hommes d'Etat ; où les travailleurs, librement groupés, librement fédérés, administreront eux-mêmes leurs affaires sans avoir à subir la tutelle de personne. Lesquels sont les véritables socialistes, et lesquels sont les ambi- tieux ? Et quand le peuple aura raisonné de la sorte, son choix sera bientôt fait. Encore la question politique. {Solidarité du 7 mai 1870.) Nous devons compléter notre article de samedi passé par quelques observations, afin de prévenir les fausses interprétations qui pour- raient être données de nos principes. En effet, il y a des personnes qui disent : Si les ouvriers s'abstien- nent complètement de participer à la politique, les gouvernements pourront faire tout ce qu'ils voudront : nous verrons, en Suisse, les vieilles aristocraties revenir au pouvoir, et rétablir l'ancien régime. Plus de droit de réunion, plus de droit d'association, plus de liberté de la presse, plus de sécurité pour les habitants étrangers. Nous avons entendu dire ces choses à plus d'un ouvrier. Voici notre réponse : Ces craintes sont chimériques. La vieille aristocratie a fait son temps, l'ancien régime est bien mort. Cet ancien régime a été détruit par la boTH^geoisie, qui a, pour cela, bien mérité de l'humanité. Oui, cette bourgeoisie que nous combattons aujourd'hui parce qu'elle est devenue une classe exploitante, il y a eu un temps où elle était une classe révolutionnaire ; elle représentait alors le progrès, le droit, la justice. C'est elle qui a fondé toutes ces libertés dont nous parlions tout à l'heure : le droit de réunion, le droit d'association, la liberté de la presse, et son titre, dans l'histoire, sera d'avoir arraché ces conquêtes au vieux despotisme du droit divin. Ces conquêtes de la bourgeoisie, la bourgeoisie ne se les laissera pas ravir. On pourra voir un moment, comme en France, une dicta- ture militaire restreindre ces libertés : mais la bourgeoisie ne s'y résignera pas, et profitera de la moindre défaillance du dictateur pour ressaisir les libertés compromises. Soyons donc sans inquiétude sur ce point. C'est la tâche de la bourgeoisie libérale de maintenir l'œuvre de 1789 et de i83o. Et cette tâche, elle l'accomplit tous les jours, non pas sans doute par amour de la liberté et du prolétariat, mais dans son propre intérêt à elle. Quant à nous, nous profitons de ces libertés, et nous nous en TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE PREMIER 35 servons contre cette même bourgeoisie, qui nous a aiTranchis du joug féodal, mais qui veut aujourd'hui nous tenir sous le joug de la finance. * * * Et s'il arrivait un jour que les libertés nécessaires pour continuer notre propagande vinssent à nous manquer ; si le gouvernement voulait essayer de supprimer nos journaux, d'empêcher nos meetings, de dissoudre nos Sections, — alors ce serait le moment d'agir et de défendre les droits menacés. Et les gouvernements verraient alors qu'il faut compter avec nous. Mais, d'ici là, pourquoi dépenser notre activité dans les luttes électorales ? pourquoi prendre au sérieux les comédies gouverne- mentales de la bourgeoisie ? pourquoi donner, à tous ces intrigants politiques qui se disputent le pouvoir, l'appui de notre force et de notre honnêteté ? — Non, non, ouvriers : notre place n'est pas autour de l'urne du scrutin ; elle est dans les Sections de l'Internationale, où nous avons à discuter des intérêts qui nous touchent de bien plus près que toutes les combinaisons politiques des partis bourgeois. * * * Voyez ce qui se passe en France, et l'exemple que nous donnent les ouvriers de ce pays. Un moment ils se sont laissé prendre à cette illusion, qu'en envoyant des représentants au Corps législatif ils serviraient la cause du travail. Aussi, il y a un an, ils avaient donné leurs voix aux députés de la gauche. Aujourd'hui quelle est l'attitude des ouvriers français ? Convaincus [)ar l'expérience qu'il n'y a rien à attendre ni du gouvernement, ni de la gauche, ni d'aucun parti poli- tique, ils ont ado[)té une tactique nouvelle ; et en face du plébiscite, à l'empire qui leui* crie : Votez oui, — à la gauche qui leur crie : Votez non, ils répondent ce seul mot : Abstention. Est-ce à dire que les ouvriers français soient disposés à supporter patiemment l'empire à perpétuité ? C'est tout le contraire. Ils neveu- lent ni de cet empire qui les a fusillés en décembre i85i, ni de cette république bourgeoise qui les a fusillés en juin 1848 : ils ne veulent plus d'aucun gouvernement quel qu'il soit ; ils veulent la destruction de l'Etat, l'avènement de l'égalité sociale. Et dans leur bouche comme dans la nôtre. Abstention signifie Révolution. La loi sur les fabriques â, Zurich. {Solidarité du 7 mai 1870.) Le dimanche 2/4 avril, le peuple zuricois devait voter sur une loi qui réglait les conditions du travail dans les fabriques, et qui mettait en particulier un frein à l'odieuse exploitation des femmes et des enfants. La loi a été rejetée par 20.981 voix contre i8.*.>89. grilce aux manœu- vres ignobles du [)ai"ti bourgeois. La ToiTwacht, qui nous ap[)rend ce résultat, constate en même temps « qu(^ c'est dans les districts iiulustriels que la majorité contre la loi a été la plus forte », c'est-à-tlii'c que la loi a été rcjotée par les ouvriers eux-mêmes . 36 l'intkrnationai.k Voilà une expérience qui devrait laire ouviir les yeux aux [)arti- sans (le la Irgislalion directe. On croit avoir fait merveille parce qu'on a obtenu (|ue le [)euple voterait dii-ectenient sur toutes les lois, — et voilà (jue le peuple repousse les bonnes lois. C'est que, — suivant l'expression énergique d'un orateur dans un de nos meetings, — avec nos institutions sociales actuelles, le sullrage universel, le vote populaire, n'est et ne; peut être qu'une blague. Aussi longtemps qu'il y aura d'un cote des (ra})italistes ayant entre les mains tous les moyens de corruption et d'intimidation, et de l'autre côté une quantité de pauvres diables qui craignent de manquer de pain et qui sont habitués à la soumission au [)lus i'ort, le vote popu- laire — sauf dans des circonstances exceptionnelles et extraordi- naires — ne sera pas un instrument de révolution et de progrès, ce sera un instrument de gouvernement et de réaction. Voilà ce que nos amis de Zurich et d'Allemagne relusent de com- prendre. Pourquoi une partie des ouvriers zuricois ont-ils voté contre la loi sur les fabriques ? Pour deux raisons : d'abord, parce que les patrons le voulaient ; ensuite, parce que la loi. en diminuant les heures de travail de la femme et de l'enfant, diminuait du même coup les maigres ressources du ménage ouvrier, et qu'alors ceux qui avaient déjà à peine de quoi manger auraient décidément souilert de la faim. N'est-ce pas bien peu connaître le cœur humain que d'exiger de la majorité des électeurs un degré d'héroïsme qui leur permette de braver à la fois et les menaces des chefs de fabrique et les soulfrances de la misère, — et cela dans quel but ? Pour voter une loi qui con- tient sans doute des l'éformes utiles, mais qui laisse subsister la base même des abus, qui laisse le prolétaire à la merci du propriétaire, et qui momentanément aggrave même la situation déjà si pénible de 1 ouvrier. Si vous voulez des électeurs indépendants, mettez-les en posses- sion de leurs instruments de travail : une fois qu'ils seront soustraits à la domination du capital, une fois qu'ils seront réellement libres. les manœuvres de la réaction resteront sans efïet sur eux ; alors le cote du peuple sera l'expression réelle de la volonté du peuple. Alors seulement, mais pas avant. Voilà pourquoi, tant que la révolution n'aura pas établi légalité et la liberté complètes, nous refuserons de prendre au sérieux le suffrage universel, nous refuserons d'aller voter. Le triste résultat du vote du 24 avril a-t-il diminué un peu la confiance sans bornes que nos amis de Ziirich donnaient à la légis- lation directe ? Nous l'espérons. Du moins, voici ce que dit la Tagwacht à ce sujet : « Samedi soir, quelques ouvriers sont venus nous trouver, des hommes ordinairement paisibles et modérés. Une sombre indigna- tion éclatait dans leurs yeux. Ils nous dirent : Nous avons acquis la conviction que, contre cette bande, ce ne sont plus les arômes du rai- sonnement qu il faut eniploj'er. » Voilà qui est bien dit. "Maintenant, amis de Zurich, agissez en conséquence. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE II 3'J II Suite de la querelle entre Genève et les Montagnes. — Le Congrès de Stuttgart {^ Juin 18-0). — L'Internationale à Paris: le Socialiste (7/ et i H juin); troi- sième procès. — U Internationale en Espagne : Congrès de Barcelone (igjnin). — Rupture de Bakounine avec Netchaïef {juillet). Nous avions résolu de faire encore une tentative pour rapprocher l'une de l'autre, en dépit des haines d'Outine et de CouUery, les deux moitiés de la Fédération romande. La Section de Vevey nous paraissait particu- lièrement bien placée, par sa situation géographique, pour servir de trait d'union : d'accord avec nous, nos amis veveysans convoquèrent pour le dimanche 8 mai un grand meeting, en invitant toutes les Sections inter- nationales de la Suisse romande à s'y faire représenter. A l'ordre du jour de ce meeting fut placé ce sujet : « De l'Association internationale, de son but, et de ses moyens d'action ». Bien que la Section de Vevey fît partie de notre groupe, VEgalité consentit à reproduire l'appel des Veveysans, et les Sections de Genève se décidèrent à envoyer, comme nous, des délégués à la réunion. La Solida- rité du 7 mai fit ressortir en ces termes l'importance de l'assemblée du lendemain : Meeting de Vevey. Nous recommandons d'une façon pressante à toutes les Sections d'envoyer des délégués au meeting que tlonneront demain les Sec- tions de Vevey. Si les délégués viennent en grand nombre de tous les points de la Fédération romande, le meeting pourra avoir un résultat [)lus réjouis- sant encore que la propagande locale : il pouri-a devenir un premier pas vers l'union des Sections qui se sont si malheureusement séparées. Le Comité fédéral [du JuraJ envoie au meeting deux délégués. Spicldger et Heng ; ils sont chargés de porter à tous les internatio- naux qui assisteront à la réunion des paroles de conciliation et de fraternité. Nous faisons les vœux les plus ardents pour que tous ceux qui viendront au meeting remportent de cette assemblée la ferme résolu- tion lie travailler activement, et en laissant de côté toute animosité personnelle, à reconstituer dans toute son étendue le faisceau de la Fédération romande. Le meeting sera en même temps une occasion de protester contre la conduite ignoble de la police française envers nos frères de l'Inter- nationale. Le meeting s'ouvrit à deux heures dans le jardin de l'Hôtel du Plan. J'avais été délégué, avec le monteur de boîtes Bétrix, par les Sections de Neuchiltel ; noire Comité fédéral était représenté par Spichiger, du Locle, et Heng, de la Chaux de-Fonds ; Joukovsky était venu de Genève. Les Sections genevoises du Temple-Uniciue avaient envoyé Grossehn, Henri Perret, Rossetti, Tellier, et le patriarche J.-Pli. Becker, dont je reçus ce jour-là, pour la dernière fois, l'accolade habituelle. Le ineeling lut présidé par Heng. Au début de la réunion, lîecker parla d'upe grève ^\n\ venait d'éclater à Genève parmi les ouvriers tuiliers ; après (}u"il en eut raconté les incidents, le meeting vota, sur ma proposition, une résolutimi IK-lris- sant la conduite des patrons tuiliers ; puis, sur la pro{)osilion de Spichiger, une collecte fut faite en faveur des grévistes. L'ordre du jour 38 l'internationale du meeting fut ensuite abordé, et, après quelques paroles de Rossier, de Vevey, j'exposai le programme de l'Internationale, en le résumant ainsi : « L'Internationale demande que tous les hommes, à leur naitisancc. aient les m(^mes moyens de dévelopi)er leurs facultés; qu'ensuite, à l'Age où ils sont devenus producteurs, ils aient tous à leur disposition le;; instruments de travail qui leur sont nécessaires ; et, enfin, que tous aient l'entière jouissance et la libre disposition des produits de leur travail. Pour arriver à ce résultat, l'Internationale fait la propagande par la presse et par les meetings ; elle engage les ouvriers à s'associer entre eux, à constituer des fonds de résistance, puis à fédérer leurs associations et leurs caisses ; et quand dans le monde entier cette organisation aura été comprise, l'Internationale sera devenue une force assez puissante pour réaliser son programme. » Becker fil en langue allemande un discours dont les conclusions furent que l'égalité ne pouvait être établie que par la propriété collective, et que, pour y arriver, les travailleurs devaient détruire tout pouvoir politique, juridique ou religieux. Grosselin répéta la harangue stéréotypée qu'il prononçait en de semblables occasions : « Le travailleur a d'abord été esclave, il a ensuite été serf, il est aujourd'hui prolétaire, et le salariat n'est autre chose que l'esclavage sous des roses ; les ouvriers sont obligés de revendiquer une condition d'existence meil- leure : c'est ce que nous faisons en Suisse, par les moyens légaux, et pour le bien de notre patrie ; car nous somme fiers d'être Suisses, et nous res- pectons notre constitution et nos lois. » Nous ne voulûmes point, par esprit de conciliation, relever ce qui nous avait choqués dans le langage de Grosselin; je me bornai, en reprenant la parole, à formuler nettement notre point de vue : « De même que les ouvriers français se sont abstenus de prendre part à la comédie du plébiscite, de même, en Suisse, nous devons faire le vide autour de nos gouvernants, refuser la lutte sur ce qu'on appelle le terrain constitutionnel, et porter toute notre activité sur l'organisation de l'Internationale ». Rossier présenta, pour résumer la dis- cussion, une résolution disant que le meeting « reconnaissait que, pour établir l'égalité entre les hommes, il faut que chaque travailleur soit mis en possession de ses instruments de travail par la propriété collective », et qu'il recommandait « de travailler, en dehors de toute alliance avec les partis politiques quels qu'ils soient, à la création de caisses de résistance dans tous les métiers, et à leur fédération sans considération de frontières et de nationalité ». Cette résolution, qui exprimait bien nettement nos principes, fut votée à l unanimité ; ainsi les hommes du Temple- Unique paraissaient admettre, comme nous, le collectivisme, et condamner la par- ticipation à la politique bourgeoise. Puisque nous semblions d'accord, le rapprochement ne devait pas être impossible, et, à l'issue d.^ la réunion publique, les conditions en furent examinées en une causerie qui (Outine n'étant pas là) resta empreinte de cordialité. La Solidarité du i4 mai exprima en ces termes l'espérance qu'avait fait naître, de notre côté, l'attitude des délégués genevois dans cette journée : Dans une réunion particulière qui a eu lieu au local de la Section de Vevey, à la suite du meeting de dimanche passé, des explications ont été échangées entre les délégués des deux fractions de la Fédé- ration romande qui se trouvaient présents. Deux voies étaient ouvertes pour arriver à une conciliation. La première était que l'un des deux groupes renonçât à son Comité fédéral et à son journal pour se rallier complètement au Comité fédéral et au journal de l'autre groupe. Mais la discussion a bien vite montré que cette idée était impraticable. Chaque groupe lient à avoir son administration à lui, son organe à lui, et pour nous, qui sommes partisans de l'autonomie dans le sens le plus large, nous trouvons ce désir très naturel et nous le resi^ectons. TROISIÈME partie:, CHAPITRE II Sq Mais lors même que les Sections de la Suisse romande se trouve- raient, du moins pour un temps, réparties entre deux fédérations, est- ce là une raison pour qu'il existe entre ces deux fédérations, nous ne disons pas de l'hostilité, mais même un refroidissement ? Non certes. La plus parfaite intellis^ence règne entre nous et les fédérations de Lyon, de Pains, de la Belgique, etc. ; pourquoi n'en serait-il pas de même entre les deux fédérations de la Suisse romande ? La seconde voie de conciliation, c'est précisément de reconnaître comme un fait légitime l'existence séparée des deux fédérations, et de travailler à établir entre-elles les liens nécessaires de solidarité : en particulier, d'unir les caisses de résistance des deux fédérations, pour qu'elles puissent se prêter un appui mutuel. Cette proposition, venue des délégués de Neuchâtel, a été bien accueillie, nous sommes heureux de le dire, par les délégués de Genève : et nous espérons que les deux Comités fédéraux chercheront sérieusement à la réaliser le plus tôt possible. La discussion s'est terminée par un toast fraternel que Guillaume, l'un des délégués de Neuchâtel, a porté aux Sections de Genève, au nom de la fédération dont la Solidarité est l'organe. La Solidarité du 28 mai publia la note suivante : « Le Comité fédéral romand (du Jura) a écrit au Comité fédéral à Genève pour lui demander son adhésion à une fédération uniforme des caisses de résistance. Il espère recevoir une réponse dictée par des sentiments fraternels, suivant les intentions manifestées au meeting de Vevey par les délégués de Genève. « Qiaux-de-Fonds, 20 mai 1870. « Le Comité fédéral. » Malheureusement, si les dispositions conciliantes avaient jamais existé autrement qu'en apparence dans le cœur des hommes du Temple-Unique, elles furent éphémères, et la guerre, comme on verra, allait bientôt reprendre de plus belle. Il n'est pas téméraire de croire que l'intervention de Londres en fut la principale cause, car c'est le i3 mai, ciuq jours après le meeting de Vevey, que le Comité fédéral de Genève expédia la circulaire par laquelle il portait à la connaissance des Sections de son groui)e celte <( Communication privée » du Conseil général, du i" janvier 1870, que le Comité genevois avait d'abord tenue secrète *. La campagne de propagande se continuait aux Montagnes avec succès. Le i5 mai. une réunion tenue à Cortébert (Val de Saint-Imier) décida de provoquer dans les localités, à la fois industrielles et agricoles, du ba« du Vallon la fondation de nouvelles Sections, et de convoqu'^r à i-,,'i ollel un meeting à Corgémont pour le dimanche 5 juin. Ce iiiriiu; jour lô mai, à Cernier, le principal village du Val de Ruz. le coutr.: du radiculisnie dans ce district neuchâtelois. une assemblée populaire, où le notaire Soguel, f)oliticien radical, prit la défense de l'idée de patrie et (Il l'élogi' dos ibertés suisses, et où le serrurier Treyvaud, île Nouchftlcl, lui iépi>ndil de façon à le démonter conii)lèleinent, ainona de nouvelles adhésions à l'Internationale. Le meeting de Corgéuiont, auquel j'assistai, ainsi que Schvvilzguébel et Ileng, réunit trois cents personnes, cpii liront un accueil 1. La (lat(^ (lu V.\ iiuii est ri'llc (|ue |M)i-to roxomplairi' do ctllo ciroiilairc qui so trouve dans la collt'clion de Nrtllau. comme je lai dit au touie 1'' (p. 'HM, note :i|. Je rcSpètc que l'existcuce de celte circulaire du C.omilé fédéral de Genève était restée if,'norée de nous, et que je n'eu ai eu connaissance que par une conununicalion de Netllau, en lUUo. 4o l'internationalk enthousiaste aux propagandislcs ; parmi ceux qui parlrrent se trouvait un ouvrier allemand, Kaiser, dKrlurt, qui venait de se rél'u^'ier en Suisse j)Our échapper aux persécutions de la j)olice l)isniarckienne, et qui, recon- naissant en nous les vrais projjugnateurs de l'émancipation ouvrière, était entré dans nos rangs ; le meeting déclara à l'unanimité adopter les prin- cipes de l'Internationale, et une nouvelle Section lut fondée séance tenante. La même semaine, une Section était créée à Saint-Biaise, près NeuchiVtel, et dès le samedi ii juin elle organisait un meeting. Le .12 juin, les socia- listes de Cortébert se rendaient à Tran)elan, dans une haute vallée isolée du Jura bernois, et y fondaient une Section. Le 19 juin, un meeting organisé par les socialistes des Ponts avait lieu à Rochefort (canton de NeuchAtel). La Section de propagande de la Chaux-de-Fonds ])renait une part active à ce travail de d illusion des idées socialistes ; elle avait décidé « d'organiser chaque dimanche, ou tout au moins tous les quinze jours, dans les différents villages, des assemblées où l'organisation des sociétés ouvrières serait traitée et la solidarité acclamée ». Mais le mauvais vouloir des coullerystes à son égard ne désarmait pas ; et un petit fait permettra de juger de la mesquinerie de leurs procédés. Ils avaient réussi, comme on l'a vu, à faire adhérer, en avril, au Congrès de la minorité, la Société des charpentiers et menuisiers de la Chaux-de-Fonds. En mai, cette Société demanda une augmentation de salaires, et, sur le refus des patrons, déclara la grève ; mais son comité, voulant bien marquer qu'il n'avait rien de commun avec les « colleclivisles ». n'envoya aucune com- munication à la Solidarité, et réserva exclusivement ses confidences à V Egalité ; celle-ci, le 21 mai, annonça la grève à ses lecteurs, en ajoutant: « Nous rappelons à nos camarades que les charpentiers et menuisiers de la Chaux-de-Fonds se sont constitués en Section internationale lofs du Congrès de la Chaux-de-Fonds, et que cette Section appartient à notre Fédération romande » ; c'était dire aux adhérents du Temple-Unique qu'ils pouvaient en toute sûreté de conscience appuyer les grévistes, puisque ceux-ci ne professaient pas les opinions hétérodoxes d'autres sociétés ouvrières du Jura. La Solidarité du 28 mai, à son tour, publia ces lignes : « Les charpentiers de la Chaux-de-Fonds sont en grève. Nous n'avons pas reçu de détails au sujet de cette grève, dont nous apprenons la nouvelle par l'Egalité. 11 faudrait cependant, devant l'ennemi commun et lorsqu'il s'agit de questions pareilles, faire taire les petites rancunes et s'adresser franchement à tous ses frères internationaux : nous serons toujours prêts à soutenir des grévistes, sans distinction de fédération. » Une lettre écrite par moi à Joukovsky, le 4 juin, montrera ce que nous pensions de la situation, et comment nous jugions l'attitude du groupe de nos amis de Genève, qui nous avaient promis leur concours actif et qui cependant ne bougeaient pas : A l'égard du Conseil général, j'ai écrit à Jung l'autre jour ' pour lui demander pourquoi la Solidarité ne reçoit pas de communica- tions de lui. J'attends sa réponse. Je crois qu'il ne correspond pas non plus avec Genève, et que V Egalité prend les communications du Conseil général dans d'autres journaux. Voilà ce quil faudrait tâcher de savoir ; je te prie de t'en informer. Du reste, je ne recule pas le moins du monde devant une lutte contre le Conseil général, s'il contestait notre droit : nous serions appuyés par les Français, les Espagnols et les Belges. . . On se plaint fort de l'inac- tion de nos amis de Genève : « Que font donc Joukovsky, Perron, Brosset ? nous demande-t-on de toutes parts. Pas un signe de vie ; plus un mot de l'Alliance (tant mieux ! -) ; pas une Section qui vienne 1. Le 30 mai, comme on le verra plus loin (p. 46). 2. On voit combien j'étais peu enthousiaste de la Section de l'Alliance. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE II 4l à nous ; c'est désolant de voir ce Genève si compact. » Tu me dis que les charpentiers et les cordonniers nous donneront des abonnés et peut-être viendront à nous. Bien : mais dans combien de temps ? Dis-moi d'une façon un peu précise à quelle époque aura lieu quelque chose. Faites quelque chose que nous puissions annoncer, dont nous puissions parler ; ne vous contentez pas de propagande silencieuse et souterraine. Par exemple, tâchez d'obtenir une chose très simple : que Deshusses et Ozerof envoient les annonces de leurs Sections ' à la fois à /'Egalité et à la Solidarité. Cela se peut du mcins pour les charpentiers, puisqu'ils ont décidé de rester indiffé- rents entre les deux fédérations -. Un passage d'une lettre écrite (en russe^ de Locarno par Bakounine à Mroczkowski ' le 3i mai nous donne son appréciation sur l'allilude de Joukovsky et de Perron, 11 recommande à Mroczkowski de ne pas com- muniquerà Joukovski ce qu'il lui raconte des affaires russes, à cause de leur divergence d'opinion au sujet de Netchaïef ' ; mais il ajoute quïl est très étroitement lié avec Jouk pour ce qui concerne les affaires de l'Inter- nationale et de la Section de l'Alliance, dont Joukovsky s'occupe avec beaucoup de dévouement et d'emijressement, o romine un enfonceur zélé de portes ouvertes •' » ; c'est un honnête homme et il rend des services. Perron, un autre au)i très sincère, « s'est retiré pour un temps de toute activité publique, mais j'espère que ce n'est pas une retraite définitive " ». (Nettlau, Supplément inédit.) Le néant des résultats obtenus à Genève par la propagande théorique des membres de la Section de l'Alliance était, pour nous, la preuve que nous avions vu juste en nous refusant à procéder aux Montagnes comme Bakou- nine et ses amis l'avaient fait à Genève. La Section de l'Alliance avait insisté pour être admise dans la Fédération romande ; il avait été fait droit à sa demande : et qu'en était-il résulté? Depuis qu'ofiiciellenient elle fai- sait partie intégrante de la Fédération, elle était isolée à Genève plus que jan)ais ; ses réunions de quiuzaine n'étaient plus fréquentées que par une poignée de dévoués ; Joukovsky, secrétaire de la Section depuis le mois de mars, se donnait beaucoup de aiouvcment, mais il s'agitait dans le vide '. Cependant, à la grève des tuiliers, à Genève, était venue s'ajouter celle des plâtriers-peintres, <|ui pioduisit luie grande agitation dans la population tout entière. Les ouvriers plâtriers-peintres, qui réclamaient depuis deux ans un nouveau tarif, s'étaient décidés à quitter lo travail ; les patrons, alarmés, tirent poser des afliclies qui invitaient le gouvernement à« réprimer les menées de l'Internationale» et à expulser les ouvriers étrangers à la Suisse ; à cette démarche patronale, il fut répondu par la \. Destmsses était charpentier. Ozerof cordonnier. 2. Lettre reproduite par Noltlan, note 20:26, d'après i'oriirinal retriuivc dans les papiers de Joukovsky. ;{. Mroczkowski s'était retiré à Londres avec la princesse diioiensky. 4. Joukovsky ne prenait pas Netchaliof au sérieux, el uj"avail vivement repro- ché d'avoir iiublii- dans li' l'roiirrs l'article traduit du n" 2 dos l'iihlicdlii'ii:^ tlv la Socu'tt' ta Jii!spondauces sur la grève (n'" lU, ii, 14). 4^4 l'internationa.lk convocation d'une assemblée composée exclusivement d'ouvriers suisses, qui, réunis le 7 juin au nombre de cinq mille, protestèrent à l'unanimité « contre la provocation à la dissolution de l'Association internationale et contre la menace d'expulsion l'aile à l'adresse des étranj^ers ». Celte i)uis- sanle manilestalion populaire donna à réfléchir à la bourgeoisie et au gou- vernement cantonal, (;t le Conseil d'Etat genevois n'osa pas obtempérer aux injonctions des patrons. Pour nous, nous saluAmes de nos plus sin- cères applaudissements l'attitude prise en cette circonstance par les ouvriers de Genève, qui venaient de démontrer de façon si péreniptoire l'eflicacilé de ce qu'on appelle aujourd'hui l'action directe ; et nous aflir- m;\mes nos sympathies et notre solidarité autrement que par des paroles ; notre Comité fédéral adressa à nos Sections la circulaire suivante : Le Comité fédéral romand à toutes les Sections. En présence des graves événements qui se passent à Genève, toutes les Sections de rinternationale faisant partie de la Fédération romande doivent faire preuve de la solidarité la plus absolue. Nous vous invitons en conséquence, quoique les caisses de résistance ne soient pas encore détinitivement ledéralisées , à organiser dans chaque Section des cotisations réglementaires pour soutenir les ouvriers en grève. Nous vous demandons en outre un premier envoi immédiat de l'argent dont vous pouvez disposer. Salut fraternel. Chaux-de-Fonds, le 10 juin 1870. Au nom du Comité fédéral romand : Le secrétaire général, Fritz Robert. Cet appel fut entendu, et de toutes nos Sections les envois d'argent pour les grévistes aftluèrent à Genève *. Les chefs d'atelier de l'industrie du bâtiment avaient décidé, dans une réunion tenue le 2 juin, que si les ouvriers plâtriers-peintres n'avaient pas repris le travail le jeudi 9 juin, tous les ateliers et chantiers du bâtiment seraient fermés à partir \lu samedi soir 11 juin. La menace fut mise à exécution : le lundi matin i3 juin trois mille ouvriers du bâtiment, à Genève, se trouvèrent jetés sur le pavé. La publication par V Egalité (21 mai) du rapport des Sections genevoises sur l'attitude de l'Internationale vis-à-vis des gouvernements, et, à quel- ques jours de là, la grande assemblée populaire du 7 juin, me furent une occasion de revenir sur la question politique et de continuer dans la Soli- darité l'exposé de notre manière de voir. Je publiai le 4 juin un article dont je reproduis seulement la fin : L'Internationale et les candidatures ouvrières. {Sulidarité du 4 juin 1870.) Nous relèverons dans le Rapport genevois une dernière remar- que, avec laquelle nous sommes entièrement d'accord : 1. « Faut-il le dire, hélas ? Les Genevois se montrèrent si peu attentifs à ces marques de cordiale sympathie, qu'ils ne daip:nèrent pas même accuser réception des sommes envoyées ; c'est ainsi, par exemple, que jusqu'à ce jour le caissier de la Sec- tion de Neuchatel n'a pas encore pu obtenir un reçu de deux sommes de 50 fr. et de 24 fr., expédiées les 11 et 14 juin 1870. à l'adresse de M. Saulnier, président du comité de la grève, et dont l'envoi est constaté par les récépissés de la poste, n [Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 154.) TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE II 4^ « Nous devons compter avec les faits qui se produisent parmi les ouvriei'S de tous les pays : nous serions encore une fois autoritaires et doctrinaires, si nous voulions imposer aux ouvriers quelque système élaboré par des savants dans leurs cabinets. Eh bien ! voyez ce qui se passe en Angleterre, en France ', en Allemagne, en Amé- rique. Les ouvriers de tous ces pays prennent une vive part aux élections ; partout ils posent des candidatures ouvrières, etc. » Oui. nous devons compter avec les faits existants. Et c'est pourquoi nous déclarons que si les Anglais, les Allemands, les Américains ont un tempérament qui leur fait voir les choses autrement que nous ; si leur conception de l'Etat diffère de la nôtre, si enfin ils croient servir la cause du travail au moyen des candida- tures ouvrièi'es, nous ne pouvons pas leur en savoir mauvais gré. Nous pensons autrement qu'eux ; mais, après tout, ils sont plus com- pétents que nous pour juger de la situation chez eux, et, d'ailleurs, s'il leur arrive de se tromper en ce moment, l'expérience leur fera reconnaître leur erreur mieux que ne le pourrait faire tout le raison- nement des théoriciens. Mais nous demandons, à notre tour, à être mis au bénéfice de la même tolérance. Nous demandons qu'on nous laisse juger quelle est la tactique qui convient le mieux à notre position [,et agir d'une façon qui n'est pas celle des Allemands ou des Anglais ^], sans en conclure dédaigneusement à notre infériorité intellectuelle. Et lorsqu'un mou- vement anti-politique se produit avec autant de puissance, lorsque des hommes des nationalités les plus diverses, des Belges, des Hol- landais, des Suisses, des Français, des Espagnols, des Italiens, y participent, il nous semble juste de reconnaître là aussi un fait qui a le droit d'être respecté. Travaillons chacun dans notre voie ; élaborons nos théories, en tenant compte de l'expérience de chaque jour ; tâchons de nous défaire de toute prétention au dogme, à l'absolu ; discutons de bonne foi, sans arrière-pensée personnelle : il est impossible que la vérité ne se dégage pas du graml débat qui préoccupe en ce moment toute l'Internationale. Et s'il arrivait i|ue nous ne pussions i)as nous mettre d'accord, rappelons-nous que, dans ces questions-là. la véi'ité n'est pas une. mais multiple, c'est-à-dire que ce qui convient à certains groupes d'hommes peut n'être pas approprié à d'autres, et laissons chaque groupe choisir en toute liberté l'organisation, la tactique et la doctrine qui résultent pour lui de la force des choses. Quinze jours après, autre article à propos de l'assemblée populaire du 7 juin : La protestation populaire à Genève. {SoiidariU' du 18 juin 1870.) Mardi 'j juin, le peuple ouvrier de Genève a protesté, dans une assemblée' qui comptait, d'après VEgnlitc, cinq mille assistants, 1. Il n'o^st p;is l'.xnct ii<' mni^ir la Kianre au nomlire di's pays favorables aux candidaliires ouvrières. La plupart des Sections françaises y sont au contraire oppo- sées. {Note lie 1(1 SoLiuAUiTi;.) 2. .rintercalc les mots places entre crocliets, omis dans le texte île la Solidurité, et nécessaires au sens. 44 l'tnternationalt: contre les menaces ridicules que les [)atr()iis avaient placardées sur les murs de la ville. (]ette réunion était composée exclusivement de citoyens suisses, parce ((u'il fallait, une fois pour toutes, prouver à nos calomniateurs que l'Internationale est comprise et acceptée chez nous, par les ouvriers de notre République, et que les histoires d(; meneurs étran- gers, de directions venues de Londres et de Paris, sont des inven- tions stu[)ides de la presse boui-geoise. Après avoir entendu un discours de Grosselin, qui a très bien réfuté les incroyables prétentions de Messieurs les patrons, et dont les paroles ont soulevé d'ardentes acclamations, l'assendjlée a voté à l'unanimité une [)rotestatioa énergique ; i)uis elle s'est séparée dans un ordre |)arfait. * * * Nous demandons à nos frères de Genève de nous permettre, au sujet de 'leur imposante manifestation, de revenir sur les idées que nous avons déjà émises plusieurs fois, mais qui se présentent à nous avec plus de force que jamais. Et si nous sommes obligés, pour expli- quer notre pensée, de répéter souvent le nom de l'orateur qui a si bien exprimé le sentiment de l'assemblée populaire, notre ami Gros- selin voudra bien nous pardonner. Voici la réflexion que nous faisions en lisant dans l'Egalité la reproduction du discours de Grosselin : Si pourtant les ouvriers de Genève qui portaient Grosselin comme candidat au Conseil d'Etat avaient réussi, et qu'il eût été élu membre du gouvernement, aurait-il j)U, dans cette position officielle, renilre à la cause des travailleurs des services plus importants que celui qu'il lui a rendu dans l'assemblée populaire ? Qu'est-ce qui avait désigné Grosselin à l'attention et à la confiance des ouvriers ? C'est précisément sa parole courageuse, qui déjà en plus d'une circonstance a été l'organe des travailleurs genevois. En votant pour lui, c'est donc l'orateur populaire qu'on aurait porté au Conseil d'Etat. Assis sur le fauteuil des gouvernants, devenu collègue de MM. Camperio et C'*'. pense-t-on que Grosselin. dans la circonstance qui nous occupe, aurait pu se servir d'une manière efficace de la por- tion de pouvoir qui lui aurait été confiée, soit pour amener les patrons plâtriers à accepter les conditions de leurs ouvriers, soit pour empêcher la coalition et prévenir la grève générale ^ ? Evidemment non. Dans ces choses-là, le gouvernement est impuissant ; une seule attitude lui est permise : laisser faire librement chacun dans la mesure de son droit. Et c'est jusqu'à présent ce que le gouvernement gene- vois a fait ; on ne peut pas lui reprocher, cette fois, d'atteinte à la liberté des uns ni des autres. Si donc Grosselin avait été au Conseil d'Etat, les choses se seraient passées exactement comme elles se sont passées. — sauf peut-être en un point. La grande assemblée ouvrière aurait eu lieu, comme elle a eu lieu en effet ; mais Grosselin y aurait-il pris la parole ? Lorsqu'on occupe une position ollicielle, on y regarde à deux fois avant de se faire le 1. lili([ue bourgeoise, tous nous avons le sentiment de son néant ; nous dillérons seulement sur une question de tactique. Deux mois plus tard, nous pouvions constater que certains socialistes allemands se trouvaient en conformité d'opinion avec nous j)lus encore que nous ne l'avions supposé. Les démocrates socialistes de Barmen-Elberfeld publièrent en août des observations sur certaines des résolutions du Congrès de Stuttgart, observations qui parurent dans le Volksstaat du 27 août. On y lisait : « Sur la résolution II, concernant la politique, nous remarquons (jue, puisque nous avons déclaré que le Reiclistag n'était qu'une comédie, ce serait également une pure comédie que de participer aux élections pour y envoyer des députés, et de mésuser ainsi du suffrage universel pour la nomination d'un corps aussi anti-démocratique. Nous ne comprenons pas non plus quels sont les candidats que nous pourrions reconnaître pour de vrais candidats ouvriers, en dehors de notre parti. » Cependant le Conseil général de Londres continuait à observer à notre égard un silence qui finit par nous sembler singulier ; et lorsque nous vîmes que VEgalité (numéros des i4, 21 et 28 mai) publiait des communi- cations qui, à nous, ne nous étaient pas envoyées, je me décidai, comme on l'a vu par ma lettre à Joukovsky (p. 4o), à écrire à Jung, le 3o mai, pour lui demander des explications. 11 me répondit, dans les premiers jours de juin, par une lettre fort longue, écrite sur un ton amical, lettre qui a été reproduite in-extenso dans le Mémoire de la Fédération jurassienne (p. 134), et dont je me borne à donner ici les passages principaux : En réponse à votre excellente lettre du 3o mai, je vous dirai que je nai pas envoyé les résolutions en question au Comité siégeant à la Chaux-de-Fonds : cela pour dilïerentes raisons ; d'abord nous n'avons pas reçu de lettre olïicielle nous annonçant l'existence de ee Comité ' ; et ensuite, le Conseil général n'ayant pas prononcé sur le regrettable événement du Congrès de la Chaux-de-Fonds, il me siérait mal de me mettre officiellement en rapport avec un Comité âui n'a pas annoncé son existence et qui n'est pas reconnu par le onseil général. Jusqu'à ee jour je n'ai pas reçu de l'éponse à la lettre que je vous ai envoyée immédiatement après le Congrès de la Chaux de-Fonds ; il est vrai que vous m'en avez accusé réception % mais depuis lors je n'ai rien reçu ; le Conseil a agi avec vous comme avec les Genevois : il a gardé le statu quo ; toutes mes communications ont été envoyées à l'ancien secrétaire (H. Perret) de l'ancien Comité ^ ; le Conseil ne 1. Jung se trompe; mais, s'il affirme que le Conseil général n'a pas reçu de lettre officielle de notre Comité fédéral, c'est qu'il ignorait l'existence, qui Lui avait été dissimulée, de la lettre du 7 avril, signée par Fritz Robert, dont j'ai parlé plus haut (p. 17). En 1872, dans le pamphlet Les prétendues scissions dans L'Internationale, p. 12, lignes 20-22, Marx reconnaît que cette lettre a été reçue : « A peine le Congrès romand était-il clos », dit-il, « que le nouveau Comité de la Chaux-de-Fonds en appe- lait à l'intervention du Conseil général, dans une lettre signée F. Roblrt, secrétaire ». 2. Cet accusé de réception suffisait : c'était au Comité fédéral, à qui j'avais trans- mis la lettre, à répondre s'il le jugeait à propos. Mais le Comité ne voulut pas répon- dre à une lettre privée, et qui ne lui était pas adressée : il attendait une réponse officielle à sa lettre du 7 avril. 3. Ce passage nous révèle le mystère d'une machination particulièrement jésui- tique de la coterie marxiste. On avait imaginé, à Londres, pour se donner un air TROISIÈME PAUTIE, CHAPITRE II 4^ favorise pas plus les Genevois que les Neuchàtelois : pour lui il n'y a que des internationaux ; tant qu'ils se conforment aux principes de l'Internationale, ils conservent leur autonomie et leur liberté d'action conformément aux statuts de l'Internationale. Je m'accorde avec vos vues sur la coopération ; la tendance natu- relle de la coopération est de diviser les traA'ailleurs eux-mêmes en classes et faire de petits bourgeois de ses membres .... Je partage aussi vos vues sur l'emploi des fonds [destinés à la résistance] à des travaux coopératifs ; Aubry croit avoir trouvé la clef de la solution dans la grève productive : erreur, mon cher, erreur fatale ; il y a vingt ans que les sociétés anglaises ont essayé l'emploi de ces fonds à la coopération productive ; et elles n'ont trouvé que déception et ruine. [Suit un long passage sur les expériences faites en Angleterre, et un exposé de la théorie de « l'armée de réserve » formée par les ouvriers inoccupés. J . . . Pardonnez-moi, mon cher Guillaume, si je me sers d'exem- ples aussi élémentaires, surtout avec vous, qui devez connaître ces choses aussi bien que moi. J'arrive à la question politique, et dans celle-ci mes vues diffèrent totalement des vôtres. . . Je suis loin de m'accorder avec tous les arguments dont s'est servie l'Egalité : ils étaient en général très faibles, et je reconnais la force et la logique de quelques-uns de vos arguments en faveur de l'abstention, sans pour cela m'accorder avec le principe même. . . Je ne crois pas que la législation directe par le peuple puisse jamais accomplir rien de sérieux pour les travailleurs ; je n'attache pas toute l'importance au mouvement politique qu'y attachent Liebknecht et Bûrkly, et je crois même que l'abstention en matière politique est très utile et même nécessaire parfois comme protestation contre le système actuel : mais préconisée comme théo- rie, comme système, elle est fatale à notre œuvre. . . [Vient ensuite un long passage sur Bakounine et sur l'Alliance : « Je n'attaque, dit Jung, ni la bonne foi ni l'honnêteté de Bakounine, mais j'ai le droit de douter de son jugement ». Puis il continue :] Vous traitez les Genevois de bourgeois ; j'admets qu'ils étaient d'impartialité, d'allecter d'ignorer à la fois le nouveau Comité fédéral de la Chau.x- de-Fonds et le nouveau Comité fédéral de Genève, et, comme dit Jun^, de « garder le statu quo » en adressant la correspondance « à l'ancien secrétaire de l'ancien Comité >•>, Comité qui n'existait plus. Mais, en s'abstenant de correspondre avec Jules Dutoit. le secrétaire du nouveau Comité fédéral de Genève, et en correspondant avec Henri Perret, considère, par une fiction, comme exerçant encore les fonctions de secré- taire d'un Comité fédéral défunt, le Conseil général — tout en préleiuiant (|u'il ne favo • risait aucun des deux partis et qu'il tenait la balance égale entre eux — savait très bien que les lettres envoyées de Londres à Henri Perret étaient transmises par celui-ci ;"i son compère Dutoit. et que par consè(juant il correspondait en realité avec le nouveau Comité de Genève. D'ailleurs on dédaigna bientôt de prolonger la comédie; dès le mois de juin, Dutoit, riiomme de paille, fut éloigné, et Henri Perret, prenant sa place, cumula les fonctions de représentant du u statit niti) ■, comme u ancien secrétaire de l'ancien Comité », et de représentant de la Fédération genevoise dissidenli>. comme nouveau secrétaire du nouveau Comité. .\ partir du 14 juin, c'est Henri Perret qui signe les circulaires du Comité fédéral de tienèvo (voir lùjiiittc du lt< juin iH70). Dans toute celte affaire, .lung joua le rôle d'un instrument aveuL;Ie entre les mains de Marx : il ne devait ouvrir les yeux (ju'en \H~2, — mais alors il les ouvrit bien, et flétrit hautement les manœuvres dont il avait été longtemps la dupe. 48 l'tnternationai.k presque tous individualistes; mais depuis quelque temps j'ai com- meucé avec eux une correspondance très serrée, et jai la prét(;ntion de croire (fue j'en ai converti plusieurs au collectivisme ' . . . (Juant à CouUery, il est jug'é : sa conduite, a[)rès le Conjurés de Bruxelles, m'a suilisannnent renseigné sur ses vues \ A ce momcnl se place un incident qui nous montra de façon saisissante combien l'on répondait mal, au Temple-Unique, à nos sentiments de fra- ternité et de solidarité. Au commencement de mai étaient arrivés en Suisse trois jeunes ouvriers j)arisiens, membres de l'Internationale, Gheminet, Giraudier et Lafurgue, tous trois tailleurs de pierres, qui avaient quitté Paris au moment des arrestations, craignant d'être englobés par la police dans le fameux complot plébiscitaire. Ils étaient porteurs d'une lettre de Mangold, secrétaire de la Section de Belleville, qui les recommandait aux Sections suisses comme des membres dévoués de l'Association. Us avaient passé au Locle et à Neuchâtel, cherchant du travail ; nous ne pûmes leur en procurer, mais nous leur fîmes une réception cordiale, et les aidâmes de notre mieux ; ils se rendirent ensuite à Genève, et là ils trouvèrent de l'embauche. Naturellement, en leur qualité de Parisiens, ils avaient ressenti plus de sympathie pour notre manière de comprendre et de i)ratiquer le socialisme que pour celle qu'ils rencontrèrent au Temple- Unique. Ils s'abonnèrent à la Solidarité, et, à Genève, ils cherchèrent à la faire lire par leurs camarades de travail. Le dimanche 12 juin, ils distribuèrent des exemplaires du numéro de la veille, qui contenait divers articles sur la grève des plâtriers-peintres et l'appel de notre Comité fédéral (voir plus haut, p. 42). Ceci ne fut pas du goût de la coterie dominante, qui le leur fit bien voir; le i5 juin, je recevais des trois Parisiens une lettre où ils me racontaient les mauvais procédés dont ils étaient victimes. On les avait dénoncés, le r3, dans une assemblée tenue au Temple-Uuique ; un tailleur de pierres nommé Goy, — qui leur avait dit, la veille, ces mots bien caracté- ristiques, « qu'il était international, mais pas socialiste pour le moment, parce que présentement cela ferait trop de tort )\ — leur reprocha violem- n)ent d'avoir distribué la Solidarité et la brochure sur l'arrestation du citoyen russe Serebrenikof^et ajouta: «11 faut que ces distributions cessent, car le journal la Solidarité parle tout à fait contre l'Internationale, et ce journal sera la cause de la mort de rinternationale à Genève ». Le président de l'assemblée, Dailly, a demanda ce qu'il fallait faire de ces trois citoyens ; pour lui il trouvait qu'il fallait les renvoyer d'où ils sortaient ; beaucoup de voix ont appuyé ces paroles du président ». Le soir même, deux autres tail- leurs de pierres, 'Thévenet et Henrioud, « sont venus — continuait la lettre — à la pension où nous mangions, dire que nous étions des mauvais jeunes gens, des révolutionnaires qui voulaient faire une révolution à Genève, en distribuant des journaux et des ouvrages pour mettre le désaccord dans l'Internationale, et que nous étions tout à fait contre l'Internationale, et que le marchand de vin qui nous donne pension se ferait du tort en nous gardant chez lui, — enfin toutes les choses qu'il faut pour que nous n'ayons plus à manger, de manière à ce que nous soyons obligés de partir de Genève ». Je publiai la lettre des trois Parisiens dans la Solidarité du i3 juin, en l'accompagnant des observations suivantes : 1 Quelques-uns des meneurs du Temple-Uniquo avaient compris que, pour s'assurer les faveurs de Londres, il serait politique de leur part de paraître disposés à accepter le principe collectiviste : de là leur nouvelle attitude au meeting de Vevey, où ils avaient voté sans protestation la résolution dont on a vu les termes ip. 38). 2. On voit qu'à Londres on savait à quoi s'en tenir sur Coullery et le coullerysme. Mais les coullerystes nous faisaient la guerre, cela suffisait pour que Marx les accep- tât pour alliés contre nous. 3. Sur l'arrestation de Semen Serebrenikof, voir plus loin p. o9. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE II 49 Ainsi, c'est au moment même où les Sections romandes [il s'agit des Sections romandes de notre Fédération^ vident leurs caisses de résistance pour venir au secours des grévistes genevois, que certains membres de l'Internationale de Genève accusent publiquement l'or- gane de ces Sections, la Solidarité, d'être un journal « contraire à l'Internationale » ! On fait un crime à des ouvriers de porter ce journal dans les chantiers, de le faire lire à leurs camarades ! On craint peut-être que ceux des ouvriers qui ont été aveuglés et excités contre nous ne s'aperçoivent, en lisant notre journal, des sentiments de fraternité qui nous animent ; on veut à tout prix les maintenir à l'état d'hostilité contre leurs frères de certaines Sections. Et comme les paroles du président Dailly, qui reproche à des ouvriers d'être des Parisiens, s'accordent bien avec les sentiments généreux expri- més à l'égard des étrangers par l'assemblée populaire du 7 juin ! . . . Ces choses nous attristent, mais elles ne nous feront pas changer de conduite à l'égard de frères qui luttent comme nous contre l'op- pression de la bourgeoisie. D'ailleurs nous croyons fermement que s'il se trouve à Genève des ouvriers pour répondre par des injures à nos actes de fraternité, ces gens-lk ne peuvent former qu'une infime minorité, et que la majorité les désavouera. Rien d'étonnant à ce que des hommes qui prétendent être irdernationaiix, mais pas socialistes, jettent la pierre à un journal qui tient haute et ferme la bannière du socialisme. Aucun désaveu ne vint de Genève, et les trois Parisi. ., Laforgue, Giraudier et Cheminet, furent obligés de quitter une ville si peu hospita- lière. Mais dans son numéro suivant la Solidarité pubUait la lettre ci-après, que lui écrivaient, à la date du 20 juin, les meinl)res de la Section de Vevey, — de braves cœurs ceux-là : Pour venir en aide à nos frères de Genève, nous n'avons pas attendu que notre Comité fédéral nous ait indiqué les mesures à prendre. La première souscription, rentrée le 11 juin et montant à dix francs, fut expédiée de suite. Le 11 juin, nous avons reçu une dépêche du Comité fédéral romand, à la Chaux-de-Fonds, nous demandant de trouver des fonds pour soutenir nos frères de Genève, et nous rappelant les devoirs de tout international sérieux et convaincu. Sur-le-champ, notre Comité se réunit, et décida de consacrer à la grève tous les fonds qui étaient disponibles en ce moment, la somme produite par la souscription pour le di'apcau, de môme que de l'argent que nous voulions placer : nous avons pensé Îu'il ne pouvait être mieux placé qu'en aidant nos frères de Genève, -e 12 juin, nous fîmes donc un second envoi de soixante-dix francs. Nos souscriptions continuent avec activité. Nous venons île faire, hier dimanche, un troisième envoi de vingt-cinq francs. . . Notre second envoi pour Vienne (Isère) a été de vingt francs'. Je pense que nos collègues de Genève auront vu que nous n'étions pas si mauvais internationaux qu'ils nous l'ont dit au Congrès i-omand fde la Chaux- de-Fonds], et que nous savons mettre en [iratique les i)rincipes de solidarité que nous [)rofessons. 1. Il y avait à Vienne (Isère) une f^r^ve des ouvriers iniHailurgistes, cl les ouvriers fondeurs et niécaiiiriens de Vevey avaient fait, en mai, aux i,'révisle8 vien- nois un premier envoi d'argent [Solidarité du 4 juin). G. 11. — 4. 5o l'internationale Nos amis les Parisiens Giraudier, Lafargue et Cheminet, dont vous avez publié une lettie, ont du quitter Genève et sont venus ici avec deux autres. Nous les avons re<;us et nous avons réussi à leur procurer du travail ; nous avons l'ait pour eux comme des internatio- naux doivent faire i)our tous leurs mendjres, sans s'inquiéter s'ils sortent de Paris ou d'ailleurs. j La conduite de certains Genevois à l'égard de ces compagnons et ' leur mauvaise volonté contre nous, malgré tout ce que nous faisons ' pour eux, nous a fait beaucoup de peine. Néanmoins, nous ferons toujours, dans la mesure de nos forces, tout ce que nous pourrons pour soutenir nos frères travailleurs, quelle que soit la ville qu'ils habitent, sans nous inquiéter de ce qu'ils diront de nous : il sullit qu'ils soient malheureux pour avoir droit à notre appui. -^-■ Dans son numéro suivant (2 juillet), la Solidarité eut k publier une fâcheuse nouvelle : Un ouvrier tailleur, venu de Lausanne où il s'était acquis, par un grand étalage de dévouement à la cause socialiste, une certaine popularité, et établi depuis quelques mois à la Chaux-de-Fonds, Henri Chevalley, dirigeait dans cette ville un atelier coopératil, et il y avait fait entrer comme placier le jeune graveur Gagnon, dont j'ai eu à men- tionner le nom à propos du Congrès de la Ghaux-de-Fonds, un beau par- leur, qui lâcha volontiers le burin pour se faire courtier. A la suite de circonstances qui sont demeurées pour nous un mystère, ces deux hommes se décidèrent à commettre un vol, et dans la nuit du 28 au 29 juin ils disparurent après avoir mis l'atelier des ouvriers tailleurs au pillage. La Solidarité i .aonça leur fuite en ces termes^^ « Nous signalons à toutes les Sections de l'Internationale deux voleurs, les nommés Henri Chevalley et Emile Gagnon. Après avoir trompé de la manière la plus indigne la confiance de leurs associés, ils ont quitté clandestinement la Ghaux-de Fonds, en emportant des marchandises volées. On ignore de quel côté ils se sont dirigés. Nous mettons en garde les internationaux contre des tentatives possibles d'escroquerie de la part de ces individus. » Les deux fugitifs ne donnèrent jamais de leurs nouvelles, et je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. Ghevalley, d'après ce que m'ont dit des personnes qui l'ont connu de plus près, était un coquin, mais le jeune Gagnon, un tout nouveau venu parmi nous, semble avoir été plutôt un caractère faible, et s'être laissé entraîner par l'ascendant d'une volonté dont il subissait la domination. Gette aventure, qui me causa un vif chagrin, a été pour Marx un thème à aimables plaisanteries : dans une note de sa brochure L'Alliance de la démocratie socialiste (p. 19), il dit de Ghevalley et de Gagnon : « Ces deux individus avaient fait preuve de révolutionnarisme anarchique en volant l'Association coopérative des tailleurs de la Ghaux-de-Fon) des extraits d'un rapport sur ce Congrès présenté par Decrette, délégué de la Section dos faiseurs de pièces a musique de Genève, aux memljres de sa Section. On y lit entre autres : » L'incurie et les dilapidations qui ont régné dans l'ancienne administration de VEgalité ont paru mériter l'indulgence du Congrès. Cependant des accusations sérieuses ont été formu- lées par la commission de vérification des comptes contre le citoyen .\*** [une créa- ture d'OutineJ. Les livres sont dans un tel désordre (ju'il a été impossible de constater une situation même approximative. Kn outre on a fait figurer sur le livre d'expé- dition et porté comme dépense de timbres une quantité de journaux cachée dans divers coins de la bibliothèiiue ; ceci est un fait grave qui constitue un véritable détournement de fonds au profit du sieur A***. Ce gaspillage est resté impuni, et je suis obligé de protester énergiquement contre cette indulgence inqualifiable. » 52 l'internationale (i8 juin), VKgalité réduisit son formai et son contenu des deux tiers, et cessa d'Ctre hebdomadaire pour ne plus paraître que tous les quinze jours ; elle annonça, en termes ridicules, que « cette décision avait été motivée par le désir de rendre le journal de plus en plus accessible à tous les ouvriers des villes et surtout des campagnes, et de pouvoir l'aire le journal aux moindres frais possible : le format amoindri et les articles plus courts ^ donneront à beaucoup de lecteurs inaccoutumés encore à la lecture assidue la facilité de suivre le grand mouvement international et partant de là de grossir les rangs de nos adeptes ». Il eût fallu, pour rendre le journal « plus accessible», diminuer aussi le prix de l'abonne- ment : mais on n'en parla pas, et pour cause. En France, la situation devenait de plus" en plus grave. Dans les der- niers jours de mai, un jugement de la 6* chambre, à Paris, suspendit la Marseillaise pour deux mois. Les membres de la Fédération parisienne résolurent alors de se créer un organe à eux ; mais comme on ne pouvait songer à trouver un imprimeur à Paris, il fallait en chercher un à l'étran- ger. Robin m'écrivit pour me demander si l'imprimerie G. Guillaume fils pourrait se charger de la publication du journal ; je répondis affirmative- ment. En conséquence, je reçus de Robin, au commencement de juin, les articles destinés au premier numéro ; et le Socialiste, « organe de la Fédé- ration parisienne de l'Association internationale des travailleurs, parais- sant le samedi », vit le jour le ii juin ^ 11 avait été tiré à cinq ou six mille exemplaires ; il fut expédié sous bande à un certain nombre d'adresses qui m'avaient été données, et, pour le reste, en plusieurs ballots au nom de Mangold, nommé administrateur ; mais les ballots furent saisis à l'arrivée à Paris. Le mercredi 8, un certain nombre d'internatio- naux parisiens avaient reçu des mandats de comparution devant le juge d'instruction ; Robin, ne s'étant pas rendu à cette invitation, fut arrêté, ainsi que Langevin, le 12 ; ce ne fut donc pas lui qui m'envoya la copie du n» 2. De ce second numéro (18 juin), quelques exemplaires seulement par- vinrent à destination ; les ballots furent de nouveau saisis. Il fallut recon- naître qu'il n'était pas possible de faire entrer le Socialiste en France, et le journal suspendit sa publication ^. D'ailleurs des assignations venaient d'être lancées le i5 juin contre trente-huit socialistes parisiens, inculpés d'avoir fait partie d'une société secrète : le troisième procès de l'Interna- tionale à Paris allait commencer le 22 juin. La commission du Socialiste m'envoya donc l'avis suivant, qui parut dans la Solidarité du 26 juin : Acis de la Commission du Socialiste. Le Socialiste a été saisi par la justice française. Le premier numéro est entré par la poste, le ballot envoyé par les messageries n'a pas été livré. 1. Le rédacteur Weehry, dont les articles avaient le plus contribué à rendre V Eg alité iWi&ihle, mourut le 10 juillet 1870. Mais il restait encore Outine. 2. Le premier article de ce numéro reproduisait le préambule des statuts géné- raux de l'Internationale, dans la version nouvelle due à la collaboration de Robin et de Paul Lafargue (voir tome 1", p. 285). Dans cette version, le troisième alinéa des considérants est ainsi rédigé : « Que, pour cette raison, l'émancipation économique des classes ouvrières est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme un simple moyen ». En lisant ce texte, je ne m'aperçus nullement qu'il différait, par la présence des mots coin nie un simple moyen, du texte dont nous nous servions habituellement, pas plus que je ne remarquai une différence du même genre en lisant, quelques semaines plus tard, la lettre écrite le 29 juin par Hermann Jung, au nom du Conseil général, au Comité fédéral de la Chaux-de-Fonds (voir pages 55 56). 3. Sauf un petit à-compte versé plus tard par Robin, de sa poche, les frais de l'impression des deux numéros du Socialiste n'ont jamais été payés. TROISIÈME PARTIE. CHAPITRE 11 53 Le deuxième numéro n'est arrivé que par exception à quelques abonnés. La Commission chargée de faire marcher le Socialiste va prendre d'autres dispositions pour continuer son œuvre '. Les abonnés ne seront pas frustrés ; en attendant, elle leur fait envoyer un journal ami, la Solidarité, qui les entretiendra de ce qui les intéresse. La Commission provisoire de rédaction et d'administration du Socialiste. De leur côté, les internationaux arrêtés à Lyon avant le plébiscite avaient été assignés pour le 8 juin; à l'audience, l'affaire fut remise au i5; le i5, elle fut renvoyée encore, parce qu'on voulait attendre l'issue du procès qui allait s'ouvrir à Paris. Le Congrès qu'Aubry avait convoqué à Rouen pour le i5 mai avait été ajourné au a;; juin ; dans le courant de juin, le gouvernement en interdit la réunion. Au procès de Paris (22 juin), les trente et un prévenus qui comparu- rent étaient en état de liberté (Flahaut, Avrial, Theisz, Héligon, Germain Casse, Dugaucquie, Rocher, Collot, Robin et Langevin ayant été relâchés), sauf Johannard, Malon, Murât et Pindy, qui étaient encore détenus ; le tribunal accorda à ces quatre inculpés la mise en liberté provisoire sous caution. Sept prévenus, dont Varlin, ne répondirent pas à l'appel de leurs noms. L'avocat impérial Aulois donna lecture d'un long document, qui prétendait faire l'histoire de l'Internationale ; puis l'affaire fut remise à huitaine. Les débats occupèrent ensuite les audiences des 29 et 3o juin, 1" et 2 juillet; le jugement fut rendu le 5 juillet : sept prévenus, Varlin (absent), Malon, Murât, Johannard, Pindy, Gombault et Héligon, déclarés coupables d'avoir fait partie d'une société secrète, furent condamnés à un an de prison ; vingt-sept prévenus, Avrial, Sabourdy (absent), Franquin, Passedouet (absent), Rocher (absent), Langevin, Pagnerre, Robin, Leblanc, Carie (absent), AUard, Theisz, Collot, Germain Casse, Chalain, Mangold, Ansel, Berlin, Boyer, Cirode, Delacour, Durand, Duval, Fournaise, Frankel, Giot (absent) et Malzieux, déclarés coupables d'avoir fait partie d'une société non autorisée, furent condamnés à deux mois de prison ; les quatre autres, Dugaucquie (absent), Flahaut, Landeck et Assi, furent renvoyés des fins de la plainte. Les persécutions judiciaires n'abattirent pas le courage des interna- tionaux de Paris. Au lendemain de la condamnation, les membres de la Commission de statistique nommée par le Conseil fédéral parisien, Paul Robin, Henri Bachruch, Mangold, E. Langevin et Charles Iveller, adres- saient aux Sections de Paris un questionnaire accompagné d'une circulaire où ils disaient : « Aujourd'hui, après la dissolution légale de l'interna- tionale, nous continuerons cette œuvre en notre nom personnel jusqu'au moment où il redeviendra possible de rendre compte à ceux qui nous avaient nommés ». En inèiue temps, par les soins de quelques hommes dévoués et actifs, paraissait dès le i5 juillet, en un volume de 2;x) pages, le compte rendu sténographique du Troisième procès de l'Internationale (Armand Le Chevalier, éditeur), avec une préface qui disait : « La grande union des prolétaires sortira plus puissante que jamais de cette série d'épreuves, parce que l'Internationale est l'expression d'une revcntlication sociale trop juste et trop conforme aux aspirations contemporaines du prolétariat pour pouvoir sombrer avant d'avoir réalisé son programme : Emancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes ». Dès qu'il eut appris le prononcé du jugement de i*aris, Albert Richard 1. Il no fut pas possible à cette Commission de tenir sa promesse nations prononcées le o juillet, puis la guerre, l'en empêchèrent. les fonda m- 54 l'internationale quitta Lyon et se réfugia en Suisse. Il vint à Neuchâtel, où il séjourna quelques jours ; et, à sa demande, je publiai dans la Solidarité (i6 juillet) un entrefilet rédigé par lui, expliquant qu'après le jugement de Paris, les cinq internationaux lyonnais inculpés de société secrète se trouvaient condanmés d'avance, et qu'en outre Richard avait regu des renseigne- naents établissant que des ordres spéciaux avaient été donnés en haut lieu à son égard. Une assemblée générale de la Fédération lyonnaise, qui avait été annoncée pour le lo juillet, lut interdite par ordre ministériel. Le 19 juin avait eu lieu à Barcelone le premier Congrès des Sections espagnoles. Ce Congrès fonda la Fédération espagnole de l'Interna- tionale ; il comptait quatre-vingt-cinq délégués, venus de toutes les parties de l'Espagne ; les principales villes représentées étaient Barcelone, ïortosa. Gracia, Valladolid, Reus, Tarragone, Xérès, Valence, Séville, Madrid, Cadix, Palma. « Pour exprimer d'une manière frappante la néga- tion de tout sentiment national, les délégués avaient choisi pour présider la séance d'ouverture — qui a eu lieu au Théâtre du Cirque, au milieu d'un concours immense d'ouvriers et d'ouvrières — un Français, Bastelica, de Marseille, qui a dû se réfugier à Barcelone pour échapper à la police impériale. Des Adresses du Comité fédéral romand de la Chaux-de-Fonds et du Conseil général belge ont été lues au milieu des applaudissements. » (Solidarité du 2 juillet 1870.) Le Congrès de Barcelone vota, sur la ques- tion de l'attitude de l'Internationale à l'égard de la politique, une résolution dont il emprunta les termes à celle que nous avions votée au Congrès de la Chaux-de-Fonds*. Le Conseil fédéral espagnol fut placé pour la pre- mière année à Madrid, et composé des cinq monbres suivants : Angel Mora, charpentier ; Enrique Borel, tailleur ; Anselmo Lorenzo, typographe ; Tomàs Gonzalez '■^ Morago, graveur ; Francisco Mora, cordonnier. L'impulsion donnée par le Congrès de Barcelone accéléra les progrès de l'Internationale en Espagne, et je pus écrire dans la Solidarité peu de temps après (27 août) : « Le mouvement ouvrier espagnol continue à se développer de la manière la plus grandiose. De toutes parts surgissent de nouvelles Sections, toutes embrassant les principes de l'Internationale dans l'esprit le plus radicalement révolutionnaire. Vraiment, on peut se demander si nous n'allons pas assister à ce spectacle singulier : l'Espagne, cette terre restée si longtemps fermée aux idées modernes, prenant tout à coup la tête du socialisme, c'est-à-dire de la civilisation, et donnant, ainsi que sa sœur l'Italie, le signal de l'émancipation des travailleurs; tandis que l'Angleterre et l'Allemagne, impuissantes à passer de la théorie à l'action, resteraient étrangères au grand mouvement révolutionnaire du prolétariat ? » A Genève, la grève durait toujours, et se traînait sans incidents nou- 1. Voici la résolution du Congrès de Barcelone, traduction littérale de celle du Congrès collectiviste de la Chaux-de-Konds (je ne reproduis pas les considérants, qui sont une paraphrase des nôtres) : (( El Congreso recomienda â todas las Secciones de la Asociaciôn internacional de los Irabajadores renuncien â toda accién corporativa que tenija por objeto efectuar la transformaciôn social por niedio de las reformas politicas nacionales, y las invita â emplear toda su actividad en la conslitucién federativa de los cuerpos de oficio, ûnico medio de asegurar el éxito de la revoluciôn social. Esta foderaciôn es la verda- dera Representacion del trabajo y debe veriOcarse fuera de los gobiernos politicos. » 2. ^'oncrt/er n'est pas ici un piénom, mais le véritable nom patronymique. Une obligeante communication d'Anselmo Lorenzo m'a fourni à ce sujet l'explication sui- vante : Il y avait en 18G8, à Madrid, dans la société appelée El Fomenta de las Àrtes, deux ouvriers portant tous deux le nom de ïumâs Gon/âlez ; pour éviter une confu- sion, l'un d'eux, un graveur, qui fut ensuite l'un des fondateurs de la Section de l'In- lernalionale se décida à renoncer, dans la vie sociale, à l'usage de son nom patrony- mique de Gonzalez, et à se faire appeler Morago, du nom de famille de sa mère : c'est sous ce nom de Morago qu'il est connu dans l'histoire de l'Internationale espagnole. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE II 55 veaux ; il y avait encore huit cents grévistes à nourrir, et les ressources s'épuisaient. I^e conflit économique n'erapèciiait pas les citoyens- ouvriers genevois de prendre intérêt aux choses de la politique locale ; et, comme le peuple de Genève devait être consulté, le dimanche lo juillet, sur une loi que venait d'élaborer la majorité conservatrice du Grand-Conseil, les socialistes firent campagne avec les radicaux contre la loi proposée. J'eus la naïveté de men étonner, et voici l'arlicle que je publiai à ce sujet dans la Solidarité (i6 juillet) : Le Journal de Genève nous a apporté une singulière nouvelle. La bourgeoisie radicale de Genève a remporté dimanche dernier, comme on sait, une grande victoire : La nouvelle loi sur les circon- scriptions électorales, œuvre du pai'ti conservateur, a été rejetée dans la votation populaire par une majorité de six cents voix. Cette majorité est due, paraît-il. à l'alliance de la bourgeoisie radi- cale avec l'Internationale. Voici les propres paroles que le Journal de Genève met dans la bouche d'un membre bien connu de l'Internationale, Grosselin, qui les aurait prononcées dans une assemblée populaire tenue sur la Treille : « M. Grosselin proclame que l'alliance est désormais cimentée entre le parti radical et l'Internationale, et il remercie chaudement les radicaux de ce que, grâce à leur puissant concours, le socialisme est à cette heure solidement implanté à Genève ». Nous aimons à croire que ces paroles attribuées à Grosselin sont une de ces calomnies auxquelles le Journal de Genève nous a habi- tués. Aussi attendons-nous de Grosselin un démenti formel, et de l'Internationale genevoise une protestation éclatante qui répudiera énergiquement toute alliance avec un parti politique bourgeois. Le premier principe de l'Internationale, celui qui constitue son essence même et sa raison d'être, c'est que V affranchissement des travailleurs doit être V œuvre des travailleurs eux-mêmes. Naturellement, le démenti et la protestation ne vinrent pas, car le discours de Grosselin était authentique. Ce qui vint, non de Genève, mais de Londres, — ce qui était déjà venu au moment où j'écrivais les lignes ci-dessus, — ce fut une résolution du Conseil général nous annonc^ant que ce Conseil, s'étant érigé en juge du conflit qui s'était produit au Congrès de la Chaux-de-Fonds, nous avait condamnés ; le Conseil général nous rappelait en même temps à notre devoir, qui était, nous disait-il, de nous conformer aux Statuts généraux en ce qui concernait la participation au mouvement politique. C'est dans son numéro du 23 juillet que la Solidarité publia le docu- ment qui, dans la [)ensée de Marx, devait mettre un terme à la scission en aflîrmant que le bon droit était du côté des hommes du Temple- Unique. Voici le texte de la lettre du Conseil général : Le Cionseil général au Comité fédéral siégeant à la (]haux-de- Fonds. Considérant : Que, ({U()i([uc uiK^ majorité de délégués, au Coiigi-ès de la Chaux- de-Fonds, ail noMimé un nouveau Comité fédéral romand, cette majorité n'était ([ue nominale ; (^ue le (fouillé fédéral romaïul, à (ienève, ayant toujoui's rempli ses obligations envers le Conseil général et envers l'Association internationale des travailleurs, et s'étant toujours confoi-iné aux 56 l'internationale statuts de r Association, le Conseil général n'a pas le droit de lui enlever son titre ; Le Conseil général, dans son assemblée du 28 juin 1870, a unani- mement résolu que le Comité fédéral romand, siégeant à Genève, conserverait son titre, et que le Comité fédéral siégeant à la Chaux- de-Fonds adopterait tel autre titre local qu'il lui plairait d'adopter. Au nom et par ordre du Conseil général de l'Association interna- tionale des travailleurs, jj Ju^g Secrétaire pour la Suisse. Londres, le 24 juin 18^0. P. S. Nous vous rappelons, très amicalement, que nos Statuts généraux disent que tout mouvement politique doit être subordonné, comme un moyen, au mouvement économique. En imprimant cette pièce, j'y fis, dans le même numéro de la Solida- rité, la réponse suivante : Nous avons plusieurs observations à faire sur cette lettre. La première, c'est que le Comité fédéral, siégeant à la Chaux-de- Fonds, n'a pas demandé au Conseil général de prononcer un juge- ment sur le conflit romand ; il s'est borné à lui donner connaissance de ce qui s'était passé, en exprimant l'espoir qu'une conciliation viendrait bientôt mettre un terme au conflit. Cette lettre est datée du 'j avril 1870, et n'a reçu aucune réponse^ Si nous n'avons pas demandé au Conseil général de nous juger, c'était parce que nous prévoyions qu'un jugement, quel qu'il fût, n'aurait d'autre résultat que d'aggraver la situation en irritant les esprits ; notre espoir était d'arriver à rétablir la paix par des conces- sions mutuelles, sans l'intervention d'aucune autorité, d'aucun juge. Le Conseil général a donc, selon nous, commis une grande faute en venant prononcer un arrêt que nous n'avions pas réclamé. Dans des conflits de ce genre, l'attitude la plus sage, de la part du Conseil général, serait de rester dans une réserve absolue. Que devient en eff'et l'autonomie des groupes, garantie par les Statuts généraux, si le Conseil général, au lieu de laisser les Sections organiser librement leurs fédérations, les dissoudre, les reconstituer, changer leurs Comités, etc., intervient pour donner tort ou raison à une majorité ou à une minorité ? Une telle manière d'agir, d'imposer son autorité dans des choses qui ne concernent absolument que les groupes intéressés, est tout à fait incompatible avec l'esprit même de l'Internationale \ 1. Le Conseil général avait usé du droit que lui donnait l'article vi des Résolu- tions administratives du Congrès de Bâle : « Lorsque des démêlés s'élèveront entre des sociétés ou branches d'un groupe national, ou entre des groupes de difiérentes nationalités, le Conseil général aura le droit de décider sur le différend, sauf appel au Congrès prochain, qui décidera définitivement ». C'étaient justement les délégués de nos Sections du Jura qui, au Congrès de Bàle, avaient proposé de donner au Conseil général des pouvoirs que ne lui avaient pas accordés les statuts. « Oui, écri- vais-je plus lard (10 juin 1872) dans une lettre au Bulletin de la Fédération juras- sienne, c'est trop vrai et nous le reconnaissons, c'est nous-mêmes qui, dans notre aveugle confiance, avons donné au Conseil général des verges pour nous fouetter ; nous ne faisons aucune difficulté d'en convenir ; et après l'expérience que nous avons faite du fâcheux résultat des Résolutions administratives [de Bâle], nous ne nous sentons nullement embarrassés de reconnaître que nous avions eu tort de fournir des armes à l'autoritarisme, et qu'il est grandement temps de réparer notre erreur. » TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE II 5^ Disons quelques mots aussi des arguments invoqués par, le Conseil général à l'appui de son arrêt. « La majorité du Congrès romand n'était que nominale. » Et quelle preuve en donne-t-on ? Aucune. Nous ne savons sur quoi le Conseil général peut appuyer son asser- tion, à moins que ce ne soit sur le fait, mis en avant par V Egalité, que les dix- huit délégués de la minorité représentaient un plus grand nombre d'internationaux que les vingt et un délégués de la majorité. Mais une telle manière de raisonner serait-elle sérieuse ? A-ton jamais, dans les Congrès généraux, invoqué cet étrange argument pour faire annuler un vote ? Et cependant n'est-il pas arrivé très souvent dans les Congrès généraux que les majorités étaient aussi nominales ? Si un principe pareil devait prévaloir, voici ce qui pour- rait se passer par exemple dans un Congrès : Z. arrive comme délégué de huit cent mille Américains, Y. comme délégué d'un million d'Anglais ; tous les autres délégués ne représentent ensemble que un million cinq cent mille internationaux ; là-dessus Y. et Z. déclarent former à eux deux la majorité réelle, et il ne reste aux autres délé- gués, écrasés d'avance, qu'à s'aller coucher et à laisser Y. et Z. rédiger et voter les résolutions du Congrès. L'absurdité de ces conséquences fait suflisamment toucher au doigt l'absurdité du principe. D'ailleurs l'arlicle 47 du règlement de la Fédération romande dit : « Chaque Section faisant partie de la Fédération a le droit d'envoyer deux délégués au Congrès. La Section qui n'y enverrait aucun délégué perdra le droit de protester contre les décisions de la majorité du Congrès. » Ainsi, aux termes mêmes de notre règlement fédéral, aucune pro- testation ne peut être faite contre les décisions de la majorité, et, en présence du vote émis par vingt et un délégués dont les mandats étaient parfaitement en règle, la minorité n'avait autre chose à faire que se soumettre, ou bien se retirer de la Fédération. Et, en ellet, au premier moment, la minorité a annoncé simplement qu'elle se reti- rait. Ce n'est que plus tard qu'elle a émis cette prétention incroyable de se transformer en majorité, et d'obtenir du Conseil général l'annu- lation de la majorité véritable. <( Le Comité fédéral romand, à Genève, ayant toujours rempli ses obligations envers le Conseil général, etc., le Conseil général n'a pas le droit de lui enlever son titre. » Cela est évident, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Personne ne conteste à l'ancien Comité fédéral d'avoir rempli ses devoirs, et personne ne demande au Conseil général de hii enlever son titre. Le fait qui se présentait était inlininient plus simple, si simple qu'il n y avait pas d'hésitation et de discussion possibles. Le Comité fédéral romand est élu par le Congrès fédéral romand : en 1869, le Congrès romand avait élu un Comité fédéral, dont le siège fut Genève : en 1870, à teneur du règlement, le Congrès romand a élu un autre Comité fédéral, dont le siège a été placé à la Chaux de-Fonds. Il ny a pas là le moins tlu monde matière à une intervention du Conseil général : si les fédérations ne sont plus libres de choisir leurs comités, si les comités non ré(''lus en appellent au Conseil général, il n y aura plus d'xVssocialion inteiuationale, il n'y aura plus que îles sujets gou- vernés par un (ionseil général. 58 I.'iNTKRNATIONAIE Dans ce qui précède, nous avons affirmé ce qui nous paraissait être notre droit. Ce n'est pas à dire que nous repoussions la solution indiquée par le Conseil g-énéral ; par amour de la paix, nous ne serions pas loin de l'accepter, mais nous ne nous la laisserons jamais imposer. Quel est en résumé le sens de l'arrêt du Conseil général ? Le Con- seil général reconnaît l'existence de deux fédérations, de deux comi- tés distincts ; seulement il déclare que la qualification de Comité romand doit demeurer la propriété du Comité de Genève, et que celui de la Chaux-de Fonds doit se chercher un autre adjectif. S'il ne s'agit que de cette j)uérilité, la querelle sera vite terminée. Nous avons déjà fait preuve de modération et de sentiments conci- liants, lorsque, abandoimant le titre d'Efralité, sur lequel nous avions des droits incontestables, nous avons donné à notre organe le titre de Solidarité, ponv éviter une dispute qui eût ridiculisé le socialisme aux yeux de la bourgeoisie. Si maintenant la fédération genevoise tient à s'appeler la Fédération romande, malgré ce qu'il y a de peu exact dans cette dénomination, nous sommes encore disposés à lui laisser ce plaisir, et nous chercherons pour nous une épithète qui indique, comme le faisait l'adjectif romand, que nous sommes une fédération qui compte des Sections dans les cantons de Genève, de Vaud, de Neuchàtel, de Berne et de Soleure. Et comme cela nous mettrons une fois de plus les rieurs de notre côté. Seulement nous voulons que cet arrangement résulte de négocia- tions entre les Genevois et nous, et non d'un acte d'autorité du Conseil général de Londres. Et, si nous sommes bien renseignés, notre Comité fédéral doit s'entendre sans retard avec celui de Genève à ce sujet ; après quoi, espérons-le, nous aurons enfin la paix, et nous pourrons nous occuper de cet objet important dont la réalisa- tion est notre préoccupation essentielle, en dehors de toutes ces chicanes ridicules : la fédération des caisses de résistance. Le Conseil général, dans un post-scriptum, nous invite à nous conformer aux Statuts, qui disent que « tout mouvement politique doit être subordonné au mouvement économique, comme un moyen ». Nous croyons nous y être parfaitement conformés, en ce sens que nous avons si bien subordonné le mouvement })olitique au mouve- ment économique, que nous avons résolu de ne plus nous occuper du tout de politique nationale '. C'est aussi ce qu'ont fait les Belges, 1. On voit que je ne m'étais pas même aperçu que le texte donné par Jung du consi- dérant relatif à la politique, texte qui contenait les mots comme un moyen, différait du texte reçu jusqu'alors parmi nous, et dans lequel ces mots ne se trouvaient pas. J'acceptai sans la moindre objection le texte cité par le Conseil général, et je n'y vis que ce (lu'il contenait à nos yeux : l'indication de la subordination du mouvement poli- tique au mouvement économique. C'est de la même façon que j'avais lu, le mois précé- dent, sans y attacher aucune importance, le texte du préambule des Statuts généraux publié dans le Socialisle du 11 juin (voir p. 52, note 2), où le troisième alinéa des consi- dérants se terminait par les mois : comme un simple moyen. C'est de la même façon encore que Bakounine, rédigeant, dans la seconde moitié de juillet 1871, un écrit dont je parlerai en son lieu (p. 174), y cita le troisième alinéa d'après la version du Socia- liste, sans même soupçonner que cette version différait du texte français volé à Genève en 1866. Nous étions à cent lieues de penser qu'un jour quelqu'un interpréterait les mots comme un moyen d'une autre façon, et prétendrait y découvrir l'obligation dictée aux socialistes de faire de la politique électorale, sous peine d'excommunication. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE II Sq les Français, les Espagnols, les Italiens, les Autrichiens, les Russes. Il nous semble que le Conseil général ferait mieux d'adresser une admonestation aux Genevois, qui, tout au contraire, nous paraissent subordonner le mouvement économique au mouvement politique. Voilà une violation flagrante de nos Statuts ; et voilà, pour le Conseil général, une occasion d'intervenir sans courir le risque d'être blâmé par personne. J'ai à parler maintenant de Netchaïef et de Bakounine, et des incidents qui amenèrent leur rupture. Ces incidents sont tout à fait étrangers à l'his- toire de l'Internationale ; mais comme je m'y trouvai mêlé personnel- lement, jusqu'à un certain point, il faut que je les mentionne. J'ai dit que Bakounine avait quitté Genève le i8 avril pour retourner à Lausanne, puis s'était rendu à Milan pour une affaire privée. Il profita de ce voyage pour voir notre vieil ami Gaspard Stampa, avec lequel il s'oc- cupa de propagande italienne ; à son sujet il écrivait à Gambuzzi le 4 rnai 18^0 : « J'ai passé une journée chez Stampa [à Abbiategrasso.près Milan] ; c'est un bien honnête homme, d'une intelligence un peu courte, mais tout de même ilnous sera précieux... Nous avons décidé ensemble que sans per- dre de temps ils transformeront l'Association d'Abbiategrasso en Section de l'Internationale. » (Nettlau, Supplément inédit.) Revenu à Locarno le i" mai, il y reçut le 4 une dépêche qui le rappelait à Genève pour les affaires russes. Il avait songé à retourner vivre à Genève, et avait prié Perron de lui retenir un logement pour lui et sa famille à partir du i5 mai ; il changea d'avis ensuite, et se décida à partir seul, vers le milieu de mai ; mais il ne passa cette fois que peu de jours à Genève ; le 26 mai il était à Berne, regagnant la rive du lac Majeur, et le 3o mai il écrivait de Locarno à Ogaref : « Ah ! mon vieux, que c'est bon de vivre ici ! C'est tranquille, c'est paisible, on laisse le cours libre à ses pensées, on a sa liberté d'action. En outre, on n'est pas assommé par les insinuations mal- propres d'Outine, ni par l'éloquence de Metchnikof, la philosophie de Jemanof, la sagacité d'Elpidine, ni la légèreté de Jouk. C'est vrai qu'on ne vous a pas non plus, mes chers amis. Mais qu'y faire ! on ne peut jamais réunir tout ce qu'on aime ; et cette tranquillité raisonnable, sans vous, est encore préférable à un milieu boueux à Genève, avec vous ! » Pendant le séjour de Bakounine à Genève, la police genevoise avait emprisonné (9 mai) un étudiant russe, Semen Serebrenikof, le prenant pour Netchaïef; Serebrenikof fut relâché au bout de quelques jours (20 mai); mais cette arrestation souleva la question de savoir si le gouver- nement suisse serait capable de livrer Netchaïef à la Russie, au cas où on l'arrêterait réellement. Par ses amis personnels de Berne, Adolphe Vogt et Adolphe Reichel *, Bakounine apprit qu'un membre du Conseil fédéral suisse avait déclaré que le gouvernement helvétique n'accorderait pas l'extradition de Netchaiel', mais que ce gouvernement ne pourrait pas empêcher le gouvernement cantonal de Genève de l'arrêter, si celui-ci s'avi- 1. Je les ai connus tous les deux. Adolphe Vogt, docteur en médecine, professeur à l'Université de Herne, était le plus sympathique des quatre frères Voi,'t (Karl, Emile, Adolplit; et Gustave) ; Halvounine s'ctail lié avec lui des son premier séjour en Suisse, en I84;i ; et ils fuient unis jusqu'à la lin |)ar la plus elroile amitié. Savant distinj^nié, Adolphe Vogl prulessail en matière économitiue les idées les plus avancées, non comnit; socialiste, disait il, mais simplement coiiimi' hyi^iénisle. Le musicien Adolphe lU-ichel avait fait la connaissance de hakounine en Allcmaiine, avant tS4.'5 ; ilh; revit en Suisse, puis a l'aris, où pi-ndanl loniittMnps ils luLicrent ensemhle. Marié vers 1847, Iteiclicl perdit IticnlAl sa femme; vi-rs IS.'iO, il épousa en secondes noces une Kiisse, M"° Marii- Krn, qui avait été institutrice dans la famille d'Alexandrie llerzen ; quehjucs années après, il fut appelé comme direcliMir de musiipie à IJcnie: c'est la (|ui' hakounine, ([ui l'aimait beaiuH)up, le retrouva, ainsi qu'.Vdolpht; \'(>'j.\, après 181)1. Iteichcl était un homme excellent, du plus aimable caractère, et un compositeur de talent. 6o l'internationale sait de vouloir le faire ; en conséquence, Bakounine écrivit de Berne (26 mai) à ses amis de Genève de donner le plus de publicité possible à sa brocliure Les Ours de Berne et l'Ours de Saint-Pétersbourg-, qui avait {)aru au commencement de mai ; de l'aire publier, dans le Journal de Genève, le récit de l'arrestation de Serebrenikof, rédigé par celui-ci ' ; de faire signer par l'émigration russe une protestation et de l'envoyer au Conseil fédéral, etc. On voit par la Correspondance imprimée de Bakounine qu'une autre question encore avait été traitée : il s'agissait de savoir si le Comité révo- lutionnaire russe, représenté par Netchaïet, qui se trouvait maintenant en possession du fonds Bakhmétief, assurerait à Bakounine, en se l'attachant comme écrivain et journaliste, des moyens réguliers d'existence. Il y avait eu déjà des tiraillements entre Netchaïef et Bakounine, lorsque celui-ci eut appris, par une lettre de reproches du Russe X. Y. (ou L.), dont j'ai parlé {)récédemment (t. l*', p. 260,) le procédé dont Netchaïef avait usé envers 'éditeur Poliakof. Dans sa lettre à Ogaret du 3o mai, dont j'ai déjà cité le début, Bakounine dit : « J'attends la réponse de notre Comité, qui devra déterminer mon action ultérieure. Touteiois, je vous préviens que je serai très ferme dans mon ultimatum, et que je n'irai pas ra'établir à Genève sans avoir la conviction de trouver auprès de vous une situation accep- table et solide, par rapport à la cause elle-même, et aussi en ce qui regarde les ressources pécuniaires nécessaires à mon existence ■.» Quinze jours après il écrivait de nouveau à Ogaref (i4 juin) : « J'espère qu'après avoir pris connaissance de toutes les lettres que je t'ai fait parvenir, tu as dû te convaincre, enfin, qu'il était de mon devoir de poser à Neville [Netchaïef] nettement et catégoriquement les conditions dont je vous ai lait mention... Il ne me reste plus maintenan qu'à attendre sa réponse et la vôtre aussi. Si toutes les deux sont satisfaisantes, si vous vous décidez à éliminer les malentendus et à vous débrouiller des équivoques dans les- quelles il nous a tous impliqués, si vous me donnnez la garantie que nous pourrons continuer de travailler pour notre cause en nous appuyant sur une base plus solide et plus réelle, c'est-à-dire sur les bases et dans les conditions que je vous ai proposées dans mon épître, j'irai chez vous ; si non, je m'y refuse. Qu'irais-je faire à Genève ? et d'ailleurs, où pren- drais-je l'argent nécessaire pour effectuer ce voyage ? Je suis réduit à la ruine complète et je ne trouve pas d'issue. J'ai des dettes à payer, mais ma bourse reste toujours vide, je n'ai pas seulement de quoi vivre. Et je, ne sais plus comment faire ? A la suite de ce malheureux incident avec L. ^, tous mes travaux de traduction ont dû être suspendus. Et je ne connais aucune autre personne en Russie. Bref, ça ne va pas du tout. J'ai tenté encore quelques derniers efforts pour faire sortir mes chers frères de leur torpeur. S'éveilleront-ils enfin ? Je n'en sais rien. Je vais attendre leur réponse. . . Ce qu'il y a de plus probable, c'est que je resterai ici. Notre Boj^ [Netchaïef] est très entêté, et moi, lorsque je prends, une fois, quelque décision, je n'ai pas l'habitude d'en changer. Ergo, la rupture avec lui, de mon côté du moins, me semble inévitable. . . J'attendrai ici votre réponse à mes nombreuses et infiniment longues lettres ; et je ne bougerai pas tant que je n'aurai pas acquis une profonde conviction que je suis appelé pour un travail sérieux et non pour de nouveaux débats qui resteraient stériles. » Peu de jours après, vers le 20 juin, Bakounine partait pour Genève ; sans doute les négociations pendantes lui avaient paru en voie d'aboutir. 1. Une brochure relative à l'arrestation de Semen Serebrenikof fut publiée à Genève (imprimerie Czerniecki), en français, en juin : il en est fait mention (p. 48) dans la lettre des trois Parisiens, où l'on voit que cette brochure fut mise à l'index par les meneurs du Temple-Unique, au même titre que la Solidarité. 2. Le même jour, dans une lettre à Gambuzzi, Bakounine faisait part à celui-ci des conditions qu'il avait proposées au Comité russe : « Je continuerai de recevoir toujours cent cinquante francs par mois si nous restons à Locarno, et deux cents à deux cent cinquante si nous nous transportons à Genève. » (Nettlau, Supplément inédit ) 3. Celui qui avait servi d'intermédiaire entre Bakounine et l'éditeur Poliakof. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE II 6l Pendant ce nouveau séjour à Genève, qui dura un mois, Bakounine fit la connaissance d'un jeune émigré russe récemment arrivé d'Amérique, Michel Sajine. que son passeport américain désignait sous le nom d'Ar- mand Ross. Sajine, né à Galitch en i845, était étudiant à l'Institut techno- logique de Pétersbourg quand il lut impliqué en février 18G8 dans des troubles d'élèves de l'Institut et déporté administrativement dans le gou- vernement de Vologda ; il s'évada en mai 1869 et passa aux Etats-Unis par Hambourg ; de New York il vint à Genève en juin 1870, sous le nom de Ross. Dès la première rencontre, Ross se lia d'amitié avec Bakounine ^ ; en 1872, ses relations avec lui devinrent plus étroites encore, et jusqu'à son arrestation à la frontière russe, en 1876, il fut, de tous les Russes, le plus avant dans l'intimité du vieux révolutionnaire. J'appris à connaître Ross dans le courant de 1870, et je suis resté uni à lui, depuis, par le lien d'une indissoluble amitié. On vient de voir que dès le mois de mai il y avait eu des tiraillements entre Netchaïef et Bakounine, et que le 14 juin la rupture semblait à celui-ci inévitable. Elle se produisit vers le milieu de juillet. On avait découvert peu à peu que Netchaïef, pour assurer la dictature qu'il voulait exercer, avait eu recours à toute sorte de manœuvres jésuitiques, de men- songes, de vols de papiers, etc. ; on en vint un beau jour à une explica- tion décisive avec lui, à la suite de laquelle il quitta précipitamment Genève, en emportant toute une collection de papiers qu'il avait dérobés à Bakounine et à d'autres émigrés russes. Je laisse Bakounine raconter lui-même la chose (lettre écrite de Neu- châtel, en français, le 24 juillet 1870, à son ami Talandier, au moment où il reçut la nouvelle que Netchaïef s'était présenté chez Talandier à Londres, et que celui-ci, non informé, l'avait accueilli en ami ^ ) : Mon cher ami, Je viens d'apprendre que N. s'est présenté chez vous. . . Il peut vous paraître étrange que nous vous conseillions de repousser un homme auquel nous avons donné des lettres de recom- mandation pour vous, écrites dans les termes les plus chaleureux. Mais ces lettres datent du mois de mai, et, depuis, il s'est passé des choses tellement graves qu'elles nous ont forcés de l'ompre tous nos rapports avec N Je vais essayer de vous expliquer en peu de mots les raisons de ce changement. Il reste parfaitement vrai que N. est Thomme le plus persécuté par le gouvernement russe. . . Il est encore vrai que N. est un des hommes les plus actifs et les plus énergiques que j'aie jamais rencon- trés. Lorsqu'il s'agit de servir ce qu'il appelle la cause, il n'hésite et ne s'arrête devant rien et se montre aussi impitoyable pour lui-même que pour tous les autres. Voilà la qualité principale qui m'a attiré et qui m'a fait longtemps rechercher son alliance. Il y a des i)ersonnes qui prétendent que c'est tout simplement un chevalier dimlustrie : c'est un mensonge. C'est un fanatique dévoué, mais en même temps un fanatique très dangereux et dont l'alliance ne saurait être (pu> très funeste pour tout le monde ; voici pourquoi. Il avait d'abord fait partie d'un comité occulte qui, réellement, avait existé en Russie. Ce 1. Le 1" août 1870, quinze jours apr^s sa rupture avec Netchaïef, Bakounine écrivait à Mrocziiowslii : « Je n'ai nulltinent abandonné nos affaires russes. Au con- traire, j'ai enfin trouvé de véritables militants, et j'ai organisé une section russe dans notre aliianc(î secrète. L'un de ses int iiibres se trouve pour le moment en An- gleterre; si vous le permettez, il se présentera chez vous de ma part. » ((".orrespon- danoe, éd. française, p. 332.) Ross avait quitté (ienéve vers la un de jaillit, pour aller travailler comme mécanicien à Birmingham; mais il revint en Suisse au bout d'un mois et se fixa ,'1 Ziiricli. 2. Correspondance de Bakounine, éd. française, p. 324. 63 l'internationale comité n'existe plus, tous ses luembres ont été aiTÔtés, N. reste seul, et seul il constitue aujourd'hui ce (ju'il aj)[)elle le Comité. L'organisa- tion russe, en Russie, ayant été décimée, il s'eUbrce d'en créer une nouvelle à l'étranger. Tout cela était i)arfaitemenl naturel, légitime, fort utile, — mais la manière dont il s'y prend est détestable. Vive- ment impressionné par la catastrophe qui vient de détruire l'organi- sation secrète en Russie, il est arrivé peu à peu à se convaincre <[ue pour fonder une société sérieuse et indestructible il faut prendre pour base la politique de Machiavel et adopter pleinement le système des Jésuites, — pour corps la seule violence, pour àine le mensonge. La vérité, la confiance mutuelle, la solidarité sérieus(; et sévère n'existent qu'entre une dizaine d'individus qui forment le aanctam sanctorum de la Société. Tout le reste doit servir comme instrument aveugle et comme matière exploitable aux mains de cette dizaine d'hommes réellement solidarisés. Il est permis et même ordonné de les tromper, de les compromettre, de les voler, et même au besoin de les perdre, — c'est de la chair à conspiration. . . Les sympathies d'hommes tièdes, qui ne sont dévoués à la cause révolutionnaire qu'en partie et qui, en dehors de cette cause, ont encore d'autres intérêts humains, tels qu'amour, amitié, famille, rapports sociaux. — ces sympathies ne sont pas à ses yeux une base suilisante, et, au nom de la cause, il doit s'emparer de toute votre personne, à votre insu. Pour y arriver, il vous espionnera et tâchera de s'emparer de tous vos secrets, et. pour cela, en votre absence, resté seul dans votre chambre, il ouvrira tous vos tiroirs, lira toute votre correspondance, et. quand une lettre lui paraîtra intéressante, c'est-à-dire compro- mettante à quelque [)oint de vue que ce soit, pour vous ou pour l'un de vos amis, il la volera et la gardera soigneusement comme un document contre vous ou contre votre ami. Il a fait cela avec O [garefj, avec Tata [M"*^ Natalie Herzen] et avec d'autres amis, et lorsqu'en assemblée générale nous l'avons convaincu, il a osé nous dire : « Hé bien oui, c'est notre système, nous considérons comme des ennemis, et nous avons le devoir de tromper, de compromettre, toutes les per- sonnes qui ne sont pas complètement avec nous, » c'est-à dire tous ceux qui ne sont pas convaincus de ce système et n'ont pas promis de l'appliquer eux-mêmes. Si vous l'avez présenté à un ami, son pre- mier soin sera de semer entre vous la discorde, les cancans, l'intrigue. en un mot de vous brouiller. Votre ami a une femme, une fille, il tâchera de la séduire, de lui faire un enfant, pour l'arracher àla moralité officielle et pour la jeter dans une protestation révolution- naire contre la société. . . Ne criez pas à l'exagération, tout cela m'a été amplement développé et prouvé. Se voyant démasqué, ce pauvre N. est encore si naïf, si enfant, malgré sa perversité systématique, qu'il avait cru possible de me convertir ; il est allé même jusqu'à me supplier de vouloir bien développer cette théorie dans un joui'iial russe qu'il m'avait proposé d'établir. Il a trahi la confiance de nous tous, il a volé nos lettres, il nous a horriblement compromis, en un mot il s'est conduit comme un misérable. Sa seule excuse, c'est son fanatisme. Il est un terrible ambitieux sans le savoir, parce qu'il a fini par identi- fier complètement la cause de la révolution avec sa propre personne : mais ce n'est pas un égoïste dans le sens banal de ce mot, parce qu'il risque terriblement sa personne et qu'il mène une vie de martyre, de privations et de travail inouï. C'est un fanatique, et le fanatisme TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE II 63 lentraîne jusqu'à devenir un jésuite accompli ; par moments, il devient tout simplement bête. La plupart de ses mensonges sont cou- sus de fil blanc... Malgï'é cette naïveté relative, il est très dange- reux, parce qu'il commet journellement des actes, des abus de con- fiance, des trahisons, contre lesquels il est d'autant' plus difficile de se sauvegarder qu'on en soupçonne à peine la possibilité. Avec tout cela N. est une force, parce que c'est une immense énergie. C'est avec grand peine que je me suis séparé de lui, parce que le service de notre cause demande beaucoup d'énergie et quon en rencontre rarement une développée à ce point. Mais après avoir épuisé tous les moyens de le convaincre, j'ai dû me séparer de lui, et. une fois séparé, j'ai dû le combattre à outrance... Son camarade et compagnon Sferebrenikof '] est un franc coquin, un menteur au front d'airain, sans l'excuse, sans la grâce du fanatisme. Voici maintenant ce que je sais par moi-même de cette histoire. Depuis le mois de février, Nelchaïef vivait caché, tantôt près du Locle, tantôt à Genève. Je me souviens qu'un jour il arriva chez moi, à Neuchâtel -, à dix heures du soir, et me déclara, au grand efTroi de ma femme, que la police était à ses trousses, et qu'il fallait que je lui donnasse asile pour la nuit. Il passa la nuit, à l'insu de la bonne et des autres locataires de la maison, dans une petite chambre dont le propriétaire m'avait confié la clef pour y remiser quelques meubles, et il repartit le lendemain de grand matin. Au commencement de juillet, pendant que Bakounine était à Genève, je reçus un mot de Netchaïef, m'annonçant qu'il allait m'expédier une maUe lui appartenant et me priant de la garder quelques jours. La malle arriva, et je la rais en lieu sûr. Bientôt après, je vis arriver Netchaïef lui-même, accompagné d'un jeune ouvrier italien, grand garçon à l'air doux et enfan- tin, dont il s'était fait une sorte de domestique ; Netchaïef me dit qu'il par- tait pour l'Angleterre, et qu'un de ses amis passerait chez moi chercher la malle. En effet, le lendemain, un petit homme à l'air sinistre qui se faisait appeler Sallier, et qui était ce Vladimir Serebrenikof dont il a été question dans la lettre de Bakounine, vint de la part de Netchaïef pour prendre la malle ; je la lui rerais sans défiance. Mais un ou deux jours après, deux hommes sonnent à ma porte ; j'ouvre : c'étaient Ozerof et — ô surprise ! — le jeune ouvrier italien (dont j'ai oublié le nom) que j'avais vu accom- pagnant Netchaïef trois jours avant. Ozerof me demande où est la malle ; je réponds que Sallier l'a emportée ; Ozerof et l'ilalion lèvent les bras en s'écriant : « Trop tard ! » Ils m'expliquent ce qui s'est passé. Après que Netchaïef eut quitté Genève, Bakounine s'était aperçu que des papiers lui avaient été volés, et avait compris qui était l'auteur du larcin ; mais où était allé le voleur ? personne ne le savait, et on se deraandait ce qu'il fallait faire, lorsque le jeune Italien était revenu à l'improviste à Genève : il raconta d'un air piteux que le padrone était très méchant, l'avait traité comme un chien, le menaçait de son revolver pour le faire obéir, et qu'il n'avait plus voulu rester avec lui ; il ajouta que Netchaïef se cachait au Locle. Aussitôt il fut décidé qu 'Ozerof — homme d'action — partirait, accompagné de l'Italien, pour aller reprendre les pai)iers volés, qui, on l'a deviné, étaient contenus dans la malle dont j'ai parlé. La malle n'étant plus chez moi, il ne restait (pi'une chose à faire, tAcher tle rejoindre Netchaïef et Sallier. Ozerof et l'ilalien étaient décitlés à en venir aux der- nières extrémités, s'il le fallait, pour leur reprendre les papiers. Us se rendi- rent au Locle, où ils pensaient les trouver. Mais l'expédition n'aboutit pas, 1. Il s'agit de Vladimir Serobrcnikof, (lu'il ne faut pas confondre avec Semen Serebrenikof : ce dernier fêtait i'anii de Koss. 2. J'habitais, depuis mon mariai,'c, un petit ap|iarlement dans une maison du fau- bourg Saint-Jean, (quartier de la lioine. 64 l'internationale et le surlendemain ils revenaient bredouilles de leur chasse à l'homme'. Ils n'étaient pas les seuls qui se fussent mis en campagne ; le jour même où ils partaient pour le Loclc, ou le lendemain, je reçus la visite d'une jeune dame aux allures mystérieuses, qui venait de Genève et qui me remit un mot de Bakounine : c'était M"' Natalie Ilerzen, la fille aînée du fondateur du Kolokol ; elle voulait, elle aussi, rejoindre Netchaïef, et essayer d'obtenir par la persuasion ce qu'Ozerof prétendait reprendre par la violence ; elle ne réussit pas davantage : elle se présenta de ma part à Auguste Spichiger, qui la conduisit dans la maison où Netchaïef se tenait caché; mais la conversation qu'elle eut avec ce dernier n'eut pas de résultat. Je n'ai jamais revu Netchaïef. Bakounine ne le revit pas non plus ; mais il reçut de lui, le i" août, une lettre dont le contenu paraît avoir achevé de le désenchanter du personnage ; il écrivait à ce sujet, de Locarno, le lendemain, à son ami Ogaref, les lignes suivantes, qui servi- ront d'épilogue à cette histoire ^ : Voici le mot que m'a enfin envoyé notre Boy [Netchaïef]. Je lai reçu hier soir et je m'empresse de te le faire parvenir pour te consoler plus vite, comme je le suis déjà moi-même. Il n'y a pas à dire, nous avons eu un beau rôle d'idiots ! Comme Herzen se moquerait de nous deux, s'il était là, et combien il aurait raison ! Eh bien, il n'y a plus qu'à avaler cette amère pilule, qui nous rendra plus avisés doréna- vant. Bakounine, qui avait quitté Genève le 22 ou le 23 juillet, s'arrêta auprès de moi à Neuchâtel ; il y écrivit le 24 à Talandier la lettre dont j'ai reproduit les principaux passages, puis rentra à Locarno : là il fut tout de suite absorbé par d'autres préoccupations, celles que lui donnaient la guerre qui venait d'éclater et la perspective d'une révolution en France. Réfugié à Londres, Netchaïef commença, avec ce qui lui restait de l'argent du fonds Bakhmétief, la publication d'un journal russe, Obchtchina (La Commune), où il attaqua Bakounine et Ogaref, leur reprochant d'être des révolutionnaires doctrinaires et vieux jeu ^ ; le tumulte de la guerre fit bientôt oublier le jeune fanatique, et nous n'entendîmes plus parler de lui jusqu'au printemps de 187 1. Les papiers emportés par Netchaïef furent retrouvés en 1872, par Ross, à Paris; ils furent alors, les uns brûlés, les autres rendus à leurs pro- priétaires. m La guerre, de juillet à septembre iSyo : attitude de l'Internationale. — Sedan; le ^ septembre ; le Manifeste de la Solidarité (5 septembre). — Les Lettres à un Français ; Bakounine à Lyon : journée du 28 septembre i8yo. Cependant la guerre venait d'éclater brusquement entre la France et l'Allemagne. Cette guerre, voulue par Bismarck et de longue main préparée par lui, bêtement déclarée par Napoléon III et son ministre le libéral Emile OlUvier, était l'événement le plus malheureux pour nous qui pût survenir. II fallait encore quelques années, — c'était l'opinion de nos 1. Je n'ai plus les détails présents à l'esprit. Je crois qu'il y eut une entrevue entre Ozerof et Netchaïef, et que ce dernier dit que la malle était déjà expédiée en Angleterre. 2. Correspondance de Bakounine. 3. L'Obchtchina n'a eu que deux numéros, le premier paru en septembre 1870, et le second (aujourd'hui introuvable) beaucoup plus tard, en 1871. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE III 65 aiiiis de Paris S — pour achever l'organisation de l'Internationale en France, et pour préparer un vaste mouvement qui, avec la France, englo- bât l'Espagne, l'Italie, la Suisse et la Belgique : la guerre, déchaînée par deux gouvernements despotiques, était la ruine de nos espérances. Quelques jours avant la déclaration de guerre, l'Internationale pari- sienne avait protesté par une Adresse publiée dans le Réveil du 12 juillet, et revêtue de nombreuses signatures -. On y lisait : « Frères d'Allemagne, au nom de la paix, n'écoutez pas les voix stipendiées ou serviles qui cher- cheraient à vous tromper sur le véritable esprit de la France. Restez sourds à des provocations insensées, car la guerre entre nous serait une guerre fratricide. Restez calmes, comme peut le faire, sans compromettre sa dignité, un grand peuple fort et courageux. Nos divisions n'amèneraient, des deux côtés du Rhin, que le triomphe complet du despotisme. » De Berlin vint une réponse signée, au nom des membres de l'Association internationale des travailleurs à Berlin, par Gustave Kwasniewski !", disant : « Animés de sentiments fraternels, nous unissons nos mains aux vôtres, et nous vous affirmons comme des hommes d'honneur, qui ne savent pas mentir, qu'il ne se trouve pas dans nos cœurs la moindre haine nationale, que nous subissons la force et n'entrons que contraints et forcés dans les bandes guerrières qui vont répandre la misère et la ruine dans les champs paisibles de nos pays ». Au Reichstag, lorsque le gouvernement allemand demanda l'autorisa- tion de contracter un emprunt de guerre de cent vingt millions de thalers, Bebel et Liebknecht s'abstinrent (21 juillet), en déclarant « qu'ils ne pou- vaient pas voter en faveur de l'emprunt de guerre, parce que ce serait un vote de confiance envers le gouvernement prussien, qui par sa conduite en 1866 avait préparé la guerre actuelle; mais qu'ils ne pouvaient pas non plus refuser l'emprunt demandé, car leur vote pourrait être interprété comme une approbation de la politique déloyale et criminelle de Bona- parte ». Schweitzer montra une certaine crânerie, il vota l'emprunt. Le Conseil général de Londres publia un Manifeste dû à la plume de Karl Marx, dont voici le passage essentiel, caractéristique du point de vue de son auteur : « Du côté allemand, cette guerre est une guerre défensive. Mais qui a mis l'Allemagne dans la nécessité de se défendre ? qui a fourni à Bonaparte l'occasion de lui faire la guerre ? La Prusse. . . Si la classe ouvrière allemande souffre que la guerre actuelle perde son caractère strictement défensif et dégénère en une guerre contre le peuple français, la victoire ou la défaite seront pour elle également désastreuses.. . A l'ombre de cette lutte homicide se dresse la sinistre figure de la Russie. Quelle que soit la sympathie que les Allemands peuvent réclamer dans une guerre de défense contre l'agression bonapartiste, ils se l'aliéneraient en permettant au gouvernement prussien de demander ou d'accepter l'aide du Cosaque. » La Solidaritp publia dans son numéro du 16 juillet l'article suivant, où j'appréciais la situation en ce qui concernait la Suisse : La guerre. La guerre est déclarée ; les chassepots vont se mesurer avec les fusils à aiguille. En présence du conllit franco-prussien, le gouvernement suisse a cru devoir faire mettre sur i)ied cinquante mille hommes pour border la frontière. \. Voir la lettre de Varlin à Aubry du 2!» décembre 1869, t. \", p. 25H, note. 2. Parmi les noms qui li^juront au bas de cette ,\drosse ou des lettres d'adliésioa publiées les jours suivants, je relève ceux de Tolain, Murât, .Vvrial, Pindy, Tlieisz, A. Thoraachot, Tbomachot jeune, (^amélinat, (Ihauvière, LanKevin, Eugène Pottier, Landrin, Charles Keller, Malon, Combault, Lucipia, Jules Jofïrin, Chausse. 3. Cette Adresse, ijui fut puldiée aussi dans le Réveil, émanait du » Bureau central électoral du parti démocratique ». l>. II. — 5. 66 l'internationale C'est une mesure de prudence qui a son l)on côté : il vaut toujours mieux tenir les bellip;"crants le plus loin de soi possible. Mais en même temps il faut bien se dire que cette guerre n'inté- resse en rien nos libertés, qui ne sont aucimement menacées ; et nous croyons devoir mettre en garde les ouvriers appelés sous les armes contre les entraînements d'un enthousiasme irréfléchi. Il en est, malheureusement, chez lesquels le seul l)ruit d'une fan- fare belliqueuse suflit [)our réveiller ce sentiment d'un patriotisme aveugle et fanatique, qu'on avait pu croire entièrement détruit. Il en est qui, dès qu'il s'agit de faire une promenade militaire, oublient tout, la misère, l'exploitation, les grèves, les chômages ; pour eux il n'y a plus de question sociale, il n'y a plus que la stupide gloriole niilitaire . C'est contre ce déplorable entraînement qu'il faut réagir. Restez calmes et réfléchis, ouvriers. Quel rapport y a-t-il entre vos intérêts et ceux de vos maîtres ? Une campagne sur le Rhin résoudra- t-elle la question sociale ? Rentrés dans vos foyers, ne serez-vouspas les mêmes exploités qu'hier ? La bourgeoisie se frotte les mains, en pensant que tout ce bruit de guerre va faire diversion, et fera passer la question sociale à l'arrière- plan. Déjouez ses calculs, en aftîrmant plus hautement que jamais qu'il n'y a, dans le monde civilisé, qu'une question à résoudre, qu'une lutte à soutenir : la question du travail, la lutte des exploités contre les exploiteurs. Ce que disait la Solidarité se vérifia tout de suite : au nom des « intérêts supérieurs du pays », les «patriotes » suisses réussirent, grâce au prétexte que leur offrait la guerre, à « faire passer la question sociale à l'arrière- plan ». II n'était plus admissible, déclarèrent-ils, qu'à un moment où la concorde s'imposait, des ouvriers persistassent à faire grève : la commis- sion de direction de la grève du bâtiment, à Genève, décida (i8 juillet) que le travail serait repris. « Grosselin et les meneurs de la fabrique s'écriè- rent qu'en présence du danger de la patrie, tous les différends entre les citoyens devaient être oubliés, et qu'il fallait à tout prix en finir ; naturel- lement, pour arriver à ce résultat, ce furent les ouvriers qui durent céder, et non pas les patrons '. » Cependant il y eut des velléités de résistance aux injonctions de la commission, des actes d'indiscipline ; des querelles éclatèrent entre ceux qui voulaient rentrer dans les chantiers et ceux qui voulaient continuer la grève ; le 25 juillet, un gréviste fut tué d'un coup de couteau par un ouvrier qui avait repris le travail : le « patriotisme », employant de pareils arguments, finit par triompher de l'opposition des hommes clairvoyants i{\iQV Egalité appelait des « alarmistes » et des « cri- tiques extravagants ». On sait qu'après la déclaration de guerre, le gouvernement impérial expulsa de France tous les Allemands. Beaucoup de ces malheureux — la plupart étaient des prolétaires — qu'on chassait brutalement se réfugiè- rent en Suisse, ou traversèrent la Suisse pour regagner leur pays ; on les accueillit avec toute la sympathie que méritait leur infortune. A Neuchâtel, nous allions à la gare attendre les trains qui amenaient les convois d'ex- pulsés, pour leur distribuer des secours. Je me rappelle avoir donné l'hos- pitalité à un ouvrier tailleur arrivant de Paris avec sa femme et son petit enfant ; la pauvre ouvrière ne cessait de se lamenter, parce que sa machine à coudre avait disparu, et j'entends encore ma femme la consoler, tout en 1. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 166. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE III 67 préparant à manger pour le bébé ; enfin, au bout de quelques jours, l'objet perdu se retrouva, mais déjà l'Allemand et sa femme avaient continué leur route, et je dus expédier la machine à l'adresse qu'ils m'avaient laissée. C'était comme le prologue des malheurs qu'allait enfanter la guerre ; nous devions en voir bien d'autres. Un des premiers résultats de la guerre, pour nous, fut de diminuer subitement le nombre des abonnés de la Solidarité : beaucoup de membres de l'Internationale avaient été appelés au service militaire ; tous se trouvaient atteints par la crise industrielle qu'avaient produite les événements. Il fallait prendre un parti. Bakounine, en passant par Neu chàtel le 24 juillet, s'était montré optimiste ; il m'avait affirmé qu'à Genève nous allions gagner de nombreux abonnés, à cause du méconten- tement qu'avait produit l'attitude des meneurs du Temple-Unique dans la question de la grève. Pour moi, sceptique à cet égard \ je proposai au Comité fédéral de faire paraître la Solidarité en demi-feuille seulement, pendant le temps que durerait la crise ; une réduction à deux pages valait mieux, pensais-je, qu'une diminution de format, parce que les lecteurs verraient par là qu'il ne s'agissait que d'une mesure temporaire. Ma proposition fut acceptée, et le numéro du 3o juillet parut en demi- feuille. Dans le numéro suivant, un lecteur (c'était moi) indiqua que le remède à la situation serait de rendre l'abonnement au journal obligatoire dans toutes les Sections, comme il l'était déjà dans la Section centrale du district de Courtelary. Le 5 août, une circulaire du Comité fédéral invita les Sections à étabUr dans leur sein l'abonnement obhgatoire, en ajoutant : « Il faut qu'un membre de l'Internationale sache sacrifier même une partie de son nécessaire pour soutenir le principe ». Moins d'un mois après, la Solidarité pouvait dire (numéro du 3 septembre) : « Nous avons tout lieu de croire que la situation de notre journal se sera bientôt améliorée. Déjà la Section centrale du district de Courtelary, toujours la première lorsqu'il s'agit de donner des preuves de dévouement à la cause, a pris des déci- sions qui montrent la ferme volonté de ne pas laisser péricHter notre organe : on sait que dans cette Section l'abonnement est obligatoire ; en outre, la dernière assemblée générale a décidé que la caisse de la Section paierait pour le trimestre courant l'abonnement de ceux des niembres de la Section qui se trouvent ou qui se sont trouvés au service militaire ; de plus, la Section a pris dix abonnements collectifs, dont les exemplaires seront distribués pour servir à la propagande. Espérons que nous aurons bientôt d'aussi bonnes nouvelles à enregistrer des autres Sections. » Je ne me doutais pas, en écrivant ces lignes, que le numéro où elles devaient paraître serait le dernier. Mais n'anticipons pas et revenons à la France. Les condamnés du 5 juillet, à Paris, avaient dû, pour la plupart, se constituer prisonniers ; et de nouvelles poursuites étaient intentées à 1. J'écrivais à Joukovsky le 26 juillet : m Quelle est ton opinion sur la nouvelle situation ii Genève ? Mieliel croit que Grosselin, Perret et C'" ont lini leur règne, que les bâtiments vont venir à nous, que \'E, disent les journaux. Hspéroiis que c'est la dernière fois (|ue la Lii;ue de la paix et de la liberté fait parler d'elle, et que les quelques hommes de proiires qui peuvent s'y trouver compnmdront qu'il n'y a qu'un moyen de travailler sérieusement ù l'avène- ment de la paix et de la justice : se joindre à l'internationale. » 70 L INTERNATIONALE Les manifestations faites par les ouvriers d'Allemagne ne répondaient pas entièrement à ce que nous aurions désiré, et nous en fîmes l'obser- vation : Les ouvriers allemands nous paraissent en général moins guéris du fanatisme national que ne le sont les ouvriers fran(,ais. A l'occa- sion de la guerre, les ouvriers allemands ont témoigné partout leurs sympathies au peuple français ; mais dans plusieurs des assemblées populaires tenues dans ce but, on a ajouté que. l'Allemagne étant injustement attaquée par Bonapaj'te. les Allemands de tous les partis devaient s'unir pour défendre la patrie contre l'ennemi commun. La Tagwacht remarque très bien à ce sujet (à l'occasion dune résolution semblable votée par une assemblée ouvrière à Brunswick) que le gouvernement prussien est tout aussi coupable dans cette afïaire que le gouvernement français, et que les ouvriers allemands qui se laissent entraîner par un enthousiasme patriotique font vraiment trop beau jeu à Bismarck et à la réaction. {Solidarité du 3o juillet.) Les diflérents manifestes, proclamations, adresses, etc., des ouvriers allemands que nous apporte cette semaine le Volksstaat ont un caractère plus international et plus révolutionnaire que ceux de la semaine passée. Nous remarquons cependant à regret, dans une proclamation du Comité central du parti ouvrier de la démocratie sociale, datée de Brunswick-Wolfenbûttel. aZj juillet 1870, des expres- sions qui nous paraissent bien peu socialistes. Le Comité parle beaucoup des « légitimes aspirations du peuple allemand vers l'unité nationale », de la « défense du sol allemand contre l'envahisseur», de la « constitution du grand Etat allemand » ; et la proclamation se termine par ces mots : « Vive l'Allemagne ! Vive la lutte internatio- nale du prolétariat ! » — c'est-à-dire que le sentiment patriotique prend le pas sur les principes socialistes, que l'Allemagne passe avant l'Internationale. Cela n'est pas bien, frères allemands '. {Soli- darité du 6 août.) Un socialiste pose dans le Volksstaat la question suivante : « Qu'arriverait-il si tous les ouvriers de France et d'Allemagne cessaient le travail d'un commun accord à un jour donné, et oppo- saient ainsi à la guerre une grève internationale ? Je suis persuadé que dans ce cas la guerre serait terminée en quelques jours, sans même que le sang ait coulé. Car de même que la guerre rend impos- sible le travail rémunéi'ateur, de même la cessation du travail ren- drait la guerre impossible ^ » {Solidarité du 6 août.) Les premiers succès des armées allemandes (Wisserabourg, 4 août ; "Wœrth-Reichshoffen, Forbach, 6 août ; entrée des Allemands à Nancy, 1. Les membres de l'Arbeiterbildimgsverein de Nuremberg protestèrent contre les dernières mots de la proclamation du Comité central, et écrivirent au Volki^slaat : « Ces mots renferment : 1" une contradiction, parce qu'on y exprime en même temps un sentiment national et un sentiment imernational ; 2" un non-sens, parce qu'on ne peut pas souhaiter à une lutte de vivre. » (Solidarité du 27 août) 2. Le Congrès de l'Internationale k Bruxelles, en 1868, avait recommandé aux tra- vailleurs « de cesser tout travail dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans leurs pays respectifs » (voir t. h'', p. 69). A la question posée dans le Volksstaat par un isolé, nulle réponse ne fut faite. (3n ne pouvait pas attendre une initiative de la part des Allemands. Nous comprîmes qu'elle devait partir des Français, et que le moyen à employer contre la guerre, ce n'était pas la cessation du travail, mais la révolution. TROISIEME PARTIR, CHAPITRE HT JI 12 août) venaient de poser plus nettement la question. Il s'agissait mainte- nant de savoir si la France continuerait à obéir au maître qui la conduisait à la ruine, ou si elle se révolterait : Espérons que le peuple français, le vrai peuple qui n'est pas chauvin, saura enfin prendre en main ses destinées, et nous assurer une paix durable. Nos amis seront-ils assez forts pour réaliser ce vœu ? Nous allons les voir à l'œuvre. (Solidarité du i3 août.) Le lendemain du jour où paraissaient ces lignes, une poignée de blan- quistes faisaient, à la Villette, la tentative que l'on sait (dimanche i4 août). Le mouvement n'eut aucun écho, et l'on crut même généralement, alors, qu'il était l'œuvre de la police ^ La Solidarité dit à ce sujet (20 août) : Voici ce que nous écrit un correspondant bien placé pour savoir la vérité : « Les événements de la Villette sont une échautlourée de police dans laquelle on a essayé de compromettre les blanquistes et l'Internationale. Il paraît qu'on y serait arrivé dans une certaine mesure, puisqu'on a pu prendre des individus appartenant à la fameuse société secrète de Blanqui et quelques internationaux. Ce qui prouve du reste que l'Internationale était spécialement visée, c'est qu'une réunion privée devait avoir lieu le soir même de l'affaire, à la salle de la Marseillaise, rue de Flandre, à la Villette. A la porte, ceux qui essayèrent d'entrer trouvèrent un commissaire de police, qui, en vertu de l'état de siège, leur fit savoir qu'aucune réunion ne pouvait avoir lieu. C'est quelques minutes après qu'éclatait l'alfaire, où l'on espérait englober tous ceux qui devaient se rendre à la réunion : fort heureusement le plus grand nombre s'en est allé, et quelques écervelés se sont seuls fait prendre. Du reste, Paris est très calme, personne ne bouge. Les nouvelles de la guerre n'arrivent pas ; on parle vaguement dune grande victoire des Français entre Metz et Verdun, et, faut-il l'avouer ? deux victoires sulfiraient à changer l'opinion ici en ce qui concerne la dynastie, et à raffermir Bonaparte. Autrement, le mouvement politique se fera de lui même au profit de je ne sais qui ; une bonne défaite encore, et le gouver- nement est chang-é : c'est peut-être ce qui explique le silence et l'inac- tion des ré[)uhlicains -. » Avant de continuer, je dois interrompre le récit des événements relatifs à la guerre pour parler de la Fédération romande et des incidents qui s'y produisirent dans le courant d'août. « En présence des éventualités que la guerre pouvait faire naître d'un jour à l'autre, nous sentions plus vivement que jamais le besoin de rétablir l'union entre tous les internationaux de la Suisse romande ; et les différentes combinaisons dont on avait essayé t'usqu'alors ayant échoué, une nouvelle lentalive l'ut faite sur d'autres lases : on prop()Sa de renoncer au groupement /)ar opiiiiiuis, ([ui avait été la raison d'être des deux fédérations rivales, et de le remplacer par le simple groupement géog-raplnque, sans distinction d'opinions. C'est à la Section de Vevey [, qui déjà, par le meeting du 8 mai, avait tenté de réaliser l'apaisement.] que fut due l'initiative de ce mouvement ; avec l'entière approbation des Sections du Jura, elle décida (7 août) de se \. D'autre part, les journaux de l'empire prétendaient (|uc le mouvemeut avait été payé par l'or prussien. 2. Celte correspondance nous avait été adressée, si je ne me trompe, par Ed. Uotiiller, qui fut secrétaire do Vermorol. •ja L INTEHNATIONALE joindre À la Cédération de Genève, tout en conservant son progranime propre et en continuant à regarder la Solidarité connue l'orj^ane de ses principes. Nous espérions, de la sorte, l'aire sentir clairement aux Gene- vois que nous ne leur jjardions pas rancune, que nous ne cherchions point à former un « Sonderbund d et à séparer d'eux les autr(îs Sections pour les grouper dans une fédération exclusive ; et en même temi)S, par l'union de Vevey avec Genève, nous pensions trouver une occasion de faire de la propagande au sein même de la fédération genevoise '. » Je publiai sur ce sujet, dans la Solidarité, l'article suivant (20 août) : Le groupement géographique. La Section centrale de Vevey a décidé, dans son assemblée géné- rale du 'j courant, de se joindre à la IVaction de l'ancienne Fédération romande qui a son siège a Genève. Voilà un pas vers la solution de ce conflit qui semblait devoir se per- pétuer indéfiniment. La résolution de la Section de Vevey indique, à notre avis, la véritable marche à suivre pour apaiser l'irritation et ramener le bon accord parmi les internationaux de la Suisse romande. La marche à suivre, selon nous, la voici : Au Congrès de la Chaux-de-Fonds, les internationaux s'étaient divisés en deux groupes représentant deux opinions, deux tendances ditïérentes. Le premier groupe, celui qui avait voté l'admission de la Section de l'Alliance de Genève, représentait la tendance collectiviste révo- lutionnaire. Il se composait d'hommes ayant pour la plupart passé par l'école de Proudhon, mais qui s'étaient alTranchis de son dogma- tisme et ne voulaient plus connaître qu'un socialisme absolument scientifique et expérimental d'un côté, c'est-à-dire rompant avec tout système a priori, et absolument populaire de l'autre, c'est-à-dire pratique, vivant, agissant, et non plus abstrait et doctrinaire. Le trait essentiel de ce groupe, c'était son esprit anti-autoritaire : la destruction de toutes les autorités, et l'avènement d'une société où la liberté de chacun ne serait limitée que par la solidarité de tous, tel était et tel est encore son programme. Ajoutons que la tendance internationale, ou en d'autres termes anti-nationale, n'y était pas moins fortement prononcée, et que les hommes de cette nuance conçoivent l'Europe future non comme une fédération de nations distinctes, constituées chacune en république pour son compte, mais, abstraction faite de tout Etat politique, comme une simple fédération d'associations de travailleurs, sans aucune distinction de nationalité. Il nous sera plus difficile de caractériser le second groupe, parce que nous nous trouvons cette fois en présence d'hommes dont plu- sieurs se sont carrément déclarés hostiles à nos tendances et à nos personnes, et qui se plaignent d'être calomniés par nous toutes les fois que nous parlons d'eux. Essayons toutefois d'en parler avec toute l'impartialité et l'objectivité dont un esprit sincère est capable. La plus grande partie de ce groupe était formée par des ouvriers genevois qui, de simples radicaux politiques, étaient devenus socia- 1. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 166. — Bien entendu, si ce plan s'était réalisé, il aurait dû être appliqué intégralement : la Section de l'Alliance serait entrée dans la fédération genevoise, au mênae titre que la Section de Vevey, de par sa situation géographique ; et la Section centrale (couUeryste) de la Chaux- de-Fonds serait entrée dans notre fédération des Montagnes. TROISIÈME PARTIE. CHAPITRE III ^3 listes, et qui avaient une tendance très prononcée à revenir à leur point de départ, au simple radicalisme, comme la prouvé le rôle qu'ils ont consenti à jouer dans les dernières élections au profit des radicaux. Nous ne leur en faisons point un crime, quoique à notre point de vue ils aient commis une faute ; nous nous bornons pour le moment à constater des faits. Aux Genevois radicaux s'était joint, chose assez étrange, l'ancien parti couUeryste de la Chaux-de-Fonds, parti anti-radical, fondé en 1868 dans le canton de Neuchâtel pour combattre le régime radical. Comment expliquer cette alliance ? Par le fait que ni les Genevois ni les coullerystes n'étaient révolution- naires, du moins dans le sens que nous attachons à ce mot : les uns et les autres étaient simplement coopératwistes , et. de plus, ils étaient jort^Wo /es, nationaux. Nous devons dire toutefois qu'il peut se trouver quelques exceptions individuelles à ce jugement général ; nous en connaissons deux ou trois ; mais, pour l'immense majorité du groupe dont nous parlons, le jugement est exact. Cependant, si ce second groupe ne s'était trouvé composé que des Genevois et des coullerystes, la position ne serait pas devenue ce qu'elle est ; tout le monde aurait vu clairement qu'il y avait en pré- sence d'un côté, chez nous, les révolutionnaires, et de l'autre côté, chez eux, les modérés, les coopérateurs, les patriotes. Mais d'autres éléments sont venus compliquer une situation qui sans cela eût été très simple. Il s'est trouvé dans le second groupe, à côté de la grande majo- rité des modérés, une petite fraction d'hommes réellement révolu- tionnaires. Seulement, ils conçoivent la révolution autrement que nous : autant notre socialisme est an-archiste et q^jopulaire, autantJe leur est autoritaire et_iioc.triilâii:Ê->-^ife~dii'oiit encore que nous les calomnions : il doit cependant nous être permis d'apprécier leurs opinions, puisqu'ils les publient dans des journaux, et il nous est impossible de ne pas dire franchement ce qu'il nous semble de leurs principes, et de ne pas appeler un chat un chat. Nous allons faire toucher au doigt la didérence entre eux et nous. Parmi ces révolutionnaires-là, il y a des Français, des Allemands et des Russes ; ils sont tous, ou presque tous, communistes : les Fran- çais sont des communistes de l'école de Blanqui, — ou, s'ils ne se réclament pas directement de lui, ils professent des principes analo- gues à ceux qu'on appelle généralement blanquiamc ; les Allemands sont des communistes de l'école de Marx (et Marx siège au Conseil général, ce qui explique bien des choses) ; et les Russes sont des communistes de lécole de Tchernychevsky. On comprendra maintenant pour(]uoi Y Eg'alité a pu faire illusion à quelques-uns de nos amis, en allectant. depuis le Congrès romand, certaines allures révolutionnaires. C'est «{u'il y avait en réalité ([uel- ques révolutionnaires dans le second grou[)e, nuiis révolutionnaires avec des tendances opposées aux nôtres, et que ce sont ces hommes qui ont l'édigé Y Egalité. Mais, malgiv la confusion qu'a fait naître cette circonstance, un examen sérieux montre les choses comme nous venons de les exposer : d un côté la tendance an-aichiste, le socia- lisme populaire, le collectivisme ; de l'autre côté, d'abord une granule majorité qui ne dépasse {)as les idées coojjératives, puis une mino- rité qui se trouve en opposition directe avec nous et qui repi'éseiite 74 l'internationale la tendance autoritaire, le socialisme doctrinaire, le communisme ^ Tels étaient les deux groupes qui. après le Congrès de la Cliaux- dc-Fonds, se disputaient le droit de s'a[)peler la Fédération romande. Il y avait, à ce groupement par opinions, un inconvénient qui pouvait devenir très grave : en i>ar([uant les ojiinions dill'éi-entes dans deux fédérations distinctes et même hostiles, on s'interdisait toute propagande pour ses principes au sein du groupe opposé, on se con- danmait réciproquement à lisolement, à rinqtuissance. Pour nous surtout, qui avons la ferme conviction que tous les travailleurs doi- vent devenir révolutionnaires collectivistes, et que le salut de la société est à ce prix, nous sentions vivement cet inconvénient. Le remède au mal nous a paru d'abord être la reconstitution de la Fédé- ration romande dans son intégrité - primitive ; mais cette reconsti- tution s'étant montrée impossible, il a fallu chercher autre chose ; et cette autre chose, c'est le principe dont la Section de Vevey vient de commencer l'aj^plication. Il faut renoncer à ce groupement par opinions, qui avait créé deux fédérations ennemies, et adopter le groupement géographique. Que toutes les Sections qui se trouvent placées dans une même région se fédèrent, sans qu'on exige, pour [l'entrée dans ^] cette fédération, l'adhésion à telle ou telle profession de foi spéciale ; que chaque Section garde ses principes à elle, et quelle cherche à les faire pré- valoir par la propagande ; que les Sections vraiment révolution- naires se donnent pour mission de faire pénétrer leurs idées dans les Sections dont les principes ne sont pas encore les nôtres, et qu'elles s'efforcent de les gagner à la grande cause du socialisme populaire et an-archiste. A ce point de vue, nous nous félicitons de voir la Section de Vevey se joindre aux Sections genevoises. Nous savons que les principes de la Section de Vevey sont entièrement conformes aux nôtres, et nous espérons qu'elle exercera, tant à Lausanne qu'à Genève, une heu- reuse influence dans le sens révolutionnaire. Que ceux de nos amis de Genève qui pensent comme nous imitent la Section de Vevey ; et si l'intolérance de certains hommes veut encore essayer de les tenir à l'écart *, qu'ils en appellent à l'Intei'na- tionale tout entière. D'un autre côté, que dans le Jura ceux qui ont marché un moment avec Genève fassent de même ; leur position géographique les engage à se fédérer avec nous : qu'ils viennent donc à nous, et constituons une fédération jurassienne dans laquelle il y aura place pour toutes les opinions. On y discutera nos principes et les principes des oppo- sants ; et nous nous réjouii'ons de cette discussion, parce qu'elle servira à faire éclater la vérité et à propager nos idées. 1. Le mot « communisme » est pris ici dans le sens spécial que nous lui donnions depuis le Congrès de Bàle : il signifie « communisme d'Etat ». Nou»^ appelions, par abréviation, ce communisme d'Etat « communisme » tout court, par opposition à notre communisme antiétatiste et fédéraliste, que nous avions baptisé du nom de « collec- tivisme ». 2. Dans la Solidarité on a imprimé « unité », mot que j'ai corrigé par« intégrité » sur mon exemplaire. 3. Les mots entre crochets ont été omis dans la Solidarité. 4. J'ignorais encore, au moment où j'écrivais ces lignes, la décision que la Section centrale de Genève, dans sa séance du l'3 août, venait de prendre à l'égard de Bakou- nine, Perron, Joukovsky et Sutherland, et dont il va être question. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE III ^5 On le voit, nous n'obéissons pas à des rancunes mesquines, nous ne combinons pas des intrigues pertides. Nous demandons l'union au nom de nos intérêts communs, l'union d'abord purement géogra-j phiqiie, qui deviendra plus tard, par la discussion et la propagande,] l'union dans les mêmes principes. Nous aurons ainsi deux fédérations, non plus ennemies ou rivales, mais véritablement sœurs et unies par un lien de solidarité : l'une, comprenant toutes les Sections formées ou à former dans les cantons de Genève et de Vaud, et dans la région avoisinante, pourra s'appeler la Fédération romande : et l'autre, comprenant toutes les Sections formées ou à former dans le Jura, s'appellerait la Fédération Jurassienne. Les circonstances sont critiques pour llnternationale : plus que jamais nous avons besoin d'union, de dévouement, d'abnégation des préoccupations personnelles. Nous espérons que tous le com- prendront. Pendant que nous tenions ce langagre de concorde, sait-on à quoi s'occu- paient, à Genève, ces meneurs du Temple-Unique à qui nous n'avions cessé de tendre la main de la réconciliation, ces hommes qui avaient accepté nos subsides pendant la grève et que nous avions espéré im moment avoir gagnés aux idées d'apaisement et de solidarité ? On ne le devinerait jamais. Ils s'occupaient — sans se laisser distraire de leurs haines par la gravité des événements qui, en Europe, passionnaient tous les esprits — à faire le procès à des socialistes qui avaient commis le crime de penser autrement qu'eux sur certains points, afin de les expulser de l'Internationale. J'ai dit plus haut (p. 19) comment, dès le 16 avril, Bakou- nine. Perron, Joukovsky et Henry Sutherland avaient été mis en accusa- tion, sur la proposition d'Outine ; la Section centrale de Genève avait décidé qu'ils seraient cités à comparaître devant elle pour être jugés. Voici la lettre qui fut adressée à chacun d'eux ^ : « Genève, le i3 mai 1870. — Citoyen, vous êtes appelé à vous présenter à l'assemblée générale de la Section centrale qui aura lieu le i5 mai, à deux heures après-midi, au Temple-Unique, pour explications à donner sur les faits qui se sont passés au Congrès romand. — Au nom de l'assemblée générale du 16 avril : le secrétaire, Charles Reymond. » Joukovsky répondit le i4 mai par une lettre dans laquelle il se décla- rait prêt à fournir des explications, pourvu qu'on voulût bien spécifier sur quels points elles devaient porter. Je crois que ni lui, ni Bakounine (qui venait d'arriver à Genève), ni Perron, ni Sutherland ne se présen- tèrent à l'assemblée du lendemain. Celle ci donna défaut contre eux et commença la procédure. Le griel" formulé contre les quatre accusés était que, connue membres de la Section de l'Alliance, ils appartenaient à une fédération hostile au groupe du Temple-Unique : d'où la conclusion qu'ils devaient être expulsés de la Section centrale de Genève. L'affaire traîna pendant les m»)is de juin et de juillet. Enfin, au commencement d'août, une nouvelle citation l'ut envoyée aux accusés * : « Citoyen, je viens par la présente vous convoquer pour l'assemblée de la Section centrale qui aura lieu samedi le i'3 août. Je crois de mon devoir de vous prévenir qu'il sera lu à l'assemblée une lettre lui (hinandant votre renvoi de la Section. Salut et fraternité. Le président, E. M.vchaoo. » Bakounine envoya aussitôt, de Locarno, la réponse suivante : 1. Jn reproduis, daprès Nottliiu (p. ''lOli, \o to.xte de l'exeiuplaire ;ulross(^ à Joukovsky. '2. Je reproduis, d'après Netllau (p. 40:{), le texte de l'exemplaire adressé à Bakounine, ainsi ([ue la réponse de celui-ci. ^6 l'internattonalk Au président de la Section centrale de Genève. (^e "j août 1870. l-iocarno. (jiloyen prcsidcnl, J(^ viens de recevoir la lettre j)ar la(]uelle vous me convoquez pour rassemblée qui aur-a lieu saine(li le \'\ août, et par laquelle vous m'avertissez en même tenq)s qu'il sei'a lu une leltr-e demandant mon expulsion, — sans pourtant dire quel (;st ou (pii sont les meud)res (pii ont signé cette lettre. (^uoi qu'il en soit, c'est avec bonheur que je vois aj)procher le joiu" de la justice, le jour où je pourrai confondre enlin tous mes calomniateurs. Malheureusemenl, mes allaires ne me peiinettent pas de me ren- dre à Genève pour le jour désigné, ni même dans une é|)0(jue rappro- chée et déterminée. Je me vois forcé de rester à Locarno. Mais ce qui ne peut se faire verbalement, peut et doit se faire par écrit, d'autant plus que mes calonmiatcurs ont trouvé bon d'initier eux- mêmes cette allaire par une lettre. Je vous [)rie donc, citoyen président, de vouloir bien m' envoyer immédiatenient la copie de cette lettre, avec les signatures de mes accusateurs, sinon écrites de leurs mains, au moins contresignées et garanties par vous-même et par le secrétaire du comité. Je répondrai sans retard, et un jury d'honneur jugera entre nous. Salut et fraternité. M. Bakounine. Naturellement le président se garda bien de faire droit à une requête si légitime. En même temps Bakounine écrivait à Joukovsky pour l'adjurer de se rendre, avec Perron, Brosset, et quelques autres amis, à l'assemblée du i3 août, et d'y réclamer énergiquement la copie de la lettre d'accu- sation avec les noms des accusateurs, et la constitution d'un jury d'hon- neur. Joukovsky et ses collègues ne se présentèrent pas à l'assemblée, et ce fut contre des absents que la Section centrale, obéissant docilement aux meneurs, prononça une sentence d'exclusion. Le secrétaire écrivit à Jou- kovsky le 18 août pour lui faire part de la décision prise. Voici cette lettre ', qui sans doute fut aussi adressée, dans les mêmes termes, aux trois autres accusés : « Genève, le 18 août 1870. — Citoyen Joukovsky, par décision prise et votée à l'assemblée générale du i3 août dernier, je suis chargé de porter à votre connaissance que vous êtes expulsé du sein de la Section centrale de l'Association internationale des travailleurs. — Au nom de l'assemblée du i3 août 1870 ; le secrétaire, Charles Reymond. » A ce même moment, ou un peu avant, Marx écrivait à J.-Ph. Becker pour l'entretenir des affaires générales de l'Internationale, et de l'oppor- tunité d'ajourner le Congrès général ; et l'on voit par sa lettre que sa principale préoccupation, à ce moment tragique où nous autres ne son- gions qu'aux chances de sauver, avec la France, les destinées du socia- lisme en péril, était de combiner les moyens d'écraser définitivement — il l'espérait — son ennemi Bakounine. Dès le 17 mai, le Conseil général, « considérant que tant que durerait le régime actuel en France, le Congrès ne pourrait se réunir à Paris » ; que, d'autre part, « le Comité central du parti prolétaire démocratique social avait invité le Conseil général de l'Association internationale des travailleurs à transférer son Congrès en Allemagne «, avait résolu que « le Congrès général s'ouvrirait le 5 sep- 1. Nettlau, p. 405. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE IIl 77 tembre prochain à Mayence ». Le 12 juillet, le Conseil général adopta une liste de sept questions (abolition de la dette publique ; rapports entre l'action politique et le mouvement social de la classe ouvrière ; conversion de la propriété foncière en propriété sociale ; conversion des banques en banques nationales ; production coopérative sur une échelle nationale ; statistique générale du travail ; moyens d'abolir la guerre) qui devaient former le programme du Congrès de Mayence. Mais la situation s'étant modifiée en Allemagne et en France, il était à craindre, non pas que le Congrès ne put avoir lieu, mais que Marx et ses amis ne fussent pas assurés d'y avoir la majorité ; et alors le meneur du Conseil général écrivit à son lieutenant Becker ce qui suit ^ : Le Congrès ne pourrait se réunir avec sécurité ni à Amsterdam ^ ni à Mayence ; le mieux serait de l'ajourner. L'Allemagne, faute d'argent, ne pourrait y être sufïisamment représentée ; les Sections françaises sont dispersées ; « en sorte qu'on courrait le danger que certains agents pussent de nouveau y obtenir une majorité factice ^ : car pour des manœuvres de ce genre ils savent tou- jours trouver des ressources ; d'où ? c'est leur secret *. . . Bakounine a dans le Conseil général belge un instrument fanatique ; nos amis russes de Genève, particulièrement Outine, doivent en conséquence entrer en cam- pagne contre Bakounine avec une brochure polémique ^ (mit einer gehar- nischten Brochure gegen denselben ins Feld ziehen). » Si le Congrès avait eu lieu, en elTet, — à supposer que les événements de la guerre, en se précipitant, n'eussent pas rendu sa réunion impos- sible, — il est probable que l'esprit qu'y auraient apporté le plus grand nombre des délégués eût été de nature à déplaire très fort à Marx. Voici ce que disait à ce sujet la Federacion de Barcelone, dans un article dont la traduction parut dans la Solidarité du 3 septembre : Nous ne savons pas si le Congrès pourra avoir lieu;,., néan- moins nous croyons utile d'exprimer en peu de mots notre opinion sur les questions mises par le Conseil général à l'ordre du jour. Les cinq premières et la septième sont dans une si étroite corré- lation avec la seconde, que de la solution donnée à celle-ci dépendra également la solution des autres. Quant à la sixième (statistique), elle peut être considérée à part. Nous avons dit que la solution des autres objets à Tordre du jour dépend de la manière dont sera résolue la seconde question, des rapports entre l'action politique et le niouoeinent social de la classe ouvrière. Il est clair que les délégués espagnols voteront conformé- ment à la décision prise par le (Congrès régional de Barcelone, et nous ne doutons pas que le Congrès international n'adoplo une déci- sion analogue. Comment pourrait-il en être autrement, puisque cette décision est l'expression des idées de nos frères de Suisse et de Bel- gique, puisque le Congrès des Sections allemandes à Stuttgai't au mois de juin a voté une résolution dans le mciuc sens, en déclarant qu'il fallait renoncer à influer sur la politique et garder une attitude négative? Toute la difl'érence entre les deux résolutions consiste en ceci, que le Congrès de Stuttgart a fixé la politique (ce qui veut dire ici la tactique la marche, la conduite) du parti de la démocratie socialiste, tandis que le Congrès de Barcelone a laissé complète 1. D'après le résumé publié par R. Ruegg dans la jVei/c Zcji, ISSS, p. .t07. 2. Il paraît donc qu'on avait envisagé l'éventualité de la réunion du Congrès en iiollande. 3 et 4. En français dans le texte. o. Littéralement : " une brochure armée do pied en cap ». ^8 l'internationale liberté aux Sections et à la F<''«l(''raliuu en général. En eflet, une fois le j)rinci[)e admis de ne pas participer aux rélbrnies politiques nationales, reste encore ouverte la question de savoir s'il faut g rendre part aux élections des Chambres, etc. Le Congrès de tuttgart a résolu cette seconde question afTirmati veinent, en déclai'ant (jue « le })arti de la démocratie socialiste ne participe aux élections du Reiclistag et du Parlement douanier que dans un but d'agitation et (h; propagande ». On com])rend très bien que le Con- grès lie Stuttgart ait songé à utiliser les élections connue un moyen de propagande, quand on considère que dans toute l'Allemagne il n'existe qu'un seul journal socialiste, le Volksstaat. qui ne paraît que deux fois par semaine et qui n'a guère que deux mille abonnés environ... Mais dans le parti socialiste allemand, beaucoup sont d'avis que les résultats qu'on peut obtenir par la propagande dans un parlement bourgeois ne valent pas ce qu ils coûtent.. . Quel profit pour la classe ouvrière ont produit en France les députés socialistes qui siègent au Corps législatif? Ils ont fait peu ou point de propa- gande, tandis que les grèves ont fait une propagande immense. . . Nous proposerions au Congrès international d'adopter la réso- lution suivante : « Considérant, etc . , .... le Congrès déclare que la classe ouvrière doit employer toute son activité au mouvement social, en préparant les moyens de renverser la société actuelle et en jetant les fondements de la société future ». Et alors la question qui se présenterait tout naturellement comme devant être étudiée en premier lieu serait celle-ci : « Quelles mesures devra prendre le Congrès régional qui proclamera le premier l'avènement du règne de la Justice dans son pays respectif? » La perspective de voir un Congrès général voter une résolution de ce genre était bien faite pour exaspérer Marx contre ceux qu'il appelait dans cette même lettre à Becker la « fripouille allianciste » (allianzistisches Gesindel). C'est pour cela, plus encore sans doute que par d'autres consi- dérations, qu'il résolut l'ajournement du Congrès. Mais il fallait que le Conseil général n'eût pas l'air d'avoir agi de son propre mouvement, et qu'on pût dire qu'il n'avait fait qu'obéir à la volonté des fédérations. Dès le 2 août, Marx écrivait donc au Comité allemand de Brunswick : « Le Conseil général, d'après l'article 3 des statuts, ne peut pas changer la date du Congrès. Néanmoins, dans les circonstances extraordinaires du moment, il prendrait sur lui la responsabilité d'un pareil acte, s'il trouvait pour cela l'appui nécessaire auprès des Sections. Il serait donc désirable qu'une proposition motivée, à cette fin, nous fût olBciellement envoyée d'Allemagne. » En marge de la lettre, Bracke, le principal membre du Comité, mit ces mots : Sofort zii thun (« A faire immédiatement » '). Et en 187:2, dans sa brochure Les prétendues scissions (p. 4), Marx écrivit sans sourciller : « La guerre franco-allemande, éclatant peu de jours après [la circulaire du 12 juillet qui contenait le programme du Congrès de Mayence], rendit tout Congrès impossible. C'est alors que les Fédérations consultées 1. Nettlau, p. 408. — Le 12 août, Marx écrivait à Jung un billet disant : « Ci- inclus, pour être présentés au Conseil général : 1» Une résolution du Comité central allemand à Genève (le Comité central romand vous fera parvenir une résolution d'un contenu identique) : 2° La copie d'une lésolution qu'on m'a envoyée, de Bruns- wick... » La résolution de Brunswick, signée de C. Kûhn, Bonhorst et Bracke, était celle dont Marx avait réclamé l'envoi ; celle qu'il avait reçue de Becker (Genève), et celle (|ue Henri Perret devait faire parvenir directement à Jung au nom du «Comité central (lire : fédéral) romand », avaient naturellement été rédigées aussi sur com- mande. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE III 79 nous donnèrent le pouvoir de'fixer la date du prochain Congrès d'après les événements *. » Entre ce qui précède et ce qui va suivre, le contraste est frappant. On a vu à l'œuvre l'intrigue et la malveillance ; au tour, maintenant, de l'en- thousiasme, de la fièvre révolutionnaire, de l'oubli de soi-même. Dès les premières nouvelles des victoires allemandes, Bakounine, qui voyait clairement tout ce qu'aurait de néfaste pour la civilisation et le socialisme le triomphe de Bismarck et de sa politique, ne songea plus qu'à une chose : aux moyens de déchaîner en France la révolution sociale pour l'opposer à la dictature bismarckienne menaçante. 11 commença à écrire, à l'adresse de ses amis français, pour leur communiquer les idées qui lui semblaient justes, une longue lettre dont la première partie fut envoyée à Ozerof, à Genève, avec prière d'en faire des copies, de les expé- dier à diverses adresses, et de m'envoyer ensuite le manuscrit original. Dans une lettre écrite le ii août à Ogaref (en russe), Bakounine dit : w Tu n'es rien que Russe, tandis que moi je suis international ; les événements qui se passent actuellement en Europe me donnent une véritable fièvre. Dans l'espace de trois jours, j'ai écrit exactement vingt-trois grandes lettres. En voici une petite vingt-quatrième. J'ai élaboré tout un plan ; 0[zerof J te le fera voir, ou, ce qui vaudra mieux, il te lira une Lettre écrite par moi à un Français. » De cette première partie de la Lettre à un Français, — partie dont le manuscrit, malheureusement, n'a pas été conservé, — rien n'a été utilisé qu'une quarantaine de lignes, que je publiai dans la Solidarité du 20 août - . L'idée qui y était exposée, et qui le fut également dans la Continuation écrite à partir du 25 août, c'était, pour employer les termes mêmes de Bakounine (dans cette Continuation, 27 août), que « les moyens réguliers, les armées régulières ne pouvaient plus sauver la France, et qu'elle ne pouvait plus trouver de salut que dans un soulèvemeat populaire ». Dans les premiers jours d'août, Gaspard Blanc était entré en relations épistolaires avec Bakounine, en lui parlant, pour le blâmer, de je ne sais quel projet chimérique formé par Albert Richard, et qui lui paraissait dangereux. Bakounine lui avait répondu par deux longues lettres ', lui expostint son plan, celui d'une action révolutionnaire qui ne serait pas limitée à la France, et qui serait concertée avec les socialistes d'Espagne et d'Italie. Il avait écrit à Gambuzzi et à Sentinon dans le même sens, et avait chargé ce dernier de presser vivement Bastelica de rentrer à Mar- seille pour y reprendre son poste de combat ; il écrivit également à Richard, sur lequel il se faisait encore des illusions. Mais Richard, esprit faux, incapable de juger sainement la situation, continuait à se répandre 1. Ce fut par un article du journal YUnion libérale, de NeuchAtel, que nous apprîmes l'ajournement à une autre époque de la réunion du Congrès général. (Solidarité du 3 septembre.) 2. Dans le passage publié par la Solidarité, Bakounine criticiiiait les députés radi- caux qui voulaient (Lettre du '23 aoiU 1870^ d'après une copie faite par Netllau.) 8o l'internationale en tirades chauvines, à répondre par des rodomontades aux conseils du clairvoyant révolutionnaire ; il répétait que les Prussiens ne pourraient venir à bout des héroïques armées françaises, et que « notre glorieux Bazaine » (style Gatnhelta) allait repousser l'invasion. 11 n'était pas seul à parler ainsi ; la i)liii)art des Français, malheureusement, tenaient à ce moment le même langage. Un ami (Ed. Rouiller) m'écrivait de Paris, vers le 24 août : Un habitant de la liine descendu subitement sur nos })Oulevards serait à cent lieues de se douter de la situation où se trouve notre triste pays. Paris l'urne, boit, plaisante exactement comme si les Prussiens n'étaient pas à trente lieues de nous. Un peu plus d'em- pressement à lire les journaux du soir, et voilà tout. Nous ressem- blons du reste en ce moment à un homme qui aurait une taie sur les yeux et qui refuserait obstinément de se faire soigner dans la crainte d'y voir trop clair. Nos bons Français, toujours malins, en sont arri- vés à gober cette alfreuse blague : « C'est pour mieux écraser les Prussiens que nous les attirons sous Paris ; du reste Bazaine se concentre, et, s'il n'a pas fait sa jonction avec Mac-Mahon, n'allez pas croire que ce soit parce que les Prussiens l'en ont empêché : ruse de guerre que cela ; on va les prendre entre deux feux et on les fusil- lera jusqu'au dernier ; il n'en restera pas un pour annoncer à ses frères leur défaite ! » En attendant, Bazaine est si bien concentré dans Metz qu'il y est à peu près bloqué et que nous n'en avons plus de nouvelles. Mais n'ayez crainte, disent les Parisiens, ce silence même est une ruse de ce diable d'homme. {Solidarité du 2j août.) Dans le même numéro de la Solidarité où j'avais reproduit cette cor- respondance, j'écrivais : Nous approchons d'une solution, bonne ou mauvaise. Nous allons voir ce qu'il reste d'énergie aux Français après vingt ans d'empire ; s'ils sont tombés, comme quelques-uns le prétendent, aussi bas que leur gouvernement ; ou bien si le peuple ouvrier saura vouloir s'af- franchir une fois pour toutes. Paris ne bougera pas. Eh ! faut-il donc que toutes les révolutions commencent à Paris ! Lyon n'est-il plus la ville de i83r et i834? Les paysans du Var ne sont-ils plus les héroïques lutteurs de i85i ? Tous ces grévistes qu'on a fusillés à Saint-Etienne, au Creusot, à Four- chambault, à Roul)aix, ne sentent-ils plus saigner leurs blessures ? En même temps, je constatais, d'après les récits des journaux, que dans certaines provinces les paysans commençaient à se soulever non pas contre les Prussiens, non pas contre le gouvernement, mais. . . contre les propriétaires : a Y aurait-il vraiment un commencement de jacquerie dans les campagnes françaises ? » Voici en quels termes d'une éloquence enflammée Bakounine, le 23 août, écrivait de Locarno à Richard, pour prêcher le soulèvement populaire: Mon cher, tu es, vous êtes tous à Lyon dans une erreur déplo- rable i)ar rapport aux affaires du marchand de soie *. On vous trompe d'une manière indigne. Les affaires de ce marchand sont plus prospères que jamais, et c'est au contraire celles de ses concur- 1. Bismarck, ou le roi de Prusse. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE III 8l reiits qui périssent à vue d'œil. . . ; Bazaine battu, les Prussiens mar- elieront sur Paris, et si le peuple français ne se soulève pas tout entier, ils prendront Paris. Telle est la vérité vraie, je te le jure sur ce que j'ai de plus sacré ; je te le dis le cœur en proie au plus pro- fond désespoir, plein de honte, de fureur, mais c'est la pure et entière vérité, et si l'on vous dit le contraire, si l'on tâche seulement de vous consoler, si on vous promet qu'avec les mesures qu'on a prises nou- vellement à Paris on sauvera Paris et la France, on vous ment, on vous trompe de la manière la plus indigne. Paris et la France ne peuvent être sauvés que par un immense soulèvement populaire. Il faut que partout le peu[)le prenne les armes et s'organise de lui- même, pour commencer contre les envahisseurs allemands une guerre de destruction, une guerre au couteau. Il ne faut pas qu'il se laisse imposer des chefs, il faut qu'il les choisisse lui-même. Vous êtes entourés de traîtres, la Prusse est dans le gouvernement et dans l'administration. Vous êtes vendus sur tous les points. Rappelez vous les paroles de Danton dans une époque et au milieu d'un danger qui assurément n'étaient pas plus terribles que l'époque et le danger actuels : « Avant de marcher contre l'ennemi, il faut le détruire, le paralyser derrière soi ». Il faut mettre à bas les Prussiens de l'inté- rieur pour pouvoir marcher ensuite avec confiance et sécurité contre les Prussiens de l'extérieur. Le mouvement patriotique de 1792 n'est rien en comparaison de celui que vous devez faire maintenant, si vous voulez sauver la France d'un esclavage de cinquante ans, de la misère et de la ruine, de l'invasion et de l'anéantissement. Donc levez-vous, amis, au chant de la Marseillaise, qui redevient aujour- d'hui le chant légitime de la France, tout palpitant d'actualité, le chant de la liberté, le chant du peuple, le chant de l'humanité, — car la cause de la France est redevenuê enfin celle de l'humanité '. En faisant du patriotisme nous sauverons la liberté universelle,— pourvu que le soulèvement du peu[)le soit universel et sincère et qu'il soit conduit non par des traîtres, vendus ou voulant se vendre soit aux Prussiens, soit aux Orléans qui viennent avec eux, mais par des chefs populaires. A cette seule condition la France sera sauvée. Ne perdez donc pas une minute, n'attendez plus le signal de Paris, — Paris est ti'om[)é, paralysé par le danger qui le menace, et surtout mal dirigé, — soulevez-vous de vous-mêmes, [)renez les armes, organisez-vous, anéantissez les Prussiens de l'intérieur, pour qu'il n'en reste plus un seul derrière vous, et courez à la défense de Paris. Si dans dix jours il n'y a pas en Finance de soulèvement populaire, la France est perdue. Oh ! si j'étais jeune, je n'écrirais pas de lettres, je serais parmi vous -, 1. A comparer avec ce passaij;o cl'tme 1( Itre de I.as^alle à Mar.v (juin IS'iH ) : Siefiten wir gar [Proifmeri gegcn Fraitkreicli], irare die Sache nock i^chlniinier. Eine Hesiegung Frankrcicli's irdre auf lange Zeit das coutre-rcvoiuliotKire Eieig- iiisti par excoliencc. iVoc/i immer alelil es so, dnsa Frankreicli, (rolz itllen Sapo- U'ona, lîuropa gegenilbcr die Revolulion, Fraiikreick's Hesiegung ihre He. la Franco serait la défaite de la Hévcdntion. ») 2. D'après une copie faite par Nettlau. U. 11. — 6. Sa l'inteknationale Le 27 août, lîakouiiiiic uw Caisait, [ur riiiteriiu-diaire d'Ozerol", l'envoi de la seconde |)arlie de sa Lettre à un l'rançais, 24 jjaj^es intitulées « Conti- nuation, 20 août soir ou plutôt 2(j matin » ; le manuscrit de ces pa^es est conservé ; il est resté en ma possession, ainsi que toute la suite. Ces 24 pages n'ont pas été utilisées [>our l'impression, la rapidité avec laquelle les événements se succédaient leur ayant enlevé presque aussitôt leur intérêt. La paj^e ^4 se termine ain.si : « Dans une troisième lettre, je prou- verai que l'initiative et l'organisation du soulèvement populaire ne peut plus appartenir à Paris, qu'elle n'est plus j)ossible que dans les provinces ». L^n troisième envoi, dont les pages, écrites du 27 au ^o août, sont intitulées « Continuation, n\, 27 août », lut lait, le 3i août, non à Ozerof, cette lois, mais <à Ogaref. La lettre d'envoi (en russe, publiée dans la Cor- respondajice) dit : « Remets tout de suite à 0[zeror], et de la main à la main, je t'en prie, les grands et nombreux feuillets ci-joints (pages 1-26). C'est la continuation de mon immense lettre à mes amis français (j'ai prié 0[/.erot] de t'en lire ou de t'en donner à lire le conmiencement). Lis celte suite si tu veux, seulement ne la garde pas chez toi plus de quelques heures. Celle lettre doit être immédiatement copiée en plusieurs exemplaires et envoyée en dilTérents lieux. Cette lettre démontre que si la révolution sociale en France ne sort pas directement de la guerre actuelle, le socialisme sera pour longtemps perdu dans l'Europe entière. Sans relard donc, donne celle lettre à ()[zerolJ atin qu'il puisse en l'aire ce qu'il sait. J'envoie ces feuilles à ton adresse parce que je ne suis pas sûr qu'OjzerolJ soit à Genève. Dans le cas où il serait absent, je te prie de les envoyer immédiate- ment toi-même à Guillaume (Neuchàtel, Suisse, M. James Guillaume, Imprimerie, i4, rue du Seyon), en ajoutant que tu les lui envoies sur ma prière et que je vais lui écrire à ce sujet. » A partir de ce troisième envoi, la suite du manuscrit me fut expédiée directement par l'auteur, en plusieurs fois : d'abord, le 1*' septembre, les pages 27-66 de la « Continuation, m » (la page 27 porte la date du 3o août) ; puis, le 3 septembre, les pages 67-81 (la page 67 porte la date du 2 septembre ; au bas de la page 81 on ht : Continuation suit) ; le 4 sep tembre les jjages 81 bis-Q6 (à la page 96, Bakounine a écrit en marge, le dimanche 4 septembre : « Fin après-demain ; et [mercredi le 7, biffé] ven- dredi le 9 septembre je pars ») ; enfin, le 8, les pages 97-112 (sur la page 112 il a écrit, le 8 : a Fin apporterai moi-même. Pars demain. Après-demain soir à Berne; 11 soir ou 12 matin chez vous ; télégraphierai de Berne. ») Les pages ii3-i25 furent apportées par lui-même à Neuchàtel le dimanche 11 septembre, comme il l'annonçait. Mais j'anticipe, et c'est tout à l'heure que j'aurai à parler de la visite que me lit Bakounine en se rendant à Lyon et de l'usage qui fut fait de son manuscrit. Cependant les événements se précipitaient ; dans une action décisive, le 3o août, une sortie de Bazaine, enveloppé dans Metz, avait été repoussée, et l'armée de Mac-Mahon, qui traînait l'empereur avec elle, se repliait sur Sedan. Le dénouement ne pouvait tarder. Comme, dans notre opinion, la révolution en France devait entraîner la gueri-e générale, nous avions dû songer d'avance à l'altitude que prendraient, le moment venu, les Sections de l'internationale en Suisse. « Celle attitude ne pouvait être qu'un appui effectif accorde aux révolulionnaires français, soit en contrai- gnant la République suisse, par la pression de l'opinion, à faire cause commune avec les républicains français contre Bismarck et la réaction, soit en organisant des corps de volontaires qui seraient allés, comme le firent ceux de Garibaldi, combattre sous les drapeaux de la révolution, non i^our défendre la France comme Etat, mais pour faire triompher la cause du prolétariat armé contre les gouvernements qui se seraient coalisés contre lui '. » 1. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 172. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE III 83 Nous nous élions donc mis d'accord, et lorsque, le lundi 5 septembre au matin, je lus le télégramme annonçant l'envahissement du Corps législatif et la fuite de l'impératrice-régente, je ne fis que me conformer aux résolutions prises dans les réunions de nos groupes, en rédigeant, avec la collaboration de Blanc, un Manifeste qui parut le jour même, sous la forme d'un supplément à la Solidarité. Il me serait impossible, à cette heure, de faire le départ de ce qui, dans ce document, est sorti de la plume de Blanc, et de ce qui a été écrit par moi ; cela n'a d'ailleurs pas d'impor- tance, puisqu'en le publiant j'en assumais seul la responsabilité tout entière. Voici cette pièce : Supplément au n" 22 de la Solidarité. Manifeste aux Sections de l'Internationale. L'empire français vient de crouler dans la honte et dans le sang. La république est proclamée ; le peuple français est redevenu maître de ses destinées. Le roi de Prusse cependant continue à faire la guerre à la France. Ce n'est plus à l'empereur qu'il en veut, c'est à Tindépendance du peuple français. Dans des circonstances pareilles, le devoir de tous les socialistes, de tous les hommes de cœur, est tracé. La France républicaine représente la liberté de l'Europe, l'Alle- magne monarchique représente le despotisme et la réaction. Il faut que de toutes parts les républicains se lèvent, et marchent à la défense de la République française. Internationaux, c'est à nous de donner le signal de ce mouve- ment. Dans tous les pays, groupons-nous, armons-nous, et inai'chons, volontaires de la liberté et de l'égalilé, pour combattre à colé de nos frères de France. La cause de la République française, c'est celle de la Révolution européenne, et le moment est venu de donner notre sang pour l'af- franchissement des travailleurs et de l'humanité tout entière. Internationaux de l'Allemagne ! Jusqu'à présent, votre attitude en présence de la guerre n'a pu être qu'une protestation passive. Maintenant votre rôle change. Votre devoir impérieux est de temlre la main à vos frères français, et de les aider à écraser l'ennemi coinumn. L'ennemi commun, c'est la puissance militaire de la Prusse. Levez-vous donc aussi au nom de la Ré[niblique, et qu'il n'y ait, à Berlin et à Paris, que des frères unis sous le même drapeau et marchant au même combat. Internationaux des Sections de la Suisse ! Convoquez immédiatement dans vos localités des assemblées populaii'es ; faites-y une propagande anlente de nos principes ; organisez-vous fortement, en grou[)ant séance tenante tous les ouvriei's dans leui'S cori)S de métiers respectifs ; ouvrez une sou- scription dont le montant vous permettra de faire face aux frais extraordinaires nécessités par la situation, et versez à cette s()iiscri[»- tion votre dernier sou disponible ; demandez des armes pour les volontaires. 84 l'inteknationalk Que toutes les Sections se mettent en correspondance entre elles et avec leurs Comités i'éd<''i'aux ; (juclles s'tinvoient mutuellement des délégués. Ardeur, énergie, promptitude ! Internationaux du monde entier ! Ceci est l'aurore du jour nouveau, du jour de la justice (jui se lève sur l'humanité. Vive la République sociale imiverselle ! Neuchàtel, 5 septembre 1870. Ce Manifeste fut envoyé non seulement aux abonnés de la Solidarité, mais à la plupart des Sections internationales de la France et de l'Alle- magne. Je pus constater le soir même la sensation qu'il produisait dans la ville que j'habitais : les ouvriers l'accueillirent avec enthousiasme, et il fut décidé qu'une assemblée populaire serait convoquée pour le lendemain ; les bourgeois, dont la moitié au moins étaient des admirateurs de Bis- marck, se répandirent en analhônies furieux contre l'Internationale et les socialistes. Le lendemain mardi, je vis arriver à l'imprimerie, dans la matinée, le préfet de Neuchàtel, M. Charles Gerster, et le directeur de la poUce muni- cipale, M. Jean de Montmollin, accompagnés de trois gendarmes. Ces deux fonctionnaires me lurent un arrêté que, sur un ordre de Berne, venait de prendre le Conseil d'Etat (gouvernement cantonal) et par lequel il leur était enjoint de saisir le supplément de la Solidarité. Ils firent une perqui- sition dans l'imprimerie, et s'emparèrent des exemplaires restants : puis ils me signifièrent la défense absolue de continuer à imprimer la Solidarité, sous peine de fermeture immédiate de l'atelier. Ils se rendirent ensuite à la poste pour y saisir les exemplaires sur lesquels il sérail encore possible de mettre la main : les exemplaires destinés à l'Allemagne furent, je crois, arrêtés à Bâle ; mais pour ceux qui étaient à destination de la France, la police arrivait trop tard : le Manifeste l'ut distribué à Paris, à Lyon, à Marseille, dans la plupart des grandes villes ; plusieurs journaux le repro- duisirent, entre autres le Réveil de Delescluze et la Patrie en danger de Blanqui, et à Lyon il fut placardé sur les murs. Le mardi après midi, mon ami David Perret vint m'avertir que j'allais être arrêté ; il m'engageait à mettre immédiatement la frontière entre la police suisse et moi, en me rendant à Pontarlier, où il avait un pied-à- terre qu'il mettait à ma disposition. Je le remerciai, et lui répondis que je préférais ne pas partir ; que d'ailleurs la nouvelle me paraissait invrai- semblable, puisque le préfet, lors de la perquisition du matin, m'avait laissé en liberté. Je le priai d'aller aux informations ; il se rendit chez je ne sais plus quel personnage officiel de sa connaissance, et une heure après il me communiquait ce qu'il avait appris par cette voie : le télé- gramme de Berne qui avait enjoint la saisie du supplément de la Solida- rité avait bien ordonné en même temps qu'on m'arrêtât ; mais le gouver- nement neuchâtelois avait fait observer à l'autorité fédérale que cette arrestation donnerait de l'importance à un incident qu'il valait mieux étouffer, et le Conseil fédéral suisse, après réflexion, avait retiré son ordre. Une assemblée populaire, comme je l'ai dit, devait avoir lieu le soir à Neuchàtel, et nous comptions y faire voter une énergique protestation contre la saisie du Manifeste : mais cette réunion fut empêchée par le préfet, qui, usant de la faculté que lui accordait la loi, interdit de l'annon- cer, soit par le tambour et le crieur public, soit par voie d'affiches. Dans les autres Sections, on s'était réuni immédiatement pour déUbérer sur la situation ; des assemblées populaires, convoquées conformément à l'idée émise dans le Manifeste, eurent lieu entre autres à Moutier, à Corgémont, à Saint-Imier, à_.la Chaux-de-Fonds, et des souscriptions y furent recueil- lies pour l'envoi de délégués. Mais les nouvelles de France, qui montrèrent TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE III 85 bientôt la révolution du 4 septembre sous son véritable jour, arrêtèrent le mouvement; celui-ci d'ailleurs n'aurait guère pu prendre, vu l'état des esprits en Suisse, des proportions sérieuses. J'ouvre une parenthèse pour noter ici le départ de Neuchàtel de F. Buisson. J'avais conservé avec lui des relations amicales; le petit journal protestant libéral qu'il dirigeait, V Emancipation, s'imprimait à l'atelier G. Guillaume fils. A la nouvelle de la proclamation de la République, il partit sur-le-champ pour Paris, abandonnant tout pour courir où le devoir l'appelait. Il laissait à Neuchàtel sa femme et son enfant ; des amis dévoués lui avaient promis de veiller sur eux. Nous ne devions le revoir qu'après la fin du siège, en février 1871. Je ne parlerai pas de ma situation personnelle après la saisie du Mani- feste : on peut aisément deviner qu'elle était critique. Un moment je me trouvai dans une véritable détresse : le boulanger refusait le pain, le boucher refusait la viande, un créancier m'avait envoyé l'huissier, et l'imprimerie, qui n'avait plus d'ouvrage, ne pouvait me payer mon salaire arriéré. Je ne mentionne ces détails que pour pouvoir rapporter la façon dont je fus tiré d'embarras. Aucun de mes amis ne pouvait m'aider en me prêtant quelque argent ; j'avais essayé d'emprunter une petite somme à une personne riche, qui m'avait fait autrefois des offres de services, et j'avais essuyé un refus ; l'idée me vint enfin de m'adresser à un horloger du Locle, Désiré Blin, que je connaissais un peu : c'était un Français, originaire de l'Indre, qui avait dû quitter son pays après le 2 décembre, et qui, par son travail, et son économie, avait acquis une certaine aisance : je lui écrivis, sans trop croire d'ailleurs au succès de ma tentative. Blin n'hésita pas une minute : le lendemain je recevais de lui un pli renfermant trois billets de cent francs. J'ai tenu à consigner ici ce trait si honorable pour ce brave homme, envers qui j'ai conservé la reconnaissance que méritait cet acte de confiance et de solidarité. Pourquoi faut il que je doive enregistrer d'autres actes qui sont un triste témoignage des égarements où peuvent conduire la haine et l'esprit de secle ? Au moment où nous étions en butte aux outrages et aux calom- nies de la presse bourgeoise suisse, où notre organe la Solidarité avait été supprimé par un abus de la force digne du gouvernement impérial, et où, dans certaines localités, nous ne i)Ouvions plus même tenir une réunion publique, un groupe de « couilerystes », qui prétendait parler au nom de l'Internationale de la Chaux-de-Fonds, nous attaqua et nous dénonça dans une pièce que publia la Montag-ne du 7 sei)tembre ; voici les passages essentiels de ce triste document : Protestation. Un manifeste adressé aux Sections de T Internationale vient de paraître ; ce manifeste est l'œuvre d'un comité occulte siég-eaut à Neuchàtel, et qui n'a pas c[ualité pour adresser un tel appel ; les hommes qui le composent ont déjà tenté [)lusieurs fois de nous détourner du (themin de la concorde et de la paix, pour nous jeter dans les expédients de la force. Ces hommes, travailleurs de la Chaux-de-Fonds, nous les dénonçons aujourd'hui à votre répi-oha- tion, comme nous dénonçons au peuple ueucliàlelois leurs coupables desseins. Au milieu des malheurs d'une eonllai;ialion européenne,... quelques hommes, oubliant tous les devoirs du patriotisme, oubliant le grand i)rincipe de la neutialilé qui nous abrite, veulent nous entraîner avec eux dans les aventures d'une guerre insensée et osent. aiL. milieu de notre Suisse, pousser un ap[)el aux armes. . . C)uvri(M's, que ce manifeste^ vous trouve insensibles : ne repondez que par le mépris aux conseils insensés qu'il contient, et n'allez pas l'aire le jeu et servir les ambitions des comparses Guillaunu- et consorts, de ces 86 l'internationalf hommes qui conspirent dans l'ombre pour rralisor une œuvre infer- nale. Levez-vous en masse pour jn'ohvstci' contre cette tentative de dccliaîner au milieu de nous le soufllc de la j;u(îrr(; civile. . . Protestez bien haut contre les paroles de ces lionuucs, dénoncez-les à l'indi- gnation de tout notre pcu|)le. Au nom des Sections internationales de la Chaux-de-Fonds : Ulysse Duuois. — Louis Elzinghk. — Henri Fuey. — Antoine FoTiRNiEH. — G. RoBERT-GiHOUU. — Emil<' Pehret. — Jean Bœgli. — David Capt. — Charles Huelin. Goullery s'associa à la « protcslalion » de MM. Ulysse Dubois, Elzingre et C'° par une lettre qu'il adressa à la rédaction de la Montagne ; je cite : Fontainemelon, le 9 septembre 1870. Monsieur le l'édacteur, Je viens de lire dans la Montagne la protestation de la Section internationale de la Cliaux-de-Fonds contre un appel qui vient de paraître à Neuchàtel sous forme de su])plément à la Solidarité. Le grand tort de M. James Guillaume est de se mêler de ce qui ne le concerne pas. En vertu de quel titre peut-il faire un appel à l'Internationale de la Suisse romande? Ne sait-il pas que la Fédération romande n'a pas voulu accepter les sociétés communistes et abstentionnistes ? Que ces sociétés converties par James Guillaume, Bakounine et consorts, prennent les armes et aillent en Fi'ance combattre pour ou contre la République qui vient de naître, cela regarde ces Messieurs; mais qu'ils ne viennent pas compromettre aux yeux de la Suisse et du monde entier une société qu'ils n'ont pu ni bouleverser ni convertir à leurs doctrines . . . Il serait même bon, peut-être urgent, d'avertir la France que ces citoyens-là ne prendront jamais les armes pour défendre la Républi- que française, mais bien pour la bouleverser et la faire échouer. En efl'et, théoriquement les communistes, à la Guillaume et èi la Bakou- nine, ne peuvent pas prendre les armes pour défendre un gouverne- ment quelconque, puisqu'ils ne veulent ni gouvernement. v\\ religion, ni famille. Toutes les fois qu'ils prendront les armes, ce sera pour renverser ces institutions; car pour eux tous les gouvernements sont bourgeois, les républiques suisses comme les autres. . . Ils ne veulent aucune forme de gouvernement, et pour eux le patriotisme est un sentiment bestial. Pourquoi donc voudraient-ils aider les Français à défendre leur nouveau gouvernement et leur vieux sol sacré ? J'ai été bien payé pour savoir que la parole des Guillaumistes et Bakou- niniens ne vaut pas mieux que celles des Bonapartes et des rois *, 1. En écrivant celle lettre pleine de fiel, Coullery était encore sons l'impression d'une nouvelle désagréable qu'il avait reçue un mois avant : il avait perdu le procès qu'il m'avait intenté l'année précédente (voir t. I"', pages 163 et 214). Dans son audience du 9 août 1870. le triimnal civil du Locle avait déclaré sa demande mal fondée et l'aviiit condamné aux dépens; le simple bon sens indiquait que le procès ne pouvait avoir d'autre issue, alltiidu que (;oullery. en acceptant du Comité fédéral romand de Genève un à-compte, avait reconnu que c'était ce (lomité qui était respon- sable envers lui de la dette contractée par l'Internationale. N'osant pas s'en prendre au.x hommes de Genève, devenus ses alliés, non plus qu'au Congrès de Bâle qui avait blâmé sa conduite, Coullery, furieux, trouva plus avantageux pour sa politique de prétendre que les amis de Bnkonnine et les miens lui avaient manqué de parole, alors que j'avais fait tout mon possible pour aider à la vente des exemplaires restants du compte-rendu du Congrès de Lausanne. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE HI 8;^ Théoriquement ces Messieurs ne peuvent s'armer que pour faire dis- paraître toute forme de gouvernement, et, si je suis bien informé, l'appel de Neuchàtel n'a pas d'autre but que de couvrir une ruse de guerre. Les communistes, dirigés en Suisse par Guillaume et con- sorts, en Russie par Bakounine, etpar des comités occultes en France, cherchent à profiter de la détresse de la nation française et de la con- fiance de la jeune République, pour former des phalanges assez ])uissantes pour renverser le gouvernement de la République et l'empêcher de se constituer, et dans la débâcle générale proclamer l'anarchie, la destruction de la propriété individuelle, de la religion et de la famille. Je trouve le projet formidable, mais je suis sur qu'il n'aboutira pas. iMalgré cela je ne sais si les mesures que le gouver- nement de Neuchàtel vient de prendre contre le manifeste Guillaume sont justifiées. . . Je me demande si le Conseil d'Etat n'a pas fait du zèle intempestif dans un but que j'apprécierai une autre fois. P. C. De son côté M. Ouline publiait dans V Egalité du 12 septembre un article intitulé Le manifeste d'un mystificateur ; le morceau ne vaut vraiment pas la peine d'être reproduit ici '; j'en citerai seulement quelques phrases pour montrer quelle répugnante mauvaise foi avait présidé à la rédaction de ce t'aclum. Il débute ains^i : Nous venons de lire un manifeste adressé aux Sections de l'Inter- nationale, issu on ne sait d'où au juste ; ne portant aucune signature, mais ayant pourtant, d'a[)rès l'en-tète qu il porte, l'air d'être un sup- jdémeiit au n" 22 de la Solidarité... Malgré tout ce que nous pouvions attendre des élucubrations rhétoriques de la Solidarité, — sur le compte de laquelle nous nous sommes donné la parole de ne jamais revenir, — nous sommes persuadés que ce uuiniJeste enfantin ne peut pourtant même être attribué à la rédaction de la Solidarité, et nous nous décidons à y voir une mystification d'un Idagueur quel- conque, ou. bien plus, d'un ignorant achevé. Et plus loin : II est facile d'usurpei- une autorité que nous n'accordons à per- sonne, et. en cherchant à compromettre noire chère association, de faire preuve d'une ignorance complète de ses principes. Nous verrons s'il est aussi facile de faire face à la juste indignation que ce mani- feste, sans nul doute, pi-ovoquera dans toutes les Sections de llnler- nationale. (Considérant ce manifeste connue un enl'anlillage dun ou de ({ueUpies vieux ou jeunes écoliers, nous nous abstiendrons d'une longue critique, en émettant simplement quelques considérations. Le manifeste avait dit i[nc « le roi de Prusse en veut à l'indépendance du peuple français » ; M. Outiiie traduit la chose en ces termes : « 1/aulcur du manifeste parle de 1 indéptndauce, c'est-à-dire de l'iulégralilé - territo- riale de la France ». Online feint ensuite de croire qu'en disant tpie « le peuple français était redevenu niaiire de ses destinées », le numifeste entendait « faire adhésion à un gonvernenu^nt composé d'houujjcs connus 1 II a été réiiii|a-imc in-oxltiisu dans le ^Icmoire n piU pn^-oir la jiuerrc, et riirt^émonie momentanée ({u'cile allait assurer a l'Alleniai^ne, .Marx avait déjà écrit à Kngelmann, le 17 février ISTO : « Knlre nous soit dit. j'attends davantage, en somme, pour le mouveuit^nt social, de rAllemairne que de la Krame (Unler uns (jcsagt — luke ail m ail — ic/i eiuurle jur die nozialr KcncfjuiKj iin'hr von Dcutxclilaiid als von l-'ranicreich'' ». 2. T>a Chambre ft'-déralc avait d'ailleurs dans son sein plusieurs hommes qui, adhérents individuels de riulernalionale. comptaient parmi les militants les plus actifs de celle ci : Camélinat, l'indy, Ku^^ène Pottier, Tlieis/.. etc. 90 L IN rKHNATION Al.r, presque complètement sans nouvelles de nos amis parisiens : le eonlact entre eux et nous ne reprit qu en lévrier 1871. Dès le 4 septembre, ainsi qu'il résulte des mots écrits en marge de la p. 9() du manuscrit de la Lettre à un Français, Continuai ion, m (voir ci-dessus p. 82), Bakounine avait pris la résolution de partir pour Lyon. 11 fixa son déi)arl, on l'a vu, au mercredi 7, date à laquelle il substitua, le jour même, celle du vendredi 9. 11 écrivit le (J à son ami Adolphe Voj^t, ù Berne, un billet (en français) où il lui disait : Mes amis les socialistes révolutionnaires de I^yon m'appellent à Lyon. Je suis résolu d'y porter mes vieux os et d'y jouer probable- ment ma dernière partie. Mais, comme ordinairement, je nai pas le sou. Peux-tu, je ne dis j)as me prêter, mais me donner 5oo ou 400, ou 3oo ou 200 ou même 100 francs, pour mon voyage? Si tu le i)eux, tu me les donneras ; si tu ne le peux pas, — naturellement tu ne me les donneras pas. Tu m'as dit, à notre dernière entrevue, qu'en passant par Berne je pourrais m'arrèter chez toi. Je ne resterai à Berne qu'un jour. J'y arriverai le 10 au soir, et je partirai le lendemain pour Neuchàlel. Puis-je m'arrèter chez toi ? Gomme je i)ars d'ici le 9. vendredi soir, et comme tu recevras cette lettre au moins le 8. tu auras le temps de m'avertir par télégramme à l'adresse suivante : Locarno, Signora Teresa Pedrazzini, per la signora Antonia, si oui ou non. Si non, dis à Reichel que je m'arrêterai chez lui. Adieu et au revoir '. Le II il arrivait à Neuchâtel. Notre entrevue eut lieu pendant la nuit du II au 12 (à cause de la surveillance policière dont j'étais l'oiijet) au Grand Hôtel du Lac, où il était descendu. Nous nous concertâmes au sujet de l'usage à faire du manuscrit dont il m'avait envoyé le commence- ment et dont il m'apportait les pages ii3-i25. 11 me demanda d'extraire de ces feuillets, qui, écrits au jour le jour, présentaient l'incohérence d'une improvisation désordonnée et parfois redondante, une courte brochure destinée à être répandue en France. Il fut convenu qu'elle serait imprimée sans nom d'auteur, et ({ue j'aurais plein pouvoir de tailler, de modifier, de disposer les matières dans l'ordre qui me paraîtrait le plus logique, et de supprimer ce qui terail longueur. Il n était pas question de se servir des premières pages envoyées à Genève dans les premiers jours d'août , la Continuation (24 pages) expédiée à Ozerof le 27 août, et qui m'avait été transmise, fut également laissée de côté, le contenu pouvant en être considéré comme périmé. Tout ce qui passa dans la brochure fut extrait des 81 premières pages du manuscrit intitulé Continuation, ni. Je restituai à Bakounine les pages 81 his-112, qu'il emporta ainsi que les pages ii3- 12,5, parce que le contenu ne m'en paraissait pas utilisable -. Comme l'imprimerie était hors d'état de faire crédit. Bakounine me remit cinquante francs à valoir sur le prix de l'impression. Puis nous nous fîmes un adieu ému : savions nous si nous nous reverrions jamais ? Le 12 Bakounine était à Genève ; il y retrouvait deux amis, hommes sûrs et énergiques, que l'idée d'aller se battre remplissait d'aise. Ozerof et le jeune Polonais Valence Lankiewicz ' ; avec eux il partit pour Lyon, le 14 septembre au soir ''. 1. Nettlau, p. 498. 2. On liouvera dans la biographie de Bakounine par Nettlau (p. 499 et pages 50.3-: 06) une analyse de ces pages Si bis-\2o. 3. C'était un typographe ; l'année suivante, il se rendit à Paris pendant la Com- mune, avec Ross, et y fut tué en combattant les Versaillais aux avant-postes. Oscar Testut écrit par erreur son nom Luiikiewicz. 4. Lettre de ce jour de Bakounine à Emilie Bellerio (Nettlau, note 4031). TROISIEME PARTIE. CHAPITRE III 9I Dès le 4 septembre, un « Comité de salut public » s'était installé à l'hôlel de ville de Lyon et avait pris en mains le pouvoir ; complété les jours suivants par l'adjonction de nouveaux membres, i) comprenait, à côté de quelques militants de llnternalionale (Beauvoir, Chol, Palix, Charvet, Placet), des républicains de la nuance Jules Favre, comme Hénon, et des radicaux comme Andrieux ' et Barodet. Gaspard Blanc, qui avait quitté Neuchâlel le jour même de la publication de notre mani- feste, le 5 septembre,' pour retourner à Lyon, n'en taisait pas partie, non plus qu'Albert Richard : ce dernier avait réussi un moment, le 4 septem- bre, à s'y faire adjoindre, mais son nom lut rayé presque aussitôt. Le 8 septembre, dans une réunion publique, salle de la Rotonde, Richard fit la motion, qui fut adoptée, de nommer séance tenante dix commissaires pour être « les intermédiaires du peujjle lyonnais auprès du Comité de salut public » ; trois de ces commissaires, savoir Richard lui-même, Andrieux et Jaclard -, devaient se rendre en délégaiion à Paiis auprès du gouvernement de la Défense nationale, pour s'entendre avec lui au sujet d'une levée en masse. Ils partirent le 9 au soir : dès le lendemain, Andrieux vit Crémieux, ministre de la justice, et reçut de lui sa nomina- tioYi au poste de procureur de la République à Lyon ; le li,il vit Gambetta, ministre de l'intérieur, auquel il présenta ses deux compagnons ; et le 12 il repartit pour Lyon. Richard prolongea son séjour à Paris : il s'y abou- cha avec le général Cluseret, que le Comité de salut public lyonnais voulait charger du commandement des corps de volontaires à former dans le dépar- tement du Rhône, et il Je ramena avec lui à Lyon le 17. Quant à Jaclard, il resta à Paris, où il fut nommé adjoint au maire du 18" arrondissement. A propos de cette mission d'Andrieux et de Richard à Paris, Lefrançais, à qui les deux Lyonnais furent présentés alors par Jaclard. raconte {Mémoires d'un révolutionnaire, p. 348) la conversation suivante qu'il eut avec celui-ci à leur sujet : (( Ah ça, me dit Jaclard, est-ce que tu prendrais ces gens-là au sérieux? « — Pourquoi pas ? Je les vois pour la première fois Je ne puis savoir s'ils sont ou non sincères. « — Mon cher, regarde celui-là qui porte de longs cheveux déjà grison- nants, bien qu'il naît guère, je crois, beaucoup plus de trente ans : c'est Andrieux. Eh bien, il a vu Crémieux en cachette de son copain, qui, de son côté, est allé voir sournoisement Gambetta. Andrieux a dans sa poche sa commission de procureur au parquet de Lyon. « — Et l'autre ? Albert Richard ? « — Ah ! voilà. Celui-là retourne bredouille. On ne lui a ollert qu'une sous-préfecture. Il n'a pas jugé l'olfre à la hauteur de ses mérites. Il va continuer à faire rage là-bas, mais je le crois quand même coulé ! Son col- lègue ne se gênera pas pour le dévoiler. « Pauvres Lyonnais ! tout aussi volés que les Parisiens ! » Bakouninc arrivait donc dans une ville où régnait le gâchis, où les membres de l'Internationale n'avaient aucune notion claire de ce (ju'il fallait faire, oii les meneurs radicaux avaient la haute main, où les intri gants s'agitaient, [)rèts à trahir. Le gouvernement de la Dél'ense nationale avait envoyé de Paris, comme préfet, un « républicain vigoureux », Chal- lemel-Lacour. Le Comité de salut public, après une courte existence, fut remplacé par un Conseil municipal élu le i.5 septembre, et formé en ma- jorité de républicains bourgeois ; le médecin llénon, ancien député, fut nonnné maire de Lyon. Serait-il possible, au miheii de cette coidusiou d'idées, de ce choc d'intrigues, d'organiser le parti socialiste, de déter- miner un soulèvement |)0})uiaire".' Bakounine essaya. Dans une grande réunion publique tenue le 17 septembre à la Rotonde fut décidée la créa- \. On sait qii' Andrionx. sons l'ompiri^ si' donnait coininc nvoluliciniiairo : il avait proiiosé, dans une réunion publitiuf, do brûler le i;rand-livri' de la dclti'. 2. Sur Jaclard, voir, au tome. 1", la note de la p. 92. 0)2 L INTERNATIONALE tion d'un « Comité central du Salut de la France » ; les membres de ce Comité lurent élus le lendemain où l'auteur démontre aux ouvriers parisiens — qu'un correspondant du Volks- staat représentait comme « inditîérents à la guerre actuelle » — qu'ils ne peuvent pas se désintéresser de l'invasion allemande, et qu'il leur faut absolument défendre leur liberté contre « les bandes armées du despotisme prussien »; j'en reproduis ici le passage principal : Ah ! si la France était envahie par une armée de prolétaires, Allemands. Anglais, Belges, Espagnols, Italiens, portant haut le drapeau du socialisme révolutionnaire et annonçant au monde réinancipation finale du travail, j'aurais été le premier à crier aux ouvriers de France : « Ouvrez-leur vos brus, ce sont vos frères, et unissez-vous à eux pour balayer les restes pourrissants du monde bourgeois ! » Mais l'invasion qui déshonore la France aujourd'hui, ce n'est point une invasion démocratique et sociale, c'est une invasion aristocratique, monarchique et militaire. Les cinq ou six cent mille soldats allemands qui égorgent la France à cette heure sont les sujets obéissants, les esclaves d'un despote qui est tout entiché de son droit divin ; et dirigés, commandés, poussés comme des automates, par des officiers et des généraux sortis de la noblesse la plus insolente du monde, ils sont — demandez-le à vos frères les ouvriers de l'Alle- magne — les ennemis les plus féroces du prolétariat. En les recevant pacifiquement, en restant indifférents et passifs devant cette invasion du despotisme, de l'aristocratie et du militarisme allemand sur le sol de la France, les ouvriers français ne trahiraient pas seulement leur propre dignité, leur propre liberté, leur propre prospérité, avec toutes les espérances d'un meilleur avenir, ils trahii^aient encore la cause du prolétariat du inonde entier, la cause sacrée du socialisme révolutionnaii'e. L'impression des Lettres à un Français fut achevée vers le 20 septem- bre, et j'envoyai aussitôt la brochure en un ballot à Genève, à l'adresse de notre ami Lindegger. Le samedi 24 septembre, dans une grande réunion publique tenue à la Rotonde, et présidée par Kugène Saignes, — un ouvrier pl;\trier-pointre, homme énergique, vrai tribun populaire, très influent parnu les ouvriers lyonnais, — furent volées diverses résolutions relatives à la destitution de tous les olliciers et à leur remplacement par des chefs élus ; à la remise des forts à la garde nationale ; à un impôt forcé sur les riches. La journée du lendemain dimanche fut employée à la rédaction et à l'impression d'une grande afliche rouge, contenant le programme de la révolution que le Comité central du Salut de la France proposait au peuple d'accomplir ; il fut décidé que l'afliche serait signée par tous les membres du Comité, et Bakounine, quoique étranger, crut de son devoir de mettre son nom à côté de celui de ses amis. Le mouvement était fixé au lendemain lundi 2(5, et des arrestations devaient être faites par les révolutionnaires dans la nuit du dimanche au lundi : c'est du moins ce qu'indique une lettre (en russe) i. Klle existe à la Hibliolbèque nationale de l'aiis, sous la cote Llr' 297. iii-S». 2. l'aiiï, Stock, 19U7. 94 L INTERNATIONALE de Bakonniiie h. Ofi^arcf, du ao ; j'ifjfnore quoi motif lit ajourner ensuite l'exécution du plan jusqu'au mercredi 28. Voici la lettre de Bakounine dont je viens de parler : '->..■) seplciiibr-o 1870. Lyon. Mon vieil ami. Je l'enverrai immédiatement noti'e proclamation qui fait appel au peu[)le pour jeter bas tous les pouvoirs qui restent et qui gênent '. (>ette nuit nous allons arrêter nos principaux enne- mis ; demain la dernière l)ataillo, et. nous l'espérons, le triomphe. Envoie Henry [SutlierlandJ chez Lindegger. Probablement G[uillaume] a déjà l'ait parvenir la brochure. Sinon. qu(; Henry prie Lindegger de vous l'apporter aussitôt qu'il l'aura reçue. Et dès ([ue tu l'auras reçue, que notre ami, le vaillant colontd -, l'apporte immédiatement, sans perdre une îuinute, à Lyon. Directement chez Palix, Cours Vitton, ^1, entrée par la rue Masséna, 20, au premier. La brochure est indispensable, nous l'attendons tous. Ton M. B. '. Le lundi 26, nouvelle réunion publique à la Rotonde ; Saignes préside ; Beauvoir donne lecture de l'atliche, qui est applaudie par la foule et dont la rédaction est adoptée à l'unanimité. Le président annonce qu'elle sera placardée sur tous les murs do la ville, et ajoute : « C'est notre tète que nous jouons en signant cette affiche, si nous ne réussissons pas ; mais le moment est venu ! Vaincre ou mourir ' ! » Voici le texte de ce document : République française. Fédération révolutionnaire des communes. La situation désastreuse dans laquelle se trouve le pays ; l'im- puissance des pouvoirs oliiciels et l'indifférence des classes privi- légiées ont mis la nation française sur le bord de l'abime. Si le peuple organisé révolutionnairement ne se hâte d'agir, son avenir est perdu, la Révolution est perdue, tout est perdu. Sinspirant de l'immensité du danger, et considérant que l'action désespérée du peuple ne saurait être retardée d'un seul instant, les délégués des Comités fédérés du Salut de la France, réunis au Comité central, proposent d'adopter immédiatement les résolutions suivantes : Article premier. — La machine administrative et gouvernemen- tale de l'Etat, étant devenue impuissante, est abolie. Le peuple de France rentre en pleine possession de lui-même. Art. 2. — Tous les tribunaux criminels et civils sont suspendus et remplacés par la justice du peuple. Art. 3. — Le paiement de l'impôt et des hypothèques est sus- j)endu. L'impôt est remplacé par les contributions des communes fédérées, pi'élevées sur les classes riches-, proportionnellement aux besoins du salut de la France. 1. Je reçus également à Neuchâtel des exemplaires de l'affiche, le mardi ou le mercredi. 2. J'ignore quelle est la personnalité que Bakounine désigne par ce sobriquet de « vaillant colonel «. 3. Correspondance. 4. Testut, L' internationale et le Jacobinisme au ban de l'Europe, 1872, t. II. pages 39-41. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE III QD Art. 4- — L'Ktat, étant déchu, ne pourra plus intervenir dans le paiement des dettes privées. Art. 5. — Toutes les organisations municipales existantes sont cassées et remplacées dans toutes les communes fédérées par des Comités du Salut de la France, qui exerceront tous les pouvoirs sous le contrôle immédiat du peuple. Art. 6. — Chaque Comité de chef-lieu de département enverra deux délégués pour former la Convention révolutionnaire du Salut de la France. Art. 7. — Cette Convention se réunira immédiatement à l'hôtel de ville de Lyon, comme étant la seconde ville de France et la plus à portée de pourvoir énergiquement à la défense du jjays. • Cette Convention, appuyée par le peuple entier, sauvera la France. Aux ARMES ! ! ! E.-B. Saignes, Rivière, Deville, Rajon (de Tarare), François Favre, Louis Palix, B. Placet, Blaxc (G.), Ch. Beauvoir, Albert Richard, F. Bischoff, Doublé, H. Bolrron, M. Bakounine, Par- raton. A. GuiLLERMET. CoiGNET aillé, P.-J. PjLTLLIAT, LaTOUR, GuiLLO, Savigny, J. Germain, F. Charvet, A. Bastelica (de Mar- seille), DupiN (de Saint-Etienne), Narcisse Barret. Lyon, Association typographique. — Regard, rue de la Barre, 12. On a reproché à Bakounine d'avoir mis son nom au bas de l'affiche rouge, et allégué que par là il fournissait à la presse réactionnaire une arme, dont elle ne manqua pas, en effet, de se servir : elle put affirmer désormais, avec une apparence de raison, que le mouvement socialiste était suscité par des émissaires de l'étranger. Il avait parfaitement senti lui-même que la présence de sa signature sur ce document pouvait avoir certains inconvénients, et il en avait parlé à ses amis ; mais ceux-ci avaient insisté pour qu'il signât, en lui affirmant que son nom donnerait à l'affiche un caractère bien nettement révolutionnaire et international. Une autre considération influa sur sa décision ; s'il n'avait pas signé, n'eùt-on pas dit qu'il avait laissé ses amis s'exposer seuls, qu'il avait refusé de partager avec eux la responsabilité de l'appel aux armes ? Je ne m'attarderai pas à discuter ici le pour et le contre : qu'U sulj^se de faire observer que ceux qui ont fait un grief à Bakounine d'avoir signé l'affiche de Lyon ont, au contraire, trouvé — avec raison — très méritoire l'acte de Léo Frankel, Juif et Hongrois, acceptant la candidature aux élections de la Commune de Paris. La municipalité lyonnaise venait de réduire de trois francs à deux francs cinquante la paie des ouvriers des chantiers nationaux. Les révo- lutionnaires résolurent de proffler de la circonstance pour organiser une démonstration des ouvriers des chantiers qui coïnciderait avec l'exécution du coup de main sur l'hôtel de ville préparé par le Comité central du Salut de la France. Une réunion à la(|uelle avaient été appelés tous les travailleurs des chantiers nationaux eut lieu à la Rotonde, le mardi 27 au soir, et rendez-vous général fut pris pour le lendemain 28, à midi, sur la place des Terreaux. Dans la séance du Comité central du Salut de la France qui eut lieu le même soir, et à laquelle assistaient aussi les mend>res du Comité central fédératif », on arrêta l'organisation du mouvement du lendemain. Velay, 1. C'était un Comité constitué le 17 septcuibre sous le nom un peu long de « Comité contrai d'initiative révolutionnaire, démocratique, fédératif, u et composé de délégués de divers groupes républicains. 96 t/intrhnationali; ouvrier liillislc, conseiller inunieip.'il, liaUounine, el (juelques autres, vou- l.nienl une iniinilestalion en armes ; mais la majorité se prononça |)Our une nianileslalion ])aeillquc sans armes. Une counuission executive de huit membres signa la proclamation suivant<,', rédifi^ée par Gaspard Blanc, et qui, imprimée j)endant la nuit, lut aflicliéc le lendemain a8 de J>onne heure : République ru an ç aise. Le peuple lyonnais, vu l'immensité du danger et la lenteur appor- tée par l'autorité à l'organisation do la défense nationale, e'^t convo- qué, par l'oi'gane de ses comités populaires réunis, à une manirestalion populaire ])our aujourdlnii ii8 septemhi'o, à midi, sur la place des Terreaux, à l'ellet d'obliger l'autorité à prendre immédiatement [es mesures les plus énergiques et les plus eilicaccs pour la défense nationale. Par délégation des comités réunis, La Commission executive : C. TaSSEL, F. BiSCHOFF, lip.UYAT, A. SCHETTEL, A. BaSÏELICA, Parraton, g. Blanc, G. Torin. Je n'entreprendrai pas J70 (publiée dans The Social- Democrat de Londres, du i5 avril 1903), où il apprécie les événements de Lyon d'après des lettres qu'il venait de recevoir. Voici comment il s'exprime : Au début tout marchait bien. Sous la pression de la Section de l'Internationale, la République avait été proclamée à Lyon avant de l'être à Paris. Un gouvernement révolutionnaire l'ut tout de suite établi, la Commune ', composée en partie d'ouvriers appartenant à l'Internationale, en partie de républicains radicaux bourgeois... Mais les ânes Bakounine et Cluseret arrivèrent à Ljon. et gâtèrent tout. Appartenant tous deux à l'Internationale, ils eurent malheureu- sement assez d'influence pour égarer nos amis. L'hôtel de ville fut pris, pour un moment seulement, et de très ridicules décrets sur Vaholition de VEtat et autres balivernes furent rendus. Vous com- prenez que le seul fait d'un Russe — que les journaux de la bour- geoisie représentaient comme un agent de Bismarck — pivtendant s'imposer à la tête d'un Comité du Salut de la Fram-e était tout à fait suflisant pour changer complètement l'opinion publique '. Quant à Cluseret, il s'est comporté à la fois comme un idiot et comme un lâche. Ces deux hommes ont quitté Lyon après leur insuccès. Il convient de citer, pour achever ce chapitre, les (jn(;l([ucs phrases que Marx a consacrées au mouvement du 28 septembre dans sa brochure de 1873, U Alliance de la démocratie socialiste (p. 21). Voici cel extraordinaire morceau : Le mouvement révolutionnaire de Lyon venait d'éclater. Bakou- nine d'accourir rejoindre son lieutenant Albert Richai'd et ses ser- gents Bastelica et Gaspard Blanc. Le 28 septembre, jour tie son arrivée, le peuple s'était emparé de l'hôtel de ville. Bakounine s'y installa : alors arriva le moment critique, le moment attendu depuis bien des années, où Bakounine put accomplir l'acte le plus révolulionnaire que le monde ait jamais vu : il décréta Vabolilion de l'Etat. Mais l'Etat, sous la forme et l'espèce de deux compagnies de gardes nationaux bourgeois, entra par une porte qu'on avait oublié de gai'der. balaya la salle, et fit reprendre à la liait' le chentin de Cenève à Bakounine \ 1. Marx veut parler du Comité de sahit pul)Iic, qui prenait en elTet la i|inlilic;i- tion de « Commune de Lyon ». 2. J'ai explicpié phis haut (p. Hii) la raison qui avait déterminé Hakoiinine îiki^mT raffiche du Comité du Salut de la Kranre. 3. FCn rei^ard de ces lju;nes dictées par la iiaitie. où Marx s'est eflorcé de ridiculi'ir un homme qu'il délestait, il me plaît de rcproduii-c d autres lii^nes écrites par le même Marx dix-huit ans auparavant, dans un article de la .\pir York Daily Tnhiine (2 octobre 1852) intitulé : « Sur la révolution et la contre-révoltilion en Allcmaiine » ; il y parle en ces termes de l'insurrection de Dresde de mai 1849, h laquelle Itakoiinine avait pris la part (|ue l'on sait : u A Dresde, on se battit pendant (|ualre jours dans JO'2 L INTEnNATIONAI.E Inutile (le relever les inexactitudes, les unes voulues, les autres incon- scientes, que Marx aaccunnilécs (în ce peu de lignes Bakounine n'était pas arrivé à I.yon le 28, jour du mouvement, mais h; i5 ; c(; mouvcnuïnt, il ne s'y était pas assot-ié après coup, mais c'était lui iiième qui l'avait préparé treize jours durant; il n'était pas entré à l'hôtel de ville à la suite du peuple, mais, avec Saignes et Parraton, il en avait forcé les j)ortes, frayant la route à la foule; une fois dans la jdace, il ne s'était pas amusé à « décréter Tabolition de l'Etat « : au contraire, pendant que les membres du Comité perdaient leur temps à rédiger des arrêtés, il n'avait cessé d'insister, vainement, pour une action énergique et immédiate ; si les gardes nationaux bourgeois étaient, quelques heures plus tard, rentrés dans le palais municipal, ce n'était pas « par une porte (ju'on avaii oublié de garder » : la trahison de Cluseret, la lA.cheté d'Albert Richard étaient les seules causes de cet avortement d'une insurrection d'abord victorieuse ; enfin, il n'avait pas « repris à la hilte le chemin de Genève », mais s'était rendu à Marseille avec l'espoir qu'il serait possible de renouveler une tentative de la réussite de laquelle il ne voulait pas encore désespérer '. Mais le Volksslaat a su dire mieux encore (|ue Marx. Dans son numéro du 12 octobre 1870, il a imprimé ceci : Comme caractéristique de l'esclandre machiné à Lyon par Bakounine, nous reproduisons la proclamation suivante [suit le texte de l'aftiche rouge du 26 septembre]. On n'aurait pas pu mieux faire au bureau de la presse, à Berlin, pour servir les desseins de Bismarck. Heureusement Bakounine, qui du reste, paraît-il, est en prison, n'a pas pu causer de dommage sérieux, ce qui est une nouvelle preuve du sens politique des ouvriers français. (Jedenfalls hâtte die obige Proclamailon im Beiiiner Pressbureau nicht passender fiir Graf Bismarck gemacht werden kônnen. Dass Bahunin, der iibrigens verhaftet sein soll. keinen ernsten Schaden zii thun çermochte, bildet einen neiien Beweis fiir die politische Bildung der franzô- sischen Arbeiter.) Ces lignes sont, je crois, de la plume de Hepner. Je mentionne encore, ici, la tentative révolutionnaire qui fut faite à Brest au commencement d'octobre. Les membres de la Section internationale de Brest ^ avaient tenu en septembre des réunions en vue de la formation les rues de la ville. Les boutiquiers de Dresde non seulement ne combattirent pas, mais dans plusieurs cas favorisèrent l'action des troupes contre les insurgés. Ceux-ci se composaient presque exclusivement tiouvriris des districts manufacturiers envi- ronnants. Ils trouvèrent tin chef capable et de sang-froid dans le réfugié russe Michel liukounine fThey found an able and coolheaded commander in the Russian refugee, Michael BakuninJ. » i. Dans un article intitulé f.es syndicats et l'action, politique (Eumanilé du 25 septembre 1906), M. Paul Lafargue a réédité tout récemment les plats mensonges de son beau-père presque dans les mêmes termes. Il a écrit : « Bakounine, qui, sans grande réflexion, prit à la lettre l'anarchie de Proudhon, s'imagina qu'on pouvait supprimer l'Etal bourgeois avec despiirases. Quand il s'empara de l'hôtel de ville de Lyon, en 1871 (sic)^ il rédigea de sa meilleure plume anarchiste une ordonnance {sic) qui plagiait la pasquinade de Rochefort, et qui décrétait l'abolition de l'Etat. Mais quatre hommes et un ca| oral (sic\. envoyés par le préfet Andrieux (sic), l'expul- sèrent et lui démontrèrent qu'on ne se débarrassé pas de l'Etat par un Vade rétro Satanas. » Pauvres marxistes, ils nous font vraiment la partie trop belle! ils ne savent pas, ils ne comprendront jamais combien de semblables procédés de polé- mique soulèvent l'indignation des consciences droites, et détachent d'eux la nouvelle génération. 2. Six d'entre eux avaient été condamnés à l'emprisonnement le 23 juillet [>ar le tribunal correctionnel, pour afTiliation à l'Internationale ; mais ils avaient inter- jeté appel, et le 17 septembre la Cour de Rennes déclara le jugement annulé par j'amnistie du 6 septembre. TUOISIÈMK PAP.TIK, CHAPITRK TV Io3 d'un Comité de surveillance et de défense nalionale ; ce Comité, nommé le i*^"" octobre dans une réunion publique, essaya le lendemain de faire envahir l'hôtel de ville ; niais son appel aux armes demeura sans effet. Les initiateurs du mouvemenl furent arrêtés : quatre d'entre eux furent condamnés, le 27 octobre, par un conseil de guerre, à des peines variant de deux ans à huit jours d'emprisonnement ; mais ils furent graciés par la délégation de Tours. Paul Robin, à sa sortie de la prison de Beauvais (5 septembre), où avaient été transférés les condamnés du troisième procès de l'Internationale parisienne, était allé à Bruxelles chercher sa femme et ses enfants, qui s'y étaient réfugiés : il voulait les ramener à Paris. Mais, sur la dénonciation d'un policier français, il fut emprisonné pour avoir enfreint l'arrêté d'expulsion pris contre lui par le gouvernement l>elge l'année précédente, puis, après quelques jours de détention aux Petits- Carmes, conduit à la frontière. Paris étant déjà bloqué par les Prussiens, il s'était rendu à Brest, sa ville natale, où il se remit à faire de la propagande révolutionnaire : mais bientôt, forcé de quitter la France pour éviter un nouvel emprisonnement, il se réfugia à Londres avec sa famille. Là, il reçut l'accueil que devait lui valoir le zèle avec lef|uel il avait travaillé à l'organisation socialiste en Belgique, en Suisse, et à Paris, ef, sur la pré- sentation de Karl Marx lui-même, il devint membre du Conseil général de rinternalionale (octobre). IV Protestation de notre Coniilé féclrral {j octobre iS~()); dongrès de Saint-Imier (g octol)re). — Bakounine à Marseille {'io se/)tenil)re--j.î octnl)i-e). — La Coni- inaae de Marseille {'h octobre-^ novembre). Par une circulaire en date du 23 septembre, le Comité fédéral roniaad siégeant à la Chaux-de-Fonds convoqua nos Sections à un Congrès extra- ordinaire pour le dimanche 9 octobre, à Saint-liiiier. Il s'agissait essentiel- l(;ment d'aviser aux moyens de ressusciter la Solidarité. J'ai sous les yeux le procès-verbal de l'assemblée générale de la Section de l'Alliance de Genève, du samedi i-' octobre, assemblée dans laquelle cette Section dési- gna Joukovsky pour la représenter au Congrès ; on y lit : a I^e citoyen Joukovsky expose la situation économicjue de la Solidarité : une dette de huit cents francs pèse sur le journal ; il faut que les Sections la paient. La rédaction ayant donné sa démission, il faut en nommer une autre. Xa. l'impossibilité de publier le journal à Ncuchàlel, il faut changer le lieu de publication.» La Section décide (pie son délégué fera au Cïongrès la propo- sition suivante : « Constater ïc chitlVe de la dette ; constater le nombre des membres de la Fédération, et répartir le chitfre entre tous ». Puis on discute la question du lieu de ptd)licaiion : (( Plusieurs mend)res exposent les ditlieuliés (jui S(î présenteraient au cas où le Congrès désignerait Genève pour la publication de la Solidarité. Le délégiuî est chargé de les exposer au (Congrès, (^uanl à l'attitude (pie le journal devra prendre vis- à-vis des événements (pii bouleversent FFuroix* en ce moment, elle doit être énergique ; après le Manifeste (pii nous a compromis aux yeux des bourgeois, nous devons nous tenir strictement aux principes révolution- naires, nous devons les exposer sans crainte ni taiblesse. » — Les autres Sections prirent des décisions analogues. Avant le Congrès, et après entente avec les Sections, le tiOmil»' fédéral publia une protestation relative à l'accueil fait par les coullerysles et les hommes du Temple-Uni(|ue au Manifeste de la Solidarité, ('omme nous n'avions plus d'organe à nous, le Comité fut obligé de se servir de la presse radicale, etenvoya celle prol<'slalion au journal le .Xatio/ial siiisst- de la Chaux-dc-Fonlète des rap- ports sociaux entre les hommes et l'établissement de la justice. Nos études ont pu aboutir à d'autres conclusions (jue les vôtres, nous avons pu différer d'opinion sur les moyens d action, mais, nous le jurons, nous avons toujours été sincères et avons la conscience d'avoir toujours rempli nos devoirs d'internationaux. Si véritablement nos tendances sont en contradiction avec les 1. Lire « Hoyen » au liou do Kônii,'sh<>ri:. 2. Vdir la nuto I de la p. 7'»-. ;}. Mois omis par erreur daus le iSaltoiutl siiissr. I06 l/lNTERNAT[()\AI,K |)i-iiicip(;s (le l'Inlcriialioiialc. si en ivpaiidant dans nos conlrées ces princ-ipes, t(ils (pi'ils nous apj)ai'aissonl à la suil(! (1(; nos ('ludes, nous conipi'otncUons aux yeux de tout un ptMiph; noire Association ; si en travaillant aiîtivenicnt à préparei' lavènement diine nouvelle ère, nous machinons une œuvre infernale, alors, ((uc! lAssoiiation inter- nationale lout entière ilakounint'. 2. Le préfet Gent. on parlant de Bakounine, dit un jour à Hastelica : .1 C.'cst un agent russe et prussien. Nous en avons la jin-uve. Nous tenons une liasse de papiers de cette hauteur (et il elenilil la main à la hauteur du genou) qui le démontrent irréfu- tablement. » (Lettre d'Alerini à Joukovsky, du 17 niars 1871, citée par Nettlau, note 2384.) 3. .Je n'ai jamais su ce qu<; Joukovsky était allé faire A Lyon, à ce moment où tout paraissait fini 11 avait été tenu à l'écart lors de la préparation du mouvement du 28 septembre, Hakounine n'ayant voulu avoir avec lui (jue des iiommes d'action, comme Ozerof, Hoss et Lankiewiez. 11 est possible que la cause du voyage de Jou- kovsky ne tût pas de nature politique, et qu'il soit allé tout simplement rencontrer la prin((!sse Obolensky et Mroczkowski. avec lesquels il était très intimement lié, et qui, traversant la France pour se rendre dans le .Midi, lui avaient peut-être donné rendez- vous 112 L INTERNATIONAL!: OÙ Palix leur avait déclaré qu'il n'y avait plus rien à faire, et à se rendre à Marseille ; Senlinon comptait y retrouver Bakounine : mais lorsqu'ils arri- vèrent dans cette d(;rnière ville, Bakounine n'y venait de s'en éloifîuer pour regagner Locarno. Le 23 octobre, Bakounine écrivait de Marseille à Sentinon la lettre suivante (retrouvée dans les papiers de Joukovsky) : Mon cher, Api'ès avoir vainement attendu ta letlic, je nie suis décidé de j)artir. Je verrai notre ami Farga avant toi, car, quand tu auras reçu cette lettre, je serai en route et tout près de Barcelone, et peut-être même déjà à Barcelone. Je t'y attendrai. Je dois (juitter cette place, parce que je n'y trouve absolument rien à faire, et je doute que tu trouves quelque chose de bon à l'aire à Lyon. Mon cher, j'ai plus aucune foi dans la révolution en France. Ce ])ays n'est plus révolutionnaire du tout. Le [)euple lui-même y est devenu doctri- naire, raisonneur et bourgeois comme les bourgeois. La révolution sociale aurait pu le sauver, et seule elle serait capable de le sauver. Mais étant incai)able de la faire, il court grand risque d'être définiti- vement conquis par les Prussiens. Quelle peut être notre situation ! et notre action entre des bourgeois qui nous considèrent bêtement Vou méchamment comme des Prussiens, et qui nous persécutent comme tels, et les Prussiens qui approchent et qui, plus perspicaces que les bourgeois de France, nous persécutent comme des socia- listes révolutionnaires ? (]ette situation est intenable, et je te déclare que pour mon compte j'en ai assez. Le meilleur conseil que je puisse te donner, c'est d'écrire dabord à tous nos amis de Madrid de ne pas venir en France, car ce serait une dépense d'argent tout à fait inutile, et ensuite de venir toi-même me rejoindre à Barce- lone au plus vite. Seulement, avant de partir, recommande bien à nos amis lyonnais les deux amis enfermés. Les bourgeois sont odieux. Ils sont aussi féroces que stupides. Et comme la nature policière est dans leurs veines ! on dirait des sergents de ville et des procureurs généraux en herbe. A leurs infâmes calomnies je m'en vais répondre par un bon petit livre où je nomme toutes les . choses et toutes les personnes par leur nom '. Je quitte ce pays s avec ini profond désespoir dans le cœur. J'ai beau m'efforcer à ; me persuader du contraire, .je crois bien que la France est perdue, livrée aux Prussiens par l'incapacité, la lâcheté et la cupidité des bourgeois. Le militarisme et le bureaucratisme, l'arrogance nobi- liaire et le jésuitisme protestant des Prussiens, alliés tendrement au knout de mon cher souverain et maître l'empereur de toutes les Russies, vont triompher sur le continent de l'Europe, Dieu sait pen- dant combien de dizaines d'années. Adieu tous nos rêves d'émancipa- tion prochaine. Ce sera une l'éaction assommante et terrible. Adieu. Viens à Barcelone. Là nous serons toujours assez près de Marseille pour pouvoir y revenir s'il en est besoin, — ce dont je doute beau- coup. Je t'attends et au revoir. Ton dévoué M. B. Quelle raison décida Bakounine, au lieu de partir le 23 octobre pour Barcelone, à s'embarquer le lundi 24 pour Gènes afin de retourner à Locarno ? Je l'ai toujours ignoré. On a le récit circonstancié de son départ de Marseille dans une lettre que m'écrivit, en septembre 1876, Charles 1. Il s'agit du manuscrit de 114 pages dont il a été question p. 109. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE IV Il3 Alerini, captif alors dans une geôle espagnole, et qui a été publiée dans le Bulletin de la Fédération jurassienne du i" octobre 1876'. Je la reproduis ci- après : A la suite des malheureux événements de Lyon (septembre i8^o), Michel Bakounine dut abandonner cette ville, et, pensant qu'il pou- vait encore servir utilement la cause de la Révolution en prolongeant son séjour en France, il vint à Marseille, où il demeura durant quel- que temps caché dans une modeste habitation du quartier du Pharo. Mais la classe ouvrière se trouvait alors complètement désorganisée dans la capitale du Midi, et l'agitation politique dominait en ce moment la question sociale... La présence de notre ami en face dune semblable situation était donc peu nécessaire à Marseille, tandis que d'autre part elle pouvait avoir pour lui les plus fâcheuses conséquences. En efïet, le célèbre républicain socialiste et athée Andrieux, chef alors du parquet de Lyon, qui s'acharnait à la poursuite des vrais révolutionnaires avec la rage d'un traître démasqué, envoya de tous côtés l'ordre de le rechercher activement. A Marseille, cet ordre fut transmis à M. Guibert, ancien conseiller municipal de l'opposition républicaine dans cette ville, qui s'empressa de lancer contre Bakou- nine un mandat d'amener, et chargea du soin de l'arrêter le citoyen Paul Gavard, commandant de la garde l'épublicaine. Informés de ces dispositions, nous fûmes avec quelques amis trouver Gavard, qui plus tard devait être aussi condamné, au nom du gouvernement répu- blicain, à la déportation perpétuelle pour le soulèvement du 10 mars 187 1 à Marseille ; et il nous donna sa parole d'honneur de ne recher- cher notre ami que là où il serait sûr de ne pas le trouver, et de ne point le voir s'il venait à le rencontrer. Rassurés de ce côté, et décidés du reste à empêcher l'arrestation de Bakounine par la force si besoin était, nous fîmes une démarche auprès du citoyen Esquiros, administrateur su[)érieur des Bouches- du-Rhône, pour connaître ses dispositions parra[»port à lui. Esquiros nous reçut bien, nous manifesta ses sympathies et son estime pour Bakounine, et nous déclara que, quoiqu'il lui eût été signalé comme agent prussien par le gouvernement de Tours, il n'ajoutait aucune foi à cette dénonciation. « De mon côté, ajouta-t-il, il peut être parfaitement tranquille, il ne sera pas inquiété, et je ne me piêterai à aucune mesure comman- dée contre lui par le gouvernement. Cependant des agents spéciaux peuvent avoir été envoyés directement de Tours ou de Lyon pour l'arrêter et, dans ce cas, il me sera impossible, s'ils agissent sans m'en faire part, de les en empêcher. » A Tours comme à Lyon, les républicains bourgeois, les Gambetta. les Challemel-Lacour, professaient une haine profonde contre les socialistes, ei avaient mv intérêt ilirect à s'emi)arer de notre ami. Dans l'entourage de Gambetta se trouvait d'autre part le général polo- nais Mieroslawski, ennemi p(>rsonnel de liakounine, (jui usait en attendant, i-onlre lui, de l'arme [)eu noble de la caloumie. Le danger n'était donc pas absohimenl écarté, et nous pressâmes de nouveau Bakounine de chercher un asile plus sur. 1. Alerini écrivit ces pnj^es lors(|u'il eut appris la mort de IJakouninc, el ino les envoya comme contribution à une bioj^'rapliie future du grand agitateur révolutionnaire. îi4 l'inteunationake Il se rcnilil à nos sollicilalions. cl décida tïv se i-endre en Suisse en passant i)ar (Icncs, vers le milieu du mois d'ijctobrc '. Bien i\nr. cela ne fût |>as absolument indispensable, et par mesure de pn-cau- tion, un ami lui ap|)Oi'ta de Suisse un Taux pass(;[)orl. Dui-ant son séjour à Marseille, il avait été obligé de vendre jusqu'à son revolver [)our pouvoir vivre, et il dut enipruntei'. ])Our Caii-e son voyage, une petite sonnue (jui, malgré son exiguïté, ne fut [)as l'éunie sans [)eine. Il avait été résolu (pi'un voyage par mer oiïraiit j)lus de sécurité, il s'embarquerait sur un des bateaux qui font i-égulièremenl le ser- vice entre les deux ports. Mais celui de Marseille |)ouvant être l'objet dune active surveillance, nous nous adressâmes au commis- saire du port, dans le but d'obtenir son concours pour éviter les dernières chances de péril. Le citoyen Lombard, qui n'avait accepté les fonctions qu'il remplissait que par dévouement à la Révolution, car on les lui avait imposées malgré lui, et qui fut plus tard condamné à dix années de travaux forcés, qu'il subit aujourd'hui, pour sa parti- cipation au mouvement comnniualiste de Mai-seille, s'empressa de se mettre à notre disposition pour faciliter son déi)art. Tout donc se trouvant prêt, notre ami prit une dernière mesure de prudence, presque indispensable pour un homme d'un signa- lement aussi facile que le sien : il fit tomber sa barbe et ses longs cheveux, et ailubla ses yeux d'une paire de lunettes bleues. Après s'être regardé dans une glace ainsi transformé : Ces Jésnilcs-là me font prendre leur type, dit-il en parlant de ses persécuteurs. Nous montâmes en voiture, et nous nous rendîmes au bureau du commis- saire du port. Le citoyen Lombard nous attendait. 11 avait fait préj)ai*er un déjeunerai! chocolat, et était tout joyeux de pouvoir être utile à notre regretté compagnon. Il lui présenta ses enfants, et, l'heui-e de partir étant venue, il lit venir le canot de l'administration et nous accom- pagna à bord. Le capitaine était un de mes amis personnels, ancien camarade de collège. Je n'eus donc aucun scrupule de lui dire le nom véritable du voyageur qu'il venait de prendre, et de le lui recommander. Lom bard en fit autant, et, en ertet, nous sûmes plus tard qu'il s'était montré pour lui plein d'égards. Bientôt le signal du départ se fit entendre. Nous descendîmes à terre, et Bakounine s'éloigna de ces rivages inhospitaliers où sou amour pour la cause du peuple était si mal récompensé, et que, hélas ! il ne devait plus revoir. Bakounine arriva à Locarno, par Gènes et Milan, le 27 ou le 2our cela avec la préfecture. On se réunit au siège du Comité révolutionnaire ; et de là. précédé d'un drapeau noir et dun tambour voilé, et suivi d'une foule immense, le Comité, après avoir parcouru ainsi nu-tète les rues île la ville, arriva à la préfeclure. sur le balcon de laquelle il piaula le dia|teau funèl)re. Esquiros parut, et, dans un discours patrioti»pie. [tromil au peuple de l'armer, et de se mettre à la lèle »le la po[)ulation pour repousser l'ennemi. Sur ces entrefaites, (iaml)ella fui averti des dispositions des deux fonctionnaires qui étaiimt à la lèle du dépai-tement. Il échangea avec eux des dé[>èches très vives. 11 ([ualilia Estpiiros de f'dclicii.w »'t celui- ci lui répoiulit : « Vous êtes le gouvernement de la làchelè el de l'ineptie. Je donne ma démission. » Le lendemain matin lundi \'U octobre], le Comité ri'volulionnaire se remlit de bonne heure à la prélecture, et do là. avec rassenlimeut de l'autorité, il se rendit à Ihôtel de ville, précéilé d'un nouveau drapeau noir et suivi.de nouveau dune foule inuiuMise. Là il forma ii6 l'internationale définitivement la Coninnine révolutionnaire, d(nit il proposa la con- stitution à la sanction de la prélectui-e. \jV. Conseil municipal s'ciniil alors, et se donna rendez-vous à deux hcui'cs à l'iiolel de ville. Celui-ci ctail occupe i)ar la Ojininune révolutionnaire, non encore, cependant, légalement consliluée. Le Conseil télégraphia à Tours, et en même temps fit appel au général de la garde nationale, Marie, qui massait devant l'iiôtel de ville seize bataillons de la garde nationale. Mais Delpecli dissolvait alors le Conseil municipal, et, après quelque discussion sur les noms, sanc- tionnait la Commune révolutionnaire, dont Baslelica et Combe étaient mendjres, et Eugène (?) secrétaire, l^a garde nationale se retirait là-dessus. A ce moment, Marie recevait de Tours pleins pouvoirs civils et militaires, en remplacement d'Esquiros et de Deli)ech, et Delpech n'en était pas même averti ! En même temps, Marie avait ordre de metti'ç Marseille en état de siège. Esquiros et Delpech, dès qu'ils l'eurent appris, donnèrent défense aux inqjrimeurs d'imprimer les ailiclies proclamant l'état de siège. Ils lurent obéis, et Marie dut se résigner à notifier la proclamation de vive voix uniquement à l'état-major qui l'entourait. Le lendemain [mardi i*'' novembre], cependant, les faits furent connus en ville, et dès dix heures du matin la population ouvrière courait aux armes. Au nombre environ de sept à huit mille, nous nous rendîmes à la préfecture, unis à la garde civique ; ayant mis au milieu de nos rangs la Commune révolutionnaire, nous la condui- sîmes à l'hôtel de ville, où elle fut solennellement installée. Ses premiers actes furent : ordre d'arrestation du général Marie et du général Rose ; appel au général Cluseret pour se mettre à la tête des forces du Midi, appel également appuyé par la Ligue du Midi. Je me trouvais dans les rangs de la a^ compagnie de la garde civique, qui fut commandée pour procéder à rarrestation de ces personnages. Hélas ! les oiseaux avaient déserté. Nous ne trouvâmes personne. La Commune s'empara aussitôt du télégraphe. Le directeur et l'inspecteur, ayant refusé de communiquer et de transmettre des dépêches sur la réquisition de la Commune, furent aiu'ètés. Le général Cluseret arriva et fut d'abord acclamé. Mais le 3^, le 4*", le 8e et le 12'' bataillons de la garde nationale, bataillons réaction- naires et bourgeois, refusèrent de le reconnaître, et leurs ofliciers nommèrent général le colonel clérical de la garde nationale, Nicolas. A ces nouvelles. Tours nomma Alphonse Gent administrateur du département fen remplacement d'Esquiros], avec pleins pouvoirs civils et militaires. On répondit en aîïichant sur tous les murs, en gros caractères, ces mots : ^^ous coulons le maintien d'Esquiros, et en signant de tous côtés des protestations en faveur d'Esquiros. Cependant Gent prenait le chemin de Marseille. Il était connu comme démocrate éprouvé et énergique, et l'on avait l'espoir qu'il se sei-ait entendu avec Esquiros et qu'ils auraient administré de concert et ensemble. Une députation fut envoyée à sa rencontre à ce sujet jus- qu'à Arles, dans l'espoir de Famener à une entente. Il se montra inflexible. A la gare de Marseille [mercredi 2 novembre], il était attendu par la bourgeoisie, qui lui fit bon accueil. Mais tout le long du chemin et à la préfecture, ce ne fut qu'un cj'i : Vice Esquiros ! i TROISIEME PARTIE. CHAPITRE IV Ii;7 Il monta dans le salon, et prit d" abord une attitude insolente. Esquiros vint lui tendre la main ; Gent l'accueillit froidement et d'un air dédaigneux ; Esquiros se retii*a aussitôt. A ceux qui lui parlaient d'entente et de conciliation, Gent répondit : « Le pouvoir est un, et c'est moi. Je ne tolérerai personne ni au-dessus ni à côté de moi. » Les têtes commençaient à se monter. Bastelica se présenta comme délégué de la Commune révolutionnaire. « La Commune ! qu'est-ce que c'est que ça ? s'écria Gent. — Avant de répondre, répliqua Bastelica, je dois vous dire ([u'elle a arrêté et destitué le directeur du télégraphe, et qu'elle m'envoie auprès de vous pour que vous nommiez son successeur. — Ecrivez, dit Gent à son secrétaire : Ordre de remettre immédiatement en liberté le directeur du télé- graphe, sous réserve de poursuivre les auteurs de son arrestation. » Et il remet l'ordre au directeur de la paix, Bellevant. qui refuse de l'exécuter et donne sur-le-champ sa démission. Gent envoie alors son frère chercher une voiture. A la porte, on l^efuse de le laisser sortir. Gent veut y aller lui-même. On l'arrête. Il rentre furieux. On s'apostrophe vivement. Un coup de feu malheureux part, Gent tombe blessé. Heureusement, disent les uns. malheureusement, disent les autres, il n'a pas eu grand mal. 11 est à peu près guéri en ce moment. Ce n'en a pas moins été un coup mortel pour la révolution. On essaie de cacher cette nouvelle, mais elle se répand rapidement. Le soir, par ordre de la Commune, le pseudo-général Nicolas est arrêté. Des gardes nationaux de sa légion l'apprennent. Quelques gardes civiques passent en voitui-e. On croit que ce sont eux qui ont arrêté Nicolas, on fait feu sur eux, et on les blesse ou les tue tous. Un des blessés arrive au poste et raconte ce qui se passe. Ceux qui s'y trou- vent se rendent aussitôt sur le lieu de l'événement. De la rue et des croisées on fait feu sur eux. Ils font une charge à la baïonnette, et sont accueillis par de nouveaux coups de feu. Ils font alors un feu de peloton, et gardes nationaux et passants tombent. Le nombre des morts et des blessés, nous n'avons pu le savoir exactement ; il est peut-être moins considérable qu'on ne croit. Il y avait en ce moment séance dans deux réunions publiques. On vient y annoncer le conflit. On propose de courir aux armes et de se rendre immédiatement à la Commune pour en protéger les mem- bres, ou à la préfecture. C'est approuvé aux cris de : « Oui, tous, tous ! » Je vais prendre mon fusil et je cours à l'hôtel de ville. Sais- tu cond)ien nous étions au rendez-vous? Trente/!! Nous gardâmes toute la nuit lliôtel de ville, et, si peu que nous fussions, la réaction n'osa pas venir nous déloger. La Commune rendit à minuit un arrêté qui convoquait les électeurs pour procéder à l'élection d'un admi- nistrateur su[)érieur [la nomination de Gent n'étant pas reconnue par la Connnune]. Le lendemain [3] cependant, les défenseurs accoururent en assez grand nombre à la préfecture. La réaction de son côté s'arma. Vers trois luuires. les bataillons réactionnaires occupèrent les rues qui avoisinent la préfecture. Le 3" s'empara du palais de justice, où la Commune allait établir une Comniissiou judiciaire. Le 8» garda \c Cours Longchamp et empêcha- d'y circuler. Le 4'' '^'i'^f i^^' placer eu face même de la prélV'ctuie. et à un nu)ineiit donné nous nt)us cou- châmes en joue avec ce bataillon. Lnlin on parlementa. On convint qu'on déposerait les armes, et c[U(' chatun rentrerait chez soi. Ce ne fut ii8 l'internationai-e fait qu'à demi, et 1(^ lendemain \f^], (piand on se réveilla, on put voir quatre canons l)raqués contre la prêleclure devant laquelle les avait amenés un des bataillons réactionnaires, le 3«. Tant que la préfcctui-e était gardée par nous, nous pouvons dire que nous étions les maîtres. La réaction le comprenait, mais les nôtres ne le conc<'vaient pas. Coninie garantie de paix, la bourgeoisie demanda l'évaciiation de la préfecture par tout le monde. Sous pré- texte qu'il fallait épargner le sang, on finit par convaincre les nôtres qu'il fallait quitter ce poste important. On ouvrit les portes ; il y eut une scène de fraternisation : ouvriers et boui-geois s'embi-asscrent, et tous sortirent ensend)le, se mêlèrent, et à lombre du draj)eau de l'Internationale ils firent bras-dessus bi'as-d(^ssous le tour de la ville. La farce était jouée, le baiser de Judas allait [)orter ses fruits. Un quart dbeui-e api'ès. la garde nationale délile devant la \ïré- fecture aux cris ré])étés de Vive Geni ! A bas (Jlnseret voleur ! On venait de faire courir un infâme bruit calomnieux contre Cluseret : on répétait à la Boiu-se qu'il avait emporté la caisse du Comité de défense contenant vingt mille francs Pour mon compte, j'avais refusé de quitter la préfecture ; je pro- testai, et, avec quelques hommes du g*^ bataillon, je foi*mai un corps de garde et nous occupâmes les issues. Je donnai pour consigne de ne pas reconnaître les laissez-passer signés Gent, et de ne permettre à qui que ce fût l'accès aupi-ès de sa personne. Le soir, on nous fit souper, aux frais de la préfecture, dans un petit restaurant tout près. Quand nous revînmes, notre place était prise : la garde mobile l'occupait ! A partir de ce moment, on ne fait plus un pas à la préfecture sans être arrêté par quatre sentinelles de la bourgeoisie. Si les portes de nos villes étaient aussi bien gardées que celles de la préfecture de Marseille, il y aurait certainement plus d'une cité qui n'aurait pas vu les Prussiens. Gent gouverne. Voici ses premiers actes : annulation des décrets de la Commune révolutionnaire, réinstallation provisoire de l'ancien maire et d'une partie de l'ancien Conseil municipal, en attendant que les électeurs, convoqués pour dimanche i3 novembre , nomment une nouvelle municipalité. Esquiros, qu'on voulait maintenir quand même, contre Gent et contre Tours, a déclaré dans une proclamation qu'il ne voulait pas associer son nom à des luttes intestines dans ce moment, et qu'il maintenait d'une manière irrévocable sa démission '. On le porte pour le Conseil municipal ; on veut le nommer maire de Marseille. Avant-hier [le 7 , il a eu le malheur de perdre son fils, qui a été enterré civilement en libre-penseur. Il y avait un cortège immense à ses funérailles. Cluseret, bien entendu, n'est plus rien, Gent ayant refusé de le reconnaître. Un autre acte de Gent a été de refuser à la Ligue du Midi le droit d'envoyer des dépêches privées soit à Gambetta. soit à Lyon. Elle n'a pu correspondre, l'interdit a été mis sur sa correspondance télégra- phique. La Ligue, non reconnue, et entravée par Gent, a décidé de 1. Une douloureuse angoisse, d'ailleurs, étreignait son cœur et paralysait son énergie : il était retenu au chevet de son fils mourant. TROISIEME PARTIE, CHzVPITRE IV IIQ transférer son siège à Lyon ; je crains qu'elle ne tombe de Charybde en Scylla. J'ai proposé, dans une réunion publique, qu'on votât pour ce fait un blâme à Gent. Eh bien, ma motion n'a eu qu'un demi-succès : on a transforme le blâme en vœu que ces dépêches soient expédiées. La garde civique, transformée en corps de francs-chasseurs, a été immé- diatement envoyée « au-devant de l'ennemi », à Lyon, c'est-à-dire éloignée de Marseille . C'était un bon appoint pour nos élections ; nous en serons privés. En revanche, on nous a envoyé ici la garde mobile d'Avignon, pays natal de Gent, — en d'autres termes la garde prétorienne de Gent. Somme toute, nous sommes vaincus, battus de toutes les manières. Notre démocratie, cependant, forme ici une armée assez nom- breuse. Ce qui manque, c'est l'état-major ; de là. désorganisation complète. La Commune révolutionnaire avait bien commencé ; mais dès les premiers coups de feu, c'a été fini. C'était à qui aurait dis- paru le premier : Bastelica s'est retiré, Combe s'est retiré. Personne ne veut accepter de responsabilité, et la réaction, ne trouvant pas de résistance, a vaincu toute seule. Telle est la situation. Nous sommes dominés maintenant. Cette éclipse subito des hommes qui ont disparu au moment où ils auraient dû montrer de l'énergie ', les a privés de l'autorité morale qu'ils auraient pu exercer, et quand même la liste révolutionnaire passerait dimanche aux élections, ce ne sera jamais cotte liste nuancée comme nous l'aurions désiré, car les noms qu'on nous propose, et qui sont acceptés, sont mitigés de bourgeoisisme. On n'ose pas ; on n'a plus l'espoir, vu les fautes commises, de faire passer des candidats révo- lutionnaires. Ou pactise à demi avec les adversaires, et on accou- chera de quelque chose d'hybride qui ne sera ni chair ni poisson. Le nom d'Esquiros, cependant, qui est im drapeau, signiliera au moins : Opposition à Tours. 12 novembre . — Voici de nouveaux détails sur la situation. Esquiros a refusé toute candidature. Le Comité révolutionnaire et \ Egalité ^ devaient se concerter pour présenter une liste commune. Avant-hier, après plusieurs atermoiements, on devait s'entendre à onze heures du soir. Mais l'houi'e venue, V Egalité annonce qu'elle refuse l'action commune et qu'elle présente sa liste à elle seule, liste boui'geoise connue tu pons(>s bien. Il était trop tard pour élaborer une nouvelle liste. HicM- donc, dans une assemblée populaire, on s'est l)ronar l'éducation. Il parlait avec une chaleur d'ajxjtre, évoquant le souvenir de Pcstalozzi à Stanz,- son enthou- siasme me gagna, et l'idée iraller à i'aris, au foyer de l'action révolution- naire, me joindre aux amis qui travaillaient, infatigables, à donner à l'In- ternationale une organisation solide, me souriait. J'acceptai donc la proposi- tion. Nous devions partir le soir môme ; et il était entendu que le mois 1 . La lettre de Schwitzguébel a été retrouvée par Netttau, qui ea a publié l'ana- lyse, note 24(50. 128 l'intkrna'iionale suivant, après avoir aciievé l'inslallalion dclinitive de rorplicliriat, nous reviendrions l'un et l'autre à Neucl)i\tel du relier notre famille. Ma t'eninie, l)ien qu'un jxni émue à la pensée de nie voir entrer dans la l'ournaisc pari- sienne, n'avait pas dit non. Quanta l'imprimerie, on ferait revenir de Paris mon frère, qui y était resté pendant le siège et y avait servi sueces.sivc- ment eonnne franc-tireur et comme garde national, et il en reprendrait la direction. J'allai sur-le-champ à la banque Pury et C'*, où l'iraprinjerie avait un com])te-couranl, prendre une somme de trois cents trancs, et à la chancellerie d'Etat me faire faire un passe[)orl *. Mais à mon retour chez mes parents, tout était changé : dans l'intervalle, mou père, qui voyait mon ])rojet de mauvais œil, et que mon départ précipité allait mettre dans l'embarras, avait parlé à Buisson, et celui-ci, à sa demande, avait consenti à modifier son plan, lime déclara donc que, réllexion faite, il trouvait plus sage d'attendre encore : ma présence n'était pas indispensable en ce moment, et il vaudrait mieux remettre mon départ au mois suivant ; je pourrais alors cmmen(;r avec moi ma famille, au lieu d'être obligé de revenir la chercher. Je n'avais qu'à m'incliner devant sa décision ; et il partit seul, par BAle. Je m'étais trouvé, ce jour-là, à l'un de ces tournants de la destinée qui décident de tout un avenir : si j'avais accompagné Buisson à Paris, j'aurais été mêlé aux événements de la Gomnmne, et j'eusse peut-être partagé le sort de mon ami Varlin et de tant d'autres. Le 24 février, j'écrivais à Joukovsky : Tu as envie de savoir mon avis sur la part que doivent prendre les Français au mouvement politique ? Mon Dieu, mon cher, tout cela est fort complexe. Il faut être libre pour choisir la meilleure tactique. Je pense que tous les moyens sont bons si on peut être réellement utile à la cause. Ce qu'il faut combattre, à mon avis, ce ne sont pas tant les candidatures ouvrières, la participation des ouvriers aux luttes politiques, etc., car tout cela, à un moment donné, peut avoir son utilité. Ce qu'il faut combattre, c'est l'idéal des communistes' alle- mands, ce fameux Volksstoat. Ils veulent la candidature ouvrière pour arriver au Volksstaat. Pour moi, je suis prêt à accepter les candidatures ouvrières, mais à la condition qu'elles nous mènent à ran-archie. Or en ce moment, en France, elles ne peuvent avoir que cette dernière signification. Et, à propos des mouvements du 3i octobre et du 22 janvier à Paris, sur lesquels j'avais été enfin renseigné par F. Buisson : Ces deux insurrections, loin d'être blanquistes, ont été l'œuvre de l'Internationale. En particulier, le mouvement du 22 janvier a été dirigé par Malon en personne. Revenant sur la « brochure d'actualité », j'annonçais que Gaspard Blanc - m'avait répondu et s'était chargé du récit des événements de Lyon, et qu'il offrait d'engager Bastelica à écrire celui des événements de Mar- i . Je l'ai encore : il est daté du 21 février 1871. 2. Lankiewicz, Gaspard Blanc, Parraton. d'autres encore, avaient été remis en liberté provisoire en février: il n'y avait pas eu ordonnance de non-lieu à leur égard, car les auteurs de la journée du 28 septembre furent poursuivis, dans l'été de 4871, et condamnés par un tribunal militaire; le l"' conseil de guerre prononça, le 13 août 1871, les condamnations suivantes : accusés présents : François Parraton, cinq ans de détention ; Adrien Schettel, un an de prison : contumax: Michel Bakou- nine, Albert Richard, Gaspard Blanc, Saignes, Rivière, Bastelica, Combe, Cluserel, Lankiewiez (il était mort), tous condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE VI I29 seille : « Naturellement j'ai accepté. En fondant le récit de Bastelica avec le tien, nous aurons quelque chose de plus complet ; et, comme nous sommes avertis, nous contrôlerons ce qui, dans le récit de Bastelica, a besoin de l'être. . . J'ai déjà imprimé ton introduction '. » Vers la fin de lévrier arriva enfin la réponse de Varlin à ma lettre du I". La voici ^ : Paris, le 20 février i8;;i. Mon cher Guillaume, On me communique à l'instant votre lettre ; je m'empresse d'y ré[)on(lre, afin de vous rassurer sur nos existences. Tous les internationaux avee lesquels vous avez pu être en relations sont encore vivants ; ceux de nos amis qui ont été tués ou blessés, je ne crois pas que vous les connaissiez, si ce n'est P . . . , qui d'ailleurs n'a été que blessé légèrement ; il va complètement mieux. Malon et Tolain sont à Bordeaux comme représentants du peuple ; ils ont une rude tâche à remplir dans une aussi triste assemblée. Ici, nous aurions voulu que la province continuât la lutte à outrance ; nos amis révolutionnaires seraient allés, par tous les moyens possibles, rejoindre Garibaldi et ses valeureux soldats. Mais nous n'osons plus espérer cela. Je ne suis pas bien sûr que nos lettres parviennent sûrement et sans être lues, aussi je crois que nous devrons ajourner les renseignements détaillés que nous aurions à échanger entre nous. Je me contenterai pour aujourd'hui de vous dire que nous avons fait notre devoir à toutes les occasions, et si les traîtres Trochu, Favre et consorts ont réussi à nous livrer après nous avoir vendus depuis longtemps, ce n'est certes pas notre faute, mais bien celle des Parisiens qui ont persisté aveuglément jusqu'au dernier jour à croire en la })arole de ces avocats qui, dans toutes leurs proclamations, jusqu'à l'avant-veillc de la capitulation, aflir- maient constamment qu'ils voulaient combattre et vaincre ou mourir, tandis que dès le premier jour ils n'avaient songé qu'à capituler. Votre lettre me fait espérer que nos amis de Lyon, Marseille et les dépai'tements du Midi sont sains et saufs : j'en suis heureux. A bientôt. Cordiales poignées de main aux amis. E. Vari.in. 8, rue Larrey, à la Marmite. P. S. Votre lettre en date du i^^ février n'est arrivée qu'aujour- d'hui 20 février. Cependant les listes d'abonnés pour la Solidarité ne se remplissaient que très lentement. La nécessité d'avoir un journal à nous se taisant sentir chaque jour davantage, quelques membres prirent l'initiative d'une assem- blée des Sections montagnardes, «sorte de Landsg-enieinde », connut* disait une lettre de Saint-Imicr, qui eut lieu le 26 février à la Ciiaux-de-Fonds. On y résolut de constituer une société garante de l'existence du journal; un comité formé à Genève par les soins de Joukovsky fut chargé de l'administration et de la publication, et une commission choisie dans le sein de la Section du district du Courteiary dut prendre toutes les mesures nécessaires pour assurer la prompte réapparition du jouriu\l et la consti- tution iuuîiédiate de la société des garants. 1. Cette introduction ost poniu!'. Lo mot o imprim»'^ « est mis pour <« composé ». 2. Je l'ai puljlire dans le Mémoire de la Fèilc ration juraxsirinie, p. 190. i3o l'internationale VII Bahoniline commence (novembre i^jo) un ouvrante politiqne et phiiosophitjuc, dont il continue la rédaction jusqu'au milieu de mars jHji. Sa détresse matérielle pendant l'hiver i8yo-i8yi . J'ai inainlcnanl à parler de Bakounine et de son activité comme écri- vain, de novembre 1870 à mars 1871. On a vu qu'aussitôt revenu à Locarno, il avait commencé un nouvel ouvrage, Taisant suite aux Lettres à an jFrançais. Il comptait le faire imj)rimer à Genève, à l'Imprimerie coopé- rative, et entra en correspondance à ce sujet avec Ozerol", Ogaref et Joukovsky. Une lettre écrite à Ogaref (en russe), le 19 novembre ', nous apprend qu'il lui avait lait un envoi de manuscrit, et qu'il Hvait déjà, à ce moment, une quarantaine d'autres pages terminées : a Si je ne le les envoie pas tout de suite, c'est que je dois les avoir sous la main jusqu'à ce que j'aie achevé l'exposé d'vme question très délicate ; et je suis encore bien loin de voir la lin de mon ouvrage ». Il ajoutait ensuite : a Ce ne sera pas une brochure, mais un volume : sait-on cela à l'Impri- merie coopérative ?. . . Ozerof m'écrit que tu te charges de la correction des épreuves. Je t'en prie, mon ami, demande à Jouk de t'aider. Je suis persuadé qu'il ne refusera pas son concours. Une intelligence et deux yeux, surtout lorsque ce sont les tiens, valent déjà beaucoup, mais deux inleUigences valent encore mieux 'K S'il accepte, je serai tout à fait tranquille à ce sujet. . . Remets-lui immédiatement la lettre ci-jointe. » Et dans un posl-scriptum il insistait encore sur la crainte qu'il avait des fautes d'impression : « Tu as peine à déchiffrer mon écriture, de sorte que si tu te chargeais de corriger les épreuves de mon livre à toi seul, cela amènerait immanquablement des erreurs. Tu me ferais parler un autre langage, ce qui me jetterait dans le désespoir. Je tiens beaucoup à ce que ma brochure ou mon livre soit correctement imprimé, c'est pour- quoi je te répèle encore une fois : Une intelligence vaut beaucoup, deux valent mieux. » Dans la lettre à Joukovsky ^ (en russe) Bakounine lui disait : « J'écris et je publie maintenant, non une brochure, mais tout un livre, et Ogaref s'occupe de le faire imprimer et d'en corriger les épreuves. Mais tout seul il n'a pas la force nécessaire ; aide-le, je te le demande au nom de notre vieille amitié, qui, bien qu'elle ait été voilée de quelques nuages dans ces derniers temps, cependant, malgré tout, — je parle en en jugeant d'après moi-même, — n'a pas changé. Donc, je t'en j)rie, aide Aga [OgarefJ pour l'impression et la correction. Ogaref te communiquera tous les détails. » La composition typographique des premiers feuillets du manuscrit avait été commencée; mais Bakounine n'envoyait pas la suite. Faute d'avoir fait au préalable un plan pour son ouvrage, il s'était lancé dans une de ces digressions dont il était coutumier et qui lui faisaient souvent oublier son point de départ : il avait entrepris toute une discussion métaphysique sur l'idée de Dieu *. Continuant son travail dans cette direction pendant les mois de décembre et de janvier, il poussa la rédaction de son manu- scrit jusqu'à la page 256; puis, s'étant enfin aperçu qu'il s'était engagé dans une impasse, il s'arrêta, revint sur ses pas, et, conservant seulement 1. Publiée dans la Correspondance. 2. Proverbe russe. 3. Retrouvée et publiée par Nettlau, p. 527. 4. A partir de la page 105, le manuscrit porte ce titre, placé là par l'auteui" lorsqu'il changea, en février, la destination de ces pages : Appendice : Considéra- tions philosophiques sur le fantôme divin, sur le monde réel et sur l'homme. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE VII l3l les 80 premières pages de son travail *, greffa sur ce début une suite toute différente de la première. Cependant j'étais rentré, moi aussi, en correspondance avec Bakou- nine, en janvier, je crois. Ce long silence, de ma part, venait simplement de ce que j'avais ignoré, jusqu'alors, où il se trouvait ; dès que j'eus appris, par Joulvovsky ou par Ozerof, qu'il était de retour à Locarno, et qu'il s'occupait à y préparer un livre, je lui écrivis. De sa part à lui, il y avait eu, j'imagine, un autre motif : il était un peu confus de l'insuccès de sa campagne révolutionnaire de France. — quoique le résultat négatif ne pût lui en être imputé, — et il se tenait silencieux dans sa retraite, ne sachant trop ce que ses amis du Jura avaient dû penser de son aventure. Nous avions du moins le sentiment que telle pouvait être la raison de son mutisme : aussi ma lettre fut-elle particulièrement affectueuse, et il me répondit aussitôt, en me témoignant toute la satisfaction qu'il éprouvait à renouer avec nous. Je lui offris mes services pour surveiller l'impression de son nouvel ouvrage. Comme le livre, dont le titre devait être La Révolution sociale ou la dictature militaire, s'imprimait à Genève, il me demanda, non de lire les épreuves, mais de revoir son manuscrit avant la composition typogra- phique. 11 m'envoya donc, à partir du 9 février, les feuillets nouveaux, au delà de la page 80, qu'il venait d'écrire (les 80 premiers feuillets se trouvaient déjà à Genève); et les notes quotidiennes de son calendrier- journal - donnent l'indication de ces envois : Février*^. — Brochure : envoyé à Guillaume pages 81-109, en tout 29 pages. — II. Brochure : envoyé à Guillaume pages 110-121, en tout 12 pages. — 12. Bonne lettre de Guillaiiiue. — i^. Lettre à Guillaume. — 16. Brochure : envoyé à Guillaume pages 1 22-1 38. — 19. Pages 139-148 envoyées à Guillaume. — 23. Lettre à Guillaume. — 2.5. Bro- chure : envoyé à Guillaume 21 page^, de 149 à 169. — Mars i"'. Bro- chure: envoyé à Guillaume, lettre et pages 170-199. — 9. Envoyé à Guillaume brochure pages 200-246. — 11. Envoyé lettre à Guillaume. — 12. Reçu faire-part de la mort de Palix '. — 16. Envoyé à Guillaume 26 pages (247-272). — 18. Pars demain pour Florence. Envoyé 1 3 pages (273-285). Au verso du feuillet '09 du manuscrit (envoi du 9 février), Bakounine a écrit : « Demain enverrai autant, avec lettre ». — Au verso du feuillet 121 (envoi du 11 février) : a vi pages, 110-121. Lettre demain.» — Au verso du feuillet i38 (envoi du 16 février): « V' livraison. i-i38 pages ' ». — Il n'y a rien d'écrit au verso des feuillets de l'envoi du 19 février, pages i3t)-i48. — Au verso du feuillet 169 (envoi du 25 février), il a écrit : « Pages i49-i(>9 inclusivement. Je te prie, cher ami, envoie tout le manuscrit corrigé à Ozerof qui le demande à grands cris. En tout, avec ceci, je t'ai envoyé 89 pages (81-169). » — Au verso du feuillet 199 (envoi du i'"' mars) : « Pages 1. Les pages 81-256 du manuscrit de décembre 1870-janvier 1871 sont restées inédites. i. Bakounine avait l'habitude de noter chaque jour, sur un petit calendrier, les lettres qu'il écrivait et recevait, les articles ou écrits divers (ju'ii rédigeait, ses dépenses et recettes, les menus faits de sa vie quotidienne. Les calendriers des annt'es 18'71 et 1872 ont été conservés ; et Ma.\ Nettiau a eu 1 obligeance de me conununiquer la copie qu'il en a faite. 3. Palix était mort à Lyon dans les piemiers jours de février, des suites de la maladie de poitrine ((ui le minait dtipuis plusieurs années. 4. Ces mots là doivent avoir été écrits par iiakoiinine plus tard, au moment où, en mai 1871, il me reprit la lin du manuscrit (feuillets l.'{'.)-28,i), nw laissant les i;i8 pre- miers feuillets, (]ui coiilonaient le to.\te de la première livraison, déj;\ imprimée, de L'Empire knoulo-tjcrn\aniqit,c. i3'2 i/internatioNalë 170-199 inclusivf*ment ». — 11 n'y a rien d'écrit au verso des leuillels de l'envoi du 9 mars, pages 200-246. — Au verso du reuillet 2/4" (envoi du lO mars, i>ages 247-272): « 26 pages, 247-272 inclusivement. Après-demain à peu près autant. Attends ta lettre. » — Au verso du feuillet 285 (envoi du 18 mars) : « Je pars demain pour Florence ; reviendrai dans dix jours. Adresse tes lettres toujours à Locarno. Quand pars-tu ' ? Attends de tes nouvelles. J'embrasse Schwitz. Ton M. B. >; Je dirai plus loin la lin de riiistoire de ce manuscrit, dont les i38 pre- mières pages seulement ont été publiées du vivant de l'auteur. Je veux ici emprunter encore aux notes du journal de Bakounine quelques lignes qui montrent dans quelle détresse matérielle il se trouvait durant cet hiver, après avoir épuisé, pour les dépenses de son voyage de Lyon et de Mar- seille, toutes les ressources que pouvaient lui procurer les emprunts auprès de ses amis de Berne et de Genève, ainsi qu'auprès de ses récentes connaissances de Locarno, le pharmacien Gavirali et Emilio Bellerio, qui l'avaient aussi aidé de leur bourse : Janvier' 2. Boui-sc vide. Donné à Antonie 5 fr. — 3. Sans argent. Emprunté à Marie '4*^ ^i"- — 5. Donné à Antonie 20 fr. — 9. Donné à Antonie 3 fr. — 11. Pas d argent. — i3. Pas d'argent. — 14. Pris cliez Marie 4^ fi'- — 16. Reçu 200 fr. de Gambuzzi. — 18. Payé 60 {r. au charcutier, 17 fr. au [illisible]. — 19. Payé le boulanger 3o fr. ; reste bourse 67 fr. — 21. Reste bourse 53 fr. 70. — 24. En poche 20 fr. — 25. Point de thé '. — 28. Letti-e à M'^*' Franzoni ; demain sans doute réponse. (Quelle réponse? Zéro? 200? 3oo? 400? — 29. Reçu de ]\lme Ii'i-anzoni 3()o fr. — Paris capitulé le 28 ; Bourbaki entré en Suisse. — Payé à Nina ' 25 fr. (reste dû jusqu'au i^' février 20 fr.) ; à Marie 40 fr. (reste dû ()8 fr.); à M™*= Pedrazzini 60 fr. (reste dii 208 fr. jus- qu'au 4 février); à Bettoli 55 fr. (reste dû 25 fr.); pour le bois 4i fi". 5o; en poche 88 fr. Féi^rier 2. Payé à Nina encore 20 fr.; reste dû à elle 3 fr.; nouvelle femme, Margarita. — 11. Emprunté à M™^ Pedrazzini 5o fr. 4o '. — 17. Emprunte à Baptiste 3i fr. — 20. Reçu de Gambuzzi 110 fr.; payé Baptiste; thé 9 fr.; papier etc., 2 fr. ; Nina 3 fr.; Antonie 2 fr.,. . . en tout .54 fi'.; reste (j() fr. — 22. Payé tout à Bettoli ; reste 32 fr. Mars 2. Seulement i() fr. dans la poche. — (^. 5 fr. dans la poche : que faire ? s'adresser à ]\P"' Franzoni ? — 7. Franzoni non. En tout 5 fr. — 8. Malade ; 5 fr. en tout. — 9. En poche 3 fr. 3o. — lo. En poche I fr. 85. — 11. Reste 5 centimes. Demandé 20 fr. à Emilio; m'ap[)ortera demain. — 12. Emilio m'apporte 20 fr. en papier italien. — i3 Point de réponse ni de Gambuzzi ni de Louguinine ; point d'argent. — 14. Point de lettres. — i5. Point de lettres. — i(j. De 1. Bukounino avait appris par moi l'intention que j'avais eue. le 21 février, de partir pour Paris avec F. Buisson, et l'ajournement de ce projet. 2. Probablement Marie Orazio, une amie de Locarno, mentionnée plusieurs fois dans le calendrier-journal. 3. M""' Bakounine écrit ce jour-là à un correspondant : « M. B. se trouve dans un état très accablé; il dit : « Que faire? je suis trop vieux pour commencer à gagner (1 mon pain, il ne me reste pas beaucoup à vivre. » La question économique l'accable tellement qu'il perd toute son énergie et se tue moralement ; et tout cela après avoir sacriGé sa vie à la liberté et à l'bumanité, oubliant soi-même. Ses frères sont restés toujours indifférents, inactifs, jusqu'au crime; M. B. pense d'obliger ses frères à lui donner sa part de son héritage. » (Nettlau, Supplément inédit.) 4. La femme de ménage. 5. M"» Bakounine écrit le 12 février à un correspondant qu'il sera nécessaire qu'elle sollicite de ses sœurs 50 roubles par mois. (Ces 50 roubles furent envoyés en effet, à partir du mois d'avril 1871, pendant quelque temps.) TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE VIII t33 Gambuzzi ni lettre ni argent, de Louguinine non plus. — l'j. Point de lettres, pas d'argent. En poche 99 centimes. Reste 5.5 centimes. — 18. Lettre de Gambuzzi sans argent. Prends iio fr. chez M"i« Pedrazzini. Pars demain. Le 19 mars Bakouiiine se rendit à Florence avec l'argent emprunté à sa propriétaire ; il réussit à y contracter un emprunt de quelques centaines de francs auprès de Louguinine. un Russe avec lequel il avait été en rela- tions ' ; et il rentra à Locarno le 3 avril. VIII. Le iS mars 18^1. — Nouvelle série de la Solidarité. — Les inoiivements insurrectionnels en France. — Lettres de Bakounine. Le jour où Bakounine partait pour Florence, je lisais à Neuchâtel la dépêche, affichée à la porte du château, qui annonçait le mouvement du 18 mars. Le gouvernement avait abandonné Paris, l'hôtel de ville était occupé par le Comité central de la garde nationale. Qu'était-ce que le Comité central? Au milieu de la liste de ces inconnus, je voyais le nom d'un des nôtres, — justement de celui qui, depuis le Congrès de Btde, taisait partie de notre intimité, — le nom de V'arlin. Qu'allions-nous faire? Je télégraphiai à Spichiger et à Schwitzguébel. Ils accoururent. Nous déci- dâmes d'envoyer sur-le-champ quelqu'un à Varlin, pour savoir de lui le vrai caractère du mouvement, et lui demander ce qu'il attendait de nous. U fallait que notre émissaire fût un homme non surveillé, qui n'excitât pas les soupçons. Spichiger se chargea de trouver quelqu'un ; et le len- demain ou le surlendemain il m'envoyait un jeune ouvrier guillocheur du Locle, Emile Jacot. Je remis à celui-ci quelques lignes pour Varlin, tracées au crayon sur les feuillets d'un cahier de papier à cigarettes. Le voyage était encore fort long; on n'allait toujours pas directement de Neuchâtel à Paris : Jacot n'arriva que le samedi 20 au matin. Il se fit indiquer l'hôtel de ville, mais les sentinelles ne l'y laissèrent pas pénétrer. Après avoir inuti- lement parlementé, il finit par s'attabler chez un marchand de vin, dans une rue voisiné; là, son air étranger, ses propos et ses questions attu^è- rent bientôt l'attention, et éveillèrent les soupçons. On alla chercher la garde, et on l'arrêta comme espion. U déclara qu'il ne parlerait que devant le Comité central, et c'est ainsi qu'il franchit, entouré de baïonnettes, la porte de cet hôtel de ville dont on lui avait refusé l'entrée. On l'introduisit dans une pièce attenant à la salle où délibérait le Comité central, et on prévint Varlin, dont notre envoyé avait indiqué le nom : par la porte entr'ouverte, Jacot pouvait voir les membres du Comité assis autour d une grande table et discutant avec animaiion. Varlin sortit; après avoir lu mon message, il dit à Jacot que les dépêches nous avaient donné une idée inexacte de la situation ; qu'il ne s'agissait pas de révolution interna- tionale ; que le mouvement du 18 mars n'avait eu d'autre but que la revendication des franchises municipales de Paris, et (jue ce but était atteint ; que les élections étaient fixées au lendemain 26, et qu'une fois le Conseil municipal élu, le Comité central résignerait ses pouvoirs et tout 1 . A son sujet, Hakouaine écrivait à O^arof le ."» avril (en russe), deux jours après son retour de Florence : « Jo suis très roulent de L^oujiuininej ; j'ai retrouvé en lui un anrii'n ami; c'est toujours le uième chevalier, le dernier Mohican de la noblesse, seukinent avec un nouveau souci de coopératives. Il se consacre a mon allairc | la réclamation que lîakounine adressait à ses frères] sincèrement, chaleu- reusement et de lionne ifpAce ; il y a lieu d'espérer (ju'il va l'arrani^or. «> (Correspon- dance de Uakounine.i i34 l'internationale serait fini. Jacol quitta Paris le lundi matin, et s'en revint nous apporter cette réponse. Cei)endanl I*'. Buisson était revenu de Paris, le 24 ou le 20, pour cher- cher sa famille. 11 ne parlait plus de m'emmener; et d'ailleurs, vu l'oppo- sition de mon père, la i)Ossibilité pour moi de quitter l'imprimerie dépen- dait maintenant du retour de mon frère, (jui prolongeait son séjour à Paris et semblait ne pas se soucier de revenir. Dans les derniers jours de mars, Buisson repartit pour Paris. Son orphelinat, qui lui adopté, pen- dant la Commune, par la municipalité «lu 17' arrondissem(;nl, survécut aux terribles journées lement? c'est ce qui sera expliqué dans la hroiliui-e dont nous avons j)ai'lé ; on y verra quels sont les homun^s qui ont trahi la cause du ])euple, et sur (jui doit tomber la responsabilité rinlernationalo en Alleniai,'ni', tandis (|ue,;i cause des ciilraves de la lé|,'islation, il ne pouvait y avoir dans ce pays que des adhérents individuels à notre .Association. i38 l'internationale Que lîiut-il penser de la siluation actu(;lle ? Où en sont les allaii'es? Y a-l-il espoir (le voir, dans un avenir proehain. leseiioses s'améliorer? C'est sur la France; qu'il faut porter notre attention, car c'est là que les questions révolutionnaires doivent se décider. Les élections à l'Assemblée nationale se sont faites dans des condi- tions telles que cette Assemblée devait nécessairement être réaction- naire. Cependant le résultat inespéré du scrutin de Paris, qui a donné la majorité aux socialistes, et qui a envoyé à l'Assemblée deux de nos amis de rinternalionale. Malon et Tolain, montre que la situation est loin d'être désesi>érée. Qu'on laisse à Lyon, à Marseille, à Bor- deaux, à Rouen le temj)S de se reconnaître, et bientôt toutes les gi'andes villes suivront l'exemple de Paris. Le socialisme, qui sem- blait anéanti, se relèvera plus vivace que jamais. La triste Assemblée qui siège à Bordeaux fait du reste à mer- veille les allaires de la Révolution. Elle a livré l'Alsace et la Lorraine. — et par là elle a porté un coup mortel à cette unité nationale de la France qui était un si grand obstacle à la Révolution, elle a ouvert le chemin au fédéralisme et a renié solennellement le dogme politi- que des nationalités. Elle a contracté une dette de cinq milliards, — elle mène la France à la banqueroute, c'est-à-dire à la Révolution. Entin, redoutant Paris, elle a décidé de se retrancher à Versailles |)our être plus en sûreté, — et elle n'a pas compris qu'elle allait par là même faire sentir plus vivement que jamais aux Parisiens le besoin de leur autonomie ; Paris se constituera en Commune libre, les villes de province en feront autant; ces Communes républicaines et socia- listes se fédéreront entre elles, et il ne restera alors à l'Assemblée d'autre ressource que de créer un royaume de Versailles, pour rem- placer la France qui lui aura échappé. Les Nouvelles de l'Extérieur, occupant le bas de la troisième page et toute la quatrième, annonçaient et commentaient les mouvements révo- lutionnaires dont le télégraphe et la presse venaient de nous informer. Du mouvement parisien, la Solidarité disait : Au moment où notre journal allait paraître sont arrivées les dépê- ches annonçant la révolution de Paris. Il est encore impossible, vu le manque de détails, d'apprécier complètement les graves événe- ments qui viennent d'avoir lieu. . . Le mouvement révolutionnaire a été dirigé par un Comité central, régulièrement élu par des délégués de 21 5 bataillons de la garde nationale, où nous voyons figurer plu- sieurs de nos amis, entre autre Varlin, Malon ', et Assi du Creusot... Le lendemain 19 mars, une proclamation au bas de laquelle se lisent entre autres les noms de Jules Favre et de Jules Simon, deux soi- disant républicains, contient les infamies suivantes : (( Quels sont les membres de ce Comité? Sont-ils communistes, bonapartistes ou Prus- siens ? Sont-ils les agents d'une triple coalition ? Quels qu'ils soient, ce sont les ennemis de Paris, qu'ils livrent au pillage. » Cette calom- nie de bonapartistes et de Prussiens est de la même forcée que les divagations de ce membre du Conseil municipal lyonnais, le nommé i. Joukovsky se trompait : on sait que Malon ne faisait pas partie du Comité central. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE VIII iSg Ducarre, qui affirme que les internationaux ont tenu dernièrement à Genève, sous la présidence de l'ambassadeur de Prusse, un conci- liabule dans lequel les socialistes auraient promis d'incendier Lyon moyennant une somme payée par Bismarck... Le drapeau rouge flotte sur l'hôtel de ville de Paris. Les socialistes ont occupé le télégra- phe. Les élections pour la Commune ont dû avoir lieu mardi '21 mars \ La population, dans sa très grande majorité, appuie le mouvement. Tout fait prévoir que, si les socialistes savent profiter de leur victoire, l'ère des républiques européennes n'est pas éloignée. Au sujet de Lyon, où une tentative d'insurrection s'était produite, la Solidarité racontait ce qui suit : Le peuple lyonnais n'a pas manqué de suivre l'exemple que vient de lui donner le peuple de Paris. Dans la nuit du 22 au 23 mars une révolution a éclaté. La garde nationale s'est emparée des forts de la Croix-Rousse, des Brotteaux et de la Guillotière. L'armée, démora- lisée suivant M. ïhiers. moralisée suivant nous, fraternise avec le peuple. Le délégué de Paris - a pi*oclamé du haut du balcon de Lhôtel de ville rinstallation de la Commune révolutioniwire. aux acclamations du peuple. La Commune de Lyon, unie à celle de Paris, jette les bases de la fédération des communes révolutionnaires. Le Comité provi- soire, installé à l'hôtel de ville et composé de onze mend^res. compte dans son sein cinq de nos amis : Gaspard Blanc, Parraton, Perret (dit Petit-Perret), Tissot, et Garel, ancien secrétaire du Comité de salut public. Si la mort ne nous avait pas enlevé, il y a quelques jours, notre digne ami Palix, il figurerait sans doute parmi les membres les plus intelligents et les plus dévoués du Comité provisoire de Lyon \ La Commune est proclamée à Saint-Etienne, à Bordeaux, et, d'après nos renseignements particuliers, probablement à Brest, à Toulouse, à Grenoble et à Marseille. Une lettre de Marseille, du 17 mars, écrite par Alerini, disait : L'Internationale a subi ici, comme ailleurs, les effets de la guerre : elle s'est passablement désorganisée : les uns sont partis comme francs-tireurs, d'autres furent mis dans la garde nationale mobilisée, d'autres enfin dans la ligne. A présent que tous ces citoyens rentrent, l'Association se réorganisera... Il y a ici un mécontentement général; les vivres augmentent et le travail manque ; la misère approche à grands pas. Il faut s'attendre à une révolutit)n : une circonstance fortuite peut, malgré tous et "malgré tout, mettre 1(> feu aux poudres. Un mouvement prématuré nous ferait j)lutôt du mal que du l)ien. Mais (jue voulez-vous ! Les bourgeois ont beau dire ([ue ce sont h>s meneurs qui produisent les mouvements, ces misérables eomprendi'ont-ils enfin que c'est la force des choses qui fait éclater les révolutions ? En lerniinanl, sous la rubrique neli>-ii/iu', la SoUtliiritc citait un article publié par V Union socialiste, orjj^ane «les mineurs, paraissant à NVrviers, <»ù il él.âit dit, à propos de la paix que venait de signer Thicrs : « Non, pas 1 . On voit combien les nouvelles étaient incertaines. 2. Albert I^eblane. '.\. (In remarquera (ju'il n'est pas question d'Albert Riebani. Nous le re,i;anlions déjà comme suspect, et d'ailleurs il s'était tenu prudemment à l'écart île la bataille. l4o l/lNTERNATIONALE de paix, et que les hommes de cœur de tous pays ne désespèrent pas ; qu'ils irnilenl les citoyens lyonnais, qu'ils relèvent et arborent le drapeau rouge, le seul qui n'ait i)as été sali... Pas de paix, guerre, guerre à outrance ; retrern- j»ons nos forces dans le souvenir des épreuves passées. . La république sociale universelle ou la mort ! » Et après avoir reproduit ces lignes, la Solidarité ajoutait : « 11 est bon d'entendre une parole aussi virile que celle-là, surtout dans un moment où le moyen ;\ge, restauré à Berlin, se prépare à étouffer tout vestige de liberté en Europe. » On sait que le mouvement de Lyon s'arrêta de lui-même, parce que ses chefs, restés isolés, se débattirent dans le vide; les membres du Comité provisoire disparurent les uns après les autres ; Blanc et Parraton, demeu- rés les derniers à l'hôtel de ville, durent enfin se retirer eux aussi (26 mars). A Marseille, le mouvement, commencé le 2.5 mars, fut plus sérieux ; les élections pour la nomination de la Commune étaient fixées au 5 avril; mais le mardi 4, la ville était attaquée, bombardée et prise d'assaut par le général Espivent de la Villeboisnet après un sanglant combat. Je ne m'attarde pas à parler de la répression des mouvements de Saint-Etienne, de Narbonne, du Creusot, etc. Gaspard Blanc avait trouvé à Lyon une retraite sûre ; Parraton, lui, passa en Suisse ; il vint me voir à NeuchAtel, le ij avril, et me dit qu'il se rendait à Paris pour y continuer la lutte aux côtés de nos amis ; je cherchai à le dissuader, lui faisant observer quetout(;s les lignes de chemin de fer étaient l'objet d'une surveillance qu'il ne pourrait déjouer; il me répondit qu'il était sûr de dépister les mouchards, en se faisant passer lui-même pour un agent de police: il comptait pour cela sur une carie qu'il s'était procurée pendant son séjour à l'hôtel de police de Lyon en septembre \ et qu'il me montra ; il persista donc, et prit le soir même le train pour Paris ; quelques jours plus tard j'apprenais qu'à la gare de Tonnerre, où tous les voyageurs avaient à subir un minutieux examen, il avait été reconnu et arrêté. Alerini se réfugia en Espagne -. ici se placent deux lettres écrites par Bakounine, de Locarno, après son retour de Florence, à Ozerof et à Ogaref, le 5 avril '\ A Ozerof il écrit (en russe) : Voici la lettre à Varlin, pour toi. Je te l'envoie dès maintenant pour le cas où, aiguillonné par notre impatient ami Ross, tu te déci- derais à partir pour Paris avant que les circonstances et principale- ment l'argent m'aient permis de nie rendre auprès de vous. J'ai déjà écrit hier à toi et à Ross à ce sujet. La lettre à Varlin devra lui être remise par toi en mains propres. Selon toutes probabilités, les Pari- siens seront vaincus, mais leur mort ne sera pas inutile, s'ils accom- plissent auparavant leur besogne. Qu'en péi'issant, ils brûlent au moins la moitié de Paris, Malheureusement les villes de province, Lyon, Marseille, etc., se montrent aussi pitoyables qu'auparavant, du moins d'après les nouvelles qui me parviennent. . . Les hommes de talent et d'énergie se réunissent en tro[) grand nombre à Paris, si bien que je crains même qu'ils ne s'entravent mutuellement ; par contre, il n'y a personne en province... James est-il parti, oui ou non? Et à Ogaref (en russe) : Que penses-tu de ce mouvement désespéré des Parisiens ? Quelle 1. Un comité dit de sûreté générale, dont il avait fait partie, s'était installé à cette époque à l'hôtel de police. i. Bastelica n'avait pas pris part au mouvement de Marseille. 11 s'était rendu à Paris dans les premiers jours de mars, et y remplit, pondant la Commune, les fonc- tions de directeur de l'octroi. 3. Ces deux lettres sont imprimées dans la Correspondance. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE VIII l4l qu'en soit l'issue, il faut reconnaître que ce sont des braves. A Paris s'est trouvé ce que nous avons vainement cherihé à Lyon et à Mar- seille : une organisation, et des hommes qui sont résolus à aller jusqu'au bout. En même temps qu'il communiquait ainsi ses impressions, Bakounine s'inquiétait de la brochure dont la publication avait été confiée aux soins du trio OgarefOzerof-Joukovsky. et il disait à Ozerof, après avoir reçu quelques « bonnes feuilles » du commencement : Pourquoi a-t-ou imprimé mon livre sur du j)apier si gris et si sale ? Je voudrais lui donner un autre titre : L'Empire knoiito- gernianiqiie et la Révolution sociale. Si le tirage n'est pas encore fait, changez. Sinon, que le titre que vous avez donné reste. Quatre jours plus tard, le 9 avril, dans une nouvelle lettre (en russe), à Ogaref ', il revient sur la question de son livre, et donne en même temps son opinion définitive — négative — sur la participation de ses amis au mouvement parisien : Je voudrais t'entretenir simplement de la première livraison de mon livre. Notre pauvre ami 0[zerof , qui en ce moment ne fait plus que délirer avec les amis des Montagnes à propos de Paris et de la France, n'est plus en état de s'en occuper. Moi aussi j ai eu le délire, mais je ne lai plus. Je vois trop clairement que l'ailaire est perdue. Les Français, même les ouvriers, ne sont pas encore à la hauteur. Il a semblé que la leçon avait été terrible, elle a été encore trop faible. Il leur faut de plus grandes calamités, des secousses plus fortes. Les circonstances sont telles, que cela ne manquera pas, — et alors peut- être le diable s"éveillera-t-il. Mais aussi longtemps qu'il n'est pas réellement éveillé, nous n'avons rien à faire là. Payer les pots cassés par d'autres serait fâcheux et fort désagréable, d'autant plus que ce serait parfaitement inutile. Notre affaire est de nous préparer, de nous organiser, de nous étendre, pour être prêts le jour où le diable s'éveillera. Flaire avant ce temps le saciifice de nos fail)les ressources et de nos quelques hommes — notre unique trésor — serait criminel et bête, (^'est là mon avis définitif. Je m'elforce — efforce-loi aussi de ton côté — de tout mon pouvoir de retenir nos amis 0[zerofj et Ross, et aussi nos amis des Montagnes. J'ai écrit hier à Adhémar. Dis-le à ()(zerofJ ; du reste, il lira lui-même aussi cette lettre. Je reviens donc à mon livre. La première livraison doit se com- [)oser de huit feuilles. Pi-emière c(uestion : Avez-vous assez de copie pour l'emplir ces Imit feuilles ? Si non, demandez à l'imprimeur de combien de [)ages de manuscrit il aurait besoin pour la compléter : je les lui enverrai iminédialemenl. 2° ('.oulinu(>-t-on à imprimer, et y a-t-il assez d'argent pour i)ayer ces huit leuilles? si non. cpielles démarches ont été faites pour s'en procurer? i" Toi, vieil ami. veille à ce que l'impression soit bien faite, sans fautes. Ne pourrait-on pas utiliser ce Français qui autrefois a si bien corrigé les épreuves chez Czerniecki. ou, à défaut de lui, un autre ? \" Il sei-ait bon tpie la {)remière livraison fasse un tout, et (pi'elle ne se termine pas au milieu d'une phi'ase. 5" J'ai prié Ozei-of de m'envoyer vingt e\em- l)laires des feuilles tirées et d'en ex[>édier queU|ues autres à des atlresses que je lui ai indiquées. 1 . imprimée dans la Correspondance. i^a l'internationale IX La Solidarilé, n"' -j, 'i et 4. — Bakounine dans le Jura. — Nouveau mouvement d Lyon (7o avril). —La première livraison de L'Empire knoulo-gcrinanique. — Conférences de Bakoanine au Val de Saint-Imier. — Nos projets en mai. Le second numéro de la noiivelle Solidarité porte la date du 12 avril 1871. Le premier article était de moi : j'y exposais la théorie rédéralistc telle que nous la comprenions, et que nous la supposions comprise par la Commune de Paris. Le voici : Le fédéralisme. Le véritable caractère de la révolution qui s'est acconi[)li<' à Pai-is commence à se dessiner d'une façon assez nette pour que tous, même les esprits les plus étrangers aux théories politiques, puissent main- tenant l'apercevoir clairement. La révolution de Paris est fédéraliste. Le peuple parisien veut avoir la liberté de s'organiser comme il l'entendra, sans que le reste de la France ait à se mêler du ménage parisien ; et en même temps, il renonce de son coté à toute immixtion dans les affaires des départements, en les engageant à s'organiser chacun à sa guise, dans la plénitude de l'autonomie communale. Les dirterentes organisations qui se seront de la sorte librement constituées pourront ensuite librement se fédérer pour se garantir mutuellement leurs droits et leur indépendance, 11 importe de ne pas confondre le fédéralisme tel que le comprend la Commune de Paris avec le soi-disant fédéralisme qui existe en Suisse et aux Etats-Unis d'Amérique. La Suisse est simplement un Etatfédératif. et ce mot seul exprime déjà toute la différence de ces deux systèmes. La Suisse est un Etat, c'est-à dire quelle a une unité nationale ; et, par suite, malgré l'apparence fédérative, la souveraineté y est attribuée à la nation dans son ensemble. Les cantons, au lieu d'être considérés comme des individualités distinctes et absolument souveraines, sont censés n'être que des fractions d'un tout qui s'ai)pelle la nation suisse. Un canton n'a pas la libre disposition de lui-même : il peut bien, dans une certaine mesure, gérer lui-même ses affaires ; mais il ne possède pas la véritable autonomie, c'est-à-dire que ses facultés législatives sont limitées par la constitution fédérale ; et cette constitution fédé- rale n'est pas un contrat, dans le vrai sens du mot; elle n'a pas été acceptée individuellement par chacun des contractants : elle a été imposée aux cantons par le vote d'une majorité. Un canton n'a pas le droit de résilier le contrat iedéi-al; il lui est interdit de sortir de la fédération; il lui est même interdit, comme nous le voyons en ce moment dans les aifaires du Tessin, de se fractionner pour former des cantons nouveaux. Le moindre mouvement politique ou socia- liste, une grève par exemple, peut amener dans le canton les troupes fédérales. La fédération, en Suisse, n'est donc que dans les mots. Ce n'est TROISIEME PARTIE, CHAPITRE IX IC\0 ipSLS fédération qui est le véritable nom du système suisse, c'est décen- tralisation. La Suisse idéalise, à peu de chose près, le système qui avait été établi en France parla constitution de 1791', et que l'Assem- blée de Versailles, « s'inspirant des grands principes de 1789 », se propose de restaurer pour donner le change aux aspirations fédé- ralistes. * * * Le fédéralisme, dans le sens que lui donne la Commune de Paris, et que lui a donné il y a bien des années le grand socialiste Proudhon, qui le premier en a exposé scientifiquement la théorie, — Xg fédéra- lisme est avant tout la négation de la nation et de l'Etat. Pour le fédéralisme, il n'y a plus de nation, plus d'unité nationale ou terintoriale. Il n'y a qu'une agglomération de communes fédérées, agglomération qui n'a d'autre principe déterminant que les intérêts des contractants, et qui par conséquent n'a aucun égai'd aux ques- tions de nationalisme ou de territoire. Il n'y a également plus à' Etat, plus de pouvoir central supérieur aux groupes et leur imposant son autorité : il n'y a que \s. force collec- tive résultant de la fédération des groupes, et cette force collective, qui s'exerce pour le maintien et la garantie du contrat fédéral, — véritable contrat sj'nallagmatique cette fois, stipulé individuelle- ment par chacune des parties, — cette force collective, disons-nous, ne peut jamais devenir quelque chose d'antérieur et de supérieur aux groupes fédérés, quelque chose d'analogue à ce que l'Etat est aujour- d'hui à la société et aux communes. L'Etat centralisé et national n'existant donc plus, et les Communes jouissant de la plénitude de leur indépendance, il y a véritablement an-archie, absence d'autorité centrale. Mais qu'on ne croie pas qu'après avoir supprimé les Etats et le nationalisme, le fédéralisme aboutisse à l'individualisme absolu, à l'isolement, à l'égoïsme. Non, le fédéralisme est socialiste, c'est-à-dire que pour lui la solidarité est inséparable de la liberté. Les communes, tout en restant absolument autonomes, se sentent, par la force des choses, solidaii'es entre elles; et, sans rien sacrifier de leur liberté, ou, disons mieux, pour assurer davantage leur liberté, elles s'unissent étroitement par des contrats fédératifs, où elles stipulent tout ce qui touche à leurs intérêts communs : les grands services publics, l'échange des produits, la garantie des droits individuels, le secours réciproque en cas d'agression quelconque. Que le peuple français, réveillé enfin par ses malheurs, ouvre les yeux à la lumière de la vérité: qu'il soit en 1871 l'initiateur delà République fédérative et sociale, comme il a été en 1 793 le proclama- teur des droits de l'homme ; et l'Europe, préservée de la restauration gothique dont la menace l'Empire d'Allemagne, verra luire dans un prochain avenir les jours delà liberté et de l'égalité. Venait ensuite un long article de Joukovsky, La Commune de Paris, qui donnait, en cinq colonnes, des extraits de décrcls de la Conunune et d'autres documents, en les commcnlant. Joukovsky insistait sur le t'ait que, pour la première fois, Paris n'avait pas prétendu imposer sa volonté 1. Ne pas confondre la constitution de 1791, couvre de l'Assemblée constituante, avec la constitution jacobine de 17'J3, œuvre de la Convention. (Noie de l'uritjiiidL.) i44 l'internationale à la France : « c'est un coup mortel porté aux idées centralisatrices-bour- geoises ». 11 ajoutait : « Les actes de la Commune prouvent qu'elle veut résolument marcher dans les voies du socialisme . . ISous avons remarqué, parmi les niembrcs qui la composent, un certain nfmd)r(; d'internationaux, i'ar contre, on y voit (igurer aussi quelques pcrsonnaliti-s qui ne nous inspirent malheureusement qu'une médiocre confiance, o Parlant ensuite de la province, il disait : « Ce qui se passe dans les départements est de favorable augure pour l'avenir des Communes autonomes. . . Les masses populaires viennent de rompre définitivement avec le principe d'autorité représenté par un pouvoir central. . . Si le mouvement communal de Lyon ne s'est pas maintenu conmie celui de Paris, il faut plut«)t en accuser le défaut d'intelligence pratique de ceux qui avaient mission de l'aflirmer, que les aspirations des masses travailleuses, car l'esprit des ouvriers de Lyon est socialiste et révolutionnaire. . . Nous pouvons en dire autant de Narbonne et de Saint-Etienne. » Il affirmait que Marseille tenait bon : « Les dépêches mensongères de Versailles n'ont pas réussi à étouffer le mouve- ment de la Commune révolutionnaire de Marseille ». Mais, à la (in du numéro, deux lignes ajoutées en dernière heure constataient la triste réalité : « Nous apprenons que le mouvement de Marseille a, malheureusement, échoué ». Un article de ce numéro prenait la défense de Karl Marx, calomnié par la presse versaillaise. C'est moi qui l'avais écrit. Je le reproduis : Le Soi?' publie l'entrefilet suivant, que tous ses confrères se hâtent de rééditer après lui : « Une lettre reçue d'Allemagne nous appiend que M. Karl Marx, un des chefs les plus autoiùsés de l'Internationale, était en i85;; secrétaire de M. de Bisu)arek. » Comme nos lecteurs le savent, Karl Marx, membre de notre Conseil général, et auteur bien connu du livre le Capital, est pro- scrit d'Allemagne depuis 1848, et habite Londres depuis cette époque. Mais qu'importe à ces messieurs ! Il faut absolument faire croire aux badauds parisiens que l'Internationale est soldée par la Prusse. Bientôt Liebkneeht et Bcbel seront à leur tour des agents de la police secrète de Berlin, qui auront poussé lezèle Jusqu'à se laisser enfermer pour mieux faire croire à un complot socialiste. Bientôt le Volksstaat, Y Internationale, la Solidarité seront rédigés aux frais de M. de Bis- marck ! Parlons sérieusement. Nous ne comprenons pas que. pendant une crise révolutionnaire, où la calomnie peut devenir une arme si dange- reuse, on laisse ses adversaires, sous prétexte de libei'té de la presse, continuer leur système d'attaques jésuitiques. Est-ce que, sous pré- texte de liberté de réunion, la Commune laisserait les régiments de Versailles venir camper sur la place Vendôme ? Il faut savoir être logique, et, quand on fait la guerre, la faire à outrance. Le premier jour de son avènement, la Commune de Paris aurait dû supprimer tous les journaux de police. Le 16, nouvelle lettre de Bakounine (en russe) à Ogaref ^ : Mon cher Aga, J'ai reçu ta lettre hier et je réponds aujourd'hui. Ne crains rien, cher ami : vos lettres ne s'égarent pas, elles marrivent toutes exactement, et il me semble que je réponds dune façon circonstanciée à toutes les questions et à toutes les remarques. Tu m'écris mai^itenant qu'on a décidé de faire une première t . Cette lettre a été omise dans la traduction française de la Correspondance. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE IX l45 livraison de cinq feuilles ; mais tu l'as écrit avant d'avoir reçu ma dernière lettre *, dans laquelle j'implorais, je conseillais, je deman- dais, j'exigeais enfin, que la première livraison renfermât aussi toute l'histoire d'Allemagne, jusques et y compris la révolte des paysans, et que cette livraison se terminât avant le chapitre que j'ai baptisé Sophismes historiques des communistes allemands. Je faisais remar- quer aussi qu'il était possible que ce titre eût été modifié ou bitfé par Guillaume, mais non pas, sans doute, de façon que vous ne puissiez le lire. En un mot, la livraison doit se terminer là où commencent, ou plutôt avant que ne commencent, les dissertations philosophiques sur la liberté, le développement humain, l'idéalisme et le matérialisme, etc. Je t'en prie, Ogaref, et vous tous qui prenez part à la publication du volume, faites comme je vous le demande : cela m'est absolument nécessaire. En faisant entrer ainsi dans la première livraison toute l'histoire d'Allemagne, avec la révolte des paysans, cette livraison aura six, sept, et peut-être huit feuilles. Je ne puis le calculer ici, mais vous pouvez le faire. Si elle est plus longue que vous n'aviez pensé d'abord, il n'importe, puisque tu dis toi-même qu'il y a de l'argent pour dix feuilles. Mais ce qui peut arriver, c'est que la copie destinée par moi à la pi'emière livraison ne sullise pas à remplir complètement la dernière feuille (6«, j^, ou 8^). Alors voici ce qu'il faudra faire : i» Renvoyez-moi tout le reste du manuscrit, c'est-à-dire tout ce qui n'entrera pas dans la première livraison, jusqu'au feuillet 285 inclusivement ; •2" Envoyez-moi en même temps le dernier feuillet de La partie qui doit constituer la première livraison (l'original ou une copie avec indication du folio, si quelqu'un est assez aimable pour recopier ce feuillet). En même temps, demandez à l'imprimerie qu'elle fasse le calcul du nombre de feuillets de moi qu'il faut pour terminer la feuille. J'ajouterai aussitôt tout ce qu'il faudra % et deux jours après, sans plus, je vous enverrai ce que j'aurai écrit. Mais n'oublie pas de m'envoyer ce dernier feuillet, sans lequel il me serait impossible d'écrire la suite. Je t'en prie, Ogaref, fais-moi la grâce de satisfaire à ma prière, à ma légitime exigence, et arrange rapidement et exactement ce que je te demande et comme je te le demande. Encore une fois, cela m'est nécessaire, je t'expliquerai pourquoi à notre prochaine entrevue, qui, j'espère, aura lieu bientôt. Tu me réclames toujours la fin. Cher ami, je t'enverrai sans tarder de la copie pour faire une seconde livraison de huit feuilles ', et ce 1. Il s'agit, comme la suite va le faire voir, d'une lettre qui n'est pas celle du 9 avril (p. 141), et qui est perdue ; à moins qu'on n'admette cette autre hypothèse, également plausible, qu'un passage de la httredu 9 avril, passage qui aurait contenu la demande dont liakounine va parler, a été supprimé par l'éditeur de la Corres- pondance. 2. C'est à-dire que Bakounine, reprenant le thème traité dans le dernier feuillet, y ajoutera de nouveaux développements, de façon à fournira l'imiirimerie de ([uoi acliever de remplir la dernière feuille de la livraison, sans qu on soil obligé, pour la compléter, d'y faire entrer le commencement du chapitre Sophistnes historique!' des communistes allemands, réservé pour la seconde livraison. 3. C'est-à-dire qu'après être leçtré en possession de la partie du manuscrit qui n'était pis de>tinée à la premiôrtî livraison, jusqu'au feuillet 2«ij, il enverra à Ogaref, pour la seconde livraison, un nombre suflisant de feudlets de ce manuscrit, déjà revu par moi et qu'il désirait revoir, lui aussi, avant l'impression. G. II. — 10. i4fi l'inte«nationalk ne sera pas encore la (in. Comprends donc que j'ai commencé en croyant l'aire une l)rochui'e, et que j(; finis en faisant un livre. C'est une monstruosité, mais qu'y l'aire, si je suis un monstie moi-même? Mais bien que monsti-ueux, le livre sera vivant et utile à lire. Il est presque entièicment écrit. Il ne reste qu'à le mettre au point. C'est mon premier et dernier livre, mon testament. Ainsi, mon cher ami, ne me contrarie pas : tu sais, il est im[)ossible de renoncer à un projet cher, à une dernière idée, ou même de les modifier. Chassez le naturel, il revient au galop. Il ne i-este que la question d'argent. On en a recueilli en tout pour dix l'euilles ; or, il n'y en aura pas moins de vingt-quatre. Mais ne t'en inquiète pas : j'ai pris des mesures pour l'éunir la somme nécessaire. L'essentiel, c'est qu'il y a maintenant assez d'argent pour jmblier la première livraison de huit feuilles ; donc, imprimez et publiez sans crainte cette première livraison, telle que je vous le demande (et non telle que vous l'avez projeté). Dieu donne le jour. Dieu donnera aussi le pain \ Il me semble que c'est clair; faites donc comme je vous le demande, vite et exactement, et tout ira bien. Si cela dépendait de moi. je n'aurais laissé partir pour Paris ni Ross ni Lankiew^icz, surtout le dernier. Mais je respecte la liberté des amis, et, une fois que je me suis assuré que leur résolution est inébranlable, je n'y contredis plus. Ross est déjà parti. Je crains qu'il ne tombe dans les griffes des ennemis avant d'avoir atteint Paris. Ces fils de chien sont maintenant acharnés contre tous les étrangers ; à Marseille ils ont fusillé des garibaldiens avec un plaisir tout particulier. Aussi longtemps qu'il ne se produira aucun mouve- ment sérieux en province, je ne vois pas de salut pour Paris. Je vois que Paris est fort et résolu, grâce aux dieux. On est enfin sorti de la période de la phrase pour entrer dans celle de l'action. Quelle que soit l'issue, ils sont en train de créer un fait historique immense. Et pour le cas d'un échec, je ne désire que deux choses : i» que les Ver- saillais n'arrivent à vaincre Paris qu'avec l'aide ouverte des Prus- siens ; 2° que les Parisiens, en périssant, fassent périr avec eux la moitié au moins de Paris. Alors, malgré toutes les victoires militai- res, la question sociale sera posée comme un fait énorme et indis- cutable. Et s'il est possible de changer encore, intitulez mon livre ainsi : L'Empire knouto- germanique et la Révolution sociale. Ton M. B. Le n° 3 de la Solidarité porte la date du 2d avril, il est entièrement rempli par des documents de la Commune de Paris, que précède la repi'o duction d'un article de la Liberté, de Bruxelles, intitulé : La fin de la bour- geoisie. Un supplément contient la Déclaration de la Commune de Paris au peuple français. Le 25 avril Bakounine quittait Locarno, me télégraphiant pour m'an- noncer son arrivée. Il avait reçu, le 23, mille francs de Gambuzzi (c'était un emprunt que Bakounine espérait rembourser avec l'argent qu'il avait fait réclamer à ses frères). Le 27 il était à Neuchâtel, le lendemain il se rendait à Sonvillier, — c'était la première fois qu'il allait au Val de Saint- Imier, — où il séjourna jusqu'au milieu de mai. On a vu, par sa leitre à Ozerof du 5 avril, que sa décision de se rapprocher de ses amis datait 1 . Proverbe russe. I TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE IX l/^'j déjà du commencement du mois : il avait été retenu par le manque de ressources; dès qu'il eut de l'argent, il partit. 11 venait se concerter avec nous, sans idées arrêtées sur ce qu'il pouvait y avoir à faire ; et c'était aux Montagnes qu'il établissait son quartier général, parce qu'il comptait y trouver des hommes d'action, et non à Genève où, en dehors d'une poignée d'amis, il n'aurait rencontré qu'hostilité et bavardage. Un nouveau mouvement se préparait à Lyon. 11 eut lieu le dimanche 3o avril, jour iixé pour les élections municipales. Des placards imprimés à Genève, chez Czerniecki (Joukovsky s'était chargé d'en corriger les épreu- ves, et, comme on le verra plus loin, s'acquitta tort mal de ce soin), turent emportés à Lyon par .Albert Leblanc et un jeune canut, Camille Carnet : mais Leblanc tut arrêté à Bellegarde le 29, Camel seul put arriver à desti- nât ion. L'insurrection commença le dimanche après-midi, dans le quartier de la Guillotière, où une Commune provisoire (composée de neuf délégués des groupes révolutionnaires, Rivoire, tisseur, Bergcron, tisseur, lîrugnol, Gaspard Blanc, Bouret, charpentier, Tacussel, serrurier, Pelea, tuUiste, Velay, tuUiste, Audouard, tailleur), s'installa à la mairie du faubourg, pendant que le quartier se hérissait de barricades. La troupe marcha contre les insurgés avec des mitrailleuses : on se battit pendant la nuit du dimanche au lundi ', et le lundi matin l'insurrection était vaincue à la Guil- lotière. Elle recommençait aussitôt à la Croix-Rousse, où on fit battre la générale et sonner le tocsin, et où une commission executive (Raymond, tisseur, Pochon, comptable, Drevet, tisseur, Gaspard Blanc, Guiltat, ferblan- tier) organisait la résistance. Pendant la matinée du lundi lei- mai, on construisit des barricades, on coupa la ligne du chemin de fer de Salhonay ; mais la garde nationale ne répondit pas à l'appel que la commission executive lui adressait -, et dans l'après-midi la mairie de la Croix- Rousse était occupée par la troupe et les barricades démolies. En lisant ce jour-là (lundi) dans les journaux les nouvelles du mouve- ment du dimanche, j'étais parti pour Genève; arrivé le soir, je conférai aussitôt avec Perron et Joukovsky : je voulais me rendre à Lyon. Après quelques heures de repos dans un petit hôtel du quartier des Pàquis, comme j'arrivais, le mardi matin, à la gare de Cornavin pour y prendre le train, j'appris l'échec définitif de la tentative des révolutionnaires lyonnais. En triomphant, la réaction bourgeoise jeta aux vaincus ses calomnies habituelles : le maire de la Guillotière et le maire de Lyon repré- sentèrent, dans des proclamations et des lettres aux journaux, le mouve- ment comme l'œuvre des ennemis de la République, qui « provoquaient ces agitations dans un but de restauration monarchique ». Le n" 4 de la Solidarité — ce fut le dernier — parut le 12 mai. Il contient un long article intitulé Les amis de l'Ordre, dû, je crois, à quelque réfugié français du Midi ; un second article intitulé Du suffrage universel, qui est de Schwitzguébel ; puis le compte-rendu de deux réunions tenues à Genève, au Temple-Unique, les 8 et i5 avril. La première avait été une réunion d'ouvriers de langue allemande, où parlèrent entre autres Guts- niann, J.-Ph. Becker, le D' Borutlau; un membre de la Section de l'Alliance, Lindegger, avait été admis à y prendre aussi la parole, et y avait prononcé un discours énergique. La réunion du i5 avril avait été convoquée par 1. « Comme toujours, » — dit un écrivain réactionnaire, — « les femmes se mon- trèrent les plus acharnées ; on vit de ces furies, lis cheveu.x au vent, les mains tachées de san^, courir de barricade en barricade, e.\ciler les hommes et leur distri- buer des cartouches. » (Oscar Tcstul.) 2. Cet appel disait : « Le sang a coulé dans notre ville. Une réaction infAme a forcé les soldats à mitrailler leurs frères et les vôtres. . . Les gardes iiationau.x de la Croix-Rousse sont lonvoqués, en armes, aujourd'hui, à quatre heures du suir...; pir leur nombre et leur attitude les soldais-citoyens imposeront à leurs frtres de l'armée régulién; les sentiments de fraternité qu'ils sont en droit d'attendre d'eux. . . Pas un de vous ne manqu(Ta à l'apitel, cl votre union ser.i un si'ir garant qu'il n'y aura plus de sang versé! n 1^8 LINÏERNATIONALF, Ouline, Henri Perret, cl autres ; Brosset, sans s'occuper de la présence de nos adversaires, n'avait pas hf'sité à se rendre ce jour-là au Temple- Unique, où son éloquence p<)[)ulaire souleva l'enthousiasme, comme autre- fois. Une Adress(! à la Commune, rédijjfée par Outine, fui adoplée ; et bien qu'elle portftl excluî-ivcmenl les sif^nalures d'hf)mmcs qui nous éiaienl hostiles, Dupleix, Guétat, Becker, Outine, Henri l'errel, etc., la Solidarité consacra une de ses colonnes à la reproduire in-exlenso. Le numéro se terminait par un manifeste du Conseil fédf'ral espagnol repoussant les calomnies répandues sur l'Internationale en Europe ; le compte-rendu (extrait du Vengeur) de l'inauguration du Club de la Révolution sociale dans l'église Saint Michel, à Paris (BalignoUes); enfin le récit de l'arresta- tion de Parraton à Tonnerre. Après l'échec du mouvement du 3() avril, il semblait qu'il n'y eût plus rien à tenter à Lyon. Mais, tant que la Commune de Paris restait debout, on pouvait espérer encore, et un groupe de Lyonnais organisa un « Comité central républicain socialiste de la France méridionale », qui fil imprimer à Genève diverses proclamations, affichées, dans le courant de mai, à Lyon et dans plusieurs autres villes. Albert Richard faisait partie de ce Comité, et Oscar Teslul a publié le texte d'une lettre, probablement saisie sur un émissaire, adressée le i-i mai par Richard et Gaspard Blanc à Charles Perron, à Genève. Richard écrivait : Nous préparons un mouvement sérieux. Je crois pouvoir compter sur notre vieille amitié, et j'ai maintenant besoin j)lus que jamais d'y faire appeL Je te prie d'aider le jeune homme qui te remettra ce billet de tes conseils et de tes renseignements... Il s'agirait de trouver quelqu'un qui transporterait à Seyssel ou Annecy un ballot d'imprimés. . . Si tu ne nous aides pas, nous serons très embarrassés. Blanc avait ajouté ce post-scriplum : En outre de ce que vous demande Albert, je vous prie de vouloir bien revoir avec soin les épreuves des diverses impressions que nous faisons faire à Genève. Ce Cosaque de Jouk, qui les a corrigées l'autre fois, y a laissé des imperfections épatantes. Les Lyonnais sont des ganaches, mais ils sont très méticuleux pour ce qui est des choses de l'orthographe. Occupez-vous donc immédiatement de nos impres- sions. Poignée de main, La propagande du Comité central delà France méridionale ne produisit aucun résultat. A partir de la fin de mai, Albert Richard et Gaspard Blanc disparurent de la scène, et nous n'entendîmes plus parler d'eux, jusqu'au commencement de l'année suivante. L'impression de la brochure de Bakounine avait été terminée à l'Im- primerie coopérative de Genève, au milieu d'avril. La prière de substi- tuer, au titre primitif, ce titre nouveau : L'Empire knoiito- germanique et la Révolution sociale, était arrivée trop tard. Mais ce n'était là qu'un petit malheur. Ce qui consterna Bakounine, lorsqu'il eut en mains les feuilles imprimées, ce fut la quantité de fautes d impression énormes que les correcteurs avaient laissé passer. C'est ainsi que Quinel avait été trans- formé en Guizot, lord Bloom/îeld en lord Bloompichi, Wartbourg en Werthory, les trois mots allemands in's Blaue hinein en ce logogriphe : isis Hlanchinein ; l'impératrice Catherine II, de lascive mémoire, était, par le compositeur, dite de bonne mémoire ; l'animalité bourgeoise rugissante était devenue : animalik bourgeoise vigilante, etc. Bakounine me demanda d'imprimer sur-le-champ un Errata, que, dans sa colère, il ne voulut pas faire faire à l'Imprimerie coopérative; je tirai l'Errala qu'il m'envoyait; et ensuite, le manuscrit de la livraison m'ayant été expédié de Genève, sur ma demande, pour que je pusse collationner l'imprimé avec l'original, je TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE IX l49 fis encore un supplément à l'Errata ; je lirai également une couverture rouge, portant le titre : UEmpire knoiito- germanique et la Révolution sociale, Première livraison *. Je ne veux pas faire ici l'analyse détaillée de cette Première livraison -, qui se compose de trois chapitres : un exposé, taisant suite aux Lettres à un Français, de la situation de la France dans l'automne de 1870 (pages 1-74) ; un second chapitre intitulé L'alliance russe et la russophobie des Allemands ^ traitant des rapports historiques entre la Russie et l'Alle- magne (pages 74-97) ; enfin un troisième chapitre intitulé Histoire du libéralisme allemand (pages 97-1 19), qui est une sanglante satire de l'esprit et des actes de la bourgeoisie allemande. Dans le second chapitre, Bakounine a, pour la première fois, pris direc- tement à partie Karl Marx dans un écrit public. Après s'être moqué de certains patriotes allemands, qui attribuent à la Russie et à son influence la servitude dans laquelle l'Allemagne est tenue par ses princes, il dit dans une note : J'avoue que j'ai été profondément étonné en retrouvant ce même grief dans une lettre adressée, l'an passé, par M. Charles Marx, le célèbre chef des communistes allemands, aux rédacteurs d'une petite feuille russe qui se publiait en langue russe à Genève'*. Il prétend que si l'Allemagne n'est pas encore démocratiquement organisée, la faute en est seulement à la Russie. Il méconnaît singulièrement l'histoire de son propre pays... A-t-on jamais vu une nation inférieure en civilisation imposer ou inoculer ses propres principes à un pays beaucoup plus civilisé, à moins que ce ne soit par la voie de la conquête? mais l'Allemagne, que je sache, n'a jamais été conquise par la Russie... Ce serait vraiment un acte beaucoup plus digne d'un excellent patriote allemand et d'un démocrate socialiste sincère, comme l'est indubitablement M. Charles Marx, et surtout bien plus profitable pour l'Allemagne populaire, si, au lieu de chercher à consoler la vanité nationale, en attribuant faussement les fautes, les crimes et la honte de l'Allemagne à une influence éti'angère, il voulait bien employer son érudition immense pour prouver, conformément à la justice et à la vérité historique, que l'Allemagne a produit, porté et historiquement développé en elle-même tous les éléments de son 1 . J'ai entre les niaios les factures et différentes lettres relatives à l'impression de cette brochure. La facture de l'Imprimerie coopérative, du 19 avril i871, s'élevait à 50o fr., savoir : 48'J fr. pour 8 feuille^ à t.OOD exemplaires (à fiO fr. la feuille, prix légèrement majoré, dit la facture, » en raison delà copie presque illisible »), et 25 fr. de suri-baige pour les notes. Cette facture (ut payée par Ozerof, tant avec l'argent recueilli par Ross qu'avec celui que dut fournir Ogaref. Une seconde facture de l'Imprimerie coopérative, de 134 fr. i'M fr. pour pliage et partie du brochage, etc., 102 fr. pour composition non employêei, fut réduite ensuite à 81) fr. La facture de Neuehatel était df^ 84 fr. (24 fr. pour couverture, 30 fr. pour les deux Errata, 30 fr. de brochage). Il restait donc i\ piyer 173 fr. ; cet argent fut envoyé de Munlcb i>ar un étudiant russe, Alexandre Sjbiriakof. — Bakounine aurait désiré imprimer immé- diatement une seconde livraison de 8 feuilles, dont je (is le devis, s'élevant à 512 fr. au lieu de (;78 fr. qu'avait coûtés la première ; mais Sibiriakof écrivit 12 juim que ses ressources étaient mouienlanément é|)uisées et (lu'il ne pouvait rien promettre. 2. En voici le titre complet :sur la couverture, l.'Hmpire knoulo-ijermanique el la Rérnlntion f^nciale, par Michel Iîakounine. Première livraison, tîenéve, chez tous les libraires, 1871 : — et sur la première page, à l'intérieur, La HcvDlu'ion xoriale ou la diclalure niilitiirr, par .Michel B.^kounine: Genève, Imprimerie coopérative, rue de Carouge, 8, 1871. La brochure forme un volume in-S" de 119 pages. 3. Ce titre, qui existe dans le manuscrit, a été omis dans la brochure imprimée, el l'Errata a négligé de le rétablir. 4. Le journal d'Outine. i5o l'internationale esclavage actuel. Je lui aurais volontiers abandonné le soin d'accom- plir un travail si utile, nécessaire sui'tout au point de vue de lénian- cipation du peuple allemand, et qui. sorti de son cerveau et de sa .plume, appuyé sur cette érudition étonnante devant laquelle je me suis déjà incliné, serait naturellement infiniment [)lus complet. Mais connue je n'espère pas (juMl trouve jamais convenable et nécessaire de diie toute la vérité sur ce jjoint, je m'en charge, et je m'eflbrcerai de ])rouver, dans le coiu's de cet écrit, que l'esclavage, les crimes et la honte actuelle de l'Allemagne sont les produits t(mt à lait indigènes de quatre grandes causes historiques : la féodalité nobiliaire, dont l'esprit, loin d'avoir été vaincu comme en France, s'est incorporé dans la constitution actuelle de l'Allemagne; l'absolutisme du souve- rain sanctionné par le protestantisme et transformé par lui en un objet de culte ; la servilité persévérante et chronique de la bourgeoisie de l'Allemagne; et la patience à toute épi-euve de son peuple. Une cinquième cause enfin, qui tient d'ailleurs de très près aux quatre premières, c'est la naissance et la rapide formation de la puissance toute mécanique et tout anti-nationale de l'Etat de Prusse *. Je l'ai dit, je ne veux pas analyser ce pelit livre : on pourra le lire dans la réimpression qui vient d'en être faite "- ; je me borne à .signaler parti- culièrement les pages vengeresses et étincclantes sur la bourgeoisie allemande et son besoin d'adorer un maître, pages qui, au lendemain des triomphes de l'odieux vainqueur, furent pour les vaincus — poumons tous, qui haïssions le despotisme — comme la revanche de l'esprit sur la force brutale. Pendant son déjour au Val de Saint-Imier, Bakounine fit, devant un auditoire d'ouvriers, trois conférences, ou plutôt trois lectures, dans lesquelles, après avoir retracé l'histoire de la bourgeoisie française et de son rôle révolutionnaire au dix-huitième siècle, il exposa la mission his- torique du prolétariat au dix-neuvième. Voici comment, dans la dernière conférence, il appréciait les événements qui venaient de se dérouler, et la protestation suprême du peuple parisien : La bourgeoisie [française] est jugée... Si elle avait voulu, elle aurait pu sauver la France. Mais pour cela elle eût dû sacrifier son argent, sa vie, et s'appuyer franchement sur le prolétariat, comme le firent ses ancêtres, les bourgeois de 1793. Eh bien, elle voulut sacri- fier son argent encore moins que sa vie, et elle préféra la conquête de la France par les Prussiens à son salut par la révolution sociale. La question entre les ouvriers des villes et les bourgeois fut assez nettement posée. Les ouvriers ont dit : « Nous ferons plutôt sauter les maisons que de livrer nos villes aux Prussiens ». Les bourgeois répondirent : « Nous ouvrirons plutôt les portes de nos villes aux Prussiens que de vous permettre de faire du désordre public, et nous voulons conserver nos chères maisons à tout prix, dussions-nous même baiser le cul de Messieurs les Prussiens »... Et ce n'est pas seulement en France, compagnons, que la bour- geoisie est pourrie, moralement et intellectuellement anéantie : elle l'est de même partout en Europe ; et dans tous les pays de l'Europe, seul le prolétariat a conservé le feu sacré, — lui seul porte aujour- d'hui le drapeau de l'humanité . . . 1. L'Empire knouto-gerwanique, etc., pages 89-93, note. 2. Dans un volume qui contient en outre Les Ours de Berne et l'Ours de Saint- Pétersbourg et les Lettres à un Français (Paris, Stock, 1907). TROISIEME PARTIE, CHAPITRE IX lOI Oui, cliers compagnons, vous, les ouvriers, solidairement unis avec vos frères les travailleurs du monde entier, vous héritez aujour- d'hui de la grande mission de l'émancipation de l'iiumanité. Vous avez un co-héritier, travailleur comme vous, quoique à d'autres con- ditions que vous : c'est le paysan. Mais le paysan n'a pas encore la conscience de la grande mission populaire. Il a été empoisonné, il est encore empoisonné par les prêtres, et sert contre lui-même d'in- strument à la réaction. Vous devez l'instruire, vous devez le sauver malgré lui en l'instruisant, en lui expliquant ce que c'est que la Révo- lution sociale. Dans ce moment et surtout au commencement, les ouvriers de l'industrie ne doivent, ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Mais ils seront tout-puissants s'ils le veulent. Seulement ils doivent le vouloir sérieusement. Et pour réaliser ce vouloir ils n'ont que deux moyens. C'est, d'abord, d'établir dans leurs groupes, et ensuite entre tous les groupes, une vraie solidarité fraternelle, non seulement en paroles, mais en action ; non pas seulement pour les jours de fête, de discours et de boisson, mais dans leur vie quotidienne. Chaque membre de l'Internationale doit pouvoir sentir, doit être pratique- ment convaincu, que tous les autres membres sont ses frères. L'autre moyen, c'est l'organisation révolutionnaire, l'organisation pour l'actioii. Si les soulèvements populaires de Lyon, de Marseille et des autres villes de France ont échoué, c'est parce qu'il n'y avait aucune organisation. Je puis en parler avec pleine connaissance de cause, puisque j'y ai été et que j'en ai souffert. Et si la Commune de Paris se tient si vaillamment aujourd'hui, c'est que pendant tout le siège les ouvriers se sont sérieusement organisés. Ce n'est pas sans raison que les journaux bourgeois accusent l'Internationale d'avoir produit ce soulèvement magnifique de Paris. Oui, disons-le avec fierté, ce sont nos frères les internationaux qui, par leur travail per- sévérant, ont organisé le peuple de Paris et ont rendu possible la Commune de Paris. Soyons donc bons frères, compagnons, et organisons-nous. Ne croyez pas que nous soyons à la fin de la Révolution, nous sommes à son commencement. La Révolution est désormais à l'ordre du jour, pour beaucoup de dizaines d'années. Elle viendra nous trouver, tôt ou tard. Préparons-nous donc, purifions-nous, devenons plus réels, moins discoureurs, moins crieurs, moins phraseurs, moins buveurs, moins noceurs ; ceignons nos reins et préparons-nous dignement à cette lutte qui doit sauver tous les peuples et émanciper finalement l'humanité. Vive la Révolution sociale, vive la Commune de Paris ! ' .J'allai rendre visite à Bakounine, une fois, pendant son séjour à Sonvillier. Il commençait à s'y ennuyer, et me le dit. Si, parmi les ouvriers, il y avait quelques natures d'élite, un trop g^rand nombre d'entre eux inan- quaienl de la solidité de caractère qui seule peut faire des révolutionnaires sérieux et surs; « crieurs » et « buveurs w, connue il le leur avait dit. ceux-là pouvaient bien se laisser entraîner à un acte de révollc daus un moment d'exaltation passagère, mais n'étaient pas capables d'action rétlc- chie, volontaire et prolongée. I . Ces trois conférences onloté publiées par Max Nettlaii dans la revue la Snriélé Nouvelle, à Bruxcllo,'; (mars ot avril 1S9,')), Mi;iis malhourousemont d'après une copie très fautive et incomplète. Le manuscrit orif^inil de Bakounine est en ma posses- sion; il m'a été remis, à l'époque, par Adhémar Schwitx^uébel. i52 l'internationale Au milieu de mai il quitta le Val de Saint-Imiér pour planter sa tente au Locle, où il devait retrouver un milieu d(''jà connu de lui, et où en outre il était plus rapproché de la frontière française. Des projets d'action s'étaient peu à peu précisés dans nos esprits : la pensée de laisser nos frères de Paris lullor seuls, sans essayer de venir à Irur aide, nous était insupportable. Nous ne savions pas ce qu'il nous serait possible de faire, mais nous voulions absolument faire quelque chose. Un plan dont je n'ai eu qu'une connaissance indirecte avait été formé à Genève par quelques réfugiés des mouvements de Lyon et d'autres villes: il s'agissait de concentrer, à Genève ou dans les environs, quelques centaines de volontaires de tous pays, ayant pour la plupart fait précédemment la campagne de France sous Garibaldi, et de les armer ; la légion ainsi formée aurait pénétré sur le territoire français et aurait marché sur Lyon. Mais, pour exécuter un projet pareil, il fallait de l'argent. Des émissaires allèrent à Paris solliciter de la Commune la somme nécessaire ; on leur répondit — ô naïveté criminelle ! — que la Conmiune était une administration publique, avec une comptabilité régulière; qu'elle ne pouvait disposer d'aucune somme, sinon pour les dépenses inscrites au budget de la ville ; et que détourner une partie des deniers municipaux pour solder les frais d'unp aventure de ce genre serait un procédé d'une incorrection inadmissible. Force fut donc de renoncer à l'expédition projetée. Dans nos Montaenes, un autre plan avait été conçu. 11 existait, dans une ville française de l'Est, une Section de l'Internationale avec laquelle nous étions en relations. Des internationaux de nos diverses Sections, armés, auraient passé la frontière en trois ou quatre groupes, se dirigeant sur cette ville, où leur arrivée aurait coïncidé avec un soulèvement de la popu- lation ouvrière. Un délégué nous fut envoyé de la ville en question ; je résolus alors, après entente avec mes amis, de m'y rendre accompagné de Treyvaud pour sonder le terrain et convenir des mesures d'exécution. La nouvelle de l'entrée des Versaillais à Paris, qui arriva au moment même où Treyvaud et moi allions partir, vint brusquement ruiner nos espérances. J'ai conservé, de ces jours de fièvre où nous avions perdu la notion claire des réalités, une lettre que Bakounine m'adressa du Locle le vendredi 19 mai. Je la reproduis ; on y verra quel ton enjoué il pouvait garder au milieu des plus graves préoccupations. Cette lettre est écrite au dos d'une lettre de l'étudiant Sibiriakof, qui me demandait, le i3 mai, d'envoyer vingt exemplaires de la brochure L Empire knouto- germanique à deux adresses, la sienne et celle de Semen Serebrenikof, ajoutant « qu'il m'enverrait 3o fr. (parce qu'on lui avait dit qu'un exemplaire coûtait i fr. 5o) aussitôt la brochure reçue ». La demande ne me paraissait pas claire : fallait-il envoyer vingt exemplaires à chacune des deux adresses ? mais la mention de la somme de 3o fr. semblait indiquer qu'il ne s'agissait que de vingt exemplaires en tout. J'avais transmis la missive à Bakounine, en lui demandant son interprétation de ce texte ambigu. Il me répondit : Naturellement vingt exemplaires, par dix exemplaires à chacun. Si tu avais tout l'esprit qu'on te prête, et si tu avais étudié le calcul différentiel et intégral avec celui des variations, comme Fritz Robert, tu aurais compris que Sibiriakof te promettant d'envoyer 3o fr., à raison de i fr. 5o par exemplaire, il ne peut avoir demandé en tout que vingt exemplaires. Je te préviens qu'Adhémar a écrit à... ', et qu'il est possible qu'un ami de là vienne chez toi soit demain samedi, soit dimanche, à ton adresse directe qu'Adhémar lui a envoyée. Nous viendrons naturellement dimanche -, les Loclois et moi, avec le premier train du Locle. Si tu ne veux pas venir toi-même nous rencontrer à la 1. La ville française dont il est parlé ci-dessus. 2. A une réunion générale convoquée pour le 21 mai à Neuchâtel. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X l53 gare, envoie-moi ton frère * et dis-lui le nom de l'hôtel dans lequel, conformément à ma prière, tu as arrêté la chambre pour moi et pour Ozerof, afin que je puisse y faire transporter immédiatement mes effets ^ A bientôt. Ton dévoué M. B. J'avais convoqué à la réunion du 21 mai, dont parle cette lettre, le père Meuron, qui, je l'espérais, se déciderait à celte occasion à quitter pour un jour sa retraite de Saint-Sulpice. Mais il m'avait répondu le 19 : Ta lettre m'arrive à l'instant ; je suis sorti du lit pour y répondre; malade depuis quelques jours, je suis d'une faiblesse extrême. Du reste cet hiver a été rude pour moi... Je suis heureux de penser que tu verras quelques amis réunis. Serre-leur la main à tous, dis mille choses àBakounine... Impossible d'aller vous voir, tu ne comprends pas comme je suis devenu vieux cet hiver passé. Je ne vais plus à Fleurier sans souci de savoir si je pourrai revenir. Voilà, on est vieux, bien vieux, fini ! Salue toute la chère petite famille. J'espère que tu viendras, c'est promis, c'est dû. Adieu, je sens le froid. La réunion de Neuchâtel était devenue nécessaire parce que le Congrès fédéral annuel, qui aurait dû avoir lieu en avril, n'avait pu être encore convoqué. Le mandat du Comité fédéral était arrivé à son terme ; la réunion désigna le Val de Saint-lmier comme siège du nouveau Comité. Elle s'occupa ensuite du journal, dont la situation financière était devenue critique, par suite des dépenses inconsidérées qu'avait engagées Joukovsky : la Solidarité, conformément au projet de budget établi en février, aurait dune paraître qu'en demi-feuille (exception faite pour le premier numéro) tant que le chiffre minimum de six cents abonnés ne serait pas atteint. Le journal avait donc contracté une dette dont 1 imprimeur réclamait le paie- ment ; nous décidâmes que les membres qui s'étaient constitués en société de garants de la Solidarité verseraient, à cet effet, une cotisation de six francs chacun, et que, pour l'avenir, le format du journal serait réduit de façon à ramener !a dépense d'impression à trt-nte francs par numéro. En dehors des délibérations administratives, les membres de la réunion échangèrent naturellement des vues à propos du mouvement projeté dans une ville de France, et c'est alors qu'il fut décidé que Treyvaud et moi irions préparer le terrain. Nous étions loin de nous douter qu'au moment même où nous étions ainsi réunis, les Versaillais pénétraient dans Paris. La Semaine sanglante. — Les inananwres marxistes contre nous. — Arrivée des réfugiés comnmnalistes en Suisse. — Réponse d'un international à Mazzini, par Bakounine (i^ août). — Préparation de la Conférence de Londres. Les journaux du lundi 22 publièrent la dépêche annonçant que la porte de Saint-Cloud avait été franchie le dimanche à quatre heures par l'armée i. Mon frère, après avoir prolon>;é son séjour à Piiris, on il avait eomballa dans les rangs des fédérés (85* bataillon) au.x av;int- postes (Neuilly), jusqu'au .i mai, était revenu a NeuchAtel, et s'occupait à écrire ses souvenirs des deu.x sièt,'es, qui parurent, de juin à septembre 1871. en trois petits volumes intitulés: Souveitirx d'un franc- tireur (1 vol.) et Souvenirs d'un garde nutional pe dant le .-^irgi' de I^ans et .'up : il relromait et louait en Kolb ses pro|ires tend nues, son goùl pour les Grecs el leur fédéralisme, son anli|albie pour Ileme et pour l'esprit conqnériinl. l56 L'iNTICHN ATIONA I.K imiiK-diatornent ces uis la tienne et tes sœurs. Je suis heureux de les avoir ren- contrées. Salue l)ien ton Crère aussi et envoie-moi sa brochure. J'ai re(,'u une lettre de Ross ''. Je l'enj^aj^e beaucoup à écrire son journal le plus détaillé et le plus sévèrement véridique. Nous le tra- duii'ons, d'abord pour les amis intimes, parce ipie toute vérité n'est pas bonne à dire en public : nous ne devons pas diminuer le prestige de ce fait immense, la (iOmnnine, et nous devons déléndre à outrance, dans ce moment, môme les jacobins qui sont morts pour elle. La traduction laite, tu verras quel parti tu pourras en tirer pour le public, n'est-ce pas ^ ? J'attends avec impatience ta lettre. Ton dévoué M. B. J'ai été bien content pour toi et pour toute ta famille de la nomi- nation de ton père ^ Et toi, quand redeviendras-tu maître d'école? Voici la lettre de Sentinon que j'avats oublié de tenvoyer. Tu dois absolument me la renvoyer. Cependant Joukovsky ne donnait plus signe de vie ; et nous désirions vivement faire paraître un numéro de la Solidarilë. Je lui récrivis le ti juin, en lui disant que si Gzerniecki refusait d'imprimer un numéro du formai du Progrès pour trente francs, nous ferions taire le journal à la Chaux-de- Fonds. La raison du silence de Joukovsky était son absence de Genève : sa femme, revenant d'un voyage en Russie, était tombée malade à Berne ; il était allé la rejoindre dans cette ville, et il avait négligé dem'averlir de son déplacement ; je flnis par apprendre qu'il était absent, mais par un tiers, et sans qu'on pût me donner son adresse. Ozerof, au défaut de Joukovsky, me fit savoir que Gzerniecki refusait de recommencer à imprimer la Soli- darité. Il fallait prendre une décision : une réunion eut lieu au Locle le 20 juin, et le lendemain j'écrivis à Joukovsky pour lui annoncer qu'il venait d'être décidé que la Solidarité s'imprimerait au Locle, dans le format du Progrès, et le prier de m'envoyer immédiatement le registre des abonnés et le livre de comptes du journal, avec les factures de l'imprimeur. J'ajou- tais que Robin m'avait demandé de Londres, quinze jours auparavant (lo juin), de lui expédier une copie des pièces authentiques qui prouvaient que la Section de l'Alliance de Genève avait bien été admise en 1869 par le Gonseil général, pièces dont Joukovsky était le détenteur. Ne sachant toujours pas où il se trouvait, j adressai ma lettre à l'imprimeur Gzer- niecki, dans l'espoir que celui-ci réussirait peut-être à la faire parvenir au destinataire. On se rappelle que Robin était devenu membre du Gonseil général en octobre 1870. La lettre qu'il venait de m'écrire, et dont j'entretenais Jou- 1. Bakounine ne se piquait pas d'érudition : les « professeurs allemands » vou- dront bien lui pardonner d'avoir, dans une lettre familière, écrit « .Niima Pompilius » pour Tarquin r,\ncien, et « douze » au lieu de « neuf », à propos des livres sibyllins. 2. Ross était revenu de Paris siin et sauf; son camarade Valence Lankiewicz, comme je l'ai dit, avait été tué 3. Il ne fut pas donné suite à ce projet : Ross n'a rien écrit sur la Commune. 4. Mon père venait d'être réélu membre du Conseil d'Etat neuchàtelois. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X tOublique. Cependant Joukovsky était revenu à Genève dans les derniers jours de juin, cl la copie des deux documents, réclamée par Kobin, avait j)U être expédiée à celui-ci. Les manœuvres employées par nos adversaires nous prouvaient que les haines n avaient pas désarmé ; mais nous étions sans crainte. Le Conseil général avait pu se tromper et élre trompé; des explications claires, des preuves documentaires l'obligeralenl à reconnaître son erreur. Et d'ailleurs, si les événements avaient tait supprimer le Conjurés général en 1870, il n'en serait pas de même en 1871 : et devant le Congrès, flans le grand jour des discussions, la pleine lumière se ferait, les intri- gants et les imposteurs seraient démasqués. Nous ne doutions pas que la force irrésistible de la vérité s'imposât à tous, et fît crouler tout le vain échafaudage du mensonge. Depuis son retour à Locarno, Bakounine s'occupait à pré[)arer la suite de L Empire knouto- germanique . Il m'avait repris les pages i '33-285 de son manuscrit, et son calendrier-journal le montre commençant le 5 juin la rédaction d'un « Préambule pour la seconde livraison » ; il continue à l'écrire les jours suivants ; il note, le 12, une lecture de Kolb (Kultur- g-eschichte) ; le lendemain, il reçoit i Histoire universelle de Schlosser ; il est question pour la dernière fois du Préambule le i3 juillet \ On trouve, dans ce « Préambule pour la seconde livraison », un exposé très net des deux tendances qui se partageaient à ce moment le socialisme, et un jugement sur la portée historique de cette grande manifestation révo- lutionnaire que fut la Commune de Paris. Au sujet des deux tendances, celle des u socialistes ou collectivistes révolutionnaires « et celle des a communistes autoritaires », Bakounine s'exprime ainsi : Je suis un amant fanatique de la liberté, la considérant comme l'unique milieu au sein duquel puissent se développer et grandir lintelligence, la dignité et le bonheur des hommes... ; la liberté qui, après avoir renversé toutes les idoles célestes et terrestres, fondera et organisera un monde nouveau, celui de l'humanité solidaire, sur les l'uines de toutes les Eglises et de tous les Etats. Je suis un parti- san convaincu de l'égalité économique et sociale, parce que je sais qu'en dehors de cette égalité, la liberté, la justice, la dignité humaine, la moralité et le bien-être des Individus aussi bien que la prospérité des nations, ne seront jamais rien qu'autant de mensonges. Mais, partisan quand même de la liberté, cette condition première de l'hu- manité, je pense que légalité doit s'établir dans le monde par l'organisation spontanée du travail et de la propriété collective des associations productrices librement organisées et fédéralisées dans les communes, et par la fédération tout aussi spontanée des com- munes, mais non par l'action suprême et tutélaire de l'Etat. C'est là le point qui divise principalement les socialistes ou collec- tivistes révolutionnaires des communistes autoritaires partisans de l'initiative absolue de l'Etat. Leur but est le même : l'un et l'autre parti veulent également la création d'un ordre social nouveau, fondé 1. Le début de ce Préambule a été publié dans le Travailleur de Genève, numéro davril-mai 1878, sous ce litre imaginé par Elisée Reclus : La Commune de Paris et la notion (le l Etat. Une édition complète de ce morceau (resté ina- chevé), d'après 1p manuscrit original (14 fe lillels), a été faite en 1892 par Bernard Lazare dans les Entretiens politiques et littéraires. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X l6l uniquement sur l'organisation du travail collectif, inévitablement imposé à chacun et à tous par la l'orce même des choses, à des condi- tions économiques égales pour tous, et sur l'appropriation collective des instruments de travail. Seulement les communistes [d'Etat] s'imaginent qu'ils pourront y arriver par le développement et par l'organisation de la puissance politique des classes ouvrières et prin- cipalement du prolétariat des villes, avec l'aide du radicalisme bour- geois, tandis que les socialistes révolutionnaires, ennemis de tout alliage et de toute alliance équivoque, pensent, au contraire, qu'ils ne peuvent atteindre ce but que par le développement et par l'organisa- tion de la puissance non politique, mais sociale, et par conséquent anti-politique, des masses ouvrières tant des villes que des campa- gnes, y compris tous les hommes de bonne volonté des classes supérieures qui, rompant avec tout leur passé, voudraient franche- ment s'adjoindre à eux et accepter intégralement leur programme. De là, deux méthodes diUérentes. Les communistes [autoritaires] croient devoir organiser les forces ouvrières pour s'emparer de la puissance politique des Etats. Les socialistes révolutionnaires s'orga- nisent en vue de la destruction, ou, si l'on veut un mot plus poli, en vue de la liquidation des Etats. Les communistes sont les partisans du principe et de la pratique de rautorilé, les socialistes révolution- naires n'ont de conliance que dans la liberté... C'est la contradiction, devenue déjà historique, qui existe entre le communisme scientiti- quement développé par l'école allemande et accepté en partie par les socialistes américains et anglais, d un côté. — et le proudlionisme largement développé et poussé jusqu'à ses dernières conséquences, de l'autre, accepte par le prolétariat des pays latins '. Le socialisme révolutionnaire vient de tenter une première mani- festation éclatante et pratique dans la Commune de Paris. Et Balvounine continue en montrant comment, dans la Gounnune, se trouvèrent en présence les socialistes révolutionnaires, membres de 1 in- ternationale, qui turent en minorité, et les « jacobins » ou autoritaires, qui formaient la majorité : Je suis un partisan de la Commune de Paris, qui, pour avoir été massacrée, étoullée dans le sang par les bourreaux de la réaction monarchiciue et cléricale, n'en est devenue que plus vivace, plus puissante dans l'imagination et dans le cœur du prolétariat de 1 Eu- rope ; j'en suis le partisan surtout parce qu'elle a été une négation audacieuse, bien prononcée, de l'Ktat. C'est un fait historique immense que cette négation de l'Etat se soit manilestée [)récisément en France, qui a été jusqu'ici par excel- lence le pays de la centralisation politique, et que ce soit Paris, la tète et le créateur historique de cette grande civilisation t'rauçaise, qui en ait pris l'initiative. . . La Commune de Paris a duré trop peu tic leiiq)s, el elle a été trop empêchée dans son développement intérieur [)ar la lutte luorti'Ue quelle a dû soutenir contre la réaction de N'ersadk^s. pour qu'elle ail pu, je ne dis pas même appliquer, mais élabor(>r théi>riquemenl son programme socialiste. D ailleurs, il faut bien le reconnailre. la 1. Il est égalcmoat accepté et il le sera toujours davantage par l'instiiKt essen- tiellement anti-politique des peuples slaves. (Note de Bakounine.) Iba L INTERNATIONAÎ.K niajoiilé des membres de la Commune n'étaient pas proprement socialistes, et s'ils se sont montrés tels, c'est qu'ils ont été invincible- ment poussés i)ar la force irrésistible des choses, i)ar la natui-e de leur milieu, [)ar les nécessités de leur position, et non par leur conviction intime. Les socialistes, à la tète des((uels se place natuielle- ment notre ami \'arlin, ne lormaient (pi'unetrcs inlime minoi-ité : ils n'étaient tout au plus (jue qualoi'/c ou cpiiuze meiid>i'es. Le rcsle était composé de jacobnis. Aiais entendons-ncjus, il y a jacobins et jaeobins. 11 y a les jacobins avocats et doctriiuiires, comme M. Gambelta... ; et il y a les jacobins tVancliement i-évolulionnaires, les héros, les derniers représentants sincères de la loi démocratique de i^yS, capables de sacrifier et leur unité et leur autorité bien-aimées aux nécessités de la Révolution, plutôt que de ployer leur conscience (lésant l'insolence^ de la réaction, (^es jacobins magnanimes, à la tête desquels se place naturellement Delesciuze, une giande àme et un grand caractère, veulent le triomphe de la Révolution avant tout ; et comme il n'y a point de révolution sans masses populaires, et comme ces masses ont éminemment aujourd'hui linslinct socialiste,... les jacobins de bonne loi, se laissant enlrainer toujours davantage par la logique du mouvement révolutionnaire, finiront par devenir des socialistes malgré eux. Telle lut précisément la situation des jacobins qui firent partie de la Commune de Paris. Delesciuze et bien d'autres avec lui signèrent des programmes et des proclamations dont l'esprit général et les promesses étaient positivement socialistes. Mais comme, malgré toute leur bonne loi et toute leur bonne volonté, ils n'étaient que des socialistes bien plus extérieurement entraînés qu'intérieurement convaincus,... ils ne purent jamais sortir des généralités, ni prendre une de ces mesures décisives qui rompraient à jamais leur solidarité et tous leurs rapports avec le monde bourgeois. Ce fut un grand malheur pour la Commune et pour eux ; ils en furent paralysés, et ils paralysèrent la Commune ; mais on ne peut pas le leur reprocher comme une faute. Les hommes ne se transforment pas d'un jour à l'autre, et ne changent ni de nature ni d'habitudes à volonté. Ils ont prouvé leur sincérité en se faisant tuer pour la Commune. Qui osera leur en demander davantage ' ? Ils sont d'autant plus excusables que le peuple de Paris lui-même, sous l'iniluence duquel ils ont pensé et agi, était socialiste beaucoup plus d'instinct que d'idée ou de conviction réfléchie. Toutes ses aspi- rations sont au plus haut degré et exclusivement socialistes ; mais ses idées ou plutôt ses représentations traditionnelles sont loin encore d'être arrivées à cette hauteur. 11 y a encore beaucoup de préjugés jacobins, beaucoup d'imaginations dictatoriales et gouver- nementales, dans le prolétariat des grandes villes de France et même dans celui de Paris. . , La situation du petit nombre des socialistes convaincus qui ont fait partie de la Commune de Paris était excessivement diflicile. Ne se sentant pas sulïisamment soutenus par la grande niasse de la population parisienne, l'organisation de l'Association internationale, très imparfaite elle-même d'ailleurs, n'embrassant à peine que quel- 1. Rapproclier ce passagi^ du dernier alinéa de la lettre que Bakounine m'avait écrite le II) juin (p. 156). TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X l63 ques milliers d'individus, ils ont dû soutenir une lutte journalière contre la majorité jacobine. Et au milieu de quelles circonstances encore ! 11 leur a fallu donner du travail et du pain à quelques cen- taines de milliers d'ouvriers, les organiser, les armer, et surveiller en même temps les menées réactionnaires ; . . . il leur a fallu opposer un gouvernement et une armée révolutionnaires au gouvernement et à l'armée de Versailles, c'est-à-dire que, pour combattre la réaction monarchique et cléricale, ils ont dû, oïdjliantou sacritiant eux-mêmes les premières conditions du socialisme révolutionnaire, s'organiser en réaction jacobine... Je sais que beaucoup de socialistes^ très conséquents dans leur théorie, reprochent à nos amis de Paris de ne s'être pas montrés sullisamment socialistes dans leur pratique révo- lutionnaire, . . Je ferai observer aux théoriciens sévères de 1 émanci- pation du prolétariat qu'ils sont injustes envers nos frères de Paris : car, entre les théories les plus justes et leur mise en pratique, il y a une distance iiinnense qu on ne franchit pas en quelques jours. Quiconque a eu le bonheur de connaître \'arlin, par exemple, pour ne nommer que celui dont la mort est certaine ', sait combien, en lui et en ses amis, les convictions socialistes ont été passionnées, réfléchies et profondes. C'étaient des hommes dont le zèle ardent, le dévouement et la bonne foi n ont jamais pu être mis en doute par aucun de ceux qui les ont approchés. Mais précisément parce qu'ils étaient des hommes de bonne foi, ils étaient pleins de déliance en eux-mêmes en présence de 1 œuvre immense a laquelle ils avaient voué leur pensée et leur vie : ils se comptaient pour si peu ! Ils avaient d'ailleurs cette conviction que, dans la Révolution sociale, diamétralement opposée, dans ceci comme dans tout le reste, à la Révolution politique, l'action des individus était presque nulle et l'aclion spontiuiée des masses devait être tout. Tout ce que les indi- vidus peuvent faire, c'est d'élaborer, d'éclairer et de propager les idées correspondantes à l'instinct populaire, et, de plus, c'est de contribuer par leurs eUorls incessants à lorganisalion révolution- naire de la puissance naturelle des masses, mais rien au-delà ; et tout le reste ne doit et ne peut se faire que par le peuple lui-même. Autrement on aboutirait à la dictature politique, c'est-à-dire à la reconstitution de l'Etat, des privilèges, des inégalités, de toutes les oppressions de l'Etat... Varlin et tous ses amis^ comme tous les socialistes révolution- naires, et en général comme tous les travailleurs nés et élevés dans le peuple, partageaient au plus haut degré cette prévention parfaitement légitime contre l'initiative continue des mêmes individus, contre la domination exercée par des individualités supérieures : et comme ils étaient justes avant tout, ils tournaient aussi bien cette prévention, cette détiance, contre eux-mêmes que contre toutes les autres personnes. Contrairement à cette pensée des commuuisles autoritaires, selon moi tout à fait erronée, cpiune Révohition suiiale [)eut êli'C décrétée et organisée, soit par une dictature, soit [)ar une asseml)lée consti- tuante issue d'une révolution politi(iue. nos amis les socialistes de Paris ont pensé (ju'elle ne [)ouvail être iàit(> ni amenée à son pk'in 1. Ainsi qu'on le verra plus loin, quelques-uns ircntre nous espéraient encore, conlrairement a l'opinion lio Uakounine, «lue Varlin n'était pas mort : nous limes en juillet une tentative pour lui taire parvenir un passeport dans la retraite où nous le supposions caclic. iG4 l'intkhnationalk développement que par l'action spontanée et continue des masses, des groupes et des associations p<)[)ulaii'es. Nos amis de Pai'is ont eu parl'aitcmenl raison. . . En mCme leini)s qu'il écrit ces pages, — (pii ne turent malheureusement pas publiées de son vivant, — iiakouninc se préoccupe de l'état des esprits en Italie, où les événements de l'uris avaient {)r()au les éléments socialistes, êtes déjà ari'ivée à quelque résultat pratique. Croyez bien C[ue lorsque j'ai communiqué à nos amis sûrs le résultat de notre entrevue avec vous et M""^ Léo, tous ont admiré votre fermeté morale à toutes deux. Il était bien naturel que nous, qui voyions les événements de loin, devenions encore jilus énergi- quement résolus en apprenant les atrocités commises contre nos frères ; mais au centre même de l'orage réactionnaire, rester ferme, sereine, ne point montrer de colère, mais de la réflexion, du calme, un pareil spectacle a produit sur moi une impression qui ne s'effacera pas et qui m'attache à vous par l'estime, le respect... J'apprends que les réfugiés français vont constituer à Genève une Section ayant surtout pour but la propagande en France. Vous voyez que partout, loin de nous affaiblir, les événements, quoique désas- treux, nous fortifient et augmentent l'énergie de tous les amis dévoués et sincères. Il vous sera sans doute agréable de savoir les noms de nuelques-uns des réfugiés résidant à Genève : Lefrançais, Dereure, Mégy, Razoua, Frankel, M'"*= Paule Mink, quelques Lyon- nais. Marseillais, et encore quelques Parisiens dont j'ignore les noms. Malheureusement ces amis arrivent parmi nous au milieu d'une lutte intestine, suite de la scission survenue au Congrès romand de la Chaux-de-Fonds et dont M"'*^ Léo a eu connaissance. ]\I. Outine, un intrigant, un vaniteux, dans un moment si critique, se laisse guider par des animosités personnelles et remue ciel et terre pour faire exclure de l'Internationale les meilleurs éléments de notre Fédé- ration. James Guillaume, Perron et d'autres encore. Les Français se sont fait exi^liquer tous ces faits et prennent parti pour notre Fédération. Nous avions, pendant longtemps, bêtement laissé faire ces messieurs, et ils en profitèrent pour ourdir contre notre Fédé- ration un véritable complot ; le Conseil général lui-même était sur le point de nous exclure, mais, grâce à Robin, l'affaire est ajournée. Tout ceci viendra au prochain Congrès général. Je ne voudrais pas que ces quelques lignes vous fassent une mauvaise impression relativement à nos adversaires, qui. je crois, cherchent aussi à vous être utiles ; éloignés comme vous l'êtes, vous ne pouvez apprécier tous ces faits, et le mieux c'est de rester neutres en attendant que les circonstances vous permettent de juger en entière connaissance de cause. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X 169 James Guillaume m'envoie à l'instant le billet qu'il a reçu de i\jnie Léo. Nous ne comprenons ni l'un ni l'autre le passage relatif à Lemaire ; je pense que cela concerne Perron; je lui envoie le billet... Pour ce qui concerne les pass., s'adresser directement à James, à l'adresse convenue, ou à Perron, cfui arransceront. Chères dames, recevez toutes les deux les amitiés fraternelles de votre dévoué Adhémar Schwitzguébel, graveur. Saluez aussi les amis présents à Paris. L'ordre chronologique m'oblige à ouvrir ici une parenthèse relative à notre journal. La Solidarité ne devait pas recommencer à paraître. Dans une nouvelle réunion des Sections montagnardes tenue à la Chaux- de-Fonds le 9 juillet, on s'était occupé des moyens de réunir les ressources nécessaires : mais nos finances étaient absolument épuisées par les sacrifices de tout genre qu'il avait fallu s'imposer, en particulier en vue du sauvetage des proscrits et des secours aux réfugiés. La Section du Locle, désignée pour éditer et administrer le journal, ne voulut pas s'aventurer dans une entreprise incer- taine, et déclara par une circulaire aux autres Sections (12 juillet) qu'elle ne recommencerait la publication de la Solidarité que lorsqu'une base financière solide aurait été préalablement étabUe. Le i3 juillet, le nouveau Comité fédéral — composé d'Alfred Andrié. monteur de boîtes, Sylvain Clément, photographe ', AU Ebeihardt, horloger. Arthur Hsemmerli, monteur de boîtes, .Alfred Mnnnier, guillo- cheur, Georges Rosscl, horloger, Adhémar Schwilzguébel . graveur — annonçait aux Sections son entrée en fonctions par une circulaire que signa Schwitzguébel comme secrétaire correspondant. Une seconde circulaire du Comité fédéral, du 26 juillet, convoqua pour le 6 août une réunion des garants de la Solidarité: cette réunion, qui eut lieu à Saint-Imier, exprima son mécontentement de la façon imprudente dont Joukovsky avait engagé des dépenses qui n'avaient pas été prévues, et, à quelques exceptions près, les garants se refusèrent â couvrir un déficit dont ils n'accepi aient pas la responsabilité. Mais la Section du Locle insista, et — j'achève l'histoire de ces tentatives qui n'aboutirent pas — une nouvelle réunion de ceux des grarants qui avaient fait un premier versement fut tenue aux Convers le 27 août ; au nom de celte réunion, Schwitzguébel écrivit à Joukovsky, le 3 septembre, pour réclamer une fois de plus les comptes de la Solidarité: il ne put pas les obtenir. Le projet de recommencer la publication du journal fut définitivement abandonné. La Liberté, de Bruxelles, était devenue quotidienne au prinlenq)s de 1871, et le resta pendant quelque temps; un certain nouïbre de mend)res de nos Sections s'y abonnèrent, et la Liberté, en échange des abonnements pris par nous, se décfira prête à publier les communications (jue nous pourrions lui envoyer; jusqu'à l'autonme de \^~i, elle remplaça ainsi pour nous, plus ou moins, l'organe (jui nous manqtiait. Il me reste, pour achever ce que j'ai â dire à piopos du sauvetage des proscrits de la Conmiune. à parler de l'arrivée à NeucliAIel de M'"' Champ- seix et de Malon, et du voyage à Paris de mon ami (lustave Jcanneret. Le mardi 23 mai. au moment de l'occupation des Ratignolles par les Versaillais, Malon (qui était maire du 17" arrondissement) avait été sauvé par mon ami F. Buisson et sa vaillante mère : celle-ci lavait caché, au moment du péril pressant, chez le concierge d'une ch:qiellc j»rotestanle ; on lui trouva ensuite une retraite plus sùrc chez le statuaire t)ltin (l'aiiiinr 1. Clomrnt av;iil f;iit, en m li tsTl.imo pli<)|<>i.'r;ti>liit' «tf> Hit!vnnniin\ priso ilf f;tre ; c'est un des plus connus parmi les portraits tic ce rovdhilidunjiirf. l'JO L INTERNATIONALE ar ici. Malon est parti ce matin. Je suis enchanté de lui ; j'ai rarement rencontré d'homme aussi sympathicpie. Tu le verras aussi lorsqu'il reviendra. jyjmc André Léo loge à l'hôtel du Raisin ; elle passe ses journées à travailler à un livre quelle écrit ; et elle m'a prié de venir chaque soir après souper la prendre pour faire un tour de promenade. Je le ferai avec grand plaisir, car sa conversation est très intéressante. En même tem])s elle est simple au possible : ce matin je l'ai trouvée reprisant des bas, comme une vieille grand-maman. Ma mère est remise ; elle est revenue hier s'informer si elle aurait à loger un de nos visiteurs; mais ils ont voulu rester à l'hôtel. Je voudrais pourtant bien qu'on pût épargner à M"^^ Champseix, qui est pauvre, ses frais d'hôtel ; mais comment faire ? De la Chaux-de-Fonds. M'"" Champseix adressa la lettre suivante, le mercredi 2 août, à M'"^ Mathilde Rœderer et Elise Grimm, à Bischwiller. deux jeunes Alsaciennes avec lesquelles elle était li-'^e d'amitié, et qui par son intermédiaire allaient devenir nos amies aussi ' : Chaux-de-Fonds, 2 août 1871. Mes bien bonnes et chères amies, il me vient ce matin comme un soupçon, comme un remords presque, que je ne vous aurais point 1. Je dois la communication de cette lettre à lobligeance de M""' Charles Keller (Mathilde Rœderer). TROISIEME PARTIE, CHAPITRE X l-I écrit mon arrivée en Suisse. Dans le f^rand nombre de lettres que j'ai expédiées de Bàle, il y a huit jours, aurais-je cru vous écrire et ne l'aurais-je point fait? Mes amis me tourmentaient tant, m'arrachaient si souvent à ces lettres, auxquelles je revenais toujours, car elles portaient la joie de mon saint à ceux qui m'aiment ! Répondez-moi vite (chez M'"^ Bovy, «4, i*ue des Granges), et pardonnez-moi si réelle- ment cet oubli a eu lieu ; car je croyais bien vous avoir parlé de ma plume, ainsi que de mon cœur. Oui, me voici en Suisse, mais sans mes enfants. J'ai dû me cacher pendant deux mois pour disputer aux bourreaux de Versailles ma santé et ma liberté. Quelles scènes ! mes chères fdles. quelles hor- reurs ! La pensée seule de les dire, de les dénoncer à la conscience humaine me consolait de vivre après tant de martyrs. J'en com- mence demain ici le récit public. Je le porterai à Genève, en Angle- terre, partout où je pourrai être entendue '. Plusieurs sont saufs ici : Malon, A'aillant. Lefrançais, Ostyn, Clémence ; mais que de morts ! que de vrais héros tombés ! Je pensais bien à vous : mais je ne devais écrire que le moins possible, et je pensais que vous aviez de mes nouvelles par le jeune Lebloys. Je n'ai reçu vos lettres que peu avant mon départ. . . Main- tenant écrivez-moi en toute liberté, tout de suite à la Chaux-de- Fonds, ou dans quelques jours à Genève, rue de Lancy, Carouge, chez Ch. Perron. J'irai probablement en Angleterre très prochainement... Votre sincère amie L. Ch. Très peu de jours après, un second envoi de passeports lut fait de Suisse à Mlle Pauline P. dans le même sac de voyage ; ce fut Gustave Jeanneret, cette fois, qui se ciiargea de le transporter, en retournant s'in- staller à Paris. Mon ami avait en outre accepté une mission spéciale : celle de faire une enquête sur le sort de Varlin, celui de nos amis parisiens auquel nous portions l'intérêt le plus vif, et (jue nous voulions aider de tous nos moyens à écliapper. s'il était possible, aux bourreaux de Ver- sailles. C'était une croyance assez générale, à ce moment, que Varlin n'était pas mort, et qu'il se trouvait cach*'- dans quelque retraite (pi'il s'agissait de découvrir. Ce n'est qu'après plusieurs mois que le récit -, (pii paraît authentique, publié par le journal roj'aliste le Tricolore et reproduit par la Liberté de Bruxelles, des circonstances de son supplice, vint nous forcer à renoncer détinitivement à l'espoir auquel nous nous étions cramponnés aussi longtemps qu'il fut possible. A ma demande, Gustave Jeanneret a écrit, cette année même (h)o.5), les quelques détails qu'il a pu retrouver dans sa mémoire sur cet épisode; je reproduis l'essentiel de la lettre qu'il m'a adressée à ce sujet : Je suis ellrayé du vague de mes souvenirs. Ces événements de 1. De ces conférences, qui ne furent pas pul)Ii6es, mais dont lo manuscrit lui fut communi<|ué. 13. Malona extrait plusieurs passades cités dans son livre l.a Troimthne défaitf (in proléldriat franrais (pages 4'il. 450. 490) ; il indique en note le titre du manuscrit en ces termes : « Andué Léo, Le^ Défenseur:^ de l'ordre à Paris en unii 2. Ce récit a étéimprimi' à la p. 479 du livre La Troisiénie défaite du prolétariat français, de H. Maton. — L'oflicier (jui comm^indait le peloton d'exécution, le lieute- nant Sicre, s'appropria, comme un tropliéo, la montre de la victime : c'était la montre d'arfient (|uc le^ ouvrieis reUcnrs avaient donnée à leur camarade apri-s leur ^Tève victorieuse de ISIVI, el ([ui portait ces mots ^'ravés sur la cuvette : Honiniane des nurriers rplieurs à Varlin. i>e}ilenihre f8€i. (Biographie de Varlin, par K. Kaill"t, payes 18 et (il.) Ija L INTERNATIONALE 1871 sont ensevelis sous une telle couche de poussière ([uc; je ne sais plus rien de ])récis.,. Je nie souviens cpie h; sac de voyafije m'a été envoyé de Sonvillicr, (|u"il avait un (lonl)le fond, et (]nv j'ai dû à mon ari-ivée à l*ai-is le déposer chez M"'' P. ; celle-ci «levait me mettre en relations avec des gens ayant connu ou approché Varlin, dont on ne savait rien de |)récis à ce moment; elle m'a lait connaître, entre autres, la (illede Pierre Vin«;ard. Je suis ail»' à la Marmite, rue Lai'rey; à Montnuirtre, rue Lepic ; et, je ne sais plus où, cliez M'"'' Lallemand (M""" Lelranc^ais), pour avoir des renseignements sur Yarlin, sans rien pouvoir dé(;ouvrir, naturellement. Mais, pendant mes recherches, on me parla de connnunards en détresse, et en jjarticulier d'un colonel nommé Doux, dont le signa- lement ne correspondait à aucun de ceux des passe[)orts dont je pouvais disposer. Connue le mien propre |)ouvait mieux s'appliquer au cas, j'allai à la légation suisse, et fis faire un passeport pour moi; ...je le lis légaliseï' ensuite à la [)rét'ecture de police, et mon colonel s'en fut avec la i)ièce, je ne sais où. Ce sont des amis de M""^ Rouillier, la femme du secrétaire de Vermorel ', qui m'avaient mis en relation avec le colonel Doux. Je n'ai pas vu M'i^ André Léo ^ Mais j'ai eu des relations avec l'avocat Laviolelte ; avec Paul Lanjalley, qui venait de publier avec Paul Corriez la première histoire de la Commune ; avec le Dr Robinet, le positiviste ; avec Dupont (de Bussac). très connu alors pour ses plaidoyers devant les Conseils de guerre. J'avais pour M"'" Lallemand une lettre de son mari (Lefrançais). C'est aussi à cette époque que j'ai fait la connaissance de Tajan-Roger. le beau-pèi'e de Henri Brisson, un vieux saint-simonien qui avait organisé jadis la partie musicale dune expédition en Algérie. 11 me demandait alors anxieusement ce qu'on pensait de son gendre dans l'Internationale, et entre temps m'envoyait copier rue Mazagran (chez Brisson) son portrait en costume saint-simonien, tunique boutonnant au dos. Je n'aurai, dans ces souvenirs, à parler des réfugiés de la Commune qu'incidemment, au point de vue des rapports personnels que j'ai eus avec quelques-uns d'entre eux, en particulier avec Lefrançais, Ch. Beslay, Elle et Elisée Reclus, Pindy, et de leur action dans l'Internationale en Suisse. Pour tout, le reste, je renvoie à l'ouvrage que prépare Lucien Descaves sur la proscription conimunaliste, ouvrage en vue duquel il réunit, depuis plusieurs années, une documentation qui promet un livre des plus intéres- sants. Je me contente de citer les noms des réfugiés que j'appris à connaître à Neuchâtel, pendant le .'•éjour plus ou moins long qu'ils tirent dans cette ville : c'étaient Adolphe Clémence, relieur, un ami de Varlin ; le vieux Charles Beslay, Taini de Proudhon, à la Banque d'échange duquel il opposait une banque de son invention qu'il essaya défaire fonctionner en Suisse; le vannier Gailiot, du Creusol ; le peintre en bâtiments Dargère ; un ouvrier sellier d'origine russe, Mahler; le blanquiste Jeallot, qui fut réduit pendant longtemps, pour gagner son pain, à tourner la roue d'une presse dans une imprimerie ; les deux Berchthold, l'oncle et le neveu, architectes ; un jeune ingénieur, Decron, qui travailla plusieurs années dans 1. Ed. Pioiiillier. aujourd'hui directeur ries usines à gaz de Turin, était lié depuis 1869 avec Gustave Jeanaerot ; il nous avait adressé quelques correspondances pour la Solidarité en 1870. Arrêté après la Coniraune, il fut envoyé sur les pontons; il bénéticia d'uii ac;iuitt''niinl, et je fis sa couitaissanrc i\ son passage à NeuchAtel, lors- qu'il quitta la France. 2, (tn a vu que M""= Cliamps( i.\ avait déjà ijuittè Paris. TROISIÈME PARTIE, CHAPITHE X 1^:3 les bureaux du département cantonal des travaux publies ; Huguenot, jeune professeur, qui avait trouvé à donner des leçons dans un pensionnat de jeunes gens ; enfin Rougeot, voyageur de commerce, et plus tard fabricant de « rouge » pour l'horlogerie, métier, disions-nous, auquel son nom l'avait prédestiné. En février 187 1, Mazzini avait fondé une revue hebdomadaire, la Ronia del Popolo, dans laquelle il exposait ses idées politiques et religieuses. De mars à juin, il y combattit à plusieurs reprises la Commune de Paris, le fédéralisme et le socialisme. Dans le numéro du i3 juillet, il attaqua formel- lement rinternalionale, qu'il dénonça aux ouvriers italiens comme une institution dangereuse. Cet article {Ag-li opérai italiani) tomba une dizaine de jours plus tard sous les yeux de Bakounine, qui prit aussitôt la plume pour répondre ; dans sou calendrier-journal, à la date du 120 juillet, on lit : « Commencé Réponse à Mazzini ». Cette réponse fut écrite en quatre jours : le calendrier-journal porte, le 28 : a Fini premier article contre Mazzini ». Ce fut Emilio Bellerio qui la traduisit en italien [of] juillet : « Emilio prend réponse pour traduire » ; 3i juillet : « Emilio vient me lire le commence- ment de la traduction de ma Réponse à Mazzini »), et qui la porta ensuite à Milan pour la remettre à Bizzoni, directeur du Gazzettino Nom (4 août : K Emilio parti pour la rédaction »). L'original de la Réponse, en français, fut envoyé le 6 août par Bakounine à la rédaction de la Liberté de Bruxelles (6 août : « Lettre aux rédacteurs de la Liberté avec article sur Mazzini »). La Réponse de Bakounine à Mazzini parut à xMilan, en une brochure formant un supplément au numéro du 14 août du Gazzettino Rasa, sous ce titre : Risposta d'un Internazionale a Giuseppe Mazzini, per M. Bakounine, nienibro cleW Associazione internazionale dei Lavoratori^ 32 p. (les pages 24-32 sont occupées par un autre opuscule, aussi de Bakounine, intitulé V Internazionale e Mazzini, article extrait du journal VEgiiaglianza de Girgenti, que dirigeait Saverio Friscia). Le texte français parut dans les numéros des 18 et ly août de la Liberté. Dans cette réponse, Bakounine traitait Mazzini avec les égards dus à son caractère ; il l'appelait a l'une des plus nobles et des plus pures indivi- dualités de notre siècle, je dirais même la plus grande, si la grandeur était compatible avec le culte obstiné de l'erreur ». Et il ajoutait : « Ce n'est pas de gaîté de cœur que l'on peut se décider à attaquer un homme comme Mazzini, un homme qu'on est forcé de révérer et d'aimer même en le combattant,... mais la piété, si légitime qu'elle soit, ne doit jamais tourner en idolâtrie ». Mazzini avait reproché aux socialistes d'être des matérialistes, des athées; sur quoi Bakounine dit simplement : A cela nous n'avons rien à répondre, car nous le sommes en edet... Les matérialistes, coni'ormant toujours leurs théories sociales aux réels développements de l'histoire, considèrent la bestialité, lanlhro- pophagie, l'esclavage, coiunie les premiers points de dêi»arl ilu mou- vement progressif de la société, — taudis que les idéalistes, qui prennent pour bases de leurs spéciilalions î'àme immortelle et le libre arbitre, aboutissent l'ataleiiienl au culte de l'ordre i)ublic eoiniue Thiers et à celui de l'autorité comme Mazzini, e'esl-à-dire à la consé- cration et à l'organisation d'un éternel esclavage... Hier, sous nos yeux, où se sont trouvés les matérialistes et les athées ? Dans la Commune de Paris. Et les idéalistes, les croyeurs en Dieu ? Dans rAssemblée nationale de Versailles. Qu'ont voulu les hommes de l*aris ? Par l'émancipation du travail, i'émaneipation déiinilive île l'humanilé. Mi que veut maintenant l'Assemblée triomphante de \ ersailles ? Sa dégradation tiuale sous le double joug du pouvoir spirituel et temporel. Ij4 l'internationalk Puis, prenant énergiquenient en main la diHense du prolétariat parisien et (le l'inlernutionale, il écrit cette page éloquente : Aujourd'hui Maz/.ini vient d'ouli-cpasser la mesure. Toujours de bonne loi el toujours inspiré par un idéalisme aussi fanatique (jue sincère, il a commis deux crinuîs (jui, à nos yeux, aux yeux de toute la démocratie socialiste de l'I^urope, sont impardonnables. Au moment même où la p()j)ulation héi-oique de l*aris, [)lus sublime que jamais, se faisait massacrer par dizaines de milliers, avec tenmies et enfants, en défendant la cause la plus humaine, la plus juste, la plus grandiose qui se soit jamais produite dans l'histoire, la cause de l'éma/icipation des travailleurs du inonde entier ; au moment où l'atlreuse coalition de toutes les réactions immondes. . . déverse sur eux toutes les calonmies qu'une turpitude sans bornes peut seule imaginer, Mazzini, le grand, le pur démocrate Mazzini, tournant le dos à la cause du prolétariat et ne se rapptilant que sa mission de prophète et de prêtre, lance également contre eux ses injures !... Depuis qu'il a commencé à agir, Mazzini n"a cessé de répéter au prolétariat de l'Italie et de l'Europe ces paroles qui résument son catéchisme religieux et politique : « Moralisez-vous, adorez Dieu, acceptez la loi morale que je vous apporte en son nom, aidez-moi à établir une république fondée sur le mariage (impossible) de la raison et de la foi, de l'autorité divine et de la liberté humaine, et vous aurez la gloire, la puissance, et, de plus, vous aurez la prospérité, la liberté et l'égalité ». Le socialisme leur dit, au contraire, par la bouche de l'Interna- tionale : « Que l'assujettissement économique du travailleur à l'accapareur des matières premières et des instruments de travail est la source de la servitude dans toutes ses formes : misère sociale, dégradation morale, soumission politique, et « Que, pour cette raison, 1 émancipation économique des classes ouvrières est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme un simple moyen ', » Telle est dans sa simplicité la pensée fondamentale de l'Asso- ciation internationale des travailleurs. On comprend que Mazzini ait dû la maudire : et c'est le second crime que nous lui reprochons. L'impression en Italie fut considérable. Mazzini n'essaya pas de riposter, mais le journal mazzinien i'Unità italiana publia quelques articles contre Bakounine en août et septembre. 11 sera parlé plus loin de la suite de cette polémique. 11 faut maintenant revenir aux répugnantes intrigues de Londres. Je copie la suite du manuscrit de Robin - : Les ordres du jour étant très chargés, mon interpellation fut plu- sieurs fois remise; mais malgré toute ma bonne volonté, je ne pus m'empêcher de voir que cela devenait systématique. Je savais par 1. Bakounine, comme précédemment dans le va-dn\i%cvïi Proleslalionde l'Alliance (frafifmenl publié dans VAimitnach, du peuple pour tS~2; voir plus loin, chap. il de la Quatrième Partie), cite d'après la version imprimée dans le Socialiste de Paris du 11 juin 1870. 2. Voir plus haut pages 158-160. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE X 176 Jung, secrétaire correspondant pour la Suisse, qu'il avait bien répondu à H. Perret, mais pas le oui ou le non demandé, le Conseil n ayant pas encore eu le temps de décider. Comme si le Conseil pou- vait décider sur l'existence ou la non-existence d'un fait passé ! Après plusieurs semaines il fallait entin y venir. Alors le premier ministre de Marx, M. Engels ', me dit qu'on allait voter une Confé- rence, que l'alfaire suisse y serait traitée, et que je devais y remettre mon interpellation. Le 16 mars [1H71] j'avais aussi proposé de réunir le j)Ius tôt pos- sible une Conférence. Elle devait, selon moi, au point de vue admi- nistratif, remplacer le Congrès de 1870 empêché par force majeure. De plus M. Serraillier ^ avait récemment présenté son rapport au Conseil sur l'état de l'Internationale à Paris pendant le siège. Plu- sieurs membres, entre autres Malon, y étaient accusés de faits qui les eussent rendus indigues de continuer à faire partie de l'Association. 11 me paraissait juste de les convoquer à la Conférence pour entendre leur défense. Entin on y eût achevé d'apaiser l'incident suisse, que je pensais à peu près terminé. Ma proposition fut combattue par Marx et ses acolytes et repoussée presque à l'unanimilé. Pourquoi pareille proposition fut-elle adoptée plus tard ? Parce qu'on escamo- tait ainsi le Congrès de 1871, que rien n'empêchait ^ Je ne fus plus la dupe d'Engels. Je répondis qu'il ne s'agissait pas d'une discussion, que je remettrais volontiers à la Conférence, mais d'une simple question très brève. Impossible de l'éviter. Je lus alors l'extrait ci-joint des deux lettres : 1. Engels, qui avait habité pendant de longues années Manchester, où il était associe intéresse dans une lilature, s'était retiré des alïaires en juin IStJ'J, et, vivant désormais de sts rentes, avait établi son domicile à Londres en 1870. il .ivait pris immédiatement au Conseil général une situation prépondérante, par l'inlluencie qu'il exerçait sur Marx ; cette intluence venait non seulement de son caradérc dominateur et violent, de sa combalivilé, de son zclt; de polémiste, toutes choses qui lui donnèrent sur son ami — liien supérieur a lui, pourtant, par l'inlelligence — un ascendant subi jusqu'au bout sans révolte, mais encore des relations qui s'étaient établies entre eux au point de vue pécuniaire. On sait (jue, de 186ij à Isioy, Marx s'était trouvé dans de grands embarras d'argent ; il en sortit par une double intervention, celle de sa laiaille, en Allemagne, et celle d'Engels, qui, en liquidant sa situation commerciale à Manchester, assura à Marx, par un acte (jui honore également les deux amis, une rente annuelle dont nous ne connaissons pas le chillre. Marx écrit a ce propos a son ami Kugelmann, le 0 décembre 18t38 : <( Ma situation économique recevra a partir de l'année prochaine, par suite d'un sellleiiienl [arrangement], une forme satisfaisante ». et, le \2 décembre 18G8 : « En ce qui concerne le scllleiULUt, il ne pouvait pas être question pour moi d'accepter un emploi ou d'entrer dans les alïaires [comme Kiigelmanu se l'était imagine à la lecture de la lettre précédente), tant que mon livre n'est pas achevé. Sans cela, il y a longtemps (|ue j'aurais pu me soustraire a la gène de ma situation. Voici tout simplement la chose — mais ceci entre noU!> : d'unie part j'ai fait un arran- gement avec ma famille, et d'aulre part Engels, à mon insu, par un accoid avec son parLner [associé] concernant ses propres revenus (il doit se retirer des atl lires en juin prociiain), a fait un setlLentenL pour moi, grAce au(iuel je pourrai travailler tran- quillement à partir de l'année prochaine. » 2. Correspondant du Conseil général pour la France. 3. La proposition faite par Uobin en mars 1871 émanait de son initiative person- nelle, et il n'avait consulte personne avant de la faire. « .le déclare — écrit-il a la p. 18 de son Mémoire — l'avoir laite spontanément, et je délie de prouver le contraire. » Nous avions ignoré sa demarclie. Cela n'empêcha pas .Marx d'écrire en 1872 (p. i:{ dj la Circulaire privée l.c.-< iir-'lnnlucs scissions «/(U/s l'iiilcntidioitalej, en assimilant la Conférenre propo-ee par Hobin j pour remplacer le tlongrès de 1870» à la Conférence imaginée quatre mois plus tard par Marx et Engeis « pour esca- moter le Congrès de 1871 », (|ue nous étions mal fondes a contester la compétence de cette dernière Conférence, « dont nous avions cependant — osa-t-il prétendre — les premiers demandé la convocation « 1^6 L INTERNATIONALE ('2:;G, High Holbom, Londres W C, le 28 juillet 1869. A la Section de l'Alliauco de la démocratie socialiste a Oenove. t.iloyens, J'ai l'honneur de \ous annoncer que vos lettres ou déclarations, aussi bien que le Programme et Mcf,'lemenl, ont été reçus et que le Conseil général a accepté votre adhésion comme Section à l'unanimité. Au nom du Conseil général : Le secrétaire (jèneral, J. G. Egcarics. » « Au citoyen Ileng, secrétairede la Section de 1 Alliance de la démocratie socialiste, à lienève. Citoyen, ^ ~ J'ai bien reçu votre lettre avec la somme de 10 fr. 40 c, représentant la cotisation de lOi membres, pour l'année 08-69... Dans l'espoir que vous pratiquerez activement les principes de notre Association, recevez, cher citoyen Ileng, de même que tous les amis, mes salutations fralcrnelles. 11. Jung, secrétaire pour la Suisse auprès du Lonseil (jénéral. 2j août 1869. » Puis je lus ces deux questions : i» Ces lettres sont-elles authentiques? uo Y a-t-il eu depuis le 25 août 18G9, date de la dernière, une décision du Conseil suspendant, conformément à la résolution \'l du Congrès de Bàle, la Section de l'Alliance de la démocratie socialiste? Jung, qui présidait la séance, fait un discours dillus où il raconte longuement l'histoire dune lettre qu'il a écrite à Guillaume après le ditlérend suisse, lettre laissée sans réponse '. Je lui avais déjà expli- qué familièrement la cause de cet insignifiant malentendu. Entin, pressé de questions, il tinit par avouer qu'il a écrit la seconde lettre (ce qui prouve en môme temps l'authenticité de la première). Engels bredouille aussi quelques mots, mais, après un gros quart d'heure de divagations, il est impossible de nier les deux lettres. En réponse à la première question, j'écris : Oui. Pour la seconde, Engels rebredouille : « Vous préjugez la ques- tion, il faut attendre la Conférence, etc. — Pas du tout, dis-je, ce que je demande est simple : l'Alliance est-elle suspendue, oui ou non ? — Mais, dit Marx qui enrageait d'être pris au piège, elle n'est pas en règle avec le Conseil -. — Je vais donc écrire en réponse à la seconde question : A^on, mais elle l'est de fait, comme n'étant pas en règle acec le Conseil général. (Or l'on sait que sur vingt Sections, dix-neuf au moins sont dans ce cas.) — Mais non, dit Marx. — Que dois-je mettre alors ? — Mettez : Non ; mais tout cela se réglera à la Conférence (sic). » J'écris, et je passe le papier au secrétaire pour le contresigner, et y mettre le sceau du Conseil. « Faites-moi voir cela, dit Marx ; c'est encore une nouvelle machine contre nos amis, et il y a à Genève une Section imsse que je veux prévenir (!!!). » Quel commentaire ajouter à cela '? L'écrit était en deux doubles : l'un pour TAlliance, l'autre pour le Comité fédéral siégeant à Genève, tous deux étant prévenus que l'autre en recevait une copie. Marx n'était pas habitué à cette manière 1. Voir ci-dessus, pages 17-18 et 46. 2. C'est-à-dire qu'elle est en relard pour le paiement de ses cotisations. 3. Cette scène, qui s'est passée le 25 juillet 1871, a été racontée dans [e. Mémoire de la Fédération jurassienne, où, par erreur, je l'ai datée « d'un soir du mois de juin ». J'avais, dans le Mémoire, abrégé le récit de Robin, et adouci quelque peu les formes de son langage. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X IJJ loyale d'agir. Le grand homme, oi'dinairement si sûr au milieu de ses courtisans, était abasourdi. Il était pris en flagrant délit de men- songe, et son acte était authentiquement constaté *. J'avais le cœur soulevé de voir le philosophe socialiste si petit. Hh bien, malgré tout, en sortant de la séance, dans mes pénibles réflexions, je rejetais sur la pitoyable nature humaine la mesquinerie dun seul. Pour moi, le dieu était descendu de son autel, mais il restait encore Tliomme autrefois utile, trompé jusqu'au point de commettre une indignité, et qu'il fallait, si possible, empêcher de persévérer dans l'erreur. Aussi, à quelque temps de là, ayant reçu de Genève une lettre d'ami qui me parlait de la nullité actuelle de l'Inter- nationale dans cette ville, je crus devoir, dans une lettre à Marx à propos d'autres choses, intercaler un paragraphe où je lui conseillais, avec tout le respect et la modération que l'on pouvait souhaiter vu nos âges respectifs, de n'être pas trop sûr d'avance à propos de l'airaire suisse, d'avoir le simple doute philosophique, et d'attendre la discussion à la Conférence. Marx a sans doute bien ri de ma candeur, et, comme de juste, ne m'a jamais répondu. Ce tut par mon intermédiaire que Robin fît parvenir à la Sectiou de l'Alliance de Genève le double qui lui était destiné ; Kobin m'annonçait en même temps qu'une Conférence allait être convoquée à Londres. En transmettant à Joukovsky le document et la lettre de Robin, le 27 ou le 28 juillet, je l'engageai à examiner si, maintenant quelle avait obtenu ainsi du Conseil général la reconnaissance de la régularité de sa situation, la Section de rAlliance, prenant en considération i'inlérêt supérieur de l'Inter- nationale, n'agirait pas sagement en renonçant d'elle-même à i)rolonger davantage une existence qui, depuis longtemps, n'avait plus aucune ulilité. J'avais pu constater que les réfugiés de la Commune avaient beaucoup de peine à se rendre compte de la véritable situation ; nos adversaires cher- chaient à leur persuader que la scission n'avait nullement été ie résultat d'une divergence sérieuse de principes, qu'elle était due simplement à des querelles de personnes, et en particulier à l'obstination ridicule d'une poignée d'hommes qui voulaient absolument imposer à la Fédération gene- voise l'obligation de recevoir dans son sein une Section dont elle ne voulait pas. il était chimérique d'espérer que ceux de ces réfugiés qui habitaient Genève se décideraient à devenir membres de l'Alliance : celle-ci allait donc voir son isokMuent devenir plus grand encore ; tandis qu'une fois que sa dissolution aurait été prononcée par elle-même, les membres qui l'avaient composée n'auraient plus rien qui les empêchA.t d'établir entre eux et les proscrits français des liens sérieux de solidarité en vue d'une action comnmne. Les mômes conseils furent certainement donnés ;\ Joukovsky et à Perron par ceux des réfugiés de la Commune qu'ils durent consulter, iVIalon, i.efrançais, Claris, Jules (îuesde, Jules Monlels, et autres. Par la dissolution de la Section de l'Alliance, ajoulais-je, on enlevait du même coup à la coterie marxiste du Conseil général le prétexte qu'elle croyait déjà tenir pour prendre contre nous et fau-e approuver par la future Conférence des mesures funestes, qui pourraient entraver la libre organisation de nos Sections. J'écrivis à liakouninc d.ins le même sens qu'à Joukovsky. Mais il ne goûta pas mes raisons. H fallait, pensait-il. accepter la lutte sur le ter- rain où nous nous trouvions ; et si la Section de r.\lliauce devait se dissoudre un jour, ce ne pourrait être qu'après avoir triomphé de ses 1 . C'est-à-dire que ce qu'il avait dit i\ M "• Dmitrief était reconnu n'iHrc pas conforme à la vérité. 1^8 l.'lNTKHNATIONAI.K eniiciiiis. Dès le 2O juillet, il avait commence la rédaction d'un « Mémoire juslilicalif 11 pour la Sfclion de l'Ailiaucc, mémoire destiné à Cire [)résenté au Comité l'éd-'-rnl de Saint liiiicr et dont il m'envoya le 5 août les uH pre- n)iers l'enillels !>• 1( iidem.iin (), il m'éciivit. i)Our m'exitoser son point de vue, une longue Ici Ire, que je n'ai [)lus (loulc ma correspondance avec lîakouninc, excc]>l'' celle de iKG;) et deux U tires de 18;; i, a été déirnile). 11 adressa ég.'ileint nt, le même jour, p;ir mon intermédiaire, une lettre aux mend)rcs de la Seeli()ur ienr dire son avis sur le conseil que je leur avais donné, et poui' leur ]>roy)Oser un plan de cam- ]»agne lout dillërenl du mien. Celte lettre s'est retrouvée dans les i)af>iers de JonkovsUy ', et je rejtroduis ici in-exlenso ce remarquable document : liC G août i^ji, Loearno. Aux amis de la Scelioii de rAlliance de Genève. Amis et Frère^;, Noire ami James vient de m'éei'irc qu'il vous a envoyé une lettre d(> Robin (lellre que je vous ]»rie de m'envoyer au plus vite, comme il vous l'a rceomniandé, je pense), qui lui annonce qu'un oi-age ibrmi- dable, longuement préparé ]iar nos sales ennemis de Genève, de concert avec les^autorilaires eomnuinisles de l'Allenuigne, menace de fondre non seulement sur lAllianee, mais encore sur toute la Fédé- ration des Montagnes, et qu'il ne s'agit de rien de moins que d'exclui'e cette Fédération, la seule qui rcpiésente le vrai esj^iit de l'Interna- tionale en Suisse, de la communion inlernationale des travailleurs. Justement inquiété par cette nouvelle, l'ami James, qui ^ous a envoyé en même temps l'acte du Conseil général qui reconnaît la légitimité de notre Section, vous a donné le conseil de profiter de cette nouvelle déelai^ation du Conseil général pour faire ce qu'il appelle un coup de maître, et ce qui ne serait à mes yeux qu'un acte de défaillance mall)abile. 11 vous conseille de déclarer volontairement votre dissolution, et de demander connue conséquence de ce suicide généreux votre rentrée dans la Seetioi\ centrale. Il s'imagine sans doute que ce qui vous sépare de nos adversaires de Genève n'est qu'une t^ucstion d'organisation, tandis que tous les principes et toutes les organisations ne sont pour eux rien que des prétextes cjui leur servent à masquer leurs haines féroces, leurs ambi- tions, leurs intérêts et leurs vanités personnelles. Votre acte de disso- lution notifié par vous au Comité fédéral de Genève serait accepté par eux sans doute avec joie connue un aveu jmblic de votre faute supposée et comme un désaveu de notre prinei[)e, et votre demande de rentrée aurait pour conséquence infaillible, je vous le jure sur ma tète, la l'éponse suivante : Nous consentons généreusement à recevoir dans le bercail tous nos frères égarés et repentants de l'Alliance, moins PeiM'on, Jouk, Bakounine et Sntherland, (pii ont été expulsés de la Section centrale pour différents délits, par un jugement en règle. Au besoin, ce que je ne pense pas, ils pourraient consentira nousaccoider une anmistie, — ils ne nous l'accorderont pas, j'en suis sûr, leurs haines sont trop vivaces et ils nous craignent trop pour cela, — mais en supposant même qu'ils nous l'accordent, je vous déclare, pour mon compte, que moi au moins je ne l'accepterai pas. Leurs intrigues et leurs calonmies contre nous, ce jugement odieux, ridicule, et l'expul- sion prononcée contre nous, ont été autant d'infamies, et je ne consen- 1. Nitllau l'a (ionr.L'c. p. 5u6. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE X 1^9 tirai jamais à me mettre dans la position de recevoir un pardon lorsque c'est moi qui dois pardonner. Qu'on ne dise pas que je dois taire un sacrifice pour la paix, pour le bien de l'Internationale. Jamais aucun bien ne pourra être obtenu par une lâcheté. Nous n'avons pas le droit de nous abaisser devant eux, parce qu'en nous abaissant nous abaisserions notre cause et notre principe, et pour sauver l'apparence, le mensono;e de l'Inter- nationale, nous en sacrifierions la vérité et la réalité. Je pense en général que ce n'est pas par une politique de lâches concessions et de chrétienne humilité, mais seulement par le ferme et franc maintien de notre droit, que nous pourrons triompher de nos ennemis, pour le bien même de l'Internationale. Notre droit n'est-il pas assez clair ? N'avons-nous pas souR'ert depuis plus d'un an toutes les attaques, toutes les calomnies, toutes les intrigues, sans nous défendre et sans même répondre ? Notre silence a été une grande faute, notre dissolution serait un suicide honteux. Voici le plan que je vous propose en opposition à celui de Guil- laume : 1° Adressons un Méniowe justificatif -aw Comité fédéral de Saint- Imier, le seul que nous puissions reconnaître, — j'ai déjà envoyé la première partie dun projet de mémoire à James, je lui en enverrai dans ces jours la fin. Il est trop long, mais il contient tous les éléments de notre défense, et il sera facile soit à Jouk, soit à Perron, soit à James, d'en faire un mémoire très court. — et, après y avoir établi par des faits la justice de notre cause, notre droit, déclarez, si vous le trouvez bon et le décidez à l'unanimité, — quoique vraiment je n'en voie aucune nécessité, — déclarez que pour le bien de l'Inter- nationale (ce qui serait toujours un aveu implicite que vous avez été le mal) vous voulez bien vous dissoudre, mais pas avant qu'on ait publiquement reconnu, soit dans un Congrès, soit dans cette (Confé- rence de Londres, votre droit, l'injustice des attaques qu'on a soule- vées contre vous et la généi^euse grandeur de votre dissolution volontaire. 2" La Fédération des Montagnes peut-elle, doit-elle faire le même sacrifice? Doit-elle aussi se dissoudi'e pour se soumettre à la despo- ticjue direction du Comité l'cdcral de Cienève. baisser jjavillon devant Ouline, Perret, Becker et com[)agiiie ' ? Il me paraît cjue poser cette question, c'est la résoudre. C est cou)me si l'on demandait : Faut-il. sous le prétexte de faire une unité apparente dans l'Internationale de la Suisse romande, sacrilier son esprit, et tuer le seul corps qui soit constitué selon cet esprit? Je vous réi)ète ce que j'ai écrit à Guillaume. Un tel sacrifice serait une lâcheté gratuite, mais nullement obligatoire. Enlin, mes chers amis, croyez-vous vraiment que l'Internationale soit arrivée à ce point en Kurope, qu'on ne puisse plus vivre, respirer, agir dans son sein ([uc par une série d'actes lunnilianls mais diplo- matiques, que par la lâcheté, que [)ar l'intrigue ? S'il imi (Hait ainsi. l'Internationale ne vaudrait plus un sou, il faudrait vit(» la dissoudre comme une institution bourgeoise ou dépravée par l'esprit bourgeois. Mais ne lui faisons {)as cette injure. Ce n'est pas ell»! qui est devenue I. 11 n'iiviiit jiiinais (Hr (lucisUon ilc si'iiil>l;i!ilo cliusc. Biikimninr fiiniuilr ici iiiic hypothèse que personne n'iivait émise. l8o l/lNTEnNATIONAKE mauvaise, c'est nous (|ui sommes devenus lâches et faibles. Nous renlcnnanl dans le sciitiiucnl de notre droit, nous nous sommes tus comme de jjrudenls marlyis. tandis que nous devions ti-ainei- nos calomniateurs au grand joui- el leur rendic coup pour coup. Nous ne l'avons pas (ail parc(; (|u'inlcrieui'enH'nl nous étions divisés \ et le ([ue Michel n'a rien reçu de vous, et t[u"il n'a été instruit du [U'ojet de dissoudre l'Alliance que par moi. Tu verras, d'après sa lettre, cpi'il dillei-ait d'opinion avec nous, et (ju'il aurait voulu conserver le f août, reproduite cidessus. i8a l'internationale 1° Ecrire au Comité fédéral romand à Saint-Imier que [la Section dej l'Alliance est dissoute, et hii en exposer les motifs : 2" Ecrire au Conseil général de Londres, d'al)ord pour lui accuser réception de sa lettre (Rol)in l'exige aboluuient), puis en même temps pour lui annoncer votre dissolution. Voici l'adresse : Hermann Jung, Avalchmaker, 4, Charles' Street, Clerkenwell, Londres. Je crois que le Mémoire préparé par Michel, et dont je vous ai envoyé hier la première partie, a toujours sa raison d'être. Tout en cessant d'exister, l'Alliance peut el doit réfuter les caloiimies sans nombre dont elle a été l'objet. Il faudrait donc vous réunir encore pour examiner ce Mémoire, y faire les changements que vous trou- verez convenables, et ensuite le faire publier, de manière à ce qu'il puisse être mis entre les mains de chacun des délégués de la Confé- rence de Londres, qui aura lieu — je le sais maintenant ' — le troi- sième dimanche de septembre. J'en t'en prie, mon cher, réponds-moi exactement et vite sur tous ces points, car c'est notre moi-t que ce manque de ponctualité dans la correspondance . . . Le citoyen espagnol qui te portera cette lettre me parait mériter notre confiance, Je lui ai donné l'adresse de Sentinon. . . Au reçu de ces lignes, Joukovsky, secouant son indolence, écrivit sur- le-champ la lettre suivante =, destinée à Londres, lettre dont il m'envoya aussitôt copie : An citoyen correspondant auprès du Conseil général pour la Suisse. Citoyen, L'Alliance de la démocratie socialiste me charge de vous accuser réception de la lettre du Conseil général, datée du 25 juillet 1871. reconnaissant l'authenticité des lettres adressées à l'Alliance par les citoyens Eccarius et Jung, reconnaissant en même temps que le Conseil général, depuis le 25 août 1869, n"a pris aucune mesure suspen- dant l'Alliance de sa qualité de Section de l'Association internationale des travailleurs. Je vous prie, cher citoyen, de remettre au Conseil général la décla- ration ci-jointe ^ par laquelle l'Alliance de la démoci-atie socialiste se déclare dissoute. Je vous prie, citoyen, de bien vouloir m'accuser réception de ladite déclaration, en adressant votre honorée lettre à mon nom. Pré- l'Evêque, 40, Genève. Acceptez, citoyen, mon salut fraternel. » Le secrétaire : N. Joukovsky. 10 août 1871. Genève. Joukovsky eut aussi une velléité d'écrire au Comité fédéral de Saiut- Imier, comme je l'avais engagé à le faire; Nettlau a retrouvé dans les papiers de cet homme aimable, mais oublieux, le projet d'une lettre à ce Comité, destinée à lui faire part — comme la chose venait d'ôlre faite pour le Conseil général — de la résolution votée le 6 août par la Section de 1. Par une nouvelle lettre de Robin. 2. Nettlau, p. oo5 (d'après une copie authentique, portant le timbre de la Section). 3. Voir à la page suivante le texte de cette déclaration ou résolution. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X l83 l'Alliance, après que lecture lui eut été doniif^e de la déclaration du Conseil général du 20 juillet 1871. Voici le texte de cette résolution : En présence de celte déclaration catégorique qui met lin à toutes les infâmes intrigues, à toutes les calomnies lancées contre l'Alliance ; Alin de les rendre impossibles à l'avcnii' ; Afin de ne plus servir de j^rétexte de la désunion qui existe entre les Sections genevoises et celles des montagnes du Jura, — désunion qui est essentiellement basée sur la dillérence des conceptions des principes internationaux : L'Alliance de la démocratie socialiste. Section de l'Association internationale des travailleurs, se déclare dissoute. Les membres de l'ex-Alliance ne renoncent i)as au programine qu'ils ont accepté, ils ne pourront y renoncer jusciu'à ce qu'un autre programine plus socia- liste et plus révolutionnaire soit formulé. Mais la lettre au Comité fédéral de Saint-Iuiier ne fut jamais expédiée, et ce Coniilé, conmic on le verra, n'apprit la dibsokilion de la Section de l'Alliance que par le bruit public. En ni'cnvoyanl copie de la lettre destinée au Conseil général, Joukovsky y avait joint le projet, en trois pages, d'une lettre à la Conférence de Londres. Je reçus son envoi le 11, et je répondis ' : Neuchâtel, 11 août 18^1. Mon cher Joiik, Je reçois à l'instant le projet de lettre à la Conférence de Londres. D'autre part, Charles [PerronJ a dû te communiquer le Mémoire de Michel que je lui ai envoyé avant-hier. Lec[iiel choisir? ... Je vote pour ma part : i" f)our l'envoi au Conseil général de la déclaration de la dissolutioti de l'Alliance, telle (pi'elle est contenue dans ta lettre ; 2*^ [)our l'envoi à la Conférence du Mémoire de Michel, préi'éi'ablement à cette apologie en trois feuillets ([ue tu m'as envoyée. Nous avons le temps tl'attendre ({ne Michel ait lini son travail, puisque la Conférence a lieu le troisième dimanche de se[)tembre. Cependant, il faut (juil se dépêche, l^cris-lui dans ce sens - : je lui ai ai déjà écrit hier. . . . Ainsi, mon cher, je te prie de répondre à cette lettre et à celle d'hier courrier par courrier, atin que je sache si le Mémoire de Michel est g'oùté à Genève, et si vous voulez l'accepter... C'est dans cette leltie du u août que se trouve le passage reproduit antérieurement (p. ra), rt-lalif au inalentenilu à la suite du(piel Joukovsky s'était llguré, eu avril 1870, (pu; (piehjues socialistes du Locle, dont j'étais, auraient fait [)artie de la Section de l'-Alliaucc de Genève. A (pielcjucs jours de In, Joukovsky lu'annonrail (pie les anciens mem- bres de la Section de l'Alliance, unis à un certain nombre de f)roscrils fran(;ais, voulaient constituer à Genève une nouvelle Section de llnterna- tionale sous le nom de Seclioii de i)roi>ai>(uuh' el d'action réi'olittiort/Kuri' socialiste ^ Je répondis aussitôt par la lettre suivante ' : 1. D'y près nui", copio donnée p;ir N.tllau, p. uiibi. i. Lo I iilenttiicr-jouriiiil de iJaivouniiK' no intMiliuiuic iiucuni- litlrr ri'^m' di- Jouliovslty ; ses correspondants à Gi-névc sont, a cctlt' cpoiiue. O/eiof, Linde;,';,'or, Pinier et Zaylscf. ;t. Celle Section se <-onstitna le )', sepf.pml)re suivant : voir ci-apres p. Jls 4. I''iipi('s une copir, in(i>nipiet(î. donnée pnriNelUaii. p ii ill. i84 l'internationale Neuchàtel, i5 août iS;?!. Mon cher Jouk, Merci de la leltinv Deux mots d'observation. Tu n(^ nie dis rien (|u;int à Michel : l'a-t-on consulté, nui ou non. sur la dissolution de l'Alliance? Maintenant. poui'(juoi dial)l(> l'oi-nier- cette Section de f)/upaf>afidc'! Voilà (|ue vous j^àlcz par là tout le bon ellet de la dissolulicni de l'Alliance. L'essentiel est (|u"il soit l)ien constaté ([ue vous êtes dissous, désorganisés, renonçant à toute idée de groupement spécial, et demandant seulement à vous joindre à la Section centrale. La Section centrale vous refusera, c'est à prévoir : ahu's vous aurez le droit de créer une nouvelle Section, — ou plutôt, non, même aloi'S je voudrais vous voir l'ester à l'état d'individualités sans Section, et réclamant auprès du Conseil général conti-e l'exclusivisme de la coterie genevoise qui vous l'erme ses j«ortes. Ne vois-tu pas que, de celte laçon, nous les battrons, nous les mettrons au pied du mui-, — au lieu qu'en recréant une Section, vous donnerez lieu à la remarque parfaitement juste que c'est l'Alliance sous un autre nom ? Dis à M[alon], de la part de Lacord ', que celui-ci prie Tridon (si ïridon esta Genève et si vous avez son adresse) de lui prêter l'argent nécessaire pour aller en Angleterre. Il n'y aura qu'à m'adresser la somme, je la lui remettrai. Je ne veux pas dire du mal de Lacord, — mais nous serons bien aises de lui voir les talons. Ainsi, veuillez voir Tridon à ce sujet. Mille amitiés à Léon [Malon] et à M"'» André Léo. A mon premier moment de liberté, je vous enverrai copie d'une lettre de Robin. Dans un passage de celle lellre, passage dont Neltlau n'a pas donné la copie, je devais parler à mon correspondanl de l'idée de réclamer la suppression du Conseil général, car ma lettre du 20 août, que je vais repro- duire, t'ait allusion au projet de celle suppression, d'ailleurs mis en avant déjà au moment de mon voyage à Genève en juillet (voir p. 16;;). Le i3 août (d'après le calendrier-journal), Bakounine m'avait adressé une longue lettre, dans laquelle il se plaignait vivement que la Section de l'Alliance eût prononcé sa dissolution sans qu'il eût été informé, en temps utile, de la mise à l'ordre du jour de cette question ; il m'annonçait qu'il envoyait à l'adresse d'un ami à Genève une Protestation contre ce procédé et contre la décision prise. J'écrivis aussitôt à Joukovsky ce qui suit-: Neuchàtel, jo aofit 18371. Mon cher Jouk, Quelques questions auxquelles tu voudras bien répondre à lettre vue : lo As-tu vu la protestation de Michel contre la dissolution de r Alliance'? Sinon, demande-la à Pinier, je crois que c'est à lui qu'il l'a adressée. Je trouve que Michel a parfaitement raison de se plaindre de vos procédés à son égard : on ne l'a pas averti ni consulté, on ne lui a pas envoyé la lettre de Robin que je t'avais expressément prié de lui communiquer. Ah ! mon cher, vous faites les choses en artistes : vous n'êtes pas 1. Lacord était un ex -membre du Comité centra de la garde nationale, cuisinier de son métier, passablement hurluberlu; il se trouvait en ce moment à Neuchàtel. 2. D'après la copie donnée parNettlau, p. 359. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X l85 assez bourgeois, assez positifs, assez hommes d'affaires, tous n'avez pas assez de régularité, de ponctualité, enfin toutes ces qualités fort ridicules, si tu veux, mais essentielles dans toute organisation ; vous êtes paresseux, volages, étourdis, capiùcieux comme des artistes. Et je vois, hélas ! qu'il n'y a rien à faire pour vous convertir à des pratiques moins fantaisistes : un Maure changerait-il sa peau et un léopard ses taches ? 2"^ Persistez-vous à créer une nouvelle Section ? Je te répète quà mes yeux c'est une très grande faute, que cela détruit tout le bien qu'aurait fait la dissolution de l'Alliance. Il faut, suivant moi, demander l'entrée dans la Section centrale de Genève, il faut que vous soyez refusés, refusés avec bruit, avec scandale ; il faut que vous mettiez ainsi vos adversaires complètement dans leurs torts ; il faut que cela soit publiquement constaté, que cela crève les yeux à tout le monde, et surtout aux Français réfugiés, — et alors vous ferez ce que vous voudrez : vous fonderez une Section, ou, comme le propose Michel, vous vous aflilierez à celle de Saint-Imier ; mais je serais plutôt d'avis de vous grouper entre vous à Genève : peut-être même serait-il mieux d'attendre la Conférence de Londres avant de reformer une Section, et de vous présenter devant cette (Conférence comme des membres de l'Internationale repoussés par la Section centrale [de Genève] sans motif valable. . . J'ai modifié mes idées à l'égard de la suppression du Conseil général. Il me semble que si nous pouvions faire la paix avec lui. cela vaudrait encore mieux, pour le moment, que d'amener une guerre générale. En outre, les renseignements contenus dans la lettre de Robin, et tout ce qui s'est passé depuis mon voyage à Genève, me font penser que notre proposition' lu' serait pas votée-, et qu'en outre on y verrait tout simplement une cons])iration organisée i)ar Bakounine contre Marx. Or, tout en défendant énergiqaement la personnalité de Michel contre les calomnies de nos sales eniieniis. je suis d'avis ({u'il faut éviter tout ce qui j)Oui'rait faire dire aux autres : Ah ! ce sont des agents de Bakounine ! Et à ])ropos de Miclnd. as-tu vu dans la Lihci-lc d'hier sa lettre à Mazzini? Je suis enchanté (pie la Liberté l'ait insérée. Il y aura encore, je l'espère, moyen de s'entendre avec les Belges. . . Joukovsky répondit sur un ton piqué à ma scnioncc relative à sa lu'ijli- gence. Mais sa réponse, écrite le lundi 21, mil une semaine à me parvenir, parce qu'il avait oul)lié lains de ton maïupie de régularité dans la e()i"i-espondanc(>. (pie je constate que tu n'as pas h>s (pialités d'un bourgeois ponctuel (M méticuleux, tandis que tu as celles - fort appréciées par moi d'ailleurs — d'une imagination riche et féconde, mais capricieuse : tu le fâches. t. IV' snpprinioi' le Coiisril t,'i'n(r;il 2. Par les (l('l(\i,'U('s (le i'lnl(^rnalion;ilr rounis en (loiift^ronco on en Conirn's. li. IVaprt's l'Dfiyinal, qui m'a ofc nndu i-n \'M".\ par M"" .kmkovsliv . i86 l'im'i;iu indue. Seulement tu oublies la letti'e dans ta poehe. et tu ne la mets à la poste que le samedi matin, eomme le constate le timbre de Genève, — en s(jrle (|u'elle mariive le samedi soir. Puis, dans cette ré[)onse // lettre vue qui a mis une semaine à me parvenir, tu ne me parles ((ue dune seule chose, et tu persistes à garder un ssilence incomi)réh(^nsible sur les points les plus essentiels. Ainsi, je nai jamais pu obtenir de loi une réponse à l'éj^ard des conq:>tesde la .S'o/îV/«/77e. ïu te rappelles que lorscpje je suis allé à Genève, au moment où je commençais à te l'aire des reproches au sujet de ces eouq)tes que tu néglig-eais d'envoyer au Comité lédéi'al. tu m'as coupé la pai'ole en \najfivinant que tu venais de les envoyer. Et cependant ta ne les avais pas envoyés, je lai appris à mou rc.'lour. Aussitôt je t'ai écrit lettre sur lettre: tu as toujours négligé de me répontlre sui' ce point. . . Je persiste à croire que vous aviez le tenq)S de prévenii* Michel de ma proposition concernant l'Alliance II ne s'agit i)as ici de l'autorité d'un homme, de dictature, etc. ; il s'agit d'égards dus à un ami. \ ous pouviez très bien fixer à huit jours la séance dans laquelle on discu- terait la question, et dans l'intervalle écrire à Michel. Enfin, c'est fait, n'en parlons plus... A partir de ce moment, je m'abstins de toute récrimination au sujet du l'ait accompli. Au printemps de iiS^i, pendant que la Gonnnune luttait contre l'armée de Versailles, nous avions aî)pris que Netcliaïct' s'éluil rendu à Paris ; et j'a\oue que je m'attendis un momeut à voir citer son nom, associé au récit de quelque exploit téméraire ou de (juelque acte de sauvagerie déses- pérée. Mais il ne semble pas que Netchaïet ait coaibatlu dans les rangs des défenseurs de Paris : ou bieu il se trouva dépaysé dans ce milieu qu'il ne comprenait pas, ou bien il se réservait. Après récraseuienl de la Gonnnune, nous n'entendîmes plus parler de lui durant tout le reste de lannée 1S71 ; il était, je crois, revenu en Suisse, ei s'y tenait caché. Pendant les mois de juillet et d'août, les journaux publièrent l'réquennncnt des nouvelles du procès qui se déroulait en ce moment même à Saint Pétersbourg, et où iigu- raient, avec ceux qui avaient été ses associés, des personnes plus ou moins sympalliiques au mouvement révolutionnaire qui s'étaient trouvées compromises par les imprudences de Netchaïet' ou par ses manœuvres. Ou voit, par le calendrier-journal de Bakounine, (pie celui-ci lisait le compte- rendu de ce prorès ; et une note de ce journal nous t'ait connaître le genre de sentiments que cette lecture lui inspirait : le i*^"^ août il écrit : « Procès de Nietchajell. Quel ini'àme ! » J'ai dit que Bakounine avait connneucé le 12N juillet un Mémoire justiii- catit (qu'il appelle, dans sa correspondance, Iltipport sue V Alliance), et qu'il m'en avait expédié le 5 aoiit les 28 premiers téuiileis, envoyés aussitôt par moi à Genève, il continua, pendant la plus grande partie du mois d'août, à travailler à ce manuscrit. Les feuillets 29-G8 me furent envoyés le 2L août: au bas du feuillet (58 il a écrit cette annotation : Fin immédiatement. — Je ne sais pas l'usage que vous trouverez bon de faire de ce manuscrit. Ce qui est certain, c'est que je ne ferai pas d'autre rapport [que celui ci], qui ne peut pas être imprimé dans TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE X 187 sa forme présente, mais qui contient des détails suffisants pour éclaircir tous les points et poui* vous fournir tous les matériaux néces- saires pour un mémoire plus serré et plus court. — Je vous prie instamment, chers amis, de ne [)oint éoarer ce manuscrit, et de me le renvoyer tout entier, après en avoir [tiré] le parti que vous voudrez. Le 2'3, Bakounine m'envoya les feuillets 69-77, et le lendemain les feuillets 7898. Au haut du feuillet 88 il a écril celte ligne: Pour les très intimes amis. Le 2.5, le calcnrlrifr-journal nous le montre commençant à écrire un second article contre Mazzini, qu'il inJcrrompit le soir pour reprendre le manuscrit du rapport et tracer ce porlraii d Online dont j'ai donné des extraits (t. 1"". pages 227-229). 11 commence par celle phrase : Ce soir, je veux m'amuser. Je remets donc à demain la continua- tion de mon second article contre Mazzini, et je m'en vais tâcher de peindre le portrait de M. Nicolas Outine. Le 26, Bakounine ne travailla qu'an rapport sur r.AlUancc; il acheva le portrait d'OuUne (feuillets 99-1 k»), esquissa celui d'Henri Perret (fenillets 111-112). cl écrivit les trois premières lignes de celui de J.-Ph. Becker, qu'il laissa inachevé. S'il renonça à pousser plus loin ce travail, c'e.^t {|u'il voulait maintenant se consacrer tout entier à sou second article contre Maz- zini. qni allait devenir un livre, et qui l'occupa, à [lartir du 27, pemlant la fin du mois d'août, tout le mois de septembre, la plus grande partie de celui d'octobre, et la première moitié de celui de novembre, jusqu'au 16 '. En m'envoyant les feuillets 99-11 1 du rapport (il conserva par devers lui le feuillet 112), il ajouta au verso du feuillet m cette note : Presque fin de mon rapport sur l'Alliance, pages 99-111. — Jai vraiment très peu de choses à y ajouter: Portrait de Philippe Becker; leurs ^ exploits triumviriques pendant l'hiver 1869-18^0. jusqu'au Congrès delà Chaux-de-Fonds. Tout le reste vous est aussi bien connu qu'à moi-même. Aucun usage ne fut fait de ce « rapport » de Bakounine à ce moinenl-là, parce que sa proposition, présentée aux membres de la Seelion de l'Alliance par la lettre du B août, « d'adresser un mémoire justili.-atif au Comité fédéral de Saint-lmier », ne fut pas adoplée, non plus cpie celle d'envoyer au Conseil général de Ltmdres et aux principales Fi-dérations tic l'Internationale un mémoire dans lequel ce (Comité fédéral raconterait les faits qui s'élaient passés an (Congrès de la Chaux-de-Fonds el depuis. Mais en 1872, j'insérJii dans le Mém tire de la Fédération jurassienne deux frag- ments du manuscrit de Bakounine: le i)remier, fcuillcls JS-of), dans les Pièces justilicatives. pages 4;>-")8 : le second, feuillets 58 78 (avee beaucoup de suppressions et d'atténuations), aux pages (xS (1. "i)-77 (l. n) du texte. .le suis resté en jiossession de ce manuscrit, à l'exception des fiuillels 1-28, envoyés par moi à Genève et perdus, comme je l'ai dit, cl du feuillet 112, conservé par bakounine, cl qui existe dans ses pajMcrs (où Xelllau la retrouvé et copié). J'ai donné, dans le premier volume de C(;:> hocuiiwiits et Souvenirs, un certain nond)rt' de passages inédits. l'Xlrails des feuillcls 29-36, .57-08, 79-81, i. au troisieim> cl dernier le 16 novembre (feuillets riO-110: voir p 227'. 2. C'esl-ii diriî d'Outine. de Ferret et de Uecki-r. ï88 l'internationalt: nous à la Conférence de Londres, et avait proposé que ce délégué lAt moi. Je refusai calégorlquc ment d'accepter une seinblabli' mission. Je preS' sentais qu'à Londres je me serais trouvé en présence d une majorité prévenue, parfaitement résolue à fermer l'oreille à tout plaidoyer ; ma situation, connue représentant des Sections des Monlagncs, aurait été celle d'un accusé comparaissant devant des jn. Si je ne fis ])as le voyage de Londres, par contre j'allai rendre visite à Hakounineà I>ocaino. Mais je ne puis préciser la date exacte : loul ce que je sais, c'est que c'était dans la saison chaude, en août ou en sei)l<'mbre. .le n'ai pu retrouver, dans les (juelques papiers qui me r(;slcnl de celle époque, aucune indication sur ce. voyage ; cl Bakounine n'a pas nolé ma visite dans son calendiier-journal, qui présente plusieurs lacunes. 11 y avait longterni)s qu'il me pressait d'aller le voir; à chaque fois (|ue quelque incident se i»résenlait, aiîaires italiennes, question de la Section de l'Alliance, Conférence de Londres, etc., il m'écrivait qu'il était absolu- ment nécessaire que nous [jussions causer, (pie la correspondance était un moyen insiifrisant pour arriver à renientc complète, et que seule la conver- sation permettait de bien s'expliquer. Bakounine se dé{)!açait fréquemment et volontiers : dejjuis le moment où s'il était installé à Locarno en octobre ibiCiQ, il n'avait jtas fait moins de sept voyages plus ou moins longs \ 11 trouvait étonnant que les autres ne fissent pas comme lui, et il nous avait reproché souvent d'être trop casaniers. .Je fini> par céder à ses instances, une semaine où je trouvai la possibilité de prendre un congé de quelques jours : mais tout en me rendant à son appel, je restais persuadé que ce dépla- cement coûteux était parfaitement superflu, et que nous n'échangerions aucunes explicaiions qui n'eussent pu parfaitement être confiées au papier. L'événement justifia mes prévisions : nos conversations furent des plus attrayantes pour moi, car liakouninc. je l'ai déjà dit, était un charmeur, mais elle:- n'eurent aucun résultai pratique quelconque : mon voyage à Locarno fut une simple partie de plaisir, dont j'ai gardé un souvenir très agréable. Parti de Neuchâtel pour Lucerne par le premier train, je débarquai à Fluelen vers midi, et j)ris la diligence du Gothard, qui m'amena le soir à (jocschenen où je couchai : au dîner, je fis connaissance pour la première fois avec le risotto italien. Cette première partie du trajet métail familière, car deux fois déjà j'avais visité le lac de Lucerne et le canton d Uri, en juillet 18G.5 avec mon père, en octobre 1869 avec ma femme. Le lendemain, je franchis le Gothard, en diligence, et, après avoir beaucoup souffert de la chaleur et de la soif dans rinterniinable descente de la vallée du Tessin par tme après-inidi et une soirée brûlantes, j'arrivai vers minuit à Bellin- zoiia, ([ui fut ma seconde étape. Le troisième jour, la voiture postale me conduisit de Beilinzona à Magadino, où je pris le bateiiu à vaj)eur pour Locarno. Bakounine m attendait au débarcadère; il avait retenu pouf moi une petite chandire dans une auberge voisine; ap:ès que j'y eus déposé mon ba^îage, il me conduisit à la maison de lu Sigiiora Vedova Teresa Pedrazzini. où il habitait. Sa femme était absente, ainsi que les deux eufiints ; mais il avait un hôte, un jeune ouvrier de Florence, nommé Gaetano Gra.ssi, arrivé de la veille ou del'avani-veille. Pendant la journée, Bakounine se tenait dans une grande pièce du rez-de-chaussée, donnant sur un jardin, et qui lui servait de chambre à coucher et de cabinet de travail. i*our les repas la table était dressée dans le jardin. 11 m'est resté peu de souvenirs précis de l'emploi de noire temps. Un matin je fis l'ascen- sion du sentier e.scarpé et du long escalier, eu partie taillé dans le roc, 1. Le 9 niHis 1870. départ de Locarno pour (lenève, rentrée à Locarno vers le 20 avril; VIS le 2.t avril, voyage a Milan, et rentrée à Locaino le 1''' mai; vers le 15 mai, départ d^ l.oearno pour Genève, rentrée à Locarno vers le ±1 mai ; vers le ^0 juin, troisième voyage à Genève, et Mnliée à Locarno vers le 26 juillet: le 9 septemi ,re, départ pour Lyon et Marseille, rentrée a l.oearno par Gènes veis le 28oclubre; le 19 mars 1871, départ pour Florence, rentrée à Locarno le 3 avril ; enfin, le 2ï avril, départ pour le .lura, et rentrét; à Locarno le 1"' juin. TROISIEME PARTIE, CHAPITlili: X I9I qui mène au sommet snr lequel est juchée la chapelle fie la Madonna del Sasï-o : Bakounine, nalurcilcment, n'était pas là, mais Grassi m'accompa- gnait ; comme il ne savait pas un mot de français, je tAcluiis de lui parler italien, et je me rappelle condjien me surprenait la prononciation (loreatinc démon interlocuteur, avec ses étranges inlonalions gutturales, héritage des vieux Etrusques : je compris pour la première fois la raison dèlre du dicton italien, linfrno toscaiia in boccu roniana. Dans l'après-midi, quand le soleil déclinait. Bakounine, après avoir pris le thé, sortait pour faire une promenade : nous allâmes ensemble, une fois ou deux, sur la roule de Minusio. au nord-est de Locarno. Nous passions la soirée, jusqu'à une heure avancée de la nuit, sous les arbres du jardin, à jouir de la fraîcheur ; il me demanda un soir de chanter, car il aiujait beaucoup la musique, et je me souviens que lui chaulai l'Hymne à la Nuit, du Désert de Félicien David. Je ne crois pas être resté plus de deux jours à Locarno. Je repartis enchanté de ma visite, 1res content d'avoir vu de mes yeux la retraite où mon grand ami vivait tranquille depuis deux ans, mais ne rappor- tant de mon expédition au-delà des Alpes qu'un seul bénéiice positif : la recette du risotto, qu'à ma prière Bakounine avait demandée pour moi à \lme Pedrazzini. On sait que Marx puldia, quelque temps après la Conmiune, au nom du Conseil général de l'internalinnale, une brochure écrite en anglais, datée du 3o mai i8;i, intitulée La (laerre civile en France {The Civil War in France). Celte brochure, qui, publiée également en allemand, fut beau- coup lue et appréciée en Allemagne % passa à peu près inaperçue en France et dans les pays latins La traduction française ne parut qu'en juin 1872, à Bruxelles, Dans un passage remarcpnd>Ie de cet écrit, Marx a délini en ces termes l'idée moderne de Commune (je traduis sur l'original anglais, n'ayant pas la Iraduction française) : «L'unité nationale ne devait pas être brisée, mais, tout au contraire, organisée, par la constilulion communale ; elle devait diivenir une réahlé par la dcstrnclion du pouvoir de l'Ftat, qui prétendait êlre l'incarnation de celle unité, indépendant dt; la nation et supérieur à elle, tandis qu il n'eu est qu'une excroissance parasite. Les organes purement répressifs de l'ancien pouvoir gouvernemental une fois supprimés, ses fonctions légi- times, enlevées à une autorité qui usurpait la prééminence sur la société elle-même, devaient èlre restituées aux agents responsabl'S de la société... C'est la destinée ordmaire des créations hisloricpies eomplèleinent nou- velles, d'êlre prises, par erreur, pour la reproduction de formes plus anciennes, et même défuntes, de la vie sociale, avec lesquelles elles peu- vent oflrir une certaine ressi-mblance. Ou a voulu voir, à tort, lét' jusqu'à ce jour l'ouvr.!:;!' cl.issiqui- sur la Commune do Pans (die lilansisclic Schrift iiher die l'arlsrr Koiiiiuunej ». It)'2 L I.MKllNA riONALi: inCiuos (le rarinée prussienne, qui venait d'annexer à l'Allemagne deux provinces françaises, la Commune a. annexé à la France le peuple Iravail- leur du monde entier. » Voilà une étonnante déclaration de princpcs, où Marx semble avoir ahandonné son propre projj:ranMne pour se rallier aux idées lédéralistes. Y a-l-il là une conversion réelle de l'auteur du Ka/n'lal, ou du moins un enlraînemeid momentané auquel il a cédé sous le coup des événements ? ou bien étail-ce de sa part une habileté, a(in de recueillir, par une adhésion appareille au proj^ramme de la (Commune, le bénéfice du pr(îstig(; qui s'allachail à ce nom '? (>ette adhésion, (piel qu'en fût le mobile, est en bien trange contradiction avec l'altilude que Marx allait [ticndre à la Con- férence de i^oniires, et, nn an plus tard, au Congrès de la Haye. Dans une lettre destinée au jouriial de lîiuxelles la Liberté (datée du 5 octobre 1872, restée inédite, et piil)liée seulement en 189^. par les soins deXetllau, dans la Société nouvelle de Bruxelles), Bakounine a écrit à ce propos : Led'ef de rinsui'rection coninuiiialiste fut si l'ormidable partout, que les ruai-xiens eux-mêmes, dout toutes les idées avaient été ren- versées pai' celte insun-ectiou, se virent obligés de tirer devant elle leur chapeau. Ils firent plus : à l'encontre de la plus simple logique, et de leurs sentiments véritables, ils proclamèrent que son pro- gramme et son but étaient les leurs. Ce l'ut un travestissement vrai- ment boudbn. mais forcé. Ils avaient dû le faire, sous peine de se voir débordés et abandonnés de tous, tellement la passion que cette révo- lution avait provoquée dans tout le monde avait été puissante. Mais on n'est jamais tralii que par les siens. Une publication inattendue — qui a vu le jour depuis que cette page de mes Souvenirs a été écrite — nous a révélé ce que Marx [lensait en réalité de la Commune et jusqu'à quel point son admiration était sincère. Le 9 novembre 1871, à un moment où il avait dfi constater, à son vif déplaisir, que les réfugiés de la Com- nmne, à Genève et Londres, refusaient de se courber sous son autorité, il écrivit à son ami Sorge, à New York, ces lignes incroyables, tout récemment publiées (1906) : Et voilà ma récompense pour avoir perdu presque cinq mois à ti'availler pour les réfugiés, et pour avoir saucé leur honneur par la publication de Y Addreas on the Civil War '. Marx sauvant l'honneur de la Commune ! XI La Conférence de Londres (i---:i3 septembre iS-iJ. On lit dans le Mémoire de la Fédération jurassienne (p. 202) : La Conférence de Londres siégea du [dimanche] 17 au l^samedij a3 septembre 187 1. Elle était formée de vingt -trois membres, qui se décomposaient ainsi : six délégués belges [dont l'un était en même temps membre du Conseil général], deux délégués suisses, un délégué espagnol, treize membres du Conseil général nommés par ce Conseil, et un inconnu sans mandat. 1. Dies der Dank dafiir, dass icb fast fiinf Monate in Arbeilen jur die Fluclit- linge verloren vnd durch die Address on the Civil War a/s ihr Ehrcnretter gewirkl h abe. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE Xt ig3 Les six délégués belges étaient De Paepe et Verrycken, délégués du Conseil fédéral belge ; Fluse, délégué de la Fédération de la val- lée de la Vesdre ; Steens, délégué de la Fédération du Centre ; Coencn, délégué de la Section d'Anvers ; et Herman, membre du Conseil général, délégué de la Section de Liège. Les deux délégués suisses étaient MM. Outine et H. Perret. Le premier, membre de cette Section russe de Genève qui paraissait être si fort avant dans la confidence de Marx, avait reçu des pleins-pou- voirs, sans aucune instruction, de la Section allemande de Genève. Le second, H. Perret, nétait pas délégué par les Sections genevoises ; il avait cependant un mandat signé par le Comité fédéral de Genève, et A'oici comment. L'assemblée générale des Sections de Genève avait nommé pour délégué à Londres Grosselin, par i5o voix environ contre 28 seulement qu'avait obtenues H. Perret ; en même temps temps l'assemblée avait alloué à Grosselin une somme de trois cents francs pour frais de voyage. A la veille du départ. Grosselin déclara que cette somme était insuHisante et qu'il lui fallait quatre cent cinquante francs ; n'ayant pu obtenir cette augmentation, il refusa le mandat. C'est alors qu'on ne sait qui remit, on ne sait quand ni com- ment, le droit de représenter la Fédération genevoise à H. Perret, qui voulut bien se contenter des trois cents francs votés '. On peut juger de quelle façon les aspirations du prolétariat suisse se trou- vaient représentées par ces deux messiem\s, qui allaient être appelés à donner à la Conférence des renseignements véridiques sur le conllit de la Fédération romande. L'Espagnol était Anselmo Lorenzo, membre du Comité fédéral espagnol, ("était le seul délégué qui eût un mandat impératif, et il apportait à la Conférence un travail sérieux, élaboré par une réunion de délégués des Sections espagnoles. Ce travail, ilont le contenu aurait pu gêner les décisions prises d'avance par Marx et ses amis, fut escamoté sous prétexte de le traduire. On profita de la « connais- sance insuflisante » que le délégué avait des langues autres que l'espagnol ; on s'arrangea [)our dire que son projet viendrait comme amendement à celui du Conseil général (!), et il n'en a plus été ques- tion que dans le paragraphe 3 de l'article xiii des prétendues résolu- tions de la Conférence -, paragraphe dans lequel on mettait insolem- ment au panier, avec accompagnement d'eau bénite de cour, les vomix clairement énoncés de toute une Fédération '. Quant aux treize délégués membres du Conseil général et nommés [)ar lui, il y en avait se[>t qui siégeaient à titre de secrétaires corres- pondants des dillérents pays non représentés à la Conférence : c'étaiiMit Engels pour litalie, Marx pour l'Allemagne. Eccarius [)()ur rAniéri([ue, llales [)our l'Angleterre, Uociiat [)onr la Hollande, Cohn [)our le Danemark, et /abicUi [xun* la Pologne. Ouli-e ces sept-là. le Conseil général avait désigné six autres de ses membi'cs pour le représenter, lui ; et parmi ces six les trois premiers étaient censés 1. Cftllo historiolle a iHé tin't> du Mémoire Jiisli/iratif do Robin, (jui l'avait extraite d'une lettre à lui ('critc par JoukovsUy le Ij scplembrc. Dans li' .l/<'/»(u'rf de la Fédcrdtioii jiir(i>i^u'nn<\ on a iui|)i'iiiié que (irosselia avait eu 200 voix ; j'ai rectifiii celte erreur d'après le texte de la lettre de JoukovsUy, oii il est parlé de « 200 votants, avee !")() vnix pour (jrosscliii, 28 pour l'crret ». 2. On trouvera ce paragraphe plus loin (p. 2U81 3. Cet alinéa est éi^'alemenl tiré tlu Mèmuiic île llobiii. ti. M. — m. 194 l'internationale représenter en niênie temps la l^'rance ^ : c'étaient Serraillier, Vaillant, liastelica, MotlerslnNid, Fi-iiiikel el Jung. (a^s treize membres du (Conseil général, qui navaient aucun mandai, foi-maient à eux ti'eize la majorité de la Conférence, com])oséc de vingt-trois nunnbres. L'inconnu sans mandat était un ciloy<;n de Bordeaux, présenté seulement en séance. Il avait pour tout titre une lettre particulière où il était l'ait )nention des progrès de llnternationale à Bordeaux ; la coterie Marx comptait sur lui, il l'ut admis à siéger. On a su depuis qu'il avait été très confus du l'ôle qu'on avait voulu lui l'aire jouer ; et, faute de mieux, il cessa d'assister aux séances. Il est juste d'ajouter à cette liste les filles de Karl Marx, qui furent admises à siéger à la dernière séance d(; cette Conférence secrète. La chronique ne dit pas si la Conférence leur donna voix délibérative ; elle aurait ])U le faire sans déroger, car ces demoiselles avaient autant de titres à représenter le prolétariat international que le plus grand nombre des soi-disant délégués. Ce qui se passa dans la Conférence a été raconté, en partie, par un témoin perspicace, Paul Robin, qui en sa qualité de membre du Conseil général assista à un certain nombre de séances. Je reproduis les principaux passages de son Mémoire Justificatif relatifs à ce sujet, passages dont quelques-uns ont été insérés, soit textuellement, soit un peu abrégés et atténués, dans le Mémoire de la Fédération jurassienne : Je nai pas à parler de la préparation de la Conférence. Des raisons de distance et de famille m'empêchèrent alors d'assister assidûment aux séances du Conseil général. . . J'assistai seulement à la dernière, dans laquelle Marx eut le talent de nous faire peur des mouchards français (il avait déjà des indices sur Gustave Durand "), et nous fit voter à l'unanimité de n'admettre aucun délégué des réfugiés français à Londres... Nous verrons comment on y suppléa '\ Enfin vint le jour de la Conférence ; on fait mystère du lieu * et de l'heure des séances, sous prétexte de j)olice, mais en réalité par peur du contrôle des internationaux eux-mêmes. Il n'y a pas, en efî'et, dans la liste des personnes qui en font partie, un seul nom qui ne soit parfaitement compromis aux yeux de la bourgeoisie. . . Un bien petit incident marqua le commencement de la première séance ; mais, hélas ! nous avons des choses si mesquines à signaler que celle-ci n'est pas indigne de leur compagnie, d'autant qu'elle peint bien le respect religieux que savent maintenir le grand pontife et ses cardinaux. On attendait depuis une heure et demie l'ouverture 1. Après la Commune, le Conseil général, qui avait déjà admis dans son sein Robin, en octobre 1870, à titre de réfugié français, s'adjoignit un certain nombre de notabilités delà proscription communaliste : E. Vaillant, Ch. Longuet, Constant Martin, André Bastelica, VVrobl(>-wsIii, Léo Frânkel. Il se fit décerner à ce sujet par la Conférence un vote d'approbation. 2. Cet espion, qui fut démasqué peu après, avait réussi à se faufiler dans une Section fondée à Londres par des réfugiés de la Commune sous le nom de Section française do i8H. 'd. On l'a vu plus haut, dans l'extrait du Mémoire de la Fédération jurassienne. Vaillant et Bastelica, membres nouvellement entrés au Conseil général, furent dési- gnés par ce Conseil pour représenter le prolétariat français, en compagnie de Serraillier, secrétaire correspondant pour la France. 4. Les séances de la Conférence eurent lieu dans une auberge à l'enseigne des Blue Posts, près de Tottenfiam Court Road. TIIOISIÈME PARTIE, CHAPITUE XI 196 de la séance qui (c'était un dimanche anglais) n'avait pu être fixée qu'à cinq heures. Tout le monde était présent. Marx, très allairé, courait de l'un à l'autre de ses lieutenants et parfois disparaissait de la salle. Il paraît que c'est dans un de ces moments que, traduisant l'impatience générale, j'osai proposer de nommer Jung président et de commencer. On lut étonné de tant d'audace ; quelqu'un ajouta « provisoirement », et sauf Eccarius dont la religion ne fut pas ébranlée et qui vota contre, pour tous l'impatience l'emporta et Jung fut élu. Il ne voulut pas se permettre de s'asseoir au siège du président. Mais le bruit avait fait revenir Marx et son premier ministre [Engels]; celui-ci reproposa de nommer un président, reproposa Jung, et. bien que j'eusse fait observer que la chose était déjà votée, l'assemblée revota, Eccarius compris, Jung prit place, et la séance commença. Les premières séances de la Conférence se passent en vains bavar- dages, en insolences de M. Outine, en bredouillements d'Engels sous prétexte de traduction. On ne résout rien ; on nomme des commissions dont Marx et ses lieutenants sont les meneurs, le reste étant composé de personnages muets qui paraissent à peine, Marx lit un projet qu'il a fait avec Engels et que le Conseil général a approuvé avec sa docilité habituelle. 11 est facile de voir que ce long faclum et les commentaires qui l'accompagnent n'ont qu'un but unique, la démo- lition des ennemis particuliers de Mai*x, les citoyens Bakounine, Guillaume et O'^. Cependant si sûr que le maître puisse être de la composition de la Conférence, il se méfie de quelques étrangers naïfs qui pourraient faire des observations gênantes, proposer quelque amendement non suflisamment venimeux. Pour parer à cet inconvénient, la coterie Marx fait décider que la Conférence naura à voter aucune résolution positive : elle en votera seulement le sens, laissant au Conseil général le soin de la rédaction ultérieure. Grâce à ce truc habile, ces messieurs auront le droit de publier tout ce qu'ils voudront sous le nom de Résolutions de la Conférence. C'est tout simplement un faux avec circonstances aggravantes. Eq ce qui concerne le diilérend entre les deux Fédérations de la Suisse romande, voici ce que raconte Robin : C'est l'agent Outine qui expose la question suisse, en vomissant un monceau d'injures, en lançant une foule d'épithètes malsonnantes, qu'il ne cessera pas de mériter pour les avoir prodiguées à d'hon- nêtes gens. Quand il s'agit de nommer la commission pour étudier cette question, ce monsieur propose avec aplomb en première ligne le compère Marx. J'ose faire remarquer que la Commission devrait être composée d'hommes tout à fait inqjartiaux. Outine s'indigne, Marx joue la petite comédie tle circonstance ; De Paei)e, par naïveté véritable ou feinte, vient à la rescousse en racontant une anecdote où le mot de « marxien» est prononcé ; la claque s'en mêle, et Marx est yo/*ce d'accepter '. On lui adjoint le respectueux Kccarius, un silencieux Irlandais [Moltersheadj ([u il a récemment [)résente ilans l'Internationale et au Conseil, un Français et un Belge ([ui peuvent passer pour indépendants. 1. Di' Pacpo a toujours tiMiioignc a Marx beaucoup ilc déftSrcnce. Sur li fa^on dont Maix el KnL;els, en rcloui-, jugcaii'uL De Faepe, voir une note vers la Un du cbap. VI de la (Jualrieine Partie. 196 l'internationa LK La Commission iiniiailialc choisit })oiir lieu de réunion le salon (le Marx. Convoqué lii, coniiuc témoin, à huit heui-es du soir, je m'y rends avec la plus gi'anch- répuj^nancc, mais exactement. Les demoi- selles Marx, qui ont assisté [[)lus lard] ii la dei'nière séance de la Conlerence seci-èie, étaient ])résentesà cette réunion au moins aussi secrète. Ayant deux heures «U^ chemin à (aire pour revenir chez moi, je déclarai d'avance (jue je partirais à dix heures. On disti'ihua des ralraîchissemenls pour renforcer l'impartialité, et l'on commença à neuf heures et demie. Un président est nommé pour la forn>e ; le compère Engels fera le procès-verbal, ([uoique non mendire de la commission. Notre hôte, juge impartial, ex])ose la question en faisant un réquisitoire dont on aura l'idée en lisant le commencement des Prétendues scissioiis '. Seulement ici il n'y a point encore de grosse insulter ; c'est mielleux connue paroles de gens d'église. Eu résumé, d'après le ténu>in-accusateur-juge Marx, le dillérend suisse avait pour cause première les attaques i)ul>liées par les alliliés de l'Alliance dans les journaux le Prog-rès et YEgaiité contre le Conseil général, le désaveu des articles de ce dernier journal par les internationaux de Genève, et la l'éi'ocation {sic) du Comité de rédac- tion par le Comité fédéral romand. Je pris la parole comme si j'eusse cru que, grâce aux autres y'ii^es impartiaux (!), quelques explications loyales pouri^aient amener à un apaisement; je racontai le vrai motif pour lequel le Comité de rédac- tion s'était retiré. . . Je remis une protestation des Sections des Mon- tagnes contre tout jugement ^ (on avait cru prudent là-bas de faire remettre cette protestation par quelqu'un entre les mains de qui elle ne s'égarerait pas) ; j'ajoutai que pour mon compte je ne partageais qu'à moitié l'avis de mes amis, que je croyais à la Conférence le droit, le devoir et le pouvoir de tout concilier en reconnaissant et en traitant les deux Fédérations d'une manière égale, en les invitant à s'abstenir désormais de toute hostilité publique ; mais que la Confé- rence n'avait aucun droit de se prononcer enti^e les parties, l'une d'elles n'ayant pas été convoquée. Perret fait l'étonné et demande à Jung si c'est vrai. Jung, au lieu de répondre, recommence sa vieille histoire de la lettre à Guillaume laissée sans réponse et la tire en longueur '. Mon temps me pressait ; j'insiste pour avoir une réponse catégo- rique, et, non sans peine, je iinis par obtenir un aveu. Je me lève alors ; on veut me retenir, je refuse, déclarant que j'avais dit tout ce que j'avais à dire, M. Outine s'écrie qu'il me déclare qu'il me met directement en cause. A quoi je lui réponds, en me retirant, que je lui renvoie son accusation avec le plus profond mépris. On conçoit qu'il eût été peu digne de continuer à jouer un rôle quelconque dans cette comédie, de paraître à n'importe quel titre devant ce soi-disant tribunal où les formes les plus vulgaires dont la justice bourgeoise elle-même ne se départ jamais étaient outra- geusement violées. Aussi je remis à un ami, avec mission de la lire à la Conférence 1. Les prélendues scissions dans l'Internationale, circulaire privée du Conseil générai. 5 mars lti72. Il en sera parlé au chap. V de la Quatrième Partie. 2. C'est la lettre signée Schwitzguébfl, du 4 septembre : voir ci-dessus p. 188. 3. Voir ci-dessus pages 17-18, 40 et 176. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE XI ig^ si j'étais appelé quand la fameuse commission présenterait son rap- port, la note suivante : Appelé comme témoin à propos du différend suisse dtjns la commission chargée de l'examiner, je m'y suis rendu avec l'espoir de contribuer à un apaisement. Mis direcleiitenl m churp, je déclare formellement que je n'accepte pas le rôle d'accusé, et je m'abstiens d'assister aux i-éances de la Conférence où sera disculée la question suisse. 19 septembre 1871. P. Robi.v. Je parlerai tout à l'heure de la résolution qu'on fit prendre à la Confé- rence sur le dilférend suisse, ainsi que des autres résolulions publiées en son nom par le Conseil général. Avant d'y arriver, je veux achever de montrer dans tonte leur beauté les agissements de la coterie marxiste : on va voir comment, en purdiion de l'opposition honnête et courageuse faite par Robin aux vilaines intrigues dont il avait dû, malgré son optimisme du début, constater la réalité, elle s'y prit pour l'expulser de ce Conseil général où Marx lui-même l'avait fait entrer un an auparavant. Sept jours après la rédaction de la note reproduite ci-dessus, la lettre suivante, revêtue du timbre du Conseil général, était adressée à Robin: Londres, 2fi septembre 1871. C'ioyen, Votre lettre ayant été considérée par la Conférence comuie injurifuse pour elle, la Conférence a décidé par un vole spécial, le 22 septembre, que vous seriez invité à retirer cette lettre, et qu'en cas de refus de votre part le Conseil général est appelé à statuer. Le président de la séance : A. Seuraillieb. Poui' attestation, le secrétaire : Ch. Rochat. Voici comment Robin raconte ce qui se passa à la suite de l'envoi de cette lettre : Le soir, dans la séance du Conseil général, pour bien constater la préméditation d'épuration, j'otï'ris verbalement la rectification que je reproduisis après la séance dans la lettre ci-dessous. Marx seul eut la parole, pour faire un récit animé de l'insulte que j'avais faite chez lui au compère Outine ; il ajouta qu'agir ainsi, c'était considérer la Conférence comme une farce {sic). Il faut en effet que j aie été bien tenace pour conserver si longtemps quel([ue doute à ce sujet. Puis la docile assemblée remit l'all'aire à uu autre jour. Voici ma lettre : Au citoyen Serrailller. En réponse i\ votre lettre de ce jour, j'olTre au Conseil fjénéral d'ajouter, dans celle du 19, (lueNjucs mots qui montreront (|ue la Conférence l'a mal interprétée. .Vprés: en cause, j'ajoute: par un triiioiii d(tns la connu it^^ioii. .le refuse d'ailleurs absolu- ment de retirée ma lettre. P. Hohin. En vérité telle avait été ma pensée en écrivant la lettre du 19 ; mais maintenant j'enveloppais dans un égal mé[)ris le sieur Outine et ses compères Marx, Kngels, Jung, Serraillier, et toute la série de leurs dupes. Il inq>oi'lail de le téiiu)igner neltemeid à Marx, qui m'avait llallé au (b'bul, espérant sans doute me joiiitlre à la clicpie de ses agents. Je lui écrivis : :5 octobre 1871. Citoyen Mar.x, .le vous ai eu tl(" très grandes obliii.itions personnelles ', (|ui me pesèrent peu tanl. (jiie je crus (|ue rim ik^ poiii-r.iit allcicr la n^speclueuse amilic que j'avais pour vous. Aujourd'hui, ne pouvant suliordonner ma conscienLO à ma recon- 1. Lorscjue Robin élait arriv(" a Londres avec sa famille, sans ressources, en octobre 1870. Marx lui avait avain'c une somme de trois livres st. et demie |87 fr.;)Ol. que Ibdjin, ayant trouve du travail, put lui lendie au bout de ileux mois. iqS l'internationale nilissiinrft, jo crois, en ayant, le rofiret de devoir rompre avec vous, vous devoir cette dcciaralinn : .le suis convaiiicu que, cédant h des liaines pcrsonnellfs. vous avez porté ou appuyé des accusations injustes ( outre des membres de l'Internationale, objets de ces haines, ou dont le crime était de ne pas les partaf,'er. Je vous salue. P. liOBlN. Quand on .s'occupa connne memlire du Conseil fédéral, était en vénWW jonrudlDite : il était attaché comme chroniqueur, aux appointements mensviels d(> cimiuante duras (£M) fr.). à la rétiaction d'un journal de modes de Madrid, // ,1/(>(/(/ clcfiuntr ; c'est comme « journaliste ■> qu'il ,ivait été admis dans la Section des n\étlers di\ers (Scccioii. yana de la Fédération madri- lène, dont il était membre ; s'il eût été typogiaplie, il aurait fait partie_ de l.i Section des typographes (Srcciiiii de lijKXjrafos de La Fedrracion mnJiUena , à la(|uelle appartenaient Lorenzo, Iglesias el Pauly. aOO L INTERNATIONALE augmenter les pomoirs du Conseil ri;(l»'*ial. et lui donna entie aulres le droit d'admettre ou 3' seplernhi-e /.S'-/, résolulions rédigé(>s non par ces délégués cux-inéuics, mais |);ir wuc coininissiim du Conseil <<étu''ral. (pii les rédigea une lois la ('onIViciicc terminée, jmrurenl en nue l)rochure de S pages (pii |)()iU' la sigiialuii' ilr tous les Micnihres de ce C^onseil et la diile du 17 septembre 1H71. t . Liirin/.d f;iit alliisinn h llTstoiic;). :i. Ansi'lmo LonENZo. Iliici.. paj^cs .■M7-.{2:i. 202 L rNTERNATIONAl.K Examinons celles de ces résolutions (dont le nombre total est de dix-sept) (|ui ont rapport à l'une ou l'autre des questions traitées dans ces pajjfes : II. — Dcnondnations (ics (Conseils nationaux ou rtnfumaiix, des branches, sections, i(roii/)es locaux et de leurs comités respectifs, ... .'3. — Il sera désoi-iuais défendu aux branches, sections cl groupes de se désign(!r par des noms de secte, comme, par ex(Mn[)l('. les noms de branches positivistes, mutualistes (sic), collectivistes, communistes ', etc., ou de former des groupes séparatistes, sous le nom de « scictions de ])ropagande », etc.. se donnant des missions spéciales en dehors du but commun ])oursuivi par tous les groupes de rinternationale. Par celle résolulion, on avait évidemment visé la Seciion de pro- pagande de la Cliaux de-Fonds et la Seciion de propagande et d'action révolutionnaire socialiste de Genève, tout nouvellement constituée (le () septembre : voir p. 218). Outre que l'interdiction, pour un groupe, de prendre le nom de Section de propagande, était une atteinte flagrante au principe d'autonomie clairement énoncé dans l'article 10 des Statuts géné- raux adoptés au Congrès de Genève (1866), qui dit : « Quoique unies par un lien fraternel de solidarité et de coopération, les sociétés ouvrières n'en continueront pas moins d'exister sur les bases qui leur sont propres », il y avait dans la rédaction de la résolulion des mots perfides. On y parlait de groupes séparatistes^ se donnant des missions spéciales en dehors du but de l'Internationale ; or, nos Sections de propagande n'avaient pas la moindre tendance « séparatiste » ; cette épitbèle était un non-sens ; et. si les Sections de propagande .'«e donnaient une mission spéciale, c'était en dedans et non en dehors du but commun de l'inlernalionale. IX. — L'action politique de la classe oui'rière. Vu les considérants des statuts originaux - où il est dit : « L'éman- cipation économique des travailleurs est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moj'en » ; Vu V Adresse inaiio'arale de l'Association internationale des tra- vailleurs (1864), qui dit : « Les seigneurs de la terre et les seigneurs du capital se serviront toujours de leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs privilèges économiques. Bien loin de })ousser à l'émancipation du travail, ils continueront à y opposer le plus d'obstacles possible... La conquête du pouvoir politique est donc devenue le premier devoir de la classe ouvrière » ; Vu la résolution du Congrès de Lausanne (1867) à cet eflet : « L'énumcipation sociale des travailleurs est inséparable de leur émancipation politique » : Vu la déclaration du Conseil général sur le prétendu complot des internationaux l'ranij'ais à la veille du plébiscite (1870), où il est dit : 1. Celle « défense > n a nullement empêché le Koniiiiunislischer Arbeiter- hiidiingsverein do Londres, soi-iété adhérente à l'Internationale et dont faisaient partie Kccarius;. iMnix, Ensels, Lessner, etc.. de continuer à se donner l'épithéle de communiste. Deux poids el deux mesures. 2. On remarquera l'emploi de ce mot oriqinnux, calculé pour faire cr.'ire que les statuts publiés en Irm^-ais après le Congrès de <îenéve en 1!S66 n'avaient pas la valeur d'un texte authentique, el que celui-ci devait être cherché dans l'édition anglaise des statuts (provisoires, ne pas l'oublier) publiée en 1864. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XI âo3 « D'après la teneur de nos statuts, certainement toutes nos Sections, en Angleterre, sur le continent et en Amérique, ont la mission spéciale, non seulement de servir de centres à l'organisation mili- tante de la classe ouvrière, mais aussi de soutenir, dans leurs pays respectifs, tout mouvement politique tendant à l'accomplissement de notre but final : l'émancipation écon.omique de la classe ouvrière » ; Attendu (pie des traductions infidèles des statuts originaux ont donné lieu à des interprétations fausses qui ont été nuisibles au développement et à l'action de l'Association internationale des travailleurs ' ; En j^résence d'une réaction sans frein cjui étouffe violemment tout effort d'émancipation de la jjart des travailleurs, et prétond main- tenir [)ar la force bi'utale la distinction des classes, et la domination politique des classes possédantes qui en résulte ; Considérant en outre : Que contre ce ]JOuvoir collectif des classes possédantes le pi'olé- tariat ne peut agir comme classe qu'en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés i)ar les classes possédantes ; Que cette constitution du prolétariat en parti politique est indis- pensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême : l'abolition de^ classes : Que la coalition des forces ouvrières déjà obtenue par les luttes économiques doit aussi servir de levier aux masses de cette classe dans sa lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs ; La Conférence ra])pelle aux membres de l'Internationale : Que dans l'état militant de la classe ouvrière, son mouvement économi([ue et son action politique sont indissolublement unis. C'était la première fois qu'on voyait invo([uer, à l'appui de la thèse delà nécessité de la conquête préalable du pouvoir politique, l'aulorilé de VAddress de i(S()4. Jusqu'à ce moment, ce document, qui n'avait jamais reçu la sanction d'un ('ongrès général, avait été regardé counne exprimant simplemenl ro{)inion [lersonnelle de celui qui l'avait rédigé et des membres du Conseil gt-néral qui l'av dent approuvé, et c'était là ce que Tolain avait expliqué devant le tribunal correctionnel en 1868 (voir t. I", pages 04-05). Le Congrès de Lausanne, en i8()7, avait l)ien, en etTct, déclaré que « l'émancipalion sociale des travailleurs est inséparable de leur émancipa- i. Comme cornlhiiro do, cet " Attendu », la Conférence, par une rt'-soliition spéciale qui ne fii^ure pas an nombre des dix-sept résoliilions con tenues dans la brochure, chargea le Conseil général a de publier, en ani^lais, en français, en allemand, une nouvelle édition authentique, et revisée, des statuts et règlemenls ;j;énéraux ». Cette pulilicatioii, intitulée (( Kclition onicielle, revisée par le Conseil général », contient un .\ppeiidice on on déclare Idans l'édition française) que le texte français publié dans l'édition de Genève en liSOB a était défectueux sous bien des rapports d, parce que (( l'édition française (iSCi'i) des statuts |)rovisoires de Londres avait elé adoptée à (ieiièvc. commis une traduction lidélc », tandis qu'au contraire, (( tante d'une con- naissance sullisantc de l'an,i,'lais. plusieurs paragraphes des statuts avaient été mal traduits », et qu'en outre « le Comité de ['aris, d'où émane celte tr.iduction, avait introduit des clianf^'emenls importants dans li^s considérants ». l>'ailleurs, ajoutait le rédacteur de l'.\|ipendice, un<^ note de la p. 27 ilc. la brochure imprimée à Cenéve av< rtisait que c le te-xte olliciel (>t oblifj;aloire des statuts et re,i;lemenls serait |iubli(' par le Conseil ^iéniTal de Londres dans son compte-retidu tlti Congrès », compte-reiKlii ((iie le C^.ons(Ml ne publia [)as. Kn conséi|utnce, le duiseil ^-eiuM'al dei litre (ju'il a fait au texte fraui'ais, dans cette « Kdition ollicieile révisée ■>, les chan- gements (( nécessaires pour le rendre conforme à l'original anj,'lais, et qui ont été prescrits par une résolution de la Conférence ». 2o4 l'internationale lion politique » ; bien plus, il avait ajouté que a. l'établissement des libertés politiques est une mesure première d'une indis[)('nsable nécessité i>. Mais les inomolcurs de celle résolution, (^'avaient élé Perron, Mondial, cl moi- même ; nous nous trouvions encore, à ce momenl-là, enj,%'i^és dans la poli- licjue de la dcmocralie sociide, disposée à prati(|iicr une alliance avec l'un on iaulre des [larlis politi(pies bourj^eois en vue d'obtenir des réCormes par la voie législative. |)c[)uis, nous avions reeoimu noire erreur ; cl en uS()(), au lendemain du Congrès de Hûle, quand Moril/. Hess avait éciil dans le Itevcil que « les colleelivisles de l'inlernalionale fieusenl our nous, . . . nous jiersisterons à rel'iiser de nous associer à tout mouvement politique qui n'aiirail /)ns pour but inirnédiaf et direci l'éin.ancifxition. coui/)/('''le des travailleurs. » La déclaration du Conseil général publiée à l'occasion du plébiscite, en 1870. ne jiouvail |)as plus avoir, pour l'inlerualionale, de caraclère obliga- toire (lue n'en avait VAddress de 1864. (^)uanl aux « traductions infidèles des statuts originaux », je vais revenir une dernière l'ois sur celle quesUon, en reproduisant un ])assage du Mémoire Justificatif de Kol)ii). Ce passage eonlienl plusieurs erreurs ; et comme je n'ai fait ((ue le paraphraser lorsque j'ai écrit, en \S~2 ou 187'! le contenu des pages 200-210 du Mémoire de la Fédération Jurassienne, j'ai répété alors, à la suite de Robin, les erreurs qu'il avait connnises. Voici ce qu'a dit llobiu au sujet de la résolution IX de la Conlérence, et spécialement de son premier et de son cinquième alinéas : 11 y a dans rinternatioiiale, je le rappelle, deux opinions : les uns veulent que les ouviiei's cherchent à conquérir le pouvoir politique en sinsinuant un à un, faute de mieux, dans les assemblées parle- mentaires actuelles ; les autres repoussent ee moyen et veulent loriçanisation politique du prolétariat en dehors de l'Etat actuel et contre lui. Les premiers ont eu la rouerie d*ap[)eler leur manière de l'aire : « s'oeeu[)er de politique » ; et les autres ont laissé ai)[)eler la leur: « ne pas s'occuper de politique ». Ces expressions vagues pour représenter des idées nettes ont admirablement servi les inventeurs de ces expressions, Marx et Ci'=. Elles leur ont permis de mettre dans un même sac les eoopérateurs réactionnaires, plus tard traîtres. Tolain, Murât, Héligon, et les révolutionnaires an-archistes dont les idées furent si bien expriuu'^es par l'ex-Secli.on de rAllianee. Dans la Conférence, on embrouilla avec art et de mille manières cette histoire si sim[)le. Voici des exemples de la méthode suivie. Dans de longs déveloi>[)enu'nls. on prouve aux dupes que c'est parce {|u'on a omis dans la traduction de iang-lais en français du paragra- idie m des Considérants les ti'ois mots as a nieans, qu'il s'est trouvé dans rintei-natioiialc des gens qui n'ont pas voulu faire de la poli- tique. Si donc à ce paragra[)he ou avait ajouté : comme moyen, on aurait [>u exclure ces individus de l'Internationale !! Or ces mots ont éti- ajoutés pour la première fois dans la seconde édition [française] des statuts {)td')liée à Paris vers mars iH;7o; j'avais été chargé de relire avant la /éimpression ees statuts, et, sans plus am[>les recherches, j'avais, sur une simple observation de Lafargue. fait cette corrocfion et quelques autres d'après le texte anglais. J'atteste que seuls ceux à ([ui je les ai signalées se sont aperçus de TROISIEME PARTIE, CHAPITRE XI 20t) ces modifications... Je prétends que l'introduction des derniers mots de ce paragraphe n'a qu'une minime importance :... mais, en me pla(,'aiit au point de vue de ceux qui ont soutenu le contraire, je suis obligé, après vérification, de les accuser d'un nouveau faux, dont j"ai été le complice inconscient en ajoutant ces mots à l'édition parisienne de 1870. Les auteurs des Statuts officiels ' (Appendice, p. 11 de l'édi- tion anglaise ") s'appuient sur une note p. 27 de la brochure Congrès ouvrier de l'Association internationale, Genève, 186G '. Cette note a été insérée sans malice par le rédacteur, ou par l'habileté de quelque agent marxien. Ces messieurs s'en autorisent pour altérez- en les traduisant en anglais les considérants (p. 1 3) adoptés en français dans la séance du mercredi ". Et dans l'Appendice précité, on reproduit l'assertion depuis longtemps répandue et crue longtemps par le grand nombre, moi compris, que le texte anglais est le texte original \ authenlique, et que le français est une traduction '' dont l'imperiection est due, entre autres choses, à « la connaissance insullisante de la langue anglaise ». Et (Appendice, p. 12) on indique que le texte a été rétabli conformément aux Provisional Raies. N'oublions pas d'ajouter en passant, chose aussi très ignorée et intinimcnt plus grave, que c'est par le même procédé que Al M. Marx et C^9 se sont donné le droit de s'adjoindre des membres complémen- taires \ . . . Donc, pendant six ans, suivant le Conseil général, l'Interna- tionale a vécu avec des statuts falsifiés, et il n'en a rien dit. Quelle coupable négligence ce serait, si ce n'était une odieuse intrigue lon- guement ourdie. D'honnêtes gens eussent immédiatement signalé la chose dans une circulaire aux Sections : on en eût parlé au Congrès de Lausanne, et en une heure tout aurait été rétabli. Mais non, ces messieurs ont préféré d'attendre une Conférence secrète, où, à côté 1. C'est à dire de l'Edition uffiaclle dont la publication fui prescrite par la Confé- rence de Londres. 2. Robin cite d'après l'édition anglaise. Je ne possède plus que l'édition française. ;3. Au sujet de cette note, voir t. 1'^', p. 24. 4. Voilà la première erreur commise par Robin. Il a cru que le te.tle français était le seul texte qu'eût adopté le Conjurés de Genève; il ne savait pas que si les délégués français avaient volé sur un texte fr.mçais, les délégués anglais, eux. av.iitnt vote sur un texte anglais, et les délégués allemands sur un texte allemand, et que le premier de ces trois textes ditlérail des deux autres. Kn conséqueiic(\ il a cru (|ue le texte anglais était une traduction, et une traduclion volontairement altérée, du texte français qu'il reg.irdait comme seul authenlique. "). 11 est bien certain que le texte anglais de-; statuts est le texte original, dans ce sens que c'est celui qui fut rédigé par Marx. Mais il n'eut jamais, de 18()4 à 1866, que l'autorité d'un texte jironsoire. Au Congrès de Genève, ce texte provi>()ire fut remanié et complété, et, à partir du ii septembre 18()6, il y eut un texte de/iiidif. eit trois kuKjUfs: mais malin nreusiMuent les trois versions, toutes les trois également authentiques et adoptées par le Congrès de Genève, ne concordaient pas exactement entre elles. G. Oui, le fiançais, pour ce ([ui concerne les considérants, qui furent ailoptés à Genève sans modilic.ilion, est une traduclion: c'est bien vrai, et Itobiu s est trompé. Mais il faut ajouter (ju à partir de son adoption par le Congrès, cette version française, ([ui s écartait en piusifurs points du texte angbiis. se trouva avoir reçu une autorite égale a celle tjue le Congrès avait donnrc à celui ci. 7. Autre erreur di; Rnbin. On a \u (t. I", p. 38 que le Congrès de Lausanne (1807) avait accordé ce droit au Conseil général ; et ce n'est qu'après ce Ccmgrès ijue le Conseil publia l'édition des statuts où il avait ajoute cetti! disposilion a Iarticle3. Il est vrai que le liongrès de Lausanne n'avait donné cette faculté au Conseil général que pour l'année courante, et que celui-ci la transforma en une dis- position statutaire. 2o6 l'internationale de grotesques représentants de leur propre pei'sorme, se trouvent de malheureux déléj^ués pris au dépourvu eu lace de questions dont ils n'ont eu d'avance aucune idée. Ce texte de Robin, que j'ai tenu à reproduire ici, et que j'avais sous les yeux en 1872 ou 187} en écrivant, pernicl de comprendre comment j'ai été amené à écrire dans le Mémoire de la J'édéralion Jura.ssienfie (pages 106- 107), à la suile de mon guide : « Loin qu'on ail supprimé dans une tradiic tion fra/iraise des mois qui existaient dans un te.vte ori^iiud et ofjiciel a.ig'lais, c'est le contraire qui a eu lieu ; c'est le Conseil général qui a ajouté en 1867 au lexte o/Jiciel, adopté en français par le Congrès de Genève en 186O, des mois que ce Congrès n'avail pas adoptés ». Je croyais, moi aussi, qu'on n'avail volé à Genève que sur un lexte tranchais, et que celui-là seul, par conséquent, était le texte aulhcnlique et officiel. El emprunlanl à Robin l'accxisation de faux qu'il élève contre ceux (|u'il pensait « avoir altéré en les traduisant en anglais les considérants adoptés en français », j avais dit encore : « Et M. Marx a linqjudeur de parler d'erreur de traduction, d'une connaissance insuffisante de la tangue anglaise de la part des traduc- teurs français; tandis que c'est lui qui est le faussaire, et qui faisilie sciemment des slaluls adoptés par un Congrès ! » Non, Marx n a pas, en 1867, traduit en anglais les considérants adoptés en français, il ne les a pas altérés en les traduisant: c'est là une erreur. 11 y avait un texte anglais des considéranls sur lequel le Congrès de Genève a voté aussi bien que sur les textes français et allemand : c'est ce texte anglais, authentique au même titre que le texte français^ et identique à celui des Provisional liules de 1864, que Marx a reproduit dans l'édition de 1867; 6t il n'est nullement la traduction anglaise d'un texte oiY\cie\ français. Mais il es?t exact de dire que l'opération inverse a bien réellement été faite par Marx. 11 existait, dès le 5 septembre 1866, un lexie français déli- , uilif, authentique, adopté par le Congrès de Genève; et en 1867, Marx, remarquant qu il y avait des divergences entre ce texte français et le texte anglais, a cru qu'il pouvait se permettre de modilier le texte français pour le rendre conforme au lexte anglais. 11 a donc, dans l'édition publiée en 1867 par le Congrès général, altéré le texte français des considéranls, bien que ce texte français eût été adopté par le Congrès de Genève ; et c'est en toute tranquillité de conscience qu'il a procédé à cette altération, qui, dans sa pensée, était siuiplement une correction destinée à rendre le texte français plus exact. H n'a certainement pas su, dans tous les détails, de quelle façon les choses s'étaient passées au Congrès de Genève ; il n'a jamais eu l'idée de ce fait si simple, que le texte français était authentique au même titre que le texte anglais, qu'il n'était pas permis au Conseil générai d"y toucher, et que seul un Congrès général pouvait défaire ce que le Congrès de Genève avait fait. La marche à suivre eût donc été celle qu'indique Robin dans sa conclu- sion. Puisque le Conseil général avait constaté qu'il y avait des différences entre les textes, au lieu de s'attribuer le pouvoir de faire lui-même une correction qu'il estimait nécessaire, et de la faire sans en souffler mot à personne, il eût dû charger ses délégués d'en parler au Congrès de Lau- sanne, et « en une heure tout eût été rétabli ». Ce qui fut fait en 1870 à Paris sur une simple observation de Lafargue, aurait certainement été fait à Lausanne en 1867 par un vote unanime des délégués. Plus loin j'ai écrit (p. 208 du Mémoire) : « Un autre faux, bien plus grave encore, ce fut l'adjonction, dans l'édition anglaise de 1867, de l'ali- néa ' (c autorisant le Conseil général à s'adjoindre lui-même de nouveaux 1. Gt' n'est pas un « alinéa n; ce sont ces sept mots intercalés dans une phrase : with puwer to add 10 their nunibei's. Je n'avais pas vu de mes yeux cette édition anglaise, dont l'existence m'avait été signalée par Robin. Quanta l'édition française de 1807, je ne l'ai connue qu'en lUUiJ: voir tome 1", p. iJ7. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE XI lO'j « membres ». Cette disposition n'existe pas dans le texte officiel français des statuts, adopté au Congrès de Genève; on l'y chercherait en vain C'est le Conseil général qui s'est après coup, décerné à lui-même ce droit exorbi- tant, et qui l'a consacré par un faux. » J'avais complètement oublié, en écrivant ces lignes, le vole du Congrès de Lausanne dans sa séance du 6 septembre 1867, et j'avais suivi avec conliance Robin disant : « C'est par le môme procédé que, chose infiniment plus grave, M.Vl. Marx et C'« se sont donné le droit de s'adjoindre des membres complémentaires ». 11 faut donc elfacer du Mémoire de la Fédération Jurassienne, comme contenant des erreurs matérielles et des accusations imméritées, le contenu des pages 200-210. Xous n'avions pas entre les mains, à l'époque où le Mémoire fut écrit, les éléments nécessaires pour nous former un jugement critique complètement exact sur la question en litige. Nous savions seule- ment, de science certaine, que le texte français du préambule et des articles des Statuts généraux avait été volé au Congrès de Genève dans les termes que nous avions l'habitude de reproduire, ei que par conséquent le Conseil général n'avait pas le droit de se servir de l'argument de la « traduction infidèle », et d'opposer à ce texte français, prétendu « défec- tueux sous bien des rapports », un texte anglais qui aurait été le seul authentique. En outre, nous avions suflisamment montré, en acceptant et en employant nous-mêmes, sans élever la moindre objection, en 1S70 et en 1871, pour le troisième alinéa des considérants, la version du Conseil général et celle de l'édition parisienne de 1870, que nous n'attachions aucune importance à l'absence ou à la présence des mots « comme moyen » ou « comme un simple moyen », parce que nous ne nous doutions pas alors de la sigailication spéciale que Marx et ses fidèles attribuaient à ces mots; et par conséquent il était à la fois souverainement injuste et souve- rainement ridicule de prétendre que nous avions, de propos délibéré, supprimé ces mots du texte original, afin de justifier par là ce que Marx appelle « la doctrine de l'abstention absolue en matière politique ». Je me suis efforcé, au chapitre II de la Première Partie (tome 1^'^), d'élu- cider ce qui concerne la rédaction, l'adoplion et la publication des Statuts généraux, en plaçant sous les yeux du lecteur tout ce que mes recherches ont pu me faire découvrir à ce sujet; j'ai indiqué, ensuite, au fur et à mesure, les phases successives de la question ; et je crois qu'il ne peut plus subsister, à celte heure, aucune obscurité sur un sujet qui a suscité jadis tant de polémiques passionnées. X. — Résolution générale relative aux pays où l'organisation régulière de l'Internationale est entravée par les gouvernements. Dans les pays où rorganisation régulière de l'Assoeiation inter- nationale des travailleurs est monieiitaiiément devenue impraticable, par suite de rintervention gouvernementale, l'Association et ses groupes locaux pourront se constituer sous diverses dénominations, mais toute constitution de Section internationale sous l'orme de société secrète est rormellement interdite. Cette résolution était sans doute uniquement destinée à donner le change aux gouvernements persécuteurs, car elle n'a pas empêché le Conseil général de chercher à organiser en France, en 1871 el 1872, des Sections de l'Internationale sous la forme de sociétés secrètes, el d admettre au Congrès de la Haye, outre cinq de ses propres membres n'ayant d'autres titres que des mandats émanant île semblables groupes, six repré- sentants plus ou moins authentiipies tic ces Sections clandestines, dont cinq cachés sous des noms d'emprunt. D'autre part, le Conseil fédéral espagnol, en 1872, « pour pourvoir au cas où le gouvernement dissoudrait l'Internationale, proposa de former des groupes secrets de Défenseurs de ilnlcrnalionale » : il se niellait «loue U()8 j/lNTKUNATlONAI.E en conlradiclion avec la rcsoliilion X de la Conférence de Londres. Néan- moins le panipidet L'Alliaiu-c de la démocratie socialiste (p. i'i) l'ap- prouve, parce que, « celle organisation nian(|uanl, l'existence de l'Inler- nalionale en Espagne ei'il été compromise, si le gouvernemenl avait exécuté ses menaces », et surtout parce que celte organisation secrète devait être un moyen m de se débarrasser de l'AUianc-:; ». Les militants de l'Interna- tionale à Séville avaient proposé au contraire (25 octobre 1871^, se confor- matil {)ar là, sans s'en douter, à la résolution de la Contërence, « de donner à l'Internationale une forme extérieure qui pourrait être admise par le, gouvernement » .cl Marx, inconséquent, taxa celte proposition de « couardise» (p. 34 du pampliet). XII. — ItésolalloH relative à V Angleterre. La Conférence invite le Conseil jjénéral à aviser les branches anglaises de Londres de loi-mer un Comité fédéral pour Londres, lequel, après s'être mis en rapport avec les ]>ranehes provinciales et les sociétés de résistance alliliées, et après avoir reçu leur adhésion, sera reconnu par le Conseil général comme Conseil fédéral anglais. La Conférence approuvait donc, en 1871, celte constitution d'un Conseil régional ou fédéral anglais qu'en 1870 la « Communication privée » du Conseil général avait repoussée par des arguments si péremploires (t. l", pages 2(i4-26()). XIII. — Voles particuliers de la (Conférence. 1. — La Conférence approuve radjonction des réfugiés de la Commune de Paris que le Conseil général a admis dans son sein. 2. — La Conférence déclare que les ouvriers allemands ont rempli leur devoir pendant la guerre franco-allemande '. 3. — La Conférence remercie fraternellement les memjjres de la Fédération espagnole pour leur travail sur l'organisation de l'Inter- nationale, qui prouve une fois de plus leur dévouement à l'œuvre commune ^ 4. — Le Conseil général fera immédiatement la déclaration formelle que l'Association internationale est absolument étrangère à la soi-disant conspiration ' Netchaïef. lequel a fraudiileasement usurpé et exploité le nom de llnternationale. XIV. — Instruction au citoyen Outitie. Le citoyen Outiue est invité à publier dans le journal ï Egaillé (Genève) un résumé du procès Netchaïef d'après les journaux russes et d'en communiquer le manuscrit, avant publication, au Conseil général '. 1 Je m'abstiens de tout cuaunentaire sur cette étonnante déclaration. Qu'on remarque bien que ce n'est pas l'attitude du Comité de Brunswick- VVolfenbûttei que la Contérence approuve, mais celle des a ouvriers allemands » en général, dont des centaines de mille avaient marché sous les drapeaux de leurs souverains conlre le peuple de France. 2 C'est cet alinéa que Robin appelle bien justement, un « paragraphe dans lequel on mettait insolemment au panif-r, avec accompagnement d'eau bénite de cour, les vœux clairement énoncés de toute une Fédération )>. 3. Ces mots: « la soi-disant conspiration » sont une traduction maladroite et incorrecte de l'expression allemande ou anglaise « die sogenaimte Verschwôrung », « the so-callcd conspiration ». 4. Ceci était l'invitation, adressée à Outine, de pioliter du procès qui venait d'avoir lieu à Saint Pétersbourg pour continuer a ditïamer Bakounine. Si on veut juger de TROISIEME PARTIE, CHAPITRE XI àO^ XV. — Convocation du prochain Congrès. La Conférence laisse à l'appréciation du Conseil général le soin de lixcr, selon les événements, la date et le siège du prochain Congrès ou de la Conférence qui le remplacerait. Ce fut là, à nos yeux, la plus dangereuse des résolutions de la Confé- rence. Les autres olfraient moins de péril: il suffisait de ne pas les recon- naître et de les faire annuler formellement par le prochain Congrès. Mais la résolution XV nous menaçait précisément de la suppression de ce Congrès ; elle autorisait le Conseil général à remplacer indéfiniment les Congrès généraux par des Conférences à huis-clos, qui seraient, comme celle de Londres, toujours composées d'une majorité d'hommes à sa dévotion. Devant cette tentative pour perpétuer le despotisme du Conseil général, nos Sections sentirent la nécessité d'une protestation immédiate. XVI. — Alliance de la démocratie socialiste. Considérant : Que l'Alliance de la démocratie socialiste s'est déclarée dissoute (lettre au Conseil général datée de Genève, lo août 1871, signée par le citoyen Joukovsky, secrétaire de l'Alliance) ; Que dans sa séance du 18 septembre la Conférence a décidé ' que toutes les organisations existantes de l'Association internationale des travailleurs seront, conformément à la lettre et à l'esprit des Statuts généraux, désormais obligées à s'appeler et à se constituer simplement et exclusivement conmie branches, sections, etc., de l'Association internationale des travailleurs avec les noms de leurs localités respectives attachés ; qu'il sera donc défendu aux branches et sociétés existantes de continuer à se désigner par des noms de secte, c'est-à- dire comme groupes mutualistes (sic), positivistes, collectivistes, conmiunistes, etc. ; Qu'il ne sera plus permis à aucune branche ou société déjà admise de continuer à former un groupe séparatiste sous la désigna- tion de « Section de propagande », « Alliance de la démocratie socialiste», etc., se donnant des missions spéciales en dehors du but comnmu poursuivi par la masse du prolétariat militant réuni dans l'Association internationale des travailleurs ; Qu'à l'avenir le Conseil général de l'Association internationale des travailleurs devra interpréter et appliquer dans ce sens la résolu- tion administrative du Congrès de Bâle n ' V : « Le Conseil général a le droit dadmettre ou de refuser l'alliliation de toute nouvelle société ou groupe, sauf l'appel au })rochain Congrès » ; La Conférence déclare vidé l'incident de l'Alliance de la démo- cratie socialiste. « Nous ne nous attendions guère, après cette déclaration que l'incident était vidé, à voir faire tant de tapage au Congrès de la Haye à propos de la même question ''. » l'esprit dans lequel (Uilinc devait « résumer le procès Netchaïef », il faut lire dans le pamphlet L'Alliance ûe la démoctatie sucialisle {iST3) le cliapitre VIll, « L'Alliance en Russie ». 1. Résolution II. 2. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 213. G. II. — 11. 2IQ L INTERNATIONALE XVII. — Différend entre les deux Fédérations de la Suisse romande \ Quant à ce dilléieiid : 1. — La Conrérent-e doit, de prime abord, considérer les lins de non-roc<'voir mises cji avant par le Comité fédéral des Sections des Montaj^iies qui n'appartiennent pas à la Fédération romande ^ (voir la lettre du 4 septembre adressée à la Conférence par le Comité fédéral de ces Sections). Première fin de non-recevoir : <( Le Congrès général, — dit-on, — convoqué régulièrement, peut seul être compétent pour juger une alfaire aussi grave que celle de la scission dans la Fédéi-ation romande. » Considérant : Que lorsque des démêlés s'élèveront entre les sociétés ou branches d'un groupe national, ou entre des groupes de difïereutes nationalités, le Conseil général aura le droit de décider sur le dilierend, sauf appel au Congrès prochain, qui décidera définitivement (voir n° Vil des résolutions du Congrès de Bàle) ; Que d'après la résolution VI du Congrès de Bâle, le Conseil général a également le droit de suspendre jusqu'au prochain Congrès une Section de l'Internationale ; Que ces droits du Conseil général ont été reconnus, quoique seu- lement en théorie, par le Comité fédéral des branches dissidentes des Montagnes : parce que le citoyen R. % à difterentes reprises, a sollicité le Conseil général, au nom de ce Comité, de prendre une résolution définitive sur cette question (voir les procès-verbaux du Conseil général) ; Que les droits de la Conférence, s'ils ne sont pas égaux à ceux d'un Congrès général, sont, en tous cas, supérieurs à ceux du Conseil général ; Qu'en effet, ce n'est pas le Comité fédéral de la Fédération romande *, mais bien le Comité fédéral des branches dissidentes des Montagnes, qui, par l'intermédiaire du citoyen R., a demandé la convocation d'une Conférence pour juger définitivement ce différend (voir le procès-verbal du Conseil général du 25 juillet 1871 ') ; 1. La brochure Résolutions des délégués de la Conférence ne donne le texte de cette résolution XVII qu'en abrégé, et avertit que la résolulion sera imprimée in-extenso dans l'Egalité de Genève. C'est le texte complet, tel qu'il se trouve dans \ Egalité du 26 octobre 1871, que je donne ici. 2. Ainsi la Conférence o.sait prétendre que nos Sections « n'appartenaient pas à la Fédération romande » ; elle nous excluait, par ce seul trait de plume, d'une Fédéra- tion dont nous avions été les premiers fondateurs et dont nous avions tenu, jusqu'à ce moment, à conserver le nom. 3. C'est Robin que la résolution désigne par cette initiale. 4. C'est au Comité fédéral de Genève que la résolution donne ce litre. 5. La mention de cette date du 25 juillet constitue une manœuvre jésuitique, dont on va voir la signification. C'est le 16 mars 1871 que Robin — à notre insu d'ailleurs et de sa propre initiative (voir p. 173) — avait proposé au Conseil général la réunion d'une Conférence destinée à remplacer le Congrès de 1870 (et non le Congrès de 1871), et qui pourrait s'occuper, non de juger, mais d'apaiser le dilïé- rend de l'Internationale parisienne, ainsi que celui des deux fractions de la Fédéra- tion romande. Cette proposition fut rejetée. Le 23 juillet, Marx et Engels formulèrent, et firent adopter au Conseil général, la proposition de convoquer une Conférence qui remplacerait le Congrès de 181 1 ; c'est ce même jour que Robin posa au Conseil la question relative à lauthenticite des lettres d'Eccarius et de Jung. En invoquant TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XI 211 Par ces raisons : Quant à la premièi-c fin de. non-recevoir, la Conférence passe outre. Deuxième jiii de non-recevoir : « Il serait » — dit-on — « contraire à l'équité la plus élémentaire que de se prononcer contre une Fédération à laquelle on n'a pas procuré les moyens de défense... Nous apprenons aujourd'hui, indirectement, qu'une Conférence extraordinaire est convoquée à Londres pour le 17 septembre. . . Il était du devoir du Conseil géné- ral d'en aviser tous les groupes régionaux ; nous ignorons pourquoi il a gardé le silence à notre égard. » Considérant : Que le Conseil général avait instruit tous ses secrétaires de donner avis de la convocation d'une Conférence aux Sections des pays respectifs qu'ils représentent ; Que le citoyen Jung, secrétaire correspondant pour la Suisse, n'a pas avisé le Comité des branches jurassiennes pour les raisons sui- vantes : En violation flagrante de la décision du Conseil général du 28 juin 1870 ', ce Comité, comme il le fait encore dans sa dernière lettre adressée à la Conférence, continue à se désigner comme Comité de la Fédération romande. Ce Comité avait le droit de faire appel de la décision du Conseil général à un Congrès futur, mais il n'avait pas le droit de traiter la décision du Conseil général comme non avenue. Par conséquent, il n'existait pas légalement vis-à-vis du Conseil général, et le citoyen Jung n'avait pas le droit de le reconnaître en l'invitant directement à envoyer des délégués à la Conférence ". Le citoyen Jung n'a pas re(,'u de la part de ce Comité des réponses à des questions faites au nom du Conseil général ' ; depuis l'admis- sion du citoyen R. au Conseil général, les demandes du Comité susdit ont toujours été communiquées au Conseil général par l'inter- médiaire du citoyen R., et jamais par le secrétaire cori'espondant pour la Suisse *. Considérant encore : Qu'au nom du Comité susdit, le citoyen R. avait demandé de référer le ditférend d'abord au Conseil général, et puis, sur le refus du Conseil général, à une Conférence '" ; que le Conseil général et le témoignage du procès-verbal du 2;; juillet, on cherclie à créer une équivoque, à (aire croire que la proposition de Uobin était ((Ik- de Marx et d'Engels et s'appliquait il la Conférence convoquce pour le mois de septembre 1871 ; et on ajoute faussement qu'elle émanait de notre Comité fédéral. 1. Voir ci-dessus (p. ;j5). 2. Il résulte de celte théorie que si un délégué des Sections du Jura et du Comité fédéral de Sainl-Imier s'élait rendu à Londres, la Conférence aurait refusé de l'ad- mettre ù siéger. 3. C'est toujours la vieille histoire de la lettre adressée par Jung, en avril 1870, non à notre Comité fédéral, mais <'i moi (voir ci-dessus, p. 18). Le Comité fédéral jugea qu'il n'avait pas à répondre à une lellre qui ne lui était pas adressée, et qui avait le caractère d'une simple corrcspijndanie privi'c. Il avait écrit au Conseil général une lellre ofliciello, .'» la date du 7 avril, lettre dont la réceplion a été reconnue par Marx, et il attendait une réponse 'a cette lettre : la répense ne vint jamais. 4. C'est là une assertion complètement inexacte. 5. Sur ce point, outre les explications déjà données antérieurement et qui démon- trent l'inexactitude de celte asserlloii, on verra plus bas la réponse faite par le Mémoire de la Fédératioik jurassienne. 2t2 L INTKRXATIONALK son secrétaire coi'rcsporiien rondes à supposer que le citoyen 1{. inloi-nicrait ses correspondants de la convocation d'une ConlVrcnce, demandée par eux-nicines ; (^ue la connnission d'enquête nommée pai- la (k^nléi'encf! pour éludiei- le dillérend suisse a entendu le (;itoyen H. connue témoin ; que tous les documcnls communi ISTI ; m, lis (•(Uli' li'ltro i'l;iil adrcssoo a la (Muifircnro, non au Conseil général. ai4 l/lNIRUNATIO.NAI.E I*(M'soniu; n'a jamais in-éU-ndu le coiili'aii'c, cl il rlail iiuililc iW, se donner l'air de nous en (air(î la dénionsli'ation. Le mol aiijourd'/iiii, dans la lettre de notre; (Comité Cédéi-al, ne sii^nilie ))as nécessairement ce Jour même : il faut comprcndi'C bien mal le iranc^ais pour l'enlendi-e dans ce sens. L'accusation portée contre le Proffrès et la Solidarilé est absolu- ment mensongère en ce ((ui concerne le [)remi(;r de ces deux journaux. Nous avons déjà dit ({ue, pendant tout le cours de sa publication, le Progrès n'a [)arlé que trois Ibis du Conseil général, (ît chafjue t'ois d'une manière amicale... Ajoutons (jue le Progrès avant déjà cessé de paraîti-e avant le Congres de la Chaux-de-Fonds d'avril 18^0, c'est-à-dire avant la scission de la Fédération romande ', il serait ridicule de notre part de réfuter sérieusement les gens qui préten- draient que le Progrès a discuté cette question devant le public bourgeois. Quant à la Solidarité, il est évident qu'elle devait discuter cette question là; elle ne pouvait s'en abstenir, les choses en étaient arrivées à un point où la publicité était devenue indispensable. D'ailleurs, comment ose-ton faire un crime à la Solidarité d'une polémique dont l Egalité lui avait donné l'exemple ? Nous avons repi'oduit plus haut les principaux articles des deux journaux après la scission : on a pu juger suffisamment quel est celui des deux dont l'attitude a été la plus convenable, et qui a cherché sincèrement la conciliation ; et nous sommes certains que les lecteurs impartiaux renverront à V Egalité de i8;70 le blâme que le Conseil généi'al a voulu iniliger au P/'o^ /'es et à la Solidarité. La conclusion des interminables considérants de ce jugement dérisoire, c'est un arrêt formulé ainsi : « La Conférence décrète que la Fédération des Montagnes se nommera Fédération jurassienne . » Ici nous nous abstenons de tout commentaire. Les meneurs de la Conférence se croyaient si sûrs du triomphe de leur despotisme, qu'ils ne prenaient plus la peine de masquer leur insolence ; elle éclatait jusque dans la rédaction de leurs ukases. L'autonomie des fédérations était audacieusement souflletée. Les internationaux des Montagnes jurassiennes allaient relever le gant. Outre les dix-sept résolutions imprimées, il y en avait d'autres qui ne furent pas publiées, et au sujet desquelles on lit la note suivante à la lin de la brochure Résolutions des délégués de la Conférence : Note. — Les résolutions de la Conférence qui ne sont pas desti- nées à la publicité seront communiquées avix Conseils fédéraux des divers pays par les secrétaires correspondants du Conseil général. Ces résolutions-là nous sont, naturellement, demeurées inconnues. 1. Son dernier numéro esl rlu 2 avril 1870. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE XH 2ID XII Les suites de la Conférence de Londres. — La proscription française à Genève ; la Révolution sociale. — Convocation du Congrès de Sonvillier. — Bakounine et V Internationale en Italie. Il me reste à parler de ce qui se passa dans notre région pendant les quelques semaines qui s'écoulèrent entre la Conférence de Londres et la convocation du Congrès de Sonvillier. Si nous n'avions pas pu faire entendre notre voix devant la Conférence, nous étions bien résolus à faire la lumière, pleine et complète, devant l'Internationale tout entière. La décision de rédiger un Mémoire à cet effet fut prise dès le mois de septembre, comme le fera voir la lettre suivante *, adressée par notre Comité fédéral, sous la signature de Schwitzguébel, aux membres de l'ex-Section de l'Alliance : Sonvillier, 29 septembre 18^1. Aux membres de l'ancienne Section de FAUiance, à Genève. Compagnons, Nous avons été avisés officieusement de la disso- lution de votre Section ^ Après avoir, pendant bien longtemps, laissé ses ennemis la calomnier dans toute l'Europe, le moment nous paraît être venu d'en- treprendre sa réhabilitation morale. Une Section à laquelle Thistoire devra rendre hommage ne peut pas ainsi, après s'être suicidée dans l'intérêt de la cause, rester en butte aux attaques injustes d'hommes que guident seules de misérables rancunes personnelles. Voici ■ .. 1— .:-,..-. i-.:. 1 liance, dans h les centres internationaux, [)our que tous les hommes ayant à cœur les intérêts de notre association puissent juger ce conllit avec con- naissance de cause. Nous pensons que le compagnon James Guillaume est le plus autorisé, parmi nous, ])our entreprendre la rédaction du Mémoire ; pour cela, il est nécessaire qu'il ait en mains tous les docu- ments qui peuvent servir à l'histoire, à l'exposé des faits qui se ratta- chent à l'Alliance et à la scission. Veuillez donc, compagnons, lui faire parvenir dans le plus l)ref délai les archives de l'Alliance, afin qu'il puisse se servir de tous les documents qui peuvent lui être utiles ^ Vous comprendrez l'importance du travail dont veut bien Se charger l'ami James Guillaume, et vous vous ellorcerez de lui faci- liter sa tâche délicate, en vous empressant de mettre à sa disposition tous les documents demandés, de même que tous les renseignements personnels que chacun de vous croira utiles à produire. Il se passa un certain temps avant que le cont(>nu exact (l(>s résolutions de la Conférence et leur texte nous fussent connus ; mais dès la lin de 1. Reproduite par Nettlau, p. SiiJO. 2. On voit quf! le seerélairc de la Section de l'AUianco avait persistt^ justiuaii bout dans ses habitudes de né^'ligence. 3. Inutile d'ajouter que personne, parmi les membres de l'aucienne Section de l'Alliance habitant Genève, no m'envoya le moindre document ni le moindre rensei- fj;neinrnt. Je n'i us, pour m'aider dans le travail que j'allais entreprendre, que le « rapport » rédigé par Liakounine en juillet et aoiU iM7i, et, plus lard, U- » Mémoire justificatif » (jue me lit parvenir Hohin en 1872. 2i6 l'intehnatioxale septembre nous en savions assez, par dos lettres de Londres, pour ôtre édifiés sur ce qui s'était passé. Voiei quehpies lignes d'une lettre ' écrite de Londres i)ar Bastelica à Joukovsky, le 28 septembre: Mon cher Jouk, Je dois à Robin l'adresse moyennant laquelle je puis l'écrire, ce que je fais iniméflialement, d'autant plus qu'il y a matière. A Genève les résolutions prises ])ar la Conférence ont dû déjà transpirer, si elles ne sont absolument connues; personnelle- ment je ne puis rien te révéler, en ma qualité de niembi-e délégué à la Conférence par le Conseil général % sinon que j"ai emporté de ces séances une triste imjjression. Il existe, si je ne me tronqte, dans le sein de l'Association internationale, un complot habilement, savam- ment, patiemment et conçu et dirigé, qui, s'il réussit un jour, nous mènera à la dictature de quelques-uns sans esjjoir pour nous de la briser jamais... Si une force ou un événement quelconque ne vient pas arrêter les tendances envahissantes de certains es})rits. il s'opé- rera un déchirement au sein de llnternationale... Des schismes existent déjà ; on a bien envie de lancer quelques bulles d'excommu- nication : cela viendra en son temps. Je dois te dire que mgn attitude au Conseil est généralement regardée comme hostile, et que je suis à la veille de démissionner. Voilà ce qu'écrivait, sous la « triste impression » que lui avait laissée la Conférence, un homme qui, loin d'être notre alfidé, était tenu quelque peu en suspicion par nous depuis les affaires de Lyon et de Marseille en 1870 ; un homme particulièrement choyé par Marx, qui lui avait fait les plus aimables avances et l'appelait familièrement son « petit Corse » ; un homme dont l'attitude avait été si peu hoslile envers la coterie marxiste, que Lorenzo, comme on l'a vu (p. 201), la qualifie de « couarde ». Les réfugiés français de Genève, je l'ai déjà dit, n'avaient nulle préven- tion contre Marx et le Conseil général. Ils n'eussent point consenti à entrer dans la Section de l'Alliance, si celle-ci eût continué à exister ; plusieurs d'entre eux affectaient de se désintéresser du conflit existant dans la Fédé- ration romande : ils ne voulaient y voir que le résultat d'une querelle personnelle entre deux émigrés russes, Outine et Bakounine, et s'étaient fait recevoir comme membres de la Section centrale de Genève : tels Lefrançais, Ostyn, Malon, Perrare, etc. — Malon n'était point, conmie l'a cru Marx, un agent de l'Alliance : tout au contraire. Dès que Bakounine eut appris que j'avais vu Malon à son passage à Neuchâtel, et que nous étions en relations amicales, il m'écrivit pour me mettre en garde contre lui, et m'engager à ôtre extrêmement réservé à son endroit =", — avertisse- ment dont je fis mon profit. Cette attitude de neutralité, gardée de juillet à octobre 1871 paf la proscription communaliste à Genève, est clairement expliquée dans une lettre écrite un peu plus tard (16 décembre 187 1) par Lefrançais et ÎNlalon à un international belge, Laurent Verrycken '. Ils y disent: 1. Reproduite par Nettlau, p. 060. 2. On voit que Bastelica se rej;ardail comme lié par le a secret professionnel », — la Conférence ayant eu le caractère d'une réunion tenue strictement à huis-clos, — jusqu'au moment où le Conseil général aurait publié celles des résolutions qu'il croirait pouvoir faire connaître sans péril. 3. On se souvient que Bakounine était en froid avec Malon depuis la dissolution de la Fraternité internationale en janvier 1869, — chose que j'avais ignorée. 4. Cette lettre a été retrouvée et puhliée par Nettlau (p. o6()), qui l'a datée par erreur du 16 octobre. Il a pris l'abréviation, insuffisamment calligraphiée (lar Malon : « 10'"'« « (décembre), pour un numéro d'ordre désignant le 10' mois (octobre). TROISIEME PARTIE, CHAPITRE XII 21 7 Lorsque nous arrivâmes tous deux à Genève, quelque peu brisés de la chute de notre clière Commune,... nous y arrivions résolus à ne point tenir compte des différends qui partagent depuis trop longtemps les Sections de la Suisse romande, difl'érends dont nous avions entendu vaguement parler et qui ne reposent d'ailleurs que sur des questions de personnes dont à l'un de nous (Lefrançais) les noms seuls étaient connus. Dans ces dispositions, nous résolûmes de ne prendre parti ni pour un groupe ni pour l'autre ; les personnalités d'Outine et de Bakounine, seules en jeu dans cette affaire, ne nous paraissaient pas devoir occuper longtemps le temps précieux de ceux qui, etc. '. A peine arrivés, nous fûmes naturellement vite mis au courant des divisions en question, mais, nous devons le dire, seulement par les adversaires de l'ancienne Alliance, dont les auiis au contraire se tinrent à notre égard dans la plus grande réserve. Mais un fait douloureux ne tarda pas à devenir évident pour nous. Malgré la liberté dont jouissent les Genevois, malgré tous les moyens dont ils disposent, — liberté de la presse, liberté de réunion, d'association, — l'Internationale n'a en réalité aucune existence intellectuelle ici : ni réunions, ni conférences, ni discussions de prin- cipes. La plupart des adhérents sont dans l'ignorance absolue des principes de l'Internationale et du but qu'elle poursuit. Chacun se contente de dire : « Je suis de l'Internationale ! » Mais, encore une fois, rien de sérieux ; les intelligents, dégoûtés, s" en retirent ou en sont exclus par les comités qui, seuls, gouvernent et dirigent les Sections, qui se réunissent seulement une fois par mois à peine ! Pas de cercles d'études sociales où tous puissent venir s'instruire des questions à résoudre. Les choses se passaient autrement en France, où la période de combat avait été précédée et amenée par une longue et sérieuse période de propagande et d'étude, et ces souvenirs nous faisaient d'autant plus ressentir le vide existant dans la Section genevoise. Quelques amis, et nous avec eux. sommes entrés alors dans la Section centrale pour tenter de lui imprimer un mouvement jdus sérieux et plus actif, mais les pastews y ont mis ordre, comme vous le verrez par le compte-rendu de la dernière assemblée générale des Sections... : on nous a exclus tout simplement comme agents de l'ancienne Alliance et de Bakounine, à qui Lefranvais n'a jamais parlé... ; quant à Malon, il connaissait Bakounine, mais januiis entente ne fut établie entre eux. ■T'arrête ici la citation, qui, par celte dernière phrase, anticipe déjà sur les incidents postérieurs au (^on^rès de Sonvillier. Au retour des deux délégués Outinc et Perret à (lenève, après la Confé- rence, il y eut une première escarmouche. Dans une séance de la Section centrale qui eut lieu à la fin de septembre, Malon interpella Outine, — avec lequel il avait été très inliniemenl lié autrefois. — et lui lit de vifs reproches ; Outine, abasourdi |i;ir cette attaque inattendue, fut eoiuplè- temenl démonté et ne sut qu(^ répondre. La scène fit du bruit, et Ozerof s'empressa de la raconter à lîakouniiie dans mu" lettre. Cilui ci répondit le 3 octobre (lettre iniprimée dans la (iorrespoudance. trad. f'ran(,'aise. p. 35:2) : I. Nettlau a coupe la pliraso ici, pour abréi,'t>r. N'ayant pas on l'occasion do con- siiftor l'original, jo ne pnis suppléer les mois ijni manquent. 2i8 l'internationale ... La défaite d'Outinf el le Irioinidie de Malon m'ont causé une véritable joie. Mon clier Ozerof, je t'en prie, donne-moi plus de détails dramatiques. Que l'aire, si ces commérages peuvent m'amu- scr, vieux ([ue je suis ! C'est une faiblesse, mon cher, une faiblesse de vieillard, mais que veux-tu ? j'aime bien les commérages qui sont intéressants. Ecris-moi donc si Olga ' a assisté à cette défaite de son bien-aimé ? Kst-il possible qu'Outine n'ait pas tenté de répondre aux terribles accusations de Malon ? Votre programme * est assez mauvais, mais c(;la n'a pas d'impor- tance : il s'agit avant tout de ce que vous pourrez faire pour la pro- pagande et pour l'organisation. Ceux des proscrits Tranchais qui avaient fondé, avec quelques Genevois, la Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste — au pre- mier rang parmi eux se trouvait Jules Guesde, journalisle de Montpellier, qui venait d'être condamné, en France, par contumace, à cinq ans de prison pour un délit (le presse — avaient définilivemenl constitué leur groupe le 6 septembre en adoptant des statuts, et leur secrétaire. Réitérer, avait écrit le même jour au Conseil général pour demander l'admission de la Section dans l'Internationale. La réponse de Londres se lit attendre fort longtemps ; dans la séance du lundi 25 septembre, tenue soas la prési- dence du Genevois Deshusses, Jules Guesde fil la motion « de mettre en demeure le Conseil général de Londres de se prononcer dans les huit jours » ; il fut décidé qu'une nouvelle lettre serait envoyée au Conseil général le vendredi suivant. On proposa d'imprimer les statuts de la Section ; Joukovsky ht observer qu'on ne pouvait pas les imprimer avant d'avoir reçu la réponse de Londres ; au vote, sept voix se prononcèrent pour qu'on attendît la réponse, douze votèrent pour l'impression immédiale '. Dans le courant de septembre s'était réuni à Lausanne le cinquième Congrès de la Ligue de la paix et de la liberté. M"" André Léo, qui cher- chait toutes les occasions de faire entendre une protestation indignée contre les atrocités commises par les hommes de Versailles, se rendit à ce Congrès, et y lut un discours dont la hardiesse effaroucha son auditoire, et qu'on ne lui laissa pas achever. Mais elle eut le tort, en voulant repous- ser toute solidarité avec certains blanquistes, de se laisser aller à prononcer des paroles dures à l'égard de deux hommes qu'elle appela « deux des plus malheureuses personnahtés de la Commune* » : Raoul Rigault, qui était mort, et Th. Ferré, qui allait tomber deux mois plus tard sous les balles des bourreaux versaillais à Satory. Nous la blâmâmes d'avoir parlé de la sorte ; les exagérations — et elle en était coutumière — ne font de tort qu'à ceux qui s'y laissent aller. Adolphe Clémence pi ononça aussi un discours devant le même Congrès pour défendre la Commune dont il avait été membre \ Diverses publications allaient faire connaître enfin aupubUc la vérité sur 1. M°'« Levachof. 2. Le programme de la Section de propagande et d'action révolutionnaire sociali-te. 3. Nettlau, note 2646. 4. Dans la brochure Le?, prétendues scissions, etc. (p. 15), on lit : « La Solidarité ayant cessé d'exisler, les nouveaux adhérents de lAlliance fondèrent la Révolution sociale, sous la direction supérieure de M"" André Léo, qui venait de déclarer au Congrès de la paix, à Lausanne, que a Haoul Rigault et Ferré étaient les deux flgures sinistres de la Commune». Ces mots, donnés comme textuellement extraits du discours de M"" André Léo, puisqu'ils ont été placés entre guillemets, ne s'y trouvent pas : on les y chercherait en vain. Nouvel exemple de la façon dont Karl Marx respecte le texte des écrivains qu'il prétend citer. 5. Le discours de M""^ André Léo (publié sous le titre de La guerre sociale) et celui de Clémence furent imprimés à l'imprimerie G. Guillaume fils. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE XII 919 la Commune outragée et calomniée. J'ai déjà dit que Malon s'était mis à écrire, dès son arrivée à Genève, les chapitres d'un livre qu'il intitula La Troisième défaite du prolétariat franrai'^, et qui s'imprima à Neuchâtel, dans notre atelier; mais il ne put paraître qu'au milieu denove'ubre. La première en date des publications de la proscription en Suisse fut le Livre rousse de la justice rurale, de Jules Guesde, qui parut en livraisons à l'imprimerie Blanchard, à Genève, depuis le mois d'octobre. Vint ensuite, au commencement de novembre, Hommes et Choses de la Comm,nne, de Maxime Vuillaume, paraissant aussi en livraisons à l'imprimerie Blanchard. Enfin fut annoncée, pour paraître le i5 décembre, une Etude sur le mouvement communaliste, par G. Lefrançais, qui s'imprima, comme le volume de Malon, à l'atelier G. Guillaume fils, à Neuchâtel. Lefrançais vint à Neuchâtel en octobre pour s'entendre avec moi ; Charles Beslay, qui habitait alors une maison de campagne dans le quartier de Trois-Portes, et que j'avais eu l'occasion de voir déjcà plusieurs fois, nous fit déjeuner ensemble chez lui : c'est ainsi que je fis la connaissance de ce brave homme qui, ancien instituteur, puis ancien comptable d'une compagnie de vidanges (comme il aimait à l'apprendre à ses nouveaux amis, en y mettant une coquetterie sui g-eneris), s'était fait dans les der- nières années de l'Empire une réputation d'orateur en exposant la thèse communiste dans les réunions publiques, où son émule et contradicteur Briosne défendait la doctrine proudhonienne. Je l'emmenai le jour même dîner à la maison, et il devint pour nous, dès ce moment, un ami que nous revoyions toujours avec plaisir ; sa conversation enjouée, abondante en anecdotes, en souvenirs qu'il se plaisait à conter, était des plus intéres- santes ; la droiture de son caractère commandait l'estime ; s'il y avait, dans son langage, de l'âpreté à l'égard de ceux que, pour une raison ou une autre, il n'aimait pas, et même, parfois, des sévérités brusques envers ceux qu'il aimait, les sursauts d'une susceptibilité ombrageuse et les saillies d'un esprit caustique n'enlevaient rien à la réelle bonté de son cœur. La proscription voulait avoir aussi ses journaux. Jules Guesde proje- tait de fonder un grand quotidien qui se serait appelé le Réveil interna- tional : il m'avait écrit pour me proposer de me charger, dans ce journal, de la rubrique « Confédération suisse ». Mais il fallait des capitaux pour faire vivre un périodique de ce genre, et Guosdc ne put réussir à les trouver : le Réveil international n'eut que quelques numéros, et je n'ai point eu à y collaborer. Un autre proscrit, Edmond Claris, d'ambition plus modeste, créa un journal hebdomadaire (pi'il appela la Révolution sociale, et qui s'imprima, comme les livraisons de Guesde et de Vuillaume, chez la veuve Blanchard à Genève ; il eut pour collaborateurs M"" André Léo, Arthur Arnould, E. Razoua, L. Marchand. Le premier numéro parut le -jô octobre 1871. M""^ André Léo habitait Genève (11. Tour dArve. Plainpalais, puis 10, rue Pierre Fatio) depuis le milieu d'août. Elle s'était liée avec la famille de Charles Perron, qui avait fraternellement accueilli Malon ainsi que les parents adoptifs de celui-ci. le statuaire Ottin et sa femme. M'"^ Champseix s'était fait raconter le détail des querelles de l'Interna- tionale de Genève, et, avec son impétuosité féminine, elle avait pris fait et cause pour ceux qu'elle jugea victimes de l'injustice et de la calomnie. C'est elle qui allait faire de la Révolution sociale un organe de revendi- cation du princi[)e d'autonomie et de liberté contre les projets de Marx et de sa coterie. Le 21 octobre, elle écrivait à sa jeune amie Mathilde Rœderer, à Bischwiller (Alsace) : Oui, il y a des désunions dans rinternationale, comme partout en ce inonde. Cv sont les Alleniamls, par Marx, qui y t'ont de la centra- lisation et (lu des[)otisnie, la fausse unité, celle de Bisinank. L'élément latin proteste et s'oppose. 11 y aui'a peut-être un partage. 220 L INTERNATIONALE C'est fâcheux. Mais les (grands courants (jui travaillent le monde à cette heure doivent se faire sentir là comme ailleurs '. Le lendemain du jour ovi elle avait écrit celte lettre, elle assistait à une fête de l'Internationale genevoise, oùGrosselin et Lefranr;ais prononcèrent l'un et l'autre un discours, et cette fôte lui fournit le sujet de son premier article. Après avoir décrit le cortège des internationaux de Genève, avec musique et drapeau rouge, délilant paisiblement <■ sous un doux soleil d'automne », elle plaisantait, d'un ton enjoué, Grosselin, « petit patron et député au Grand-Conseil », et sa longue harangue, « pleine d'excellentes intentions, cl faite pour contenter tout le monde » ; elle expliquait à Gros- selin qu'on ne peut pas « contiMiter à la fois les bourgeois et les prolétaires, l'Internationale et le Grand-Conseil », ni « donner à l'ouvrier le bien-ôtre, la justice, l'égalité, sans rien ôter à personne », Elle louait ensuite le discours de Lefrançais, qui avait remis les choses au point et qui « renfermait de bonnes vérités en peu de mots ». Puis elle terminait par une historiette significative, qui allait servir de point de départ à la campagne qu'elle entreprenait contre l'intrigue des hommes du Temple-Unique : Au milieu des joies de cette fête, un fait étrange nous a frappé. Chaque membre de l'Internationale portait un nœud rouge. — Eh quoi ! vous avez négligé le signe distinctif, disons-nous à l'un des plus sérieux, des plus ardents, des plus vrais démocrates de ce pays % en l'abordant. — Pas du tout. Je suis expulsé. — Impossible ! Et pourquoi cela ? — Pour les mêmes raisons qui font que je viens d'être refusé, nous dit un autre % frère de cœur de celui-là. — Voulez-vous m'expliquer cette étrangetc ? — Un autre jour. Ici, quoi qu'on ait fait, nous sommes de la fête, et l'heure est trop belle pour la troubler du récit de mesquines intri- gues, de personnalités et de coteries. — Nous y reviendrons. Dans le numéro suivant (2 novembre), elle y revenait en effet. On lui racontait la fondation de l'Alliance, créée par « des membres de l'Interna- tionale, dont l'un possédait un nom européen, tels autres une réputation locale d'intelligence, de dévouement et de loyauté qui associaient à leur nom le respect et la sympathie » ; on lui disait les querelles qui suivirent le Congrès delà Chaux-de-F'onds * : « Les Sections des Montagnes acceptaient l'Alliance : leur journal fut excommunié par le Conseil général... Quant aux Sections de Genève, elles s'occupèrent — je ne dis pas tous les membres, mais certains, par qui les autres se laissaient conduire — elles s'occupèrent de chasser de leur sein ces athées, ces anarchistes, qui avaient osé déclarer déchu le principe d'autorité. » L'auteur de l'article se récrie : « Vous me dites des choses si énormes !... Fantastique ! Est-ce donc M. de Bismarck qui règne au Conseil de Londres ? » L'interlocuteur ajoute : « Les citoyens expulsés eurent un tort grave, celui de rester passifs et de ne point accepter la lutte; ils devaient à leurs frères, égarés par des intrigues, de les éduquer... Ils cédèrent au dégoût de voir des ambitions personnelles, 1. Lettre communiquée par M™« Charles Keller. 2. Charles Perron. 3. Je ne sai> pas de qui il s'agit : sans doute de quelque ancien membre de la Section de l'Alliance qui avait demandé à faire partie de la Section centrale. 4. M""* André Léo s'est trompée sur un point, dans le récit qu'elle met dans la bouche de son interlocuteur: elle pLice avant le Con'irès de la Chaux-de-Fonds, en 1870, l'incident relatif à la dénégation, par M"" Dmitrief, de laiithenticité des lettres d'Ecca- rius et de Jung, tandis que cet incident est du printemps de 1871. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE XII 221 et les jalousies et les acharnements qui s'en suivent, se donner carrière dans l'Association. » Sur quoi M"^^ André Léo s'afflige et dit : « Et moi qui avais cru que l'Association internationale était la société la plus démo- cratique qu'on put rêver, la plus large, la plus traterntlle 1 » Son interlo- cuteur réplique : « Vous avitz raison, c'est bien là ce qu'elle doit êlre, ce qu'elle est en esprit, ce qu il faut qu elle soit ; car tous ceux qui voient en elle le grand instrumeni de la justice, ne l'abandonneront pas à la marche à rebours que travaillent à lui imprimer les cervelles allemandes et bismarckiennes... » El l'auteur de l'article, après avoir entendu tout le détail de ce récit édifiant, s'écrie gaînient : — Mais que la déesse Liberté nous soit en aide ! Car nous avons contrevenu à la dernière bulle papale, en divulguant ces choses aux Gentils ', et en discutant rinfaillibilité du Conseil suprême. Nous voilà, nous aussi, menacés d'excommunication, et nous n'avons plus qu'à livrer notre âme au démon de l'Anarchie pour ce qui nous reste à dire. Il y avait dans ce second article un mot de trop : il n'eût pas fallu parler de « M. de Bismarck «, ni de « cervelles bismarckiennes ». Quand nous eûmes, au Congrès de Sonvillier, à protester contre l'autoritarisme du Conseil général et contre les résolutions de la Conférence de Londre.i, la Fédération jurassienne sut se garder de ces fâcheuses exagérations de langage. Mais on trouvera sans doute que c'est tomber dans une faute plus grave encore que d'écrire, comme l'a fait Marx en iSja, à propos des articles de M™* André Léo dans la Révolution sociale : Dès son premier numéro, ce journal s'empressa de se mettre au niveau du Figaro, du Gaulois, du Paris-Journal et autres org'anes orduriers dont il réédita les infamies contre le Conseil général '. Enfin, dans le n" 3 (9 novembre), M'°® André Léo adressait des critiques très sensées aux résolutions de la Conférence, et écrivait des choses très justes sur « l'unité » : Tandis que la France, après avoir, depuis le commencement de ce siècle, construit la fausse unité, qui réduit toutes les initiatives diverses, toutes les forces, toutes les puissances, à la capacité d'une seule volonté et d'un seul cerAcau, s'apercevant enfin de son erreur, s'efforce de détruire son œuvre, et arrache, en s'ensanglantant elle- même, la tunique fatale qui l'étoufife et la consume. l'Allemagne, la neuve, l'originale Allemagne, recommence, en l'an 18-1, l'œuvre du grand Napoléon. Elle ne l'a pas inventée, c'est vi'ai, mais depuis cin- quante ans elle la rumine. Et tandis que le courant de la Révolution, un instant dévié, roule vers l'Océan de la liberté, l'Allemagne, elle, remonte vers le despotisme. Mais ensuite, se laissant tout à fait emporter non par le « démon de l'Anarchie», mais par cette intempérance de langue (jui lui avait déjà joué un mauvais tour à Lausanne, 'elle disait ceci : Le pangermanisme est là, et il afleete comme une maladie tous 1. Allusion à la phrase tjnalc lU^ la résolution XVII de la Confén^ncc de Londres, qui interdisait u aux journaux se disant organes de l'inlernalionale de discuter dans leurs eolonms, devant le publie hour^icois, des questions à traiter exclusi- vement dans le sein des comités et du Conseil général, ou dans les séances privées et administratives ties Con^Tès » : voir ci-dessus p. 212. 2. Les prétendues scissions, etc., p. 15. Îi23 L INTERNATIONALE les cerveaux allemands, si bien que, lorsqu'ils Conl du socialisme, c'est encore avec cela. Bisniai-ck ayant tourné la lète à tout h^ monde, du Rhin à l'Oder, en mcme tcin|)s que Guillaume l'"" se iaisait empe- reur, Karl Marx se sacrait pontife de l'Association internationale ' . Celte phrase est regrettable; elle nous choqua, et je le fis savoir à l'au- teur -. Mais cet écart de j^lume n'enlève rien à la solidité des conclusions de l'article. M""" André Léo a très bien compris lu portée de la lutte qui comnienf;ait dans l'Internationale, et elle la rattache, avec logique, aux revendications de la Commune contre l'Etat : L'unité nouvelle n'est pas l'uniformité, mais son contraire ; c'est l'expansion de toutes les initiatives, de toutes les libertés, de toutes les conceptions, reliées par le seul l'ait d'une nature ccmimune;... c'est cette autonomie du citoyen, réalisée par l'autonomie du premier groupe social, la Commune, que la France vient d'ébaucher, en tàtoimant, de sa main blessée par le fer de l'unité despotique. C'est le second acte de la grande Révolution qui commence... Et l'Association interna- tionale, agent naturel de cette œuvre, irait, à la suite de cerveaux étroits et afiblés, recommencer l'épreuve faite, et si cruellement faite, de 1802 à 1871 ! Cela ne saurait être. Que la politique du vieux monde aille de ce côté ; le socialisme n'a rien à faire avec elle ; pour lui, c'est le chemin opposé qu'il doit prendre, celui de la liberté de tous dans l'égalité ^ Comme complément de ce dernier article, je donne un passage d'une autre lettre de M'"* André Léo à Mathilde Rœderer, du 12 novembre. Elle y dit à sa « bonne et chère enfant » : Nous faisons ici une campagne contre les résolutions de la Confé- rence de Londres, qui sont unitariennes et autoritaires, et contre Karl Marx, le mauvais génie, le Bismarck de l'Association internationale. C'est moi qui ai attaché le grelot. Vous avez dii voir tout cela si vous recevez la Révolution sociale \ Le Conseil général de Londres observait toujours le silence envers la Section de propagande et d'action socialiste de Genève : mais ce silence était par lui-même assez significatif. D'ailleurs, on savait maintenant que par une résolution de la Conférence, il était « désormais défendu aux 1. A propos de cette phrase de la Révolution sociale, Marx écrit à Boite, le 23 novembre 1871 : « Bakounine s'est mis en rapport avec la partie canaille de la proscription française {)nil dem verlu)iipte7ï Teil der frdnzijsiftchen Flnchtlinq- scliaft) k Genève et h Londres. Le mot d'ordre est qu'au Conseil général règne le pangermanisme, le bismarckisme. . . Le crime consiste en ceci, que les éléments anglais et français sont dominés (I). en matière de théorie, par l'élément allemand, et qu'ils trouvent cette domination, c'est-à-dire la science allemande, très utile et môme indispensable. » 2. Marx traitant Bakounine d'agent panslaviste, et le Volksstaat disant, à propos de l'affiche rouge de Lyon : « On n'aurait pas pu mieux faire au bureau de la presse, à Berlin, pour servir les desseins de Bismarck ». sont condamnés par tout esprit impartial. J'ai dû blâmer, dans le même souci de justice et de vérité, les eiiiportemenls de M"'" André Léo. 3. Il est intéressant de rapproclier cet exposé de principes du passage du mani- feste TIte Civil War in France reproduit plus haut (p. 191), où Marx a défini, lui aussi, l'idée moderne de Commune. On constatera par là combien, en réalité, on était près de s'entendre sur le terrain de la théorie : et l'entente aurait pu se faire, si la soif de domination personnelle n'avait pas entraîné Marx à transformer en adversaires, qu'il fallait excommunier à tout prix, ceux dont le caractère indépendant refusait de plier sous son autorité. 4. Lettre communiquée par M"" Charles Keller. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XII 223 Sections de former des groupes séparatistes sous le nom de Sections de propagande, etc. » : par conséquent le groupe « de propagande et d'action révolutionnaire socialiste », formé par « les révolutionnaires socialistes français et autres, victimes de tous les régimes despotiques, et obligés de chercher un refuge à Genève ' », se voyait quahlîé de « séparatiste », et se rouvait bien nettement mis à l'index. Cette situation, loin de lui être défa- vorable, lui amena de nouveaux adhérents; et Lefrançais, Malon, Ostyn, d'autres encore, sans en être membres, car ils appartenaient toujours à la Section centrale (Temple-Unique), prenaient fait et cause pour lui. Les socialistes du Jura, qui depuis deux années supportaient seuls le poids de la lutte pour la liberté, contre les intrigues de la coterie Marx-Outine, ne pouvaient qu'être enchantés de voir du renfort leur arriver, et de constater que toute la proscription coramunaliste en Suisse, après s'être rendu compte de la situation, se prononçait dans le même sens qu'eux. La circulaire privée du Conseil général, Les prétendues scissions dans Vlnternationale (5 mars 1872), dit, p. 14, que « dans une lettre de Malon, du 20 octobre 187 1, cette nouvelle Section adressa au Conseil général pour la troisième fois la demande de son admission dans l'Internationale ». Ce passage tendrait à faire croire qu'à ce moment-là Malon était membre de la Section de propagande ; or il n'en est rien, comme l'a expliqué Jules Montels (lettre au Bulletin de la Fédération jurassienne , n"'' 10- 11, i5 juin 1872) : o Dans une des séances d'octobre dernier, — écrit Montels, — à laquelle assistait Malon, non comme membre de la Section, mais simple- ment à titre d'international, — il était encore membre de la Section du Temple Unique, — Malon combattit vivement la proposition que j'avais faite de rompre avec Londres, parce que, disais-je, la résolution de la Conférence touchant les Sections de propagande montre clairement qu'il y a parti pris de nous évincer. Malon, je le répète, non-seulement com- battit ma proposition, mais proposa de renouveler une dernière tentative de conciliation auprès de Londres. Sa proposition fut acceptée. » Le moment était venu pour nous d'examiner à nouveau la proposition qui avait été faite dès le mois d'octobre 1870 par la Section de Neuchàtel : de constituer une Fédération nouvelle, qui prendrait le nom de Fédéra- tion jurassienne, et, par là, de constater que l'ancienne Fédération romande, dont nous nous considérions comme les authentiques conti- nuateurs, avait cessé d'exister. Il était nécessaire, en outre, de nous pro- noncer au sujet des résolutions de la Conférence de Londres, et d'affirmer bien haut que nous ne les acceptions pas et que nous en appelions à un Congrès général. Nous nous concertâmes, et l'opinion unanime fut qu'il convenait de convoquer dans le plus bref délai possible un Congrès de nos Sections, pour aviser. De son côté, la Section de propagande de Genève, menacée dans son existence même par les décisions de la Conférence, avait résolu de protester, et de conmiuniquer sa protestation aux diverses Fédérations de ITnterna- tionale, en les engageant à se joindre à elle. Elle vota, dans une séance tenue dans les derniers jours d'octobre, une résolution à cet ellet, et délégua Joukovsky auprès des Sections du Jura pour la leur coinnmniquer. Joukovsky vint à Neuchàtel le dimanche 29 octobre, et fit part à la Section réunie de l'objet de sa mission. La Section de Neuchàtel, délaissée pendant la guerre par un grand nombre de ses membres, avait repris de la vie, et avait été renforcée par l'adhésion de quelques réfugiés français qui habitaient la ville, Galliol, Rougeot, les deux Berchthold, Huguenot, Mahler, Jeallot. Bastelica, qui avait dû quitter Londres, était arrivé à Neu- chàtel dans le courant d'octobre, et travaillait comme typographe à l'imprimerie G. Guillaume lils -. Malon se trouvait en ce moment à Neu- I . Préambule des statuts de la Se(ti(»n. 2. Bastelica. en adressant i\ Joukovsky sa lettre du 2S seplembri' (voir p. 2ltl), avait eu pour but principal de lui parler de son désir de venir en Suisse. Il ecrivail : « J'ai appris un peu de typographie en Espagne : je désirerais continuer ce métier; â24 L INTERNATIONA LK châtel ; il y était venu rendre visite au vannier Gaffîot, chez lequel il pro- jetait d'entrer en apprentissagre. Dans une lettre écrite, de la gare des C!onvers, à un correspondant de Genève ' le lendemain 'io, Joukovsky dit : <( Hier nous avons délibcré [à Neuchâtel] jusqu'à six heures du soir. Malon, Gafliot, liaslelica, Guillaume et deux autres membres de la Section ont pris part à la discussion. Guillaume s'est mis nettement de notre côté. Malon croit que nos résolutions aoni excelle/des, seulement, selon lui, elles arrivent quinze jours trop tôt II faut, dit il, avoir tout le droit pour nous, il faut que Londres nous réponde un oui ou un non. Bastelica croit, à son tour, que notre résolution ne peut avoir de valeur qu'en tant qu'il se trouvera des Fédérations adhérant à nos considérants. « Je crois avoir convaincu mes compagnons que, dans la lutte qui s'engage, nous n'avons plus rien à attendre. Le Comité fédéral de Saint- Imier prendra, je crois, une résolution complètement conforme à la nôtre. Toutefois sa résolution ne j)eut être autre chose qu'une proposition de sa i)art à toutes les Sections de la Fédération. Nos vingt Sections seront repré- sentées à notre prochain Congrès régional -. Supposons que; les délégués votent nos propositions à l'unanimité. Dans ce cas, le Comité fédérai fait une circulaire à toutes les Sections de l'Association internationale ; outre ça il faut envoyer un délégué en Espagne \ un en Belgique. Il faut également se mettre au courant des affaires en Allemagne. « Les réfugiés français qui se trouvent à Londres ont fondé une Section qui, comme nous, est rejetée par le Conseil général ^. Serraillier et Vail- lant sont les deux qui restent avec Marx. trouverais-je les éléments en Suisse ? Réponds-moi vite. » Joukovsky répondit qu'il n'y avait rien à faire à Genève, et il engagea son correspondant à m'écrire, ce que celui-ci fit aussitôt. On a vu que j'avais des raisons d'être sur la réserve avec Bas; telica — comme j'en avais à l'égard de Malon ; mais, puisqu'il était malheureux à Londres et voulait quitter celte ville, je lui répondis qu'il y avait du travail à l'im- primerie G. Guillaume fils. Il vint, et je pus l'embaucher sans provoquer de protes- tation de la part des compositeurs, grâce à un carnet que lui envoyèrent nos amis de Barcelone, étahlissant — par un léger accroc aux règlements, justifié puisqu'il s'agissait de secourir un proscrit — qu'il était reconnu comme ouvrier typograplie par l'Union typographique de cette ville. i. Ce correspondant est probablement Deshusses, qui avait été membre de la Section de l'Alliance et qui avait rempli les fonctions de président dans la séance de la Section de propagande du 23 septembre. Cela expliquerait les expressions « nos vingt Sections », (( notre prochain Congrès régional », que Joukovsky ne pouvait employer qu'en s'adressant à un ancien membre de notre Fédération, et non en écrivant à un réfugié de la Commune. 2. Joukovsky parle comme s'il eût encore fait partie de notre Fédération, quoique, par la dissolution de la Section de l'Alliance, lui et les membres de cette ex-Section eusf.ent cessé d'être membres effectifs de la Fédération romande. 3. Un entrefilet paru dans la Federucinn de Barcelone du 19 novembre (et repro- duit dans la Révolution îiociale du 23 novembre) montre qu'en el'Iet, dans la première quinzaine de novembre, — avant le Congrès de Sonvillier, ou du moins, en tout cas. avant que la nouvelle des résolutions votées par ce Congrès fût parvenue en Espagne, — un délégué de la Section de propagande de Genève se trouvait dans cette ville (c'était probablement un proscrit français, réfugié à Barcelone, qui s'était affilié à la Section de Genève). Voici ce que disait la Federacinn : « Nous som- mes heureux de la visite que vient de nous faire le délégué de la Section de propa- gande et d'action révolutionnaire socialiste de Genève. Nous sommes entièrement satisfaits du radicalisme ainsi que de la netteté des principes que cette Section pro- fesse ; les Sections d'Espagne professent les mêmes principes. Par conséquent nous acceptons la fédération que la Section nous propose, et nous désirons voir arriver le moment où cette fédération deviendra un fait accompli. » 4. Cette Section, qui s'était donné le nom de « Section française de 1871 », avait été fondée le 28 septembre 1871. Il est probable que c'est par Malon ou par Baste- lica que Joukovsky venait d'en apprendre l'existence. Je ne sais pas si à cette date a Section française de 1871 avait déjà reçu du Conseil général la notification du rejet de sa demande d'admission ; il n'est pas nécessaire de le supposer, car Jou- kovsky ajoute les mots c comme nous », et pourtant le 30 octobre la Section de pro- pagande attendait encore la réponse du Conseil général. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XII 225 « J'ai quitté Neuchâtel à dix htures cinq ;.. . à trois iieures quinze je serai à Son-* illier '. » Joukovsky cède ici, comme souvent, au désir de se donner de l'impor- tance. Il se représente, et représente à son correspondant, le Congrès régional, dont la convocation était imminente et avait déjà été discutée, coHime devant se réunir sur l'initiative du groupe de Genève, et spéciale- ment pour adopter la résolution propose' e par ce groupe. En réalité, le Comité lédéral allait délibérer sur une proposition qui avait été précédem- ment l'objet d'un échange d'idées entre ceux des membres de nos Sections qui appartenaient à notre intimité, — intimité dont ni Joukovsky ni aucun des proscrits français, à ce moment, ne taisaient partie. Le 3o octobre, il y eut à Saint-Imier une réunion à laciuelle Joukovsky fut admis ; il y fut elécidé que le Comité fédéral convoquerait le Congrès régional pour le eliinanche 12 novembre à Sonvillier ; et dès le lendemain Schwitzguébel rédigea une circulaire aux Sections pour leur annoncer la convocation rie ce Congrès et les inviter à s'y faire représenter. Le mer- credi 1" novembre, Joukovsky était au Locle, où il donnait connaissance des considérants de la Section de propagande de Genève ; les internatio- naux de l'endroit, en apprenant la date fixée pour le Congrès par le Comité fédéral de Saint-lmier, la jugèrent trop rapprochée ; ils émirent l'avis qu'il vaudrait mieux choisir le premier dimanche de décembre, si on voulait que les Sections fussent convenablement représentées. Le lendemain jeudi Joukov.>-ky retourna à Sonvillier; mais le Comité fédéral, sans s'arrêter aux objections du Locle, déclara vouloir s'en tenir à la date du 12 novem- bre : d'ailleurs, les circulaires aux Sections étaient déjà parties. Joukovsky s'en retourna à Genève en repassant par Neuchâtel. 'Voici le texte de la circulaire par laquelle fut convoqué le Congrès de Sonvillier : Association Internationale des Travailleurs. Fédération romande. Quatrième circulaire aux Sections. Compagnons, Depuis longtemps déjà, notre Congrès régional aurait dû être convoqué ; mais les événements dont l'Europe a été le théâtre, et la situation particulière qui en est résultée pour l'Internationale, ren- daient impossible la convocation de nos délégués \ Tous les esprits se tournaient vers les Communes révolutionnaires de France, cjui, à plusieurs reprises, essayèrent de s'affranchir pour ouvrir au peuple travailleur l'ère de son afl'ranchissement écono- micjue. Lyon, INIarseille et Paris succombèrent sous les coups de la bourgeoisie, dont l'organisation, il faut le dire, s'est montrée plus forte que la nôtre. La lutte héroïque du peuple de Paris, les nombreux sacrifices ciuil a laits au nom de raHranchissement des travailleurs, la non- réussite de cette ibrmidable lutte communale, — tout ceci devait l'aire réfléchir les internationaux. Quant à nous, compagnons, nous pensons que l'Association internationale eles travailleurs entre, dès mainte- nant, dans une nouvelle phase, car elle eloit s'organiser tle manière à pouvoir utiliser, au [)rofit dos travailleurs, toute lutte partielle e|ui pourrait s'engager entre ces derniers et la bourgeoisie. 1. Li^ltre citée par Nottlau, p 574. 2. Itoijnlièrement, le Congrès de la Fédération romande aurait dû élic roMvo(|iié fil avril 1871. En attendant (juil put l'tMre, une réunion avait eu lieu à .Neuchâtel le :;i mai. oomme on l'a vu, et avait procédé au renouvellement du Comilé fédéral. G. II. — i.v 220 L'iNTEnNATIONALK Une autre cause qui l'ait (titrer l'Intoriialioiiale dans une nouvelle plias(!, c'est l'attitude dictatoriale du Conseil généi-ul vis-à-vis des Sections. La Conl'érence tenue dcrnicrenient à Londres a jjris des résolutions ({ui nous concernent de [)rès. A'ous savez tous qu'une scission s'était produite au Congres de la Chaux-de-Fonds en J870. La minorité dissidente [les Genevois et les coullerystes de la Chaux- de-Fonds] s «'st arrogé le titre de Fédrralioii romande. Nous avions compté sur l'esprit d'impartialité qui devrait animer l(,'s luembres du Conseil général, et nous espérions longleiiii>s (pi'il mettrait lin à ce conllit, en nous i-econnaissant au juoins le droit d'existence comme Fédération à l'égal de nos conl'i-ères de Genève. Kh bien, le Conseil général s'est enlérmé dans un silence inexplicable. 11 ne nous i-estait qu'une seule issue : c'était d'attendre la convocation du Congrès général, qui mettrait lin au conllit. Mais, d'un côté, nous voyons que la convocation du Congrès général est prescpie inq)ossible pour le moment ; d'un autre côté, la Conférence de l^ondres, tenue secrète pour nous, et convoquée par le Conseil général, a pris des allures dictatoriales en lançant des décrets *, ce qui est contraire aux principes fondamentaux de l'Internationale. Tout ceci nous oblige, compagnons, à convoquer le plus tôt pos- sible notre Congi'ès régional, qui aura à aiTêter une ligne de conduite conforme aux intérêts généraux de l'Association et à ceux particu- liers de notre Fédération. L'ordre du jour que nous vous proposons est le suivant : 1° Rapport du Comité fédéral ; 2'^ Le Conseil général et la (Conférence de Londres : 3" La réorganisation de la Fédération et la révision de ses statuts ; 4° Le Congrès ouvrier suisse. Compagnons, nous sommes sûrs que vous répondrez à notre appel par l'envoi de vos délégués, et que de leurs délibérations ressortira une consolidation des liens qui unissent nos Sections. Le Congrès aura lieu le 12 novembre, à Sonvillier (Jura bernois). La séance d'ouveiture aura lieu à neuf heures du matin à ï Hôtel de la Balance. Ayez l'obligeance de nous aviser du nombre de délégués qui viendront au Congrès. Salut et solidarité. _^ , „ . , r. n . 1 i rour le Comité lederal romand : Le secrétaire correspondant, Adhémar Schwitzguébel. Sonvillier-Saint-Imier, le 3i octobre 187 1. Nous allions avoir, au Congrès de Sonvillier, à organiser notre Fédéra- tion sur des bases nouvelles, et à faire connaître aux autres Fédérations de rinternationale notre sentiment sur les actes de la Conférence de Londres, en leur envoyant une circulaire. Je présentai à la Section de Neuchâtel un projet de statuts fédéraux que j'avais élaboré ; ce projet fut adopté par elle pour être présenté en son nom au Congrès. Je pensai en outre que la rédaction de la circulaire à envoyer aux Fédérations ne devait pas être laissée au hasard d'une improvisation hâtive au moment du Congrès, et qu'il serait prudent de préparer, à tête reposée, un projet 1. Allusion à cette plirasc de la résolution XVII : « Elle décrète que la Fédération des Sections des Montagnes se nommera Fédération jurassienne ». Le texte complet de celle résolution avait paru, comme il a été dit, dans VEgalilé du 26 octobre. TROISIEME PARTIE, CHAPITRE XII 22^ qui pût servir de base de discussion : je m'occupai en conséquence à rédiger ce projet, dans les jour» qui précédèrent immédiatement la réunion de Sonvillier. 11 faut maintenant faire connaître comment Bakounine employa les mois de septembre et d'octobre et la première moitié de novembre. On a vu que, dans les derniers jours d'août, il travaillait à un second article contre Mazzini. Pendant la plus grande partie de septembre, il désigne encore ce manuscrit, dans son calendrier-journal, sous le nom de a'^ article Mazzini. A partir du 26 septembre, il l'appelle « brochure » : ^de l)rochiire Mazzini, a" brochure mazzinienne. Il s'interrompt après le 1" octobre, pour écrire, du 2 au 4, une réponse à l'Unità italiana, journal mazzinien de Milan ; cette réponse paraît, traduite en italien sous le titre de Risposta aLV«Unità italiana » per M. Bakounine, dans le Gazzettino rosa des 10, 11 et 12 octobre * ; puis il reprend la rédaction de la bro- chure, du 5 au 14. La polémique contre le parti mazzinien mit Bakounine en relations avec quelques hommes nouveaux, qui entrèrent en correspondance avec lui : on voit apparaître à ce moment, pour la première fois, dans son calendrier- journal, trois noms, ceux de Carlo Terzaghi (18 septembre), de Garmelo Palladino (16 septembre) et de Vincenzo Pezza (8 octobre), qui lui écri- vent. Terzaghi rédigeait à Turin le Proletario : c'était un détraqué qui, après avoir offert ses services alternativement à Bakounine et à Marx, finit par les vendre à la police. Garmelo Palladino, jeune avocat napoU- tain, avait reconstitué avec l'aide de Carlo Cafiero, d'Errico Malatesta et de quelques autres, la Section internationale de Naples, fort malade depuis 1870 et finalement dissoute par un arrêté du ministre de l'intérieur du 14 août 187 1. V. Pezza écrivait dans le Gazzettino rosa sous le pseudo nyme de « Burbero », et il allait devenir le plus ardent propagandiste de l'internationale en Italie jusqu'au moment où une mort prématurée l'enleva, à la fin de 1872. 11 n'y eut entre Bakounine et Palladino que des relations épislolaires " ; mais Pezza vint le voir à Locarno le i5 octobre, et il se fît aussitôt entre eux une « entente complète ». La Roma del Popolo du 12 octobre avait publié une adresse de Mazzini aux délégués ouvriers qui devaient se réunir en Congrès à Rome le 17 novembre : c'était sans doute cette manifestation du chef républicain qui avait motivé la visite de Pezza. Du 17 au 19, Bakounine s'occupe encore de la a'^^ brochure Mazzini: mais le 19 au soir il commence la rédaction d'une « Circulaire en réponse à la circulaire de Mazzini », et s'absorbe dans cette besogne jusqu'au 28. Le manuscrit de cette circulaire, qu'il avait envoyé à Pezza, fut imprimé clan- destinement à Naples, et distribué aux délégués du Congrès ' ; il en a été fait une réimpression à Ancône en i885, sous le titre : Il socialisme e Mazzini'. Bakounine ne reprend pas tout de suite la brochure Mazzini : du 28 octobre au 4 novembre, une longue lettre à écrire aux amis des Montagnes, puis des préoccupations de famille, l'en détournent : il s'y remet du 5 au i5 novembre, 11 m'avait expédié, dès le 17 octobre, les pages 25-49 de son manuscrit pour l'imprimer (l'envoi des pages 1-24 n'est pas noté); le 1(5 novembre il m'en envoya la fin, pages 5o-uo ; l'impression en fut achevée six semaines après. Ce manuscrit forma, précédé de l'article paru en août dans la Liberté, une brochure ou plutôt un petit livre, que l'auteur intitula : La T'héolog'ie politique de Mazzini et l'Internationale, première partie. J'en parlerai plus loin. 1. NcUlau, p. 624. 2. J'ai aussi correspondu quelque temps avec lui ; il m'avait envoyi^ sa pholo- graphic, que je possède encore : belle liHe énergique, d'un type italien accentué. Palladino épousa par amour une paysanne ; il quitta Naples pour aller vivre au fond d'une province, et nous le perdîmes de vue. 3. Nettlau, Supplément manuscrit (inédit). 4. Nettlau, p. 62;7. 228 l'internationale Mais je dois, ici, achever l'histoire d'un autre manuscrit plus considé- rable, celui qui était destiné à former la seconde livraison de L'Empire knouto- germanique. J'ai dit (p. 160) que Bakounine m'avait repris les feuillets i39-285 de ce travail, et qu'il avait rédigé du 5 juin au i'3 juillet un « Préambule pour la seconde livraison » (il en écrivit quelques feuillets seulement). Il m'avait écrit, le 10 juin, que le manuscrit de celte seconde livraison ne tarderait i)as à m'arriver au complet, et qu'il avait confiance que la somme nécessaire pour l'impression se trouverait bientôt (p. i55). D'autre part, Sibiriakof m'avait écrit de Munich, le 9 juin, en me répé- tant qu'il ne pouvait i)lus envoyer d'argent pour le moment ; que peut-être il pourrait en envoyer dans un ou deux mois, mais que « en tout cas la somme envoyée ne dépasserait pas deux cents francs ». Ensuite je n'avais plus entendu parler de rien, jusqu'au 20 septembre. Ce jour-là, je reçus une lettre de Sibiriakof, du 23, me demandant de lui fournir à nouveau le devis de l'impression de la seconde livraison, qu'il avait égaré ; il ajoutait que, sans qu'il put promettre positivement d'envoyer l'argent, il était très probable qu'il serait en mesure de le faire. Je lui expédiai le devis demandé (5i2 francs, se divisant ainsi : 8 feuilles à 55 fr. pour mille exemplaires, 440 fr. ; mille couvertures, 24 fr. ; brochage, 6 fr. par feuille pour mille exemplaires, 48 fr.) ; mais je ne reçus point d'argent, et Bakounine renonça à me renvoyer son manuscrit, préférant employer pour l'impression de la brochure Mazzini les ressources qu'il pourrait recueillir. Son calendrier- journal indique qu'il reçut de Sibiriakof deux cents francs le 11 octobre. Le contenu des feuillets 139-210 du manuscrit de L'Empire knouto- germanique avait été composé à Genève à l'imprimerie coopérative ; celte composition (dont il existe une épreuve parmi les papiers laissés par Bakounine) formait un chapitre intitulé Sophism.es historiques de l'Ecole doctrinaire des communistes allemands ; elle est restée inutilisée. Les feuillets 149-247 du manuscrit (moins les feuillets 2ii-2i3, perdus) ont été publiés en 1882 a Genève, parles soins de nos amis Carlo Cafiero et Elisée Reclus, sous ce titre qui est de leur invention : Dieu et l'Etat. L'avertisse- ment que les deux éditeurs ont placé en tête de ce petit volume montre qu'ils ne connurent pas le véritable caractère des feuillets qu ils avaient entre les mains : ils ne soupçonnèrent point qu'ils se trouvaient en pré- sence d'une partie de ce qui aurait formé, si l'argent n'eût pas manqué pour en faire l'impression en 1871, la seconde livraison de L'Empire knouto- germanique ; ils disent, en effet : « Le mémoire que nous publions aujour- d'hui n'est en réalité qu'un fragment de lettre ou de rapport. Composé de la même manière que les autres écrits de Bakounine, il a le même défaut littéraire, le manque de proportions; en outre, il est brusquement inter- rompu : toutes les recherches faites par nous pour retrouver la fin du manuscrit ont été vaines. » Cette dernière assertion est incompréhensible pour moi : car celle lin du manuscrit — qui existe encore aujourd'hui — devait être, aussi bien que la partie publiée par Reclus et Cafiero, dans la caisse contenant les papiers inédits de Bakounine, caisse qui m'avait été envoyée en 1877, et que j'ai remise à Elisée Reclus en 1878. Les feuillets 248-280, que Reclus et Caflero n'avaient pu «retrouver», sont encore inédits. Bakounine écrivit encore, je ne sais à quel moment, cinquante-cinq feuillets, 286-340, qui forment une longue note se rattachant à la dernière phrase du feuillet 285 ; le contenu de ces feuillets a été publié en 1895 par Max Nettlau, sous ce même litre Dieu et l'Etat qu'avaient choisi les éditeurs des feuillets 149-247, aux pages 263-326 du volume intitulé Michel Bakou- nine : Œuvres (Paris, Stock). Quant aux quatorze feuillets écrits en juin- juillet 1871 pour servir de « Préambule pour la seconde hvraison », le commencement en a paru sous le titre : La Commune de Paris et la notion de l'Etat, par les soins d'Elisée Reclus, dans le Travailleur, de Genève, en 1878 ; le texte complet de ces feuillets inachevés a été publié ensuite à Paris, en 1892, sous le même titre, par Bernard Lazare, demsles Entretiens politiques et littéraires. TROISIEME PARTIE, CHAPITRK XII 229 J'ai parlé de préoccupations d'ordre privé, qui étrei^nirent l'esprit et le cœur de Bakounine dans les premiers jours de novembre ; à ces préoccu- pations se joignaient de cruels soucis matériels. Ce qui lui restait de temps et de force physique et morale, en dehors de ces affaires absorbantes, il le consacrait en première ligne aux choses d'Italie, avec la passion qu'il apportait à tout ce qui avait pour lui l'attrait du nouveau. Il suivait néanmoins, de loin, ce qui se passait dans la Suisse française et à Londres ; on a vu sur quel ton il écrivit à Ozerof, le 3 octobre, au sujet de la scène qui avait eu lieu entre Malon etOutine au Temple-Unique. Malon lui-même, sans doute à la demande d'Ozerof, lui écrivit le 11 octobre ; Bakounine loi répondit le 16, et lui écrivit de nouveau le 4 novembre. Il ne connut les résolutions de la Conférence de Londres que le 29 octobre ; et si, comme son calendrier-journal le montre, il correspondit avec nous à ce sujet, il ne prit néanmoins aucune part à la préparation du Congrès de Sonvillier, et resta étranger aux résolutions qui y furent adoptées, et dont il n'eut connaissance que le 20 novembre. Je reproduis ci-après le contenu de son calendrier-journal pour le mois d'octobre et de novembre ^ ; on verra combien est erronée l'opinion de ceux qui attribuèrent à Bakounine une part prépondérante dans la révolte des internationaux du Jura et des réfugiés de Genève contre le Conseil général et la Conférence de Londres, et dans la fondation de la Fédération jurassienne : Octobre i^"" «. Devais payer à Chiesa ' 5o fr. et je n'ai pas pu. Télé- graphié pour le tabac et l'arsenic. — 2. 80 fr. reçus de Schwitzgaébel. Chiesa vient le matin avec le syndic d'Ausonio*. — 3. Lettre de James. — 4- Lettre à James. — 6. Télégramme de Guillaume. — 8. Commencé tabac ; arsenic non reçu. Tiettre deBurbero. — 9. Lettres de James, d'Adhémar. . . ' Lettre aux Montagues. Argent pas — ne vient pas — inquiétude — que faire ? Télégramme à KoUer '^ arsenic. II. Reçu de Sibiriakof 200 fr. ; payé M"^^ Thérèse et charcutière, chacune 70 fr. Lettre à James, envoyée. — i3. Lettres de Malon, de Ross, billet de James. — i4- Télégraphié à James pour livres et à Ad. Vogt pour arséniate. — i5. Arrivé Burbero ; entente complète. — 16. Pezza parti 4 b. matin. Longues letti*es à Malon et Guillaume envoyées. — 17. Envoyé à Guillaume manuscrit [Mazzini] pp. 24-49 avec lettre à Adhémar. — 21. Deux lettres de Guillaume ; écrit et envoyé lettre à Guillaume. — 22. Envoyé i""^ moitié circulaire [en réponse à la circulaire de Mazzini J à Paolo ; lettre à Guillaume. — 2.5, Remis les derniers 10 fr. pour le marché. Rien n'arrive. Que faire ? Reste 3 fr. 35. — 26. Lettre à Guillaume. Point d'argent ; que faire? — 27. Point d'argent. Plan d'emprunt. — 28. Fin de la circu- laire, en tout 2.) feuilles (près de 100 pages) envoyées à Burbero. — 29. Demandé à Gavirati sa signature ; refusé. Lettre de James ; lon- guissime lettre aux amis des Montagnes. Résolutions de la Confé- rence. — 3i. Zaytsef arrivé. P^nvoyé lettres. . . à Guillaume. 1. Bien que le présent chapitre s'am^te au moment de l'ouverture du Coni^rès de Sonvillier, je donneiai les extraits du calendrier journal jusqu'à la lin de novembre. 2. Je laisse de côté les indications, déjà données, qui ont rapport à la rédaction des manuscrits appartenant à la polémique contre Mazzini. 3. Remiiiio C.hiesa était un habitant de Locarno avec lequel RaKounine s'était lié et qui lui rendit quelques services. 4. Bakounine pensait à ce moment à acquérir la nalionalité suisse, en se faisant adn\etlre comme citoyen par la commune tessinoise dAusonio. ;>. Quand le caiiiei-joiirnal mentionne, outre les noms i|iii peuvent nous intére>ser. les noms de correspondanis complètement etran^'ers au sujet, je ne les reiiroduis pas, 6. C'est le pharmacien qui lui fournissait habituellement les remèdes dont il usait. a3o l'internationale Novembre loi". Lettres, . . de James. Envoyé lettres. . . à James. J.' mort ; Antonio demi-folle, — veut partir printemps ''. — u. Anto- nio n'a pas dormi. Avec Zaytsof envoie télégramme à Krasnoïarsk : lettres k,.., et plus tard d'Antonio à Moscou. Soir, Antonio doi-t mieux. Lettre de Charles [Gambuzzij, envoie loo ("r, ; Zaytsol" parti à 3 h. — 4- Antonio aujourd'hui mieux. Lettre à Malon. Lettre de James. — 5. Quelle réponse télégraphique recevrons-nous ? — 6. Point de réponse télégraphique encore ! Antonio calme, mais désespérée, tremble pour ses parents. — ^. Point de réponse. Lettre de James (4o fr. d'Adhémar). — <). Lettre de James. Soir arrive Terzaghi ; journée avec Terzaghi jusqu'à 4 li- de la nuit ; à 4 h. part ïorzaghi. — lo. Lettre à Guillaume. Télégramme de Guillaume. Point do télégramme, point d'argent. — ii. Envoyé lettres. . . à Guil- laume. Lettre du commissaire ^ ; Mordasini. Elnvoyé dictionnaire à Terzaghi. — i3. Lettre do Sophie \ tous en vie : joie, Lo charcutier veut bien attendre. — i5. Lettre de Sentinon. — i6. Envoyé à Guil- laume deux paquets manuscrit [M azzini], pages 5o-iio inclusivement, et lettre. — 17. Simon vient ; avec lui chez secrétaire. — 18. Avec Simon à la municipalité. — 20. Ni argent ni lettre d'Irkoutsk. Envoyé lettres... à Bastelica. Soir, lettre de Guillaume. — 21. Lettre do Schwitz. — 22. Emilio m'apporte 5o fr. — 23. Lettre de Gambuzzi avec 100 fi\ — 24. Paye charcutier 100 fr. — 25. Lettre à mes frères. Ross et Smirnof arrivent de Zurich. — 26. Ross et Smirnof partent pour Genève. — 28. Lettres. . . de Guillaume, de Bastelica. — 3o. Lettre à James et Adhémar. Je complète celte citation, qui montre combien fut minime, à ce moment, la part prise par Bakounine à la lutte que nous menions contre la coterie autoritaire dans l'Internationale, en reproduisant in-extenso, 0 cause des détails intéressants qu'elle contient, une lettre de Bakounine à Ogaref (en russe ^) écrite le surlendemain du jour où avait eu lieu le Congrès de Sonvillier. Bakounine entretient son ami de ses préoccupations du moment ; il en a trois : le chagrin de sa femme, la détresse pécuniaire où il se trouve, sa polémique italienne. De Marx, d'Outine, et de la Fédération jurassienne qui vient de se fonder S pas un mot. Voici cette lettre : 14 novembre 1871. Locarno, Mon cher vieil Aga, Je no t'ai pas écrit depuis bien longtemps, parce que ma situation est devenue tout à fait impossible et qu'elle empire do jour en jour, de sorte que je ne puis te dire rien de gai. 1° Ma femme a perdu son dernier frère ; elle-même et toute sa famille sont au désespoir. Elle a dos inquiétudes pour la vie de sa mère, do son père, do ses sœurs. Je ne la quitte ni de jour, ni de nuit, 1. C'est le dernier frère de M""' Bakounine, mort à Krasnoïarsk (Sibérie), chez ses parents, dont il était l'unique soiilien. L'autre frère était mort en 1869. 2. Ce projet de départ de M"!" Baliounine pour la Sibérie, oii elle alla rejoindre ses vieux parents, se réalisa à la fin de juin 1872. 3. C'était le commissaire de police, qui déjà en août avait invité Bakounine à se metlre en règle en se procurant nn passeport; un ami tesslnois, Mordasini, était intervenu alors pour qu'un délai fût accordé. 4. M""* Lossowska. sœur de M""" Bakounine. 5. Correspondance de Bakounine, traduction française, p. 353. 6. Bakounine ne reçut de nouvelles du Congn s de Sonvillier, comme on le voit par le calendrier-journal, que le 20 novembre par une lettre de moi, et le 21 par une lettre de Schwitzguébel. TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XII 23l afin de la tranquilliser quelque peu ea la persuadant que tous les autres membres de la famille sont sains et saufs. Nous avons dépensé les vingt-cinq derniers francs qui nous restaient pour envoyer un télégramme à sa sœur, à Krasnoïarsk. Mais voilà dix jours d'écoulés déjà ', sans que nous ayons obtenu une réponse quelconque. Peut- être le télégramme a-t-il été saisi par la police, ou encore quelque nouveau malheur est-il arrivé. Je tremble à cette idée ; 20 A cet état de fièvre s'ajoute encore l'absence complète d'argent, et, par dessus le marché, des dettes partout : des réclamations de la propriétaire de la maison, de l'épicier, du charcutier, (^es deux der- niers nous ont refusé crédit, et, depuis hier, nous n'avons plus de viande à table ; bientôt nous n'aurons ni bougies, ni chauffage. Et je ne sais plus où trouver de l'argent. Les sœurs d'Antonie nous en enverront peut-être, si le gouvernement ne le saisit pas. Je te prie de n'en soufiler mot à personne, afin que toute la colonie de Genève ne se mette pas à faire des commérages à ce propos, ce qui pourrait faire évanouir notre dernier espoir. Jusqu'ici je n'avais pas cessé d'espérer que mes frères m'enver- raient quelque secours, et ils l'eussent fait assurément si tes chers « protégés », Mme Herzen et son charmant beau-fils, n'avaient fait des vilenies à mon égard ; car Louguinine était très disposé à s'oc- cuper de cette affaire et y mettait toute son ardeur ". Mais ils voulu- rent y apporter leur part de vilenies. Que ceux qui nient ce fait se plaisent à l'ignorer, je n'en puis, moi, faire autant. Eh bien, que le diable les emporte ! 3° Malgré tout cela je continue à travailler dans la mesure de mes forces — je poursuis en Italie une lutte à outrance contre les mazzi- niens et les idéalistes. Tu trouves que tout cela n'est pas nécessaire. Eh bien, sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres encore, je ne suis pas d'accord avec toi. Dans cette alfaire aussi, les Herzen ont cherché à me nuire. Ils ont envoyé à Mazzini la traduction de la diatribe qu'Alexandre Ivanovitch [Herzen] avait écrite contre moi et qui a été publiée dans ses Œiwres posthumes ^ Elle a paru dans VUnità italiana. Tout cela ne sert à rien. Je ne me suis pas seulement donné la peine d'y répondre. Laissons les chiens aboyer à leur gré. Voilà, cher ami, le tableau de ma vie actuelle. Tu coin[)ren(lras. à présent, que je ne pouvais avoir grande envie d'écrire. Je (inis mes jours dans la lutte, et je lutterai tant (|ue mes forces ne m'abantlon- neront pas. Adieu, je t'embrasse, de môme que tous les tiens. Enfin, les jour- naux russes me sont arrivés. Je te les renverrai, mais non allVanchis. Je n'allranchis même pas cette lettre. Remets celle qui y est jointe à Ozerof. Il est prolétaire comuie moi, donc on ne peut pas lui adresser des lettres non aifranchies. Ton M. B. Nous avons eu la visite de Zaytsef ; il parait que c'est un homme de bien. 1. H y avait douze jours d pcoulf^s, le télégramme ayant été envoyé lo 1. 2. Voir plus h.nit p. IIH. ."1. C't'tail un article de llorzen inlilulé !■ Michel Hakouniin" (>.t l'ailairc polo- naise », ayant trait a l'attitude de BaUounine dans l'insurrection de Pologne en 18(13. QIIATHIEME PAirilli: LA FÉDÉRATION JURASSIENNE : PREMIÈRE PÉRIODE (Novembre 1871 — Septembre 1872) Le Congrès de SonvilUer (la novembre iS^i) : fondation de la Fédération Jurassienne. — La circulaire de SonvilUer. La Section centrale de Neuchàtel élut pour ses délégués au Congrès de Sonvillier un ouvrier serrurier, Auguste Dupuis, et moi. Nous partîmes le samedi après-midi 1 1 novembre, et nous voyageâmes, de Neuchàtel à Sonvillier, avec les deux délégués de la Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste de Genève, Jules Guesde et Joukovsky. A ceux-ci s'étaient joints, à titre individuel, Lefrançais et Malon, qui dési- raient assister au Congrès pour faire la connaissance des internationaux du Jura. Le train, marchant d'abord dans la direction de l'ouest, traversa, en vue du lac de Neuchàtel, des campagnes plantées de vignes, puis des prairies et des bois, pour s'arrêter à Chambrelien, gare de « rebrousse- ment » ; se dirigeant ensuite vers le nord-est, il s'éleva, par une pente assez raide, le long du versant nord du Val de Ruz, à travers des forêts de sapins, jusqu'à l'entrée du grand tunnel dit des Loges, dans lequel il s'engouffra pour une dizaine de minutes ; il en ressortit à la petite gare des Convers, située, comme au fond d'un puits, dans un site sauvage, au pied du Roc Mil-Deux, et entre l'extrémité du tunnel des Loges et l'entrée du second tunnel, plus court, dit du Mont-Sagne, qui conduit à la Chaux-de- Fonds. Aux Convers, nous quittâmes le train pour prendre la voiture postale, et, à la nuit tombante, nous arrivions, après avoir descendu le val supérieur de la Suze et traversé le village de Renan, au village de Sonvillier. Nos compagnons français avaient examiné d'un œil curieux, pendant toute la durée du trajet, ce pays d'un aspect si inattendu, qui ne ressemblait à rien de ce qu'ils étaient accoutumés à voir ; ils entraient dans un monde inconnu, qui leur réservait des impressions tout à fait nouvelles. Accueillis à bras ouverts par les camarades de Sonvillier et par ceux des délégués qui étaient déjà arrivés, nous nous logeâmes à l'hôtel de la Balance. Le dimanche matin, à neuf heures, le Congrès s'ouvrit, dans la grande salle de l'hôtel. Huit Sections seulement, sur celles qui formaient notre Fédération, étaient représentées ; en voici la liste, avec les noms des délégués : Section centrale du Locle : Frédéric Graisier, graveur : Auguste Spi- chiger, guillocheur ; QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE PREMIER 233 Section de propagande delà Ghaux-de-Fonds : Numa Brandt, horloger ; Section centrale de Neuchâtel : A. Dupuis, serrurier ; James Guillaume, typographe ; Section centrale du district de Gourtelary ; Henri Devenoges, monteur de boîtes ; Léon Schwitzguébel, guillocheur ; Gercle d'études sociales de Sonvillier : Fritz ïschui, horloger ; Justin Guerber, graveur ; Gercle d'études sociales de Saint-lmier : A. Scheuner, horloger ; Louis Gartier^ horloger ; Section des graveurs et guillocheurs du district de Gourtelary : Gharles Ghopard, graveur ; Alfred Jeanrenaud, guillocheur ; Section de Moutier : Ghristian Hofer, horloger. La Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste de Genève n'appartenait pas à notre Fédération, et le Gonseil général de Londres ne l'avait pas admise dans l'Internationale ; mais ses délégués, Jules Guesde, journaliste, et Nicolas Joukovsky, instituteur, furent reçus comme membres du Gongrès, car ils apportaient l'adhésion de leur Section à la Fédération nouvelle que le Gongrès avait pour mission d'organiser. « Un certain nombre de membres des Sections les plus voisines assis- taient au Gongrès, outre les délégués ; on pressentait qu'il devait s'y pas- ser quelque chose d'important, et que le conflit interminable qui, depuis bientôt deux ans, mettait en péril l'Internationale en Suisse, allait recevoir une solution. » {Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 223.) Auguste Spichiger, du Locle, fut élu président ; Gharles Ghopard, de Sonvillier, et Jules Guesde, de Genève, furent secrétaires. Le premier objet qui figurait à l'ordre du jour était le rapport du Comité fédéral. « Ge rapport, présenté par le secrétaire du Gomité, Adhémar Schwitzguébel, constata, avec une entière franchise, le triste état de désor- ganisation où se trouvait l'Internationale en Suisse. Il en attribua la cause, d'une part, à la guerre franco-allemande et aux événements qui l'avaient suivie ; d'autre part, aux intrigues de la coterie genevoise et de ses alliés de Londres. La sincérité avec laquelle ce rapport mit le doigt sur les plaies dont souffrait l'Association en Suisse fut très remarquée, et produisit une excellente impression ; on y sentait l'accent résolu d'hommes qui se savent assez forts pour n'avoir pas besoin de déguiser la vérité. » {Mémoire, p. 22'3.) Le rapport constatait que les Sections de Bienne, de Saint-Biaise, du Val de Ruz, de Gortébert, de Gorgémont, avaient cçssé d'exister ; quant aux corps de métiers adhérents à notre Fédération : graveurs et guillocheurs du Locle ; menuisiers, graveurs et guillocheurs de Neuchâlei, monteurs de boîtes du Vignoble neuch;\telois ; monteurs de boîtes, grkveurs et guillocheurs de Bienne, ils continuaient à déployer une activité satisfaisante au point de vue corporatif, mais ils paraissaient se désintéresser de l'Internationale et n'avaient pas répondu aux circulaires du Gomité fédéral ; seule la Section des graveurs et guillocheurs du dis- trict de Gourtelary, restée intrépidement sur la brèche et constituée, non plus en société de secours mutuels, mais, depuis le mois de mars 1870 (t. L"", p. 286), en société de résistance, avait envoyé une délégation'. Le \. Dans la brochuro Les prétendunt sciftaioiis, etc. (pafjos 32-;}i), Mar.x s'est livré à de lourdes plaisanteries au sujet de la diininution dos membres de nos Seelions et des constatations faites à cet (SiJtard dans le rapport du Comité iï'dérai. En plusieurs endroits, il a altéré le sens, et même le lexle, du ra[)port. Ainsi, à propos de la Sec- tion des f,'raveurs et t.'uilloclieurs du district de Gourtelary. il prétend (jue, d'après le rapport, r(>,lte Section s'est consiiUiée en société de résistani-c en ito/mni de l'hilcrmUioiHile (c'est Marx (]ui soiilif^ne) : or. Ir rapport ne dit niillt-menl (pic cette Section est « en deliors de llntcrnatiitnale », puiscju'il la place au contraire ilans l'éiuiméralion de celles qui sont li^slées des Sccti(ms actives de la Fédération, et qu'elle avait envoyé des ilélé(,'ués au Conjurés. He la Section centrale du district de Couite'ary, abusant, d'une expression dont il dénature la portée, il écrit (|u'olle a suspendu son nrliox, « ce qui ne l'empèclie pas tl'euvo.ver deux délétjués au Con- grès » ; le rapport, lui, dit tout autre cliose : il constate que u la fédération 234 l'tnternationat-k rapport traitait, en terminant, de la question de l'organisation et de la fédération des sociétés de métiers, de la question de la propagande, et, enfin, des rapports de notre Fédération avec celles des pays voisins et avec le Conseil général. Le langage mesuré de ce rapport, l'élévation des vues qui y étaient exprimées, le sens juste et profond des réalités (jui s'y manifestait à chaque ligne, frappèrent vivement ceux des assistants ([ni se trouvaient pour la première fois en contact avec les ouvriers de nos Montagnes ; et la Révolution sociale, en reproduisant dans son n" 4 ce remarquable docu- ment, le caractérisa en ces termes (l'article est de Lefrançais) : Nous nous garderons bien d'analyser ce ra])|)ort... ; nous laissons aux lecteurs de notre journal fie soin] d'en ai)précier la sincérité et la véritable valeur. Cette lecture donnei-a la mesure exacte de ce qu'on peut attendre de dévouement et dintelligence pratique de la part des adhérents à la Fédération jurassienne. Marx, dans sa brochure Les pvétenduea scissions, etc. (pages 32 et 3^), a fait des gorges chaudes de cette phrase ; le « dévouement » et « l'intelli- gence pratique ))des ouvriers jurassiens ont servi de thème à ses aimables plaisanteries. J'ai souvent regretté que Marx n'ait pas eu l'occasion de venir — comme l'ont fait Bakounine, Lefrançais, Kropotkine, Gafiero et tant d'autres — faire personnellement la connaissance des populations ouvrières de nos Montagnes. Je suis persuadé que s'il avait séjourné quelques semaines parmi nous, ses préventions injustes se seraient dis- sipées; malgré les divergences théoriques, malgré les vues opposées sur la tactique, il aurait reconnu en nous les véritables propugnateurs du socia- lisme ouvrier ; il aurait rougi de s'allier avec nos adversaires, des Coullery, des Grosselin, des Henri Perret, des Outine, lorsqu'il les aurait vus à l'œuvre sur leur terrain d'opérations ; et les scandales du Congrès de la Haye auraient peut-être été évités. Le Congrès nomma ensuite des commissions chargées de faire rapport sur chacun des points de son ordre du jour : la Conférence de Londres et les actes du Conseil général ; la réorganisation de la Fédération et la revision de ses statuts; le projet d'un Congrès ouvrier suisse. Sur la pro- position des délégués de Genève, il ajouta à cet ordre du jour une question de plus, celle d'un organe à créer pour la Fédération. Puis la séance fut levée. La commission chargée de rapporter sur les actes du Conseil général et de la Conférence de Londres avait été composée de trois membres : Hofer, délégué de Moutier, Joukovsky, délégué de Genève, et moi. Nous avions tenu à placer Hofer dans cette commission pour que le délégué de la Section de Moutier (Section que des influences adverses avaient déjà cherché à plusieurs reprises à séparer de nous) se trouvât associé, aux yeux de tous, à l'acte le plus important du Congrès, à celui par lequel nous allions lever le drapeau de l'insurrection contre les décisions de la ouvrière du Val de Saint-Imier, ayant adhéré à l'Internationale, substitua, par ce fait, son action de piopagande et d'organisation à celle de la Section centrale » ; qu'en conséquence, celle-ci « suspendit son action, afin que ses membres pussent coopérer activement h l'organisation définitive et au développement des cercles d'études [de Saint-Imier et île Sonvillierl, des sociétés de métier et de la fédération ouvrière », mais que néanmoins « elle ne voulut pas se dissoudre », atin de pouvoir au besoin « remplaeer la nouvelle organisation si celle-ci devait dévier de la voie socialiste qu'elle s'est tracée ». Enfin, de la Section centrale de Moutier, Marx dit « qu'à en juger par son nom de centrale, elle n'est que le résidu d'autres Sections disparues » : hypothèse absolument contraire à la vérité, attendu que dans le Val de Moutier il n'y a jamais eu qu'une Section unique, qui s'est toujours appelée « Section centrale de Moutier » pour indiquer qu'elle groupait des membres appar- tenant A tous les corps de métiers, comme le faisaient la Section centrale de Genève, la Section centrale de Neuchàtel, etc. QUATRIÈME PARTIE. CHAPITRE PREMIER 235 Conférence. Un motif analogue nous avait engagés à faire siéger égale- ment dans la commission, en la personne de Joukovsky, un représentant de cette Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste qui groupait, à Genève, la plupart des réfugiés français. Notre commission se réunit immédiatement; je tirai de ma poche le manuscrit que j'avais rédigé la semaine précédente, et j'en donnai lecture à mes deux collègues : ils l'approuvèrent, sans y proposer, autant que je puisse me souvenir, aucun amendement. A l'ouverture de la seconde séance, intervertissant l'ordre des ques- tions du programme, le Congrès aborda, en premier lieu, la question de la réorganisation de la Fédération et de la revision de ses statuts. Il vota à l'unanimité la résolution suivante, présentée par la commission (j'ai oublié les noms de ses membres), résolution qui devait déblayer le terrain et mettre fin, dans notre pensée, à la querelle à laquelle s'obstinaient les intrigants du Temple-Unique : Le Congrès, Considérant que la Fédération romande, dont le présent Congrès est le seul représentant légitime, a perdu son caractère primitif par la retraite d'une partie des Sections qui la constituaient, Pense qu'il y a lieu de dissoudre cette Fédération, et la déclare dissoute. Considérant, en outre, qu'un Congrès des Sections romandes, réuni à Saint-lniier en octobre 1870, a discuté la proposition de constituer une Fédération nouvelle, qui porterait le nom de Fédéra- tion Jurassienne ', proposition qui a été écartée alors comme préma- turée, mais qui est présentée de nouveau aujourd'hui par plusieurs Sections, Le Congrès décide de constituer, entre les Sections représentées au Congrès et celles qui y adhéreront, une Fédération nouvelle qui prend le nom de Fédération jurassienne. « Il y a quelques remarques à faire sur la rédaction de cette impor- tante résolution, qui fut l'acte constitutif de cette Fédération jurassienne destinée à appeler sur sa tête toutes les fureurs de Marx et de son parti, D'abord, dès la première phrase, le Congrès maintient la validité du vote à la suite duquel, au Congrès de la Chaux-dc-Fonds, la Fédération romande s'était trouvée divisée en majorité et en minorité ; il aflirme, en dépit de la Conférence de Londres, que les Sections de la majorité, c'est- à-dire les Sections du Jura, constituaient encore à cette heure-là, le 12 novembre 1871, la seule véritable et légitime Fédération romande, et que leur Congrès seul avait le droit de s'en déclarer le représentant. Après cette aflîrnialion, la résolution disait claircmenl que, si les Sections romandes du Jura se constituaient, à partir de ce jour, en Fédération jurassienne, ce n'était point pour obéir au décret de la Conférence, mais que c'était de leur chef, et en donnant suite à une proposition présentée déjà l'année précédente au Congrès romand de Saint-lmier. Cette espèce de défi jeté à l'autorité de la (^onlVrerice lit bondir les marxistes, et l Ega- lité ne trouva pas assez d'injures pour les audacieux délégués de Sonvil- lier. » {Méntoir-e de la Fédération jnnissieiine , p. ■r2!^\.) La conunission avait pris connaissance du projet de statuts fédéraux présenté pai' la Section de Ncuchàlel (voir ci-dessus p. 22(5) et l'avait fait sien. Ce projet fut volé par les délégués, sous la réserve de son accepta- lion ultérieure par les Sections. 11 consacrait le principe de l'autonomie des Sections ; et il fournissait la preuve, réduit (ju'il était à un très petit nom- 1. Voir ci-dossiis p. 108. 23ft l'internationalk hre d'articles, qu'on pouvait se passer du pesant bagage de réglemen- tation minutieuse dont on surcharge ordinairement les statuts des asso- ciations. Voici le texte des neuf articles de ce pacte fédéral : Statuts fédéraux de la Fédération jurassienne votés par le Congrès de Somnllier, le 1 2 novembre i8;pi . Article premier. — Il est formé entre les Sections de l'Interna- tionale adhérentes aux présents statuts fédéraux une Fédération qui prend le nom de Fédération jurassienne. Art. 2. — La Fédération reconnaît les Statuts généraux de l'Asso- ciation internationale des travailleurs. Art. 3. — Le lien fédéral a pour représentant un Comité fédéral, composé de cinq membres, auquel est remise la gestion des intérêts fédéraux, sous le contrôle des Sections. Le Comité fédéral n'est investi d'aucune autorité. Il remplit sim- plement le rôle de bureau de renseignements, de correspondance et de statistique. Chaque année, le Congrès de la Fédération désigne la localité de la région qui choisira dans son sein le Comité fédéral. Art. 4- — Les Sections, en entrant dans la Fédération, conservent leur autonomie absolue, et ne prennent d'autre engagement que celui d'observer les clauses des présents statuts fédéraux. Art. 5. — Toute latitude est laissée aux Sections qui voudront former entre elles des fédérations locales ou spéciales. Art. 6. — Toute Section de l'Internationale peut être admise dans la Fédération, à la condition d'adhérer aux présents statuts et de ne rien admettre dans son règlement particulier qui y soit contraire. Le Comité fédéral est chargé de recevoir l'adhésion des nouvelles Sections, et d'en aviser la Fédération dans le délai de quinze jours. Dans les cas douteux, il en référera à la Fédération dans le même délai, et chaque Section est alors appelée à voter sur l'admission ou le rejet de la Section adhérente. Art. 7, — La cotisation fédérale est fixée à vingt centimes par an et par membre. Elle est payable au mois de janvier de chaque année, entre les mains du caissier du Comité fédéral. Les Sections qui n'auront pas versé leurs cotisations au 3i mars seront, par le fait même, considérées comme ayant renoncé à la Fédération. Elles pourront toutefois y rentrer en s'acquittant de leurs obligations. Art. 8. — Le Congrès de la Fédération se réunit chaque année au mois d'avril, dans la localité choisie par la majorité des Sections. Chaque Section a le droit d'envoyer deux délégués au Congrès. Le Congrès s'occupe des intérêts généraux des Sections fédérées, ainsi que de toutes les questions qui peuvent intéresser la cause du prolétariat. Il ne s'immisce en aucune façon dans l'administration intérieure des Sections. Il reçoit le rapport de gestion du Comité fédéral, et lui donne décharge. Chaque Section a le droit de proposer des questions pour l'ordre du jour du Congrès. L'ordre du jour est fixé définitivement dans la séance d'ouverture du Congrès. QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE PREMIER 23^ Art. 9. — Les présents statuts sont revisibles en tout temps, à la demande d'une Section, par un Congrès de la Fédération. Ainsi adopté à l'unanimité des délégués. Au nom du Congrès de Sonvillier : Le président, Auguste Spichiger ; les secrétaires, Charles Ghopard, Jules Guesde. Vint ensuite la question capitale, celle des actes du Conseil générai et des résolutions de la Conférence de Londres. Il y avait accord complet, sur ce point, entre toutes les Sections représentées : tous les délégués avaient mandat de protester contre les manœuvres du Conseil général et contre les décrets de la Conférence, et de réclamer la convocation, à bref délai, d'un Congrès général, pour assurer le maintien, dans l'Interna- tionale, du principe d'autonomie. Au nom de la commission chargée de rapporter, je lus le projet de circulaire aux Fédérations de l'interna- tionale. Ce projet fut adopté à l'unanimité, et le Congrès décida que la circulaire serait signée par tous les délégués. La voici : Circulaire â toutes les Fédérations de l'Association internationale des travailleurs. Les délégués soussignés, représentant un groupe de Sections de l'Internationale qui vient de se constituer sous le nom de Fédération jurassienne, s'adressent, par la présente circulaire, à toutes les Fédérations de l'Association internationale des travailleurs, et leur demandent de se joindre à elles pour provoquer la convocation, à bref délai, d'un Congrès général. Nous allons exposer en peu de mots quelles sont les raisons qui nous font réclamer cette mesure, absolument nécessaire pour empê- cher notre grande Association d'être entraînée, à son insu, sur une pente funeste, au bout de laquelle elle trouverait la dissolution. Lors de la création de l'Association internationale des travailleurs, il fut institué un Conseil général qui devait, aux termes des statuts, servir de bureau central de correspondance entre les Sections, mais auquel ne fut déléguée absolument aucune autorité, ce qui eût dail- leurs été contraire à l'essence même de l'Internationale, qui n'est qu'une immense protestation contre l'autorité. Les attributions du Conseil général sont du reste nettement délinies par les articles suivants des Statuts généraux et du Règlement général' : « Statuts généraux. — Art. 3. — Il est établi un Conseil général se composant de travailleurs représentant les dillcrentes nations faisant partie de l'Association internationale. Il prendra dans son sein, selon les besoins de l'Association, les membres du bureau, tels que président, secrétaire général, trésorier et secrétaires particuliers pour les ditférents pays. « Tous les ans, le Congrès réuni indiquera le siège du Conseil géné- ral, nommera ses membres, en lui laissant le droit de s'adjoindre des membres supi)léinentaires, et choisira le lieu tle la [)rochaine réunion. « A l'époque lixée pour le Congrès, et sans qu'il soit nécessaire d'une convocation sj)éciale, les délégués se réuniront de plein droit aux lieu et jour désignés. Kn cas de force majeure, le (Conseil général pourra changer le lieu du Congrès, sans en changer toutefois la date. I. Je no me rappelle pas ii (nicllc editkni des vSlutuls a iHé empiiinlo le le.vle des articles cités ci-après. 238 l'internationale (( Art. 4- — A chaque Congrès annuel, le (>onseil général publiera un rapport des travaux de l'année. En ca.s d'urgence, il pourra convoquer le Congrès avant le terme fixé. « Art. 5. — l^e Conseil général établiia des relations avec les dillerentes associations ouvrières, de telle sorte que les ouvriers de chaque pays soient constamment au courant du mouvement de leur classe dans les autres pays ; qu'une enquête sur l'étal social soit l'aite simultanément et dans un même esprit ; que les questions proposées par une Société, et dont la discussion est d'un intérêt général, soient examinées par toutes, et que, lors([u'une idée prjitique ou une dilliculté internationale réclamera l'action de l'Association, celle-ci puisse agir d'une manière uniforme. Lorsque cela lui sendjlera néces- saire, le Conseil général prendra l'initiative des propositions à sou- mettre aux sociétés locales ou nationales. « Il publiera un bulletin pour faciliter ses communications avec les bureaux correspondants. « Règlement. — Article premier. — Le Conseil général est obligé d'exécuter les résolutions du Congrès, « Il rassemble dans ce but tous les documents que les bureaux correspondants des différents pays lui enverront et ceux qu'il pourra se procurer par une autre voie. « Il est chargé d'organiser le Congrès et de porter son programme à la connaissance de toutes les Sections, par l'intermédiaire des bureaux correspondants des différents pays. « Art. 2. — Le Conseil général publiera, autant et aussi souvent que ses moyens le lui permettront, un bulletin qui embrassera tout ce qui peut intéresser l'Association internationale : ofl're et demande de travail dans les différentes localités ; sociétés coopératives ; état des classes laborieuses dans tous les pays, etc. » Le Conseil général fut placé pour la première année à Londres, pour plusieurs motifs : c'était d'un meeting tenu à Londres qu'était sortie l'idée première de l'Internationale ; puis Londres olfrait plus de sécurité que les autres villes de l'Europe, sous le rapi)ort des garanties individuelles. Dans les Congrès subséquents de l'Internationale, à Lausanne (1867) et à Bruxelles (1868), le Conseil général fut confirmé à Lon- dres. Quant à sa composition, tous ceux qui ont assisté aux Congrès généraux savent comment la chose se passait : on A'otait de confiance les listes qui étaient présentées au Congrès, et qui portaient en majo- rité des noms absolument inconnus aux délégués. La confiance allait si loin, que la faculté était même laissée au Conseil général de s'ad- joindre qui bon lui semblerait ; et, par cette disposition des statuts, la nomination du Conseil général par le Congrès devenait illusoire. En effet, le Conseil pouvait, après coup, s'adjoindre tout un person- nel qui en aurait modifié complètement la majorité et les tendances. Au Congrès de Bàle, la confiance aveugle atteignit jusqu'à une sorte d'abdication volontaire entre les mains du Conseil général. Au moyen de résolutions adniinistratiçes, on porta atteinte, sans trop s'en apercevoir, à l'esprit et à la lettre des Statuts généraux, où l'au- tonomie de chaque Section, de chaque groupe de Sections était si clairement proclamée. Qu'en en juge: (( Résolutions adminisiratiçes de Râle. — Résolution VI. — Le Conseil général a le droit de suspendre, jusqu'au prochain Congrès, une Section de l'Internationale. QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE PREMIER 239 « Résolution VII. — Lorsque des démêlés s'élèveront entre des sociétés ou branches d'un groupe national, ou entre des groupes de différentes nationalités, le Conseil général aura le droit de décider sui* le différend, sauf appel au Congrès prochain, qui décidera définiti- vement. » C'était mettre entre les mains du Conseil général un pouvoir dangereux, et on eut tort de ne pas eu prévoir le résultat. S'il est un tait incontestable, mille fois attesté par l'expérience, c'est l'effet corrupteur que produit l'autorité sur ceux entre les mains desquels elle est déposée. Il est absolument impossible qu'un homme qui a pouvoir sur ses semblables demeure un homme moral. Le Conseil général ne pouvait pas échapper à cette loi fatale. Composé pendant cinq années de suite des mêmes hommes, toujours réélus, et revêtu par les résolutions de Bàle d'un pouvoir très gi'and sur les Sections, il a fini par se regarder comme le chef légitime de l'Internationale. Le mandat de membre du Conseil général est devenu, entre les mains de quelques individualités, comme une pro- priété personnelle, et Londres leur a paru la capitale inamovible de notre Association. Peu à peu, ces hommes, qui ne -sont que nos man- dataires, — et la plupart d'entre eux ne sont pas même nos manda- taires réguliers, n'ayant pas été élus par un Congrès, — ces hommes, disons-nous, habitués à marcher à notre tête et a parler en notre nom, ont été amenés, par le courant naturel des choses et par la force même de cette situation, à vouloir faire prédominer dans l'Internationale leur programme spécial, leur doctrine personnelle. Etant devenus, à leurs propres yeux, une sorte de gouvernement, il était naturel que leurs idées particulières leur apparussent comme la théorie officielle ayant seule droit de cité dans l'Association ; tandis que les idées divergentes émises dans d'autres groupes leur ont paru, non plus la légitime manifestation d'une opinion égale en droit à la leur, mais une véritable hérésie. Ainsi s'est constituée peu à peu une orthodoxie dont le siège était à Londres, dont les représentants étaient les membres du Conseil général ; et bientôt les correspondants du Conseil pour chaque pays se sont donné pour mission, non plus de servir d'intermédiaires neutres et désintéressés entre les diverses Fédérations, mais de se faire les apôtres de la doctrine orthodoxe, de lui chercher des propagateurs, et de servir des intérêts de secte au détriment des intérêts généraux de l'Association. Que devait-il résulter de tout cela? Le Conseil général rencontra naturellement de l'opposition dans la voie nouvelle où il s'engageait. L'irrésistible logique l'obligea de chercher à briser celte opposition. Et voilà les luttes qui commencent, et, avec elles, les intimités per- sonnelles et les manœuvres de coterie. Le Conseil général devient un foyer d'intrigues ; les opposants sont conspués, calomniés : enfin la guerre, la guerre ouverte, éclate au sein de notre Association. Depuis le Congrès de Bàle, en 18G9, le Congrès général de l'Asso- ciation n'ayant pas été réuni, le Conseil général s'est trouvé livré à lui-même pendant les deux dernières années. La guerre franco- allemande a été le motif de l'absence de Congrès en 1870 ; en 1871, ce Congi'ès a été renq)lacé par une Conférence secrète, convo([uée par le Conseil général sans que les Statuts l'autorisassent en aucune manière à agir de la sorte. Cette Conférence secrète, (|ui certaine- ment n'olfiait pas une représentation complète de l Inlernationalc, a4o l'internationale puisque de nombreuses Sections, les nôtres en particulier, n'y avaient pas été convoquées; cette Conférence, dont la majorité avait été faussée d'avance j)ar le fait que le Conseil général s'était arrogé le droit d'y faire siéger six délégués nommés par lui avec voix délibé- rative ; cette Conférence, qui ne pouvait absolument pas se consi- dérer comme investie des droits d'un Congres, a cependant pris des résolutions qui portent gravement atteinte aux Statuts généraux, et qui tendent à l'aire de l'Internationale, lihie fédéi-alion de Sections autonomes, une organisation hiéiai'chiquc et autoritaire de Sections disciplinées, jjlacées entièrement sous la main dun Conseil général qui peut à son gré refuser leur admission ou bien suspendre leur activité. P^t pour couronner l'édifice, une décision de cette Confé- rence porte que le Conseil général fixera lui-même la date et le lieu du prochain Congrès ou de la Conférence qui le remplacera ; en sorte que nous voilà menacés de la suppression des Congrès généraux, ces grandes assises publiques de l'Internationale, et de leur rempla- cement, au gré du Conseil général, par des Conférences secrètes analogues à celle qui vient de se tenir à Londres. En présence de cette situation, qu'avons-nous à faire ? Nous n'incriminons pas les intentions du Conseil général. Les personnalités qui le composent se sont trouvées les victimes d'une nécessité fatale : elles ont voulu, de bonne foi et pour le triomphe de leur doctrine particulière, introduire dans l'Internationale le principe d'autorité ; les circonstances ont paru favoriser celte tendance, et il nous parait tout naturel que cette école, dont l'idéal est la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière, ait cru cjue l'Interna- tionale, à la suite des derniers événements, devait changer son orga- nisation primitive et se transformer en une organisation hiérar- chique, dirigée et gouvernée par un Comité. Mais si nous nous expliquons ces tendances et ces faits, nous ne nous en sentons pas moins obligés de les combattre, au nom de cette Révolution sociale que nous poursuivons, et dont le programme est : « Emancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », en dehors de toute autorité directrice, cette autorité fût-elle élue et consentie par les travailleurs. Nous demandons le maintien, dans l'Internationale, de ce principe de l'autonomie des Sections, qui a été jusqu'à présent la base de notre Association; nous demandons que le Conseil général, dont les attributions ont été dénaturées par les résolutions administratives du Congrès de Bàle, rentre dans son rôle normal, cjui est celui d'un simple bureau de correspondance et de statistique ; — et cette unité qu'on voudrait établir par la centralisation et la dictature, nous voulons la réaliser par la fédération libre des groupes autonomes. La société future ne doit être rien autre chose que l'universa- lisation de l'organisation que l'Internationale se sera donnée. Nous devons donc avoir soin de rapprocher le plus possible cette organi- sation de notre idéal. Comment vovidrait-on qu'une société égalitaii^e et libre sortît d'une organisation autoritaire? C'est impossible. L'In- ternationale, embryon de la future société humaine, est tenue d'être, dès maintenant, l'image fidèle de nos principes de liberté et de fédé- ration, et de rejeter de son sein tout principe tendant à l'autorité, à la dictature. QUATRIÈME PARTIE. CHAPITRE PREMIER J^J Nous concluons à la convocation, à bref délai, d'un Congrès général de l'Association. Vive l'Association internationale des travailleurs ! Sonvillier, le 12 novembre 1871. Les délégués au Congrès de la Fédération jurassienne : Henri Devenoges, Léon Schwitzguébel, délégués de la Section centrale du district de Courtelary ; — Fritz Tscuui, Justin GuERBER, délégués du Cercle d'études sociales de Sonvillier; — Christian Hofer, délégué de la Section de Moutier- ': Grandval ; — Frédéric Graisier, Auguste Spichiger, délé- gués de la Section centiale du Lode ; — Nicolas Joukovsky, Jules Guesde, délégués de la Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste de Genève ; — Charles Chopard, Alfred Jeanrenaud, délégués de la Section des ouvriers graveurs et guillocheurs du district de Courtelary ; — Nunia Brandt, délégué de la Section de propagande de la Chaux-de-Fonds ; — James Guillaume, A. Dupuis, délégués de la Section centrale de Neuchàtel; — A. Scheuxer, Louis Cartier, délégués du Cercle d'études sociales de Saint- Imier. Il fut décide que cette circulaire serait imprimée à cinq cents exem- plaires, pour être envoyée dans tous les pays où existaient des Sections de l'Internationale. La séance fut ensuite levée. Une assemblée populaire avait été convoquée pour le dimanche soir, dans la grande salle de 1 hôtel de la Balance. La salle était comble : de nombreux camarades de Saint-Imier et des environs étaient venus se joindre à nous ; et les habitants de Sonvillier, curieux de voir et d'en- tendre des « communards », avaient montré beaucoup d'empressement à se rendre à l'invitation du comité local. Ce furent Lefrançais et Guesde qui occupèrent la tribune (Malon ne parlait pas en public ; on sait qu'il était bègue). Lefrançais souffrait d'une violente migraine ; sa harangue s'en ressentit, et nous le trouvâmes, ce soir-là, comme orateur, bien infé- rieur à sa réputation. Guesde, au contraire, surpassa notre attente : sa facilité d'élocution, son aisance correcte, la simplicité énergique de son discours, enlevèrent tous les sufl'ragcs ; la Révolution sociale (correspon- dance envoyée par Lefrançais) dit que Guesde parla « en termes clairs, sobres et méthodiques », et que « son éloquente improvisation fit une vive impression sur les assistants ». Le lundi matin, de neuf heures à midi, le Congrès tint une troisième et dernière séance pour terminer ses travaux. Le [)rojet d'un Congrès ouvrier suisse avait été mis en avant à la fois par le parti de la démocratie sociale de Zurich, et par une organisation de création nouvelle qui s'inti- tulait Association ouvrière politique nationale de Genève (Henri Perret en était le [(résident). La commission que le Congrès avait chargée d'étudier la question présenta un rapport qui concluait en proposant la résolution suivante : Le Congrès invite les Sections de la Fédération à suivre atlenti- ven»enl l'agitation qui se [)roduit en laveur d'un Congrès ouvrier suisse, à étudier les questicuis (jui s'y rallacbent. et à se préparer à y envoyer des délégations ([ui aui-aienl à défendre les principes domi- nant dans notre Fédération. Voulant témoigner de leur désir sincère d'union avec toutes les Sociétés ouvrières de la Suisse, les délégués adoptèrent cette résolution à luna- G. n. — 10. 242 l'internationale nimité; mais elle ne conduisit à aucun résultat pratique. Le Congrès suisse projeté, en eflet, n'eut pas lieu, les organisateurs n'ayant pu s'entendre. Le Congrès avait ajouté à son ordre du jour, comme je 1 ai dit, une question de plus, celle d'un organe à créer pour la Fédération. Cette ques- tion sétait trouvée soulevée par une proposition du citoyen Claris, propo- sition que le délégué Joukovsky s'était chargé de transmettre au Congrès. Claris, propriétaire et directeur du journal la dévolution sociale, offrait à la Fédération jurassienne d'insérer dans son journal tous les articles et documents qu'elle lui enverrait, se réservant, sous sa propre responsa- bilité, la direction de la partie du journal qui ne serait pas al>sorbée par les communications oflicielles de la Fédération. L'oUre de Claris fut acceplée ; le Congrès décida d'inviter ks Sections composant la Fédération, et les membres de ces Sections, à prendre le plus grand nombre possible d'abonnements à la Révolution sociale ; et il nomma une délégation chargée spécialement de veiller sur la partie du journal qui serait réservée à la F^édération ». En conséquence, à partir de son cinquième numéro (23 novembre 1872), la Révolution sociale devint l'organe de la Fédération jurassienne. On a vu (p. 2i5) que, dès le mois de septembre, notre Comité fédéral s'était préoccupé de la rédaction d'un Mémoire qui serait adressé « à tous les centres internationaux », et avait songé à me demander de me charger de la rédaction de cet exposé. Il crut devoir soulever la question devant le Congrès de SonvilUer ; et, sur sa proposition, le Congrès donna formelle- qui C'est en vertu de cette décision que — le Comité fédéral jurassien, une fois constitué, ayant nommé une commission dont je fus l'agent exécutit — j'entrepris au printemps de 1872 la rédaction du Mémoire de la Fédéra- tion jurassienne . Avant de se séparer, le Congrès, conformément à l'article i des nou- veaux statuts fédéraux, eut à désigner la localité dont la Section devrait nommer dans son sein le Comité fédéral jurassien. La localité choisie fut Sonvillier. Je ne me rappelle pas au complet les noms des cinq membres que les camarades de Sonvillier élurent pour former ce premier Comité, qui resta en fonctions jusqu'au Congrès du Locle ( 19 mai 1872). Le Rulletin • de la Fédération jurassienne du 1" mai 1872 dit que les membres du Comité fédéral jurassien sont deux graveurs, deux guillocheurs et un monteur de boîtes. Le monteur de boîles est certainement Alfred Andrié; l'un des deux graveurs est Adhémar Schwitzguébel, qui fut secrétaire correspondant du Comité, et l'autre probablement Justin Guerber ; quant aux deux guillocheurs, je ne sais plus. Nous n'eussions pas demandé mieux que de prolonger notre séjour au Val de Saint Imier ; nos camarades venus de Genève, en particulier, en- chantés de tout ce qu'ils avaient vu et entendu dans ce miheu d'égalité et de fraternité, au sein d'une population ouvrière simple, cordiale et sérieuse, éprouvaient un réel regret d'avoir à se séparer si tôt de leurs nouveaux amis. Mais on était déjà au lundi; chacun devait reprendre le travail, et les délégués du Locle, de la Chaux-de-Fonds, de Moutier, de Neuchâtel, étaient rappelés chez eux par les nécessités de l'existence. Il fallut doue se résoudre à partir, après avoir pris un dernier repas en commun. Le temps, qui, la veille, était beau, était subitement devenu menaçant, et le ciel, assombri, annonçait l'approche d'une tempête de neige. Ceux des délégués qui avaient à regagner les Convers pour y prendre le train, soit dans la direction des Montagnes, soit dans celle du Vignoble, 1. Celle délégation fut composée de N. Joukovsky. B. Malon el Jules Guesde. QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE PREMIER 243 comptaient monter, à Sonvillier, dans la voiture postale qui passait vers les quatre heures : mais lorsqu'elle arriva, venant de Saint-Imier, il ne s'y trouvait plus que deux places libres. A l'unanimité, il fut décidé que l'une des places serait donnée à Jules Guesde, dont la longue taille frêle, les jambes débiles, la figure émaciée, annonçaient la faiblesse physique : nous nous serions fait conscience de lui laisser faire la route à. pied. Guesde voulait aller à la Chaux-de-Fonds, avant de rentrer à Genève; nous lui adjoignîmes, comme compagnon de voyage, Auguste Spichiger, chargé de le piloter et de prendre soin de lui. Nos amis Lefrançais, Malon et Joukovsky désiraient aussi visiter la Chaux-de-Fonds ; ceux de nos camarades du Jura neuchâtelois qui devaient regagner leurs pénates — Graisier, du Locle, et deux ou trois aussi de la Chaux-de-Fonds (Numa Brandt avait dû quitter Sonvillier dès le lundi matin) — les dissuadèrent d'aller prendre le train aux Convers, et leur proposèrent de les conduire à la Chaux-de-Fonds à pied par le col de la Cibourg ; Dupuis et moi, séduits par l'idée de cette expédition montagnarde, et désireux de jouir plus longtemps de la compagnie de nos amis, nous joignîmes à la cara vane. Nous étions une dizaine, tous habitués à la marche : et, comme on va voir, bien nous en prit. Nous quittâmes Sonvillier aux approches de la nuit, accompagnés un bout de chemin par un groupe de socialistes du Vallon ; quand nous arrivâmes à Renan, la neige déjà commençait à tomber, et bientôt elle fit rage, poussée par des rafales de vent d'ouest. En un instant toute la cam- pagne fut blanche ; et, à mesure que nous nous élevions dans le chemin qui mène à la Cibourg, les flocons, toujours plus serrés, formaient une nappe de plus en plus épaisse, où nous enfoncions toujours plus profon- dément. La nuit était venue. Pendant les premiers quarts d'heure, nous avions pris l'aventure en riant : nous chantions, nous échangions des plai- santeries ; mais, la marche se faisant fort pénible, et la neige, qui conti- nuait à tomber sans relâche, rendant notre allure de plus en plus lente, la fatigue eut raison de notre gaîté. Cette montée du col de la Cibourg — ce col que j'avais traversé en sens inverse, avec Spichiger et Collier, p:ir une charmante matinée de mai 1869, pour aller rendre visite à Schwitzguébel — était vraiment lugubre, par une nuit noire d hiver ; nous nous demandions si nous en viendrions à bout, si nous réussirions à gagner la Chaux-de-Fonds, ou si nous reste- rions en panne, échoués dans quelque « menée » \ Après deux heures environ de lutte contre la neige, le vent, le froid glacial, nous nous trou- vâmes enfin sur le plateau qui forme le sommet du col, mouillés jusqu'aux os, transis, essoufilés, mais résolus tout de môme. Seulement, sur cette vaste étendue déserte, on ne voyait plus de chemin : ti)ut étant recouvert d'un linceul uniforme, nous risquions de ne pas reconnaître la direction à suivre, et nous ne savions conuuent nous orienter. Heureusement, des camarades, qui avaient de bons yeux, distinguèrent dans l'obscurité les perches indicatrices échelonnées le long de la route : assurés ainsi d'être dans la bonne voie, et de ne pas courir le risque de la perdre, nous avan- çâmes à la file indienne, allant d'une perche à l'autre. Le plateau traversé, nous étions au commencement de la descente : de là, nous n'avions plus qu'une heure de marche environ pour atteindre la Chaux-de F'onds. >îous arrivâmes au grand village fort tard ; il nous fallut le parcourir dans presque toute sa longueur, pour trouver enfin un abri au café Von Kœnel, rue du Stand. Chez Von Kienel, Spichiger et Guesde nous atten- daient depuis longiemj)s, fort inquiets, avec quelques camarades ; ils poussèrent des exclamations d'horieur en voyant t aux élections ()oliti(|ui's, couime moyen d'émancipalion. Lorsqu'il parle de (jue ee que les Belges avaient appelé la « Représi-ntalion du travail 0 : la constitulion de délégations ouvrières, de « Chambres du travail », qui veilleraient aux intérêts des travailleurs, idée qu'en Belgique on opposait précisément au parlementarisme ; idée qu'au Congrès de Bâle la commission chargée du rapport sur les sociétés de résistance avait faite sienne, en disant : « Ce mode de groupement forme la représentation ouvrière de l'avenir : le gouvernement est rempiaci' par les conseils des corps de métier réunis, et par un comité de leurs délégués respectifs, réglant les rapports du travail, qui remplaceront la politique ». Mais bien des lecteurs peu éclairés pou- vaient s'imaginer que la EnKincijKtnon approuvait le recours au sulîragc universel 9/,6 l'internationale Sans une telle organisation, le suffrage sera toujours pour nous une farce sanglante. Consacrons-nous tous à cette œuvre de salut, et ne perdons pas notre temps et nos forces à soutenir la cause de nos ennemis. Abstenons-nous complètement de toute participation à ce que les politiciens appellent avec autant de vérité que de cynisme la balançoire constitutionnelle ; ne conti'ibuons pas nous-mêmes à reforger nos chaînes ; ne sanctionnons pas ])ar nos votes notre pro- pre condamnation. Faisons le vide autouidu présent, qui, abandonné à lui-même, tombera en ruines. Frères ouvriers, ne vous laissez pas séduire par les promesses mensongères de certains charlatans prodi- gues de phrases et si avares de faits. Eloignez-vous avec mépris de ces urnes électorales desquelles ne sortira jamais notre émancipa- tion. Telle est la politique de l'Internationale. Dans l'esprit de nos amis espagnols, la situation restait mal comprise : on ne se défiait ni du Conseil général, dont le correspondant Engels, connaissant bien les susceptibilités des ouvriers de la péninsule, traitait les Sections d'Espagne avec les plus grands égards ; ni de la Conférence de Londres, au sein de laquelle avait siégé un représentant de la Fédéra- tion espagnole, malgré ce que ce représentant avail pu dire à son retour' ; et on commençait à se demander si les Sections du Jura suisse, obstinées dans leurs revendications peut-être excessives, et les communards français, brouillés à Genève avec le Temple-Unique sans qu'on sût au juste pourquoi, n'étaient pas un peu dans leur tort. 11 en résulta qu'Alerini -, en son nom et en celui de nos amis de Barcelone, écrivit le i4 novembre une lettre ainsi adressée : « Mon cher Bastelica et chers amis ' », dans laquelle on lisait : « Une rupture publique [avec le Conseil général] porterait à notre cause un de ces coups dont elle se relèverait difficilement, si tant est qu'elle y résiste. Nous ne pouvons donc en aucune façon encourager vos tendances séparatistes... Quelques-uns d'entre nous se sont demandé si, à part la question de principe, il n'y aurait pas, dans tout ceci ou à côté de tout ceci, des questions de personnes, des questions de rivalité par exemple entre notre ami Michel et Karl Marx, entre les membres de l'ancienne A. * et le Conseil général. Nous avons vu avec peine dans la Révolution sociale les attaques dirigées contre le Conseil général et Karl Marx... Quand nous connaîtrons l'opinion de nos amis de la péninsule qui inspirent les Conseils locaux, modifiant notre attitude suivant la décision générale, à laquelle nous nous conformerons de tout point..., etc. '. » dans le sens de la participation à l'action parh^raentaire, à la seule condition qu'on s'organisât pour aller aux urnes en parti politique distinct : et c'était bien là ce que disait en réalité la résolution IX de la Conférence de Londres. 1 . « Lorenzo, à son retour de la Conférence de Londres, qualifia le Conseil général de cour de Karl Marx. » — « Notre représentant à la Conférence de Londres disait, en parlant de la majorité du Conseil général, qu'il avait rougi de voir le respect ser- vile et la sotte déférence qu'elle témoignait à M. Marx, qui la gouvernait à son caprice. » {Cuestion de la Alianza, pages 2 et 3.) 2. Alerini s'était réfugié à Barcelone après les événements de Marseille d'avril 1871, auxquels il avait pris part. 3. Bastelica était en ce moment à Neuchâtel. 4. « L'ancienne A. » est soit l'Alliance internationale de la démocratie socialiste créée à Berne le 25 septembre 1868. et qui prononça elle-même sa dissolution après que le Conseil général de Londres eut refusé de l'admettre dans llnternationale par le motif qu'elle formait « un deuxième corps international » ; soit la Section de l'Alliance de Genève, dissoute le 6 août 1871. 5. Cette lettre a été imprimée par extraits dans la broctiure L'Alliance de la démocratie socialiste, etc., p. 33; c'est là que je prends mes citations. La lettre, dit la brochure, « fut envoyée en copie à toutes les Sections de l'Alliance espagnole » (c'est-à-dire de la Alianza -. voir plus loin, p. 270) : c'est ainsi qu'elle tomba entre les mains de Marx, quand certains membres de la Alianza de Madrid eurent été gagnés par Lafargue. QUATRIÈME PARTIE. CHAPITRE H 2^7 Je quitte l'Espagne — à laquelle je reviendrai tout à l'heure — pour parler de l'Italie. On a vu que la polémique de Bakounine contre Mazzini avait été pour lui l'occasion de nouer dans ce pays des relations nouvelles ; et il en avait profité, après la Conférence de Londres, pour éclairer ses correspondants sur ce qui faisait le véritable objet du conflit entre le Conseil général et nous. Mais Engels, de son côté, n'était pas inactif: il entretenait un commerce suivi de lettres avec un certain nombre de personnes et de journaux en Italie, et il y calomniait Bakounine, en des écrits confidentiels, de la façon la plus perfide. Son principal correspon- dant italien était à ce moment un jeune homme d'un caractère simple et modeste, à l'esprit studieux, qui, destiné par sa famille, bourgeoise et cléricale, à la carrière diplomatique, venait de passer quelques années en France et en Angleterre, avait fait à Londres la connaissance personnelle de Marx et d'Engels, et, converti par eux au socialisme, était retourné en Italie en 1871 ; il avait été l'un de ceux qui, avec Carmelo Palladino, Emilio Govelli, Errico Malatesta, reconstituèrent la Section de Naples après sa dissolution policière en août 187 1 : et il est vraiment amusant de constater que ce correspondant s'appelait Carlo Cafîero. Agé alors de vingt-cinq ans, Cafîero était par son sérieux, son dévouement, et l'indé- pendance que lui assurait sa situation de fortune, un des hommes sur lesquels la coterie marxiste fondait le plus d'espérances. Le Congrès « ouvrier » convoqué par les mazziniens se réunit à Rome le i*"" novem- bre : Cafîero s'y rendit comme représentant de la Section de Girgenti (Sicile) de l'Internationale ; il était accompagné de Tucci \ qui représen- tait la Section de Naples ; le Congrès ayant voté un ordre du jour par lequel il adhérait aux principes professés par Mazzini, Cafiero, Tucci, et un délégué de Livourne, De Montel, signèrent (3 novembre) une décla- ration disant qu'ils regardaient ces principes « comme contraires aux vrais intérêts de la classe ouvrière et au progrès de l'humanité », et se retirèrent. Le Congrès de Rome fit grand bruit en Italie ; les ouvriers socialistes protestèrent contre cette tentative de détourner le prolétariat italien de la véritable voie d'émancipation ; et il faut noter qu'à ce moment Garibaldi, interrogé à la fois par les détracteurs de l'Internationale et par les partisans de la grande Association, et pressé de s'expliquer, prit une attitude franche et courageuse : se souvenant de ce qu'il avait dit aux délégués de l'Internationale, à Genève, en septembre 1867, il écrivit le 14 novembre 1871 à Giorgio Trivulzio, dans une lettre qui fut aussitôt rendue publique, cette parole fameuse : « L'Internationale est le soleil de l'avenir ») {U Internazionale è il sole delV avvenire). En opposition aux associations mazziniennes se fonda le 4 décembre, à Bologne, sous la présidence d'Erminio Pescatori, la société « II Fascio operaio », dont le programme, assez mal défini, paraît avoir été de constituer, dans toutes les régions de l'Italie, des « Fasci opérai » (« faisceaux ouvriers») qui, réunis en une grande fédération autonome, auraient adhéré à l'Inter- nationale. Cette nouvelle organisation se donna un organe qui parut dès la fin de décembre à Bologne, sous le titre de Fascio operaio ; elle eut bientôt des Sections dans la Romagne, à Rimini, à Lugo, à Imolu, etc. ; et c'est dans les rangs du Fascio operaio que commença à militer le jeune Andréa Costa, alors étudiant à l'université de Bologne, où il était l'un des élèves préférés de l'illustre poète Giosuè Carducci. Cependant les hommes du Temple-Unique, à Genève, avaient laissé passer près de deux mois, depuis la Conférence de Londres, sans donner signe de vie. Ce fut seulement le 2'j novembre <{ue, dans une assemblée des Sections genevoises, Henri Perret présenta son rapport sur ce qui s'était fait à Londres. Le Comité cantonal proposait l'adoption pure et simple des résolutions de la Conférence ; mais il y eut des réclamations, 1. Sur .'Mborto Tucci, voir t. I", pages 76 (ligne 2) et 120. 248 l'internationalk — Lefrançais, Perrare, Ostyn, Malon, cl quelques autres, faisaient toujours partie de la Section centrale, — et, après un débat animé, il lallut se résoudre à décider qu'une nouvelle assemblée serait convoquée pour le samedi 2 décembre, afin d'examiner, disculer, adopter ou rejeter les réso- lutions. Lefrançais, Malon et Ostyn rédigèrent alors et signèrent une pro- position longuement motivée, qu'ils devaient soumettre à cette assemblée; elle concluait à ce que la Fédération romande (de Genève) déclarât a qu'il n'y avait pas lieu d'accepter dans leur ensemble les résolutions de la Conférence », et invitât les autres Fédérations « à se joindre à elle pour exiger du Conseil général la convocation à bref délai d'un Congrès chargé... de régler au mieux des principes de l'Association les questions mises en litige par les empiétements successifs du Conseil général de Londres ». Mais, pour empêcher que cette proposition pût être présentée et disculée, un groupe de partisans d'Outine fit, dès l'ouverture de la séance du 2 décembre, la motion que « ceux des membres de la Fédération genevoise qui faisaient en même temps partie de la Fédération jurassienne fussent, avant toute discussion, sommés d'opter immédiatement pour l'une ou l'autre de ces fédérations ». La moi ion fut votée; et ceux des membres de la Section centrale de Genève qui avaient adhéré à notre Fédération, — Lefrançais, Malon, OstjTi, Perrare, etc. ', — après avoir déclaré qu'ils optaient pour la Fédération jurassienne, durent se retirer ^ Après quoi l'assemblée, débarrassée de tout contradicteur, passa au vote des réso- lutions de la Conférence, qui furent adoptées « d'enthousiasme et sans discussion ' ». Vers le milieu de décembre, le Comité fédéral romand (de Genève) rédigea une contre-circulaire qui devait être une réfutation de celle du Congrès de Sonvillier. Cette pièce peu remarquable (Nettlau l'appelle ein wirklich nichtssagendes Gegencireular) parut dans V Egalité du 24 décem- bre, avec les signatures suivantes : L. Guétat, G. Bernard, Marie Petitpierre, J. Hoffer, T. Duval, Henri Perret. Ne possédant pas la collec- tion de V Egalité de 187 1 et 1872, je ne puis citer aucun passage de ce docu- ment; mais je crois que le lecteur n'y perd rien. Dans ce même numéro, YEgalité reproduisait une partie de 1 article de la Emancipacion dont j'ai donné plus haut (p. 245) des extraits ; mais elle eut soin de ne pas impri- mer le passage où on lit ces phrases : « Abstenons-nous complètement de toute participation à ce que les politiciens appellent la balançoire constitu- tionnelle ;... ne vous laissez pas séduire par les promesses mensongères de certains charlatans;... éloignez-vous avec mépris de ces urnes électo- rales desquelles ne sortira jamais votre émancipation ». Un langage comme celui-là fût retombé trop directement sur les politiciens de Genève. A la Chaux-de-Fonds, naturellement, les coullerystes, eux aussi, devaient venir à la rescousse. Seulement, comme leur Section ne battait plus que d'une aile, il fallut un certain temps pour préparer une manifesta- tion qu'on pût exploiter contre nous. Ce fut seulement pour le 18 janvier qu'Ulysse Dubois réussit à convoquer une assemblée de ses amis ; il est parlé en ces termes de cette réunion dans le pamphlet que Marx allait publier bientôt : « Les ouvriers de la Chaux-de-Fonds, dans l'assemblée générale du 18 janvier 1872, ont répondu à la circulaire des Seize * par des 1. Ils s'étaient fait recevoir comme membres par la Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste. 2. J.-Ph. Becker écrivait à Serge, le 30 novembre, au sujet de cette séance : (■ Les réfugiés parisiens font ici scandale sur scandale : ce sont des braillards méga- lomanes et des chauvins à cerveau brûlé. Nous avons après-demain une importante assemblée de toutes les Sections d'ici, et il pourrait facilement arriver que beaucoup de ces messieurs fussent exclus de l'Association, ou même mis à la porte de vive force (handgreiflich hinausgeworfen). C'est M. Lefrançais qui est à la tête de cette bande d'aliénés [Narrenhàusler). » 3. Révolution sociale, n" 7 (2 décembre 1871). 4. C'est par cette périphrase, qu'il croyait plaisante, que Marx désigne invaria- blement la circulaire de Sonvillier. QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE II 240 votes unanimes confirmant les résolutions de la Gontérence de Londres, ainsi que la résolution du Congrès romand de mai 187 1 d'exclure à jamais de V Internationale les Bakounine, Guillaume et leurs adeptes ' (Les Pré- tendues scissions, etc., p. 34). Bastelica avait communiqué la lettre reçue de Barcelone (voir ci-dessus p. 246) à Joukovsky ; et celui-ci, dans les premiers jours de décembre, écrivit ce qui suit à Alerini ^ : « Vous voyez un danq-er mortel ^ dans une rupture avec le Conseil général. Nous vous dirons d'abord que jamais nous ne l'avons cherchée ; ensuite, que c'est le Coaseil général qui la prorliiil ; nous vous dirons enfln qu'une rupture avec un élément contraire à l'esprit de l'Internatio- nale ne présente selon nous aucun danger. . . « Vous voulez exprimer, dites-vous, au Conseil général combien vous le voyez avec peine s'en^-ag-er dans une voie aussi peu libérale * envers nous les Jurassiens. Mais par cette lettre vous donneriez au Conseil général un prestige gouvernemental, ce dont nous ne voulons à aucun prix. Quand un comité de Section fait mal ses devoirs ou se donne les airs d'un protecteur, d'un directeur, on le remplace par un autre ; on en fait autant avec un Comité fédéral ; pourquoi le Conseil général ferait-il exception à la règle ? Est-il fait pour servir à l'Association, ou bien l'As- sociation est-elle fondée pour que quelques ambitieux centralisateurs lui donnent, selon leur plaisir : bénédiction à Genève, malédiction au Jura, bienveillance en Allemagne, etc. ? « La cause des Jurassiens, ainsi que des deux Sections de propa- gande ^ qui ont eu le malheur de déplaire aux inamovibles membres du Conseil général, ne sont qu'accidentelles. Il ne s'agit pas davantage de personnalités, quelles qu'elles soient : grandes comme Marx ou Bakou- nine, ou petites comme Outine ; les hommes passent. l'Internationale reste. Vous devriez, chers amis, voir la chose d'un point de vue plus élevé. . . Nous pensons que le doute n'est plus possible. Il faut agir, il faut en finir le plus tôt possible . . Ci-joint les statuts de la Section de propa- gande et d'action révolutionnaire socialiste, ainsi que le compte-rendu de la séance au Temple-Unique où nous " voulions protester contre les réso- lutions de Londres. » Les hésitations de nos amis espagnols ne furent pas de longue durée. Bakounine écrivit le 18 décembre (son calendrier-journal nous l'apprend) une lettre à Sentinon et à Farga-Pellicer (c'est la seule qu'il ait envoyée en Espagne pendant toute cette période), qui contribua sans doute, avec celle de Joukovsky, à éclairer les esprits et à ralïermir les volontés de nos amis. Dans son numéro du 3i décembre, la Federacion de Barcelone publia la circulaire de Sonvillier, en la faisant précéder de ces ligues : « L'objet dont s'occupe la circulaire est de très grande importance... L'idée de convoquer, dans le plus bref délai possible, un Congrès général, qui 1 . Nous n'avions pas eu connaissance de ce Congrès, tenu à Genève dans le courant de mai 1871, et où il n'y eut que dos délégués genevois. Penilant que nous étions entièrement absorbés par les tragiques événements do Paris et que nous préparions des moyens de venir en aide à nos amis français, les hommes du Temple-Unique, les Outine, les Perret, les Grosselin, s'étaient amusés, comme on le voit, à nous exclure « à jamais >» de l'Internallonalo, :i. Le brouillon do cette réponse de Joukovsky a été retrouvé par Nettlau et publié par lui, p. 586. 3. Ci'tte expression, qu'avait employée Alerini, ne se retrouve pas dans les fragments do sa lettro publiés p ir Marx. V. Môme observation pour ce passage de la lettre d'-Vlorlni que pour celui (jui a été cité plus haut. 0. La Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste, de Genève, et la Section française de 1871, de Londres. 6. Joukovsky dit « nous », mais il n'avait pu assister lui-même à la séJince, ayant été expulsé de la Section centrale d(; Genève en août 1870. aSo l'internationale puisse et doive éclaircir entièrement les choses et déterminer entièrement les fonctions du Conseil général, cette idée nous paraît fort opportune... Etudions donc la question ; préf)arons-nous à donner un mandat impé- ratif à nos délégués, et attendons la résolution du Congrès général, qui. comme totijours, il n'y a pas à en douter, mettra ses délibérations d'accord avec la Justice et la Liberté. » La Ernancipacion (h* Madrid publia aussi notre circulaire en même temps que la Federarion. Et. le 2 janvier i8;;2. Alerini écrivait à Joukovsky la lettre suivante (lettre indiquant l'existence d'une lettre antérieure, première réponse à celle de .Joukovsky, et qui, celle-là, était, paraît-il, plutôt pessimiste), pour lui dire que tout allait bien ' : Mon cher Jouk, je t'ai écrit ces jours derniers un peu alarmé. Je prends la plume pour te rassurer. Nous sommes tous d'accord, je crois, pour manifester au Conseil g'cnéral que les Sections espai^noles demandent la convocation à bref délai d'un Congrès général. A vrai dire, les Sections n'ont pas encore pris de résolutions à ce sujet. Mais les hommes d'initiative parmi nous une fois d'accord, il n'y a pas de doute que, quand les Sections seront saisies officiellement de la question, elles ne se prononcent de la même façon que ceux ci. Avant de soumettre la chose à leur jugement, ces hommes ont cru devoir l'étudier et la trancher d'abord, afin que, une résolution une fois prise, ils pussent tous faire la même propagande pour son bon succès... Les groupes actifs ont pris ici l'engagement moral de n'avoir rien de caché entre eux. Je n'eus pas connaissance de la cor- respondance échangée à votre sujet entre Barcelone et Se ville, et quelques soupçons me firent penser qu'elle ne vous était pas favo- rable. Un moment de froideur a régné quelques instants ici parmi nous. Je vous donnai la voix d'alarme. Mais nous avons fini par nous entendre, et j'en suis heureux. Tu peux donc considérer l'ellet de ma dernière lettre comme entièrement effacé... Cette lettre fait allusion à mots couverts à une org:inisation spéciale qui existait en Espagne depuis le printemps de 1870, organisation dont nous ignorions alors l'existence; Alerini lui-même, comme on le verra (p. 271), venait seulement d'y être initié (décembre), et il en parle avec la gaucherie d'un néophyte qui, peu de jours auparavant, n'était pas encore au courant de ce qui se passait. Il sera question plus loin, de façon détaillée, de cette organisation, qu' Alerini désigne par les mots « les groupes actifs ». Mais, au moment où d'un bout de l'Espagne à l'autre on paraissait d'accord pour lutter avec nous en faveur du principe d'autonomie contre les abus de pouvoir du Conseil général, arrivait à Madrid, dans les der- niers jours de décembre, le gendre de Marx, Paul Lafargue. En août, la police française l'avait forcé d'interrompre brusquement un séjour qu'il faisait aux eaux de Luchon avec sa femme et ses deux belles sœurs ; il avait passé la frontière, et les autorités espagnoles l'avaient emprisonné quelques jours à Huesca ; remis en liberté, il s'installa d'abord à Saint- Sébastien, puis, sans doute sur des instructions reçues de Londres, il se rendit dans la capitale. La présence de Lafargue à Madrid allait bientôt se révéler à nous par de tristes résultats, conséquences de ses manœuvres. Ce n'est que vers la fin de novembre que Bakounine reçut de Locarno des exemplaires imprimés de la circulaire du Congrès de Sonvillier. Elle excita son enthousiasme ^, et il se mit en devoir de la répandre en Italie le plus qu'il lui fut possible. «Je puis dire, écrivait-il à Joukovsky (en russe) 1. Cette lettre, retrouvée par Nettlau, a été publiée par lui (p. 588). 2. Ecrivant à un journal italien, il l'appelle « la magnifique et tout à fait légitime proteslatioa du Congrès franco-jurassien » (Nettlau, p. 579). QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE II 25l le i8 décembre, que j'ai inondé l'Italie de votre circulaire, par des amis s'entend, pas personnellement. Il a été nécessaire d'écrire une masse de lettres dans toutes les parties de l'Italie pour expliquer aux amis le véri- table sens de notre lutte conire Londres, et pour disposer en notre faveur les demi-amis et les quarts d'amis '. » Il m'écrivit, pour me faire part de ses idées sur la campagne que nous venions d'ouvrir sans lui. et à laquelle il allait maintenant s'associer avec ardeur, une longue lettre qui l'occupa trois jours ("îo novembre-2 décembre), et dont il note l'envoi, le 2 décem- bre, sur son calendrier-journal en ces termes : « Envoyé lettre immense (46 pages) à James ». Mais, vers le milieu de décembre, Bakounine s'inquiète de ce qui se passe à Milan, où x\cbille Bizzoni, le directeur du Gazzettino rosa. — un de ces « quarts d'amis » dont il avait parlé à Joukovsky, — ne publiait dans son journal ni la circulaire de Sonvillier, ni un article qu'avait écrit un ami tout à fait sûr et dévoué, celui-là. le jeune et énergique Pezza. Et voilà que le numéro du 20 décembre du Gazzettino rosa lui apporte, au lieu de la circulaire, la reproduction de l'article de la Eniancipacion de Madrid (p. 245) ; et que le lendemain 21, le journal publie un article inti- tulé L Internazionale, et signé Un mternazionalista, article dont l'auteur, commentant la Emancipacion, disait : « Des lettres du Conseil général nous assurent que cette déclaration des Espagnols est en parfaite harmonie avec ses propres vues ». Le 22, Bakounine commence une lettre qu il des- tinait à la Révolution sociale de Genève; il y reproduit l'arlicle de Un internazdonalista qui, dit-il, semble avoir été écrit sous l'inspiration directe de Londres, et une partie de celui de la Eniancipacion, et constate que, s'il fallait en croire le Gazzettino rosa, le Conseil général approuve- rait les vues des Espagnols, qui sont les mêmes que les nôtres : « seule- ment, ajoute-t-il, nous sommes très curieux de constater l'effet que cette conversion subite produira sur les déuiocrales socialistes de l'Allemagne et de la Suisse allemande, aussi bien que sur les internationaux citoyens genevois et membres de la Section centrale de Genève, qui ont fait éviilem- ment de l'Internationale un instrument politique entre les mains du radica- lisme bourgeois à Genève - » Le même jour 22, Victor Cyrille, un jeune communard échappé de Paris et réfugié en Italie, oii il était entré en rela- tions avec quelques socialistes, arrivait à Locarno ; Bakounine l'accueillit avec cette conflance prompte à se donner, qu'il accorda plus d'une fois à des indignes ' ; Cyrille passa plusieurs jours avec lui. Le 23, Bakounine se mit à écrire une lettre à ses amis de Milan, leur disant : Frères, que se passe-t-il donc chez vous ? Votre silence, accompa- gné du silence obstiné du Gazzettino rosa. m'étonne, m'afflige, in'in- quiéle. Le Gazzettino non-seulement ne publie pas notre circulaire avec l'article de Burbero [Pezza], mais il parait prendre parti contre nous. Vous avez sans doute lu dans le numéro du 21 l'arlicle L'In- lernnzionale, signé Un fnternazionalista. C'est un article d'ailleurs fort remarquabkM't que j'aurais souscrit avec plaisir, excepté une seule phrase, celle 011 il [)arle des piies du Conseil général, comme si ces çues avaient une importance soit dogmatique, soit gouvernemen- tale... J'accepte [)arl"aitement, et tous mes amis aceei>teront, j'en suis sûr, tant resj)rit(pie la lettre de l'article [de la Emancipacion]. . . Le Conseil général déclare que celle dcclaralion des internationaux t. Cité par Nctllau, p ii77. 2. Cité par Nettlau, p. i)S3. Cette lettre resta iiiachovée et no fut pas envoyée. 3. ('omine on le verra au loiiie III. Cyrille finit, (luelqucs années plus tard, par être suspecté de fonnivcnce avec la police italienne (M'"" Amlré Léo, dans une lotlrc de 1878, atllrme qu'on en a la preuve, u et deux fois plul(\t qu'une ») : en 1871 il parait avoir été encore sincère, et son exubérance n'était pas d'un agent provoca- teur, mais siuipleaient d un emballé. aSa L INTERNATrONAF.r. espagnols est parfaitement d'accord avec ses vues : pour f[ni connaît l'état réel de la ([uestion, c'est une retraite; évidente et plus ou moins habile, aussi bien que cette déclaration de V Intcrnazionalista corres pondant du Conseil général : « Mais qu'il soit bien entendu que les prolétaires, en s'organisant contre leurs exploiteurs, doivent avoir une politique toute à eux, qui sera aussi diflérentc et aussi contraire à celle des bourgeois, (fue sont ditlerents et contraires V organisation économique et V Etat politique ». Si V Internazionalista a exjjrimé là non son opinion propre, mais l'éellement celle du (lonseil général, alors nous ne pouvons que nous réjouir de l'inimcnsc progrès que celui-ci vient d'accomplir. Alors en théorie il n'y aurait [>lus aucune dissidence entre nous. Il ne resterait plus ([ue le dissentiment prati- que, dont la solution immédiate est urgente pour le salut même de I Internationale, que les tiraillements provo([ués par l'ambition tout à fait politique, dans le sens du gouvernement et de l'Etat, de plusieurs de ses membres, affaiblissent dans un moment où elle a besoin de toutes ses forces réunies pour lutter avec succès contre la coalition de toutes les réactions de l'Europe qui la menace'. U Internazionalista du Gazzettino rasa n'était autre que Gafiero, comme nous l'apprîmes plus tard. L'opinion qu'il avait exprimée était la sienne propre, et non celle du Conseil général : il finit par s'apercevoir que ses aspirations le portaient d'un autre côté que celui où il avait fait ses premières armes; les lettres qu'Engels lui écrivait pour l'endoctriner, loin de l'assouplir à la discipline de la coterie, eurent, au bout de quelques mois, un résultat tout contraire; et l'instant n'était plus bien éloigné où il allait reconnaître, dans ce Bakounine tant calomnié, et qu'on avait cherché à lui faire haïr, l'homme selon son cœur. Cependant on était à l'époque des fêtes de Noël ; Bakounine conduisit son hôte Cyrille chez ses amis, le fit asseoir avec lui à leur table; puis il le dépêcha à Milan, porteur d'une lettre qui eut enfin raison des hésitations de Bizzoni ; et Cyrille, revenu le 28, et de nouveau fêté, partit le 3i pour Genève. Le calendrier- journal a noté en ces termes la série de ces incidents : « 22. Arrive Cyrille. — 24 (dimanche). Avec Cyrille chez Bellerio, chez Gavirati, chez Chiesa. — 25. Déjeuné, dîné chez Bellerio avec Victor Cyrille. — 26. Matin avec Cyrille, décidons qu'il partira demain à Milan. Ecrit avec Cyrille à Bizzoni, Marco, Paolo. — 27. Cyrille parti ce matin à 4 heures. — 28. Cyrille revenu; il a réussi. — 29. Dîné chez Chiesa avec Cyrille et les Bellerio. — 3o. Soir préparé lettres (Zaytsef, James, Ross) pour Cyrille. Pris pour lui 4o francs chez Chiesa. — 3i. Cyrille parti pour Genève à II heures. Lettres de James et d'Adhémar. Adieu 18^1 ! » Dans son numéro du 29 décembre, le Gazzettino rasa avait publié la circulaire de Sonvillier, en la faisant précéder d'une lettre datée de Milan, 27 décembre, et signée Un groupe d'internationaux, qui disait : « Con- vaincus que le principe d'autonomie des Sections, des Fédérations régio- nales et nationales, constitue la véritable force de l'internationale;... confiants plus que jamais dans l'avenir de l'Iaternalionale, qui ne peut être subordonnée à la volonté ou à l'autorité de quelques individus, mais qui doit être l'œuvre de l'activité collective et de la liherté, nous acceptons la^proposition de la Fédération jurassienne pour la convocation d'un 1. NetUau, p. 581 QUATRlÈiME PARTIE, CHAPITRE II a53 Congrès général, destiné à mettre un terme aux tendances autoritaires manifeslées par le Conseil général et à faire rentrer ce dernier dans les limites de ses attributions ». La rédaction ajoutait, en son propre nom : « Nous nous associons à ce document et nous télicitons les Sections ita- liennes qui ont déjà adhéré à la proposition de la Fédération jurassienne.» Quatre autres journaux italiens avaient déjà publié la circulaire de Sonvillier, ou la reproduisirent à ce même moment : VEgiiaglionza de Girgenti, inspirée par Saverio Friscia, la Campana de Naples, où écrivaient Palladino, Cafiero et Covelli, et qui se signalait par la modération de son langage, le Proletario du Turin, que rédigeait Terzaghi ', le Fascio operaiu de Bologne. Avant de quitter l'Italie, je dois dire quelques mots du petit volume de Bakounine, La Théologie politique de Mazzini et l'Internationale, qui parut à la fin de 1871 et prit place dans la série des publications de notre Commission de propagande socialiste de Saint-Imier -. 11 est inutile d'en donner ici une analyse ; tout le monde en pourra lire bientôt le texte dans la réimpression qui en sera faite (dans la collection des Œuvres de Bakou- nine). Je me bornerai à reproduire une phrase extraite de la belle page où Bakounine, après avoir montré dans le Satan biblique le symbole de la révolte, déclare que le Satan moderne, c'est le prolétariat parisien, l'au- teur de cette sublime insurrection de la Commune que Mazzini a maudite, — parce que la connaissance de celte phrase est nécessaire pour l'intel- ligence de la lettre (que j'aurai à donner en son lieu) adressée, le 6 août 1872, à Bakounine par la Conférence de Rimini. La voici : Selon la doctrine mazzinieime aussi bien que chrétienne, le Mal, c'est la révolte satauique de l'homme contre l'autorité divine, révolte dans laquelle nous voyons au contraire le germe fécond de toutes les émancipations humaines. Comme les Fraticelli de la Bohème au XI Y^ siècle % les socialistes révolutionnaires se reconmiissenl aujour- d'hui par ces mots : Au nom de celui à qui on a fait grand toi't. Je signale en outre le passage déjà reproduit (tome 1*% p. 242), où Bakounine raconte conmieni il vit Mazzini à Londres en 18G2, et comment celui ci avait pris noblement sa défense contre les calomnies par lesquelles des émigrés allemands avaient essayé de tuer moralement le révolution- naire russe alors enfermé dans les forteresses du tsar ; — un passage hur la propriété, définissant notre conception collectiviste : « Seul le travail collectif crée la civilisation et la richesse. Cette vérité une fois comprise et admise, il ne reste que deux formes possibles de propriété ou d'exploi- tation de la richesse sociale : la forme bourgeoise actuelle, c'est-à-dire l'exploitation de cette richesse, produit du travail collectif, ou plutôt l'ex- ploitation du travail collectif, par des individus privilégiés, ce qui est 1. Terzaghi avait louvoyé d'abord entre le Conseil général et nous, soit qu'il n'eût pas encore compris de (|uui il s'agissait, soit plutôt qu il ei\t voulu ménager la chèvre et le chou. On lit dans V Alliance de la deuiucrdlie aocidlisle. etc., p. 43 : « Le 4 décembre, Carlo Terzaghi demande au Conseil général de l'argent pour son journal le Froletnrio. Ce n'était pas la mission du Conseil général de pourvoir aux besoins de la presse ; mais il existait à Londres un Comité qui s'occupait de réunir quelques fonds pour venir en aide à la presse interiialionale. Le Comité était sur le point d'envoyer un subside de cent cinquante francs, quand le Gazzeiluti) rasa annonça que la Section de Turin avait pris ouvertement parti pour le Jura... Devant cette attitude hostile à l'Internationale fsicj, le Comité n'envoya pas l'argent.» 2. La Tiiéologie politique de Mazzini et t'Intu-nulionate, par M. Bakounine, membre de l'Association internationale des travailleurs. Première partie ; L'Inler- iiaiionale et Mazzini. Un \olume petit in-8* de 111 paj;es. Prix : I franr. Imprimerie G. Guillaume (ils, NeuchiU(>l. Commission de pro|iagauile socialiste [S.iint-Imier], 1!>/1. 3. Les l'ralicelli étaient une secte d hérétiques qui avaient pris parti pour Satan, le grand calomnié, contre Dieu, son injuste persécuteur. Ils se saluaient entre eux eo invoquant l'ange révolté, qu'ils appelaient u Celui ù. qui on a fait grand lurl >. 254 l'internationale l'unique sens véritable de celte propriété individuelle et héréditaire dont le généreux et populaire général Garibaldi se pose lui-même en défenseur aujourd'hui ; ou la forme nouvelle, celle que nous soutenons contre la bourgeoisie et contre le général Garibaldi lui-même, parce qu'elle est l'unique et suprême condition de l'émancipalion réelle du prolétariat, de tout le monde, la propriété collective des richesses produites par le travail collectif ; » — un autre passage, où l'auteur expose a l'idée si juste, énoncée et développée il y a plus de vingt ans princijjalement par Karl Marx », que les religions n'ont jamais été les causes réelles des faits sociaux, « l'idéal n'étant jamais que rexj)ression plus ou moins fidèle de la lutte des forces économiques dans la société » ; — enfin une prophétie des plus remarquables, annonçant, « dans un délai assez rapproché, l'en- tière destruction de la domination russe sur tout le pays de l'Amour, sous le poids d'une formidable invasion japonaise... Gare aux possessions russes sur l'Amour, je ne leur donne pas cinquante ans. Toute la puis- sance de la Russie en Sibérie n'est que fictive. » Un manuscrit de Bakouniue, inachevé, portant la date du 7 janvier 1872, et qui paraît avoir été destiné au journal la Liberté de Bruxelles, contient un passage intéressant sur le programme de l'internationale, à l'occasion duquel Bakounine rend une fois de plus un hommage sincère à Marx. Ce qui lui a fait prendre la plume, c'est « un entrefilet ne pouvant se quahfier autrement que d'infâme », publié dans le Volksstaat du i3 décembre 187 1 ', et qu'il n'a lu que la veille, parce qu'il vit « dans un lieu très éloigné de tous les centres de publicité ». Il explique l'opposition théorique qui existe entre les partisans de la centralisation et ceux de l'autonomie, ou, comme il les appelle plus loin, « les communistes auto- ritaires et les fédéralistes, autrement dits anarchistes », et l'absurdité qu'il y aurait à vouloir imposer aux membres de l'Internationale un dogme uniforme et obligatoire; et il ajoute : C'est l'honneur éternel des premiers fondateurs de l'Internationale et, nous aimons à le reconnaître, du compagnon Charles Marx en particulier, d'avoir compris cela, et d'avoir cherché et trouvé, non dans un système philosophique ou économique quelconque, mais dans la conscience universelle du prolétariat de nos jours, quelques idées pratiques résultant de ses propres traditions et de son expé- rience journalière... Ces quelques idées, magnifiquement résumées dans les considérants de nos Statuts généraux, forment le vrai, le seul principe constitutif, fondamental, obligatoire de notre Asso- ciation ^.. 11 n'existe dans l'Internationale qu'une seule loi souve- raine, garantie puissante de son unité : c'est celle de la solidarité pratique du prolétariat de tous les pays dans sa lutte contre l'op- pression et contre l'exploitation bourgeoises. La gêne matérielle où vivait Bakounine continuait, et devait durer un certain temps encore. Le 6 décembre, à la suite peut-être de sa lettre du 14 novembre (voir p. a'ii), il reçoit d'Ogaref 3o fr.; Ross lui envoie de Genève du thé et du tabac (3déc.), puis i5o fr. (10 déc.) et iio fr. (i5 déc); Gambuzzi envoie 100 fr. (26 déc). En janvier 1872,1e calendrier-journal porte, le5 : « Point d'argent »; Bakounine emprunte, le 6, 10 fr. à Chiesa; le 7, 20 fr. à Bellerio (sur lesquels il rend à Chiesa ses 10 fr.) ; le i3, Gambuzzi envoie 4o fr.; le 28, arrivent de Sibérie 20 roubles (80 fr.), ce qui permet de rendre à Chiesa les 4° fr. empruntés le io décembre pour Cyrille. En r 1. Je ne ire rappelle pas ce que rontmait cet entrefilet : Netllau, qui rite plusieurs paï-i-ages de ce manuscrit de baliounine (p. blS^i), ne le oit pa^. Deux fragments de ce manuscrit ont paru dans le supplément littéraire de la Révolte (juin 189^!). 2. Rapprocher ce passage d'une citation d'Lngels (préface à une nouvelle édition du Manifeste communiste, 1890) qui sera faite au chapitre VI de la Quatrième Partie. QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE II u55 février, la détresse redouble ; il faut faire une lettre de change de 3oo fr. à la propriétaire, payable à la fin du mois : c'est alors que M™^ Bakounine écrit à Ogaref (9 et 18 février 1872) deux lettres éplorées et inutiles (imprimées dans la Correspondance) ; Ross, à ce moment, malade à Mont- pellier, envoie 100 fr. (11 février), et une traite que consent à négocier un certain Simon procure 200 francs. En mars arrivent de Gaoïbuzzi 200 fr., et de Russie viennent 5o roubles (i65 fr.). Entin la situation s'améliore au printemps ; de nouveaux amis russes, à Zurich, mettent à la disposition de Bakounine un peu d'argent. Le Congrès de la Fédération belge devait avoir lieu, selon l'habitude des années précédentes, à l'époque de Noël. 11 se réunit à Bruxelles les 24 et 25 décembre. Un débat eut lieu sur la question qui agitait l'Interna- tionale ; lecture fut donnée de la circulaire de Sonvillier. Après une mûre déUbéralion, le Congrès vota la résolution suivante, qu'il est nécessaire de reproduire in-extenso : La Fédération belge, réunie en Congrès les 24 et 25 décembre 1871, Vu les calomnies absurdes répandues tous les jours par la presse réactionnaire, qui veut faire de l'Internationale une Société despo- tique soumise à une discipline et à un mot d'ordre partant de haut et arrivant à tous les membres par voie hiérarchique ; Considérant qu'au contraire l'Internationale, voulant réagir contre le despotisme et la centralisation, a toujours cru devoir conformer son organisation à ses principes ; Déclare, une fois pour toutes, que l'Internationale n'est et n'a jamais été qu'un groupement de fédérations complètement autonomes; Que le Conseil général n'est et n'a jamais été qu'un centre de correspondance et de renseignements ; La Fédération belge engage toutes les Fédérations régionales à faire la même déclaration, pour confondre tous ceux qui nous repré- sentent comme des instruments dociles entre les mains de quelques hommes ; Considérant, d'un autre côté, que les statuts de rinternationale, faits à la naissance de l'Association, et complétés un peu au hasard à chaque Congrès, ne délimitent pas bien les droits des fédérations et ne correspondent pas à la pratique existante, Déclare qu'il y a lieu d'entreprendre une revision sérieuse des statuts ; En conséquence, la Fédération belge charge le Conseil belge de faire un projet de nouveaux statuts et de le publier pour qu'il soit discuté dans les Sections et ensuite au prochain Congres belge ; le projet sera soumis au prochain Congrès international. La Fédération belge engage les autres Fédérations régionales à faire de môme, alin que le prochain Congrès international puisse conclure le pacte détinitif de la fédération. Celte résolution aftirmait nettement les principes d'autonomie et de décentralisation, et montrait que les Belges pensaient sur ce point tout à l'ail comme les Jurassiens. Mais elle ne disait pus cxpressiuiciil que ces principes avaient éle violés par le Conseil gênerai et par la Conleience; et si, dune part, on pouvait tirer des consideiants belges celle conelusion sous-entendue, que ciuxqui, dans i'InUrnalionale, voudraient se laiie les partisans de l'autorité et de la centralisation se mellraienl eu contradiction avec l'esprit même qui avait j)résidé à la création de l'Association, d'autres eussent pu, avec tout autant de vraisemblance, prétendre — et u56 l'internationale ils prétendirent en effet — que ni le Conseil général ni la Conférence n'avaient commis, aux yeux des Belges, aucun abus d'autorité, puisque le Conseil générai ri avait jamais été qu'un centre rie correspondance et de renseignements. Que lallail il penser an juste d'une résolution rédigée en des termes qui pouvaient donner lieu à des interprétations si différentes ? Le Conseil général et quelques-uns de ses partisans affirmèrent que les Belges avaient voulu donner raison aux hommes de Lf)ndres contre nous. Quant à nous, nous lûmes renseignés sur les véritables intentions des Belges par Bastelica, (jui, s'étant rendu à Bruxelles justement à celte époque, avait assisté au Congrès, et avait reçu de la bouche des délégués les explications nécessaires; nous sûmes que les Belges, malgré l'ambi- guïté, voulue ou involontaire, du texte de leur résolution, n'étaient nulle- ment disposés à se ranger du côté du Conseil général dans la lutte commencée; et bientôt nous apprîmes que leur Conseil fédéral, chargé de préparer un projet de re vision des Statuts généraux, se proposait d'in- troduire dans les statuts revisés la suppression du Conseil général. Le Congrès belge avait eu à examiner une question subsidiaire : celle de l'époque à laquelle il convenait de convoquer le futur Congrès général. La circulaire de Sonvillier avait proposé que celte convocation eût lieu « à bref délai' » ; mais, à nos yeux, c'était là un point accessoire, au sujet duquel nous étions prêts à nous rallier à l'opinion qu'exprimerait la majorité des Fédérations, a Les uns, parmi les délégués jurassiens, avaient pensé que le Congrès régulier de 1871, qui n'avait pas eu lieu, et avait été remplacé par la Conférence de Londres, devait être convoqué, et cela avant la fin de l'année ; les autres pensaient qu'il valait mieux attendre le Congrès régulier de 1872. Sans trancher la question, on avait résolu de laisser aux autres Fédérations l'initiative des propositions touchant l'époque du Congrès général \ » Les Belges estimèrent qu'il n'y avait pas urgence, et qu'on pouvait attendre jusqu'au mois de septembre suivant, époque à laqtielle, depuis l'adoption des statuts de l'Association, se réunissait tradi- tionnellement le Congrès : en conséquence, la Fédération belge proposa que le Congrès général eût lieu en septembre 1872. ce qui donnerait le temps à toutes les Fédérations de préparer et d'étudier des projets de statuts revisés, et de se concerter en vue des travaux du Congrès. C'est à ce moment que reparaissent subitement sur la scène deux hommes qui n'avaient plus fait parler d'eux depuis les derniers mouve- ments insurrectionnels de Lyon au printemps de 187 1, Albert Richard et Gaspard Blanc. Us avaient réussi à passer en Angleterre ; et là. tandis qu'ils traînaient leur misère et leur désœuvrement dans les rues de Londres, il vint à Richard 1 idée la plus folle et la plus monstrueuse, la plus bête et la plus scélérate, — une idée bien digne de la cervelle malade de celui qui, adolescent, avait rêvé, comme me l'ont raconté des socialistes lyonnais, de s'en aller chez les nègres pour fonder un royaume au Congo. Cette idée, c'était d'offrir leurs services à Napoléon 111, à ce moment installé depuis quelque temps à Chislehurst, et de lui proposer de le rame- ner en France comme empereur des ouvriers et des paysans. Blanc, qu'on aurait cru moins bêle que son copain, se laissa pourtant embobiner par lui, et tous deux de compagnie allèrent voir Badinguet, qui, aussi fou qu'eux, les reçut, les écouta, et leur donna quelque argent pour publier une brochure. Ravis et grisés de leur succès, ils s'en furent de Londres à Bruxelles, Richard se croyant déjà vice-empereur, et Blanc député ou Î)réfet, et ils firent imprimer une ânerie prétentieuse intitulée a L'Empire et a France nouvelle ; Appel du peuple et de la Jeunesse à la conscience française, par Albert Richakd et Gaspard Blanc», qui parut à Bruxelles en janvier 1872. Cette élucubration se terminait ainsi : « Nous qui avons formé la grande armée du prolétariat français, . . . nous les chefs les plus 1. liulletin de la Fédération jurassienne, n» 1 (15 février 1872). QUATRIEME PARTIE, CHAPITRE II 20^ influents de l'Internationale en France, . . . heureusement nous ne sommes pas fusillés, et nous sommes là pour planter, en face des parlementaires ambitieux, des républicains repus, des prétendus démocrates de toute espèce, le drapeau à l'ombre duquel nous combattons, et pour lancer à l'Europe étonnée, malgré les calomnies, malgré les menaces, malgré les attaques de toute sorte qui nous attendent, ce cri qui sort du fond de notre conscience et qui retentira bientôt dans le cœur de tous les Français : Vive V Empereur ! ' » La plupart de ceux qui lurent la brochure des deux Lyonnais pensèrent qu'ils avaient été frappés d'aliénation mentale ; d'autres, qui les avaient vus à l'œuvre à Lyon, Dumariheray, Saignes, Camet, etc., déclarèrent que Richard était un gredin et Blanc une tête faible qui s'était laissé entraîner par un séducteur illuminé et canaille. Je ne puis me défendre de l'idée que si Bastelica était allé à Bruxelles en décembre, c'était pour y rencontrer Richard et Blanc, que probablement il avait déjà vus à Londres : mais il repoussa leurs avances, — s'ils lui en firent, — et, quand la brochure parut, il fut un des plus ardents à la traiter d'infamie à la fois idiote et criminelle. Cependant, à Genève, la Révolution sociale se trouvait, au point de vue financier, dans une position critique. Claris s'était embarqué dans son entreprise passablement à la légère, escomptant des abonnements qui ne pouvaient guère venir, puisque la France lui était fermée, et engageant de lourdes dépenses par la façon peu pratique — le gaspillage de petits caractères, eu particulier — dont il faisait composer son journal. Dans le numéro du 21 décembre, il adressa un appel pressant aux amis de la cause communaliste et aux membres de la Fédération jurassienne, en avouant que, lors de la fondation du journal, « il avait complètement négligé le côté commercial et financier ». Le 28 décembre, le journal ne parut pas, faute d'argent. Le 4 janvier, quelques fonds étant rentrés, le n° 10 put paraître ; dans un avis placé en tête, Claris disait : « Une com- binaison nouvelle avec la Fédération jurassienne est sur le point d'abou- tir ; dans ce cas, la vie de notre journal se trouvera très sérieusement assurée ». En effet, ce jour-là même, dimanche 4 janvier, une réunion de délégués de nos Sections avait lieu à la Chaux-de-Fonds pour étudier les moyens de venir en aide à la Révolution sociale ; mais « les négociations entreprises pour la continuation du journal échouèrent » {Mémoire, p. 2'i9), et le n° 10 fut le dernier. La Fédération jurassienne voulait, si elle devait s'imposer de nouveaux sacrifices pour la publication d'un journal, que cet organe fût bien à elle, et que la rédaction appartînt exclusivement à son Comité fédéral. En attendant, nous avions, conime l'année précédente, pour aider à la propagande de nos idées, publié un petit almanach. L'Almanach du peu- ple pour i8y2 parut à la fin de décembre ; il contenait des articles d'Adhémar Schwitzguébel, Michel Bakounine, M'"* André Léo, Gustave Lefrançais, et un poème de B. iMalon. L'article de Schwitzguébel était intitulé Le collectivisme, et voici la définition qu'il donnait de la doctrine acceptée par la majorité des délégués de l'Internationale au Congrès de Baie : « Si l'Internationale admet comme base de l'organisme social la propriété collective du fond, des instruments de travail, de manière à ce qu'ils soient garanli> à cluuiue travailleur, elle reconnaît cependant la liberté absolue qu'ont les individus, les groupes, de s'organiser comme ils l'entendent, de sorte que ce sera à ceux-ci de déterminer le mode de répar- tition des fruits du travail collectif dans chaque association. Ainsi, k)in de tendre à un communisme autoritaire, le collectivisme assure parfai- tement aux individus, aux groupes, le droit au produit du travail. » L'ar- ticle de Bakounine était tout simplement un fragment du manuscrit rédigé par lui, du 4 au 20 juillet 1871, sous le titre de Protestation de 1. Je cite ce texte d'aprèh la l)rocluiro de Marx, Les prétendues scissions, etc., p. 3G. U. 11. 258 l'internationale l'Alliance on Appel de l'Alliance (voir ci-dessus p. i64), manuscrit que j'avais entre les mains et dont rien n'avait pu être utilisé jusqu'alors ; je donnai à ce Iragmcnt (pajj^cs ia*3-i'i() du manuscrit) le titre d'Organisa- tion de rinternalionaleK M'»' André Léo avait traité, sous une l'orme humoristique, ce sujet : L'éducation et la Bible. Un extrait du livre de Lelrangais sur la Connnune, livre qui ne parut qu'en janvier 1872, for- mait le quatrième article, sous ce titre : Les socialistes et les républicains bourg-eois en face de la guerre . Le poème de Malon, La Grève des mineurs (près de cinq cents alexandrins), avait été déjà publié à Paris en mai 1870, à l'occasion de la grève du Creusot : c'était une réponse à la Grève des forgerons, de Coppée. Notre Almanach, édité par notre ■ Commission de propagande socialiste de Saint-lmier et inq)rimé à l'atelier G. Guillaume fils, se vendit bien ; il fallut en faire sur-le-champ une seconde édition, qui l'ut écoulée principalement en Belgique. Nos Sections jurassiennes, lorsqu'elles eurent connaissance des réso- lutions du Congrès belge, les discutèrent, et leur donnèrent leur pleine approbation ; et, à la suite d'une correspondance échangée entre elles et le Comité fédéral dans le courant de janvier, le Comité fédéral fut chargé de transmettre à la Fédération belge l'adhésion de la Fédéra- tion jurassienne. En conséquence, la lettre suivante fut adressée à Bruxelles : Association internationale des travailleurs. Fédération Jurassienne. Au Conseil général ^ belge. Compagnons, Les Sections de la Fédération jurassienne, après avoir pris connaissance des résolutions adoptées par le Congrès ouvrier belge tenu les 24 et aS décembre dernier, nous chargent de vous déclarer qu'elles donnent leur adhésion pleine et entière auxdites résolutions. Le Congrès de Sonvillier, en invitant toutes les Fédérations de l'Internationale à provoquer la convocation, à bref délai, d'un Congrès général, avait essentiellement pour but de bien établir ce principe, que le Congrès général ne pouvait pas être supprimé et remplacé à l'avenir par de simples Conférences. L'attitude récente de la plupart des Fédérations régionales est pour nous un sûr garant que l'immense majoi-ité des internationaux entendent maintenir intactes ces grandes assises internationales du travail qui ont porté le nom de Congrès ouvriers généraux. Dans ces circonstances, la Fédération jurassienne ne pense pas qu'il soit opportun de hâter la convocation du Congrès ; elle se borne à insister pour que le Conseil général, sous aucun prétexte, ne puisse supprimer le (Congrès régulier qui doit avoir lieu en 1872, comme il a supprimé celui de i8;ji. Elle croit que toutes les Fédé- rations régionales feront bien d'adhérer aux résolutions du Congrès 1. Dans ces pages, Bakounine, reproduisant le préambule des Statuts généraux de l'Internationale, le citait d'après la version du Socialiste de Paris (Il juin 1S70), où le troisième alinéa des considérants est ainsi rédigé: « L'émancipation économique des classes ouvrières est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme un simple moyen ». Il ne s'était pas même aperçu que cette rédaction différait du texte français voté à Genève en 18GG. Voir la note de la p. 58. 2. Au début, le Conseil de la Fédération belge s'était appelé m Conseil général belge». En 1871, lépithète général fut remplacée par celle, plus correcte, de /edera/. Le Comité de Sonvillier emploie encore ici l'ancien style. QUATRIEME PARTIE, CHAPITRE II 209 belge, et de se préparer ainsi, pour le prochain Congrès général régu- lier, à une revision sérieuse de nos Statuts généraux, en tenant compte des expériences faites de|)uis la fondation de l'Association. Le Conseil régional belge rendra service à l'Association s'il envoie à chaque Fédération le projet de Statuts généraux qu'il est appelé à élaborer. Le développement de l'organisation de l'Internationale en Belgique le rend plus à même qu'aucun autre Conseil régional de présenter un projet qui puisse servir de base de discussion à toutes les Fédérations. Nous vous saurons gré de donner à la présente pièce toute la publicité possible, afin de couper court aux fausses interprétations qui ont été faites de la circulaire du Congrès de Sonvillier. Au nom de la Fédération jurassienne. Les membres du Comité fédéral. Sonvillier (Jura bernois, Suisse), le 7 février 1872 \ Une question d'une importance capitale pour nous demandait une solution immédiate : la Fédération jurassienne ne pouvait pas rester sans organe. J'avais étudié les conditions de publication d'un bulletin auto- graphié, de quatre pages à deux colonnes, tiré sur du papier à lettres format coquille; et j'avais calculé que, l'autographie devant être faite gratuitement par l'un des nôtres, les frais du tirage lithographique et le coût du papier ne dépasseraient pas dix francs. Je communiquai mon plan au Comité fédéral, qui l'adopta. 11 fut convenu que ce bulletin paraîtrait deux fois par mois, au prix de 4 francs par an ; que le tirage se ferait à Neuchâtel (à la lithographie Furrer), et que la rédaction et l'administration seraient au siège du Comité fédéral. Par une circulaire en date du 5 février, l'autorisation nécessaire fut demandée aux Sections, qui l'accordèrent ; et l'apparition du premier numéro du Bulletin de la Fédération jurassienne fut fixée au i5 février 1872. Je note en passant que, dans le courant de février, Malon quitta Genève et vint s'établir pour quelques mois à Neuclu\tel. La raison qu'il donna de ce changement de domicile était qu'il voulait faire l'appren- tissage du métier de vannier en devenant l'élève de l'excellent Gafliot, du Creuset, qui, depuis quelques mois, pour tresser ses paniers, s'était installé à Neuchâtel, dans un petit atelier situé aux Cassardes, au-dessus de la ville. Mais il y avait au départ de Malon de Genève un tout autre motif, que nous ne connûmes que plus tard : c'était une brouille, amenée par une cause d'ordre intime, avec la famille Perron, qui l'avait si atïec- tueusemenl reçu lors de son arrivée. En France, grâce aux eftbrts de ceux qui, n'ayant pas été proscrits, avaient pu continuer à travailler dans leurs ateliers et à vivre au milieu de leurs camarades, grâce aussi à l'active propagande faite par la corres- pondance des réfugiés, l'interualionale se réorganisait. Dans son premier numéro (i5 février), résumant les nouvelles que nous recevions, notre Bulletin put dire : « Malgré la terreur tricolore et les rigueurs de l'état de siège dans les départements où étaient parfaitement organisées les fédé- rations ouvrières, rinternationalc reprend une nouvelle vigueur en France. Des groupes se forment partout, non seulement dans les centres connus pour leurs tendances socialistes, mais encore dans des villes où aucune Section n'avait existé jusqu'à ce jour. » Le Conseil général, de son côté, se livrait eu France à une propagande active : mais c'était surtout une propagande contre nous; son secrétaire ])our la l''rance, Serraillier, et quel([ues autres, écrivaient de nombreuses lettres pour décrier les hommes mal vus par la coterie de Londres. M"" André Léo, dans une lettre du 1. J\Mnprunto le texte de celte lettre au n" i du liullelin delà Féiération jurassienne. aèô l'internationalk 9 janvier 1872 à sa jeune amie Elise Grimm, qui se trouvait à ce moment en Angleterre et lui avait demandé des renj^cignements, appréciait ainsi l'action du Conseil général en France : « S(;rraillicr écrit des lettres ignobles où, à défaut de raisons, il insulte et ne fait que des personnalités. Le Moussu est un sinistre ridicule. Les hommes sérieux, Theisz, Avrial, etc., se sont retirés, ne pouvant approuver les agissements de ce Conseil, dont Karl Marx est le mauvais génie. » III Le Bulletin de la Fédération jurassienne/'/ 5 /"écrier i8y2). — Kropotkine à Genève et dans le Jura (mars). — Progrès de L' internationale en Italie. — Lu/argue en Espagne : la Alianza, querelles à Madrid. — La situation en Allemagne. Comme il avait été décidé, le premier numéro du Bulletin de la Fédé- ration jurassienne parut le 10 février 1872. 11 avait été aulographié par le communard Huguenot, qui, ayant une jolie écriture, nous avait obligeam- ment offert ses services. L'avis placé en tête disait : La Révolution sociale, dont le centre d'action devait être surtout la France, et qui s'est vu fermer entièrement l'accès de ce pays, ayant dû, pour ce motif, cesser de paraître, la Fédération jurassienne a chargé son Comité fédéral de publier, deux fois par mois, un Bulletin autographié. qui sera, jusqu'à nouvel ordre, l'organe ofliciel de notre Fédération. Ce Bulletin. . . aura pour mission de propager les principes de l'Internationale dans la région jurassienne ; de servir de lien entre les Sections fédérées ; et enfin de renseigner toutes les Fédérations de notre grande Association sur ce qui se passe au sein de la Fédération jurassienne, de manière à ce qu'elles connaissent nos principes, nos sentiments et nos actes directement par nous-mêmes. Une fois mises ainsi en relations directes avec nous, les Fédérations de l'extérieur sauront exactement à quoi s'en tenir sur les attaques dont nous sommes l'objet, et elles pourront juger d'une manière certaine si la Fédération jurassienne a un autre but et un autre programme que celui qui doit rester, sous peine de déchéance et de mort, le but et le programme de l'Internationale : Emancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes. Ce numéro contenait un article intitulé Le Congrès de Sonviltier et sa véritable signification. 11 reproduisait ensuite les résolutions du Congrès ■ belge des 24-26 décembre, et la lettre du Comité fédéral jurassien au Conseil général belge, du 7 février. A la 4^ page, un article flétrissait la conduite d'Albert Richard et de Gaspard Blanc; le voici : Deux traîtres. Deux internalionaux lyonnais, Albert Richard et Gaspard Blanc, viennent de passer au service de Bonaparte. Ils ont cru devoir annoncer au monde ce bel exploit par une brochure intitulée L'Empire et la France nouvelle, où ils développent la théorie du socialisme impérial. Un de nos amis ' écrit à ce sujet : « Je viens d'apprendre la trahison de Robert Macaire-Richard et de son Bertrand Gaspard Blanc. Ce sont des canailles de la plus vile 1 . C'est Baltounine QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE III 261 espèce. Je vous l'avais déjà dit. à peu près en ces termes, en septem- bre i8;;o, à Lyon, à propos de Richard, Mais tout ce que nous avons appris depuis dépasse l'imagination. Quel ignoble vilain, et en même temps quel sot ! Il croit s'ouvrir une nouvelle carrière, et il pourrira dans la boue, dans les bas-fonds des anticliambres bonapartistes. Il n'a même pas assez de sens prati(iue pour devenir un coquin. Si quelque chose me console, c'est que je le lui avais prédit, et cela à la veille du Congrès de Lyon en 1870 \ «... Si notre ami C." connaissait leur résidence actuelle, cela lui donnerait peut-être l'envie de faire un petit voyage pour leur donner une légère leçon de gymnastique. Oh, les canailles ! oh, les lâches gredins ! Il n'y a pas de doute pour moi qu'ils se sont vendus à quelque valet d'un valet de Bonaparte, pour deux ou trois mille francs. Ils sont si niais tous les deux que cela leur parait immense ! Innocents et canailles à la fois ! Quels originaux ! Pouah ! ... » Tous ceux cfui ont connu Richard et Blanc approuveront ce jugement. Le numéro se terminait par quelques nouvelles de Belgique et de France, et par quelques lignes écrites « au moment de mettre sous presse», où je prenais la défense de Bastelica alliqué par VEffaLité, qui l'accusait d'être le complice de Richard et de Blanc et avait fait afficher sur les nmrs de Genève un placard intitulé : Au pilori Richard, Blanc et Bastelica! h' Internationale de Bruxelles avait publié de son côté (3 février) une correspondance où l'accusation de complicité était également lancée contre Bastelica : le Comité fédéral jurassien intervint par une lettre du 9 mars au Conseil fédéral belge, lequel, après enquête, publia (Internatio- nale du 5 mai) une déclaration attestant « que le citoyen Bastelica n'a cessé de donner des gages de son dévouement à la cause, et que sa vie laborieuse et pénible en exil impose silence à la calomnie ». Le n" 2 du Bulletin, qui fut autographié par Huguenot comme le pre- mier, porte la date du 7 mars. Il contient mie réponse à une « Adresse aux Sections italiennes » publiée {)ar la Section italienne de Genève (Temple- Unique) dans VEg-alité du aS janvier ; j'aurai à revenir sur celte Adresse en parlant de l'Italie (p. 268). V^enail ensuite un article intitulé Le Congrès général, où je faisais remarquer que nous n'avions point demandé la convocation « d'un Congrès irrégulier, extraordinaire », ainsi que nos adversaires alTectaient de le croire : Nous demandons la convocation d'un Congrès régulier. Nous demandons, puisque le Congrès de 1871 n'a [)as pu être convoqué avant la fin de l'année, — comme ({uelques-uiis d'entre nous l'auraient désiré d'abord et comme le demandait la circulaire du Congrès de Sonvillier, — qu'au moins on ne supprime pas celui de 1872, et qu'il ait lieu en septembre prochain, conformément aux statuts. L'article ajoutait : Il existe une intrigue dans l'Internationale, intrigue dont le but est de transformer cette Association en une organisation autoritaire, en un instrument destiné à servir l'ambition de quelques indivi- 1. Hakounine veut parler île l'iisseinblée de Lyon du 13 mars 1870 (voir t. I", p. 28;î). Peu de jours avant cette, réunion, il avait, dans une, lettre intiino, inorif,'éné Uicbard, auquel il reproehait son « e-harlatanisuie » et sa ■< mani<' de poser». 2. Carnet (voir p. liT), que Hakounine, ainu>e par l'allilér.ition, appelait tou- jours « Camille Carnet, canut ». Il était à ce moment réfugié :"» Zurich. iiOa l'internationale dualités. T^e plan adoptr pour arriver à ce but est d'expulser au préalable de notre Association, après les avoir éci'asés sous des monceaux de calomnies adroitement répandues, tous les hommes dont l'esprit d'indépendance aurait pu être un obstacle à la réussite du projet de nos futurs dictateurs. Mais on peut ]»révoir dès maintenant que cette intrigue sera déjouée, grâce à l'attitude ])rise spécialement ])ar les Fédérations belge, espagnole, italienne ' et jurassienne, et que les intrigants et les ambitieux en seront pour leurs irais et leur courte honte. ... Que nos frères d'Allemagne, d'Angleterre, d'Améri([ue, qui ignorent lo véritable état des choses, prennent garde de se laisser trompei*. La justice leur fait un devoir d'attendi'e, pour se former un jugement, d'avoir entendu le pour et le contre. Jusqu'à présent, on les a nouri'is de calomnies contre toute une moitié de llnternationale, contre la moitié la plus vivante, la plus dévouée, la plus révolution- naire. Mais le jour n'est pas loin où la lumière se fera pour tous. Pendant de longs mois nous avons dû laisser passer presque sans réponse les calomnies, les accusations injustes, les fausses interpré- tations ; notre Fédération n'avait pas d'organe qui lui appartînt en propre, et nous étions par conséquent forcés de nous taire. Mainte- nant que nous pouvons parler, grâce à ce Bulletin autographié, bien modeste et qui dit éloquemment à nos amis la pauvreté à laquelle les sacrifices d'une année de lutte nous ont réduits, — maintenant que nous pouvons parler, nous entrons hardiment en lice, forts de notre droit, de notre amour pour la vérité et la justice, et sûrs des sympa- thies de tout ce qui, dans l'Internationale, déteste l'autorité sous toutes ses formes, et veut la liberté dans l'égalité. Le reste du numéro contenait un article sur l' Internationale en Espagne, racontant les persécutions gouvernementales dont j'aurai à parler tout à l'heure ; et une lettre de la Section de Moutier qui annonçait un projet de tédéralion des ouvriers des fabriques d'horlogerie. Les i8, 19 et 20 février avait lieu à Genève le Congrès de la Fédération des ouvriers graveurs et guillocheurs de la Suisse française. Ce Congrès corporatif avait rapproché, dans une même assemblée, quelques-uns des hommes de la coterie du Temple-Unique, et des Jurassiens comme Auguste Spichiger, délégué par les graveurs et guillocheurs du Locle, et Adhémar Schwitzguébel, délégué des graveurs du district de Courtelary. Dans son n" 3 (i5 mars), — que je dus autographier moi-même, — le Bulletin rendit compte de ce Congrès, en soulignant la signification des réunions de ce genre : Alors que toutes les assemblées parlementaires bourgeoises nous donnent le spectacle de l'impuissance et de la stérilité en présence des problèmes sociaux, il est consolant de suivre les débats des Congrès ouvriers, où s'élaborent les Chartes du travail, appelées à remplacer un jour toutes les constitutions politiques que nous offre la bourgeoisie. Ce même n» 3 reproduisait un article publié dans la République fran- çaise par Paul Lanjalley -, un socialiste parisien avec lequel nous étions 1. Il n'existait pas encore, en réalité, de « Fédération italienne ». 11 n'y avait en Italie que des Sections isolées ; elles ne se constituèrent en fédération qu'à la Confé- rence de Rimini, en août 1872. 2. Lanjalley avait publié, en collaboration avec Paul Corriez, dans l'été de 1871, à Paris même, une histoire de la Commune — la première — où la vérité était dite sur les atrocités commises par les fusilleurs versaillais. QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE HT 263 entrés en correspondance *. « Les socialistes, — disait le Bulletin, — n'ayant plus d'organes à eux en France, sont obligés de se servir des feuilles radicales, qui accueillent de temps en temps leurs communications. » C'est ainsi que, sous l'empire, l'Internationale faisait insérer dans les journaux républicains ses appels et les comptes-rendus de ses réunions. Dans cet article, Lanjalley parlait de la protestation de la Fédération jurassienne contre la Conférence de Londres, et disait l'accueil sympathique que cette protestation avait rencontré en Espagne, en Belgique, en Italie. Cet accueil démontrait, ajoutait-il, que l'Internationale n'était pas et ne voulait pas être, comme l'avaient prétendu ses détracteurs, une Association à organi- sation hiérarchique, recevant docilement des mots d'ordre de Londres ; qu'au contraire elle était et entendait rester une libre fédération de Sections autonomes, « où aucune Section, aucun groupe n'est subordonné ; où aucun commandement ne peut être exercé par personne ; où la seule autorité respectable et respectée est le Statut général, librement consenti - ». A Genève, les socialistes du Temple-Unique étaient toujours les alliés du parti radical, et un petit incident qui se passa dans le courant de mars en donna une nouvelle preuve. Un avocat radical, M. Amberny, était venu offrir ses services au Comité cantonal de l'Internationale, qm les avait acceptés; un marché avait été conclu : M. Amberny poserait sa candida- ture au Grand-Conseil, et les Comités feraient voter pour lui les ouvriers- électeurs. Or, les ouvriers du bâtiraenl, mécontents de leurs salaires, que les patrons avaient abaissés, songeaient justement à préparer une grève pour obtenir une augmentation. Mais une grève à ce moment n'eût pas fait les affaires de la candidature de M. Amberny; donc le Comité cantonal décida que la grève, étant inopportune, n'aurait pas lieu. Et le Journal de Genève ayant annoncé tout de même que les ouvriers du bâtiment proje- taient de se mettre en grève, M. Amberny prolesta contre celte fausse nouvelle par une lettre qui parut le lo mars, et où il disait : « J'affirme, d'après des renseignements certains, et en vertu d'une autorisation expresse, qu'aucune grève n'a été décrétée pour le canton de Genève, que le projet n'en a pas même été conçu, et qu'enfin l'Interna- tionale n'arrêtera aucune mesure semblable dans notre canton en 1872. S'il fallait une sanction à celte affirmation absolue, j'ajouterais que je m'impose d'avance une amende de mille francs, à verser à l'hùpilal can- tonal, si l'Association internationale décrète, cette année, une grève générale ou même partielle à Genève. » Le Bulletin, dans son n° 4 (20 mars), releva vertement cet étrange langage : Qu'cst-eo que c'est que cette plaisanterie ? Qui est ce Monsieur Amberny, avocat genevois, qui vient parler au nom de Tlnterna- tionale, et qui déclare solennellement que l'Internationale ne décré- tera pas de grèçea cette année?... Nous déclarons, pour nous, ({ue M. Amberny /t'a /;as été aiitori.'ié par V Internationale k parler eu sou nom ; ({ue si telle ou telle j)ersonnalité lui a tlonné une autorisation pareille, elle n'en avait pas U\ »lroit... La Fétlération jurassienne, qui a une Section à (lenève. iullige donc un désaveu public à M. Amheruy. Si la Fédération romande, [)lus pai'tieulièrenienl intéressée dans cette question, n'en l'ait pas autant de sou eO)té, tant pis pour elle. 1. Par rinleriuéiilairc de Gtislavo .Icannoret (voir p. 172). 2. h propos la roproiliiclion dm-; le lluUi'lin do col article de l^anjaliey. Kiiirols et Lafari,'ue prétendironlciue la circuiair»; de Sonvillior « fut envoyée par Ii's hommes do l'.Mliance à tous les journaux radicaux », et (pii- (( la lU'piihluiuc jranrm^e. de M. tiain- bella seinprcssa de reconnaître leurs si>rvices par un article plein d'encouraj^emenls pour les .jurassiens et d'attaijues contre la Conférenco de l.,ondres > [l.'.ltlKdice dr la déinocralie socialiste, etc., p. 27). 264 i/tnternationai.k Le premier article de ce n» 4 ctail consacré h la comiuémoralioii du 18 mars. G'étfiil la première fois que revenait l'anniversaire de l'insurrec- tion communalistc ; je disais à ce sujet : Le 18 Mars a coûté trop cher au prolétariat pour ([ue ce puisse être pour nous un anniversaire de réjouissance. Non, cette date, qui inaugure la tragique histoire de la Commune de Paris, ne réveille que des pensées graves et tristes : le souvenir du droit écrasé et du mal triomphant. Il ne i'aut pas se faire des illusions : au point de vue pratique, le 18 Mars a gravement compromis la cause de la Révolution, dont l'avènement se trouve, par la défaite de la Commune de Paris, ajourné de bien des années [)eut-être. Mais de ce désastre il reste au moins un résultat acquis : l'idée révolutionnaire socialiste est enfin sortie des abstractions de la théorie, elle est pour la première fois apparue au monde sous une forme concrète. Les socialistes ont passé des régions de l'idée dans celles de l'action. Une correspondance de Paris, écrite pour nous par Lanjaliey, annon- çait que « les chambres syndicales ouvrières se reformaient l'une après l'autre » ; mais, ajoutait-elle, « les décisions de la Conférence de Londres, en jetant le trouble dans les esprits, ont beaucoup entravé noire propa- gande... Certains organes ont prêté leur publicité (quelquefois sous l'inspiration directe de Londres) pour faire prendre le change k nos véri- tables amis sur la cause réelle de nos différends. » Un article relatif au Congrès du Fascio operaio, qui s'était réuni à Bologne le 17 mars, rectifiait une erreur dans laquelle ce Congrès était tombé relativement à la Fédération jurassienne : il en sera parlé plus loin (p. 268). C'est pendant que j'étais occupé à autographier ce quatrième numéro — le premier article seul, Le 18 Mars, a été autographié par une autre main que la mienne, celle d'un camarade qui, si je me souviens bien, était le graveur A. Girard — que je reçus la visite d'un jeune Russe venu en Occident pour étudier le mouvement socialiste, le prince Pierre Kropot- kine *. Je n'ai pas à faire le portrait de mon ami Pierre Kropotkine ; il l'a tracé lui-même dans un livre que tous mes lecteurs connaissent. Elevé au corps des pages, puis officier de cosaques en Sibérie pendant cinq ans, il avait quitté en 1867 le service militaire, et depuis ce moment il habitait Saint-Pétersbourg, où il suivait des cours à l'université et s'occupait de recherches scientifiques, et spécialement géographiques et géologiques ; membre de la Société russe de géographie, il était devenu secrétaire de la section de géographie phj^sique. Au commencement de 1872 (il avait alors trente ans), la question sociale s'imposant à son esprit, il résolut de faire un voyage en Occident (Suisse et Belgique). La belle-sœur de son frère aîné Alexandre, M°" Lavrof, se trouvait depuis quelque temps à Zurich, où il y avait, déjà à cette époque, une véritable colonie d étudiants et d'étudiantes russes : ce fut donc par Zurich que Pierre commença son exploration. Il a raconté lui-même comment, enfermé dans une petite chambre du quartier de l'Oberstrass, il lut pendant des jours et des nuits les brassées de livres et de collections de journaux que lui apportait M°" Lavrof, pour apprendre à connaître l'Internationale. « Plus je lisais, plus je m'aper- cevais que j'avais devant moi un monde nouveau, inconnu pour moi, et 1. Prononcer « Krapôtkine ». QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE III 265 totalement ignoré des savants faiseurs de théories sociologiques, — un monde que je ne pourrais connaître qu'en vivant dans le sein même de l'Internationale, et en me mêlant aux ouvriers dans leur vie de tous les jours... Mes amis russes m'encouragèrent, et, après être resté quelques jours à Zurich, je partis pour Genève, qui était alors un grand centre du mouvement international *. » Les Russes qui, à Zurich, avaient initié Pierre Kropotkine aux choses de l'Internationale, étaient de nos amis ; mais, comme il désirait apprendre à connaître aussi les personnalités de l'autre traction, afin de juger par lui-même, lorsqu'il fut arrivé à Genève ce fut avec Outine et les hommes du Temple-Unique qu'il se mit en relations. Il assista à quelques réunioQS de comités, et à quelques assemblées générales : c'était justement le moment où M. Amberny, le nouvel allié de l'internationale, obtint du Comité can- tonal la promesse que celui-ci empêcherait les ouvriers du bâtiment de faire grève ; et le voyageur russe, qui, « dans sa naïveté, ne soupçonnait même pas les vrais motifs qui guidaient les chefs », ne fut pas médiocre- ment étonné et dégoûté, lorsqu'il eut reçu l'explication de ce qui se passait. c( Ce fut Outine lui-même qui me fit comprendre qu'une grève en ce moment serait désastreuse pour l'élection de l'avocat, M. A***. » Cette confi- dence ouvrit les yeux à Kropotkine, et lui donna le désir d'apprendre à connaître l'autre fraction de l'Internationale, celle qui était en lutte avec le Temple-Unique et le Conseil général de Londres. 11 alla donc voir Joukovsky, et celui-ci lui donna une lettre pour moi. Je me rendis d'abord à Neuchàtel, — raconte Kropotkine. — et ensuite je passai une semaine environ parmi les horlogers des Montagnes, dans le Jura. C'est ainsi que je lis connaissance avec cette fameuse Fédération jurassienne qui joua, pendant les années suivantes, un rôle important dans le développement du socialisme, en y introduisant la tendance anti-gouvernementale ou anarchiste... La séparation entre chefs et ouvriers, que j'avais constatée à Genève au Temple-Unique, n'existait pas dans le Jura. Il y avait quelques hommes qui étaient plus intelligents, et surtout plus actifs, que les autres : mais c était tout. Je n'ai rien à ajouter au récit fait par Kropotkine des trois journées qu'il passa avec moi à Neuchàtel. 11 a dit comment, dès le premier instant, une sympathie mutuelle nous fil nous entendre, et devint la base d'une solide amitié "^ Je lui fis faire la connaissance de Bastelica ' et celle de 1. ,1e traduis directement, ici et plus loiu, du texte original ;inglais dos Menioirs of a lie va lutin iiUt. 2. Sur lin point, la mémoire de Kropotkine l'a induit en une erreur légère ; il a confondu deux époques. En 1872, je ne traduisais pas encore des romans pour vivre : c'est seulement à partir de 187j que, étant entré en relations avec un éditeur de Berne, je ûs successiveni(>nt pour lui trois traductions, deux de l'allemand et uni> de l'anglais ; et je dois ajouter (}U(! l'éditeur — il faut lui rendre cette justice — payait mon travail moins chichement que Kropotkine ne l'a iru : mes honoraires n'étaient pas de « huit francs pour seize pages », mais hien de soixante francs par fouille de trente-deux pages. En 1872. ma situation économique ('tait d'ailleurs, comme Kropot- kine en a gardé l'impression, des plus précaires : l'imprimerie subissait une crise qui, à la un de l'année, devait aboutir à ma sortie de l'atelier, par suite île la vente que mon père — maître réel de la situation sous le nom do mon frère — lit de l'éla- blissemcnt A un nouveau propriétaire. Dans la prévision de ce (|ui allait arriver, je cherchais à me créer des ressoui'ces nouvclli^s, et, au moment mi"'m(^ où Kropotkine se trouvait parmi nous, je préparais le lanciMuent d'une revue bi- mensuelle, les Lectures pop niai re>i (romans, voyages, variétés historiques et littéraires, etc.l, (jui. si elle eût pu trouver un nombre sulTisant d'abonnés, m'aurait assuré une existence indépendante. Le premier numéro des l.eclurc< populaires parut le 10 avril 1872. 3. C'est Bastelica qui est le typographe communard dont il parle : u A French Communard, who was a composilor ». 9G6 l'internationale Malon ; puis, sur son désir d'aller visiter quelque Section de nos Monta- gnes, je l'engageai à se rendre à Sonviilier et lui donnai une lettre pour Schwitzguébel. 11 partit donc pour le a Vallon » : De Neuchâtcl j'allai à Sonviilier. Dans une vallée du Jura [le Val de Sainl-Imier] se trouve une succession de petites villes et de villages dont la i)0|)ulation, de langue française, est adonnée à l'industrie de Thorlogerie ; des ran)illes entières, à cette é[)oque, travaillaient dans de petits -ateliers. C'est dans l'un de ces ateliers que se trouvait le militant auquel Guillaume m'avait adressé, Adhémar Schwitzguébel, avec qui, plus tard, je me liai aussi très intimement. Il était assis au milieu d'une demi-douzaine de jeunes gens, occupés à graver des boîtes de montre d'or et d'argent. On me fit asseoir sur un banc ou sur une table, et bientôt nous fûmes tous engagés dans une conversation animée sur le socialisme, le gouvernement ou l'absence de gouver- nement, et le futur Congrès. Le soir, comme nous nous rendions au village voisin [Saint-Imier], une violente tempête de neige faisait rage, nous aveuglant et glaçant le sang dans nos veines. Mais, mal- gré la tempête, une cinquantaine d'horlogers, hommes d'âge pour la plupart, venus des localités voisines, dont quelques-unes étaient distantes de plus de deux lieues, vinrent prendre part à une petite réunion qui avait été convoquée pour ce jour-là. . . . L'absence d'une distinction entre les « chefs » (the leaders) et la « masse » (the masses), dans la Fédération jurassienne, produisait ce résultat, qu'il n'était pas une question sur laquelle chaque membre de la Fédération ne s'ertbrçàt de se former une opinion personnelle et indépendante. Je vis qu'ici les ouvriers n'étaient pas une « masse » dirigée par quelques hommes qui la faisaient servir aux fins de leur politique ; leurs « chefs » étaient simplement les plus actifs parmi leurs camarades, — des hommes d'initiative plutôt que des chefs. La clarté de vues, la solidité de jugement, la faculté d'analyser des questions sociales compliquées, que j'observai parmi ces ouvriers, en particulier parmi ceux qui étaient déjà d'un certain âge, firent sur moi une profonde impression ; et je suis fermement persuadé que si la Fédération jurassienne a joué un rôle prépondérant (prominent) dans le développement du socialisme, ce n'est pas seulement à cause des idées anti-gouvernementales et fédéralistes dont elle a été le champion, mais aussi à cause de l'expression donnée à ces idées par le bon sens des horlogers du Jura. Sans leur aide, ces conceptions auraient pu rester longtemps à l'état de simples abstractions. Les côtés théoriques de l'anarchisme, qui commençaient alors à être formulés dans la Fédération jurassienne, en particulier par Bakounine ; la critique du socialisme d'Etat ; la crainte d'un despo- tisme économique, bien plus dangereux que le simple despotisme politique ; le caractère révolutionnaire de la propagande, — tout cela frappa vivement mon esprit. Mais les relations égalitaires que je trouvai dans le Jura, l'indépendance d'idée et d'expression que je vis développée parmi les ouvriers, et leur dévouement sans réserve à la cause, agirent plus fortement encore sur mes sentiments ; et quand je revins des Montagnes, après un séjour d'une semaine au milieu des horlogers, mes opinions sur le socialisme étaient fixées. Il m'a paru intéressant de reproduire les lignes qui précèdent, pour constater l'impression reçue par un témoin impartial, qui avait voulu voir OUAÏRIÈME PARTIE, CHAPITRE III 267 par ses yeux ce qu'était la Fédération jurassienne. Cette impression, c'est la même qu'au Congrès de Sonvillier avaient éprouvée Lefrançais, Malon et Guesde, et que la Révolution sociale avait traduite dans cette phrase que Marx a trouvée si plaisante (voir p. 2'34). A son retour à Neuchâtel, Kropotkine me fit part d'une idée qui venait de traverser son imagination, et sur laquelle il me demanda mon avis: si, au lieu de retourner en Russie, il restait en Suisse, et, apprenant un métier manuel, se fixait parmi nous pour se consacrer toutenlier à la propagande et à l'action socialiste, ne serait ce pas le meilleur emploi qu'il put faire de son activité ? Je le dissuadai ; je lui représentai qu'il aurait beaucoup de peine à se faire accepter des ouvriers suisses, lui prince russe, comme un véritable camarade; que sa propagande serait bien plus efficace si elle s'exerçait en Russie, chez ses compatriotes, dont il connaissait bien les besoins et auxquels il saurait parler le langage le plus approprié à leurs conditions spéciales ; que dans son pays la moisson était immense, et les travailleurs trop peu nombreux pour qu'il fût permis, sans nécessité absolue, d'en détourner un seul de sa tâche; tandis qu'en Occident, en Suisse en particulier, avec le renfort que venait de nous apporter la proscription française, nous avions beaucoup de militants. Il reconnut que j'avais raison, et me dit : « Je retournerai en Russie ». Je lui souhaitai bonne chance, et nous prîmes congé l'un de l'autre, nous demandant si nous nous reverrions jamais. Pendant deux ans, je restai sans nouvelles de lui; au printemps de 1874, les journaux devaient m"apprendre qu'il avait été arrêté et enfermé dans la forteresse de Pierre et Paul. La Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste de Genève avait vu diminuer le nombre de ses membres par l'émigration à Lausanne de plusieurs proscrits. La Société française Laurent cl Bergeron, qui, pendant de longues années, avait été chargée de l'exploitation du réseau de la Compagnie des chemins de 1er de la Suisse occidentale, avait résilié son contrat, et la liquidation nécessitée par celte circonstance devait être longue et laborieuse : de cette liquidation fut chargé un réfugié de la Commune, Paul Piat, houmie serviable et bienveillant autant qu'admi- nistrateur expert, qui vil là une occasion de venir en aide à ses cama- rades d'exil: il leur ouvrit toules grandes les portes de ses bureaux, et bientôt Lefrançais, Clémence, Jules Mont<'ls, Teulière (venu de Londres), Desesquelles, Juclard, plusieurs autres encore, se trouvèrent transformés en employés de la liquidation de l'entreprise Laurent et Bergeron. Ils proli- tèrent de leur présence à Lausanne pour ressusciter la Section interna- tionale de celle ville, à laquelle s'adjoignit bientôt un aulre communard de nos amis, le menuisier Pindy, qui, après être resté caché à Paris pen- dant dix mois entiers, venait de réussir à passer la frontière et était arrivé à Lausanne vers la iin de mars. Jules Guesde quitta aussi Genève. Au commencement d'avril, il se rendit à Rome, oîi il devait séjourner plusieurs années et où il devint le correspondant de divers journaux français; mais il ne cessa pas de se considérer comme membre de la Section de propagande de Genève, avec laquelle, pendant deux ans au moins, il conserva des relations suivies. Dans une lettre écrite de Rome à Joukovsky, le 3o avril i8"->, il dil à son correspondant : « Mon cher Jouk, que devenez-vous et que devient notre chère Section ? Vous savez que je vous en veux à mort. Me laisser attendre inutilement depuis un mois Il's pouvoirs ])romis ', c'est là, si je ne me trompe, une violation llagranle de la solidarité ouvrière... Ecrivez-moi et parlez-moi surtout de ce (pii m'intéresse, c'esl-à-dire de nos chances de succès contre la bourgeoisie gouvernementale d'un côté et contre le Conseil marxiste de Londres d'autre part^ » 1. Il satjil s:ins doute triinc lettre acrrédiliinl (îuesde, comme miMubre de la Section de propa^t.mde de Genève, auprès de nos camarades d'Italie. 2. Ncttlau, note 2fi5t). 268 l'internationalk Ceci me ramène à l'Italie. Nos amis, dans ce pays, continuaient à tra- vailler avec ardciir à la propagande, et gaj^naicnt tous les jours du terrain sur les mazziniens. Au coniinenccrnent de février, notre vaillant camarade Vincenzo Pczza fonda un petit journal, le Marlello, organe du « Circolo operaio » de Milan ; le Marlello n'eut que (piatre numéros, qui furent tons les quatre saisis ; mais, dans sa courte existence, il exerça une adion décisive, et son ardeur gagna à la cause anti-autoritaire nombre d'Iiési- tants. Une Section italienne de Genève, ayant son siège au Templc-Uni(pie et inspirée par Outine. avait essayé de contrecarrer notre propagande en rédigeant une « Adresse aux Sections italiennes », que publia VEf^alité du 28 janvier ; elle nous accusait de provoquer aux haines de races, d'insi- nuer que « la race allemande cherchait à dominer dans l'Internationale la race latine », ajoutant « qu'il était du devoir de tout sociétaire de signaler les noms de ceux qui répandent de pareilles calomnies » ; les membres de la Fédération jurassienne, les signataires de la circulaire du Congrès de Sonvillier, étaient appelés: «quelques citoyens dont la Fédération romande a repoussé les dangereuses menées, et qui pour la plupart sont bour- geois ». Cette fois, ce fut la Campana de Naples. la sage et modérée Carapana. qui se chargea de répondre ; et elle le fit en termes toujours conciliants, mais avec fermeté : « Nous avons été péniblement surpris — écrivit-elle — d'entendre nos frères de Genève parler de dangereuses w,enées, de bourgeos et de calomnies à propos d'un Congrès régional tenu par des Sections qui ont bien mérité de la cause, et soutenu de l'approbation d'un très grand nombre de Sections de divers pays. Ces Sections croient que le Conseil général a eu tort. Pourquoi crier à la calomnie ? Est ce que par hasard nous aurions parmi nous des papes infaillibles ?. . . Dans notre dernier numéro, nous recommandions la tolé- rance à nos frères de Genève ; le numéro du 28 janvier de V Egalité nous oblige à les rappeler de nouveau à cette vertu si nécessaire parmi nous. » Cependant Mazzini était mort le 10 mars ; et quelques jours après (17 mars) avait lieu à Bologne un Congrès de délégués de ce Fascio operaio fondé depuis un peu plus de trois mois pour combattre les associations niazziniennes. Les organisateurs de ce Congrès, peu au courant de ce qui se passait dans l'Internationale, commirent une singulière erreur, que Marx ne manqua pas d'exploiter contre nous. A l'ordre du jour du Con- grès avait été placée cette question : « Dans l'intérêt général et pour assurer la pleine autonomie du Fascio operaio, celui-ci doit-il reconnaître et s'assujettir à la direction du Comité général de Londres ou de celui du Jura bernois, ou doit-il en rester indépendant, tout en maintenant des relations avec ces Comités, dans l'intérêt et pour le meilleur dévelop- pement de l'Association ?» A cette question étrange, le Congrès de Bologne fit cette réponse : « Le Congrès ne reconnaît dans le Comité général de Londres et dans celui du Jura bernois que de simples offices de corres- pondance et de statistique ; il charge le Consulat de la région de Bologne de se mettre en relations avec eux et d'en référer à chaque Section ». Dans le n° 4 de notre Bulletin, nous remîmes les choses au point en donnant à « nos amis du Fascio operaio » l'explication suivante : Le Fascio operaio a cru, à ce qu'il semble, que le Comité fédéral jurassien se posait en rival du Conseil général de Londres, et qu'il y avait à choisir entre Londres et Sonvillier. Rien de semblable n'a jamais existé. Le Comité fédéral jurassien est un simple Comité régional, qui ne représente rien que les Sec- tions jurassiennes. Le Conseil général de Londres, par conti^e,... est le représentant officiel de l'Association internationale tout entière. Le Comité fédéral jurassien n'est donc pas un rival du Conseil général de Londres ; il ne prétend absolument à aucune direction dans les affaires de l'Internationale. La Fédération jurassienne s'est QUATRIÈME PARTIK. CHAPITRE ITI 269 bornée, comme c'était son droit, à protester contre les résolutions de la Conférence de Londres et à en appeler au prochain Congrès. Voilà tout '. Le système de calomnies personnelles, employé par nos adversaires en Suisse, en France, en Espagne aussi (comme on le verra tout à l'heure), était également pratiqué eu Italie. Bakounine y était en buUe à des attaques personnelles perfides . 11 ne les avait pas relevées, voulant absolument éviter de mêler sa querelle avec Marx et ses acolytes allemands et russes au grand débat de principes qui agitait toute l'Internationale. Voici ce qu'il écrivait en mars 1872 à un socialiste de la Romagne, Celso Gerretti ^ : Les attaques de la secte hébraïco-germanique ne sont pas une nouveauté pour moi. Depuis 1848... jusqu'à présent j'avais dédaigné de leur répondre. 11 parait qu'ils veulent me forcer à rompre ce silence. Je le ferai, quoique bien à contre-cœur ; car il me répugne d'introduire des questions personnelles dans notre grande cause, et rien ne me dégoûte tant que d'occuper le public de ma propre per- sonne \ J'ai fait tout mon possible pour que mon nom n'intervienne pas dans la polémique des journaux italiens au sujet de l'Interna- tionale. J'ai arrêté pour cela la publication de mes écrits contre les mazziniens, et, lorsque M. Engels m'a indirectement attaqué dans sa réponse à Mazzini, j'ai encore gardé le silence... Maintenant, ils m'attaquent par de sourdes calonmies. En même temps que votre lettre, j'en recevais une autre de Milan, une troisième de Naples, qui me disaient à peu près la même chose. Alors je conçus la pensée de publier dans les journaux italiens une letti'e de défi adressée aux intrigants du Conseil général. Je le ferai s'ils mettent ma patience à bout. Mais avant de le faire, puisc[u'il s'agit de personnalités et non de principes, je veux encore essayer un dernier moyen de conciliation. Je veux d'abord adresser au Conseil général une lettre privée, dont je vous enverrai la copie. Et s'ils ne me donnent pas une réponse satisfaisante, alors je les forcerai à s'expliquer en public. Bakounine ne donna suite à aucun de ces deux projets : ni la lettre privée au Conseil général, ni la lettre de déli qui devait être publiée dans les journaux italiens, ne furent écrites. Mais c'est encore avec la pensée de mettre le Conseil général en demeure de préciser et de prouver les accusations dont ses correspondants et ses agents se faisaient les propa- gateurs, qu'il adressa sa lettre du 10 niai 1872 à Anselme Lorenzo, dont je parlerai [)lus loin. 1. Diins la brochure L'Alliance, etc. (p. 40), on a écrit : « Le Fascio operaio avait commis une grosse bévue en découvrant aux profanes la mystérieuse exis- tence du centre secret de l'Alliance. Le Comili' jurassien se vit forcé do nier publi- quement son existence secrète. » Marx s'est donc li;,'uié qui' notre Comité fédéral, Andrié, (îuerber, Schwitzguébel et leurs deux collèjiues, dont j'ai oublié les noms, tous les (-inq désignés par la Section d(î Sonviiiior, formait le rentre i^ecrel d'une vaste organisation occulte de laquelle les socialistes italiens du Fascio operaio rece- vaient le mot d'ordriil Hiaum leneaiis ! ±. Lettre publiée ilans la Sociélé nouvelle de Bruxelles, février 18%. On voit, par le calendrier-journal, i|ue cette longue lettre fui ledigie du 14 au :i7 mais 1872. 3. Le croirait-on ? de ce dégoût qu'inspiraient à liaivouuine les polémiques person- nelles, Marx et ses amis lui ont fait un grief, comme s'il y eiU eu, dans ses motifs pour s'abvienir de répondre aux attaques dont il était l'objet, autre chose qu'une légitime répugnance à occuper le (lublic de questions de per.-onnes. Engels parle à Sorge, le 14 juin 1873, du « peu d'envie qu'a toujours montré liakounine d'accepter un débat personnel {Ikikunins aile Unlust, m persiinlicher DclxUte iiufzHtietm », laissant perlidement entendre par là que Bakounine devait avoir des raisons de désirer se soustraire à l'obligation de donner certaines explications. 2;j0 L INTERNATIONALE En Espagne, cependant, avaient commencé à se manifester des dissen- sions radieuses, qui devaient aller en s'aggravant, et qui ont produit dans le prolétariat espagnol un déchirement profond, dont les conséquences sont encore sensibles aujourd'lmi. J'ai mentionné brièvement (l. I", p. 91, note '3 ; p. 129, lignes 22-a6 ; p. i'3i, lignes i5-26) le voyage fait en Espagne j)ar Fanelli, dans l'autoame de i8o8, qui eut pour résultat la fondation de la première Section de l'Ia- ternationale, à Madrid, puis, en 1869, d'une seconde Section à Barcelone. Fanelli était un des membres fondateurs de l'Alliance de la démocratie socialiste : il avait donc fait en même temps de la propagande pour le pro- gramme de cette Alliance, et avait recueilli un certain nombre d'adhésions. Lorsque l'organisation internationale, primitive, de l'Alliance de la démo- cralie socialiste eut été dissoute volontairement (voir tome l^', p. 140» et que les divers groupes qui la constituaient eurent été invités à se faire recevoir, chacun pour son compte, dans l'internationale, comme autant de Sections, il n'y eut en réalité que le groupe de Genève qui se constitua en Section de l'Internationale ; les membres des autres groupes jugèrent inutile de procéder ainsi: comme ils étaient déjà, individuellement, membres des Sections internationales du lieu de leur domicile, ils prononcèrent simple- ment la dissolution de leur groupe local. Un certain nombre d'entre eux, néanmoins, désirèrent conserver en même temps leur qualité de membres de l'Alliance, et, à cet effet, ils se firent inscrire comme membres de la Section de l'Alliance de Genève. Nettlau, qui a dépouillé ce qui subsiste encore des archives de cette Section, est parvenu à reconstituer la liste à peu près complète de ses membres : on y trouve, outre une centaine d'in- ternationaux habitant la Suisse, trois internationaux de France, onze internationaux d'Italie, et neuf internationaux d'Espagne. Voici les noms de ces derniers : Rafaël Farga-Pellicer, typographe, Barcelone ; José L. Pellicer, peintre, Barcelone ; Fr. Côrdova y Lôpez, journaliste, Madrid ; José Ruban, député, Madrid ; Tomâs Gonzalez Morago, graveur, Madrid ; Angel Cenegorta, tailleur, Madrid ; Francisco Mora, cordonnier, Madrid ; Gaspard Sentinon, médecin, Barcelone ; enfin Celso Gomis, d'abord à Genève, puis à Barcelone '. Lorsque Farga-Pellicer et Sentiùon vinrent comme délégués au Congrès de Bi\le, ils entrèrent dans l'intimité de Bakounine, et, tout naturellement, acceptèrent l'idée d'une entente entre les hommes qui, dans les divers pays où était organisée l'Internationale, se trouvaient d'accord sur un programme d'action. On a vu comment Sentinon et moi nous allâmes ensemble à Lyon en décembre 1869, et ce que nous y fîmes. Au printemps de 1870, l'idée vint à Farga-Pellicer et à Sentinon de créer à Barcelone un groupe local d'entente intime, dont feraient partie ceux de leurs amis qui leur inspiraient toute confiance. Mais tandis que, dans le Jura, où des groupes de ce genre existaient depuis 1869, l'entente se faisait de façon tout amicale et sans aucune réglementation, nos camarades espagnols, plus formalistes, crurent nécessaire— ainsi que nous l'apprîmes quand l'organi- sation fondée par eux vint à notre connaissance deux ans plus tard, en 1872 — d'avoir un règlement et un programme. Comme programme, ils prirent celui de l'Alliance de la démocratie socialiste, un peu remanié et abrégé ; et ils adoptèrent pour leur groupement secret le nom de l'organi- sation publique dont ils s'appropriaient le programme, celui de Alianza de la Democracia socialista. Quant à leurs statuts, en voici les principales dispositions - : 1. On retrouve cinq de ces noms dans la liste des huit socialistes espagnols, amis de Fanelli, auxquels Bakounine m'avait engage à envoyer le Progrès (tome !«'•, p. 139, note 3l. 2. Le programme et les statuts de la Alianza ont été publiés par les membres mêmes de cette association, après la délation qui fut faite (voir plus loin p. 309) le 28 juillet 1872 par les rédacteurs de la Emancipacion. QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE III S^I lo La Alianza de la Democracia socialista sera constituée par des membres de l'Association internationale des travailleurs, et aura pour objet la propagande et le développement des principes de son programme, et l'étude et la pratique de tous les moyens propres à réaliser l'émancipation directe et immédiate de la classe ouvrière. 2" Afin d'obtenir les meilleurs résultats possibles et de ne pas compromettre la marche de l'organisation, la Alianza sera éminem- ment secrète. 3" Pour l'admission de nouveaux membres, il sera procédé, sur la proposition de quelque membre ancien, à la nomination d'une commission chargée d'examiner avec soin le caractère et les cir- constances de l'aspirant ; celui-ci pourra être admis par le vote de la majorité des membres, après que le rapport de la commission d'examen aura été entendu. 5" La Alianza influera autant qu'elle pourra dans le sein de la fédération ouvrière locale pour que celle-ci ne prenne pas une mar- che réactionnaire ou anti-révolutionnaire. 8° Il existera une parfaite solidarité entre tous les membres alliés, de telle manière que les résolutions prises par la majorité d'entre eux seront obligatoires pour tous les autres, en sacrifiant toujours, au bénéfice de l'unité d'action, les appréciations particulières qui pourraient exister parmi les membres. 9° La majorité des meuibres pourra exclure un membre de la Alianza, sans indication de motif. Les articles 4» ^. 7. io-i3 ne contiennent que des dispositions de caractère administratif. Les noms des membres qui formèrent le groupe de Barcelone nous sont connus par leur propre déclaration, en date du i" août 1872. Ce sont : Rafaël Farga-Pellicer, Gaspard Sentinon, J. Garcia Vinas, Pedro Gaya, A. Mariné, Gabriel Albajés, Juan Sanchez, J. Padro, José Patnies, Jaime Balasch, Miguel Battle, F. Albajés, Antonio Pellicer, Charles Alerini '. Sentinon avait cessé de faire partie du groupe à parlir du milieu de 1X71 ^ Des groupes se formèrent peu à peu, avec le môme programme et les mêmes statuts, sur l'initialive de celui de Barcelone. Il y en eut' à Valen- cia, à Palma de Majorque, à Sévilie, à Cordoue, à Cadix, etc. ; le groupe de Madrid ne fut formé qu'en 1871, au moment où les persécutions obli- gèrent trois membres du Conseil fédéral, Morago, F. .Mora et Lorenzo, à se réfugier à Lisbonne : ces hommes constituèrent le noyau du groupe madrilène de la Alianza ; et ils fondèrent également un groupe portugais à Lisbonne même. Malheureusement un dissentiment personnel ne tarda 1 . Alerini ne fut admis dans la Alianza que « plus de huit mois après son arrivée en Espagne », donc en décembre 1871. (Cucf^tion de la Alianza, p. 4, 3" colonne, note C.) 2. Sentinon, malgré sa retraite, ne cessa pas de manifester sa sympathie pour la cause ouvrière, et il est resté (idèle jiisqu';i la fin aux idées généreuses de sa jeunesse. « J'ai connu Sentinon, m'a écrit Anselme I>oren/o (28 décembre ilXKi), je l'ai fréquenté, et je puis dire qu'il m'inspirait du respecl. 11 était lié d'amitié avec la plupart de nos camarades, et dans les ilerniers tem|)s de sa vio on le voy ùt encore à nos réunions. » 11 est mort à Barcelone en janvier l'.KW ; et, s'il a été injurie jadis dans certaines publications marxistes, les révolutionnaires espagnols ont rendu a sa mémoire un liommage mérité. « Il n'a pas ces^é, disait au lendemain de sa mort la Huelga (jeneral, d'être parmi nous une source constante d'idées lumiiu'usfs et de salutaires indications ; sa collaboration à la Feiie.racion, au Pr-xliicdir, a la Arracid, a laissé une trace profonde ; et son nom brillerait comme une étoile de première grandeur si, à son savoir et à ses vertus, il n'avait pas joint une modestie plu» grande encore que sa science. » 272 L INTERNATIONALE pas à s'élever entre Morag-o et F. Mora ; ce l'ut inutilement que Lorenzo chercha à apaiser le conllil ; la querelle s'envenima de yjlus en plus, et la brouille finit par devenir une rupture irrémédiable. J'ai cherché à savoir auels reproches étaient adressés à F. Mora par ceux qui prirent le parti e Morago : Mora était, disent-ils, un vaniteux, rempli de sottes préten- tions ; il croyait avoir l'ait de grandes découvertes en philosophie, et avait voulu « fonder une école philosophique », unique nioyen, selon lui, de l'aire triompher l'Internationale (lettre de Vinas du 'i août 1872) ; c'était en outre, au témoignage d'un de ses propres amis, Victor Pages, « un fai- néant de grande marque, qui s'était proposé de vivre aux dépens du pays (un holgazdn de marca mayor, que se ha prupuesio vU'ir d costa det pais)». Quoi qu'il en soit, lorsque se réunit, en septembre 1871, la Conférence de Valencia, Morago n'y assista pas ; il avait donné sa démist-ion de membre du Conseil fédéral pour ne pas rester le collègue de Mora, et ne lit pas partie du nouveau Conseil, dans lequel fut placé, i\ côté de F. Mora et d'Ansehno Lorenzo, un homme louche, J. Mesa, journaliste ambitieux et vénal (c'était le jugement que portaient sur lui Morago et ses amis), qui faisait montre des sentiments les plus révolutionnaires, et qui venait de fonder le journal la Emancipacion. Les six autres membres qui formèrent, avec F. Mora, Lorenzo et Mesa, le nouveau Conseil fédéral, étaient « des hommes dont on ne peut rien dire de particulier, étant de ceux qui, s'ils sont avec des bons, sont bons, et s'ils sont avec des canailles, sont canailles ». A peine ce nouveau Conseil fut-il constitué, que F. Mora, qui subissait rinfluence de Mesa, décida, de concert avec celui-ci, que tous les membres du Conseil fédéral devaient faire partie de la Alianza ; et en conséquence ils furent tous initiés. En apprenant cette nouvelle, Morago accourut de Lisbonne ; et, après avoir protesté contre ce qui venait de se passer, il déclara qu'il se retirait de la Alianza. Morago exerçait une grande influence sur les ouvriers de Madrid membres de l'Internationale (on en comptait environ deux mille), influence due tant à son dévouement reconnu par tous qu'à ses talents et à son activité. La mésintelligence existant entre Morago et les meneurs du Comité fédéral, qui formaient en même temps le Conseil de rédaction de la Emancipacion, ne fut pas, durant les premiers temps, rendue publique ; mais il n'était pas douteux que si un jour un conflit éclatait, la Fédération locale madrilène suivrait Morago, qui avait fait ses preuves, et non pas le journaliste Mesa, dont on se méfiait instinctivement. En octobre 187 1, il y eut aux Cortès un grand débat sur l'Internatio- nale, provoqué par des déclarations du ministre Sagasta et par une motion qu'avait déposée un groupe de députés réactionnaires ; deux répu- blicains, Salmerôn et Pi y Margall, prononcèrent à cette occasion des discours où ils prirent éloquemment la défense du droit d'association menacé. Les menaces du gouvernement devaient se réaliser trois mois plus tard. Le 7 janvier 1872 eut lieu une assemblée générale de la Fédération locale de Madrid, à laquelle assista Paul Lafargue, arrivé depuis deux semaines dans cette ville. Déjà Lafargue s'était mis en relations avec les membres du Conseil fédéral, et avait trouvé en Mesa l'homme qu il lui fallait pour servir d'instrument à son intrigue. L'assemblée s'occupa a de la question soulevée par la circulaire du Jura », et se montra sympathique aux idées émises par le Congrès de Sonvillier. Alors, à l'instigation de Lafargue, quelqu'un proposa qu'il fût donné lecture de la contre-circulaire rédigée par le Comité du Temple-Unique ; mais, raconte la brochure marxiste L'Alliance, Morago et ses amis a étouflèrent la discussion». Cette contre-circulaire dont la Fédération locale de Madrid avait repoussé ies doctrines et les calomnies, la Emancipacion, que dirigeait Mesa, et dont Lafargue était devenu dès la première heure le collaborateur assidu, la publia dans ses colonnes. En présence de cette attitude de l'organe de Mesa, les membres de la Fédération locale de Madrid résolurent d'opposer QUATRIÈME PARTIE. CHAPITRE III 'ij3 journal à journal, et quelques-uns d'entre eux (dont Morago) créèrent le Condenado, qui parut au commencement de février. De tout ce qui se passait en Espagne, depuis le milieu de 1871, dans l'intérieur des Sections et des comités, nous étions, en Suisse, complè- tement ignorants : nous n'avions d'autres nouvelles que celles que nous apportaient les journaux. L'existence de la Alianza, organisation exclu- sivement espagnole, nous était demeurée inconnue ; nous ne savions rien de la brouille entre Morago et F. Mora, ni de la personnalité de Mesa et de son influence dans la rédaction de la Emancipacion, ni de la présence de Lafargue à Madrid. Lorsque, le 16 janvier 1872, le ministre Sagasta se fut décidé à frapper le coup qu'il méditait, et eut ordonné la dissolution des Sections espagnoles de l'Internationale, notre Bulletin (n" 2, p. 3) raconla comment le Conseil fédéral espagnol avait répliqué, le 3i janvier, à l'acte arbitraire du ministre par une protestation énergique, « déclarant considérer le décret gouvernemental comme nul et non avenu, et invitant toutes les Sections d'Espagne à n'en tenir aucun compte ». Le Bulletin ajoutait : « Toutes les Sections de l'Espagne, tous les organes de l'Inter- nationale dans ce pays, ont répondu à cet appel ; les internationaux ont alDrmé énergiquement leur résolution de ne pas se laisser dissoudre, et l'Internationale continue à fonctionner comme si la circulaire de M. Sagasta n'avait jamais existé ; les journaux continuent à paraître, et la propagande se poursuit de plus belle ». Et nous citions avec éloges un article de la Emancipacion, expliquant que ce journal, « qui, au début de sa publication, ne s'était pas annoncé comme un organe offi- ciel de l'Internationale, avait cru de son devoir, après la circulaire Sagasta, d'en arborer hautement le drapeau et de se déclarer international ». Cet article de la Emancipacion contenait un programme dans lequel nous reconnaissions le nôtre : « Nous voulons l'abolition de tout pouvoir autoritaire, » — disait-il, — « qu'il revête la forme monarchique ou la forme républicaine. En son lieu, nous voulons établir la libre fédération des libres associations agricoles et industrielles. Nous voulons la transfor- mation de la propriété individuelle en propriété collective... Nous voulons que les associations agricoles prennent possession en ilue forme de toutes les terres qui ne sont pas cultivées directement par leurs propriétaires actuels. . . Nous voulons de même que les associations industrielles puis- sent travailler immédiatement pour leur compte en entrant sur-le-champ en possession, comme usufruitières, des instruments indispensables à leur travail. . . A ces réformes fondamentales nous subordonnons toute action, tout mouvement politique,. . . parce (pie nous sommes intimement per- suadés que la transformation économique que nous réclamons est la con- dition indispensable de la réalisation des libertés politiques. » Comment n'eussions-nous pas pensé que les rédacteurs d'un journal qui tenait un pareil langage devaient, bien qu'ils eussent publié — par excès d'impar- tialité, nous disions-nous — la contre-circulaire de Genève, être nos amis ? Le Conseil fédéral ne se borna pas à répondre à la circulaire de Sagasta par la déclaration ([u'il n'en tiendrait aucun compte. 11 chercha le moyeu d'opposer une résistance efficace à l'arbitraire gouvernemental, et il crut le trouver dans la création d'une organisation clandestine qui, sous le nom de Défenseurs de l'Internationale, grouperait en une association secrète les membres les plus dévoués et les plus sûrs de chaque Section. Ces groupes correspondraient entre eux et avec le Conseil fétléral, ([ui formerait le centre de cette organisation, l'our mettre ce plana exécution, le Conseil délégua deux de ses membres, pour parcourir, l'un, F. Mora, \q. comarca ' de l'Kst (Catalogne et Baléares), l'autre, Auselmo L(»ren/.o, \a. COI narca i\w Sud (Andalousie). Leur voyage s'exécuta pendant les mois de février et de mars 1872. Ce plan cachait une arrière-pensée, à laquelle Lorenzo était resté 1. Au point do vue de la correspondance, la Fédération capa^nolo avait été divisée en cinq cotnarcas (lerriloires) : Kst, Sud, Ouest, Nord cl Centre. 0. 11. — l!*. U^^ L*INTERNATIONALK étranger, mais que connaissaient F. Mora et Mesa, et qu'avait conçue Lalargue : il s'agissait de détruire la AUanza en l'absorbant. L'existence de la AUanza avait été révélée au gendre de Marx i)ar quelques-uns des membres du Conseil lédéral, (jui taisaient j)artie du grouj)e de Madrid. Un écrivain espagnol, qui connaît bien les détails de riiistoire des premières années de l'internationale en Espagne, l'auteur de l'article ])el naciiniento de las ideas findrquicas-colectivi.stas en Espcnla (Revista social, Madrid, 3i janvier 1884 ; cité par Neltlau, p. ()"]()), dit que, dès l'arrivée de Lafargue à Madrid, les rédacteurs de la Eniancipacion, men)bres de la AUanza, « l'initièrent et allèrent jusqu'à le proposer comme membre » ; d'ailleurs, dans une lettre datée du 2 juin 1872 et imprimée par Lafargue lui-même dans sa brochure A los interndtionales de la région espaùola (voir p. 3o7), ces mêmes hommes avouent qu'à Madrid, dès le mois de lévrier, l'exis- tence de la AUanza « avait cessé d'être un secret». Sitôtqu'il l'ut au courant, reconnaissant dans le programme de la AUanza celui de Bakounine et de ses amis, Lafargue, d'accord avec Marx et Engels, résolut de tout tenter pour détruire cette société, et il l'ut assez adroit pour mettre dans son jeu les membres mêmes du groupe de Madrid, qui, gagnés par divers moyens, se prêtèrent complaisamment à ses machinations. Les auteurs du libelle de 1873' ont déclaré eux-mêmes que la destruction de la AUanza. avait bien été en effet la secrète intention de ceux qui proposèrent la création de l'organisation des Defensores de la Internacional :a Le Conseil fédéral espagnol comprit qu'il y avait urgence à se débarrasser de l'Alliance. Les persécutions du gouvernement lui en fournirent le prétexte. Pour pourvoir au cas où l'on dissoudrait l'Internationale, il proposa de former des groupes secrets de Défenseurs de l'Internationale, dans les- quels devaient se fondre insensiblement les sections de l'Alliance. Mais TAlliance, devinant le but caché de ce plan, le fit échouer. » Anselmo Lorenzo raconte, au chapitre 32 de son Proletariado militante, son « excursion en Andalousie" ». Il visita Séville, où il vit Soriano, Marselau, rédacteur de la Razon, alors en prison, Rubio, et où la réunion du groupe de la AUanza fut tenue dans la cellule même où Marselau était alors enfermé; Carmona, Utrera, Xérès; Cadix, où militait Salvochea; San Fernando, Puerto Real, où il vit Miguel Pino, « l'apôtre de la province de Mâlaga, puritain et fort comme peu, précieux tant comme homme d'action que comme homme prudent et de bon conseil »; Loja, Grenade, et enfin Linarès. J'ai voulu savoir de Lorenzo s'd était vrai, comme l'ont pré- tendu les auteurs du libelle, que les membres de la AUanza eussent « fait échouer » le plan formé par le Conseil fédéral, dont ils auraient deviné le «but cache »; Lorenzo m'a répondu (lettre du 28 décembre 1906) : « La création de groupes de Défenseurs de l'Internationale fut vue avec sym- pathie par les internationaux actifs et intelligents, et, du moins en Anda- lousie, les groupes mêmes de la AUanza se transformèrent en groupes de Défenseurs ou en noyaux fondateurs. A Seville, le groupe de la AUanza accepta le plan, et me donna des références et des adresses pour les autres localités andalouses ; les aliancistas de Cadix et de Mâlaga appuyè- rent également l'idée. On prévoyait alors la possibilité d'une insurrection républicaine, et cette organisation avait été jugée un moyen très opportun et très efficace en vue d'une semblable éventualité : si les groupes de Défen- seurs disparurent (sifracasaron los grupos de Defensores ), c'est que le mou- vement insurrectionnel attendu n'eut pas lieu ; s'il s'était produit, je crois \. L'AUiance de la démocratie sociahste, etc., p. 33. — Les lettres d'Engels à Sorge, récemment publiées, m'ont appris le nom des auteurs de ce triste (lamphlet, que j avais jusqu'ici attribué à Marx en personne : (( C'est Lafargue et moi qui l'avons fait enst mille, écrit Engels le 26 juillet 1!S73 ; seule la conclusion est de Marx et de moi ». 2. Il n'avait pas encore, à ce moment, de méfiance à l'endroit de Lafargue : ce fut même, détail amusant, avec un pardessus obligeamment prêté par le gendre de Marx et accepté en toute simplicité par le missionnaire du Conseil fédéral, que Loienzo partit pour aller recruter des Défenseurs à l'Internationale (lettre du 28 décembre 190o). QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE 111 2^5 qu'en Andalousie ces groupes seraient intervenus par une action sérieuse. » Un incident des plus insignifiants en lui-même, qui se produisit à Madrid pendant l'absence de Lorenzo et de Mora, nous révéla les dissensions dont nous n'avions pas encore soupçonné l'existence. En juin 1871, le parti républicain fédéral avait tenu un Congrès auquel il avait invité rinlernalionale à envoyer de.s délégués ; le Conseil téderal d'alors avait répondu qu'il ne pouvait accepter l'invitation de coopérer aux tra- vaux du Congrès républicain, attendu que le programme des républicains était simplement « d améliorer la condition des clas&es ouvrières », tandis que le programme de l'Internationale était « de détruire les classes et de réaliser la complète émancipation économique de tous les individus de l'un et de l'autre sexe ». Or, en lévrier 1872, les républicains fédéraux s'étant de nouveau réunis en Congrès à Madrid, les rédacteurs de la Emancipacion, poussés par Lafargue, eurent l'idée d'adresser à ce Con- grès une lettre (20 lévrier) pour lui demander de déclarer s'il voulait, oui ou non, l'émancipation de la classe ouvrière. Cette lettre tut lue au Con- grès et présentée comme une communication émanant ofliciellement de l'Internationale. Aussitôt des observations lurent adressées, par divers membres de la Fédération madrilène, aux rédacteurs de la Emancipacion : on leur représenta qu'ils devraient reclitier l'erreur dans laquelle était tombé le Congrès au sujet de leur lettre, qui n'engageait qu'eux et nulle- ment l'Internationale, et qui d'ailleurs était en contradiction avec la décla- ration adressée en juin précédent par le Conseil fédéral au Congrès répu- blicain '. Les hommes de la Emancipacion, mus par quelque sentiment de vanité froissée, se refusèrent à rien rectifier. Alors le Conseil local de la Fédération madrilène écrivit au Congrès, le 7 mars, une lettre disant : « Ayant vu que, par erreur, vous aviez considéré comme provenant de notre Association la lettre que vous ont adressée les rédacteurs de la Eman- cipacion, ce Conseil a décidé de vous faire savoir que non seulement cette lettre n'émane pas de l'Association internationale, mais qu'il la considère comme en contradiction avec la communication, approuvée par nous de tous points, qui vous a été précédemment envoyée par le Conseil fédéral espagnol en réponse à l'invitation qui lui avait été adressée [en juin 1871]. » Aussitôt Mesa, qui était secrétaire général par intérim du Conseil fédéral (en l'absence de F. Mora), rédigea et fit approuver par ses collègues une nouvelle lettre au Congrès (9 mars), dans laquelle il disait : « Le Conseil local de la Fédération madrilène.... a nié que la communication que les rédacteurs de la Emancipacion ont adressée au Congrès républicain émanât de l'Internationale. Le Conseil fédéral se déclare complètement d'accord avec les principes exposés dans la lettre des rédacteurs de la Emancipacion, lesquels font partie du Conseil fédéral de la région espagnole ^ » Les polémiques suscitées i)ar cette attitude des membres du Conseil fédéral s'envenimèrent, et aboutirent à ce résultat, que la Fédé- i. Sur ce point, les avis furent partagés, et il y eut des internationaux, anarchistes très sincères, qui ap|irouvèrent le contenu de la lettre des rùdacleurs de la Emanci- pacion. Lorenzo m'a écrit à ce sujet (28 décembre I'JUj) : u C'est à Grenade que je lus, dans la hjualddil, journal de Maurid, la lettre de la Eniaiicipucion au Congres du parti républicain fédéral. Je me rappelle que je n'avais eu, a l'avance, aucune connaissance de la chose, et l'impiession que la lettre me causa fut favorable, parce qu'il me sembla qu'elle pouvait être un moyen de dissiper les illusions politiques des travailleurs. » 2. lin racontant à leur façon cet incident, les rédacteurs de la brochure L'Alliance ont essayé de laiio croire que la bédéralion madrilène (tlont ils font un instrument docile aux mains de la .ikanza, quoitiue sachant mieu.\ que personne qu'a Madrid les liommes de la Alianza étaient précistiinent le» rédacteurs île la l:.inaiicipitcion) ét.iit l aillée des rcpiiblicains, et ([ue si le Conseil local de celle Fédération desavoua la lettre des rédacteurs de la Enhincipacmn du iii» février, ce fut par coniptatsance paur Ifs rcpublii ains. Voici le roman abrac.idabrant qu'ils olTreul a la créilulilé de leurs lecteurs : (( Four i'iilove,r au peuple liMile illu>ion »ur la phraséologie pst'udo- socialiste des républicains, les rédacteurs de la Emancipacion, qui étaient en mémo a'jCt l'iNTKH NATIONALE ration madrilène prononça l'expulsion de son sein de six rédacteurs de la Emnncipacion, qui étaient en même temps membres du Conseil lédéraP. Pour rendre JVIorago — devenu la béte noire de Mesa et de Lafargue — ridicule ou suspect, le libelle de 1 87*3 lui reproche de s'être laissé porter connue candidat aux Gortès -. Voici l'insloire de cette candidature. Une élection partielle devait avoir lieu à Barcelone ; cétait au moment où, aux Gortès, on commençait à discuter la question de l'Inlernationale. Le groupe de la jMianza de Barcelone pensa qu'il pourrait Cire utile d'envoyer aux Cortès un homme « qui y soutiendrait les idées de rinternationale, qui démas- querait la classe bourgeoise, et qui, une t'ois la discussion terminée, se retirerait de ce loyer de pourriture » ; il écrivit en conséquence à Morago, « l'homme qui, par sa loyauté et son attitude, paraissait le plus capable », pour lui demander s'il consentirait à accepter la candidature : Morago refusa, et l'alîaire en resta là. Morago n'a donc jamais été candidat. Cependant la Fédération espagnole avait à tenir son congrès annuel. Il se réunit du 4 au 11 avril à Saragosse ; une quarantaine de délégués y prirent part. La Fédération régionale comptait alors, comme le constata le rapport du Conseil fédéral, cinquante-cinq fédérations locales organisées ; en outre, dans quatre-vingt-quatorze localités, des fédérations étaient en voie d'organisation. Le Congrès entendit des rapports sur diverses ques- tions telles que grèves, coopération, enseignement. 11 discuta une propo- sition, faite par Morago, de réorganisation de la Fédération espagnole : cette proposition attribuait aux Sections une plus grande autonomie et enlevait au Conseil fédéral les pouvoirs que lui avait accordés la Confé- rence de Valencia ; mais la majorité décida que l'organisation votée à Valencia serait conservée. Il déclara adhérer aux résolutions du Congrès belge, ce qui fut interprété par Lafargue comme un succès pour lui ; nous vîmes là, au contraire, une preuve que la Fédération espagnole pensait connue nous, puisque nous aussi nous nous étions ralliés aux résolutions de la Fédération belge. Enfin, il adopta une résolution destinée à mettre un terme au conflit qui s'était produit à Madrid : elle portait que les rédacteurs de la Emancipacion retireraient tout ce qui avait motivé leur expulsion, et que de son côté la Fédération madrilène retirerait toutes les choses blessantes qui avaient été dites contre eux et annulerait leur expulsion. Valencia fut désignée comme siège du (Conseil fédéral, et, dans un esprit de conciliation, le Congrès plaça dans le nouveau Conseil deux membres de Tancien, F. Mora et Anselmo Lorenzo : mais Mora refusa sa nomination. Le Conseil fut composé, outre Lorenzo, de Peregrin Montoro, tisseur en soie ; Francisco Martinez, teinturier ; Francisco Tomâs, maçon ; .et Scverino Albarracin, instituteur primaire ; on laissa à la Fédération locale de Valencia le soin de désigner les quatre autres membres, qui lurent Rosell, tisseur en soie ; Torres, libraire ; Asensi, ébéniste ; et Marti, tailleur de pierres. temps les membres du Conseil fédéral, adressèrent aux représentants du parti républi- cain fédéraliste, réunis en Congre» à Madrid, une lettre dans laquelle ils leur deman- dèrent des mesures pratiques et les sommèrent de se déclarer sur le programme de l'Internationale. C'était porter un coup terrible au parti républicain; i'AUiance se chargea de l'atténuer, car elle, au contraire, était liguée avec les républicains. . . Après l'altitude du Conseil fédéral vis-à-vis du parti l'épublicain, laquelle déjouait tous ses plans, l'Alliance résolut de le perdre, n {L'Alliance, etc., pa^os 34 et Sri.) On a peine à concevoir pareil jésuitisme, même de la part d'Engels et de Lafargue. 1. Les membres du Conseil fédéral, qu'on ne l'oublie pas, étaient tous membres de la Aiianza. et constituaient à eux seuls le groupe madrilène de cette organisation, Morago ayant cessé d'en faire partie. Mesa avait même essayé — inutilement du reste — de protiter de sa qualité û'aliancista pour obtenir que la Federucion de Barcelone, dont deux rédacteurs appartenaient à la Aiianza, se prononçât en faveur de la Euiancipacion. Cela n'a pas empêché Lafargue et Engels d'écrire, à propos de cette expulsion : « L'Alliance flt plus encore pour le parti républicain..., elle fil expulser de la Fédération de Madrid, où elle dominait, les rédacteurs de la Emancipacion n {L'Alliance, etc., p. 33). 2. « Et pour avoir aussi son Fanelli aux Cortès espagnoles, l'Alliance se proposa de porter la candidature de Morago. » {L'Alliance, etc., p. 34.) QUATRIEME PARTIE, CHAPITRE III 1']'] Une dizaine de membres de la Alianza (non compris les membres de l'ancien Conseil fédéral de Madrid) s'étaient trouvés parmi les délégués au Congrès ; ils échangèrent leurs vues sur la situation, et, en présence des dissensions qui s'étaient produites à Madrid, et peut-être ailleurs encore, ils constatèrent que leur organisation secrète ne pouvait plus donner les résultats qu'on en avait attendus, et décidèrent de la dissou- dre : ce qui fut fait. Paul Lai'argue assistait au Congrès de Saragosse, avec un mandat de la fédération d'Alcala de Hénarès, et sous le nom de Pablo Farga. 11 avait exercé une influence marquée sur certaines discussions, et avait contribué plus que personne à faire rejeter le projet de réorganisation, fondé sur le principe d'autonomie, qu'avait présenté Morago. Dans une brochure publiée par lui en juin 1872 (voir p. 807). Lafargue a prétendu que « c'est au Congrès de Saragosse qu'il se convainquit de l'existence en Esy^agne d'une société secrète appelée la Alianza -a; il ajoute : «Au Congrès de Saragosse, les membres de la Alianza tenaient leurs réunions en secret. Je couchais dans le même logement qu'un de ces alliés, qui se levait à six heures du matin pour aller prendre part à ces conciliabules. . . Différentes observations que je lis durant ce Congrès me mirent au courant de tout.» On a vu plus haut que Lafargue était « au courant de tout » bien avant de venir à Saragosse, et qu'il avait déjà fait jouer ses marionnettes de Madrid pour tâcher de détruire on d'absorber cette gênante Alianza, en laquelle il voyait un obstacle à la réalisation des projets autoritaires de la coterie marxiste. Ayant si bien réussi à dominer le Conseil fédéral de Madrid, Lafargue pensa qu'il pourrait exercer aussi son influence sur le nouveau Conseil fédéral que le Congrès venait de nommer ; et il forma le projet de trans- férer à Valencia la Eniancipacion. Il en fit la proposition formelle à deux membres du nouveau Conseil, Montoro et Marlinez, lorsque ceux-ci, au retour du Congrès de Saragosse, traversèrent Madrid. La chose a été racontée en ces termes dans une circulaire du Conseil fédéral de Valencia du 3o juillet 1872 : « Les délégués, en passant par Madrid, furent invités à souper chez ce monsieur [Lafargue] ; là on chercha à séduire deux mem- bres de notre Conseil, là on proposa de faire paraître la Eniancipacion au lieu de la résidence du nouveau Conseil, qui aurait passé pour être en môme temps le Conseil de rédaction de ce journal, tandis qu'eux, Lafargue et ses amis, l'auraient rédigé en réalité, c'est-à-dire nous auraient envoyé de Madrid les articles tout faits, pendant que nous aurions joué le rôle d'éditeurs responsables de leurs intrigues. . . Partout ce qui fut dit là, nous nous sommes convaincus de ce qu'ils sont en réalité et de leurs funestes tendances '. » La suite des événements d'Espagne sera racontée plus loin {\>. 287). Je n'ai pas eu l'occasion de ptirler de l'Allemagne depuis le moment où avait paru le manifeste du Comité de Brunswick- Wolfenbiiltel, et où ses rédacteurs avaient été arrêtés, ainsi que quatre autres personnes. En octobre 1870, Bismarck avait fait remettre en liberté Jacoby et Bonhorst ; Geib fut transféré à Hambourg, et les cinq autres à Brunswick ; Sic vers fut relâché en décembre. Le 17 décembre on arrêta à Leipzig Lieltknecht, Bebel et llepner (rédacteur du Volkaslaat), sous l'inculpation de prépa- ration au crime de haute trahison. Mais à la lin de mars 1871, les trois prisonniers de Leipzig et les cinq prisonniers de Brunswick furent élargis faute de preuves suflisantes. Les élections au Keichstag eurent lieu le 'i mars 187 1 : un seul socialiste \ . Ne pouvant pas nier le fait, les auteurs ihi libelle de 1S73 ont essayé de plaisanter (c'est la lacticiue (jue iMarx cxpliijue dans sa lettre à Ku;,'ehnaiin du 1.") oetiil)re ISliT ; voir tome i'', (>. iil, note) ; ils ont écrit : « La[ari,Mie fut eliar^'é du péelié uiorlci d'avoir, par un dincr }j;arf,'antucs(iuc, soumis aux tentations de saint Antoine la failde cliair de Martine/, et de Montoro. diMix membres du nouveau Conseil fédéral allianeisto, comme s'ils portaient leur conscience dans leur panse » {L'Ailinitcr, etc.. p. ;t7i. 2^8 l'internationale fut élu, Bebel \ Son attitude au Reichstagf pendant la Commune de Paris fut énergique : (( Si Paris doit être vaincu maintenant, dil-il im jour, je dois vous prévenir que la hilte enpaprée à Paris n'est qu'un petit combat d'avant-postes ; que la bataille décisive, en Europe, est encore à venir ; et qu'avant peu d'années le cri de guerre du prolétariat parisien : Guerre aux palais, paix aux chaumières, mort à la misère ! sera le cri de guerre du prolétariat tout entier. » L'assemblée des représentants de la bour- geoisie allemande accueillit ces paroles par des risées. Les poursuites furent reprises en octobre 1871 contre Bracke, Bonhorst, Spier elKiihn, qui, condamnés alors à l'emprisonnement, se trouvèrent, par suite de la détention préventive qu'ils avaient endurée, n'avoir plus de peine à subir. En mars 1872, Liebknecht, Bebel et Hepner furent poursuivis à leur tour, et comparurent devant le jury de Leipzig, sous la prévention renou- velée de préparation à la haute-trahison ; les débats durèrent deux semaines, et eurent un grand retentissement : Hepner fut acquitté, Liebknecht et Bebel déclarés coupables et condamnés à deux années de forteresse. J'ai noté précédemment (tome 1", p. 265, note 5) comment l'expression de sérieux travail souterrain, dont le président du tribunal de Leipzig avait demandé l'explication à Liebknecht, avait été interprétée par nous alors — faute d'avoir connu dans son intégralité le passage de la Confi- dentielle Mittheiluns^ où elle se trouve — comme s'appliquant à l'intrigue marxiste en Allemagne, tandis qu'elle s'appliquait en réalité à l'action du Conseil général en Angleterre. Dans ses commentaires à ce sujet, le Mémoire de la Fédération jurassienne {p. 240) s'exprime ainsi au sujet des trois accusés du procès de Leipzig : « L'attitude courageuse du Volksstaat pendant la guerre et la Commune de Paris lui avait attiré beaucoup de sympathies ; et pour nous, objet des attaques imméritées de ce journal, nous lui rendions pleine justice, en regrettant ce que nous appelions ses erreurs, et en déplorant surtout qu'un homme de la valeur de Bebel -— celui des trois qui nous inspirait le plus de sympathie — se laissât entraîner sans examen à des appréciations souverainement injustes à notre égard ». C'est ici que je dois noter le commencement de mes relations d'amitié avec les deux frères Elle et Elisée Reclus, et la connaissance que je fls du jeune Andréa Costa. On sait qu'Elisée Reclus, fait prisonnier à la sortie du 4 avril 187 1, sur le plateau de Châtillon, avait été condamné à la déportation, le i5 novembre, par le Conseil de guerre siégeant à Saint-Germain- en-Laye, et qu'ensuite, sur l'intervention d'un groupe de savants de diverses nations, la peine prononcée par les juges militaires fut commuée, en février 1872, en celle de dix ans de bannissement. Cette nouvelle fut par nous tous accueillie avec une grande joie. Elisée se rendit à Zurich, où s'était installé son frère Elie, et où il retrouva ses deux filles et sa seconde femme (Fanny Lherminez). M'"'' André Léo écrivait de Genève, le 24 mars, à Malhilde 1. Schweitzer fut battu à Elberfeld-Barmen. Peu de temps après, il abandonna la présidence de VAllgempiner deutscfier Arbeiterverein. Son successeur fut l'ou- vrier Hasenclever, qui entra en fonctions le 1" juillet 1871. Le Sozial-Denwkrat avait cessé de paraître en avril 1871, à cause de la diminution du nombre de ses abonnés ; il fut remplacé, le 1^' juillet, par le Neuer Sozial-Denwkrat. — Malj^ré la retraite de Schweitzer, l'hostilité entre les lassalliens et la fraction dite d'Eisenacii n'avait pas diminué, et, comme les lassalliens nous témoiKnèrent à plusieurs reprises de la sympathie, les auteurs du libelle de 1873, V Alliance de la démocratie socialiste, etc., ont associé les Jurassiens et les lassalliens dans les mêmes injures : «Les lassalliens, après avoir entravé pendant des années l'orfzanisation du prolétariat, ont fini par devenir de simples instruments de police (p. 26). . . Toute la presse libérale et policière a pris ouvertement le parti des signataires de la circulaire de Sonvillier. Ils ont été secondés dans leurs calomnies personnelles contre le Conseil général,... en Allemagne, par les socialistes bismarckiens qui, en dehors de leur journal poli- cier, le Neuer Sozial-Demokrat, jouent les blouses blanches de l'empire prusso- allemand (p. 28). » QUATRIEME PARTIE, CHAPITRE III 279 Rœderer : a Elisée Reclus est enfln à Zurich avec les siens. II est assez bien portant, plein de courage, d'énergie et d'espérance. Ce long martyre d'un an l'a trempé au lieu de l'abattre. C'est le vrai démocrate, celui-là ; mais combien sont-ils qui lui ressemblent! » De Zurich, Elisée alla s'établir à Lugano en avril; une autre lettre de M '^^ André Léo, du i3 juin, écrite de Como, annonce que, le même jour, elle va voir à Lugano « le cher Elisée Reclus, que je n'ai pas revu depuis son martyre »; le 3i juillet, elle dit à sa jeune correspondante : « Je reverrai certainement Eli^^ée et lui ferai votre commission, ainsi qu'à Fanny. Ils sont perchés à mi-côte d'une des montagnes qui entourent Lugano, dans une vieille maison qu'ils ont presque pour rien, au milieu de paysages admirables. Notre ami, là comuie auparavant, travaille, élève ses deux filles, espère et croit autant, et peut-être plus, que jamais. » Dès son arrivée à Lugano, Elisée était allé voir Bakounine à Locarno ; voici les, indications qu'on trouve dans le calendrier-journal de 1872 : « Avril 11. Arrivée inopinée d'Elisée Reclus. — i'3. Lettre envoyée à Reclus et par lui à Pezza et Stampa. — 18. A 6 h. matin avec Fanelli à Luino ; de là à Lugano, hôtel Washington ; toute la journée avec et chez Reclus. — Mai 2. Lettre à Elisée, qui m'a envoyé thé. — 17. Ecrit et envoyé lettre chargée immense à Spichiger au Locle, conte- nant quatre lettres : une à Jam'^s, une à Ozerof, et des lettres d'Alerlni, d'Elisée Reclus à moi, et de B [illisible] à Reclus. — 18. Lettre à Reclus Elisée. — Juin i'^'". Lettre d'EUsée. — 4- Ecrit lettre à Elisée Reclus. » Des deux frères, ce fut Ehe que je vis le premier. Il était allé, de Zurich, dans l'été de 1872, faire un voyage à Genève, par Berne et Fribourg; et, au relour. il passa par Neuchàtel et s'y arrêta pour me rendre visite. C'était un dimanche. Nous causâmes tout de suite comme de vieux amis ; les petites divergences de tactique qui avaient existé en 1869, lors du conflit de M'"*' An- dré Léo avec VEgatité (voir tome I*^ p. i5o), étaient bien oubliées : la guerre et la Commune avaient passé par là-dessus. Quant à Elisée, je ne puis me rappeler exactement la date de notre première rencontre, et dire si elle eut lieu dans l'été de 1872, ou seulement après le Congrès de la Haye. Tout ce que je sais, c'est que ce fut aussi au retour d'un voyage à Genève qu'Elisée s'arrêta à Neuchàtel, oii il passa quelques heures à causer avec moi. Notre amitié s'affermit dans les années qui suivirent, lorsque, établi à Vevey (à partir de 1874), il fut devenu un membre actif de la Fédération jurassienne, et surtout quand nous nous retrouvâmes plus tard à Paris. Nous n'avons jamais cessé de nous enten- dre sur toutes les choses essentielles ; et après trente-trois ans. notre dernière conversation, le lundi i^"" mai 1900, dans la chambrette où il était descendu (i2'3, boulevard du Montparnasse) à son dernier voyagea Paris, deux mois avant sa mort, constatait notre accord et les espérances que faisait renaître, dans son cœur comme dans le mien, l'admirable mouve- ment du prolétariat français groupé dans la Confédération générale du travail. Le même soir il m'écrivait ce billet, le dernier que j'aie reçu de lui : Mon ami et compagnon. Un changement de vont me l'ait modilier mes plans et partir pour la Belgique. Je suis d'autant plus heureux d'avoir eu la chance de vous voir avant de quitter Paris aussi brusquement ; j'ai eu le grand plaisir de vous entendre exposer le ])lan de votre ouvrage, qui sera pour nous un événement de réelle importance. Bien aHectueusenient. Elisée Reglus. Lundi soir. J'ai déjà nommé Andréa Costa, qui, originaire d'Imola, en Romagne, et étudiant à l'université de Bologne, était venu à l'Internationale par le Fascio operaio. Au printemps de 1872, — c'était sans doute après le Con- grès de Bologne (17 mars), — Costa fut ou se crut menacé d'arrestation, et se mit en sûreté en se réfugiant en Suisse. Il vint à Neuchàtel, où il aSo l'internationale passa quelques semaines ; durant ce temps, je le vis chaque jour : c'était un bon jeune homme, ingénu, et amoureux de beau langage. Pendant son séjour, il reçut plusieurs Icllres de Giosuè Carducci, l'illustre poète, qui était son professeur, et pour lequel il avait une admiration enlliousiaste (Carducci n'était pas encore sénateur ', et le jeune étudiant, son disciple, se serait mis fort en colère si quelqu'un lui eût prédit alors qu'il deviendrait lui-même député) ; les lettres du poète, qu'il me montra, portaient cette adresse, que j'ai retenue parce que la naïveté de la formule me faisait sourire : Ail' egregio giovaiie Andréa Costa. Au bout de peu de temps, on écrivit d'Italie à Costa qu'il pouvait rentrer sans danger : il reprit le chemin de son pays, où il rapportait des idées plus claires sur l'Interna- tionale, et où il devait, en août, être l'un des organisateurs de la Confé- rence de Rimini. IV Dans le Jura : polémiques ; Congrès du Locle {19 mai). — En Italie : noui'eaux proo-rès de F Internationale ; Cajiejw à Locarno (20 mai- 18 juin).— En Espa- gne^: la crise devient aiguë ; lettres de Bakounine à F. Mora, à Lorenzo, à Morago {avril-mai). Je reviens à la Fédération jurassienne. Le procès de Leipzig, dont j'ai parlé, fournit à Outine un nouveau pré- texte de nous attaquer. Voici ce que publia VEgalitê du 7 avril 1872 : « Nous passons outre sur les accusations du président du tribunal : c'étaient toujours les mêmes clichés stéréotypés que nous avons vus se reproduire dans les trois procès de l'empire bonapartiste contre l'Interna- tionale, et que le journal la Révolution sociale, de triste mémoire, s'est donné pour tâche de confirmer et de renforcer dans chacun de ses numé- ros : c'est toujours l'autoritarisme dictatorial du Conseil général, les ordres reçus de Londres, le chef suprême Karl Marx, etc. Qu'en pensent messieurs les séparatistes, les grands prêtres de Sonvillier, de ce touchant accord de leurs accusations avec celles du président du tribunal qui a condamné nos courageux frères allemands ?. . . Cela suffira-t-il enfin pour dessiller les yeux à ce groupe de nos frères italiens, devant lequel le comité du Jura bernois a la prétention de poser en qualité d'un second Conseil général de l'Association internationale ? « En même temps, par un jésuitisme dont elle était coutumière, VEgalitê (numéros du 2 mars et du i5 avril) adressait des éloges aux sociétés des ouvriers graveurs et guillocheurs de nos Montagnes, d'abord au sujet de leur solide organisation, de l'énergie et du dévouement de leurs comités, puis à propos d'une grève qui venait d'éclater à la Chaux-de-Fonds dans ce corps de métier ; elle louait la belle et énergique altitude des ouvriers du Val de Saint-Imier, qui avaient fait preuve d'un admirable esprit de solidarité, — et elle s'arrangeait de façon que ses lecteurs ignorassent que ces graveurs et ces guillocheurs dont elle vantait la conduite étaient précisément les mêmes hommes que M. Outine insultait d'autre part en leur qualité de membres de la Fédération jurassienne; elle croyait pouvoir donner le change, et faire croire que les militants de la Fédération des graveurs et guillocheurs étaient des adhérents du Temple-Unique. Notre Bulletin releva, comme il convenait, les vilenies d'Outine et 1. Carducci fréquentait alors les réunions de l'Internationale. Lorsque Piccinnini eut été assassiné à Lugo par les mazziniens (voir plus loin p. 287), Carducci écrivit pour le révolutionnaire lâclunnent immolé une épitaplie célébrant ce jeune « ami du peuple et de tous les hommes, qui, héraut de concorde et de paix, avait commencé à lutter, avec les associations de travailleurs de toute nation, pour la liberté de la plèbe')). (Alfredo Angiolini, CiiKinanV anni di socinlisino in Italia, 2» éd., p. 60.) QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE IV 281 signala la duplicité d'Henri Perret. Dans son 11° 5 (i^"" mai), — qui fut le pre- mier numéro imprime typographiqueinent, raccroissemenl du nombre des abonnés nous ayant permis de renoncer à l'autographie, — on lit ce qui suit : Le journal Y Egalité, rédigé par M. Outine, bourgeois russe qui vit de ses rentes à Genève et occupe ses loisirs à insulter tous les révolutionnaires qui vivent de leur travail, le journal l'Egalité, disons-nous, a trouvé plaisant, à propos du procès Bebel-Liebknecht, d'insulter la Fédération jurassienne et son Comité fédéral, — qu'il a[)pelle agréablement les grands prêtres de Sonvillier, — en repré- sentant cette Fédération comme pactisant avec les agents de Bismarck ! ! Il y a des choses auxquelles la dignité défend absolument de répondre, et les injures de Y Egalité sont de ce nombre. . . Mais ce que nous ne comprenons pas, ce sont les éloges que cette même Egalité ose nous adresser avec le plus effronté cynisme, dans d'au- tres numéros où elle trouve politique de faire vibrer une autre corde. . . Cependant Y Egalité le sait bien : les Sections des graveurs au Locle et au Vallon de Saint-Imier appartiennent à la Fédération jurassienne ; le président du Comité central des graveurs, à la Chaux- de-Fonds, est un des membres les plus connus de la Fédération jurassienne ; et les grands prêtres de Sonvillier, les compères de Bismarck, savez-vous qui c'est? Ce sont deux ouvriers graveurs, deux ouvriers guillocheurs et un ouvrier monteur de boîtes (ces cinq membres forment le Comité fédéral jurassien) ; et ce sont ces deux gra- veurs et ces deux guillocheurs qui ont organisé l'agitation au Vallon de Saint-Imier pour combattre l'action des patrons pendant la grève. Oui, tout le monde sait cela chez nous; aussi, en lisant Y Egalité, on hausse les épaules ou on se détourne avec dégoût. Mais on ne le sait pas en Belgique, en France, en Allemagne ; et les intrigants de Genève spéculent là-dessus pour le succès de leurs calonniies. Ah ! que le Congrès général vienne seulement ! ¥A quand nous nous verrons là faceà face, le jour se fera pour tout le monde, et les menteurs passeront un mauvais quart d'heure. Un autre article prenait directement à partie Henri I*errct : On demande comment Henri Perret, secrétaire du Comité fédéral romand à Genève, et qui par conséquent est solidaii'C de tout ce qui s'imprime dans YEgalité, — counnent Henri Pei'ret. disons-nous, a pu siéger au (Congrès des graveurs', connue délégué, côte à côte avec Auguste Spichiger, délégué des graveurs et guillocheurs du Locle, membre de la Eédération jurassienne ; côle à côte avec Adhémar Schwitzguébel, délégué des graveurs du Vallon de Saint- Imier. secrétaire du Comité fédéral Jurassien et, par conséquent, Y \n\ (\qs orands prêtres de Sonvillier- ? On demanile counnent il a pu serrer la main à ces deux compagnons, leur témoigner son estime et son amitié, quoi(pi"il les eût hiissé insulter chaipie semaine depuis un an dans Y Egalité, et qu'il dût les laisser insulter île nou- 1. Voir plus h;uit. p. 'HM. '2. Trois des déli'giiés au Cont;rt'S drs irravcurs à fienrvc — Adliornar Scliwilz- guébcl df Sonvillior. Alfred Jeanrouaud de Saint IniiiT ol Auf,'Ut(> du BuUelin.) 282 l'ixtkrnationale veau une fois le Congrès fini ? Comment le secrétaire du Comité fédéral romand expliquera-t-il tant de lâcheté et d'hy[)ocrisie ? Mais, au fait, ([ue nous importe? et pourquoi l'endre un instru- ment responsable de e^) qu'on lui fait faire ; — car les Outine. Pen-et. Grosselin et C'*' ne sont que des instruments. C'est à la tète qu'il faut s'attaquer, — et la tête est à Londres. A notre profond étonnement, en ouvrant le journal ['Internationale, de Bruxelles, du i4 avril, nous y avions vu reproduit rarticle d'Outine du 7 avril. Ce tait extraordinaire conlirnia, pour nou.s, ce que nous soupçon- nions déjà : c'est que Marx avait à Bruxelles des agents qui savaient profiter, à l'occasion, du laisser-aller ou du manque de clairvoyance de quelques membres du Conseil régional be'ge. Claris, l'ancien rédacteur en chef de la Révolution sociale, adressa aussitôt (17 avril) à l'Internationale une protestation indignée, disant : a Dans ce factum misérable (l'article d'Outine), la rédaction de la Révolution sociale est assimilée aux plus viles créatures de rex-emi)ire, et quasi-traitée de policière. . . Quant à nos col- laborateurs, je livre leurs noms au public, qui ne les lient évidemment pas pour des bonapartistes. V<>ici ces noms : Arthur Arnould, E. Razoua, André Léo, G. Lefrançais, L. Marchand. » Le Comité fédéral jurassien, de son côté, manifesta par une lettre au Conseil fédéral belge ('20 avril) « la douleur et l'indignation » qu'il avait éprouvées en voyanl V Internationale reproduire « les perfidies contenues dans l'Eg-alité de Genève », et mit le journal belge en demeure « de se prononcer catégoriquement sur le bien ou le mal fondé des accusations qu'il avait reproduites d'après l'Ega- lité )). h' Internationale publia dans son numéro du 21 avril la protesta- tion de Claris, et dans celui du 5 mai elle fil la déclaration que lui demandait la lettre du Comité fédéral jurassien ; voici comment elle expliqua, non sans embarras, la reproduction dans ses colonnes de l'ar- ticle de l'Egalité, et comment elle en fit amende honorable : « Dans le numéro du 14 avril, nous avons publié par inadvertance un article intitulé Crime de haute-trahison, tiré du journal ['Egalité de Genève, et que nous n'avions guère lu en entier. En lisant l'article après le tirage, nous nous sommes aperçus de cette bévue bien involontaire, mais regrettable de tous points. . . Le Comité fédéral jurassien nous adressa, en date du 20 avril, une lettre bien vive au sujet de l'hospitalité donnée dans nos colonnes aux diatribes formulées contre lui pa.r V Egalité. . . Nous sommes fondés à espérer que l'aveu des regrets que nous venons d'exprimer justifiera à ses yeux notre bonne foi qui a été surprise dans un moment de précipi- tation, et que le Comité fédéral jurassien sera satisfait. » En reproduisant cette déclaration, notre Bulletin (n° 8, i" juin) la fit suivre de ces lignes : Le Comité fédéral jurassien n'a pas douté un instant de la bonne foi et de l'impartialité de nos amis de Belgique, et la déclaration si franche de V Internationale ne peut que cimenter la bonne harmonie qui existe entre la Fédération belge et la Fédération jurassienne. Mon vieil ami Constant Meuron était mort dans les premiers jours de mai. Je l'avais vu pour la dernière fois le 29 mars ; une lettre du 9 avril m'avait annoncé qu'il avait été malade, et qu'il allait mieux; prévenu trop tard, par M™* Meuron, d'une aggravation subite de son état, je ne pus l'assister à ses derniers moments. Lorsque je me rendis à ses obsèques à Saint-Sulpice, je m'y trouvai à peu près seul, avec quelques-uns de ses anciens collègues à la Constituante neuchûteloise de i8.5-, entre autres le juge de paix Alfred Dubois, venu du Locle. Dans le n" 7 du Bulletin (10 mai), je lui adressai un dernier adieu au nom de ceux qui l'avaient aimé ; je le reproduis ici : QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE IV 283 Le père Meuron. Le père Meuron, qui vient de s'éteindre à l'âge de soixante-huit ans dans le petit village de Saint-Sulpice, où il s'était retiré depuis deux ans, a été l'un des premiers fondateurs de l'Internationale en Suisse. Ses convictions révolutionnaires dataient de loin. En i83i, âgé de vingt-sept ans. il avait été l'un des chefs de l'insurrection répu- blicaine de jNeuchâtel. Livré par le canton de Berne au roi de Prusse, il fut condamné à mort par le tribunal de guerre ; pendant un an, il resta sous le coup de cette sentence : au bout de ce temps, le roi daigna commuer sa peine en celle de la détention perpétuelle. En 1834, Constant Meuron réussit à s'évader de prison, avec l'aide de sa courageuse femme. Il resta en exil jusqu'en 1848. Rentré au pays après la proclamation de la République, il se fixa au Locle, où il vécut de son travail, d'abord comme ouvrier guillo- cheur, puis comme comptable dans un atelier de monteurs de boîtes. Lorsque se fit le réveil socialiste dont l'Internationale a été la puissante expression, le père fleuron, embrassant avec ardeur l'idée nouvelle, fonda la Section internationale du Locle en 1866. Dès ce moment, il se sépara complètement de ses anciens amis les radicaux, et se trouva, seul de sa génération, marchant au premier rang des socialistes. Nous admirions la jeunesse d'esprit de ce vieillard, dont le cerveau, loin de s'être ossifié comme celui de tant d'autres, accueil- lait et comprenait les plus larges et les plus hardies conceptions modernes. Il fallait l'entendre raisonner, dans son langage simple et pittoresque, sur la propriété, sur le ti^avail, sur l'idée de Dieu ; il était un peu notre élève à nous jeunes gens ; mais quand il parlait, donnant à nos ])rincipes le tour qui lui était propre, son accent personnel, nous fécoutions comme notre maître. Mais ce qui distinguait surtout le père Meuron, ce qui l'entourait comme d'une auréole, ce qui faisait dire de lui à Bakounine . « C'est un saint», c'était son incroyable pureté de cœur, une pureté déniant. Que de bonté, de générosité ! quelle horreur du mensonge ! quel désintéressement antique ! S'il était bon et généreux, il était sévère aussi pour les intrigants politiques, pour les faux amis, pour les corrompus, et il ne leur épargnait pas l'expression de son mépris. L'iini)iloyable franchise de son langage, sous ce rapport, lui a fait de nombreux ennemis : il s'en est toujours honoré. Dans les deux dernières années de sa vie, de])uis sa retraite à Saint-Sulpice, il avait cessé toute action socialiste. Le milieu où il était forcé de vivre lui ('tait profondément antipathiqui"; mais, nous disait-il, il laissait maintenant parler les gens sans les écouter, et ne voulait plusse donner la ])cine de les conlrctlire. La rataslrophe où sombra la Commune de Pai-is lui porla un cou|) tei-rible ; il se regarda dès lors comme un homme mort. Mais il n'avait pas aban- donné sa foi ; et. justpi'au dernier moment, il resta lidèle, dans son cœur, à cetle cause de la révolution à hupielie il avait consacré sa vie. La dernière fois (pie nous le vîmes, le •.>() mars iSja. il nous dit : «Ma vie est iinie ; j'ai assisté à la tlernière dcfaile, et je m'en vais; mais ne désespéi'ez pas, vous jeunes gens, vous verrez peut-cire le triomphe, carie triomphe est certain ». 284 l'internationale Cette pensée a consolé le père Meui-on sur son lit de mort. Elle nous console aussi et nous fortifie : et si, lorsque luira le jour de la justice, il ne devait éclairer que nos tombeaux, nous n'en savons pas moins qu'il luira cei'tainement. J. G. Le dimanche 12 mai, le peuple suisse était appelé à se prononcer, par oui ou par non, sur l'acceplalion ou le rejet d'un projet élaboré par les Chambres fédérales et revisant la conslitulion fédérale de IS/JH Ce fut une occasion de plus, pour nous, d'exposer noire manière de voir sur la lac- tique réformiste et sur l'exercice du droit de vole. Voici le passage essentiel de l'article que j'écrivis à ce sujet (n" 6 du Bulletin, 10 mai 1872) : Les socialistes de la Suisse allemande, dont l'idéal est ce qu'ils appellent Y Etat populaire, applaudissent à la concentration des [)ou- voirs entre les mains de la Confédération et à cette chimère de la législation directe par le peuple, ou référendum, que promet la nou- velle constitution fédérale.... Ils ne sont pas révolutionnaires, ils ne veulent exercer d'action que sur le terrain strictement légal, consti- tutionnel ; ils acceptent d'être la minorité aujourd'hui, espérant que le vote leur donnera la majorité demain, et qu'alors ils légiféreront avec la même légitimité qu'ils reconnaissent aux gouvernants d'au- jourd'hui. O aveugles ! vous ne voyez donc pas qu'aujourd'hui même vous êtes déjà la majorité ! Non pas celle du scrutin, c'est vrai ; car, au scrutin, sachez-le bien, vous ne serez jamais la majorité ; mais vous êtes, vous qui souffrez de l'organisation sociale actuelle, vous qui avez intérêt à la révolution, vous êtes la majorité ; et voilà pour- quoi l'action révolutionnaire qui incombe au parti socialiste se trouve légitimée d'avance, sans qu'il soit besoin d'en appeler au scrutin. Le Congrès annuel de la Fédération jurassienne fut convoqué pour le dimanche 19 mai, au Locle, par une circulaire du Comité fédéral en date du 10 avril. Onze Sections — dont trois, celles de Porrentruy, de Fleurier et de Lausanne, étaient des Sections nouvelles — y furent représentées ; en outre, dit le Bulletin (n° 8), « différentes Sections constituées dans des villes de France dont nous ne pouvons publier les noms, parce que ce serait désigner nos amis aux persécutions de la poUce, avaient envoyé des lettres d'adhésion à la Fédération jurassienne ». Voici la liste des Sections représentées et les noms des délégués : Section de la Chaux-de-Fonds, Fritz Ileng et Albert Bernard ; — Sec- tion de Saint-lmier, AU Eberhardt et Georges Rossel; — Section de Sonvillier, Alfred Andrié et Adhémar Schwitzguébel ; — Section des gra- veurs et guillocheurs du Val de Saint-lmier, Jean-Louis Perdrisat et Jules Matile;— Section de Porrentruy, Emile Prenez; —Section du Locle, Désiré BUn et Auguste Spichiger ; — " Section des graveurs et guillocheurs du Locle, Alexandre Châtelain et Paul Humbert ; — Section de Fleurier, Jean Stegmeyer ; — Section de Neuchâtel, B. Malon cl James Guillaume ; — Sec- tion de "Lausanne, Louis Pindy ; — Section de Genève, Dumay (du Creuset). Un certain nombre de camarades non délégués s'étaient rendus au Locle pour assister aux séances du Congrès ; et nous vîmes aussi arriver de Zurich quelques étudiants russes, qui venaient d'entrer en relations avec Bakounine \ et qui étaient désireux de faire connaissance avec la Fédération jurassienne. La cordialité avec laquelle nos amis du Locle accueillirent les arrivants, l'esprit de fraternité manifesté dans la soirée 1. Le calendrier- journal nous apprend que, dans le courant de mars, trois étu- diants russes habitant Zurich. Holstein, OElsnitz et Ralli, répondant à un appel qu'ils avaient reçu de Bakounine, s'étaient rendus auprès de lui à Locarno, et qu'ils étaient convenus ensemble des bases d'une organisation destinée à remplacer celle de Nelchaïef . QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE IV 285 familière qui, le samedi, précéda l'ouverture du Congrès, firent une vive impression sur ceux qui venaient pour la première fois dans nos Monta- gnes ; et je me rappelle que Malon, Pindy et Dumay m'exprimèrent tout le plaisir qu'ils ressentaient à se trouver dans un milieu si sympathique. Le Congrès se réunit dans cette salle du Cercle international, au café Frey, à laquelle se rattachaient déjà pour nous tant de souvenirs ; celte salle où avaient eu lieu, en janvier et février 1^69, les conférences de Charles Kopp et de Michel Bakounine, où pour la première fois les ouvriers des Montagnes avaient entendu parler d'un socialisme qui n'était plus celui de CouUery. Blin fut désigné comme président, Heng comme vice-président ; les secrétaires furent choisis parmi les internationaux non délégués, (( afin que tous les délégués pussent participer d'une manière active aux discussions » : ce furent le relieur Goss et le graveur Chau- temps, du Locle, et mon ami le peintre Gustave Jeanneret, de Neuchàtel, récemment revenu de Paris. Le rapport du Comité fédéral contenait un passage sur l'agitation politique qui, en Suisse, à propos de la constitution fédérale revisée (rejetée le dimanche précédent par la majorité des élec- teurs), avait divisé les citoyens en partisans du fédéralisme cantonaliste et en partisans de l'Etat centralisé. Le rapport disait : Qu'importe à l'ouvrier l'Etat cantonal ou l'Etat central ? Tant que la bourgeoisie dominera économiquement le peuple, elle sera son maître aussi politiquement, et l'un et l'autre Etat seront la sauve- garde légale de ses privilèges. Le seul problème politique duquel puissent sérieusement s'occuper les ouvriers, c'est la décentralisation absolue, non pas en laveur des cantons, mais en faveur des commu- nes libres, reconstituant de bas en haut la Fédération, non pas des Etats cantonaux, mais des communes. Sur la question de nos relations avec le Conseil général, le rapport disait : Depuis le Congrès de Sonvillier, où nous eûmes l'audace de met- tre en doute liniaillibilité du Conseil général, notre Fédération et' ses plus dignes représentants ne cessent d'être outrageusement, et d'une manière misérable, calomniés par le Conseil général el ses agents de tous les pays. Cette guerre sourde, intestine, a pris un tel caractère d'animosité que toute conciliation semble devenue impos- sible, et que, dans l'intérêt même de la cause ouvrière, nous ne devons plus chercher qu'à obtenir du Congrès général justice contre nos calomniateurs. La plupart des questions discutées au Congrès n'olfrant pus un carac- tère d'intérêt général, je crois inutile d'en parler ici : le Bulletin du t" juin 1872 (n° 8) a publié les résolutions qui furent adoptées. Je repro- duis seulement la résolution relative à l'envoi des délégués de la Fétléra- tion jurassienne au futur Congrès général : Un Congrès fédéral jurassien sera tenu quelques jours avant l'ouverture du Congrès général, pour choisir ses délégués el leur donner les instructions nécessaires sur la ligne de conduite qu'ils auront à suivre [)our rei>résentei' digiuMuenl la Fédération juras- sienne dans cette gi-ave circonslanee et ilaus le^ sens du retour à la concorde entre les membres de l'Associalion internationale des travailleurs. Le Congrès décida que Sonvillier resterait le siège du Comité fédéral pour l'année i872-i87'3, jusqu'au Congrès annuel ordinaire à tenir au prin- temps de 1873. La Section de Sonvillier composa ce Comité des cinq •jSC) l'internationale membres suivants : Charles Chopard, graveur; Justin Guerber, graveur; Alfred Andrié, monteur de boîtes, trésorier; Paul Junet, graveur, secrétaire des séances; Adliémar Scliwilzguébel, graveur, secrétaire correspondant. En France, un certain nombre de Sections de l'intornationale s'étaient reconstituées sous la lorine « l'Alliance était une aristocratie dans le sein de l'Interna- tionale » ; que les « hommes de l'Alliance de Madrid ■ avaient été jusqu'à faire expulser, au moyen de la Fédération madrilène, six membres du Conseil fédéral espagnol, » mais que le Congrès de Saragosse avait désap- prouvé cette mesure, et « avait nommé deux des expulsés pour faire partie du nouveau Conseil fédéral ». Il ajoutait : « La circulaire du Jura, 1. « Je crus qy\c. j'avais le devoir de dénoncer l'oxistencc yW cette sociétù sccriMo dans Ift sein do l'Internationalo, et j'écrivis ;'i cet oiTet la correspondance sui- vante... » (.4 las interaacionnU's (te la région r-ipandla, p. 8). 2. Lafarf;ue appelle ici Morafjo ot sos amis u li^s hommes do l'Allianco do Madrid », et clierclio i\ donnor ainsi lo diangc. Commo jo l'ai doj;'» fait roinaiijuor, les hommes de la Alianza de Madrid, c'étaient, tout au conlrairo, les rédacteurs do la Emancipacion. O. II. — 11». 2^0 L IXTKKNATIO.NALE qui menaçait l'Inlornationalc d'une scission et de la création de deux centres, n'a eu «juclque importance qu'en Italie, où le m(mvement prolé- taire est tout à lait jeune et entre les mains de doctrinaires idéalistes ». Notre liaUetin du lo mai {n" (i) répondit ce qui suit à l'auteur anonyme — mais dont nous devinAnics la personnalité — des lettres à la Liberté : La Libéria de Briix(^lles du 5 mai pui)lie une correspondance fort extraordinaire sur le Congi'ès de Saragosse. Dans cette correspon- dance, un certain Pahlo Farga joue le l'ole de docteur es sciences sociales et enseigne gravement aux ouvriers espagnols la meilleure organisation de l'Internationale. . . Cette correspondance, dont l'auteur tient de i'ort près à M. Marx, est pour nous une preuve de plus que les hommes qui intriguent contre nous en Suisse font le même travail dans les autres j)ays. Le procès Bebel-Liebknecht nous a révélé ce fait scandaleux, que, dès l'année 1870, le Conseil général envoyait en Allemagne, à titre de circulaires conjidentielles, des lettres diffamatoires contre nous. Nous avons reçu communication de lettres écrites l'automne dernier à des amis italiens^ par M. Engels, secrétaire correspondant du Conseil général pour l'Italie : dans ces lettres, M. Engels se livre aux calomnies les plus odieuses contre d'honorables citoyens appartenant à la Fédération jui-assienne et contre Tesprit de notre E^édération en général. Nous avons entre les mains une lettre de M. Serraillier-, secrétaire correspondant du Conseil général pour la France, lettre remplie d'injures ignobles et d'accusations ordurières contre plusieurs membres de notre Fédé- ration : cette lettre sera présentée au Conseil général et il en sera demandé compte à son auteur. Enfin nous savons depuis longtemps ' que M. Lafargue, gendre de M. Marx, intrigue en Espagne pour le compte de son beau-père. Dans un passage de cette réponse, à rencontre d'une assertion de Pablo Farga, j'expliquais que c'était nous qui voulions «l'organisation de bas en haut », tandis que le Conseil général voulait « l'organisation de haut en bas ». Je reproduisais, comme « exprimant le principe qui a tou- jours été le nôtre », cette phrase — d'un français d'ailleurs bizarre — du correspondant de la Liberté : « La grande force et originalité du mouve- ment initié par l'Internationale est de s'être placée en dehors de toute théorie et de toute métaphysique, et de ne vouloir être qu'une société mili- tante », et j'ajoutais : Il faut beaucoup d'ignorance ou de mauvaise foi pour venir nous opposer, d'un air triomphant, nos propres principes: nous les avons pourtant proclamés assez clairement et assez hautement : mais il paraît qu'il ne faut plus s'étonner de rien de la part de certains adversaires. Nous ne sommes pas des idéalistes : nous sommes de très sincères et très positifs matérialistes. Il n'y a jamais eu dans l'Inter- nationale, à notre connaissance, qu'un seul métaphysicien, un seul abstracteiir de quinte-essence : c'est l'auteur du livre Das Kapital. Lafargue allait, quelques jours après (17 mai), écrire une nouvelle lettre, adressée celte fois au Bulletin. J'en parlerai plus loin (p. 296). 1 . A Cafîero : voir ci-dessus p. 286. 2 Elle avait été envoyée de France à Malon par un socialiste indigné du langage que Serraillier s'y permeltHit. 3. Depuis le mois de mars, par la lettre d'Alerini, que Bakounine avait reçue le 26 février. QUATHIEAIK PAllTIE, CHAPITRE IV agt On lit ce qui suit à la page 322 du livre d'Anselmo Lorenzo. El Proletn- riado militante : « Après mon retour de Londres.... dans une lettre parti- culière adressée aux amis de Barcelone, où je leur parlais de la Conférence, j'écrivis cette phrase : « Si ce que Marx a dit de Bakounine est vrai, ce » dernier est un infâme ; et si ce n'est pas vrai, l'infâme est Marx : il n'y a » pas de milieu, — tant sont graves les accusations que j'ai entendues ». Alerini et Farga transmirent ces paroles à Bakounine, et celui-ci répondit par une lettre très étendue où il se défendait, lettre qui me fut transmise par Alerini à une époque où je me trouvais déjà à Vitoria, après avoir donné ma démission de secrétaire général du Conseil fédéral résidant à Valencia ». Ce fut l'une des lettres d'Alerini arrivées à Locarno le 2 et le 5 avril qui transmit à Bakounine le propos de Lorenzo qu'on vient de lire. Bakounine vit là une occasion d'obliger enfin le Conseil général à s'expliquer, et il résolut d'écrire à Lorenzo pour lui demander quelles avaient été, exacte- ment, les accusations articulées contre lai devant la Conférence. Il existe, dans les papiers de Bakounine, un premier projet de lettre à Lorenzo (en français) assez court, portant la date du 24 avril ; il fut suivi de deux autres, qni restèrent inachevés; enfin la lettre sous sa forme définitive (en français) fut terminée le 9 mai, et reçut la date du 10 mai. Les jours suivants, Bakounine en fit une copie que, d'après le calendrier-journal, il m'envoya le 16'. C'était à un ami de Fanelli, à un homme qui, en 1868, avait donné son adhésion au programme de l'Alliance, que Bakounine s'adressait. Il lui disait, en débutant : Laissez-moi vous exprimer mon étonnement et mon regret, citoyen, qu'étant l'ami de mon ami Fanelli, qui a été le pi'cmier qui vous ait parlé de moi, vous n'ayez pas cru devoir lui demander îles explica- tions sur mon compte, immédiatement après votre retour de Londres. De cette manière j'aurais eu connaissance des calomnies infâmes dont je parais avoir été l'objet à Londres et dont jusqu'à présent je ne connais pas encore la teneur... Je sais par notre ami Fanelli que vous êtes un homme loyal, juste, consciencieux et sincère. J'ai donc lieu d'espérer cjue vous voudrez bien me répondi'e avec toute la franchise iVaternelle que j'ai le droit d'attendre de vous. Je regrette de ne pouvoir reproduire ici les principaux passages de cette longue lettre à Lorenzo; mais je transcris au moins quelques lignes rela- tives à Marx, dans lesquelles Bakounine rend justice, comme toujours, à celui qui le poursuivait de sa haine : Je connais Marx de longue date, et, bien que je déplore certains défauts, vraiment détestables, de son caractère, tels qu'une poi'son- nalité ombrageuse, jalouse, susceptible et tro[) [)ortée à l'admiration de soi-même, et une haine implacable, se manifestant [)ar les plus odieuses calomnies et par une [)ersécution féroce, contre tous ceux qui, en partageant généralement les mêmes tendances (pxe les siennes, ont le malheur de ne pouvoir accepter ni son système particulier, ni surtout sa direction personnelle et suprême, cpie l'atloralion pour ainsi dire idolâtre et la soumission trop aveugle de ses amis et disciples l'ont liabilué à considérer connue la seule ralionnelh* et comme la seule salutaire, — tout en conslatant ces tléfauts qui gâtent souvent le bien qu'il est capable de faire et qu il fait, j'ai toujours 1. Ncttliiii a tluiinc io toxlo du projet du 20 avril, et tle.s Ira^MUOiU-s élt-iicUis do la lettre du 10 mai (pages 389-590, 58G-588), aqy L'iM'KnxA'iioNAtj; hautement apprécié, et — de nombreux amis pourront l'attester au besoin — j'ai toujours rendu une complète justice à la science et à l'intelligence vraiment supérieures de Mai'x, e1 à sou dévouement inaltérable, actif, entreprenant, énergique à la grande cause de rémancii>ation du prolétariat. J'ai reconnu et je reconnais les services immenses qu'il a rendus à l'Internationale, dont il a été l'un des principaux fondateurs, ce qui constitue à mes yeux son plus grand titre de gloire. Enfin je pense encore aujourd'hui que ce serait une perte sérieuse poui- rintcrnationale si Marx, frustré dans ses projets ambitieux et dans la réalisation d'idées prati((ues de la bonté des- quelles sans doute il est convaincu, mais qui nous paraissent à nous très mauvaises, voulait retiier au développement ultérieur de notre grande Association le concours si utile de son intelligence et de son activité. Mais tout cela ne constitue pas une raison pour se faire l'instrument aveugle de Marx, et je n'hésite pas à déclarer que, s'il fallait choisir entre sa doctrine et sa retraite, je préférerais sa retraite. Bakounine termine ainsi : J'attends de aous toute la vérité et avec tous les détails possibles. J'ai le droit de vous la demander comme ami de Fanelli et comme allié. Je vous prie seulement de ne pas dire un seul mot de l'Alliance dans votre réponse, parce que l'Alliance est un secret quaucun de nous ne saurait ébruiter sans commettre une trahison \ Je vous prie donc de ne point m'appeler allié et de me parler comme à un simple membre de l'Internationale, dans cette réponse que j'attends de vous, car je crois devoir vous avertir que je m'en servirai conmie d'une base pour accuser mes calomniateurs à mon tour. Il est bien temps de mettre fin à toutes ces misérables et infâmes intrigues qui n'ont d'autre but que d'établir la dictature de la coterie marxienne sur les ruines de l'Internationale. J'attends votre réponse. Alliance et fraternité. M. Bakounine -. J'anticipe pour dire, dès maintenant, la fin de ce petit épisode. Pour des raisons que je n'ai pas connues, ou que j'ai oubliées, la lettre àLorenzo — qui ne lui fut pas envoyée direclemcnt — ne fut pas expédiée tout de suite en Espagne, ou bien les amis de Barcelone qui la reçurent la gar- dèrent un certain temps avant de la faire parvenir au destinataire : celui- 1. Il s'agit, naliirellemcnt,non point de l'Alliance internationale de la démocratie socialislo, association publique fondée en septembre t8()8 à la suite du Congres de Berne, mais de l'organisation secrète dont l'origine lemontait à 1864 (voir t. I", p. 76), qui avait porté des noms divers, et que Hakounine appelle ici l'Alliance. On voit que, par un malentendu provenant de l'emploi, par les Espagnols, du mot Alia7iza, Baliounine se figurait écrire à un memijre de l'organisation secrète internationale. 2. J'ai communiqué à Anselme Lorenzo, sur sa demande, au commencement de 1906. la copie des principaux passages du projet de lettre de Bakounine du 24 avril et de la lettre du 10 mai 1872 (Lorenzo avait oublié presque entièrement le contenu de celle-ci, dont Toiiginal envoyé en Espagne a été, ultérieurement, égaré ou détruit). 11 m'a écrit, le 3U janvier I9bt>, après avoir lu ces copies : ((Je reconnais que Bakou- nine avait raison de dire que mon lievoir eût été de m'adressera Fanelli: mon excuse pour ne pas l'avoir lait, c'est, en premier lieu, que, vu ma répugnance à me mêler aux luttes personnelli s, je ne donnai pas de publicité aux doutes qu'avaient fait nallie en moi les paroles d'Ûntine, et, ensuite, que l'adresse de l'anelli m'était inconnue. Je fus heureux de voir, par les paroles de Bakounine, que Fanelli m'avait honoré de son aiïeclion. » QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE IV '2i)3 ci avait quitté Valencia et on ignorait sa nouvelle adresse. Lorenzo s'était retiré en juillet chez son ami Manuel Gano. à Vitoria, et n'y reçut la lettre que le i5 août ; il y répondit le 24 août. Sa réponse, qui s'est conservée dans les papiers de Bakounine, est évasive ; il venait d'abandonner son poste au Conseil fédéral espagnol (voir plus loin), pour ne pas se trouver mêlé plus longtemps aux luttes intestines qui menaçaient de détruire l'In- ternationale en Espagne : il ne se soucia pas d'intervenir dans la querelle entre Marx et Bakounine en acceptant le rôle que ce dernier lui demandait d'assumer. Il répondit : (( Compagnon Bakounine, ... Je ne puis préciser aucune des accusa- tions dirigées contre vous par Outine. . . Ce que j'ai entendu sur vous a été dit dans les séances officielles de la Conférence, et se trouve dans des documents qui pourront être réclamés au prochain Congrès de la Haye : on y verra ce que vous désirez connaître, sans que j'aie à accuser personne au sujet de ce qui — à tort ou à raison, je n'en sais rien — a pu être dit contre vous ou contre d'autres ; j'éviterai ainsi de jouer le rôie de délateur... Je m'abstiens de discuter sur la question de principes. Je vous remercie de l'exposé que vous me faites de ceux que vous professez, parce que vous contribuez de la sorte à m'éclairer ; et je vous déclare à mon tour que mes principes, ou, pour mieux dire, ma conviction et ma conduite comme international consiste à reconnaître la nécessité de grou- per, et à travailler à grouper, tous les travailleurs en une organisation qui, tout en constituant une force sociale pour lutter contre la société actuelle^ soit une force intellectuelle qui étudie, analyse et affirme par elle-même, sans nécessité de mentors d'aucun genre, et surtout de ceux qui possèdent une science acquise par les privilèges dont ils jouissent ou dont ils ont joui, quelle que soit leur prétention de se poser en avocats du prolétariat '. » Il existe une lettre de Bakounine à Morago (en français) dont Neltlau a retrouvé et pu))lié plusieurs fragments (p. 283) ; le premier porte la date du 21 mai 1872 -. Cette lettre montre surtout couibien Bakounine avait été imparfaitement renseigné par ses amis de Barcelone sur ce qui se passait en Espagne ; il ne s'était pas du tout rendu compte du véritable caractère de la Alianza, association autochtone et nullement rattachée à une orga- nisation secrète internationale. En s'adressant à Morago, auquel, il faut le noter, il écrivait pour la première fois, il évoque, comme il l'avait fait avec Lorenzo, le souvenir de Fanelli ; il parle à son correspondant de cette Alliance de 1868, au nom de laquelle Fanelli était allé faire de la propa- gande en Espagne et avait fondé la Section de l'Internationale de Madrid ; et dans un passage très intéressant, qu'on peut lire dans Neltlau, mais que je dois renoncer à reproduire, il expose la conception d'une organisation telle qu'avait dû être la Fraternité internationale. L'attitude de Lafargue et de la Emancipacion eut pour conséquence qu'à Madrid la guerre se ralluma de p'us belle. Au commencement de juin, dans une séance de la Section des métiers divers, un membre, F^elipe 1. Nettlau, p. .o90. — Au sujet de cette réponse, dont j'ai enraiement envoyé copie à Ansehno Lorenzo sur sa fieinandc (il en avait oublié le contonul, celui-ci m'a écrit, le 3U janvier 190(3 : « .le retrouve bien dans celtr, réponse mes i)lirases habituelles, ce qu'on pourrait appeler mon style. Cette lecture m'a fini de la peine, parce que, sous l'impression des circonstances spéciales dans lesquelles je me trouvais, j'avais écrit avec une certaint» dureté, bien éloii,'née de l'admiration et du respect que m'a toujours inspirés ({iikounine. Déuiissinnnaire du Consi-il fédiTal de V^ilcncia. victime di's iaiii\illés et d(^s haini's (lu'avaicnt pcoiiuiles les dissidences, moi qui ai toujours fui le-> luttes pi>rsonnellcs. et me trouvant alors, par ces causes, isolé et triste, j'écrivis sur ce ton, «[u'aujourd'liui je reconnais injustf. » 2. Ce sont, nalurelicment. d(>s fratrmenls de la minute restée dfins les papiers do Bakounine. l^a lettre n'a peiit-élre pis été expédiée au destinataire. Le calendrier- journal nous fait voir Bakounine travaillant à une u grande » lettre;'» .Moratro les 18 et l'J mai, les 2, ',), l, 5 et 7 juin. 294 l'internationale Martin', proposa d'exclure Mcsa, Pages et Lafargue, pour avoir publié des écrits el proi)agé des idées contraires aux asiiiratioiis de celle Section. L'expulsion lut votée, et conlirmée le 9 juin par la Fédération madrilène réunie en assemblée générale. Dans cette assemblée du 9, pour défendre les expulsés, ft divers membres de l'ancien Conseil fédéral dénoncèrent l'exis- tence de la Alianza en Espagne, dévoilèrent sou organisation et l'accu- sèrent d'élre la cause de toutes les dissensions qui avaient surgi entre le Conseil local de Madrid et l'ancien Conseil fédéral » (Lafargue) ; Lafargue accusa Morago d'appartenir à une société secrète dont le but était contraire à celui de Tlnternationale, société « qui a son centre en Suisse, d'où viennent les titres d'alïiliation, les consignes elles instructions secrètes »; à l'ajjpui de l'accusation, on affirma que des cartes de membres de l'Al- liance avaient été envoyées de Genève à Morago, à Côrdova y Lôpez et à Rubau Donadeu -. La Fédération madrilène chargea une commission d'en- quête d'examiner l'accusation portée contre Morago, et de faire un rapport. La « Circulaire privée » du Conseil général, Les prétendues scissions dans rinternationale (juin). — Le Conseil général convoque f 10 juillet) un Congrès général à La Haye. — En Belgique : projet de revision des Statuts généraux ; Congrès de Bruxelles /i^ juillet). — En Espagne : lettre d'Engels {:j^ juillet) ; dénonciation publique contre les membres de la Alianza (-jS juillet). — En Italie : Conférence de Rimini et constitution de la Fédération italienne (4 août). — En France : les proconsuls marxistes. — En Amérique : les deux Conseils fédéraux (Spring Street et Tenth Ward Hôtel). — Dans le Jura: Congrès de la Chaux-de-Fonds (iS août). Au commencement de juin, on distribua en Suisse, dans les milieux où donnaient le ton les affidés de la coterie de Londres, des exemplaires d'un imprimé confidentiel (une brochure de quarante pages) dirigé contre nous. Celte brochure nous fut communiquée par des tiers, et le Bulletin du 8 juin annonça en ces termes l'apparition de ce triste écrit : On nous communique un grossier libelle qui s'intitule Les pré- tendues scissions dans l'Internationale, circulaire privée du Conseil général de V Association internationale des travailleurs. Ce docu- ment est daté de Londres, 5 mars i8"2, et, entre autres signatures, il porte celles d'amis dont la bonne foi a dû être surprise, si réel- lement ces signatures sont authentiques \.. Nous y reviendrons. Veut-on savoir l'histoire de « l'ignominieuse facétie qui figurera si hon- teusement dans les œuvi^es du penseur Marx à côté du beau livre Dos \. Les auteurs du libelle L'Alliance ont prétendu (p. 3i) que Felipe Martin « servait le parti républicain comme agent électoral ». Ils portent la même accusation contre Miguel Pino, de Malaga, cet u apôtre » auquel, après trente ans. Anselmo Lorenzo a adressé l'hommage de son admiration (voir ci-dessus p. 274). L'imputa- tion faite à Pino étant calomnieuse, il est probable qu'il en est de même de celle (jui concerne Martin. Ce dernier, du reste, n'a pas appartenu à la Alianza. 2. 11 était parfaitement exact que ces cartes, constatant que ces trois citoyens avaient élé admis comme membres de la Section de l'Alliance de Genève (reconnue comme Section de l'Internationale par le Conseil général de Londres), leur avaient été envoyées. Il eût fallu ajouter que F. Mora se trouvait en possession d'une carte identique. 3. « La brocliure portait les signatures de tous les membres du Conseil général... A ce qu'il paraît, l'usage s'était établi, au Conseil général, d'autoriser le sous-comité du Conseil à placer les signatures du Conseil entier au bas des documents émanant dudit sous-comité. » (Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 237.) QUATRIEME PARTIE, CHAPITRE V ayS Kapital ' » {Mémoire, p. 238)? La voici, telle que Robin, qui était bien renseigné, l'a racontée (Mémoire Justificatif itidiauscvii, p. i5) : Un cei'tain soir de la fin de mai i8y2, Marx réunit chez lui un certain nombre de fidèles, et leur lit une œuvre qu'il intitule : Les prétendues scissions, etc. Les élus s'inclinent devant les paroles du maître. A la séance suivante du Conseil général, on annonce que le sous-comité a rédigé et propose de publier une note à propos des dissidents suisses. A un membre trop curieux, on répond que ce n'est là qu'une affaire locale peu importante, et qu'il a toujours été d'usage, dans des cas pareils, de signer de confiance. La proposition est adoptée sans autre observation. Dans une des premières séances de juin, on apporte l'œuvre ornée de quarante-sept^ signatures; elle a été imprimée à Genève, et, ainsi qu a Londres, s'y distribue aux fidèles ; elle porte la date du 5 mars. On trouvera de drôles de choses en scrutant ces signatures. Pour allécher les curieux, je signalerai seulement celles des conseillers généraux in partibus infidelium : Dupont, résidant depuis deux ans et demi à Manchester; Herman, qui n'a fait à Londres que le court séjour nécessaire pour s'y voir nommer conseiller et correspondant belge, et qui est promptement retourné à Liège « défendre la pro- priété » ; Rochat, l'agent de l'agent Serraillier, depuis longtemps parti pour la Belgique où il continue à s'occuper de faire la corres- pondance du Conseil général avec la Hollande. Je retrouve, dans une lettre de M""' André Léo à Mathilde Rœ'derer, du 1 3 juin 1872, un fragment d'une lettre de moi quelle communiquait à sa jeune correspondante : ce rragmenl donne mon impression toute fraiclie à la lecture de la « circulaire privée ». I^e voici, précédé et suivi de la partie de la lettre de M'" Ghampseix qui s'y rapporte : Je vous écris de Como, où je passerai [)robabIement l'été... Je me donne la joie aujourd'hui d'aller voir, à trois lieues d'ici, le cher Elisée Reclus, que je n'ai pas vu depuis son martyre. Voici, à propos de Marx, un passage d'une lettre (|ue j'ai re^ue de Neuchàtel : « Nos seigneurs de Londres viennent de publier contre nous une circulaire confidentielle imprimée. Je l'ai revue hier par voie indi- recte. Vous y êtes bien arrangée. Mais c'est Malon ([ui est le [)lus maltraité. Cela sort évidemment de la plume de Marx. Comment un homme de talent peut-il s'avilir jusqu'à écrire des choses aussi abjectes ? C'est un mystère pour nnu. » C'est James Guillaume qui m'écrit ainsi, un loyal s'il en est. Tout cela, pour la cause, est bien triste. Les hommes qui se disent hommes de l'avenir, donnant ainsi dans toutes les intrigues et les vihmies du j)assé, luttant avec le paiti de Vordre de calomnies et de machiavélisme, où cela peut-il nous mener? Je ne suis pas si étonnée que Guillaume. Ces gens-là sont des fanati([ues. et croient servir 1. Marx s'était iléjà sii:;nalé dans ce j,'enro dt^ litloraliiro en (arrivant lo painplilol public en ISGO sous le titre do Ilerr Voijl. ,)»> n'ai eonnu le libelle de 1S(Î0 (|ue beau- coup |)lus tard, en sorte (|U(^ l'aspect sous lequel la broeluu'o de 1872 faisait appa- raître Marx clail i^'ellcnicnl nouveau cl imprévu pour moi. 2. Itobin a écrit a quaranle-huil », u\ais il n'y a en réalité que quarante-sept noms, celui de ,luni; li};urant deux (ois parmi les signataires, d'abord comme secré- taire correspondant pour la Suisse, puis comme trésorier. 296 l'internationale l'idée par de tels moyens, en perdant ceux qu'ils estiment être des obstacles '. Je me garderai bien de donner une analyse du facluui de Marx. Quelques-uns d'entre nous curent le tort de répondre à ce qui leur était personnel dans la brochure; leurs réponses — celle de Teulière, ancien secrétaire de la Section française de Londres dite Section française de 1871, celles de Malon, de Bakounine, de Claris, la mienne, celle de Jules Montels — parurent dans le Bulletin du i5 juin (n"^ 11-12). Ce n'était vraiment pas la peine de relever, comme nous le fîmes alors, les injures qui nous étaient adressées; la phrase par laquelle Bakounine commençait sa lettre (Locarno, 12 juin) eût suffi à exprimer notre sentiment et celui de l'immense majorité de rinternationale : L'épée de Damoclès dont on nous a menacés si longtemps vient enfin de tomber sur nos tètes. Ce n'est proprement pas une épée, mais l'arme habituelle de M. Marx, un tas d'ordui*es. La conclusion de cette lettre de Bakounine vaut aussi d'être citée : Rien ne prouve mieux la domination désastreuse de M. Marx dans le Conseil général que la présente circulaire. Parcourez les noms des quarante-sept signataires, et vous en trouverez à peine sept ou huit qui ont pu se prononcer dans cette aflaire avec quelque con- naissance de cause. Tous les autres, instruments complaisants et aveugles de la colère et de la politique marxiennes, ont contresigné une condamnation infamante contre nous, qu'ils n'ont jamais vus ni entendus, et qu'ils ont jugés et exécutés sans même avoir daigné nous adresser une question ! C'est donc ainsi que dans le Conseil général de Londres on entend la Justice, la Vérité, la Aloj'ale qui, d'après les considérants de nos Statuts généraux, doivent servir de bases à tous les rapports tant collectifs qu'individuels dans l'Association internationale des travailleurs '? Ah ! Monsieur Karl Marx, il est plus facile de les placer à la tête d'un programme que de les pratiquer. Dans ce numéro du i5 juin du Bulletin, — douze pages entièrement con- sacrées à la polémique, — la note gaie était donnée par une lettre du «Gascon- « Lafargue, en date du 17 mai, adressée « Aux citoyens rédac- teurs du Bulletin,'' )), et par la réponse que lui faisait noire journal. Si la place dont je dispose en ce volumele])ermetlait, je reproduirais in-cxtenso la lettre de Lafargue et la réponse du Bulletin. Mais cela m'est absolu- ment impossible, et je me borne à une seule citation, — la conclusion de ma réplique. La voici : Le dernier projectile que nous envoie l'Espagnol postiche *, — et le plus lourd de tous, — c'est ce fameux volume de son beau-père, Das Kapital, que nous sommes censés n'avoir jamais lu : il est trop gros pour nous ' ! 1 . Lettre communiquée par M°" Charles Keller. 2. C'est le surnom par lequel Marx désignait son gendre. 3. Cette lettre ne nous avait pas été envoyée directement ; elle avait paru dans l'Egalité du l" juin. 4. Dans sa lettre, Lafargue avait reconnu que c'était lui qui avait figuré comme délégué au Congrès de Saragosse sous le nom de Pablo Farqa. 5. Lafargue avait écrit : « Je vous apprends que le Congrès de Saragosse a été vivemenr impressionné par la lecture du Mémoire sur la prupri te, présenté par le Conseil fédéral. Ce travail a été écrit sous l'influence des théories de Karl Marx, QUATRIEME PARTIE, CHAPITUE V O.C^'J Et quand cela serait, Monsieur Lafargue, qu'est-ce que cela prou- verait ? Vous figurez-vous, dans votre fétichisme ingénu, que c'est le livre de Marx qui est la cause de l'agitation socialiste ? On le dirait vraiment, à vous entendre. Croyez-vous aussi que, parce que le livre de Marx contient une collection considérable de laits et certaines vues très justes, ces laits et ces vues soient devenus la propriété de M. Marx '. Ce serait assez étrange de la part d'un communiste. M. Marx a-t-il donc eu le privilège d'enclore tout un champ de la pen- sée, et d'y mettre un écriteau disant : Ceci est à moi ; de façon que tous ceux qui travaillent dans le même champ que lui, qui y font les mêmes découvertes que lui, qui y recueillent des faits et des idées, tout en en tirant d'autres conclusions, seront censés tenir de M. Marx, et non du fonds commun de la pensée et de l'action humaines, ces faits et ces idées? Ce serait plaisant en vérité. A force de vénération filiale pour celui que les socialistes hébraïsants appellent le Moïse moderne, Paul Lafargue en est venu à croire que c'est papa qui est rinventeur breveté de la science sociale. Candeur toucliante en ce siècle sceptique ! 11 n'entre pas dans le cadre de cette réponse de nous laisser aller à une dissertation sur les mérites du livre de Marx. C'est certaine- ment une œuvre consciencieuse et pleine de science, quoique écrite sous l'empire d'un système préconçu ; le reproche principal que nous lui ferions, c'est que l'auteur a employé la méthode déductive : c'est- à-dire qu'après avoir établi, par des raisonnements abstraits, ses premiers principes, il appelle les faits au secours de son système ; tandis que la véritable méthode scientifique eût été l'analyse préa- lable des faits, en dehors de toute préoccupation systématique. C'est l'emploi du raisonnement abstrait, dans le premier chapitre du Capital, avant tout exposé historique ou statistique, qui nous a fait appeler Marx un métaphysicien ou un abstracteur de quinte-essence. Nous n'avons pas voulu faire là un mot, mais exprimer sérieusement une opinion très sérieuse. Nous admettons vohjntiers que M. Marx, de très bonne foi, se croie matérialiste ; en réalité, il ne Test pas, c'est-à-dire qu'il ne suit pas la méthode expérimentale ; il a des habi- tudes d'esprit qui semblent lui rester de l'école hégélienne '■. Comme M. Lafargue peut le voir, il y a dans la Fédération juras- « le seul abstracteur de quintessetice qu'il y ait jamais ou dans l'Internationale ». Ouantl il sera pul)]ir, je vous conseille de le lire ; il vous donnera une idée de l'ap- plication de la ni(Hliode matérialiste à la science sociale : je ne vous renvoie pas à son livre Das kapilal, il est troj) gros. » 1. .le ne me ligurals pas (jue ce que je disais la en riant, Kn^/els le dirait un jour sans rire. Dans la préface d'une nouvelle édition du MdHifc^itc corn tnunistc, datée de Londres, '2H juin I8S3, Ent^els a écrit, en parlant de l'itiée de la lutte des classes et de la mission liistoritiiie du prolétariat : " (^elti? idée fondamentale est la propriété unique et ciciusioe de Marx ». l'ar cette phrase, En!,'els a voulu simplement indi- quer, je pense, qu'il renonçait à revcndi(|uei- pour lui-iiièiiic une part dans ce ([u'il regarde comme n'appartenani qu'a son ami ; mais, par cetle déclaiation, il constate, en même temps, qu'à ses yeux une idée dont l'élaboration "C fai^^ail, au cours «le la première moitié du dix-neuvième siècle, dans le cerveau de presque Ions lt>s socia- listes, pouvait être i'evendi(iuee par un homuuï comme sa propriété persoimelle. 2. Marx est resté jus(|u'au liout un di.'-ciple de llei,'il. un croyant de la u dialec- tique », au sens hégélien de ce terme. " La diah cticiue de Hegel est la forme fonda- meiitah; de toute dialecti(|ue » (//cf/c/s Diateklili isl die tiiunill<>rin aller Ditilcldilc), écrivait-il à Kiigelmann le G mars IStlS; il voyait dans cette dialectique (thèse, anti- thèse, synthèse, — ou allirmation, m'-gation, et négation de la négation) la loi ménio de l'histoire et de l'évolution (■conomique. 298 l'internationale sienne des hommes qui ont lu, et lu avec l'attention quil mérite, le livre de son beau-père, tout gi'os qu'il soit. Ils l'ont lu, et ils ne sont pourtant pas devenus marxistes ; cela doit paraître bien singulier à ce gendre naïf. Combien y en a-t-il, par contre, au Conseil général, qui sont marxistes sans jamais avoir ouvert le livre de Marx ! Il fut fait un tirage à part du Bulletin du i5 juin 1872 en une petite brochure qu'on iulilula : Béponse de quelques internationaux à ta circu- laire privée du Conseil g-énéral. La lutte allait devenir de plus en plus violente après la publication de cette « circulaire privée » par laquelle la coterie dirigeante, à Londres, semblait avoir voulu jeter de l'huile sur le feu. Et cependant il y avait dans cette circulaire même, à l'avanl-dernière page, une i)hrase qui semble avoir alors passé inaperçue, puisque personne ne la releva; une phrase qui constatait de la façon la plus nette, la plus irréfragable, cette chose incroyable, et réelle pourtant : l'identité des aspirations finales des deux partis en lutte dans l'Internationale. Adversaires et partisans du Conseil général, « bakounistes » et a marxistes», avaient en réalité le même idéal; et c'était Marx qui le proclamait, tout en nous anathéinatisant, dans un ahéna où il définissait l'anarchie de la même façon que nous : Tous les socialistes entendent par Anarchie ceci : le but du mou- vement prolétaire, l'abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir de l'Etat, qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d'une minorité exploitante peu nombreuse, disparait, et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives. 11 est vrai que Marx s'obstinait ensuite à nous représenter — nous fédéralistes et par conséquent désireux àe fédérer les travailleurs, de les grouper, de les organiser — comme les adversaires de toute organisation. Il continuait, tout d'une haleine : L'Alliance ' prend la chose au rebours. Elle proclame l'anarchie dans les rangs prolétaires comme le moyen le plus infaillible de briser la puissante concentration des forces sociales et politiques entre les mains des exploiteurs. Sous ce prétexte, elle demande à l'Internationale, au moment où le vieux monde cherche à lécraser, de remplacer son organisation par l'anarchie. La police internationale ne demande rien de plus... Gela signifie tout simplement que Marx refusait, de parti pris, d'en- tendre nos explications, et voulait absolument nous prêter des idées absurdes, pour les besoins de sa polémique : mais puisque, sur ce point, il nie l'évidence, cela n'a pas d'importance, — pas plus que l'injure qui termine sa période. Nous soumies donc en droit de négliger cette seconde partie de son alinéa, et de ne retenir que la première, qui constate notre accord théorique. On voit si je n'ai pas eu quelque droit de dire - qu'au fond Proudhon et Marx étaient d'accord, Proudhon ayant identifié lui-même son idéal de liberté et d'égalité avec « ce que les socialistes allemands appellent com- 1. Dans les pamphlets de Marx, à cette époque, l'AUiancp, je l'ai déjà dit, est un terme générique désignant tous ceux qui, dans l'Internationale, protestent contre les aljus de pouvoir de la coterie de Londres: Eccarius, Jung et John Haies, comme Cafiero, Sentinon et Bakounine, De Paepe et Hius comme Elisée Reclus et M™» André Léo, Lefrançais comme Schwitzguébel, les lassalliens d'Allemagne comme la jeunesse « déclassée et sans issue » d'Italie, tous sont des allinncistes. 2. Le collectieisme de l'intemalionale, Neuchàtel, 1904, pages 16 et suivantes. QUATRIEME PARTIE, CHAPITRE V UQQ miinauté » (lettre à Marx, du 17 mai 1846), tandis que, d'auire part, « l'idéal social de Marx, c'est ïanarchie ». Mais il faut redescendre de ces hauteurs où, comme je l'ai écrit récem- ment quelque part à propos de Henri Heint-, « la pensée allemande et la pensée française, identic|ues dans leur idéal suprême, se sont confondues et sont devenues la pensée humaine • », — il faut rentrer dans l'arène tumultueuse où, aveuglés par la poussière de la lutte, assourdis par les cris de colère, les combattants échangent des horions. Vers le milieu de juin, Malon quitta NeuchAtel. Il allait rejoindre M""^ André Léo, qui, malgré la différence des âges, avait consenti à devenir sa femme (leur « union libre « dura jusqu'en iS~8). Bientôt, à partir de 1873, établi tantôt à Milan, tantôt à Lugano, Malon commença à lire les économistes, qu'il ne comprit guère, et à se farcir la tète de notions confuses d'histoire, de sociologie et de philosophie ; il renonça au travail manuel pour se faire publiciste. Jusqu'au Congrès de la Haye, il était resté en rela- tions avec moi ; puis nous cessâmes de nous écrire ; on verra, dans mon troisième volume^ ce qui délermina plus tard la rupture entre lui et les internationaux de la Fédération jurassienne. Les meneurs du Temple-Unique avaient préparé contre nous une nou- velle machine de guerre. Ils tinrent à Vevey, le 2 juin 1872, le Congrès annuel de leur Fédération romande, et y élaborèrent un projet de « Fédé- ration suisse des Sections de l'Internationale ». Ce projet, dont le but semblait être, au premier coup-d'œil, de réunir en un seul faisceau tous les internationaux de la Suisse, avait été conçu, en réalité, dans une pensée toute différente : celle d'empêcher tout rapprochement entre nous et les autres Sections existant sur le territoire helvétique. En effet, à l'article 2 du projet il était dit que pour être admis dans la Fédération suisse, chaque Section devrait reconnaître les décisions de la Conférence de Londres : ce qui était le moyen de nous fermer la porte à l'avance. Le n' i3 du Bulletin (supplément, 27 juillet) dit à ce propos : Nous n'attendions pas moins de l'esprit de fraternité des hommes du Temple-Unique ; et, pour achever de les peindre, nous répéterons le jugement porté en notre présence sur ce fameux projet de Fédé- ration suisse par un des délégués au Congrès romand de Veve)- : « Les meneurs de Genève, disait-il, ont tant tri[)oté. ([uils sont arrivés à la veille de la banqueroute : et ils ont imaginé de constituer une Fédération suisse pour lui l'aire endosser leurs dettes et la charger de la liquidation de leur dclieit. » Kous savions cela depuis longtemps ; mais il ne nous convenait pas, à nous adversaires, de l'aire des révélations qui. de notre part, auraient i)u sembler des calomnies. Maintenant ([ue ce sont les amis eux-mêmes (|ui s'en chargent, il est inutile de taire plus longtemps la vérité. D'ailleurs, porter la lumière ihms les turpitudes commises à Genève, ce n'est [)as compromeltre ITnternationale : ceux qui la com- promettent, ce sont ceux ([ui ont fait en son nom toutes ces saletés ; et c'est seulement en ayant le courage de dire toute la vérité, et de dénoncer hauteuuMit les éléments impurs, ([ue nous [)ai'viendrons à sauver le peu qui reste de ITnternationale à Genève. Le Congrès romand de \'cvcy avait tristement témoigné de la «léca- dence de la Fédération (pii s'appelait encore « romande ». u D'après le rai>porl du Comité fédéral, la Fédération romande comjilait trente-huit Sections-; or, dix Sections seulement étaient représentées à N'evcy : celles 1. l'iifics Libres, n° 2i)2 (2.S uclol)ri' l'.t();i), p. 40ti. •2. Ccchillrr ctaiL fort cxas^fn-, cuv lic;ui(n que les Sections de celte ville s'intéressaierit fort peu aux agissements de la coterie Marx-Outine. » (Mémoire, p. 255). Malheureusement pour les auteurs du projet de Fédération suisse, la Section de Zurich, auquel il fut communiqué, ne voulut pas admettre la clause qui éliminait la Fédération jurassienne : elle rédigea un contre- projet, dans lequel elle supprima la condition de reconnaître les décisions de la Conférence de Londres ; et elle résolut que son contre-projet nous serait communiqué. En elïet, le 9 juillet, le Comité fédéral jurassien rece- vait la lettre suivante : Ziirich, le 8 juillet 1872. Chers amis. Vous recevez ci-joint quatorze exemplaires de notre contre-projet au plan élaboré par le Congrès romand pour la consti- tution d'une Fédération régionale suisse. Ayez l'obligeance de les faire parvenir aux comités locaux. Je vous envoie ces exemplaires pour toute la Fédération jurassienne, attendu que nous ne connais- sons pas les adresses des Sections. Salut fraternel. Au nom et par ordre de la Section de Ziirich : Le correspondant, Hermann Greulicu, A cette lettre était joint un post-scriptum personnel ainsi conçu : Mon cher ScliAvitzguébel, Ne serait-il donc pas possible de réta- blir l'union entre les internationaux de la Suisse? Avec ces inimitiés personnelles, toute notre organisation marche à la ruine, et je crois que, des deux côtés, l'on devrait se comporter un peu plus fraternel- lement. — H. G. Le Bulletin publia la lettre de Greulich, et la fit suivre des observations que voici : Ah ! vous vous apercevez enfin, citoyen Greulich, que la consé- quence des infâmes attaques personnelles auxquelles vos amis de Genève se sont livrés contre les Jurassiens et contre tout ce qui était indépendant dans l'Internationale sera la ruine de notre Asso- ciation ! C'est un peu tard. Rappelez-vous, citoyen Greulich. la patience, pour ne pas dire la débonnaireté, que nous avons montrée pendant des mois, après le Congrès de la Chaux-de-Fonds de triste mémoire, lorsque Y Egalité nous traînait dans la boue et quà chaque olfre de conciliation faite par la Solidarité elle répondait par une nouvelle insulte. C'était alors qu'il fallait parler d'union ; alors tout pouvait se réparer encore ; mais, depuis lors, la situation a change, que sur le papier. Du reste, tout le rapport du Comité fédéral romand, imprimé dans VEgaiité du 13 juin 1872, est un ctief-d'œu"re de mauvàsc foi, de haine et d'iiypocrisie. C'est ainsi que le jésuite qui l'a rédigé y rend « un éclatant h'>mmage à la mémoire de son ami Varlin, auquel les Sections genevoises doivent tant de recon- naissance!» Or, Varlin s'était hautement prononcé pour les Jurassiens, et avait été en correspondance avec nous pendant tout le temps de la Commune; il n'avait pour Outine et ses acolvtes que le plus profond mépris. (Note du Méiimir^.) 1. Cette Seciion de Laus mne n'était n uurellem-nt pas la môme que celle qui avait délégué Pindy au Congrès de la Fédération jurassienne au Locle le 19 mai. QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE V 3oi et, comme le dit arec raison la Federacion de Barcelone', il s'est dégagé de tout cela une lutte plus haute, une lutte de principes, qui sépare aujourd'hui l'Internationale en deux camps : c'est la lutte entre le principe de fédération et d'autonomie, d'une part, et le principe d'autorité, de l'autre. Et, à ce moment où cette lutte a pris le caractère d'une crise aigué. nous ne pourrions, sans trahison, abdiquer, et renoncer à la défense de nos principes. Expliquons-nous d'abord, résolvons les grandes questions qui nous divisent, écartons les intrigants, les traîtres et les voleurs, — nous nous embrasserons après. On a vu (p. 23o) que M"" Bakounine avait fait le projet, lorsqu'elle eut appris, le i" novembre 1871, la mort de son second frère, de se rendre en Sibérie, avec ses enfants, au printemps de 1872 : je ne sais pas s'il s'agissait d'un simple voyage, ou si elle avait la pensée de fixer désor- mais sa résidence auprès de ses vieux pai^enls. Dès le 22 février elle avait reçu de l'ambassade russe à Berne l'autorisation nécessaire (calendrier- journal). Elle fit un long séjour à Menton chez les Oslroga, du 21 mai au 9 juin ; et, le 3o juin, elle et ses entants quittèrent Locarno; Bakounine les accompagna juî-qu'à Bide, où, le 3 juillet, ils se séparèrent. Dans le calen- drirr-journal, Bakounine écrit : « 3. Séparation : pour combien ? pour un an ? pour toujours ? Antonie pariie par Francfort (billet pour Berlin, par Cassel) à 8 h. 3/4 matin. Moi arrivé Olten 11 h. 3/4; dîné. Arrive Ross. Lettre à Caliero. — 4- Ross part 8 h. 1/2 du matin ; moi, faute d'argent qu'il doit menvoyer par télégraphe, ne partirai qu'à midi. Pars à 12 h. ; à Zurich à 2 heures. Rencontré par Holstein, Ralli, llrvacanin; me loge chez ce dernier. » Bakounme établit, pour tout l'été, son quartier général à Zurich, où il se trouvait au milieu d un cercle de jeunes Slaves, Russes et Serbes, qui l'accueillirent avec empressement et déférence. Sa présence à Zurich allait lui permettre de prendre une part plus active à ce qui se passait dans la Fédération jurassienne, aux alfaires intérieures de laquelle il était resté jusqu'à ce moment complètement étranger. Cependant le Conseil général venait de prendre une résolution hardie. Devant le mouvement des Fédérations qui réclamaient un Congrès, sa position devenait difïicile ; Marx et Engels résolurent d'en finir en convo- quant un Congrès général, mais en prenant leurs mesures pour assurer d'avance à leur parti une majorité toute faiie, de manière à ce que le Con- grès fût l'écrasement définitif des fédéralistes. En consét|uence, le Conseil général convoqua le Congrès général de l'Association internationale des travailleurs pour le lundi 2 septembre 1872, à la Haye, eu Hollande. La convocation du Congrès de la Haye bit annoncée à la Fédération jurassienne par une lettre officielle signée Jung et portant la date du 10 juillet 1872 -. Notre Comité fédéral se liAta de protester en ces termes (lettre du i5 juillet au Conseil général) contre le choix de la Haye : Le bon sens indique que le lieu du Congrès doit être autant que possible un point central, à la portée do toutes les Fédérations ou du moins du plus grand nombiH*. Or, la PLiye ne reiiq)lit pas ces condi- tions. C'est au contraire un point extrêmement excentrique, et le choix de cette ville rendrait i)resque impossible à une partit^ des Fédérations l'envoi de délégués, vu les frais énormes (pi'elles auraient à supporter. Le pays cjui nous paraissait naliireUement tlésigné pour èlre le siège du Congrès, c'était la Suisse, tant par sa position eenlrah' que 1. Nmnér» du 30 juin 1872, article reproduit dans le n" 13 du Bulletin {\',\ juillet). 2. Elle est nupriméc dans le supplomenl 1:^7 juillet) au n° 13 du Bulletin. 'JOU l/lNIKUNAllONALK par la liberté relative dont on y jouit. Nous venons donc, de la façon la plus l'ornielle, et assurés qu'après un nouvel examen de la ques- tion vous ne pourrez que partager noire opinion, vous demander de revenir sur votre décision, et de choisir j)o«ir siège du Congrès une ville qxieleon(pie de la Suisse. Nous faisons ai)pel à votre sentiment d'équité ; il ne peut pas être dans voire intention de lernier, d'une manière indirecte, les portes du Congrès aux délégués de certaines Fédérations ; vous ne voudrez pas que le Congrès général, où tant de graves questions doivent recevoir leur solution, voie son autorité morale afl'aiblie par ce l'ait ; et vous voudrez, au contraire, donner une preuve de la loyauté avec laquelle vous acceptez le débat, en faisant d'autant plus droit à notre réclamation qu elle vient d'une Fédération qui se trouve en dissidence de vues avec vous sur plusieurs points. Le secrétaire correspondant du Conseil général, Jung, nous répondit, le 28 juillet, que le Conseil maintenait sa décision ; que le Congrès ne pourrait se tenir en Suisse, « parce que c'est de là que sont parties les discussions, et qu'elles y ont leur siège » ; que « le Congrès subil toujours, plus ou moins, l'influence locale du lieu de sa réunion » ; que, par conséquent, « pour donner plus de poids aux décisions du Congrès et plus de sagesse à ses discussions », il avait fallu « choisir un endroit éloigné du lieu principal des discussions » ; et qu'enfin « la Suisse ne peut prétendre à avoir le monopole des Congrès ». Le Bulletin^ en enregistrant cette fin de non-recevoir, y opposa les considérations suivantes (n° 14, i" aovit) : Le Conseil général dit avoir voulu soustraire le Congrès aux in- fluences locales. Mais si ces influences devaient exister en Suisse, pense-t-on quelles n'existeront pas à la Haye? Le citoyen Jung dit en propi'es termes que « le Congrès subit toujours, plus ou moins, l'influence locale du lieu de sa réunion ». Donc il subira celle du milieu, quel cju'il soit, dans lequel il se réunira. Et cette fois, quel sera ce milieu ? Précisément le plus fâcheux de tous, celui qu'il aui*ait fallu éviter avec le plus de soin, un milieu gevinanique '. Qu'on ne vienne pas, à ce sujet, répéter contre nous la ridicule accusation cjue nous prêchons la haine des races. C'est tout au con- traire pour empêcher cette haine de races, cjui ne manquerait pas de se produire dans l'Internationale si une race voulait essayer de dominer les autres, que nous croyons nécessaire de parler franche- ment de cette question. De quoi est accusé le Conseil générai de Londres, chez les Espa- gnols, chez les Italiens et chez les Français ? De tendances panger- maniques, ce qui signifie, en d'autres termes, de la tendance à vouloir imposer l'esprit allemand, l'autorité des théories allemandes, à toute l'Internationale". Or, il y a des faits qui, malheureusement, donnent beaucoup de vraisemblance à cette accusation. 1 . On voit que nous connaissions bien mal la Hollande à ce moment, puisque nous l'appelions « un milieu germanique ». Nous ne nous attendions guère à voir les délé- gués de la Fédération llollandai^e voter avec iiou> à la Haye contre le Conseil général. 2. Qu'on se rappelle ce que Marx avait écrit en août 1870 au Comité de Hrunswick- Wolfeiibùltel sur « le rôle historique assigné â la classe ouvrière allemande », sur « la nouvelle époque de l'histoire » ouverte par les victoires des armées prussiennes; et cette parole qui revendiquait pour le prolétariat allemand une hégémonie légitimée par les triomphes militaires : « Cette guerre a transféré le centre de gravité du mouvement ouvrier continental de France en Allemagne ». QUATRIÈME PARTIE. CHAPITRE V 3o3 Premier fait : Le Conseil général a une doctrine oflîcielle, qu'on retrouve dans tous ses manifestes ; et cette doctrine officielle est celle qui a été publiée il y a vingt ans dans le « Manifeste du parti commu- niste allemand » (Maniiestder deiitschen Kommunisten-Partei '). Les signataires - du « Manifeste des communistes allemands » sont M. Marx et M. Engels, lesquels siègent tous deux au Conseil général. C'est M. Marx qui rédige en général tous les documents importants publiés par ce Conseil : rien d'étonnant dès lors à ce qu'ils portent l'empreinte d'une doctrine communiste allemande. Quant à M. Engels, il est. lui Allemand, correspondant du Conseil général pour l Es- pagne et l'Italie: et d'où vient ce choix singulier? on va le savoir : il y a un an à peu près, le citoyen Bastelica était membre du Conseil général, et, comme il connaît la langue espagnole, et qu'il a séjourné en Espagne lors de la première prosciùption de l'Internationale en France, la proposition fut faite de le nommer correspondant pour l'Espagne ; cette proposition fut rejetée, par le motif « que ce n'est pas aux divers pays de choisir les correspondants c[ui leur conviennent le mieux, mais que c'est au Conseil général à déléguer pour chaque pays le correspondant qui lui paraît le plus convenable ». Et dans le cas particulier on imposait M. Engels à l'Espagne et à l'Italie, parce que M. Engels, l'alter ego de M. Marx, devait utiliser son emploi de correspondant à travailler pour le compte de Vintrig'ue marxiste, tandis que Bastelica n'aurait pas été si complaisant. xXous avons en mains des lettiMîs de M. Engels qui prouveront la réalité de tout cela. Second fait : Outre M. Marx et M. Engels, qui sont les deux tètes du Conseil général, que voit-on dans ce Conseil : des Allemands qui sont de fervents disciples de Marx, comme Eccarius ' et Lessner ; des Anglais qui entendent fort mal les questions, dès qu'elles cessent d'être exclusivement anglaises, et qui s'en rapportent à M. Marx pour tout ce qui concerne le continent * ; quelques individualités qui ne sont ni allemandes ni anglaises, mais qui subissent l'inlluence du milieu dans lequel elles vivent depuis longtemps, comme le citoyen Jung '% ou d'une éducation allemande , comme le citoyen Vaillant ; ajoutez à cela quelques citoyens d'autres nations à qui on jetle de la 1. Si invraisemblable que cela puisse paraître à ceux qui se figurent que les écrits de l'école marxiste étaient lus assidûment par les membres de l'iuternationale. le célèbre Manifeste réiUj.'é en 1847 et publié en 184S par Marx et Engels ne nous était connu, i\ mes amis (Bakounine excepté) et à mol, ainsi qu'aux ouvriers français, à cette époque, que par ouï dire. J'en avais entendu parler comme d'un Manifeste du parti communiste allemand, et je répétai la chose de contiance. En réalité, le titre de ce document est simplement : Munileste du parli coiiiiituin) [L'AlUtince, etc., p. 51). 4. Lettre communiquée par .M"' Cbarles Keller. 3i4 l'internationalk oui ; pour les autres, non ! J'ai même des doutes touchant Bakounine, qui au fond est un cœur très chaud et très aimant. En ce qui me concerne, je regrette d'avoir écrit dans un moment de colère une fort mauvaise lettre ' ; j'aur-ais dû suivre le conseil de Dante ^ Il y a ceci à ma décharge, que j'ai été traité en ennemi et singulièrement mal- traité, le plus injustement du monde. Depuis mon arrivée en Suisse, je n'avais cessé de prêcher la conciliation, ce qui m'avait valu d'être ibrt maltraité des deux côtés : pour les uns j'étais vendu à Marx, pour les autres agent de Bakounine. Ecœuré de tant d'injustice et d'incompréhension, j'avais fini par m'abstenir, et je préparai une lettre confidentielle à Marx, que j'estimais beaucoup. Je le suppliais de s'interposer, de recommander à ceux de Genève et au Conseil général une attitude de conciliation ; je lui disais que j'étais à sa disposition pour ramener l'union, etc. Cette lettre était écrite, j'allais l'envoyer ; j'en parlai à cet excellent Bastelica, tant calomnié lui aussi. Il rit aux éclats et me dit : « Tu veux donc être la risée des gens de Londres ? Marx sait de reste tout ce que tu lui dis ; j'ai vu les choses de près ; il montrera ta lettre aux afïidés, et l'on fera des gorges chaudes à tes dépens. » Je retardai l'envoi, sans en abandon- ner l'idée. Et la fameuse Circulaire était imprimée depuis trois semaines ! J'y vis avec douleur les signatures de Ranvier et de Johannard. qui venaient de m'écrire des protestations d'amitié. J'apprenais en même temps que Serraillier envoyait contre moi des « circulaires » dont le contenu est si infâme que je vous manquerais de respect en vous l'analysant. C'est après tout cela que, dans un moment d'humeur, j'écrivis ma réponse. Maintenant que je suis calme et isolé, je vois que cette scission était inévitable. . . Je crois que, de même que les types de famille tendent à s'effacer, de même les types nationaux finiront par se fondre de plus en plus dans l'infini du type humain ; mais, quant à présent, les différences existent, et la dernière guerre les a momentanément accentuées. Depuis la Réforme, la race anglo-germanique suit une politique de réforme par l'Etat qui n'est nullement dans le développement histo- rique des peuples gallo-latins (France, Italie, Espagne, Belgique wallonne, Suisse jurassienne et romande). Ces derniers n'ont réa- lisé des progrès qu'à coups de révolutions, et, d'une façon plus ou moins consciente, ils ont rompu avec le vieil ordre gouvernemental. Ils sont anarchiques, c'est le mot juste, en attendant mieux. Or, il se trouve à la tête de l'Internationale un Conseil anglo-germanique décidé à faire prévaloir ce qu'ils appellent l'idée étatiste. Les dissi- dents répondent naturellement par le mot Commune, qui est de tra- dition dans leurs pays respectifs. Une scission aurait pu se faire à moins, et très probablement elle se fera peu d'heures après que vous aurez reçu cette lettre '. La lettre qu'Eleanor Marx avait écrite à Elise Grimni ayant été commu- niquée à Malon quelques jours plus tard, il répondit à Malhilde Rœderer, le 17 septembre, en réfutant point par point les inexactitudes et les calom- 1 . Sa réponse à la « Circulaire privée », publiée dans le Bulletin du 15 juin 1872, ainsi que dans le Corsaire, le Rappel et la République française de Paris. 2. Segui il tuo corso, e lascin dir le genti. Marx a placé ce vers à la fin de la préface de Das Kapital (25 juillet 1867), et c'est là que je l'avais fait lire à Malon pendant son séjour à Neucliâtel. 3. Lettre communiquée par M°* Charles Keller. QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE V 3l5 nies qu'elle renfermait. De cette longue apologie, je ne veux transcrire qu'un seul passage, celui qui est relatif à l'Alliance, dont M"" Marx pré- tendait que Malon était ou avait été membre : Membre de V Alliance. Ce ne serait pas un déshonneur, mais jamais Je n en ai fait partie . Au commenceinent de 18(39, fiuand on la fonda, je m'y opposai \ et, après de vives discussions, nous nous séparâmes froidement, sinon adversaires, avec Bakounine % que je n'ai pas revu depuis, mais que je liens, je ne saurais le dire assez haut, pour un homme de mérite, pour un ami dévoué et pour un loyal caractère. Guillaume non plus n'a Jamais fait partie de V Al- liance. Ni Landeck ni A. Dupont, beau-frère de Gérardin \ ce pauvre cei'veau troublé, qui paiera de sa vie sa vanité, mais qui n'est pas agent, n'ont jamais connu Bakounine, n'ont jamais de près ni de loin été en rapport avec lui. Tout cela est indéniable ; et voilà com- ment cette jeune fille de dix-sept ans observe la vérité * ! Les intrigues marxistes avaient leur répercussion jusqu'en Amérique. Depuis 1870, il s'était fondé aux Etats-Unis un certain nombre de Sections de l'Internationale, qui s'étaient recrutées surtout parmi les immigrants européens, Allemands, Français, Italiens, Slaves ; quelques politiciens américains étaient aussi entrés dans l'Association, espérant en tirer profit pour leurs intérêts particuliers. Au bout de peu de temps, la division s'était mise parmi ces Sections, à propos de l'une d'elles, la Section 12 (ces Sections américaines se distinguaient par de simples numéros d'ordre). Ces querelles, dont l'écho nous arrivait par les journaux, étaient fort peu intelligibles pour nous, et nous ne nous y intéressions guère, a Nous savions vaguement qu'en Amérique un conflit venait d'éclater entre les marxistes, dirigés par Sorge, et les fédéralistes ; les premiers avaient expulsé les seconds du Conseil fédéral américain '" par un coup d'Etat (3 décembre 1871), en sorte que deux Conseils fédéraux se trouvaient en présence : celui de Spring Street (fédéralistes) et celui du Tenth Ward Hôtel (Sorg<") " ; mais nous étions loin de nous rendre un compte exact des choses ; et, mal renseignés par le Socialiste de New York, nous fûmes un moment sur le point de croire que c'était Sorge qui représentait le prin- cipe d'autonomie, et de nous aboucher directement avec lui comme avec un allié ! « Nous étions également bien loin de nous douter que, dès ce moment, il y avait, au sein même du Conseil général, un commencement de protes- tation ; qu'Eccarius avait été suspendu par Marx et ses amis de ses fonc- tions de secrétaire correspondant pour l'Amérique, comme suspect de pactiser avec les fédéralistes américains " ; et que Ualcs, Jung, Mottershead 1. L'Alliance de la démocratie socialiste avait été fondée en septembre 1808; mais c'est en janvier 18(19 qu'fiirenl lieu, en divers pays, des discussions sur la nouvelle association et sur les inconvénients (|ue son existence pouvait présenter pour l'Inter- nationale (voir tome 1°', pages 110 et suivantes). 2. La séparai ion de Malon d'avec Hakonnine a une autre cause, dont Malon ne pouvait pas parler à sa correspondant!' : la crise survenue en février 1869 dans la Fraternité internationale (t. 1'% pa|j;es 120 et 131). 3. Charles (iérardin, niemlire de la Commune, qui disparut le 9 mai 187i en même temps que Hossel. 4. Lettre communitiuée par M"" Ciiarles Keller. H. Ce Conseil fédéral avait son siôge à New York, et se composait d'un délégué par Section. 0. An .") mai 1H72, il y avait aux Etats-Unis cinquante Sections de l'Internalionale, doni quarante (Mivoyaient leurs délégués au Conseil fédéral de Spring Street, et dix à celui du T(>ntli Ward Motel. " 7. Au printemps de 1872, le Conseil général avait prononcé la suspension de la Section 12, de New York. Feu de temps après, une lellrc, signée d'iiccarius, et 3i6 l'internationale et quelques autres, blessés de voir Marx chercher à dominer le Conseil fédéral anglais (qui venait de se former) comme il dominait déjà le Conseil général, commençaient à lui faire une opposition qui devait plus tard amener une rupture ouverte. Nous nous figurions que le Conseil général était complètement homogène, et nous enveloppions tous ses membres dans une même réprobation \ » Dans le Jura, toute l'activité de nos militants n'était pas absorbée par la lutte contre le Conseil général. On a vu qu'en avril une grève des ouvriers graveurs et guillocheurs, à la Chaux-de-Fonds, avait été énergi- qucmenl soutenue par les membres de la Fédération jurassienne. En même temps, un mouvement ouvrier fort remarquable se dessinait au Val de Saint-lmier : à la suite de la constitution d'une Ligue des patrons horlogers, à laquelle avaient adhéré deux cent vingt-neuf fabricants (Bulletin, n» 6), une assemblée populaire réunie à Saint-lmier le 7 avril 1872 décida la création d'une Fédération ouvrière {Bulletin, n" 9) ; les comités des diverses associations corporatives du Vallon élaborèrent en commun un projet de statuts, auquel adhérèrent successivement les sociétés des repasseurs et remonteurs, des graveurs et guillocheurs, des peintres et émailleurs, des monteurs de boîtes, des faiseurs de ressorts; et une corres- pondance en date du 27 juillet, publiée dans le n° i5 16 du Bulletin (i5 août- i" septembre), annonça que a la constitution de la Fédération ouvrière du Val de Saint-lmier était un fait accompli ». 11 avait été décidé, le 19 mai, qu'un Congrès de la Fédération juras- sienne serait tenu quelques jours avant l'ouverture du Congrès général. Ce Congrès se réunit le dimanche i8 août, à la Chaux-de-Fonds, à l'hôtel de l'Ours ; il se composait de délégués des Sections de Genève, de Bienne, de Zurich ', de Porrentruy, de Saint-lmier, de Sonvillier, de la Chaux-de- Fonds, du Locle, de Neuchâtel, des graveurs et guillocheurs du district de Courtelary, des graveurs et guillocheurs du Locle \ Un nombre assez considérable d'adhérents à la Fédération jurassienne assistèrent toute la journée aux travaux du Congrès. Il était venu en particulier de Zurich plusieurs étudiants et étudiantes russes et serbes ; je me rappelle que dans le nombre il y avait Sophie Bardine*. Bakounine, qui était délégué de je ne sais plus quelle Section, les avait accompagnés. Le Congrès manifesta l'entente la plus complète entre tous les assis- tants. 11 décida l'envoi de deux délégués au Congrès de la Haye, qui adressée au Conseil fédéral de Spring Street, annonçait que le Conseil général, recon- naissant qu'il avait agi trop précipitamment, désirait recevoir des explications sur les causes de la scission américaine, et qu'il retirerait ensuite la suspension de la Section 12, C'est pour avoir écrit cette lettre qu'Eccarius fut relevé de ses fonctions; Marx le remplaça par Le Moussu, qui écrivit aussitôt une lettre excommuniant le Conseil fédéral de Spring Street. 1. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 236. 2. En août 1872, des étudiants russes et serbes, des deux sexes, constituèrent à Zurich une Section slave : c'est cette Section qui fut représentée au Congrès de la Chaux-de-Fonds. 3. Les noms des délégués au Congrès ne sont pas indiqués dans le compte-rendu publié par le Bulletin. 4. A ce moment la colonie slave de Zurich était très préoccupée d'un événement qui eut beaucoup de retentissement : la police zuricoise venait d'arrêter, le 14 août, Net- chaïef, qui depuis un certain temps se cachait à Zurich, et dont la retraite avait été dénoncée par un mouchard nommé Stempkowski. On lit dans le calendrier-journal de Bakounine : « Août 14. Nietchalef arrêté. Arrive Ozerof et femme. — 15. Discussion sur Nietchalef. Holstein à Brrne. OElsnitz accompagne Ozerof à Berne. — 16. Je vais chez Gustave Vogt pour Nietchalef. Stempkowski espion. Toursky, revision des papiers Nietchalef. — 17. Serbes chez moi. Partons à 1 h. 40 avec Russes accompagnés de Serbes pour Chaux-de Fonds. » On sait que Netchaïef fut livré à la Russie par le gouvernement suisse le 27 octobre 1872 ; condamné aux travaux forcés à perpétuité, Il est mort en décembre 1882 dans la forteresse de Pierre et Paul, à Saint-Pétersbourg. QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE V 31^ devait s'ouvrir quinze jours plus tard, le 2 septembre, et adopta le texte d'un mandat impératif leur indiquant la conduite à suivre; ce mandat portait que la Fédération jurassienne désirait « l'abolition du Conseil général et la suppression de toute autorité dans l'Internationale » ; que les délégués jurassiens devaient « agir en solidarité complète » avec tous les délégués « qui protesteraient franchement et largement ' contre le principe autoritaire » ; que, si le Congrès de la Haye n'acceptait pas « les bases de l'organisation de l'Internationale énoncées » dans le mandat, les délé- gués jurassiens devraient se retirer, « d'accord avec les délégués des Fédérations anti-autoritaires »; enfin, que les délégués jurassiens devaient « autant que possible éliminer toute question personnelle, en proposant au Congrès l'oubli du passé ». Les délégués, élus au scrutin secret, furent James Guillaume et Adhémar Schwitzguébel ; ce dernier fut désigné sur le refus d'Auguste Spichiger, qui ne voulut pas accepter la délégation. J'aurais bien voulu refuser aussi, car il m'était très diflîcile de m'absenter de l'imprimerie pour un si lointain voyage ; mais mes amis insistèrent, et il fallut me soumettre à leur décision. 11 fut entendu qu'une souscription serait ouverte dans les Sections de la Fédération pour couvrir les frais de délégation. Naturellement, et comme conséquence de ce vote, le Congrès n'accepta pas la proposition, faite par la Fédération italienne, de tenir le 2 septembre un Congrès international à Neuchâtel, et il chargea le Comité fédéral d'écrire immédiatement à la Fédération italienne pour l'engager d'une manière pressante à revenir sur sa décision et à se faire représenter à la Haye. Une seconde question dont il fallut s'occuper fut celle de la proposition de la création d'une Fédération suisse. La Section allemande de Zurich (Section Greuhch) avait envoyé tout récemment une circulaire aux Sec- tions de la Suisse allemande, dans laquelle, après avoir constaté l'impos- sibilité de créer une Fédération régionale suisse, elle proposait la consti- tution d'une Fédération spéciale des Sections de la Suisse allemande. La résolution suivante fut votée par notre Congrès : Le Congrès jurassien pense que le mieux est de renoncer à la Fédération régionale suisse, comme le propose aussi la Section de Zurich dans sa circulaire du 9 août 1872, et de laisser chaque groupe se constituer et se développer librement sans se préoccuper de la question nationale. Le Congrès allirme, du reste, qu'il maintient dune manière complète la solidarité économique entre travailleurs. Le Comité fédéral fut chargé de présenter aux Sections, avant la liu de l'année, un rapport sur les moyens de rendre le Bulletin hebdomadaire, tout en agrandissant son format. A six heures du soir, le Congrès avait terminé ses travaux, et un banquet suivi d'une soirée familière clôtura la journée. Au cours de la soirée, nous vîmes entrer dans la salle où nous étions réunis, au nombre d'une centaine, deux étrangers à la haute stature, à la physionomie méri- dionale : c'étaient Pezza et Cafiero qui arrivaient d'Italie, pour nous apporter le salut fraternel de la Conférence de Rimini. l'ezza, la figure pAle et amaigrie, semblait malade ; et nous apprîmes qu'en eil'el il était atteint depuis plusieurs mois d'une grave allection de la poitrine qui mettait sa vie en danger : il était très fatigué du voyage, et nous l'en- voyâmes se mettre iuunédiatement au lit. Cafiero, lui, scmi)lait se porter à merveille ; sa figure, aux traits réguliers, (luencadrait une barbe brune, exprimait à la fois la bonté et l'énergie ; et, à travers ses lunettes, ses yeux souriaient à tous ces amis qu'il connaissait déjà de nom. Schwitz- guébel et moi nous le conduisîmes dans une chand)re de l'hôtel, pour qu'il 1. Ces deu.x adverbes attestent la collaboration de Bakounint> a la rédaction du mandat. 3i8 l'internationale pûl y faire ses ablutions : après quoi, lorsqu'il fût revenu au milieu de nous, nous passâmes le reste de la soirée à l'écouter nous parier de ses cama- rades italiens, dont le naturel franc et ouvert et le tempérament révolu- tionnaire nous étaient si sympathiques. Le lendemain lundi, nous nous rendîmes, Bakounine, Galiero, Pezza e moi, avec les camarades du Vallon, au Val de Saint-lmier : nos nouveaux amis désiraient faire plus ample connaissance avec lu Fédération juras- sienne. Je trouve dans le calendrier-journal de Bakounine des indications relatives à cette petite excursion, qui comprit aussi le Locle et Neuchâtel : Août 19. A I h. 4o partons, dames russes pour Ziirich, nous pour Sonvillier, hôtel de la Balance. — 20. Sonvillier, James dans l'hô- tel. . . Soir travaille et fais travailler. — 21. Travaillé toute la journée avec Cafiero et Pezza '. Soir assemblée des compagnons chez nous. — 22. Accompagnés des amis de Sonvillier, Cafiero, Pezza et moi allons au Locle. Soirée café Frey. — 23. Soir à la Chaux-de-Fonds. Soirée café de la Balance. . . — 24. A 3 h. arrivés Neuchâtel. Sou- per chez Guillaume. Pezza très fatigué. — 26. Matinée avec Guil- laume ; à 3 h. 1/2 partons ; à 8 h. 1/2 arrivés à Ziirich. — 26. Pezza hémorragie ...» Le Comité fédéral jurassien avait écrit d'urgence à la Fédération ita- lienne, comme il en avait reçu le mandat, afin de l'engager à revenir sur sa décision, et à envoyer ses délégués à la Haye « pour y prendre part à la grande lutte entre l'autorité et le fédéralisme, qui allait décider de l'avenir de l'Internationale ». Au nom de la Commission de correspondance de la Fédération italienne, Costa, secrétaire de cette Commission, répondit d'Imola, le 24 août, qu'il n'était pas possible de révoquer une résolution prise d'un accord unanime par la Conférence de Rimini, et que, par conséquent, aucun délégué italien ne se rendrait à la Haye. Mais, à la suite d'un nouvel échange de lettres, les Italiens, tout en maintenant leur résolution de convoquer un Congrès « anti-autoritaire », consentirent à en modifier la date, qui fut reportée au i5 septembre ; et des considérations de convenance locale firent choisir Saint-lmier pour siège de ce Congrès, au lieu de Neuchâtel. Comme on l'a vu, une souscription avait dû être ouverte dans les Sec- tions de la Fédération jurassienne pour couvrir les frais de l'envoi de deux délégués à la Haye. Nos ressources étaient minimes, mais chacun fit un effort, et la somme nécessaire à notre voyage put être réunie. Le vendredi 3o août, Schwitzguébel et moi nous partîmes de Neuchâtel par le premier train, pour nous rendre à la Haye par Bâle, l' Alsace-Lor- raine, Namur et Bruxelles. J'emportais avec moi, pour les distribuer à la Haye aux délégués, une vingtaine d'exemplaires des cinq premières feuilles (80 pages) et d'une partie des pièces justificatives du Mémoire de la Fédé- ration jurassienne : il n'avait pas été possible de pousser plus loin l'im- pression du volume avant le Congrès. Le même jour, Cafiero, de son côté, partait de Zurich : il voulait assister aussi au Congrès de la Haye, mais en simple spectateur. Il nous rejoignit à Bâle. Le 19 août, Engels avait écrit ce qui suit à un de ses correspondants de Belgique, E. Glaser ^ : 1. J'étais reparti la veille pour Neuchâtel. 2. Ce Glaser était un personnage assez louche, brasseur d'affaires, et qui fut plus tard, dit-on, en rapport avec l'ambassade russe. Engels lui écrivait, comme on le verra, pour le charger de faire publier dans les journaux socialistes belges les nou- velles qu'il venait de recevoir au sujet de la Conférence de Rimini. Glaser n'imagina rien de mieux que de copier les principaux passages de la lettre d'Engels et de les envoyer, le 21 août, à Brismée, qu'il connaissait. Après le Congrès de la Haye, Brismée montra cette pièce intéressante à Joukovsky : celui-ci en prit copie, et c'est dans ses papiers que Nettlau l'a trouvée. (Nettlau, p. 612.) QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE VI Sig Vous saurez déjà que la victoire est désormais gagnée. Les Italiens soi-disant internationaux ont tenu une Conlerence à Rimini, où les représentants de vingt Sections ont résolu : « La Conférence déclare solennellement, etc. » [suit le texte de la résolution italienne convo- quant un Congrès général anti-autoritaire à Neucliàtel en Suisse]. Il sera bon de publier cela immédiatement dans V Internationale et la Liberté. Bakounine, dont le style se reconnaît dans tout ce document S voyant la partie perdue, ordonne la retraite sur toute la ligue et se sépare avec les siens de l'Internationale. Bon voyage à Neucliàtel ! . . . Cela vient en temps exact pour ouvrir les yeux aux Espa- gnols : là nous avons réussi à tirer le renard de son terrier. Le Conseil tedéral actuel a été dénoncé publiquement comme traître à l'Internationale. . . La plus ancienne Trade Union du monde, composée de mécaniciens, lilateurs et tisserands de la Catalogne, comptant 40.000 membres, s'est déclarée pour nous et envoie Mora, un des nôtres, au Congrès ^ . . La résolution de Rimini achèvera l'Alliance en Espagne. ... Il y a encore un autre avantage. Désormais tout scandale public sera évité au Congrès ^ Tout se fera avec décorum devant le public bourgeois. Quant au Congrès de rseuchâtel, on verra que ce n'est que la Fédération jurassienne avec quelques Sections italiennes qui s'y réunira, ce sera un fiasco absolu. Malheureusement pour Engels et ses prédictions, les Jurassiens n'avaient pas été assez sots pour laisser le champ libre, dans le (Congrès général, aux agents de Marx qui comptaient pouvoir s'y livrer, en l'absence de toute opposition, à un assassinai inorul « sans scandale 1» et « avec décorum ». Acceptant la bataille, malgré les conditions désavantageuses et déloyales qui leur étaient imposées, les délégués jurassiens se rendaient à la Haye : ils allaient y trouver les Espagnols, à qui les dénonciations d'Engels n'avaient point, comme celui-ci se le figurait, « ouvert les yeux » ; les Belges, que l'épître écrite à Glaser et couniiuniquée par lui à Brismée avait laissés insensibles ; les Hollandais et les Anglais, qui arrivaient bien décidés à défendre le principe d'autonomie, — et icjîasco annoncé par le grand factotum de Marx fut celui de l'intrigue autorilaire : l'édifice de men- songe laborieusement échafaudé allait s'écrouler coiimic un château de caries. VI Le Congrès de la Haye {j-y septembre i-'^yj). Après être entrés en Alsace par Bâle, nous nous arrêtâmes, Schwitz- guébel, Cafiero et moi, à Mulhouse, où nous voulions faire visite aux inter- nationaux de cette ville. Nous nous rendîmes au cabaret de M"' W'eiss. 1. Bakounine, je l'ai dit, fut aussi surpris el aussi mécontent que nous lorsqu'il lut la résolution de lUiniui. 2. Cétail une fau>s(' nouvelle: le délégué ps| ère ne vint pas. Il parait que F. Mora, voyant la tournure qu'avaient prise les choses en Espagne, chancelait et manquait de résolution. Engels écrivit à Sorge le 16 novembre IM7i : « Tout ce (|ui a eu lieu en Espagne, nous le devons à l'énergie du seul Mesa, qui a dû tout exécuter a lui iDut seul. Mora est faible, et a été un moment vacillant , Mora ist scliuacfi und icar einen AïKjenblick schirankend/. » [). Parce que, aucune délégation du parti anti-autoritaire, ù ce que croyait Engels, ne devant y venir, on pourrait y prononcer en catimini les expulsions rusolues d'avance. 320 l'internationale dont le mari, Eugène Weiss ', ouvrier imprimeur sur rouleaux pour étoiles (les persécutions politiques lui avaient l'ait [)errlre sa place à l'atelier, et il vivait d'un petit commerce de houille), élait le secrétaire-correspondant de la Section (naturellement secrète, à cause du réffime dictatorial établi en Alsace-Lorraine), qui Taisait partie de la Fédération jurassienne. Weiss, prévenu, arriva bientôt, amenant avec lui plusieurs camarades ; nous causâmes quelques moments, puis il fallut reprendre le train, qui nous emmena dans la direction de Strasbourg. Au delà de Strasbourg, au moment où le soleil se couchait, nous passâmes devant le village de Bischwiller (le train, qui était un rapide, ne s'y arrêtait pas) : c'était là qu'habitaient nos deux jeunes correspondantes alsaciennes, Mathilde Rœderer et Elise Grimhi % que nous n'avions jamais vues et auxquelles nous adressâmes par la pensée un salut amical. Nous continuâmes à rouler toute la nuit, traversant Metz, Luxembourg, Namur, et au jour nous arrivions à Bruxelles. La journée du samedi 3i se passa à courir la ville. Nous allâmes d'abord au local de l'internationale, café du Cygne, Grand'Place ; l'heure était matinale, c'était jour de marché, et la belle place sur un des côtés de laquelle se dresse l'admirable Hôtel de Ville était en partie occupée par des campagnards et par leurs grands chiens attelés à des charrettes ; nous nous rendîmes ensuite chez l'imprimeur Brismée, rue des Alexiens, i3, et chez Laurent Verrycken, qui tenait une petite boutique de librairie je ne sais plus où. Dans l'après-midi, nous vîmes quelques-uns des rédacteurs de la Liberté, de tous les journaux qui se publiaient alors celui où nous retrouvions le mieux nos propres aspira- tions : Victor Arnould, Hector Denis, Guillaume De Greef. Dans la journée étaient arrivés trois des délégués espagnols : Farga-Pellicer, qui était pour nous une vieille connaissance, et Alerini, venant tous deux de Barce- lone; Marselau, un jeune prêtre défroqué, venant de Séville. Le soir, nous assistâmes tous à une réunion de la Section de Bruxelles, passablement bruyante, et où nous pûmes constater que chez nos amis belges les avis étaient encore partagés : si tous revendiquaient énergiquement le droit à l'autonomie, quelques-uns n'approuvaient pas l'intransigeance des Espa- gnols et surtout des Italiens, et espéraient qu'il serait possible d'éviter une rupture avec Londres, craignant qu'elle ne déterminât une scission dans l'Internationale. Le dimanche matin, nous montâmes en wagon en compagnie des trois délégués espagnols et de plusieurs délégués belges, Brismée, Eberhardt, Roch Splingard, Herman ; à Anvers, nous trouvâmes Goenen et Van den Abeele, et c'est là également que nous rencontrâmes le quatrième délégué de la Fédération espagnole, Morago, qui avait A'oyagé par mer. D'Anvers, le train nous emmena dans la direction du Nord jusqu'à Moerdijk, où tous les voyageurs durent descendre. En 1872, le grand viaduc qui, à Moerdijk, franchit le Hollandsch Diep (bras de mer qui sépare le Brabant néerlan- dais de la province de Hollande méridionale), n'était pas encore construit ; il fallut nous embarquer à bord d'un vapeur qui, suivant la rivière Noord et passant devant la jolie ville de Dordrecht, dont la vue nous charma, nous amena, par un bras de la Meuse, à Rotterdam. Là, nous prîmes le train qui devait nous conduire dans la capitale des Pays-Bas. 1. Eugène Weiss, mêlé au mouvement ouvrier depuis 1867, avait été en relations avec Varlin ; une lettre de lui à Varlin, du 6 mars 1870, ligure au Troisième procès de L' Internationale a Paris, p. 50. 2. Depuis quelque temps, ces deux jeunes fllles faisaient partie de l'Internationale à titre d'adhérentes individuelles : Elise Grimm s'était affiliée pendant un séjour qu'elle avait fait à Londres (lettre de Maion à Mathilde Rœderer, 11 juin 1872) ; Mathilde Rœderer élait devenue, en mai, membre de la t^édération jurassienne. Dans sa lettre du 13 juin, dont j'ai déjà cité un passage, M'"« André Léo leur dit, en les félicitant de leur entrée dans l'Association : « Emhras^ez-vous toutes deux pour moi, chères internationales. Vous voilà donc aussi au ban de la société et des bons principes, n QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE Vï 321 Arrivés à la Haye dans l'après-midi, nous y reçûmes, dans la rue même, dès nos premiers pas, un accueil d'une cordialité inattendue : des ouvriers, devinant que nous étions des délégués de l'Internationale, nous arrêtèrent pour nous donner de chaleureuses poignées de main et nous adresser des souhaits de bienvenue que nous traduisaient nos camarades flamands ; et les mêmes démonstrations se renouvelèrent à plusieurs reprises. Nous nous dispersâmes pour aller nous loger à diverses adresses qui nous avaient été indiquées : Schwitzguébel, Cafiero et moi nous nous rendîmes à une modeste auberge, dans un quartier peu distant du palais royal ; et nous eûmes l'agréable surprise de trouver là, installés autour de la table de la petite salle à manger et prenant le thé, mon vieux camarade du Congrès de Lausanne, Eccarius, et quatre autres membres de la délé- gation anglaise, John Haies, Roach, Sexton, et le joyeux Irlandais Mot- tershead, plus un délégué australien à l'herculéenne charpente et aux manières simples, le mineur d'or Harcourt. Surprise non moins grande, nous apprîmes, en quelques instants de conversation, qu'Eccarius et ses camarades s'étaient logés dans cette auberge pour être le plus loin possible de l'hôtel où Marx et sa camarilla avaient élu domicile ' ; que le torchon brûlait au Conseil général, et que, bien que Roach, Sexton, Mottershead, John Haies et Eccarius fussent membres dudit Conseil, ils étaient en guerre ouverte avec ceux qui en formaient la majorité. « Mais, leur dîmes-nous, comment se fait-il donc que vous ayez signé la fameuse Circulaire privée imprimée il y a quatre mois, et au bas de laquelle vos noms fraternisent avec ceux d'Engels, de Serraillier, de Marx et de Longuet ? » Ils nous répondirent que leurs signatures avaient été placées là sans qu'il leur eût été donné connaissance du contenu de ce document. Eccarius nous apprit en riant qu'il avait été relevé de ses fonctions de secrétaire corres- pondant pour l'Amérique, sous l'inculpation d'être affilié à l'Alliance ; et que les membres du Conseil fédéral anglais étaient tous accusés par Marx d'être vendus à Gladstone. 11 devait y avoir une réunion préparatoire, le soir même, au local qui avait été loué pour le Congrès, la salle Concordia, dans la Lange Lombard- Straat. Nous nous y rendîmes ; et là, en faisant connaissance avec les délégués néerlandais, le tailleur Gerhard, représentant le Conseil fédéral hollandais, le lithographe Gilkens, représentant la société des lithographes d'Amsterdam, Van der Hout, représentant la Section d'Amsterdam, et Victor Dave, représentant la Section de la Haye, nous eûmes un autre étonnement : celui d'apprendre que la Hollande n'était nullement, comme nous nous l'étions figuré, inféodée au parti autoritaire, et qu'au contraire ses délégués avaient reçu le mandat de voter dans le sens de l'autonomie et du maintien des principes inscrits dans les Statuts généraux de l'Inter- nationale. Mais en même temps nous dûmes constater une chose beau- coup moins agréable : la présence presque au grand complet du Conseil général, dont les membres, avec l'appoint d'un certain nombre de délé- gués à mandats d'authenticité problématique, constituaient une n»ajorité faite d'avance, qui devait rendre illusoire toute délibération. Les trois premières journées du Congrès, lundi, mardi et mercredi, furent entièrement employées à la vérification des mandats. Voici, d'après la liste oflicielle, les noms des soixante-sept délégués dont la Conunission de vérification eut à examiner les pouvoirs : Délég-ués venus d'Ang-leterre - .• * Arnaud (Antoine), chimiste, délégué de la Section de Carouge (Suisse). * Cournet (Frédéric), professeur, délégué du Conseil général de Londres et du Comité central de Copenhague (Danemark). 1. Marx s'était installé à l'iiùttl «le Home, le principal iiôlel de la Haye. 2 Jo place un astérisque lievant les noms de ceux des délégués ijui faisaient partie du Conseil jïcnérai. O. 11. — l'I 329 l'internationale * Dupont (Eugène), luthier, délégué du Conseil général. * Ecciirius (Jean-Georges), tailleur, délégué de la Seetion des tbriniers de Londres. * Engels (Friedrich), publicisle, délégué de la Section de Breslau (Prusse) et de la Section 6 (Etals-L'nis). * Frtinkel (Léo), orl'èvre, délégué d'une Section de France. * Haies (John), délégué de la Section de Hackney Road, Londres. Harcourt (W. E.), mineur d'or, délégué de la Section de Melboui'ne (Australie). * Joliannard (Jules), délégué d'une Section de France. * Le Moussu, dessinateur, délégué de la Section française de Londres. * Lessner (Friedrich), tailleur, délégué de la Section allemande de Londres. * Longuet (Charles), proie sseur, délégué d'une Section de France. * Mac Donnell (J. P.), délégué de la Section irlandaise de Londres et de la Section de Dublin. * Maltman Barry, cordonnier, délégué d'une Section de Chicago (Etats-Unis). * Marx (Karl), publiciste, délégué du Conseil général, de la Section i des Etats-Unis, de la Section de Leipzig et de la Section de Mayence. * Mottershead (Thomas), délégué de la Section de Bethnal Green, Londres. * Ranvier (G.), peintre en poieelaine, délègue de la Section Ferré, à Paris. * Roach (John), délégué du Conseil tédéral anglais. * Serraillier (Auguste), tbrmier, délégué du Conseil général et d'une Sec- tion de France. * Sexton (George), médecin, délégué du Conseil général. * Vaillant (Edouard), ingénieur civil, délégué de la Seciion de la Chaux- de-Fonds (Suisse), d'une Section de France, et de la Section de San Francisco (iitals-Unis). Vichard, délégué d'une Seciion de France. Wilinot [pseudonyme 'j, délégué d'une Section de France [Bordeaux]. * Wroblewski (Walery), prolesseur, délégué du Conseil général et de la Secùon polonaise de Londres. Délégués venus d' Allemagne : Becker (Bernhard), publiciste, délégué de la Section de Brunswick. Cuno, délégué de la Section de Dûsseldorf et de la Section de Stuttgart. Dietzgen (Joseph), tanneur, délégué de la Section de Dresde. Friedlânder (Hugo), délégué de la Section de Zurich (Suisse). Hepner (Adolf), journaliste, délégué de la Seciion 8, de New York. Kugeimann, docteur en médecine, délégué de la Section de Zell (Hanovre). Milke, typographe, délégué de la Section de Berhn. Ritlinghausen, publiciste, délégué de la Section de Munich. Scheu (Heinrich), délégué de la Section d'Esslingen (Wurtemberg). Schumacher (Gustav), tanneur, délégué de la Section de Solingen (Prusse). Délégués venus de France : Lucain [pseudonyme ^], délégué d'une Section de France. Swarm [pseudonyme de d'Entraygues], délégué d'une Section de France [Toulouse]. W aller [pseudonyme de Van Heddeghem], délégué d'une Seciion de France [Paris]. Délégués venus de Belgique : Brismée (Désiré), imprimeur, délégué de la Section de Biuxelles. Coenen, cordonnier, délégué de la Section d'Anvers. 1. J'ignore quel était le véritable nom du délégué qui avait pris le pseudonyme de Wilinot. Ce pseudonyme prend la forme de Vilmart dans les lettres écrites par Engels à Sorge, récemment publiées. 2. Le délégué qui avait pris le pseudonyme de Lucain me confia, dans une con- versation que j'eus avec lui, son véritable nom ; je l'ai oublié. QUATRIÈME PARTIE. CHAPITRE Vl SaS Cyrille (Victor), employé de commerce, délégué de la Section française de Bruxelles. Dumonl [pseudonyme de Faillet], délégué d'uneSection de France [Rouen]. Eberliardt, tailleur, délégué des Sections des tanneurs, des cor la Keilération juras- sienne comme Scliwil/i,'uébel et moi. n'arriva i\ la Haye (pie le lumli soii-. 324 l'internationale Sur CCS soixanle-sept délégués, deux ne lurcnl pas admis (Joiikovsky et West). Des soixante-cinq autres, quarante formèrent la majorité, vingt- cinq la minorité. La Commission de vérifu^ation des mandats fut composée de sept mem- bres : Marx, Ranvier, Frilnkel, Mac Donnell, Dereure, membres de la majorité ; et deux représentants de la minorité, Gerhard et Uoach. La majorité du Congrès avait décidé que, vu la situation exceptionnelle faite à l'Internationale par la loi française, les mandats émanés de Sections de France, mandais dont cinq mcnd)res du Conseil général étaient j)orleurs, ainsi que six autres délégués, ne pourraient être connus que des seuls membres de la Commission de vérification, et que le Congrès ignorerait jusqu'au nom des villes où se trouvai(;nt ces Sections '. 11 fallait donc accepter les yeux fermés tous les délégués (jui se diraient envoyés par une Section de France ; toute investigation à le"ur égard nous était interdite, et nous devions nous en rapporter aveuglément aux agissements d'une commission composée en majorité de nos adversaires déclarés. Voici quelques détails, empruntés pour la plupart au Mémoire, de la Fédération Jurassienne, sur la manière dont avaient été recrutés les délé- gués destinés à composer la majorité dont Engels et Marx avaient besoin. Les représentants des Sections américaines appartenant à la fraction dite du Tenth Ward Hôtel (opposée au Conseil fédéral de Spring Street) s'étaient réunis en Congrès à New York le 6 juillet it-'ya, et avaient élu comme délégués au Congrès de la Haye Sorge et Dereure. Une fois nommé, Sorge demanda qu'on lui remît, outre son mandat, une provision de mandats en blanc qu'il voulait emporter en Europe. Quelqu'un ayant fait une objection, Sorge, pour fermer la bouche à son contradicteur, montra une lettre de Marx : à un pareil ordre, il n'y avait rien à répli- quer. Sorge se fit donc donner une douzaine de mandats en blanc, qu'en arrivant à Londres il remit à Marx; celui-ci les distribua à ceux des fidèles qui en eurent besoin. L'un de ces mandats de Sorge, venant dune Section de Chicago, fut donné à un certain Maltman Barry, membre du Conseil général et, en même temps, correspondant du journal lory le Standard ; Marx, qui maintenant protégeait cet homme, avait dit de lui, quelque temps auparavant, qu'il le soupçonnait d'être un espion - ; mais quand il faut se faire une majorité on n'y regarde pas de si près. Un autre des mandats de Sorge, celui de la Section 8, fut donné à Hepner, rédacteur du Volksstaai ^ ; un autre, d'une Section de San Francisco, au blanquiste Vaillant, membre du Conseil général ; un autre, de la Section 6, à Engels ; un autre enfin, celui de la Section i, fut gardé par Marx lui-même. Her- mann Jung, ayant appris qu'on aflîrmait que Sorge avait montré une lettre de Marx réclamant des mandats en blanc, parla de la chose à Marx pour savoir si le fait était vrai ; celui-ci ne nia pas l'existence de la lettre : il se borna à dire que Sorge était un âne (ein dumnier Esel) de l'avoir montrée *. 1. Cependant Ranvier avait cru devoir s'annoncer comme délégué d'une Section qui avait son siège à Paris et s'appelait la Section Ferré; il racontait même, disait- on, qu'elle comptait trois mille membres. 2. Circulaire envoyée aux Sections anglaises par le Conseil fédéral anglais en janvier 1873. 3. Depuis que Liebknecbt et Bebel étaient en prison, le Volksslaat, rédigé par le seul Hepner, et tombé sous l'influence d'Engels, se montrait particulièrement hai- neux à notre égard. 4. Raconté par Jung lui-même au Congrès de la Fédération anglaise à Londres, le 26 janvier 1873. Dans uni' récente publication. Sorge, avec une inconscience naïve, a imprimé lui-même la lettre, du 21 juin 1872, où Marx lui demandait des mandats d'Amérique, en spécifiant (ju'il faudrait des mandats allemands (c'esl-à-dire des Sec- tions allemandes des Etats-Unis) pour lui, Engels, I.ochner, Pfândner et Lessner ; des mandats français pour Itanvier, Serraillier, Le Moussu, Vaillant, Cournet et Arnaud; un mandat irlandais pour Mac Donnell. Lochner et Pfândner ne vinrent pas a la Haye, j ignore pourquoi. QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE VI 32.5 L'Allemagne ne possédant aucune Section de l'Internationale, mais seulement des adhérents individuels, ne pouvait envoyer au Congrès des délégués réguliers. Le Congrès de Bàle, on 18G9, avait prévu le cas de délégués venant de pays qui se trouvaient dans la situation où était l'Allemagne; et il avait décidé que, a pour les pays où l'Internatio- nale rencontre des difticuUés à s'établir à cause des lois, les délégués des sociétés ouvrières corporatives seront admis à discuter les questions de principes, mais ne pourront discuter et voter les questions administra- tives » (Résolutions administratives, n° VIII ; voir tome I*^ p. 209). En vertu de celte résolution, les représentants des sociétés ouvrières alle- mandes se trouvaient exclus d'avance des votes administratifs au Congrès de la Haye ; mais cela ne faisait pas le compte de Marx et d'Engels, à qui les voix des délégués allemands étaient indispensables pour constituer leur majorité. A tout prix, il fallait que les Allemands pussent voter. Pour éviter de se trouver sous le coup de la décision de Bâle, Bernhard Becker, Cuno, Dietzgen, Hepner, Rugelmann*, Milke, Rittinghausen, Scheu, Schu- macher, se présentèrent tous à la Haye comme délégués, non de simples sociétés ouvrières, mais de Sections de l'Internationale. Or, six mois aupa- ravant, Liebknecht avait établi clairement, devant le tribunal de Leipzig, qu'il n'existait et ne pouvait exister en Allemagne que des adhérents indi- viduels à rinternationale, mais ])as de Sections ; Bracke, membre du Comité du Parti de la démocratie socialiste, cité comme témoin, avait dit à l'audience du a'i mars : « Nous avons regretté que la loi ne nous permît pas de constituer une branche officielle de l'Internationale. Les membres de notre parti ne devenaient meiidjres del'Inlernationale qu'à titre individuel.» {Volksstaat du 27 mars 1872, page 3, 2^ colonne.) Il était impossible de constater plus clairement qu'il n'existait pas de Sections de l'Internationale en Allemagne ; et pourtant, après ces déclarations solennelles, les amis de Marx osèrent se dire à la Haye représentants de Sections allemandes. Que doit-on penser d'un semblable procédé? De plus, une condition sme qna non pour que le délégué d'une Section put siéger et voter au Congrès, c'était que la Section eût payé ses cotisations au Conseil général : or, Bebel avait tléclaré, à l'audience du 11 mars {VoUfSstaat du 16 mars 1872, page 1, 2" colonne), que les internationaux allemands n'avaient jamais payé de cotisations à Londres -. Voici une nouvelle preuve que les délégués des soi-disant Sections alle- mandes ne représentaient pas des Sections. Un certain Milke figura à la Haye comme délégué de la Section de Berlin; or, quelque temps après, le secrétaire de la Fédération anglaise, John Haies, écrivit à un membre de l'In- ternationale résidant à Berlin. Friedlilnder (([ui avait siégé à la Haye conmie délégué de Ziirich), à propos d'une grève de relieurs ; Friedlilnder répondit à Haies qu'il n'existait pas de Section de l'Internationale à Berlin^. En France coumie en Allemagne, la loi ne permettait pas de former des Sections de l'Internationale : mais en France, pays où l'on se soucie moins de la légalité qu'en Allemagne, il existait réellement des Sections, malgré la loi et malgré certain décret de la Conférence de Londres*, il pouvait \. Marx avait écrit h Kugelmann, le 29 juillet 1872: « \\\ Con!îr(''s international (à la Haye, s'ouvrira le 2 septomljre), il s'agit de la vie ou de la uiort de l'Interna- tionale, et avant de nie retirer je veux au moins la iirolei,'er contre les cléments dissolvants. L'Allemat,'ne doit donc, avoir le plus de represenlaiits possil)le. Comme tu viendras sans aucun doute, écris k llepner(|ue je le prie de le procurer un n\an- dal de délégué. » 2. Ce qui n'empéelia pas la Comnnssion de vérification de-; niamlals d'avoir le front de déclarer aux délégués espagnols, comme on le verra [>liis loinip. liiil.iiue toutes les Sections dont les délégués avaient été admis par elle avaient payé leurs cotisations. 3. Déclaration de Haies au Congrès de la Fédération anglaise à I.ondros, 20 jan- vier 1873. 4. La résolution X de la Conférence disait : « Toute constilulion de Section internationale sous forme de société secrète est et reste formellement inlerdilt> ». Le 326 l'ixïernatioxN.vi.e donc y avoir au Congrès de la Haye des délégués réguliers de Sections françaises : mais, comme ces Sections étaient des Jsociétés secrètes, la véri- ficalion des mandats délivrés par elles était chose très délicat(;, el la fraude était facile. L(;s amis de Marx surent j)r()!iler de celle silualion; Scrraillicr, secréiaire du Conseil général pour la France, vint à la Haye « les poches i)Ieines > (Déclaration de Jung au Congrès de la Fédération an.;laise à Londres, 26 janvier 1873.1 2. Ces détails ont été racontés par Jung au Congrès de Londres, lo 20 janvier 1873 3^8 l'internationale lilanr). Vaillant, gTalifit; soit par Ouline, soit par Marx, de ce chiiroii, y avail intercalé .son nom et se trouvait de la sorte le mandataire de MM. l<]l/iiigre el Uly.s.se Dubois, et naturellement aussi de leur ami ('.oulk-ry. -La jjlaisanterie «Hait assez réussie : c'était donc en vertu d'un mandat des hommes de la Moiitao-nc que Vaillant allait pouvoir exposer à la Haye son programme tcrrori.sie et jacobin ; c'était la rédaction de la Montagne, c'étaient les démocrates socialistes « verts », Coullery, Elzingre et G'^, qui, par la bouche de Vaillant, seraient censés émettre cette théorie « qu'il faut courber les classes possédantes sous la dictature du prolétariat ' », et qui énonceraient celte maxime devenue célèbre : « Si la grève est un nioyen d'action révolutionnaire, la barricade en est un autre, et le plus puissant de tous ^ ». C'était vraiment d'un haut comique, et si on rappro- che les aphorismes révolutionnaires du sentencieux Vaillant de la polé- mique jadis soutenue par la Montagne et les coullerystes contre le Pro- grès et YEgallté (en 1869), ainsi que de la protestation de la Section coulleryste de la Chaux-de-Fonds et de Coullery lui-même contre le manifeste de la Solidarité (septembre 1870), on conviendra que les délé- gués jurassiens avaient de quoi rire. Vaillant, du reste, eut le bon sens de comprendre le ridicule d'une semblable position ; il nous déclara qu'il renonçait à se prévaloir du mandat Dubois-Elzingre, attendu qu'il en avait encore deux : l'un, dont j'ai déjà parlé, venant d'une Section de San Francisco, l'autre appartenant à cette catégorie des mystérieux mandats français qu'on ne montrait à personne. Arnaud, lui aussi, avait un mandat suisse, donné — très probablement en blanc — par la Section de Carouge ; cette Section connaissait aussi peu Arnaud que les coullerystes de la Chaux-de-Fonds connaissaient Vaillant, et les mêmes remai'ques s'appliquaient à l'un et à l'autre. Mais Arnaud n'avait pas, comme Vaillant, la ressource de mandats supplémen- taires, et il fut bien obligé de s'en tenir à son mandat de Carouge. Les internationaux de cette petite ville genevoise eurent donc, sans s'en douter, l'honneur de donner, par leur « délégué », leur appui à la tenta- tive des blanquistes pour dénaturer, au profit des théories jacobines, le programme de llnternationale. Ranvier, je l'ai dit. représentait la Section Ferré, de Paris ; Section, se disait-on à l'oreille, d'une existence assez problématique ; les trois mille membres que la r'enommée lui attribuait se réduisaient à trois tout court, d'après certaines informations. Mais on aurait eu mauvaise grâce à chi caner Ranvier sur cette bagatelle, d'autant plus que Marx l'avait destiné d'avance à présider le Congrès, ainsi que Jung Ta raconté plus tard. Une chose qui avait dû contrarier fort les marxistes, c'était l'attitude prise par les Sections de Genève, sur lesquelles on avait probablement compté pour envoyer au Congrès des délégués nombreux et disciplinés. Ces Sections commençaient à se fatiguer du rôle qu'on leur faisait jouer ; Ouline y avait perdu beaucoup de son influence, et avait même quitté Genève depuis quelque temps ; il avait élu momentanément domicile à Zurich \ en attendant d'émigrer à Londres — puis de rentrer en Russie, gracié par la clémence impériale. Lorsqu'était arrivée la circulaire du Conseil général annonçant que le siège du Congrès serait la Haye, les Sections genevoises avaient réclamé contre ce choix ; on les vit, chose inouïe, vouloir faire acte d'indépendance à l'instar des Jurassiens ! Le Conseil général répondit aux Genevois, comme à nous, qu'il ne pouvait 1. Discours de Vaillant au Congrès de la Haye. 2. Proposition présentée au Conorès de la Haye, qui ne l'adopta pas, par Arnaud, Cournet, Ranvier, Vaillant et Dereure. ?>. L;i brochure L'Alliance de la démocratie socialiste, etc., raconte (p. 30) qu'à Zurich Outino « fut victime d'une tentative d'assassinat ». Il paraît que quelques-uns de ses compatriotes, l'ayant rencontré un jour, administrèrent une volée de coups de canne à ce « fils de chien », pour me servir de l'expression employée parle révolution- naire russe de qui je liens la ciiose. QUATRIEME PARTIE, CHAPITRE VI ^aÇf revenir sur sa décision. Alors les Sections de Genève, mécontentes, réso- lurent de ne point envoyer de délégués au Congrès. C'était grave, et je suis lente de croire que c'est au moment où la nouvelle de cette attitude des Sections genevoises parvint à Londres, qu'il faut placer cette circon- stance racontée quelques mois plus tard par Jung au Congrès de la Fédé- ration anglaise (26 janvier 18^3) : A tous les Congrès précédents, Ecearius et moi avions été les exposants de la doctrine de Marx ; mais je ne pouvais pas voter pour sa nouvelle politique, et, plutôt que de voter contrée Marx, je résolus de ne pas aller au Congrès. Il y eut un moment où il arriva des nouvelles qui tirent douter si le Conseil général aurait une majo- rité assurée. Marx et Engels me pressèrent aloi^s de venir aussi. Je refusai, en donnant pour raison que j'avais déjà fait trop de sacrifices. Le jour suivant, ils revinrent et me dirent qu'il fallait absolument que je vinsse, que la majorité pouvait dépendre d'une seule voix ; je répondis qu'ils pourraient facilement la trouver. Ils m'offrirent de payer les frais nécessaii*es, quels qu'ils pussent être, si je consentais à aller. Engels me dit même : « Vous êtes le seul homme qui puisse sauver rAssociation ». Je répondis alors que je ne pourrais aller à la Haye qu'à une seule condition, c était que lai et Marx ny allassent pas '. Que taire pour parer à cette défection inattendue des Sections gene- voises ? Le Comité fédéral romand, dirigé par des honmies à la dévotion de Marx, trouva un moyen bien simple de tourner la ditliculté et d'envoyer au moins un soldat pour renforcer le bataillon marxiste : il nomma de sa propre autorité un délégué en la personne d'un de ses membres, Duval — celui dont Bakounine avait écrit que c'était un sot et un blagueur. Mais il fallait de l'argent : un anonyme fournit les fonds nécessaires. Et voilà comment les Sections de Genève furent représentées à la Haye ■ ! J'ai énuméré, dans ce qui précède, le plus grand nombre des comparses recrutés des quatre points cardinaux par Marx et Engels pour tbrmer leur majorité. 11 n'en reste à nommer qu'une douzaine, — exactement, onze. En tête, plaçons J.-Ph. Becker. « Cet homme, qui avait fait partie de l'Alliance de la démocratie socialiste à son origine, qui en connaissait l'histoire à fond, qui savait parfaitement à quoi s'en tenir sur toutes les affaires intérieures de la Fédération romande, avait renié ses anciens amis, et, suivi du mépris de tous ceux qui l'estimaient autrefois, il avait passé dans le camp marxiste, il consacre aujourd'tiui ses loisirs à jeter de la boue à la Fédération jurassienne dans les colonnes de lu Tagwacht de Zurich. » (Mémoire, p. 2(59.) Passons. 1. Jung était un partisan de la libre discussion ; il croyait ù la puissance de la persuasion (voir p. 48 le passage de sa lettre de juin 1870, où il se Halte d'avoir converti, par sa correspondance, plusieurs Genevois au colleetivisnie) : il n'aurait pas voulu s'associer h tin coup de force comme celui que Marx était décidé à accomplir. A ce sujet, Jung a dit, dans cr même discours au (".ongrés anglais : « Selon moi, si la question politique avait été loyalement discutée à ia Haye avec les « abstention- nistes », nous les aurions convaincus. C'est par la iliscussion que nous avons battu l'opposition dans la iiiiestion tle la prtqiriété collective du sol ; par la discussion, nous serions arrivés au même résultat dans la (juestion polili(jue. Je connais Scliwitzguéhel depuis son enfance, c'est un honnête homme, accessible à la discussion : je suis persuadé qui; nous aurions convaincu les opposants. » VA il ajouta, avec tristesse : « Mar.\ a tiompé et trahi tous ses anciens amis. J'ai écrit à plusieurs d'entre eux à ce sujet [après le (Congrès de la Haye", et leur ai dit ce (jue j'en pensais. M"" .Marx est venue me voir une fois depuis lors. M'" .Mar.x di'ux fois, et iHiponl et I>afargue sont venus m'en;,'ager à rendre visite a Marx : j'ai refuse » 2. C'était la troisième fois (ju'on usait a (îeiieve de ce procédé pour la ntMuination d'un délégué agréable à la coterie ; procède grAcc au(iuel (irosselin put aller au Con- grès de HÀIe, Henri Perret à la Conférence de Londres, et Duval au Congrès de la Haye. 33o l/lNTERNATIONALK Un autre, Friedlander, de Berlin, se présentait avec un mandat de /ûrich : Jes Zuricois n'avaient trouvé personne chez eux qui voulût aller faire la besogne que .T. -Pli. Reeker avait accepté d';u',coinplir. La Hongrie, la Bavière et le Danemark avaient fourni leur contingent : Farkas représentait deux Sections de Budapest, Heim une Section de Bohème, et Pihl la Section de Copenhague. Jusqu'à quel point ces délégués élaienl-ils auth(înliques ? Nous ne pouvions le savoir. Venaient ensuite trois déléj'ués ayant des mandats d'une authenticité irrécusable ; malheureusement, les Sections qu'ils représentaient ne pou- vaient pas peser d'un bien grand poids dans la balance, attendu que, constituées sur la terre étrangère, elles n'avaient pas d'influence directe sur le prolétariat de leur pays. Ces trois délégués étaient : Lessner, mem bre du Conseil général, représentant la Section allemande de Londres ; Le Moussu, membre du Conseil général, représentant une Section fran- çaise de Londres ; et Wroblewski, membre du Conseil général, représen- tant la Section polonaise de Londres. Un Irlandais, Mac Donnell. représentait des sociétés irlandaises de Londres et de Dublin ; mais, bien qu'il fftt membre du Conseil général, il ne se montra pas discipliné, et dans plus d'une question il vota avec la minorité. Eugène Dupont, membre aussi du Conseil générai, ne représentait anciine Section : il vint à simple titre de délégué du Conseil. « Reste, pour le bouquet, le grand agitateur de la péninsule ibérique, le patron de la Emancipacion, le gendre de Marx, M. Paul Lafargue, délé- gué par cette grotesque réunion de neuf pauvres hères stipendiés par la maison Marx qui s'intitule la Nouvelle Fédération madrilène. M. Lafargue disait représenter aussi une Section de Lisbonne. » (Mémoire, p. 271.) La majorité de la Commission de véritication ne lit pas la moindre difficulté d'aceepter les mandats de tous les délégués dont le vote était acquis à la coterie marxiste ; et la majorité du Congrès sanctionna cette manière d'agir. Un délégué anglais, Mottershead, voulut présenter au Congrès quelques observations sur le mandat de complaisance donné à Maltman Barry. en disant que celui-ci n'appartenait pas aux hommes connus en Angleterre dans le mouvement ouvrier ; Marx, furieux de voir attaquer son protégé, s'écria : « Il est très honorable pour le citoyen Barry de n'être pas un homme connu dans le mouvement ouvrier anglais, car tous ceux qu'on appelle les leaders du mouvement ouvrier en Angleterre sont des hommes vendus à Gladstone ou à d'autres politiciens bourgeois ». Dans l'affaire de la Nouvelle Fédération madrilène, le Conseil général avait violé la résolution administrative n° V du Congrès de Bâle : cette résolution lui donnait bien le droit « d'admettre ou de refuser l'afTilialion de toute nouvelle société ou groupe », mais elle ajoutait : « Là où il existe des groupes fédéraux, le Conseil général, avant d'accepter ou de refuser l'affiliation d'une nouvelle section ou société, devra consulter le groupe » : or, le Conseil avait omis, à dessein, de consulter la Fédéraiion régionale espagnole ; cela n'empêcha pas la majorité du Congrès d'approuver la conduite du Conseil général '. Mais à l'égard des délégués qui représentaient des Sections ou des 1. Aux délégués espagnols qui signalaient au Congrès cette irrégularité, Engels répondit que « si le Conseil général avait violé les règlements, c'avait été pour sauver l'Internationale » (Memoria n todns los mleriiacv)nale<< eapaixolex, p. 9) : et la majorité d'applaudir. Il ajouta : « C'est la question de l'Alliance qui est ici en jeu, car les délégués espagnols qu'on vient d'entendre font p irtie de cette société secrète. Cette clique doit être chassée du sein de riniernationale.» (Noies manuscrites prises par Joukovsky.) Dans un rapport adressé, à la date du lit octobre 1872, au nouveau Conseil général, à New York, Engels constate lui même le fait, eu ces termes : » Ils fies neuf aiïidés de Lafargue] formèrent alors une nouvelle féilératinn, mais le Conseil fédéral espagnol refusa de la reconnaître ; le Conseil général, à qui elle s'adressa, la reconnut sans conauller le Conaeil fédéral espagnol, et cet acte fut sanctionné par le Congrès de la Haye ». (Correspondance de Sorge, p. 69.) OIATRIÈMK PARTIE, CHAPITRE VI 33l Fédérations d'opinion autonomiste, l'attitude de la Commission de vérifi- cation fut bien différente. On chercha querelle à plusieurs d'entre eux, entre autres aux quatre délégués de la Fédération espagnole, à deux délé- gués américains, et au délégué de la Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste de Genève. L'objection faite aux Espagnols était que leur Fédération n'avait pas payé ses cotisations à Londres '. Le Conseil général croyait avoir trouvé là un argument sans réplique ; malheureusement pour lui. les Espagnols avaient apporté les cotisations avec e»ix, dans l'intention de les payer au Congrès même, ce qu'ils firent. Une fois ces cotisations acquittées, il sem- blait qu'il ne dût plus y avoir d'obstacle à leur atimission. puisque la Commission n'en avait pas mentionné d'autre. « Mais M. Marx est un homme à ressources ; il trouva inunédiatement un nouveau prétexte. Les délégués espagnols, dit-il au Congrès, sont impliqués dans l'affaire de l'Alliance, et il convient de suspendre leur admission jusqu'après la discus- sion de cette question-là. Cette tactique jésuitique fut déjouée par l'atti- tude énergique des Espagnols : Marselau, de Séville, dans un discours écrasant de mépris pour les machinations malpropres de la majorité, mit à nu toutes les petites intrigues contre l'Espagne, et somma le Congrès de déclarer franchement s'il voulait, oui ou non, expulser de l'Internationale la Fédération espagnole. La majorité n'osa pas répondre, et les Espagnols furent admis -. » r>e délégué américain Sauva avait des mandats des Sections 2,29 et ^2. Ces Sections étaient adhérentes, non pas au Conseil de Spring Street (fédéralist«"), mais à celui du Tenth Ward Hôtel : néanmoins, le mandat de la Section 2 fut annulé, parce que cette Section, ayant protesté contre l'élection de Sorgc et de Dereure comme délé^niés, avait été exclue par le Conseil fédéral du Tenth Ward Hôtel ; mais il fallut bien reconnaître la vali- dité des mandats de-; Sections 29 et ^2, et Sauva fut admis à siéger. L'autre Américain auquel s'en prit la Commission s'appelait \V. West ; il était délégué par un Congrès tenu à Philadelphie le 9 juillet par les Sec- tions groupées autour du Conseil fédéral de Spring Street : mais il était membre de la Section 12, — cette Section dont le Conseil général avait prononcé la suspension malgré le préavis contraire d'Eccarius. Les raisons alléguées par le Conseil général étaient qu'il y avait dans la Section 12 des spirites et des partisans de Vamoiir libre, c'est-à-dire des représentants de doctrines auxquelles il n'était pas possible de reconnaître droit de cité dans l'Internationale. La majorité du Congrès adopta ce point de vue, et. la Section 12 ayant été repoussée, le délégué du Congrès de Phila- delphie se vit fermer les portes du Congrès de la Haye. La Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste de Genève faisait partie de la Fédération jurassienne ; mais, ne se trouvant pas suffisamment représentée par les deux délégués élus au Congrès de la Chaux-dc-Fonds, elle avait tenu à envoyer au Congrès son délégué spécial, en la personne ^'ssicr('in('nt, en l'accusant de l'avoir diniiiice el irètre l'aulcur do son expulsion d'Italie. Scliraiiim donna, devant uu jur\ d'houneur, îles explications qui dénionlrerenl qu'il n'avait été pour rien dans le.xpuUion de Cuno, el celui-ci dut se rétracter publiquenienl le lendt-main. 336 l'internationale moment la réaction bourgeoise, en France, en Allemagne, en Dane- mark, et flans le monde entier. II n'y cul pas de vote sur cette résolution, elle l'ut adoptée par accla- nialion. Le jeudi soir eut lieu une seconde séance publique, dans laquelle le débat s'ouvrit sur la première question de l'ordre du jour : les pouvoirs du Conseil général. Je reproduis à peu près textuellement le compte- rendu de notre Bulletin (n" 17-18) : Ilerman, délégué des Sections de Liège, et membre lui-mém»î du (Conseil généi*al, où il remplit l'emploi de secrétaire pour la Belgi- que, ouvre la discussion. Herman a])partient à l'opposition. Les Sec- tions qu'il représente sont d'avis, comme toutes les Sections belges en général, que le Conseil général ne doit pas être un centre politi- que imposant une doctrine quelconque et prétendant diriger l'Asso- ciation. 11 doit être (orme autrement qu'il ne l'a été jusqu'à ce jour, chaque pays pouvant y nommer des représentants, sans qu'il puisse s'adjoindre aucun membre étranger. Le but poursuivi par l'Interna- tionale, c'est l'organisation des forces ouvrières dans la lutte contre le capital, avec cet objectif suprême, l'abolition du salariat et du pro- létariat. Chaque pays doit être libre de rechercher les moyens d'action qui lui conviennent le mieux dans cette lutte. Quant à lui, son mandat est formel : il demande que le Congrès établisse des conditions telles que le Conseil général ne puisse plus imposer aucune direction à l'Association. Lafargiie répond à Herman. Il parle de ses mandats de Lisbonne et de Madrid, et des instructions qu'ils renferment (instructions écrites sous la dictée de M. Lafargue lui-même). Les attributions du Conseil général doivent être maintenues : c'est par lui que l'Interna- tionale existe; si on le supprimait l'Internationale périrait. Il dira du Conseil général ce que Voltaire disait de Dieu : que s'il n'existait pas, il faudrait l'inventer. James Guillaume, délégué jurassien, expose l'opinion de sa Fédé- ration. Il y a actuellement dans l'Association internationale, dit-il, deux grands courants d'idées. Les uns la considèrent comme la création permanente d'un groupe d'hommes possédant une certaine doctrine sociale dont l'application doit émanciper le travail ; ces hommes propagent partout leur doctrine, et cherchent à empêcher toute propagande contraire. On pense que c'est grâce à ce groupe, qui maintient une sorte d'orthodoxie, et à cause d'elle, que l'Interna- tionale existe. D'autres, au contraire, croient que l'Internationale ne résulte pas de l'action d'un groupe quelconque d'hommes, mais bien des conditions économiques de chaque contrée. La situation analogue des travailleurs, dans les divers pays, produit une identité de senti- ments, d'aspirations et d'intérêts qui, spontanément, donne naissance à l'Internationale. Ce n'est pas une conception sortie d'un cerveau quelconque, mais la résultante nécessaire des faits économiques. Les membres de notre Fédération ont contribué, à Bàle, à faire remettre aux mains du Conseil général les pouvoirs dont nous récla- mons aujourd'hui l'abolition. C'est instruits par l'expérience, c'est parce que nous avons eu à souffrir des abus d'autorité du Conseil général, que nous avons été peu à peu amenés à examiner si les attri- butions lui avaient été confiées ne constituaient pas un danger. Le QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE VI 339 n'exercera ce droit qu'après avoir consulté préalablement le conseil fédéx'al respectif. Dans le cas de la dissolution d'un conseil fédéral, le Conseil général devra demander en même temps aux sections de la fédéra- tion d'élire un nouveau conseil fédéral dans trente jours au plus. Dans le cas de la suspension de toute une fédération, le Conseil général devra immédiatement en aviser toutes les fédérations. Si la majorité des fédérations le demande, le Conseil général devra con- voquer une Conférence extraordinaire, composée d'un délégué par nationalité, qui se réunira un mois après, et qui statuera définitive- ment sur le différend. Néanmoins il est bien entendu que les pays où l'Internationale est prohibée exerceront les mêmes droits que les fédérations régulières. Ce fut en séance privée, le vendredi après-midi, que l'on désigna le siège du nouveau Conseil général. Par 2() voix contre 23, avec 9 absten- tions *, il fut d'abord décidé que le siège du Conseil général serait changé. Marx, qui avait promis aux blanquistes de voter pour le maintien du Conseil à Londres, les trahit, et donna sa voix pour le changement, ainsi qu'Engels et que ses principaux afïidés, Lafargue, Longuet, Lessner, Kugèlmann, Dupont, Le Moussu, Maltnian Barry -. Quatre membres de la minorité, Belges et Hollandais, Herman, Splingard, Gerhard, Van der Hout, votèrent, avec les cinq blanquistes, Arnaud, Cournet, Dereure, Ranvier et Vaillant, pour le maintien du Conseil à Londres, ainsi que quatorze mem- bres de la majorité '\ Eccarius et une partie des Anglais, obligés de ren- trer à Londres, avaient déjà quitté le Congrès. Ensuite Engels, en son nom et en celui de Marx et de sept autres délé- gués, proposa New York comme siège du Conseil général. Si Marx avait précédemment insisté pour conserver le Conseil à Londres, c'est qu'il redoutait de le voir transférer en Suisse ou en Belgique ; mais l'idée — de qui était-elle venue? je l'ignore — de le placer en Amérique dut lui paraître un trait de génie, et, s'il n'en fut pas lui-même l'inventeur, il l'adopta avec enthousiasme : à New York, pensait-il, le Conseil général, qui sera sous la férule de mon ami Sorge, obéira toujours à mon iniluence, et j'aurai en même temps l'air de ne me pUis mêler de rien et d'avoir donné un grand exemple d'abnégation personneUe. Mais Marx, malgré sa (inesse, n'avait pas senti une chose : c'est que, tout en roulant les blanquistes et en croyant faire un coup de maître destiné à éterniser sa domination sur le Conseil général, il faisait — surtout ! — les affaires de la minorité, qui raisonna ainsi : « Une fois le Conseil général placé de l'autre côté de l'Atlantique, ce sera pour nous, en tait, comme s'il n'existait plus, et l'on va nous fournir la plus belle occasion de prouver, d'une façon pratique, qu'on peut se passer de Conseil général ». Et, en réalité, ce furent neuf membres de la minorité. Anglais, Belges et Hollandais, qui, en joignant leurs voix à celles de Marx et de ses amis, donnèrent la majorité pour le choix de New York : il y eut 3o voix pour 1. Les neuf abstenants sont des membres de la minorité : Alerini, Cyrille, Eber- hardt, Farga Pellicor, Hiise, Guillaume, Marselau. .Morago, Scli\vitzs;ut'bel. i. Les dix-sept autres déléj^ués qui vot(''rent pour le cbaiiirement, avec les neuf que je viens de nommer, sont : J.-Ph. Hecker, Cuno, Dumont IFailleti, Jobaiinard. Mac Donnell, Serraillier, Sorge, Swarm [d'Entraygues|, Viibard, Wroblewski, de la majorité; lirismée, Dave, Harcourt, Roach, Sauva, Sexlon, Van den Abeele, de la minorité. ;{. Ces quatorze délégués sont Hernbard Becker, Duval, Farkas, Friinkel, Frled- lânder, ileim, llepner, Lucain (pseudonyme), Ludwig. Milke, Pilii, Srluimacber, Wilmot (pseudonyme), VValter [Van lleddeghem 1. — Sur Ludwig. voir plus loin p. 3;iO. 34o l'inteunationale New York ', i4 voix contre-, et la abstentions '. Si les neuf membres de la minorité qui votèrent pour New York eussent voté contre, New York n'obtenait que 21 voix contre 23. Tandis que Marx s'applaudissait du succès de sa ruse et de la victoire qu'il venait de remporter sur les blan- quisles, la minorité, de son coté, se félicitait de la faute énorme commise par Marx et les siens, et que ceux-ci n'avaient pu perpétrer que grâce à l'appoint malicieusement fourni par neuf voix autonomistes. Le vendredi soir eut lieu une troisième séance publique. On y discuta une proposition signée d'un certain nombre de membres de la majorité, et qui consistait à introduire dans les Statuts généraux la résolution IX de la Conférence de Londres, avec une rédaction nouvelle ainsi conçue : Dans sa lutte contre le pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu'en se constituant lui- même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes. Cette constitution clu prolétariat en parti politique est indispen- sable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême, l'abolition des classes. La coalition des forces ouvrières, déjà obtenue par les luttes économiques, doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans la lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs. Les seigneurs de la terre et du capital se servant toujours de leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs monopoles économiques et asservir le travail, la conquête du pouvoir politique devient donc le grand devoir du prolétariat \ Les blanquistes avaient déposé une proposition signée par Arnaud, Cournet, Ranvier, Vaillant et Dereure, contenant une déclaration de prin- cipes qui se résumait dans cette formule : « Si la grève est un moyen d'action révolutionnaire, la barricade en est un autre et le plus puissant de tous », et qui demandait au Congrès de déclarer que « l'organisation mili- tante des forces révolutionnaires du prolétariat et de sa lutte était mise à l'ordre du jour du prochain Congrès ». J'emprunte de nouveau au Bulletin le compte-rendu de la discussion : Le débat n'eut pas un caractère sérieux. Les deux orateurs qui soutinrent la proposition du Conseil général, Vaillant et Hepner, n'apportèrent pas le moindre argument. Vaillant se borna à faire l'éloge de la force et de la dictature, en déclarant que ceux qui ne pensaient comme lui étaient des bourgeois t. Les trente délégués qui votèrent pour New York sont: J.-Pli. Becker, Beinhard Becker, Cuno, Dumont [Faillet], Dupont, Engels, Farkas, Friedlânder, Kugelmann, Lafargue, Lessner, Le Moussu, Longuet, Lucain (pseudonyme), Mac Donnell, Marx, Pihi, Serraillier, Swarra [d'Entraygues]. Vichard, Wroblewski, de la majorité; Brismée, Coenen, Dave, Fluse, Herman, Hoach, Sexton, Splingard, Van den Abeele, de la minorité. 2. Les quatorze délégués qui votèrent contre New York (les cinq blanquistes et neuf autres, tous de la majorité) sont : Arnaud, Cournet, Dereure, Duval, Frànkel, Heim, Hepner, Ludwig, Milke, Ranvier, Scbumacher, Vaillant, Wilmot (pseudonyme), Walter[Van Heddeghem]. 3. Les douze abstenants sont Alerlni, Cyrille, Eberhardt, Farga-Pellicer, Gerhard, Guillaume, Marselau, Morago, Schwitzguébel, Van der Bout, de la minorité ; Johan- nard et Sorge, de la majorité. 4. Cet alinéa est emprunté à l'Adresse inaugurale rédtgée par Marx en 1864, qui n'avait jamais été considérée comme constituant un programme officiel et obliga- toire. La Conférence de Londres avait rappelé ce texte dans les considérants de sa réso- lution IX ; le Congrès de la Haye va le transformer en une disposition statutaire. QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE VI 34l OU des intrigants, et qu'une fois la proposition votée et insérée comme article de foi dans la Bible de l Internationale (textuel), tout international serait tenu de se conformer au programme politique qui y est tracé, sous peine d'expulsion. Nous serions curieux de savoir ce que pense la Section romande de la Chaux-de-Fonds des opinions de son mandataire Vaillant. Hepner, du Volksstaat, déclare que les internationaux qui, en Suisse, ne vont pas voter aux élections politiques, sont les alliés du « mouchard » Schweitzer en Prusse, et que l'abstention du vote conduit directement au bureau de police. Lors de la guerre franco- allemande, les « abstentionnistes » devinrent en Allemagne les plus ardents patriotes prussiens, et il en est de même partout. On prétend que le Conseil général impose une doctrine : cela est faux : il n'a jamais rien imposé aux Allemands, et la doctrine politique contenue dans les publications du Conseil général sest trouvée en parfaite harmonie avec les sentiments des ouvriers allemands, sans qu'il y ait eu besoin d'aucune violence. Hepner dit bien d'autres choses encore, ne traitant jamais la question de principe, mais racontant une série d'historiettes, les unes fausses, les autres servant de pré- texte à de venimeuses et calomnieuses interprétations. James Guillaiiine fut le seul délégué de la minorité à qui il fut permis de parler. C'était un passe-droit, car il y avait une quinzaine d'orateurs inscrits avant lui, entre autres les quatre délégués espa- gnols et plusieurs délégués belges et anglais ; il en fit l'observation, mais le président et la majorité insistèrent pour qu'il parlât. Comme nous le comprîmes plus tard, le plan du Conseil général était de faire exposer, en séance publique, les théories de l'opposition par la bouche de Guillaume, puis, à la fin du Congrès, de frapper d'expvd- sion celui qui avait été le porte-parole de la minorité, afin de faire croire au grand public que les principes de celle-ci n'avaient eu d'au- tre défenseur qu'un homme indigne de faire partie de l'Internationale. La réponse de Guillaume fut très incomplète, parce que, faute d'une entente préalable avec ses collègues de la minorité, il ne put réunir tous les matériaux épars dans les mains des divers délégués qui se proposaient de parler contre la proposition. En outre, il répu- gnait à la minorité de produire en séance publique certaines lettres de membres du Conseil général, qui donnaient à la proposition sa véritable signification '. Guillaume se borna donc à un exposé géné- ral de la théorie fédéraliste et révolutionnaire, qu'il oi)[)Osa à la doctrine exposée dans le célèbre Manifeste du pai'ti communiste publié en 18^8 par Marx et Engels ; la résolution L\ de la Conférence de Lon^i'es, dont on. propose l'insertion dans les Statuts généraux, n'est qu'un premier pas fait dans le sens de ce programme '. Uele- 1. Il s'agit cnlrc autres dos lottro.s d'Knpcls. ijuc (".alicro avait apportées. 2. Dix-huit ans plus tard, Knj^ols a condamiio luinuMne, — sans s'en apercevoir. — comme contraire à l'esprit (jiii avait présidé à la création de l'Internationale, cette tenlativc d'inserirc dans les Statuts généraux les thèses spéciales au programme marxiste : (I L'Internationale, a-l-il écrit, se proposait d'unir en une seule et prodi^jieuse armée la totalité des ouvriers militants d'Kurope et d'Amérique, (l'est pourquoi elli^ ne pouvait pas prendre pour point île départ les principes déposés ilans le Mani fcste communiste. Il lui fallait un pro,i,'ramme qui n'cxcliU ni les Trades l'nions anglaises, ni les proiidlioniens fiançais, helges, italiens, espagnols, ni les lassalliens allemamls. Le programme présenté dans l'exposé des motifs qui |)récéde les Statuts 342 l'internationale vaut le terme d'abstentionnistes appliqué aux internationaux belges, hollandais, jurassiens, espagnols et italiens. Guillaume déclara que ■ ce terme, introduit par Proudhon dans le vocabulaire socialiste, prêtait à l'équivoque, et olitique spéciale, négatrice de la politique bourgeoise, et que nous appcllei'ons la poli- tique du travail. La distinction entre la politique positive de la majo- rité et la politique négative de la minorité est, du reste, marquée clairement par la définition du but que chacune d'elles se propose : la majorité veut la conquête du poupoir politique, la minorité veut la destruction du pouvoir politique. Longuet, jadis proudhonien, mais devenu marxiste pour des rai- sons de famille ', fit à ce discours une réponse absolument vide. C'est en vain que nous en avons cherché les points principaux pour les résumer; il n'y a rien dans cette harangue dill'use : des mots, beau- coup de mots, et pas une idée dessous. La seule chose qu'on puisse prendre pour un argument au milieu de ces phrases, c'est une plai- santerie qui consistait à '-uii ivii. Il ti|i|Ji !<.! ^ii'tp^* Hïiii.^ Ttyni r*^ III i.<.Mlllllt :»l l it tdlic général. » (Déilaration de .Funj; au Congrès de la l<'édérationant:laiso. 2t) janvier 1873,) ^. Voici les noms de ces douze membres : lierlrand, Boite, Laurel, Kavanajjh, Saint-Clair, Leviole, Caii, David, Dereure, Kornacieri, Speyer. Ward ; ce dernier était le seul des douze qui (ùt Américain. David et Ward, quand ils eurent appris leur nomination, la refusèrent par des lettres fort dégohliijpantes pour ceux qui les avaient élus. 344 l'internationale comparaître devant elle des témoins et ceux (ju'elle appelait «les accusés. Elle prétendait faire porter son enquête sur l'existence d'une société secrète, qui se serait appelée l'Alliance de la démocratie socialiste, et qui aurait existé à côté de l'association publique fondée en septembre iS68 sous ce môme nom ; les deux sociétés auraient eu le même programme, et la seconde, l'Alliance publique, aurait été seulement une sorte de paravent, de trompe 1 œil destiné à dissimuler l'exislence et l'action de la première. Cette société secrète aurait eu des statuts et un programme opposés à ceux de l'Internationale, dont elle aurait été la rivale et l'ennemie. Je refusai, pour moi, de comparaître devant la Commission. Je n'avais jamais été membre de l'Alliance de la démocratie socialiste, l'Association fondée lors du Congrès de Berne par Bakounine, Reclus et leurs amis; j'avais refusé de constituer au Locle un groupe de cette Alliance ; j'avais refusé ensuite de m'inscrire conmie membre de la Section de l'Alliance de Genève : et tout cela, je l'avais toujours déclaré hautement. Quant à me demander si j'avais fait partie ou si je faisais encore partie de quelque société secrète, c'était une question que je ne reconnaissais à personne le droit de me poser; question qu'il est ridicule, d'ailleurs, d'avoir seulement l'idée de poser à quelqu'un, puisque le devoir du membre d'une organisation secrète serait de ne rien répondre. J'avais dit au Congrès de la Chaux-de- Fonds, le 4 avril 1870 : « Chaque membre de l'Internationale garde la liberté pleine et entière de s'affilier à n'importe quelle société secrète, fût-ce même la franc-maçonnerie ; une enquête sur une société secrète, ce serait simplement une dénonciation à la police ; » et je persistais dans celte façon de penser. Néanmoins, les délégués espagnols, ainsi que Jou kovsky et Schwitzguébel, qui avaient bien voulu, eux, se prêter à l'en- quête, ayant insisté auprès de moi et m'ayant représenté qu'il ne fallait pas avoir l'air de me dérober, je consentis, le samedi après-midi, à causer avec les membres de la Commission, mais à la condition expresse qu'il fût bien entendu que notre conversation n'aurait d'autre caractère que celui d'un entretien privé, et nullement celui d'un interrogatoire. J'emprunte au Bulletin, en reproduisant à j^eu près textuellement son compte-rendu, le récit de ce qui est relatif à l'enquête sur l'Alliance, et aux votes émis par la majorité à la suite du rapport présenté par la Commis- sion dans la séance privée du samedi soir : La Commission d'enquête sur l'Alliance employa plusieurs séances (secrètes) à examiner des documents qui lui furent remis par Engels, et à entendre divers témoins. Cette Commission manifesta d'abord l'étrange prétention de se poser en juge d'instruction : l'interroga- toire des témoins devait être secret, et on devait ensuite procéder à dés confrontations et chercher à prendre les témoins en défaut. Une partie de ceux qui furent appelés de la sorte refusèrent de répondre ; d'autres, les accusateurs, entretinrent au contraire pendant de lon- gues heures la Commission de leurs griefs. Nous ne pouvons pas dire ce qui se passa dans ces séances ; nous ne connaissons pas les dépositions qui y furent faites, nous n'avons pas vu les pièces qui y furent produites ; mais il suffira, pour édifier nos lecteurs, de leur faire connaître les opinions de deux des membres de la Commission. Roch Splingard, après avoir assisté à tous ces débats mystérieux, après avoir entendu les révélations de MM. Marx et Engels, déclara à qui voulut l'entendre que l'enquête ne pouvait aboutir à rien, que les accusateurs n'avaient apporté aucun document sérieux, que toute cette affaire était une mystification, et qu'on lui avait fait perdre son temps en le plaçant dans une Commission pareille. Du reste, on trouvera plus loin le rapport écrit qu'il a présenté, comme formant la minorité de la Commission. QuAtftiÈiMË Partîk, chapitre VI 345 Un autre membre de la Commission, le Français Walter, appar- tenant à la majorité du Congrès, lut si dégoûté de tout ce qu'il vit et entendit dans la Commission, quïl écrivit à celle-ci, le vendredi, une lettre pour lui annoncer qu'il cesserait de participer à ses travaux et qu'il déclinait toute responsabilité à l'égai'd des conclusions qu'elle pourrait prendre. Il est vrai que le samedi soir, le citoyen \\ alter, ayant changé d'opinion. — on verra sous quelles iniluences. — essaya de rétracter sa lettre ; mais ce changement ne fit que montrer plus clairement la pression exercée, d'un certain côté, sur la pauvre Commission d'enquête. Autre fait significatif. Le samedi, vers les quatre heures du soir, au local de la Section de la Haye, les citoyens Cuno, Lucain et Vichai'd, qui formaient la majorité de la Commission (Walter s'étant retiré et Splingard faisant minorité contre eux), déclarèrent à Guil- laume que, malgré toute la peine qu'ils s'étaient donnée, ils n'avaient pu aboutir à aucun résultat sérieux, et que les travaux de la Com- mission d'enquête, lorsqu'elle aurait à présenter son rapport le soir même au Congrès, rappelleraient la montagne accouchant d'une souris. Une conversation amicale s'engagea ensuite entre Lucain et Guillaume au sujet de la réorganisation des Sections en France, de l'utilité qu'il y aurait à constituer un Comité fédéral français, etc. : Lucain témoigna à Guillaume la plus grande confiance, lui demanda d'entrer en correspondance avec lui, lui donna son adresse et son véritable nom '. Puis ils se séparèrent, et la Commission rentra en séance pour entendre Marx! Marx n'apporta pas de nouveaux docu- ments ; il avait tout fait présenter par Kngels : que put-il dire à la Commission? Nous l'ignorons; toujours est-il que les dispositions des trois citoyens qui venaient de causer avec Guillaume se modi- fièrent subitement, et que Walter lui-même, abjurant son indépen- dance, se prépara à désavouer sa lettre de la veille. C'est après cette entrevue avec Marx que la Commission, soudain convertie à d'autres sentiments, rédigea ses mémorables conclusions: et ici se place un autre fait caractéristique : les trois juges de la majo- rité, incapables de rédiger ces quelques phrases en français gramma- tical, furent obligés de se faire aider par Splingard. qui, tout en protestant contre leurs conclusions, en amenda le style autant que la chose était faisable. Et c'est à la suite de tout cela que le samedi soir, en séance admi- nistrative, quelques instants avant la clôture du (À)ngrès. Lmuiiii, rapporteur de la Commission, vint lire le rapport c[ue voici : Rapport de la Commission d'enquête sur la Société /'Alliance. Le temps ayant manqué à la Connuission pour vous présenter un rapport coraplct, elle ne peut que vous fournir une appréciation, motivée sur des documents qui lui sont communiqués et les dépositions qu'elle a reçues. Après avoir entendu les citoyens Engels. Karl Marx, Wroblewski, Dupont, Serraillier et Swann pour l'Association ; Et les citoyens Guillaume -, Sch\vil/.guél)t;l. .lonkovsky. Aloriiii, i. J'ai oublié, après Irontc-ciualro ans, (juel ('tiiit ce nom. 2. Comme je l'ai dit plus iiaut, j'avais refusé de c comparaître » devant la Commis- sion en tant que Commission ; je m'étais borné à m'enlrctenir avec les citoyens Ciino, Victiard et Lucain, individuellement, de diverses quesliniis intéressant I Internationale 346 l.'lNTKHNATIONALf: Morago, Marsclau, Farg.i-Fellicer, accusés de faire partie de la société secrète l'Alliance, Les soussignés déclarent : 1° Que l'Alliance secrète, l'ondée avec des statuts complètement oppo- sés à ceux de l'Association internationale des travailleurs, a existé, mais qu'il ne lui est pas suflisamnient prouvé qu'elle existe encore ; 2° Qu'il est j)rouvé pur un projet de statuts et des lettres signées « Bakounine » que ce citoyen a tenté et peut-être réussi de fonder, en Europe, une société appelée l'Alliance, ayant des statuts complètement différents au point de vue social et au point de vue politique de ceux de l'Association internationale des travailleurs ; 3» Que le citoyen Bakounine s'est servi de manœuvres frauduleuses tendant à s'approprier tout ou partie de la fortune d'autrui, ce qui consti- tue le fait d'escroquerie ' ; Qu'en outre, pour ne pas devoir remplir ses engagements, lui ou ses agents ont eu recours à l'intimidation ; Pour ces motifs, les citoyens membres de la Commission demandent au Congrès : I" D'exclure le citoyen Bakounine de l'Association internationale des travailleurs ; 2" D'exclure également les citoyens Guillaume et Schwitzguébel, con- vaincus qu'ils font encore partie de la société dite l'Alliance ; 3° Que dans l'enquête il nous a été prouvé que les citoyens Malon, Bousquet, — ce dernier secrétaire de commissaire de police à Béziers (France) ^ — et Louis Marchand, ayant demeuré à Bordeaux, tous con- vaincus d'agissements ayant pour but la désorganisation de la Société internationale des travailleurs ; la Commission demande également leur expulsion de la Société ; 4" Qu'en ce qui concerne les citoyens Morago, Farga-Pellicer, Marselau, Alerini et Joukovsky, la Commission, s'en rapportant à leurs déclarations formelles de ne plus faire partie de ladite société l'Alliance, demande que le Congrès les déclare hors de cause ^ Pour mettre à couvert leur responsabilité, les membres de la Commis- sion demandent que les documents qui leur ont été communiqués, ainsi 1 . Il s'agit de la traduction russe du Kapital, et de la lettre de Nelcbaïef à l'éditeur Poliakof (voir tome I". p. 261). On lira au tome III une protestation contre cette accu- sation « d'escroquerie et de ct)antage », protestation daîée du 4 octobre 1872 et portant les signatures d'Ogaref, Zaytsef, Ozerof, Ross, Holsiein, Ralli, OElsnitz et Smirnof. — On pourrait croire qu'après trente-quatre ans, la lumière ayant été pleinement faite sur cette affaire, les marxistes auraient renoncé à répéter cette stupide injure. Eh bien, non : dans un livre paru en 1906, M. Serge la réédite une fois de plus : « Il s'agit — dit-il dans une note ajoutée par lui à une lettre d'Engels du 14 juin 1873 — de l'escroquerie commise par Balvounine, et à laquelle, par égard pour des tiers, il fut fait simplement allusion à la Haye, sans qu'on en publiât le détail ». 2. Une lettre de Jules Montels, secrétaire de la Section de propagande et d'action révolutionnaire socialiste de Genève, publiée dans le B^lltetin du lu novembre 1872, prit la défense du citoyen Bousquet, républicain énergique, qui n'avait accepté, un moment, de la municipalité républicaine et socialiste de Bé/.iers, en 1871, le pnste de commissaire municipal que « par dévouement à la République démocratique et sociale )>. 3. Cette rédaction semblait imputer à crime aux délégués espagnols le fait d'avoir apparlenu à la Aiianza. — confondue ici, pour les besoins de la cause, avec la Section de l'Alliance de Genève, à laquelle avait appartenu Joukovsky, — la Commission proposant au Congrès de ne les mettre hors de cause que parce qu'ils avaient formel- lement déclaré ne plus faire partie de cette société. Lorsqu'ils eurent connaissance, par sa publication dans la Liberté, de Bruxelles, du texte exact du rapport, dont ils n'avaient (lu'imparfaitemcnt saisi les termes lors de sa lecture à la Haye, les délègues de la Fédération espagnole protestèrent par une lettre en date du 18 septembre, dans laquelle ils déclaraient u s'être toujours tenus pour honorés d'avoir contribué à la propagande de l'Alliance » (Bulletin du 15 octobre 1872). QUATRIEME PARTIE, CHAPITRE VI 34;^ que les dépositions faites, seraient publiés par eux dans un organe officiel de l'Association. La Haye, le 7 septembre 1872. Le Président : Ph.-P. Guno, délégué de Stuttgart et de Dûsseldorf. Le Secrétaire : Lucain, délégué de France. Quelques courtes observations feront voir à la fois la stupidité et l'infamie de ce document. On y parle de la société l'Alliance, tantôt comme d'une société secrète, tantôt comme d'une société publique, de sorte que d'un bout à l'autre du rapport règne une confusion complète sur ce point. On y dit, d'une part, que l Alliance secrète a existé, mais qu'il nest pas suffisamment prouvé qu'elle existe encore, et, plus loin, que Bakounine a tenté, et peut-être réussi, de fonder une société appelée l'Alliance, — et d'autre part la Commission se dit convaincue que Guillaume et Schwitzguébel font encore partie de la société dite V Alliance. Est-il possible de tomber dans une contradiction plus enfantine ? Car, ou bien la Commission allirme, comme elle le fait plus haut, qu il ne lui est pas sutlisamment prouvé que TAlliance existe encore, ni même — ceci est un comble — que Bakounine ait réussi à la fonder, et alors il est absurde de dire que Guillaume et Schwitzguébel en font partie ; ou bien, en effet, il existe des preuves, qui ont paru convaincantes à la Commission, que Guillaume et Schwitzguébel font encore partie d'une société dite l'Alliance, et alors la Commission ne sait ce qu'elle dit en prétendant que l'existence même de cette société ne lui est pas suflisamment prouvée. Enfin le rapport prétend que cette Alliance — dont la Commission ignore si elle existe, oui ou non — avait des statuts complètement opposés à ceux de l'Internationale. Or la vérité, que la Commission connaît parfaitement bien, est que l'Alliance a réellement existé ; que Bakounine a non seulement tenté de la fonder, mais y a réussi ; qu'elle a fonctionné au grand jour, en public, au su de tout le monde ; que le Conseil général, dans sa lettre du 20 mars iSlJg, a reconnu que le programme de cette Alliance ne contient rien de contraire à la tendance générale de l'Interna- tionale (t. 1er, p, 141) ; et que le programme et le règlement tic la Section qui a porté ce nom à Genève ont été approuvés pur le Conseil général de Londres (lettre d'Eccarius du a8 juillet 1869 '). 1. Si quelqu'un voulait répondre qu'il ne s'agit pas du proi,'ramme et des statuts de l'Alliance de la démocratie socialiste, société publique, mais de ceux d'une société secrète ayant porté le même nom, je ferais observer que le titre de « Statuts secrets do l'Alliance d. donné aux documents publiés en 1873 dans les Pièces justiti- calives de la brochure L'Alliance de In démocratie socialiste, etc. (pages llS-132i. a été fabriqué par les auteurs de celle hrocliure. Ces documents ne forment pas, comme ces auteurs le prétendent (p. 2), » une seule pièce » ; il y a là, au contraire, une juxtaposition de pièces de diverse nature, qui. à les supposer toutes authentiques, sont de valeur fort inégale. L'homme qui a le mieux étudié l'histoire, excessivement dilllcile et complii|née et sur hKiuelle la lumière ne pourra jamais être complètement faite, des soriétés secrètes, successivement ébauchées ou réalisées, dont hakounine a été soit le fondateur, soit un niembre très im|iortant, — Max Nelllau, — a écrit à ce sujet : « Kn fait, nous avons ici plusieurs documents distincts, des projets dont il n'est pas possible de dir(>. s'ils ont été réalises; connue je lai fait voir ailleurs, tous ces projets étaient devenus caducs et sans objet à la suite de délibérations ultérieu- res. Quiconque se fiH trouvé Icf^'itiinemenl eu leur possession ne pouvait p.is ignorer cela. Ces papiers furent envoyés d<' Genève à Marx et à Kngels, éviihuiment par Outine. Celui-ci dissimula-l-il à ses correspondants leur nullité ( WerllosiijkeU) ? ou bien est-ce Marx qui, bien qu'on l'en eût instruit, la dissimula ù la Commission? » (Nettlau, p. 724.) 348 l'internationale Plus loin, la Commission formule contre Bakounine une accusa- tion (roscroquorie. Or, à l'appui cVune inculj)ation si grave, il n'a pas été fourni au Congrès le plus jtetit brin de preuve, et l'accusé n"a été ni i)révenu ni entendu ! Il y a donc là une dilfaniation pure et simple. Mais il est inutile d'insister : Thonneur d<* Bakounine ne peut pas être atteint par de send)lables indignités. Le président de la Connuission, Cuno, expliqua au Congrès que la Commission n'avait, à la vérité, reçu aucune preuve matérielle dés faits imputés aux citoyens mis en cause, mais qu'elle avait acquis à leur égard une certitude morale ; et que, n'ayant pas d'arguments à présenter au Congrès à l'appui de son opinion, la Commission se bornait à lui demander un cote de confiance ! 11 fut donné ensuite lecture de la déclaration de Roch Splingard, dont voici les termes : Je proleste contre le rapport de la Commission d'enquête sur l'Alliance et me réserve de faire valoir mes raisons devant le Congrès. Une seule chose me paraît acquise au débat, c'est la tentative de M. Bakounine d'organiser une société secrète au sein de l'Association. Quant aux expulsions proposées par la majorité de la Commission d'enquête, je déclare ne pouvoir me prononcer conmic membre de ladite Commission, n'ayant pas reçu de mandat à ce sujet ', et me déclarant prêt à conibatlre cette décision devant le Congrès. Roch Splingaud. Splingai'd développa ses conclusions en quelques paroles énergi- ques, qui firent justice du rapport de la Commission et de l'étrange discours de Cuno. Guillaume, invité à se défendre, refusa de le faire, en disant que ce serait avoir l'air de prendre au sérieux la comédie organisée par la majorité. Il se borna à faire remarquer que c'était le parti fédé- raliste tout entier que la majorité cherchait à atteindre par les me- sures dirigées contre quelques-uns de ses membres : « Mais, ajouta-t- il. votre vengeance vient trop tard, nous avons pris les devants, notre pacte de solidarité est fait et signé, et nous allons vous le lire». Scliwitzguébel se contenta de dire : « Nous sommes condamnés d'avance ; mais les travailleurs condamneront la décision de votre majorité - ». Et là-dessus Dave, délégué de la Section de la Haye, donna lecture de la déclaration suivante : Déclaration de la minorité. Nous soussignés, membres de la minorité du Congrès de la Haye, partisans de l'autonomie et de la tëdération des groupes de travailleurs, devant le vole de décisions qui nous semblent aller à l'enconlre des prin- cipes admis par les pays que nous représentons, mais désirant éviter toute espèce de scission dans le sein de l'Association internationale des 1. Il veut dire que la Commission n'a pas reçu du Congrès le mandat de proposer des expulsions, mais seulement de faire une enquête. 2. M. Sorge, dans une des annotations qu'il a ajoutées aux lettres de Marx, Engels, Becker, etc., récemment publiées par lui, a écrit, à propos de lattilude de Schwitzguébel : « Schwitzguébel réussit à se sauver par un appel larmoyant (Scliwitzguébel reUete sirh durch einen iceinerUchen Appell) ». Je n'ai pas besoin de dire que c'est là un mensonge. QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE Vl 349 travailleurs, faisons les déclarations suivantes, que nous soumettons à l'approbation des Sections qui nous ont délégués : i-^ Nous continuerons avec le Conseil général nos rapports admini- stralifs concernant le paiement des cotisations, la correspondance et la statistique du travail ' ; 2° Les Fédérations représentées par nous établiront entre elles et toutes les branches de l'Internationale régulièrement constituées des rapports directs et continus - ; 3° Dans le cas où le Conseil général voudrait s'ingérer dans les affaires intérieures d'une Fédération, les Fédérations représentées par les soussi- gnés s'engagent solidairement à maintenir leur autonomie tant que ces Fédérations n'entreront pas dans une voie directement contraire aux Statuts généraux de 1 Internationale, approuvés au Congrès de Genève ' ; 4° Nous engageons toutes les Fédérations et Sections à se préparer, d'ici au prochain Congrès général, au triomphe, dans le sein de l'Interna tionale, comme base de l'organisation du travail, des principes de l'auto- nomie tédérative ; 5° Nous répudions hautement tout rapport avec le soi-disant Conseil fédéraliste universel de Londres \ ou toute autre organisation semblable étrangère à l'Internationale. Alerini, Farga-Pellicer, Morago, Marselau, délégués de la Fédé- ration d'Espagne ; Brismée, Coenen, Fluse, Van den Aheele, Eberhardt, délégués belges ; ScHwiTZGUÉBEL, GUILLAUME, délégués jurassicns ; Dave, Gerhard, délégués de Hollande ; Sauva, délégué d'Amérique. Les membres de la majorité écoutèrent silencieusement cette lecture inattendue. Aucune observation ne fut faite. Et chacun ayant hâte d'en finir, le président lit procéder au vote })ar appel nominal sur les expulsions proposées par la Commission '. Sur les soixante-cinq délégués qui avaient été admis à siéger (West ayant été repoussé et Joukovsky ajourné), il n'en restait plus que quarante-trois présents au Congrès. Les vingt-deux délégués (|ui avaient déjà quitté la Haye étaient : Eccarius. Haies. Mottershead, Roach, Sexton, Harcourt, Eberhai'dt. Gerhard. Gilkens, Van dor Hout, de la minorité ; Lessner, Maltman Barry, Arnaud, Cournet. Ranvier. Vaillant, Bernhard Becker, Dietzgen, Milke, Ritlinghausen, Scheu, Schumacher, de la majorité ". 1. Par ce paragraphe, la minorité déclarait ne vouloir considérer le Conseil général que comme un simple bureau de correspondance el de statistique, et vouloir ignorer les pouvoirs (jui lui avaient été conférés par le Congres de l!;Ue et ceux qu'il s'était fait attribuer par la tlonférence de Londres et par le t]ongrès de la Haye. 2. En déclarant que les Fédération» représentées par eux étaldiiaient entVe elles <( des rapporl.s directs et continus », les délégués de la minorité montraient qu'a leurs yeux l'institution du Cons 'il général était supeitlue. 3. Cet alinéa, en adirmant que les Statuts généraux de l'Internationale étaient ceux qui avaient été « approuvés au Conjures de Cenéve », déclarait par là-mème nulles et non avenues, aux yeux de la minorité, les modilications aux Statuts faites par la Conférence de Londres et |iar le Congres de la Haye. Et en même temps il constituait un véritable pacte de solidarité entre les Fédérations pour lo maintien de leur autonomie. 4. (^0 (I Conseil fédéraliste universel » était un f^roupement qui s'était constitue à Londres sur l'initialive de Vé.«.inier, et qui s'était pose en antagoniste du Conseil général de l'Internationale. 5. Le Kullalin n';\ donné (|uc les chiffres des oui, des iidh et des abstentions, d'apiès la Liberté (ces cliilTres sont en partie erronés), sans indiquer les noms des votants. Je donne les appels nominaux au complet. fi. Ainsi (|ue le montrent les tableaux des appels nominaux des 4. .net fi septembre. Ritlinghausen paraît,étre parti dés le mercredi ; Pielzgen partit le jeudi ; Scheu le 35o l'internationalk Scrutin aiir rexpidsion de Michel Bakonnine (42 votants ') : Oui : J.-Ph. Bccker, Ciino, Dereiirc. Duinont [Faillct], Dupont, Duval, filngels, Farkas, Frankel, Hciin, IIei)ncr, Johannard, Kugelniann, Lafar- f^uc, Le Moussu, Longuet, Lucain (pseudonyme), Mac Donnell, Marx, Pihl, Serraillier, Sorge, Swarni [d'Entraygucs], Vichard, Walter [Van Ileddeghem], Wilmot (pseudonyme), Wroblewski. Non : Hrismée, Goenen, Cyrille *, Dave, Fluse, Herman, Van den Abeele. Abstentions : Alerini, Farga-Pellicer % Guillaume, Marselau, Morago, Sauva, Splingard, Schwitzguébel. 27 oui, 7 non, 8 abstentions : l'expulsion de Bakounine est votée. Scrutin sur l'expulsion de James Guillaume (^"i votants '•) : 0«/; J.-Ph. Becker, Cuno, Dumont [Faillel], Dupont, Duval, Engels, Fackas, Frankel, Ileim, Hepiier, Johannard, Kugelmann, Latargue, Le Moussu, Longuet, Lucain (pseudonyme), Marx, Pihl, Serraillier, Sorge, Swarm [d'Entraygues], Vichard, Walter [Van Heddeghem], Wilmot, (pseudonyme), Wroblewski ". Non : Brismée, Goenen, Cyrille, Dave, Fluse, Herman, Sauva, Splingard, Van den Abeele ". Abstentions : Alerini, Dereure, Farga-Pellicer, Friedlânder, Guillaume, Mac Donnell, Marselau, Morago, Schwitzguébel '. 25 oui, 9 non, 9 abstentions : l'expulsion de Guillaume est votée. Scrutin sur l'expulsion d' Adhémar Schwitzguébel (4i votants «) : 0?a'; J.-Ph. Becker, Cuno, Dumont [FailletJ, Engels, Farkas, Heim, Hepner, Ivugelmann, Le Moussu, Marx, Pihl, Sorge ", Vichard, Walter [Van Heddeghem], Wroblewski 'o. Non : Brismée, Coenen, Cyrille, Dave, Dereure, Dupont, Fluse, Frân- vendredi ; B. Becker, Milke et Schumacher le vendredi soir. Dans la brochure offi- cielle Résolutions du Congrès général tenu h la Baye, on voit apparaître, dans deux scrutins de la journée du vendredi 6, le nom de Ludwig, qui ne figure pas dans la liste des délégués. Ce Ludwig, qui vote avec la majorité, était probablement un Allemand venu à la Haye comme spectateur, auquel Dietzgen ou quelque autre, peut-être, avait remis son mandat en partant. — Chose curieuse, que nous apprend la correspondance d'Engels avec Sorge : les deux frères Scheu, Andréas et Heinrich. étaient suspectés de « bakounisme « ; Engels écrivit à Sorge le 3 mai 1873 : « On retrouve quelque chose des grandes phrases de Bakounine dans les articles et les discours de Scheu [le rédacteur de la Gleichheil de Vienne] ; et tu te rappelles comme son frère s'est esquivé à la Haye quand est venu le moment de régler l'affaire Bakounine ». 1. Friedlânder était momentanément absent. 2. Le compte-rendu du Standard omet à tort le nom de Cyrille. 3. Le Standard omet à tort Farga-Pellicer. 4. Friedlânder, cette fois, prend part au vote. 5. Deux membres se sont détachés de la majorité, Dereure et Mac Donnell, et se sont joints aux abstenants, ainsi que Friedlânder, absent au premier scrutin. 6. Deux délégués de la minorité, Sauva et Splingard, qui s'étaient simplement abstenus au scrutin sur l'expulsion de Bakounine. ont cette fois volé non. 7. Le Standard omet à tort, parmi les abstenants, Guillaume et Morago. 8. Il n'y avait plus que quarante et un votants, Friedlânder s'étnnt de nouveau absenté, et Guillaume n'étant plus compté au nombre des votants. 9. Par une singulière erreur, le Standard, au lieu de Sorge, a ijnprimé Splin- gard. 10. Cette fois, dix nouveaux membres se sont détachés de la majorité : Dupont, Duval, Frankel, Joi)annard, Lafargue, Longuet, Lucain, Serraillier, Swarm, Wilmot : sept d'entre eux, avec Dereure, se sont joints aux non; les trois autres, avec Mac Donnell, se sont joints aux abstentions. QUATRIÈME PARTIE, CHAriTRE VI 35l kcl, Herman, Johannard, Longuet, Sauva, Serraillier, Splingard ', Swarni ( d'Entraygues], Wilmot (pseudonyme), Van den Abeele. Abstentions : Alerini, Duval, Farga-Pellicer, Lafargue, Lucain (pseu donyme), Mac Donnell, Marselau, Morago, Schwilzguébel -. i5 oui, 17 non, 9 abstentions : l'expulsion de Schwitzguébel n'esl pas votée. Schwitzguébel protesta immédiatement : il fît remarquer que son expulsion avait été proposée par la Commission exactement pour les mêmes motifs que celle de Guillaume, et qu'il était absurde d'ex- pulser l'un et pas l'autre. La majorité ne répondit rien \ Guillaume déclara, de son côté, qu'il continuait à se considérer comme membre de rinteriiationale. Un membre de la majorité *, comprenant qu'il serait difficile, sinon impossible, de réunir un nombre de voix suff^isant pour les trois expul- sions que la Commission demandait encore, proposa politiquement de laisser tomber la demande d'expulsion formulée contre les citoyens Malon, Bousquet et Marchand : « L'exemple que nous venons de faire, ajouta-t-il, suffira ». La majorité acquiesça, et l'on passa outre. Ainsi le citoyen Bousquet, accusé — faussement d'ailleurs — jjar le rapport de la Commission d'être un mouchard, est resté membre de l'Internationale, par la volonté de la majorité, qui n'a pas trouvé qu'il fût nécessaire de l'expulser '. La même Commission qui avait eu à s'occuper de l'enquête sur l'Alliance, avait reçu mandat d'entendre les accusations que les délé- gués de diverses Fédérations apportaient à leur tour contre le Conseil général, pour abus de pouvoir, violation des statuts, calom- nie, etc. Mais la Commission déclara que le temps lui avait manqué pour s'occuper de cette seconde partie de sa tâche, en sorte que l'examen des actes du Conseil général, bien autrement important que l'enquête dérisoire sur l'Alliance, n'eut pas lieu. Après ces belles décisions, le président Sorge prononça la clôture du Congrès. Dans la séance publique du jeudi après-midi. Gerhartl avait annoncé que la Section d'Amsterdam invitait les congressistes à «e rendre dans cette ville le dimanche 8 septembre, pour y assister à un meeting qu'elle avait convoqué. En conséquence, le dimanche matin, un certain nombre de membres du Congrès — les délégués de la minorité presque au complet, et quelques délégués de la majorité — prirent le train pour Amslerdam. .l'avais grand besoin de me détendre un peu les nerfs, et l'agréable diversion que m'offrit ce voyage l'ut i)our moi la bienvenue, foute la semaine, sans un moment de répit, j'avais été sur la brèclie, en une perpé- tuelle contention d'esprit. C'était surtout dans les réunions privées de la minorité elles entreliens parliculicrs, dans ces explications laborieuses, ces négociations délicates à la reclierche d'un terrain d'entente, qu'il avait fallu se prodiguer. Mon rôle n'avait pas toujours été facile : tandis que 1. Le Standard omet ici If nom do Spling;irtl, l'ayant porté par iTrour ilans la liste des oui au lieu de Sorge. 2. Le Standard omet à tort, parmi les abstenants, Alerini et Schwitzguébel. 3. On remarquera que Lucain, membre et secrt^taire de la Commission qui pro- posait re.tpulsion de Scli\vitz>,'uébel. s'est abstenu de voler. 4. .l'ai oublié (|ui ce fut. •H. On a déjà vu plus haut que Bousquet était un bon républicain ; mais à ce moment-là nous ignorions tout à fait qui il pouvait être : son nom nous était inconnu avant la lecture du r.ipporl de l.i Coiuuiission. 352 l'internationale certains Belges, comme Goenen, Splingard, Herman, regardaient au début avec quelque défiance ces Jurassiens qu'on leur avait représentés comme les lionimes liges de Hakounine, notre excellent ami Galiero, dont l'intran- sigeance s'accommodait mal de notre modération, la taxait i)arrois de faiblesse, et semblait croire, lors(iue je me refusais à rompre i)rémaluré- ment avec le Conseil général, que je pactisais avec l'adversaire. Morago, un jour qu'il me vil causer dans li salle du Congrès avec Lafargue, — qui m'avait abordé pour me parler des choses espagnoles, et que j'écou- tais tranquillemenl, ne me sentant de haine pour personne, — me reprocha violemment, comme une trahison, d'avoir conscnli à m'entretenir avec un homme qu'il délestait. Au milieu de ce conflit de passions exallées, et des exagérations que je voyais se produire de part et d'autre, l'espoir que nous réussirions à sauver l'Internationale, mise en si grand péril par les marxistes et les blanquistes, avait soutenu jusqu'au bout mon courage. Après six jours de lutte, nos efforts se trouvaient couronnés de succès ; notre union avait déjoué les manœuvres de nos adversaires, tandis que les autoritaires s'étaient divisés et (jue leur coalition s'était rompue d'elle-même '. Quelques hommes, [)armi lesquels j'avais le regret de trouver trois anciens collègues des Congrès d'autrefois, — Dupont, Longuet et Kugelmann, — venaient de voter mon expulsion de l'Internationale, en même temps que celle de Bakounine : mais je savais que ce verdicfne serait pas ratifié par les Fédérations, et je quittais la Haye l'esprit tranquille, heureux de pouvoir ouvrir de nouveau les yeux sur la nature, et regar- dant avec ravissement, par la portière du wagon, se dérouler à perte de vue les grasses prairies et les canaux tranquilles. Ce qui m'avait le plus coûté, pendant la semaine passée dans la fournaise dont je venais de sortir, c'était de n'avoir rien vu : rien, que les rues inanimées par lesquelles nous nous rendions le matin à la salle du Congrès, et où on ne rencontrait guère, à cette heure, que les servantes occupées à laver à grande eau, à la mode hollandaise, au moyen d'une petite pompe, la façade des maisons ; que le cabaret où nous allions en courant, à midi, prendre un frugal repas, pain et poisson fumé, avec un verre de la bière plate et fade que boivent les ouvriers du pays ; que l'auberge où le soir nous devisions avec les délégués anglais en prenant une tasse de thé accompagnée de tartines. 1. Dans une note {n° 4573 B) du Supplément (encore inédit) à sa biographie de Bakounine, Max Nettlau, après avoir retracé les négociations qui aboutirent à l'union de la minorité du Congrès sur le terrain de l'autonomie, malgré les divergences doctrinales qui pouvaient séparer les Anglais ou les Hollandais des Espagnols ou des Italiens, s'exprime en res termes (je les reproduis dans la langue originale) : <■ Dièse Mitteilungen sind zum Verstândniss des gesammten Schicksals der Internationale seit dem Haager Congress uncntbehrlich. Man batte nicht gedacht. dass die Ent- scheidung so sehr sozusagen an einem Haare hing, an der Entschlossenheit eines Mannes, gegcn den Wunsch seiner eigenen Freunde eine ihm riclilig scheinende Taktik durchzufùliren. Wenn G. richtig urteilt, muss manannehmen, es wâre liurch- aus môglich gewesen, dass — wenn die Spanier, Italiener, .lurassier einen intran- sigenlen Standpunkt ofîen eingenommen hiitlen — die Belgier, Holliinder, Englânder u. s. w. auf Seite des Generalrats geblieben wàren und dass dann Marx die Inter- nationale nicht so vôUig unler den Handen entschwunden wâre, wie es geschab. Man versteht die mir bis jetzt als Mattheit erchienene relativ geringe Teilname der Jurassier am Congress selbst als eine Zurùckhaltung, mit der G. seinem Plan entsprechend vorsing. Fur Marx, dem dièse Handlungsweise nicht unbekannt geblieben sein wird. bot sich wàhrend der ganzen Woche eine Môglichkeit, sich mit seinen loyalen Gegnern auf (îrund der Autonomie aller zu verstàmligen, vvodurch er die ganze Bewegung auf ein hôheres Niveau gestellt und auch sich von seinen eigen- tûmlichen Alliirten. den Blanquisten, und der Misère so vieler persônlicher Strei- tigkeiten halte befreien kônnen. Er bat diesen letzlen Reltungsweg nicht belreten, vielmehr mit KleinlichUeit und Rancune bis zulezt seinen autoritâren Standpunkt vortreten lassen, der ihm die ganze Internationale entzog. » — A la plirase de Nettlau : (( Fur Mhtx, dem dièse Handlungsweise nicht unbekannt geblieben sein wird. . . », je dois pourtant opposer cette remarque, que la lecture de la déclaration de la minorité, le samedi soir, fut pour Marx et les siens un coup de foudre inattendu. i^tJATRlÈME PARTIE, CHAPITRE VI '353 Plusieurs de mes camarades étaient allés au mus^'e de peinture, pour admirer les chefs-d'a-uvre de Rembrandt et de Paul Polter : je n'avais pu les y accompagner ; tous étaient allés voir la mer à Scheveningen : moi seul je n'avais pu trouver le temps de m'échapper pour la saluer. Maintenant je me dédommageais de mon mieux. Après avoir roulé une heure environ dans la direction du Nord, le train, tournant à droite, longea un moment les « polders » verdoyants qui ont remplacé la mer de Harlem, puis il nous débarqua dans la grande cité du Zuyderzee. Sous la conduite de quelques camarades venus au-devant de nous, nous nous engageâmes dans les rues étroites bordées de maisons pittoresques aux étages en surplomb, et longeâmes les canaux qui font d'Amsterdam la « Venise du Nord », admirant cette capitale d'un aspect si nouveau pour nous, et où nous nous trouvions pourtant à l'aise comme dans les villages de nos montagnes, au milieu des amis qui nous taisaient un accueil si fraternel. Le meeting était annoncé pour midi ; nous ne nous y rendîmes pas, sachant que Marx se proposait d'y prendre la parole '. Je m'en fus, avec Alerini, Farga et Gafiero, faire un tour dans un quartier excentrique qui présentait une vaste place et des jardins ; nous désirions causer un peu à notre aise et entre nous. Farga était pour moi, depuis 1869, un ami admis dans notre entière intimité : esprit pratique, caractère calme, préoccupé avant tout des questions d'organisation ouvrière, il représentait dans l'Internationale espagnole le bon sens et la modération. Alerini ne m'était connu encore que par les récits de Bastelica et de Bakounine, mais il m'avait inspiré tout de suite sympathie et confiance ; plus je le vis, plus j'aimai son cœur chaud, sa droiture, sa vaillance simple et sans phrases. Gafiero, bon enfant et le cœur sur la main, c'était le loyal révolutionnaire,» plein d'abnégation et d'enthousiasme. Nous nous demandions, en son- geant au passé et à l'avenir, comment il faudrait réorganiser l'Internatio- nale et établir entre les Fédérations des liens qui n'avaient existé jusqu'alors que de façon bien imparfaite. En France, Varlin n'était plus là ; Richard avait trahi ; Bastelica semblait vouloir abandonner la lutte. En Espagne, Sentifion s'était découragé. Ne fallait-il pas essayer de reconstituer, avec les nouveaux éléments qui s'offraient, ime entente internationale ? Alerini affirmait qu'il se trouverait des Français pour rem- placer les morts et les traîtres. En Espagne, la création spontanée de la Alianza montrait combien les socialistes espagnols étaient disposés à comprendre et à pratiquer l'action concertée ; et il ne s'agissait plus que d'ajouter, à ce qui n'avait été qu'une entente dans les limites d'une fédé- ration régionale, l'entente internationale entre les plus actifs et les plus dignes de confiance. En Italie, une étroite intimité existait déjà entre les hommes qui venaient d'organiser l'Internationale dans ce pays; et, par l'intermédiaire de Bakounine, auquel la première impulsion était due, ils étaient entrés ou allaient pouvoir entrer en relations avec les militants du Jura, de France et d'I'^spagne. Nous tondjâmes d'accord qu'il faudrait profiter de l'occasion qu'offrirait le Gongrès convoqué à Sainl-lmier pour le i5 septembre, et auquel devaient se rendre les délt'-gués espagnols aussi bien que des délégués italiens; ce rapprochement nous donnait l'espoir qu'il serait possible d'établir entre nous tous, qui luttions pour la réalisa- tion des mêmes idées, un accord destiné à substituer l'action collective aux efforts restés jusque-là trop isolés. Ayant rejoint ensuite nos camarades, nous allâmes avec eux à l'endroit où tout le monde s'était donné rendez-vous. Je transcris ce que as liés par des mandats impératifs; et il ajouta : « Nous repré- sentons trente départements de la France où l'Internationale est mieux organisée qu'elle ne l'était sous l'empire, quand elle était entre les mains des abstentionnistes». Je l'interrompis en lui criant : « Respectez donc l'œuvre de Varlin ! « Sur quoi Lon- guet, intervenant, dit : <( Oui, moi aussi j'étais abstentionniste avec Varlin, mais aujourd'hui c'est autre chose ». (D'après les notes manuscrites de Joukovsky.) 3. En donnant au Conseil général la faculté de suspendre une fédération, on pré- parait déjà la suspension projetée de la Fédération jurassienne, qui fut prononcée quatre mois plus tard. Marx prit la parole sur ce point, et s'exprima ainsi : « Le Congrès de Bâle a donné au Conseil général le droit de suspendre une Section ; et par le simple usage de ce droit, le Conseil général aurait déjà pu, en suspendant l'une après l'autre toutes les Sections d'une fédération, arriver à réaliser en fait la suspen- sion de cette fédération tout entière ». (La méchancelé chicanière de Marx, die rabv- listische Bosheit von Marx, — observe Nettlau, — se marque bien dans l'invention de ce procédé pour donner une entoi se à un texte et en violer l'esprit par une interpré- tation judaïque de la Utire.) « Ne vaut-il pas mieux, continua Marx, s'exprimer clai- rement, et dire que le Conseil général a le droit de suspendre une fédération? Si son choix tombait sur une fédération comme la Fédération jurassienne, qui donne place aux mensonges et aux calomnies dans son organe ofTiciel, une semblable mesure serait tout profit pour l'Internationale. » (Notes manuscrites de Joukovsky.) QUATRIÈME PARTIE, CHAPITRE Vt 355 la grande Association. Et nous nous disions, ce soir là : « 11 nous faudrait un chant nouveau, fait pour nous et par nous : qui le fera ? » Cependant Charles Keller, dans un faubourg de Paris, avait dès 1870 rimé son refrain, destiné à devenir si populaire : Ouvrier, prends la machine, Prends la terre, paysan ! Mais il ue l'avait pas encore publié, nul ne le connaissait, et c'est en 1874 seulement que la Fédération jurassienne devait l'adopter comme la for- mule la plus expressive du programme de l'émancipation du travail. Le lendemain lundi, nous partîmes pour Bruxelles De ce voyage de retour, je n'ai conservé que ie souvenir d'ennuyeuses heures d'attente à Rotterdam, ou, étant entrés pour déjeuner dans un petit cabaret du port, nous fûmes mis en présence d'un menu si mal odorant que, tout aguerri qu'il fût, notre estomac se révolta ; tristement, nous allâmes à jeun con- templer le courant grisâtre de la Meuse — seule distraction qu'offrît le voisinage — jusqu'à l'heure du départ. A Bruxelles, nous fûmes accueillis par nos camarades belges avec les marques de la plus vive sympathie. Le soir, nous assistâmes à une réunion de la Fédération bruxelloise, que pré- sida Victor Arnould, l'un des rédacteurs de la Liberté. « L'esprit qui animait cette assemblée — dit notre Bulletin — a été, pour les délégués des autres fédérations qui se ti'ouvaient présents, un gage certain que les Sections belges ue permettront jamais à personne de porter atteinte à leur pleine et entière autonomie. » Nous nous étions logés, les Espagnols et nous, dans un petit hôtel situé derrière l'Hôtel de ville. Je me souviens que le mardi, pendant que nous déjeunions dans le restaurant de l'iiôtcl, où il y avait beaucoup de aïonde, et que nous parlions à haute voix de nos affaires, survint De Pa-epe, avec qui nous avions pris rendez-vous '. En nous entendant causer librement, il nous dit, d'un air gêné : « Prenez garde, il y a ici des mou- chards ». Et comme nous lui répondions, en riant, que cela nous était bien égal, il répliqua : « On voit que vous ne connaissez pas les mœurs du pays. Ici, on ne parle jamais, dans un endroit public, de questions sur lesquelles la police a intérêt à se renseigner. » Nous fûmes quelque peu estomaqués d'entendre une semblable déclaration ; nous nous étions ligure, dit l'u n de nous, qu'en Belgique, où l'on pouvait tout écrire, on pouvait aussi tout dire. « Oui, sans doute, reprit De Paepe, mais à ses risques et périls. .0 Pour ne pas contrarier notre ami, nous nous tûmes. NouH devions, Schwitzguébel et moi, repartir le môme soir pour la Suisse, avec Cafiero. Les délégués espagnols avaient re(,u mandat d'as- sister, après la clôture du Congrès de la Haye, au Congrès international ?ui devtul se réunir à Saint-Imier le i5 septembre, sur l'inilialivc de la édération italienne. Nous étions déjà au 10 septembre. Plutôt que de s'attarder à Bruxelles, où ils n'avaient plus rien à faire, les Espagnols décidèrent de partir avec nous : en arrivant en Suisse quelques jours avant l'ouverture du Congrès de Saint-lmier, ils pourraient s'entendre 1. L'altitude de De Paepo avait été, pendant l'année qui s'écoula do la Conférence de Londres au Congrès de la Haye, expectante et non militanle. Son esprit conciliant lui faisait désirer l'union el la tolérance mutuelle ; comme Jnnf,'. dont le caractère avait plus d'un rapport avec le sien, il n'avait pas voulu accepter un mandat de délégué a la Haye. Mais, après le Cougr(>s, il reconnut ([u'il n'était plus possii)le de conservf^r une neutralit('' (jui (Mit été une désertion des principes, et il se déclara nettement contre les autoritaires. Il lui en coilla de rompre avec Marx, car, ainsi que je l'ai dit (p. 195), il avait pour celui-ci une déférence sincère et profonde. Cette déférence ne lui avait pas, d'ailleurs, concilié les Ijonues gi Aces du pontife. Dans une lettre à Sorge (27 septembre 1877), Marx l'appelle « le iilandreux bavard Ite l'aepe (der schwatzschireifigc De Parfie) «. Dix ans plus tard, Kn^'els le traite de men- teur (lettre .'1 Sorge du 4 mai 1887) : « Les liAhleries de De Paepe. . . Le petit j;aillard est un hâbleur incorrii^dble (Die Hiinkcreien des Ue Paepe. . . bas kerkhen kann das Fltiiikerii niclit lusse)i) ». 356 l'internationalk avec les délégués italiens, qui (nous le savions par Cafiero) venaienl d'ar- river à Zurich auprès de Bakounine, et faire en outre connaissance avec lés Sections de la Fédération jurassienne. Avant le départ, nous dînûnies, dans un local où l'on pouvait parler sans gène, avec quelques amis belges. On s'entretint des affaires de l'Ia- lernationale, et, au dessert, on chanta, — car les Belges sont grands chanteurs. Brisniée, De Paepe et d'autres nous (Irent entendre des chan- sons révolutionnaires ; puis on demanda aux Espagnols un air de leur pays : Farga n'ayant ])as de voix, ce lut Marselau qui se leva, en annon- çant qu'il allait chanter une Jola andalouse, une Malag-nena. Alors, d'une voix sépulcrale, il entonna une mélopée lamentable, à l'attitude lente et traînarde : nous nous regardions étonnés, en nous demandant comment on pouvait appeler cela un air de danse. Morago, sagitant sur sa chaise, donnait des signes d'impatience, protestait à demi-voix : « Ce n'est pas ça, ce n'est pas ça du tout ». Enlin n'y tenant plus, il interrompit Marse- lau, en criant : « Tu chantes comme un curé ; ce n'est pas une Mala- guena, ça, c'est une musique à porter le diable en terre ». L'autre, interloqué, se tut et se rassit ; et alors Morago se mit à chanter à sa place : cette l'ois c'était bien une danse esi)agnole, au rythme vif et syn- copé ; Morago, s'accompagnant de claquements des doigts à défaut de castagnettes, débitait sa séguedille avec un élan passionné, la dansant en même temps qu'il la chantait, et se trémoussant de la tète aux pieds. « A la bonne heure ! disaient Farga et Alerini, voilà la Malagiieha ». Nous applaudîmes ; mais je regrettai pour Marselau la petite mortification que venait de lui infliger l'incompressible exubérance de Morago. A la gare, après avoir serré les mains de nos amis belges, et pris congé de Joukovsky, que nous laissions en panne, nous réussîmes à nous installe;r tous les sept — les quatre Espagnols, Cafiero, Adhémar et moi — dans rin même compartiment. Toute la nuit se passa en conversations animées. Lorsque le jour parut, le train traversait l'Alsace, et approchait de Bâle ; nos amis espagnols admiraient le pays, le spectacle de cette fraîche ver- dure était nouveau pour eux ; ils l'admirèrent plus encore, lorsqu'après Bâle, — où, mis en appétit par la nuit agitée, nous nous régalâmes chacun , quoi- qu'il ne fût guère que six heures du matin, d'une côtelette de veau, e-xquise, au buffet de la gare, — le train s'engagea, par Pratteln et Liestal, dans les collines boisées de Bâle-Campagne. A Olten, je dus me séparer de mes compagnons : il fallait regagner en toute hâte Neuchâtel et l'imprimerie, laissée en souffrance depuis dix jours, et où, en mon absence, ainsi que me l'avaient annoncé des lettres de ma femme, les choses avaient marché passablement de travers. Quant à mes amis, y compris Schwitzguébel, ils se dirigeaient sur Zurich, où ils furent reçus par Bakounine et par les délé- gués venus d'Italie, Pezza (demeuré à Zurich depuis le 25 août), Fanelli, Malatesta, Nabruzzi ; Costa ne devait arriver que le lendemain. Au Congrès de la Haye, on avait fait une enquête sur une Alliance secrète imaginaire. 11 allait maintenant se constituer, par le concours spontané d'un certain nombre d'Italiens, d'Espagnols, de Russes, de Fran-- çais, de Jurassiens, une organisation réelle, bien dift'érentc de celle qui n'avait existé que dans les visions de Marx et d'Engels, uae organisation qui, toute de libre entente et de fraternelle amitié, devait rattacher l'une à l'autre les fédérations de l'Internationale, en un certain nombre de régions, par le lien d'une étroite solidarité. FIN DU TOME SECOND \\\\^